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Un bon petit diable

Chapter 13: XI MÉFAITS DE L'HOMME NOIR
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About This Book

A mischievous young boy is raised in a harsh household by an avaricious guardian and repeatedly punished for his pranks; he alternates between defiance and good impulses. Encounters with a gentle, blind girl, a sympathetic servant, and school life gradually prompt reflection and small reforms. Episodes show domestic cruelty, imaginative childlike schemes, and lessons in charity, patience, and Christian kindness that soften his temper and reshape relationships. The narrative intersperses moral instruction with lively scenes of childhood misbehavior, culminating in gradual moral improvement through affection, example, and consequence.

Il fallut pourtant que Charles commençât à travailler comme les autres. Le troisième jour, après une série d'exécutions auxquelles assistèrent les enfants comme d'habitude, Boxear, le surveillant, signifia à Charles qu'il allait désormais assister aux leçons et faire ses devoirs comme ses camarades. Charles en fut satisfait. C'était du nouveau pour lui; il avait le désir d'apprendre et il écouta avec une attention soutenue.

Après la leçon on commença l'étude; les élèves se placèrent devant leurs pupitres; Charles n'en avait pas encore, il demanda où il devait travailler.

Boxear:—A votre pupitre, Monsieur.

Charles:—Lequel, Monsieur?

Boxear:—Le premier vacant.»

Charles en aperçut un inoccupé près du surveillant; c'était celui du remplaçant. Charles alla s'y placer.

Boxear se retourna vers lui, croisa ses bras et le regarda d'un air indigné:

«Avez-vous perdu la tête, petit drôle? dit-il. Est-ce la place d'un élève, près de moi, sur une estrade?

Charles:—Ma foi! Monsieur, est-ce que je sais, moi? Est-ce que je peux deviner, moi? Vous me dites: le premier vacant; j'aperçois celui-ci, je le prends.

Boxear:—Ah! Monsieur est beau parleur! Monsieur est raisonneur! Monsieur est insubordonné, révolutionnaire, etc. Voilà comme nous venons à bout des beaux parleurs (il lui tire les cheveux); des raisonneurs (il lui donne des claques); des insubordonnés (il lui donne des coups de règle); des révolutionnaires (il lui donne des coups de fouet).

Allez, Monsieur, chercher un pupitre vacant.»

Charles n'avait pas poussé un cri, pas laissé échapper un soupir; les visières du cousin Mac'Miche, qui occupaient toujours leur poste de préservation, avaient été pour beaucoup dans ce courage héroïque; il jeta un coup d'oeil dans la salle et alla prendre place près d'un garçon de son âge à peu près et qui avait des larmes dans les yeux. «Celui-ci est bon, se dit-il; il ne me trahira pas à l'occasion.»

Le maître l'examinait avec attention; «il ne sera pas facile à réduire, pensa-t-il; pas une larme, pas une plainte! Il faudra bien pourtant en venir à bout.»

«Minet!» appela le maître. Le chat noir à l'air féroce répondit par un miaulement enroué qui ressemblait plutôt à un rugissement, et sauta sur la table de son maître. Celui-ci fit une grosse boulette de papier, la fit voir au chat, qui fit gros dos, leva la queue, dressa les oreilles, et suivit de l'oeil tous les mouvements du maître, jusqu'à ce que la boulette lancée fût retombée sur la tête de Charles. Il poussa un second miaulement rauque et d'un bond fut sur la tête et sur les épaules de son ennemi, qu'il se mit à mordre et à griffer, tout en poursuivant la boulette qui roulait sous ses griffes et ses dents.

Charles se défendit de son mieux, lui tira les pattes à les lui briser, lui serra le cou à l'étrangler; le chat se sentit vaincu et voulut sauter à bas, mais Charles ne lui en donna pas le temps; il l'empoigna par les pattes de derrière, et, malgré les cris désespérés de l'animal, malgré les cris furieux du maître, il le fit tournoyer en l'air et le lança sur le pupitre du surveillant, qui reçut dans ses bras son chat étourdi et presque inanimé. Les yeux du maître lançaient des éclairs. Il descendit de son estrade, se dirigea vers Charles, le fit rudement avancer jusqu'au milieu de la salle, le força à se coucher à terre, et commença à le déshabiller pour lui faire sentir la dureté du fouet qu'il tenait à la main. Mais à peine eut-il enlevé à Charles son vêtement inférieur, qu'il recula épouvanté comme l'avait fait Mme Mac'Miche: les diables étaient encore à leur poste, frais et menaçants.

Charles devina et se releva triomphant.

«Je suis un protégé des fées, dit-il, j'en porte les armes; malheur à qui me touche! trois fois malheur à qui me frappe!»

Boxear ne savait trop que penser; il commença pourtant par reculer; le hasard voulut qu'en reculant il trébuchât sur un tabouret, qui le fit tomber en avant; il se trouva avoir le pied foulé et le nez très endommagé; les enfants, voyant qu'il ne pouvait se relever, quittèrent leurs bancs, et, sous prétexte de lui porter secours, ils lui tirèrent les bras, les jambes, la tête, le faisant retomber après l'avoir enlevé et le tourmentant de toutes les façons toujours pour lui venir en aide.

«Laissez-moi! criait-il; ne me touchez pas, petits gredins! Allez chercher quelqu'un pour me relever.»

Mais les enfants n'en continuaient pas moins leurs bons offices, malgré les hurlements du blessé.

Charles trouva le moyen, dans le tumulte, de glisser à l'oreille de quelques camarades l'origine des diables qui les avaient tous effrayés; la nouvelle courut bien vite dans la salle, et Charles devint dès ce moment l'objet de leur admiration et de leurs espérances.

XI

MÉFAITS DE L'HOMME NOIR

Quand le tumulte fut apaisé, que des hommes du dehors furent accourus, attirés par le bruit, et que le surveillant fut emporté, les enfants entourèrent Charles, le félicitèrent de son courage et le supplièrent de se mettre à leur tête pour les venger des rigueurs cruelles de leurs maîtres. Il le leur promit; la cloche sonna le souper; après avoir mangé à sa faim, quoique le repas ne fût composé que de haricots au beurre rance et de salade à l'eau et au sel, Charles passa une récréation agréable en se faisant donner de nouveaux détails par ses camarades et en cherchant les moyens de tirer parti de l'homme noir et des croyances populaires sur les fées et apparitions dans ce vieux château. Il leur recommanda de tâcher de faire parvenir aux oreilles des maîtres des histoires de fantômes, et feindre des terreurs, afin de donner quelque probabilité aux tours qu'il se préparait à jouer, et pour lesquels Betty devait lui être d'une grande utilité. Tous jurèrent de ne pas le trahir et s'étonnèrent de n'avoir pas reçu la visite de M. Old Nick à la suite de l'accident arrivé au surveillant; ils ignoraient que Boxear avait une grande terreur des fées, et qu'il n'avait osé parler à M. Old Nick de rien de ce qui eût rapport à son accident. Ils restèrent inquiets jusqu'à la fin de la journée, mais personne ne les avait interrogés ni grondés. Le sonneur sourd n'avait pas paru, c'était lui qui était chargé d'administrer le fouet aux enfants. Ne pouvant être attendri par les cris qu'il n'entendait pas, ni corrompu par les promesses, ni effrayé par les menaces, il s'acquittait de son ministère avec une dureté et même une cruauté qui le faisaient haïr des élèves et apprécier des maîtres, dont il était le premier soutien. La journée s'acheva assez paisiblement; l'heure du coucher sonna; Charles avait observé que la cloche se trouvait entre deux fenêtres du dortoir et qu'on pouvait l'atteindre très facilement.

«Demain, dit-il, nous ne nous lèverons pas à quatre heures et demie.

—Il le faudra bien, répondit un des enfants; à quatre heures et demie, le sourd sonne la cloche du réveil.

Charles:—Il ne la sonnera pas demain.

Un camarade:—Comment? Pourquoi?

Charles:—Vous le saurez demain. Dormez, dormez votre content.»

Les enfants ne purent rien arracher de Charles; ils se couchèrent pleins de curiosité et ils s'endormirent promptement. Charles veilla longtemps. Quand il vit tout le monde profondément endormi, il se leva, ouvrit sans bruit la fenêtre qui donnait sur la cloche, décrocha le battant, ferma la croisée et alla cacher le battant dans le tas aux ordures. Puis il se recoucha content de son expédition et s'endormit comme ses camarades.

Le lendemain, à quatre heures et demie moins une minute, le sonneur était à son poste; il prit la corde, la tira en cadence, comme il en avait l'habitude, et la raccrocha sans se douter qu'il n'avait produit aucun son.

Cinq heures, six heures sonnèrent; tout dormait encore à Fairy's Hall.

Le sonneur s'étonna enfin de ce calme inaccoutumé: il monta dans le dortoir: tout le monde dormait; chez les surveillants, même silence; chez M. Old Nick, un oeil chassieux entr'ouvert donna au sonneur la hardiesse de demander pourquoi il ne trouvait personne de levé à six heures.

«Six heures, malheureux! s'écria M. Old Nick sautant à bas de son lit. Six heures! et tu n'as pas encore sonné?»

Le sonneur n'entendait pas, mais il comprit que le maître était mécontent.

«Ce n'est pas ma faute, répondit-il au hasard; j'ai sonné comme à l'ordinaire, bien exactement, et personne ne s'est levé.»

M. Old Nick lui fit comprendre par signes qu'il allait être puni pour n'avoir pas sonné. Le sonneur eut beau protester de son innocence et de son exactitude, M. Old Nick lui fit comprendre qu'il aurait à payer une amende de deux francs, somme considérable pour le sonneur, qui ne gagnait que soixante francs par an.

Charles s'était éveillé à quatre heures et demie au bruit léger qu'avait fait le sonneur en décrochant et en accrochant la corde; il se posta à la fenêtre, et dès que le sonneur fut rentré dans sa loge, il raccrocha le battant; de sorte que lorsque M. Old Nick alla examiner la cloche, il la trouva en bon état et sonna lui-même, à tours de bras, pour éveiller les dormeurs. Les élèves furent ravis de se sentir reposés et d'apprendre qu'ils avaient dormi jusqu'à six heures; et les surveillants, tout en feignant un grand mécontentement de cette heure et demie perdue pour le travail, s'en réjouirent intérieurement et se sentirent plus disposés à l'indulgence. Quand on se réunit et que M. Old Nick interrogea maîtres et élèves, personne ne put lui rien dire sur le retard de la cloche. Charles seul dit qu'il avait vu un homme noir traverser le dortoir et disparaître par la fenêtre.

M. Old Nick:—Ah! ah! c'est un indice, ça! Cet homme noir, quelle taille avait-il? N'était-ce pas un de tes camarades?

Charles:—Oh! Monsieur! il était énorme; je n'avais jamais vu un homme aussi grand.

M. Old Nick:—Comment était-il vêtu?

Charles:—Il avait une grande robe noire qui flottait autour de lui.

M. Old Nick:—Et par où a-t-il passé?

Charles:—Ah! Monsieur, je ne sais pas; j'ai eu peur quand je l'ai vu passer à moitié dans la fenêtre, j'ai fermé les yeux, et quand je les ai ouverts il n'y était plus.

M. Old Nick:—Est-ce vrai, ce que tu dis là, polisson?

Charles:—Oh! Monsieur, c'est si vrai que j'ai eu du mal à me rendormir et que j'ai peur encore en y pensant.»

Old Nick le regarda quelques temps, hocha la tête et dit à mi-voix:

«Je ne sais que croire... L'homme noir!... Comment l'aurait-il su?... C'est singulier!... très singulier!» Et il s'en alla.

Charles expliqua l'affaire à ses camarades, en récréation; il avait trouvé aussi moyen de voir Betty, de la mettre au courant des événements et de lui recommander le méchant chat.

«Sois tranquille, lui avait répondu Betty, il ne l'emportera pas en paradis et il ne recommencera pas, je t'en réponds; ne t'effraye pas si tu m'entends crier: ce sera une attrape.»

Le déjeuner sonna, les frères Old Nick et les maîtres mangeaient à part, pour faire un meilleur repas que les élèves, auxquels on servit des haricots, comme la veille, et du fromage à la pie. Mais le repas ne se passa pas sans incident. C'était Betty qui devait apporter la soupe à la table des oppresseurs (c'est ainsi que les avaient surnommés les enfants). Dans le corridor qui précédait la salle à manger et que devait suivre Betty, on entendit un grand cri, puis un second. Un des maîtres allait se lever pour voir d'où provenaient ces cris lorsque Betty entra, tremblante, haletante: elle tenait dans les mains la soupière destinée à assouvir la faim des maîtres, mais elle tremblait si fort, qu'en la passant au dessus de M. Old Nick aîné, elle en répandit sur sa tête et sur son visage, Old Nick cria à son tour; il avait la figure échaudée, il tempêtait, menaçait.

«Pardon, Monsieur, pardon, mon respectable maître, dit Betty d'une voix chevrotante en plaçant la soupière sur la table; j'ai eu si peur dans le corridor!

—Peur de quoi, sotte? répliqua Old Nick. Quand même vous auriez vu le diable, ce n'est pas une raison pour m'échauder la tête et la figure! Je ne suis pas une tête de veau, je suppose!

Betty:—Oh! Monsieur ne croit pas si bien dire!

M. Old Nick:—Comment, insolente? Vous osez me traiter de tête de veau?

Betty, avec indignation:—Jamais, Monsieur! jamais un veau et Monsieur ne se sont accordés dans ma pensée. Non, non, je répondais à ce que Monsieur me disait du diable. C'est que c'est tout juste lui que j'ai vu. Un grand homme noir, énorme, qui m'a barré le passage; j'ai crié, comme Monsieur peut bien penser. Puis il a enlevé le couvercle de ma soupière, il a enfoncé dedans quelque chose de noir comme lui, et il a disparu. C'est alors que j'ai jeté mon second cri. Et il y avait de quoi, comme Monsieur peut bien penser.»

Old Nick enleva le couvercle et vit flotter réellement quelque chose de noir dans la soupière; il piqua avec sa fourchette et retira avec grande peine un chat, un énorme chat, le chat noir du surveillant. Chacun poussa un cri d'horreur et de terreur: horreur pour la fin prématurée et cruelle de leur complice; terreur, à cause de l'homme noir qui faisait sa seconde apparition dans la maison. Personne ne parla; M. Old Nick fit emporter la soupe, que tous regrettaient, mais à laquelle personne n'osa goûter. Betty alla chercher le second plat, qui arriva sain et sauf et qui fut adroitement placé sur la table sans perdre une goutte de son jus. C'était un bon morceau de boeuf braisé dont Betty avait enlevé un bout, qu'elle trouva moyen de glisser à Charles dans la récréation qui suivit le dîner. Elle lui raconta qu'elle avait trouvé le chat mort dans le bûcher, probablement par suite de sa chute, et qu'elle s'en était servie pour faire croire à seconde apparition de l'homme noir.

La récréation fut troublée par cinq ou six exécutions ordonnées par les frères Old Nick. Le sonneur se vengea sur les malheureux enfants de la punition injuste qu'il avait subie. Charles eut soin de n'exciter la colère d'aucun des maîtres; il se réservait pour les grands coups.

XII

DE CHARYBDE EN SCYLLA, ÉVÈNEMENTS TRAGIQUES

A la fin de la journée, les élèves regrettèrent de ne pouvoir, le lendemain, prolonger leur nuit comme la précédente.

«Soyez tranquilles, dit Charles, vous dormirez demain comme aujourd'hui.

—Comment feras-tu?

—Vous verrez, dit Charles; en attendant, dormez.»

On avait déjà confiance dans le génie inventif de Charles; personne ne l'interrogea.

Quand tout le monde fut endormi, il se leva, ouvrit la fenêtre, fixa la corde à un crochet qui se trouvait dans le mur, à un pied au-dessus de la cloche, referma la fenêtre, se recoucha et dormit jusqu'à ce qu'un petit bruit qui se fit sous la fenêtre l'éveilla; il passa la tête à la croisée, vit le sourd qui sonnait tant qu'il pouvait sans amener aucun son; attendit comme la veille que le sonneur fût rentré, et décrocha la corde.

Cinq heures, six heures! et, comme la veille, silence général!

«C'est singulier! se dit le sourd. Comme hier! Personne ne bouge!

Qu'est-ce qui leur arrive donc? Et c'est à moi que s'en prend le maître!

Comme si j'étais fautif de ce qu'ils sont un tas de paresseux... Ma foi, aujourd'hui je ne monte pas, quand ils dormiraient jusqu'à midi! tant pis pour eux! et si on veut me faire payer une nouvelle amende, je me fâche et je m'en vais. C'est qu'ils seraient bien embarrassés sans moi! Je leur suis commode... et pas cher, ma foi!»

Le sonneur sourd fut tiré de ses réflexions par un grand coup de poing dans le dos; il se retourna brusquement: c'était M. Old Nick qui annonçait ainsi une nouvelle explosion de colère. Le sonneur ne lui donna pas le temps de s'exprimer; il cria lui-même contre les maîtres, les élèves, les frères Old Nick, contre tout l'établissement, menaça de s'en aller, de les dénoncer au juge de paix, et termina ce flux de paroles que rien ne put arrêter, en exigeant qu'on lui rendit ses deux francs de la veille, sans quoi il s'en irait de suite et ruinerait la maison, racontant ce qui s'y passait et qu'on y frayait avec les fées.

Old Nick jeta au vent un flot d'injures des plus éloquentes, mais le sonneur ne pouvait en apprécier la valeur puisqu'il n'en avait rien entendu; et finalement Old Nick fut obligé de céder, de tirer deux francs de sa poche et de les mettre dans la main du sourd. Celui-ci se radoucit et fit valoir sa délicatesse de ne réclamer aucune indemnité pour l'accusation injuste dont il avait été l'objet.

Pourtant on avait fini par s'éveiller au son de la cloche sonnée par M. Old Nick en personne; comme la veille, la surprise et la satisfaction furent grandes; on parla beaucoup de l'homme noir et de ses tours; Charles en réservait encore un pour le dîner. Il s'était assuré de l'heure à laquelle le sourd allait à la cave chercher le breuvage. Ce breuvage était un affreux mélange de cidre frelaté, coupé de neuf dixièmes d'eau; il demanda une permission de cabinet, se cacha dans un renfoncement noir à l'entrée de la cave, attendit le passage du sonneur sourd, le suivit hardiment, mais de loin; et quand le breuvage coula à pleins bords dans le pot, Charles s'élança sur le sonneur, et du même bond le jeta par terre, éteignit la chandelle et renversa le pot. Le sourd cria de toute la force de ses poumons; Charles se cacha dans son coin noir; un camarade du sonneur arriva, portant aussi une chandelle; Charles profita du moment où il se baissait et tâchait de savoir ce qui était advenu à son camarade, pour sauter sur lui comme sur le sonneur, le renverser, éteindre la chandelle, et lui souffler dans l'oreille: L'homme noir! Le camarade poussa des cris plus perçants encore que ceux du sourd; M. Old Nick arriva lui-même pour savoir d'où provenait ce tapage. Et lui comme les autres fut renversé, roulé, plongé dans l'obscurité et dans la boue de la boisson. Et lui aussi joignit ses cris à ceux de ses domestiques.

Aussitôt l'expédition terminée, Charles avait prestement fermé la porte, tiré la clef, qu'il lança par-dessus les toits, et s'était dépêché de rentrer à l'étude, pour y reprendre sa place et son travail.

L'heure du souper était passée; personne ne sonnait; dans les études, à la cuisine, on s'étonnait, on s'impatientait; enfin, mistress Old Nick, inquiète de ne pas entendre la cloche et de ne pas voir son mari, appela, chercha et entendit du bruit venant de la cave; elle se dirigea de ce côté et entendit en effet un bruit formidable; les trois prisonniers appelaient, criaient, battaient la porte, des poings et des pieds; mistress Old Nick joignit ses cris à ceux de son mari et de ses compagnons d'infortune; elle appela M. Old Nick junior, Betty, les maîtres, les élèves; tous accoururent, et ce fut alors un vacarme épouvantable; les maîtres donnaient leur avis, les prisonniers demandaient leur délivrance, mistress Old Nick et Betty déploraient cette inconcevable aventure; les élèves accusaient les fées, l'homme noir, et les invoquaient tour à tour. Après une demi-heure de vociférations, Charles eut l'heureuse et intelligente pensée de faire ouvrir la porte par un serrurier; Old Nick junior courut en chercher un, et l'amena non sans difficulté, car il était tard; la journée de travail était finie. Le serrurier eut beaucoup de peine à ouvrir; la serrure était solide et il fallut la faire sauter; enfin la porte céda, et les prisonniers revirent la lumière; elle ne leur fut pas favorable; ils étaient inondés de boisson jaunâtre, couverts de la boue dans laquelle ils s'étaient roulés; elle était formée par le liquide qui coulait toujours et qui détrempait la terre de la cave. Mistress Old Nick se jeta dans les bras de son mari, qui se jeta dans ceux de Betty, qui se jeta dans ceux de Old Nick junior, mais avec une telle expansion de joie que le frère Old Nick trébucha et roula sur l'escalier de la cave; les cris recommencèrent, mais moins aigus, moins assourdissants; les élèves n'y étaient plus. On les retrouva plus tard au réfectoire, où ils attendaient leur souper. Tout le monde avait si faim que M. Old Nick remit au lendemain l'enquête sur l'événement. Betty servit les enfants, qui mangèrent à peine, tant la triste position de M. Old Nick, du sonneur et de son camarade les avait péniblement impressionnés, dirent-ils.

Quand les victimes de Charles furent essuyées, lavées, changées de vêtements, elles vinrent se mettre à table.

Les maîtres mouraient de faim; Betty s'empressa de servir la soupe.

«Pouah! que votre soupe est mauvaise, Betty! dit Old Nick. C'est de l'eau et du sel.

Betty:—C'est Madame qui l'a faite, monsieur.

—Allez nous chercher le plat de viande», dit Old Nick avec humeur.

Le plat de viande fut apporté.

«Horreur! s'écria-t-il. C'est affreux! des nerfs à la chandelle!

Betty:—Ah! je vois! Madame se sera sans doute trompée; elle aura versé dans les plats de ces Messieurs le ragoût des enfants.

Old Nick:—Va voir ça! C'est détestable! Je meurs de faim!»

Betty revint d'un air consterné.

«Il n'y a plus rien, Monsieur; Madame dit que c'est bien le plat des maîtres qu'elle a servi.»

M. Old Nick n'osa pas se laisser aller à sa colère; sa femme avait fait le dîner; c'était elle qui avait versé dans le plat... Il ne disait rien, Betty s'écria:

«C'est l'homme noir, Monsieur; bien sûr c'est l'homme noir!

Old Nick:—Tais-toi! Ne m'ennui pas de tes sornettes! L'homme noir a bon dos. Je finirai bien par découvrir cet affreux homme noir.»

Betty riait sous cape; elle savait bien où avait passé le dîner des maîtres. Il était dans les estomacs des enfants. Profitant des cris poussés à la porte de la cave, Betty avait donné à Charles ses instructions; il les avait mises à profit; les enfants s'étaient éclipsés sans bruit, et l'avaient suivi à la cuisine abandonnée; ils prirent, d'après les indications de Betty, la soupe, la viande, les légumes des maîtres, et mangèrent tout avec délices; ensuite Charles versa dans les casseroles vidées la soupe, la viande, les: légumes destinés aux enfants, et remit le tout au feu comme l'avait laissé Mme Old Nick. Ils allèrent au réfectoire après avoir fini leur repas, et ils y étaient installés depuis peu d'instants quand les maîtres firent leur entrée. Personne ne devina le tour; et pourtant Old Nick avait des soupçons; trop de choses merveilleuses se passaient depuis quelques jours dans sa maison; il ne croyait que vaguement aux fées et à l'homme noir, et il résolut de surveiller plus que jamais les démarches des enfants, surtout celles de Charles, qu'il soupçonnait plus particulièrement. Les surveillants partageaient la méfiance de Old Nick, de sorte qu'à tout hasard ils donnaient à Charles, pour le plus léger manquement, des coups de fouet, des coups de pied, des coups de poing qui le mettaient hors de lui et l'excitaient à la vengeance.

«Nous voici déjà à lundi, pensa Charles en s'éveillant le lendemain à six heures. Aujourd'hui M. Old Nick doit faire une enquête sur les événements; personne des camarades ne me trahira; je suis maître de la position, et demain, mardi, je me ferai renvoyer de cette affreuse maison.» Ce matin encore, la cloche n'avait pas sonné; Charles avait cette fois détaché la cloche elle-même. Quand il fut éveillé à quatre heures et demie par le petit bruit accoutumé, il voulut, comme les jours précédents, remettre la cloche; mais, au moment où il approchait de la fenêtre, il aperçut M. Old Nick qui s'était embusqué au pied du mur pour prendre le malfaiteur; il rentra bien vite la tête, referma sans bruit la fenêtre et se trouva possesseur de la cloche.

«Qu'en ferai-je? pensa-t-il. La cacher dans ma paillasse est impossible; on la trouverait de suite; elle est trop grosse... Ah! une idée!» Charles prit la cloche, la porta dans un cabinet attenant au dortoir et l'y laissa. Tranquille de ce côté, il se recoucha et se rendormit.

XIII

ENQUÊTE—DERNIERS TERRIBLES PROCÉDÉS DE CHARLES

On se réveilla pourtant, on se leva, on s'habilla, on déjeuna, et, en guise de récréation, l'enquête de M. Old Nick en personne fut annoncée, et les enfants furent tous rangés autour de la grande salle d'étude. M. Old Nick entra, grimpa sur l'estrade, parcourut d'un regard majestueux toute l'assemblée, et commença son discours:

«Messieurs! Vous êtes des polissons, des sacripants, des gueux, des filous, des scélérats, du gibier de potence! Vous vous soutenez tous entre vous, contre vos estimables maîtres! Vous leur rendez la vie insupportable! (Un sourire de satisfaction se manifeste dans tout l'auditoire.) Je voudrais pouvoir vous fouetter tous, vous enfermer tous au cachot. C'est malheureusement impossible! Il faut donc que celui ou ceux d'entre vous qui est ou qui sont l'auteur ou les auteurs des scélératesses récemment commises se déclarent; que si leur lâcheté les fait reculer devant la punition exemplaire, terrible, inouïe, qui leur est préparée, j'adjure leurs amis et leurs camarades de les dévoiler, de les nommer, de les abandonner à ma juste colère!... Eh bien! Messieurs, j'attends!... Personne ne dit mot?... Retenue générale jusqu'à ce que le coupable soit nommé et livré. Il y aura punition séparée pour chacun des méfaits, que j'appelle crimes, commis depuis quelques jours:

«Trois prétendus maléfices jetés sur la cloche du réveil. «Deux atrocités commises contre le chat du respectable M. Boxear. (Rires étouffés.)

«Silence, scélérats!... Je continue. Première atrocité, papier fixé à la queue de l'innocente bête. (Sourires.) Silence! Si l'un de vous rit ou sourit, il sera considéré comme un des coupables!... Je continue... Seconde atrocité, supplice épouvantable de l'innocente bête... (Old Nick parcourt des yeux toute la salle; personne n'a bougé, n'a ri, n'a souri) qu'un monstre cruel a plongée dans la soupe, dans ma soupe, Messieurs. Double punition, parce qu'il y a double crime: contre la bête et contre l'autorité la plus sacrée, la mienne!... Je continue... «Trois attaques nocturnes (puisqu'il faisait nuit dans la cave, nuit éternelle!): l'une contre l'infortuné sonneur, faisant les fonctions de sommelier; l'autre contre son généreux camarade qui, bravant le danger, accourait pour le partager; la troisième, plus épouvantable, plus criminelle, plus satanique que les deux premières, contre le chef de la maison, le maître des maîtres, contre moi-même qui vous parle, moi votre protecteur, votre père, votre ami. Oui, moi ici présent, j'ai été assailli, culbuté, renversé, écrasé, battu, inondé, crotté, enfermé par le scélérat que je cherche et que vous m'aiderez à découvrir... (Les élèves se regardent d'un air moqueur.) Oui, je vois enfin une honnête et juste indignation se manifester dans vos regards et dans vos gestes... (Les élèves crient, sifflent, trépignent.) Assez, assez, Messieurs!... Silence!...Trois punitions pour les trois méfaits; total, neuf punitions terribles, surtout la dernière; neuf jours de cachot, neuf jours d'abstinence, neuf jours de fouet. J'ai fini. A partir de demain pas de récréations, travail incessant, etc., jusqu'à découverte du ou des coupables. De plus, il y aura tous les jours, à partir de demain midi, trois exécutions jusqu'à ce que toute la maison y passe, pour punir le silence. Vous avez vingt-quatre heures pour réfléchir!»

Old Nick descendit de la chaire, passa devant les élèves et disparut; les surveillants le suivirent. Quand les élèves furent seuls. Charles s'écria: «Vite, vite, un dernier tour, une dernière punition à maître Boxear, qui porte si bien son nom!»

Charles sortit de la poche de sa veste un petit pot que lui avait procuré Betty; il sauta sur l'estrade de Boxear, et enduisit le siège avec la glu que contenait ce pot, puis il courut au cabinet attenant à la salle d'étude, et jeta dans la fosse le pot et la petite pelle en bois qui avait servi à étaler la glu, rentra dans l'étude, et expliqua à ses camarades ce qu'il venait de préparer.

Un camarade:—Tout cela est bel et bon! Avec tes inventions tu rends les maîtres et M. Old Nick plus méchants que jamais, et on nous maltraite plus qu'avant ton entrée.

Un autre enfant:—Et puis, parce que tu ne veux pas te découvrir, tu vas nous faire tous mettre en retenue et nous faire fouetter impitoyablement.

Charles:—-Soyez donc tranquilles, mes amis! Est-ce que vous croyez bonnement que je vous laisserai porter la punition de mes crimes, comme dit Old Nick? Soyez bien tranquilles! Demain avant le dîner, avant la série promise de retenues et de fouet, je me déclarerai.

Le premier camarade:—Mais tu vas être écorché vif par ces méchants maîtres! C'est terrible à penser!

Charles:—Je ne serai pas écorché, ils ne me toucheront pas, et je m'en irai tranquillement, à leur grande satisfaction, et à la mienne surtout.

Deuxième camarade:—Comment feras-tu?

Charles:—Je vous le dirai demain quand ce sera fait. Mais je tiens à vous rappeler les agréments que vous a procurés mon séjour ici:

«Trois jours de sommeil prolongé, «La fin des persécutions du méchant chat, «Plusieurs interruptions générales de l'étude, «Enfin un bon dîner et le spectacle des fureurs du vieux Old Nick et de ses amis.

—C'est vrai, c'est vrai! s'écria toute la classe.

Boxear, entrant:—Hé bien! qu'est-ce qu'il y a? Encore des cris, des vociférations?

Charles:—C'est nous, M'sieur, qui obligeons les mauvais à se déclarer, et nous pensons bien que demain ils le feront. Et s'ils ne veulent pas, je parlerai pour eux; M'sieur, c'est décidé. Je dirai ce que je sais.

Boxear:—A la bonne heure! C'est enfin un bon sentiment que je vous vois manifester. En attendant, à vos bancs tous! A l'étude!»

Les élèves se précipitèrent à leurs places; le maître prit la sienne, et chacun se mit à l'oeuvre.

Une demi-heure après, le maître voulut se lever pour prendre un livre hors de sa portée. Vains efforts! Il semblait cloué sur son siège.

«Qu'est-ce donc? s'écria-t-il d'une voix tonnante. Que m'ont-ils faits, ces scélérats? (Il recommence ses efforts pour se lever.) Je ne peux pas...Je suis donc ficelé sur cette estrade? Mais par où? Comment?... Mais venez donc, vous autres! Aidez-moi, tirez-moi de là.»

Les enfants, enchantés, accoururent, tirèrent, poussèrent; mais Boxear ne bougeait pas. Sérieusement effrayé il poussa des cris, auxquels répondirent d'autres cris, partant de différents points de la maison. Il attendit, mais personne n'arrivait; il recommença son appel et entendit les mêmes cris qui avaient déjà répondu aux premiers. Nouveau silence. vaine attente, effroi toujours croissant.

Les élèves feignaient de partager sa frayeur.

«Les fées! criaient-ils. Les fées! Ce sont elles qui jettent leurs maléfices sur vous! Qu'allons-nous devenir? Maître Boxear est fixé sur son estrade, pour la vie peut-être! Hélas! hélas!

Boxear:—Taisez-vous, polissons! Au lieu de me venir en aide, vous me découragez, vous me terrifiez. Allez chercher du monde, des maîtres, M. Old Nick, n'importe qui.»

Les enfants, de plus en plus enchantés, coururent au sonneur qu'ils trouvèrent fixé sur son banc, comme Boxear. Des rires immodérés insultèrent à son malheur. L'immobilité forcée du père fouetteur les rendait, hardis, de sorte qu'ils ne se hâtèrent pas de lui porter secours. Ils se contentèrent de gambader autour de lui avant de disparaître. Ils coururent dans les chambres des deux autres, qu'ils trouvèrent seuls, criant comme maître Boxear, et comme lui retenus sur leurs sièges.

Restait M. Old Nick; quelles ne furent pas la terreur apparente et la jouissance intérieure des enfants, quand ils trouvèrent Old Nick aussi incapable de quitter son fauteuil que les surveillants et le sonneur! La fureur de M. Old Nick était à son comble; mais quand il sut que ses pions et son exécuteur des hautes oeuvres étaient dans l'affreuse position où il se trouvait lui-même, il fut tellement saisi, tellement suffoqué de rage, que les enfants eurent peur; ils crurent (peut-être espérèrent-ils) qu'il allait mourir. Ils coururent à la pompe, remplirent les pots, les cruches qui leur tombèrent sous la main, et commencèrent un arrosement si copieux, si prolongé, que Old Nick perdit réellement la respiration et le sentiment, c'est-à-dire qu'il s'évanouit.

«Il est mort! disaient les uns à mi-voix.

—Il respire encore! disaient les autres. Versez, versez toujours!

—Il faut avertir Mme Old Nick et Betty», dit Charles.

Et, laissant Old Nick aux mains des camarades, il courut chercher l'une et l'autre.

Mme Old Nick alla chez son mari, mais sans empressement, car elle ne l'aimait guère et désapprouvait son système dur et cruel envers les enfants. Betty la suivit à pas plus mesurés encore, pour pouvoir dire quelques mots à l'oreille de Charles.

«Parfait! dit-elle. Tout a réussi comme nous le voulions. En faisant les études, j'ai englué leurs sièges et le fauteuil de canne du vieux Old Nick. Quand je les ai tous entendus crier, j'ai vu que c'était bien et que les cris du premier avaient provoqué ceux des autres qui voulaient aller voir. J'ai eu de la peine avec le sourd; il était toujours là; enfin, j'ai saisi le moment et il s'est pris comme les autres. Comment vont-ils se tirer de là, c'est ça que je ne devine pas.

Charles:—Va vite les engager à se débarrasser de leur pantalon et à se faire une jupe de leur chemise; je me charge du vieux Old Nick.»

Aussitôt dit, aussitôt fait; chacun suivit le conseil et pensa pouvoir s'échapper sans être vu, en passant par la grande cour, toujours déserte à cette heure. La fatalité voulut qu'ils débouchassent en même temps sur la place, et ils se rencontrèrent tous, honteux de leurs costumes écossais, et talonnés par la crainte d'être vus des élèves qui regardaient par les portes et les fenêtres et dont les rires étouffés arrivaient jusqu'à eux. M. Old Nick arrêta les surveillants pour les questionner; il espérait avoir quelque renseignement, quelque indice pour arriver à la découverte d'une aventure qui lui paraissait incompréhensible; M. Boxear mit très sérieusement en avant les fées, auxquelles n'avaient pas cru les autres jusqu'ici; mais l'étrangeté de ce dernier événement ébranla leur incrédulité, et jusqu'à M. Old Nick, tous crurent en elles.

Après cette délibération, en costume aussi étrange que l'aventure qui la motivait, les conseillers extraordinaires se tournèrent le dos, et chacun rentra chez soi pour retrouver sa dignité avec un pantalon. Betty ne perdit pas son temps: aidée de Charles et des enfants, elle arracha les pantalons et la glu, lava les estrades et les fauteuils, emporta les pantalons qui pouvaient la trahir, les lava à l'eau chaude et les emporta à la place qu'ils avaient occupée.

Quand M. Old Nick et les surveillants rentrèrent, l'un dans son cabinet de travail, les autres dans leurs études, leur étonnement fut grand de retrouver leur vêtement mouillé et ne tenant plus au siège auquel il était si bien collé une heure auparavant. Le vieux Old Nick appela sa femme pour lui faire contempler cette nouvelle merveille. Maître Boxear parcourut de l'oeil tous ses élèves, studieusement inclinés sur leurs pupitres; M. Old Nick junior et les deux autres surveillants interrogèrent leurs élèves et n'obtinrent que des exclamations de surprise, des accusations contre les fées, l'homme noir, etc. Il fallut bien attendre jusqu'au lendemain.

L'étude fut troublée par quelques cris sourds et lointains, dont les maîtres ne se rendirent pas compte, et auxquels ils ne firent guère attention.

Les enfants riaient sous cape et se complaisaient dans leur vengeance, car ils avaient deviné que c'était le sourd, le sonneur, le fouetteur, dont ils entendaient l'appel réitéré. Bientôt un mouvement inaccoutumé se fit entendre dans la cour; Boxear mit la tête à la fenêtre, fit un geste de surprise et sortit immédiatement.

A peine fut-il dehors, que les enfants se précipitèrent aux fenêtres; un spectacle étrange excita leur gaieté. Le sourd était dans la cour, assis sur un banc, le traînant ou plutôt le portant avec lui quand il changeait de place. MM. Old Nick et les trois maîtres d'étude étaient groupés près de lui, et, moitié riant, moitié en colère, Old Nick junior s'efforçait de lui faire comprendre le moyen qu'ils avaient eux-mêmes employé pour sortir d'une, situation semblable. Le sourd faisait la sourde oreille; il ne voulait pas comprendre ni employer un moyen qu'il trouvait humiliant. Les frères Old Nick finirent par couper, malgré son opposition, la partie du vêtement qui adhérait au banc, et délivrèrent ainsi leur sonneur, qu'ils envoyèrent de suite à la cloche, fort en retard. Les enfants riaient à l'envi l'un de l'autre; quand ils virent l'opération terminée et chaque surveillant reprendre le chemin de son étude respective, ils se rejetèrent sur leurs bancs; Boxear les retrouva tous travaillant avec la même ardeur silencieuse qu'il avait presque admirée avant de sortir.

«Ils n'ont rien vu; ils ne se sont aperçus de rien, se dit-il. Je ne sais ce qu'il leur prend d'être si attentifs à leur travail!»

XIV

CHARLES FAIT SES CONDITIONS IL EST DÉLIVRÉ

La journée se termina sans accidents et sans nouveaux méfaits de l'homme noir ni des fées. Le lendemain, grand jour des révélations de Charles, Old Nick prévint les enfants que si les coupables n'étaient pas nommés à midi, les retenues et les exécutions commenceraient. Pendant l'étude de neuf heures. Charles demanda la permission de sortir. Boxear, devinant le projet de Charles, accorda la permission. Les élèves, qui le connaissaient mieux encore que Boxear, se montraient agités; ils tremblaient pour le malheureux Charles, et ils éprouvaient une certaine reconnaissance du sentiment généreux qui le portait à s'accuser pour disculper ses camarades.

Charles se dirigea vers le cabinet de M. Old Nick.

«M'sieur? dit-il en entrant.

Old Nick:—Qu'est-ce que c'est? Que veux-tu?

Charles:—M'sieur, aucun des élèves ne veut parler, personne ne veut vous indiquer les coupables; alors j'ai pensé que ce n'était pas bien, que vous deviez, comme chef de la maison, connaître les noms de ceux qui troublent l'ordre ici. Je me suis donc décidé à tout vous dire, M'sieur, mais à une condition.

Old Nick:—Comment? Des conditions, à moi?

Charles:—Oui, M'sieur, à vous; une condition, une seule, sans laquelle je ne dirai rien.

Old Nick:—Je saurai bien te faire parler, petit drôle.

Charles:—Oh! Monsieur, si je ne veux rien dire, personne ne me fera parler; vous me tueriez avant d'obtenir de moi une parole.»

Old Nick regarda Charles avec surprise; son air calme et décidé lui fit comprendre qu'avec un caractère de cette trempe on n'arrivait à rien par la violence. Il réfléchit un instant.

Old Nick:—Et quelle est cette condition?

Charles:—Il faut, Monsieur, que vous juriez de par les fées, et sur le salut de votre maison, que vous n'infligerez aux coupables aucune pénitence corporelle, aucune autre punition que de les chasser immédiatement de votre maison. Cette dernière clause est indispensable pour la sécurité de votre intérieur, car les coupables ont bien d'autres tours dans la tête dont les résultats pourraient être très fâcheux.»

Old Nick était embarrassé; renoncer à la punition de faits aussi énormes, était déroger à la discipline terrifiante de sa maison et ébranler la soumission si péniblement obtenue. Ignorer l'auteur des dernières abominations qui s'étaient commises, garder des êtres aussi entreprenants et aussi irrespectueux, c'était prêter les mains à la décadence, à la honte de sa maison; viendrait un jour où les enfants, perdant toute crainte, toute retenue, exerceraient des représailles terribles, maltraiteraient peut-être les surveillants et lui-même. Il perdrait alors le profit qu'il tirait des pensions payées pour ces enfants qu'il ne pourrait garder. Il se décida donc à accorder à Charles ce qu'il demandait, quelque répugnance que lui inspirât cette concession.

«Je t'accorde ce que tu exiges de moi, dit-il enfin.

Charles:—Voulez-vous l'écrire, M'sieur?

—-Insolent! s'écria Old Nick, poussé à bout.

Charles:—Ce n'est pas par insolence, M'sieur, c'est pour les camarades ce que j'en fais. Vous comprenez, M'sieur, que vis-à-vis d'eux ma position est délicate, et que je leur dois de les tranquilliser pour les coupables sur les suites de ma révélation.

Old Nick:—C'est bon! donne-moi une feuille de papier.

Charles:—Voilà, M'sieur... N'oubliez pas, M'sieur, s'il vous plaît, que vous devez mettre: Je jure de par les fées et sur le salut de ma maison.

Old Nick, avec humeur:—Je le sais; tu me l'as déjà dit.

Et il écrivit: «Je jure de par les fées et sur le salut de ma maison de n'infliger d'autre punition aux élèves coupables que doit me dénoncer Charles Mac'Lance, que celle d'une expulsion immédiate, m'engageant à ne faire grâce à aucun prix et à opérer l'expulsion dans les deux heures qui suivront la révélation.

«Fait à Fairy's Hall, ce 9 août, fête de saint Amour, à neuf heures demie du matin, par moi,

«Pancrace-Babolin-Zéphir-Rustique Old Nick.»

—-Tiens; tu es satisfait, je pense. Et maintenant, le nom des coupables.

Charles:—Pardon, Monsieur; encore cinq minutes; je vais porter ce papier à qui de droit et je reviens.»

Old Nick voulut s'y opposer, mais il réfléchit que Charles n'avait aucun intérêt à ne pas achever sa révélation, et que ce papier ne pouvait servir qu'à ceux pour lesquels il était écrit. D'ailleurs Charles était parti si lestement qu'il eût été impossible de l'arrêter. Il fut exact; cinq minutes après il était de retour, après avoir remis le papier à Betty en lui expliquant que c'était sa garantie contre les mauvais traitements cruels dont avaient été menacés les coupables.

«Je te le donne, dit-il pour qu'il ne prenne pas fantaisie au vieux Old Nick de le détruire en me l'arrachant des mains.

—Eh bien! dit Old Nick avec humeur, parleras-tu enfin?

Charles:—Oui, Monsieur, je suis prêt... Le coupable de tout ce qui s'est fait depuis quelques jours, c'est... moi, Monsieur.

—Toi! toi! s'écria M. Old Nick en sautant de dessus son fauteuil et en regardant Charles avec une stupéfaction profonde. Toi!

Charles:—Oui, Monsieur, moi seul.

Old Nick:—C'est impossible! tu mens.

Charles:—Non, Monsieur, je dis vrai, très vrai! Moi seul ai tout inventé et tout exécuté.

Old Nick:—Comment, c'est-il possible?

Charles:—Je vais tout vous expliquer, Monsieur, à commencer par la cloche.

Old Nick:—La cloche! C'était toi qui empêchais de sonner? Mais je te répète que c'est impossible; on t'aurait vu, entendu; d'ailleurs comment empêcher une cloche de sonner?»

Charles sourit et commença ses explications. L'audace de la conception, de l'exécution, la simplicité des moyens, surprirent tellement le vieux Old Nick, que, malgré son indignation, sa colère, il n'interrompit pas une fois le récit de Charles; ses narines gonflées, son visage empourpré, indiquaient la colère toujours croissante, la rage qui bouillonnait dans sa tête et dans toute sa personne.

Quand Charles eut fini, Old Nick lui dit avec fureur:

«Je crois, en vérité, brigand! scélérat! que si tu ne m'avais extorqué la promesse que j'ai signée, je t'aurais mis en pièces moi-même, de ma main. Mais j'ai signé, tu as mis le papier en sûreté; je m'abstiens. Quant à te faire partir d'ici et la Betty avec toi, le plus tôt sera le mieux; tu es trop dangereux dans ma maison! Tu as trop d'invention, d'imagination, de volonté, d'audace! D'ailleurs, ta pension n'étant pas payée d'avance, j'y perds au lieu de gagner. Tiens, drôle, voici un billet de sortie!...Et un autre pour ta gueuse de Betty! Partez, et à ne jamais nous revoir; j'espère bien!

—Amen, Monsieur, sans revoir.»

Charles salua, sortit et courut avertir Betty, qui partagea sa joie; elle abandonna ses casseroles, jeta son tablier, alla à la lingerie, fit en dix minutes son petit paquet et celui de Charles, et tous deux se dirigèrent vers la porte à laquelle veillait le sonneur. Il ne les voyait pas, puisqu'il leur tournait le dos, et il les entendait encore moins, puisque sa surdité était complète.

Charles, s'approchant, lui tapa sur l'épaule.

Le sonneur:—Quoi? Qu'est-ce? Comment osez-vous me toucher, mauvais sujet? Attendez un peu! Vous verrez aujourd'hui même comment je touche, moi! A midi la première exécution! Vous êtes le numéro 1, rien que ça! le meilleur! Avant que le bras soit fatigué, on tape plus ferme et on fait plus de besogne à la minute. C'est aujourd'hui à la minute qu'on fouette! Grande exécution! M. Boxear, qui a réparti le temps, vous a désigné pour cinq minutes. Je les emploierai bien, allez.

Charles:—Eh bien, Betty, je l'ai échappé belle! Fais voir nos billets de sortie à ce méchant homme.»

Betty fit voir les billets au sonneur stupéfait, qui ne put faire autrement que d'ouvrir la porte. Avant qu'elle ne fût refermée, Charles fit au portier un salut moqueur, y ajouta les cornes, un pied de nez et lui tourna le dos.

Les élèves attendirent vainement le retour de Charles, dont ils étaient fort inquiets. Au dîner, ne le voyant pas paraître, ils pensèrent que M. Old Nick l'avait enfermé dans un cachot souterrain, et pendant la récréation ils firent des suppositions plus terribles les unes que les autres sur les tortures que subissait certainement leur malheureux camarade. A la rentrée de l'étude, Boxear, qui avait été mis au courant par M. Old Nick, fit aux élèves un discours énergique qui les impressionna vivement.

«Il y a aujourd'hui une place vacante parmi vous, tas de polissons! Celui qui l'occupait a été honteusement chassé par notre père, notre juge, M. Old Nick. (Boxear enlève sa calotte et la remet.) Ce vaurien, ce malfaiteur a eu l'audace de déclarer à votre maître vénérable que tous les méfaits, les crimes de ces derniers jours provenaient de lui, Charles Mac'Lance, qu'ils avaient été conçus par lui, exécutés par lui. La présence parmi vous d'un être aussi corrompu, de ce véritable Méphistophélès (c'est-à-dire Diable), ne pouvait être tolérée; il a été chassé! Il avait une complice, Betty, qui a subi la même ignominie! Nous voici donc rentrés dans l'ordre, dans le régime salutaire du fouet, qui va être appliqué avec plus de rigueur que jamais, au moindre symptôme d'insubordination, de négligence. Vous êtes avertis! Il dépend de vous que les sévérités paternelles, exécutées par la main vigoureuse du sonneur, vous atteignent ou vous épargnent.»

Boxear s'assit; les malheureux élèves, tremblants, mais ruminant la vengeance à l'imitation de Charles, se mirent au travail en songeant aux moyens de s'en affranchir. Nous allons les laisser continuer leur vie de misère pour suivre Charles, qui n'oubliera pas ses malheureux camarades, et qui terminera promptement leurs souffrances en leur faisant à tous quitter, sous peu de jours, la maison de Fairy's Hall par ordre du juge de paix.

Mais il songea d'abord à lui-même, et, avant d'aller chez Marianne et chez Juliette, il alla chez le juge de paix solliciter sa protection pour ne pas être remis sous la tutelle de la cousine Mac'Miche, et pour être confié à la direction de Marianne.

XV

MADAME MAC'MICHE DÉGORGE ET S'ÉVANOUIT

Le juge de paix, voyant entrer Charles:—Comment, te voilà, mon garçon? Eh bien! tu n'as pas fait une longue station à Fairy's Hall Comment t'en es-tu tiré? Est-ce pour longtemps?

Charles:—Pour toujours, monsieur le juge! Et je viens vous demander votre appui pour ne pas rentrer chez ma cousine Mac'Miche, qui, d'ailleurs, ne veut pas de moi; et puis, pour me permettre de vivre chez mes cousines Daikins.

Le juge:—Ecoute, mon ami; pour moi, ça m'est égal; mais tu ne dépends pas de moi seul, Tes cousines Daikins ne sont pas riches tu le sais bien; peut-être ne voudront-elles pas de toi. Elles n'auront pas de quoi t'entretenir.

Charles:—Mais moi, je suis riche, Monsieur le juge, et je leur abandonne volontiers tout ce que j'ai.

Le juge:—Tu m'en as déjà touché un mot; tu m'as dit que tu avais cinquante mille francs; ta cousine Marianne m'en a parlé aussi; mais la cousine Mac'Miche jure ses grands dieux que ce n'est pas vrai, que tu n'as rien.

Charles:—Elle ment; elle ment, Monsieur le juge. Demandez à Marianne qu'elle vous fasse voir ses preuves; vous saurez de quel côté est la vérité.

Le juge:-Je verrai, je m'en occuperai, mon ami; en attendant, je t'accorde volontiers l'autorisation de vivre chez tes cousines Daikins; voilà deux braves filles, et qui ne ressemblent pas à la cousine Mac'Miche!

Charles:—Merci, merci, mon bon Monsieur le juge. Juliette va-t-elle être contente, aussi contente que moi!

Le juge, riant:—Juliette aime un petit diable comme toi? Allons donc! quelle plaisanterie!

Charles:—Elle m'aime si bien, qu'elle pleurait quand j'ai dû entrer chez M. Old Nick. Ainsi ce n'est pas de la petite affection, ça! pleurer! C'est qu'on ne pleure que lorsque le coeur est bien touché? Je sais ça, moi!

Le juge, riant:—Bon! Tant mieux pour toi si Juliette t'aime; cela prouve que tu vaux mieux que je ne pensais. Va, mon ami, va chez tes cousines. Je m'occuperai de ton affaire. Justement j'entends Marianne.

Charles:—Et vous donnerez ce qui m'appartient à mes cousines Daikins, Monsieur le juge, n'est-ce pas?

Le juge:—Ceci ne dépend pas de moi, je te l'ai déjà dit. Je ferai seulement de mon mieux pour éclaircir l'affaire.»

Charles sortit à moitié content; il craignait d'être à charge à ses cousines, et que Juliette surtout ne souffrit de leur position gênée. Il alla du côté de la rue du Baume Tranquille, et il dut passer devant la maison de Mme Mac'Miche, rue des Combats; elle était dans sa cuisine. Charles mit le nez à la fenêtre et vit Mme Mac'Miche avec un monsieur qui lui était inconnu; tous deux tournaient le dos à la fenêtre, et causaient avec animation, surtout Mme Mac'Miche. Son bonnet de travers, ses mouvements désordonnés dénotaient une vive agitation et un grand mécontentement. Charles se retira prudemment et continua son chemin.

Son coeur battit plus vivement quand il tourna le bouton de la porte et quand il se trouva en présence de Juliette, qui tricotait comme de coutume. Au léger bruit qu'il fit en ouvrant la porte, Juliette se retourna vivement, écouta avec attention.

«Qui est là?» dit-elle d'une voix légèrement émue.

Charles sourit, mais ne répondit pas.

«C'est toi, Charles?... Mais réponds donc? Je suis sûre que c'est toi!

—Juliette, Juliette, ma bonne Juliette! s'écria Charles. C'est moi, oui, c'est moi! Je reviens pour ne plus te quitter; le juge l'a permis. Je vivrai avec toi!»

Charles s'élança au cou de Juliette avec une telle impétuosité, qu'il manqua de la jeter par terre; elle l'embrassa avec une grande joie.

Juliette:—Mon bon Charles, que je suis contente de te savoir hors de cette horrible maison!

Charles:—Horrible! tu as bien raison! horrible! c'est bien le mot! J'ai eu du mal pour en sortir, va.

Juliette:—As-tu été bien malheureux, mon pauvre Charles?

Charles:—Malheureux, non! j'étais trop occupé. Pense donc quel travail pour inventer des choses affreuses, inouïes, et pour les exécuter tout seul, sans autre aide que celle, très rare et difficile, de Betty; il fallait arriver à me faire chasser, et pourtant à ne jamais être découvert. Je n'avais pas le temps d'être triste et malheureux.

Juliette:—Ainsi, tu n'as pas du tout pensé à Marianne ni à moi?

Charles:—Au contraire, toujours. Tout ce que je faisais, ce que j'inventais, c'était pour vous rejoindre. Et toi, Juliette, pensais-tu à moi?

Juliette:—Oh! moi, toujours. J'étais inquiète, j'étais triste. Mes journées ont été bien pénibles en ton absence, mon pauvre Charles! J'avais si peur que tu ne fisses quelque chose de mal, de réellement mal!... Tu sais que tu as toujours l'idée de te venger quand on a mal agi envers toi; et c'est un si mauvais sentiment, si contraire à la charité que nous commande le bon Dieu! Et quand tu offenses le bon Dieu, mon pauvre Charles, j'en éprouve une telle peine que je te ferais pitié si tu voyais le fond de mon coeur!

Charles:—Juliette, chère Juliette, pardonne-moi. Je t'assure que ce n'est pas exprès que je suis méchant.

Juliette:—Je le sais, mon ami; mais tu te laisses trop aller, tu ne pries pas le bon Dieu de te venir en aide, et alors... tu n'as pas de soutien et tu tombes!

Charles:—Sois tranquille, Juliette; à présent que je serai avec vous deux, tu verras comme tu seras contente de moi, et comme je t'écouterai docilement, sagement.»

Juliette sourit, se tut et reprit son tricot.

Charles:—Sais-tu que j'ai bien faim, Juliette; j'ai mangé un morceau de pain sec à huit heures, et il est midi passé.

Juliette:—J'attends Marianne pour dîner; mais si tu veux manger une tranche de pain, tu sais où il est, prends-en un morceau.

Charles:—Je vais manger une bouchée en attendant; je craignais que tu n'eusses dîné.»

Comme il achevait son morceau de pain, Marianne entra.

«Ah! te voilà, Charlot, dit-elle en l'embrassant tu t'es donc fait chasser? Cela ne m'étonne pas, je l'avoue. Prends garde de te faire chasser aussi par Juliette, qui va t'avoir toute la journée sur le dos.

Charles:—Non, Marianne, je travaillerai: j'irai chez M. le curé, chez le maître d'école; ils me feront travailler, et je ne vous ennuierai pas, je ne ferai aucune sottise. Je deviens raisonnable à présent.

Marianne, souriant:—Ah!... Depuis quand Monsieur Charlot, êtes-vous passé dans les rangs des gens sages?

Charte:—Depuis longtemps; depuis que je suis malheureux.

Marianne, riant:—C'est singulier que je ne m'en sois pas aperçue, ni Juliette non plus.

Charles:-Vous, Marianne; vous ne me connaissez pas; mais, pour Juliette, je suis sûr qu'elle me trouve de plus en plus sage.»

Juliette sourit, Charles la pressa de répondre; elle finit par dire:

«Ne parlons pas du passé et songeons à l'avenir; je parie que Charles va être tout autre avec nous qu'avec ma cousine Mac'Miche.

Charles:—Je ressemblerai aussi peu à ce que j'étais que vous ressemblez peu à la vieille cousine.

Marianne:—Allons! que Dieu t'entende, Charlot! Je ne demande qu'à te rendre service et à trouver en toi un second saint Charles.»

Au même instant, là porte s'ouvrit avec violence, et Mme Mac'Miche parut sur le seuil, à la grande terreur de Juliette, qui la devina à son souffle bruyant et au cri étouffé de Charles. Tout le monde garda le silence. Mme Mac'Miche pâle et tremblante, s'approcha de Marianne, qui l'attendait de pied ferme.

«Marianne, dit-elle d'une voix adoucie par l'émotion, qu'avez-vous dit au juge relativement à moi?

—Au juge! répondit Marianne très surprise, je ne sais ce que vous voulez dire. Je ne me souviens pas d'avoir parlé au juge.

—Vrai? reprit la Mac'Miche en se remettant de son émotion, Il a donc inventé, menti; pour me faire parler sans doute?

—M. le juge n'est pas capable de mentir», dit Charles, qui était dans un recoin sombre de la salle, et que Mme Mac'Miche n'avait pas encore aperçu.

En entendant la voix de Charles, Mme Mac'Miche se retourna vivement et poussa un cri d'effroi.

Madame Mac'Miche:—Le voilà!... Le voilà revenu, ce cauchemar de ma pauvre vie! Comment s'est-il échappé? Remettez-le là-bas! En le recevant, vous recevez une légion de fées. Chassez-le! Vite, vite! Je ne veux pas de lui, d'abord.

Marianne:—Soyez tranquille, ma cousine; vous ne l'aurez pas, quand même vous le voudriez. M. le juge me l'a confié, je le garde, il est sous ma tutelle.

Madame Mac'Miche:—Et avec quoi le nourrirez-vous?

Marianne:—Ceci est mon affaire, ce n'est plus la vôtre.

Charles:—Vous savez bien, ma cousine, que vous avez cinquante mille francs qui sont à moi; vous les rendrez à Marianne, qui est ma gardienne, et nous vivrons tous là-dessus.

—Scélérat! menteur! s'écria la Mac'Miche d'une voix étranglée.

Marianne, ne le crois pas; ma fille, ne l'écoute pas.

Marianne:—Pardon, ma cousine, je sais qu'il dit vrai; c'est moi qui le lui ai appris; et maintenant que vous m'y faites penser, je me souviens d'en avoir parlé au juge; c'est peut-être ce que vous me demandiez en entrant.

Madame Mac'Miche:—Malheureuse! tu m'assassines! Je ne puis rien rendre; je n'ai rien.

Marianne:—Tout cela ne me regarde pas; c'est M. le juge qui en sera chargé par l'attorney.

Madame Mac'Miche:-L'attorney! Mais c'est une infamie que ces attorneys! Ils condamnent toujours! Dans toutes les affaires ils condamnent quelqu'un! Je n'ai rien! Croyez-moi, mes chères, mes bonnes cousines. Ayez pitié de moi, pauvre veuve... Charles, mon bon Charles, intercède pour moi. Songe que je t'ai logé, nourri, habillé pendant trois ans.

Charles:—Quant à ça, ma cousine, je ne vous en ai pas grande obligation; logé comme un chien, nourri comme au workhouse, habillé comme un pauvre, battu tous les jours, abreuvé d'humiliations et d'injures. Et pendant que vous m'appeliez mendiant, vous aviez ma fortune que vous me dissimuliez, et qui payait et au delà la dépense de la maison. Mes cousines Daikins sont pauvres, elles ne peuvent pas me garder pour rien: il et juste que ma fortune passe entre les mains de ma nouvelle tutrice.

Madame Mac'Miche, joignant les mains:—Mais je te dit, je te répète que je n'ai rien; rien à rendre, puisque je n'ai rien!»

Charles leva les épaules et ne répondit pas. Marianne contemplait avec dégoût cette vieille avare, tombée à genoux au milieu de la chambre, et continuant à implorer leur pitié à tous.

La scène se compliqua par l'arrivée du juge de paix, accompagné du vieux monsieur que Charles avait vu à travers la croisée chez Mme Mac'Miche.

«Qu'est-ce, Madame Mac'Miche? dit le juge avec ironie; à genoux devant vos cousines? Quel méfait, quel crime avez-vous donc commis?»

Mme Mac'Miche resta atterrée; elle comprit que l'attitude de suppliante dans laquelle l'avaient surprise son correspondant et le juge, déposait contre elle et la faisait préjuger coupable de quelque grande faute. Elle ne trouva pas une parole pour s'excuser.

«Madame Mac'Miche, continua le juge, je suis fâché de vous dire que, malgré vos dénégations et vos serments répétés, il paraît certain que vous avez réellement détenu à votre profit la somme de cinquante mille francs appartenant à votre cousin et pupille Charles Mac'Lance, lesquels cinquante mille francs vous avaient été confiés par le père de Charles au profit de son fils.

Madame Mac'Miche, avec une force toujours croissante:—C'est faux! c'est faux c'est faux! c'est faux! Je n'ai rien à ce garçon et je ne lui dois rien.

Le juge:—Prenez garde, Madame Mac'Miche. Il y a des preuves contre vous, des preuves écrites.

Madame Mac'Miche:—C'est impossible! Il n'y a rien d'écrit; j'en suis certaine.

Le juge:—Si vous persistez à nier, il faudra que je remette l'affaire entre les mains de l'attorney, et... une condamnation... serait, le déshonneur! Et puis... les frais entameraient vos capitaux, à vous appartenant.»

Mme Mac'Miche se roula par terre en criant:

«Mon argent! mon pauvre argent! Qu'on ne touche pas à ma caisse!

Je vous ferai tous condamner à la déportation... Mais vous n'y arriverez pas! Vous n'y trouverez rien!

Le juge:—Calmez-vous, Madame Mac'Miche; il ne s'agit pas de vous prendre votre argent, mais de vous faire rendre celui qui ne vous appartient pas. Monsieur Blackday, veuillez parler à Madame, et lui faire voir clair dans cette affaire», ajouta le juge en souriant.

M. Blackday s'avança.

«Madame, dit-il, je vous ai informée tantôt que j'avais reçu une lettre dictée par vous, et qui me parlait de ces cinquante mille francs; cette lettre, m'avez-vous dit, était un tour infâme de votre petit cousin, Charles Mac'Lance. Je vous ai parlé d'une autre lettre que m'avait adressée ce pauvre garçon; il me dépeignait sa lamentable situation; et il me reparlait de cette somme dont M. le juge de paix, disait-il, avait connaissance. J'ai été touché de l'appel de ce pauvre orphelin, et je suis venu ici pour en causer avec vous, puis avec M. le juge de paix. Vous avez tout nié; M. le juge de paix m'a tout démontré par des informations verbales, mais incontestables, et par un papier écrit de votre main. Vous avez, sans doute, ignoré jusqu'ici cette dernière circonstance, que je crois devoir vous révéler; ce papier est le reçu écrit de votre main des cinquante mille francs de Charles, et remis à M. Mac'Lance père, lequel l'a mis dans un portefeuille qu'il a confié à des mains sûres; ce document existe encore; nous l'avons vu, M. le juge de paix et moi. Et puis, Madame, à l'époque de la mort de M. Mac'Lance, décédé dans votre maison, j'ai reçu de vous, pour être placée en votre nom, la même somme de cinquante mille francs réclamée par Charles: comment justifierez-vous de la possession de cette somme?»

Mme Mac'Miche, atterrée par ces témoignages accumulés, ne répondit pas: elle ne voyait ni n'entendait plus rien de ce qui se passait autour d'elle; quand le juge lui demanda une dernière fois si elle voulait restituer à Charles le capital et les intérêts de la somme qui lui appartenait, ou bien subir les chances d'un procès qui la ruinerait peut-être, elle trembla de tous ses membres; effarée, éperdue, elle tira machinalement et avec effort la clef cachée dans son estomac, murmura d'une façon presque inintelligible: «Cassette..., clef, caisse... Sauvez..., sauvez tout.

—Où se trouve la caisse? demanda le juge de paix.

—Le mur... derrière l'armoire...» Et, poussant un gémissement douloureux, elle ferma les yeux et perdit connaissance.

Le juge de paix, la laissant aux mains de Marianne, sortit avec M. Blackday, et alla chez Mme Mac'Miche pour ouvrir la caisse et voir ce qu'elle contenait. Ils trouvèrent la clef dans la cassette, mais ils eurent de la peine à découvrir la caisse, scellée dans le mur et masquée par l'armoire qu'ils ne songeaient pas à déplacer à cause de son poids; toutefois en la poussant ils découvrirent qu'elle était sur roulettes, et qu'elle se déplaçait très facilement. Ils ouvrirent donc la caisse, et, après quelques difficultés pour arriver jusqu'à l'intérieur, ils trouvèrent enfin le trésor; les papiers relatifs aux cinquante mille francs de Charles et les rouleaux d'or étaient séparés des deux cent dix mille francs de valeurs de Mme Mac'Miche. Le juge les prit, les compta, dressa un procès-verbal de la rentrée en possession, prit ensuite six mille francs en or, provenant des intérêts durant trois ans. «Je laisse à Mme Mac'Miche, dit-il, quinze cents francs pour payer la pension du pauvre Charles pendant les trois années de privations et de martyre qu'il a passées chez elle. Je vais remettre les six mille à Marianne pour sa dépense courante, et garder les cinquante mille francs pour les lui verser entre les mains quand elle sera définitivement tutrice de Charles.

XVI

MADAME MAC'MICHE FILE UN MAUVAIS COTON

Ces messieurs rentrèrent chez Marianne. où ils trouvèrent Mme Mac'Miche revenue de son évanouissement, mais d'une pâleur livide. En apercevant les rouleaux d'or que le juge de paix remit à Marianne, elle se dressa en poussant un rugissement comme une lionne à laquelle on arrache ses lionceaux, et retomba aux pieds du juge de paix.

«Malheureusement créature! dit-il en la regardant avec dégoût. L'amour de l'or et le chagrin d'en perdre une partie sont capables de la faire mourir. Qu'allez-vous en faire, Marianne?

Marianne:—Si vous vouliez bien vous en charger, Monsieur le juge? Ici nous n'avons pas de place; impossible de la garder.

Le juge:—Où est Betty? Si on pouvait l'avoir, elle consentirait bien, je pense, à soigner son ancienne maîtresse.

Charles:—Betty est restée chez sa coeur, la blanchisseuse.

Marianne:—Veux-tu aller la chercher, Charlot? Elle s'établirait chez la cousine Mac'Miche...

Charles:—J'y cours;... mais... si j'emmenais la pauvre Juliette, qui est si pale: l'air lui fera du bien.

Juliette:—Oh oui! mon bon Charles, emmène-moi! Je suffoque! J'ai besoin d'air et de mouvement.»

Charles passa le bras de Juliette sous le sien, et ils allèrent ensemble proposer a Betty de reprendre son service chez Mme Mac'Miche. Betty refusa d'abord, puis elle céda aux instances de Charles et de Juliette.

«Écoute, lui dit Charles, en la soignant tu feras un acte de charité, et tu y seras bien plus agréablement, puisque nous sommes riches a présent et que tu ne manqueras de rien. D'ailleurs, si elle est trop méchante, si elle t'ennuie trop, tu t'en iras et tu viendras chez nous ou chez ta soeur.

Ces raisons décidèrent Betty; elle les accompagna chez Marianne. En route ils rencontrèrent le charretier qui avait eu jadis une bataille avec Mme Mac'Miche et qui était resté dans le pays; Betty lui demanda de vouloir bien l'aider à transporter sa maîtresse chez, elle. Il entra donc chez Marianne, pendant que Charles, qui redoutait de mettre Juliette en présence de Mme Mac'Miche, lui proposa de continuer leur promenade en dehors du bourg.

«Bien le bonjour, Madame, dit le charretier en entrant. C'est-y ça la bourgeoise qu'il faut ramener chez elle? Qu'est-ce qu'elle a donc? Elle est blanche comme un linceul. On dirait d'une morte!

Betty:—Non, non, elle n'est pas morte, allez. Est-ce que les méchantes gens meurent comme ça! Le bon Dieu les conserve pour leur donner le temps du repentir; et puis pour la punition des vivants.

Le charretier:—Voyons, faut-il que je l'emporte?

Betty:—Oui, si vous voulez bien; elle n'est pas lourde, je pense; elle vit d'air, par économie. Le charretier, riant:—Et si elle revient, et qu'il lui prenne envie de me battre, en répondez-vous?

Betty, riant aussi:—Oh! moi, je ne réponds de rien; c'est à vous à vous garer.

Le charretier, de même:—Ah mais! dites donc! c'est que je ne voudrais pas sentir ses ongles sur ma peau! Moi, d'abord je lâche, ni une ni deux; au premier coup de poing je la fais rouler par terre!

Betty:—Vous ferez comme vous voudrez; ça vous regarde.

Le charretier:—Bon! j'enlève le colis!... Houp! j'y suis.»

Et Mme Mac'Miche se trouva chargée comme un sac de farine sur le dos du charretier, ses jambes pendant par derrière, sa tête retombant sur la poitrine du charretier. Betty suivait. Ils eurent à peine fait cent pas, que le fardeau du charretier commença à s'agiter.

Le charretier:—Hé! la bourgeoisie! ne bougez pas! C'est qu'elle remue comme une anguille! Sapristi! Tenez-lui les jambes. Mistress Betty! Elle bat le tambour sur mes mollets à me briser les os... Allons donc, la bourgeoise!... Je vais la serrer un brin pour la faire tenir tranquille. Il la serra si vigoureusement dans ses bras d'Hercule, que Mme Mac'Miche reprit tout à fait connaissance; et voulant se débarrasser de l'étau qui arrêtait sa respiration, elle serra et pinça cruellement le cou du charretier. Il poussa un cri ou plutôt un hurlement effroyable, et ouvrant les bras il laissa tomber sa vieille ennemie sur un tas de pierres qui bordaient la route. A son tour, Mme Mac'Miche cria de toute la force de ses poumons.

«Pourquoi l'avez-vous jetée? dit Betty d'un ton de reproche.

Le charretier:—Tiens! j'aurai voulu vous y voir. Elle m'a pincé au sang, comme une enragée qu'elle est!

Betty:—Pincé! pas possible!

Le charretier:—Tenez, voyez la marque sur mon cou!

Betty:—C'est ma foi vrai! Est-elle traître! Elle n'avait que les doigts de libres, elle s'en est servie contre vous.»