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Un bon petit diable

Chapter 20: XVIII JULIETTE LE CONSOLE, REPENTIR DE CHARLES
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About This Book

A mischievous young boy is raised in a harsh household by an avaricious guardian and repeatedly punished for his pranks; he alternates between defiance and good impulses. Encounters with a gentle, blind girl, a sympathetic servant, and school life gradually prompt reflection and small reforms. Episodes show domestic cruelty, imaginative childlike schemes, and lessons in charity, patience, and Christian kindness that soften his temper and reshape relationships. The narrative intersperses moral instruction with lively scenes of childhood misbehavior, culminating in gradual moral improvement through affection, example, and consequence.

Le charretier:—Je le disais bien! J'en avais comme le pressentiment... Je ne m'en charge plus cette fois. Faites ce que vous voudrez, je ne la touche pas, moi. Au revoir, Madame Betty; bien fâché de vous laisser empêtrée de cette besogne! Vous ne vous en tirerez qu'en la laissant se calmer en se roulant sur ces pierres. Tenez, tenez! voyez comme elle s'agite!

Betty, d'un air résigné:—Envoyez-moi du monde, s'il vous plaît; je vais la faire porter chez elle.»

Le charretier, qui était bon homme, s'en alla, mais revint peu d'instants après avec un brancard et un ami; ils enlevèrent Mme Mac'Miche malgré ses cris, la posèrent sur le brancard et la déposèrent chez elle, sur son lit. En guise de remerciement, elle leur prodigua force injures.

Le charretier:—Allez, allez toujours! Je me moque bien de vos propos et de vos claques; j'ai l'oreille et la peau dures. Ce n'est pas pour vous ce que j'en fais, c'est pour soulager Mistress Betty, qui est une brave fille et qui a une réputation bien établie dans le pays. Au revoir, Mistress Betty!

Betty:—Au revoir, Monsieur Donald, et bien des remercîments.

Le charretier:—Tiens! vous savez mon nom! Comment que ça se fait?

Betty:—Je l'ai su dès le jour où vous avez eu cette prise avec ma maîtresse; on disait que vous deviez vous établir dans notre bourg; et vous y êtes tout de même.

Le charretier:—C'est vrai, et j'espère bien trouver une place et y rester. Allons, je vous laisse. Viens-tu Ned?

Ned:—J'y vais, j'y vais. Bonsoir, Mistress Betty.

Betty:—Bonsoir et merci, Monsieur Ned.

Le charretier:—Ah çà! mais vous connaissez donc chacun par son nom?

Betty:—Ce n'est pas malin! Vous venez de l'appeler Ned: je le répète après vous.

—-Elle a de l'esprit tout de même», dit Donald à Ned en s'en allant. Betty, restée seule près de Mme Mac'Miche, lui donna quelques soins qui furent repoussés avec force injures.

«Je veux être seule! criait-elle. Je veux être seule!

—Je ne puis vous laisser tant que vous n'êtes pas remise sur vos pieds, Madame.»

Mme Mac'Miche essaya de se relever; elle poussa un gémissement et retomba sur son oreiller; elle ne pouvait ni se redresser ni se retourner sur son lit. Betty, inquiète et redoutant quelque fracture proposa à Mme Mac'Miche d'aller chercher le médecin.

Madame Mac'Miche:—Jamais! Je ne veux pas! Plutôt mourir que payer un médecin.

Betty :—Mais Madame a peut-être quelque chose de dérangé dans les os. Il faut bien qu'on y voie.»

Et Betty s'esquive pour aller chercher M. Killer.

Madame Mac'Miche:—Malheureuse, infortunée que je suis! On me vole mon argent; on veut me ruiner en médecins!... Mes pauvres cinquante mille francs! Ils les ont volés!... Et l'or! Ces pièces si jolies, si charmantes, ils les ont prises! Ah! mon Seigneur! ils m'ont pillée, assassinée, égorgée! Ce gueux de Charles! Cette scélérate de Marianne! Ils ont tout raconté à ce juge! Un méchant juge de paix de quatre sous! Il m'a dévalisée!... Il m'a volée peut-être! Il faut que j'aille voir!... Ma clef! Ils m'ont pris ma clef! Ils m'ont volé ma clef!»

Mme Mac'Miche chercha encore à se lever, mais sans plus de succès que la première fois.

«Mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle, éclatant en sanglots! Je ne peux pas y arriver! Je ne pourrai pas ouvrir ma caisse chérie! Je ne saurai pas ce qu'ils m'ont volé, ce qu'ils m'ont laissé!... A deux pas de mon trésor, de ce qui fait ma vie, mon bonheur! Et ne pouvoir y arriver! ne pas pouvoir toucher mon or, le manier, l'embrasser, le serrer contre ma poitrine, contre mon coeur! Mon or, mon cher et fidèle ami! Mon espérance, ma récompense, ma joie! Oh! rage et désespoir!»

Quand Betty rentra avec le médecin, ils la trouvèrent en proie à une violente attaque de nerfs accompagnée de délire. Elle ne parlait que de sa caisse, de sa clef, de son or. Le médecin examina la jambe gauche, qui ne faisait aucun mouvement; il reconnut une fracture. Aidé de Betty, il déshabilla Mme Mac'Miche, la coucha dans son lit, fit le pansement nécessaire, mit l'appareil voulu pour que les os puissent reprendre, et recommanda du calme, beaucoup de calme, de peur que la tête ne s'engageât tout à fait.

Betty crut devoir avertir Charles et les miss Daikins de ce qui arrivait à la cousine Mac'Miche.

«Je vais profiter de son moment de calme, pensa-t-elle, pour courir jusque là-bas.»

«Vous voilà déjà de retour, Betty? dit Marianne, qui, aidée de Charles, servait le dîner recuit, refroidi et réchauffé. Dînez-vous avec nous?

Betty:—Je ne demanderais pas mieux, bien sûr; mais ne voilà-t-il pas que la cousine Mac'Miche a la jambe cassée à présent.

Marianne:—Cassée! C'est-il possible! Quand donc? Comment donc?»

Betty raconta ce qui était arrivé. «Quant au charretier, continua-t-elle, il n'est pas fautif; c'est qu'elle l'a pincé! Fallait voir comme son cou était noir! La douleur lui a fait lâcher prise, et... par malheur elle a roulé sur les pierres! C'est là qu'elle se sera fracturée, comme dit le médecin.

Marianne:—Ecoutez, Betty, dînez avec nous; nous avons tout juste de quoi; le juge nous avait donné un poulet que j'ai fait rôtir; il est un peu sec à force d'avoir attendu, mais nous sommes tous jeunes, avec de bonnes dents et bon appétit. Et puis, voici une omelette pour fêter le retour de Charlot.

Betty:—Et Mme Mac'Miche donc qui est seule?

Marianne:—Elle n'a besoin de rien, que de repos, a dit le médecin; et vous, vous avez, comme nous tous, besoin de manger. Voyez donc! Il est près de trois heures, et nous dînons d'habitude à une heure. Viens, ma Juliette, tu es pâle et fatiguée! mets-toi à table.»

Marianne amena et établit Juliette à sa place accoutumée, s'assit à coté, et lui servit un morceau d'omelette bien chaude.

«Eh bien, où est Charlot? dit Marianne en regardant de tous côtés après avoir servi Betty.

Juliette:—Il va revenir, m'a-t-il dit; il nous demande de ne pas l'attendre.»

On ne fit plus d'observation, et les convives mangèrent avec un appétit aiguisé par un retard de deux heures.

«C'est singulier que Charles ne rentre pas, dit Marianne en réservant la part de poulet qui lui revenait. Pourvu qu'il n'ait pas été faire quelque sottise!

—Oh non! répondit vivement Juliette. Au contraire!

Marianne:—Comment, au contraire? Tu sais donc où il est?

Juliette:—Oui, il me l'a dit.

Marianne:—Où est-il? Pourquoi ne le dis-tu pas?

Juliette:—Parce qu'il m'a demandé de ne le dire que lorsque Betty aurait fini son dîner, pour qu'elle pût manger tranquillement et à sa faim.

Betty:—Tiens! pourquoi cela? Où est-il allé?

Juliette:—Il est allé près de Mme Mac'Miche, dans le cas où elle viendrait à s'éveiller et qu'elle aurait besoin de quelque chose. Il m'a demandé la permission d'y aller. C'est un bon sentiment, et je l'y ai encouragé.

Marianne:—Et tu as bien fait, Juliette! et Charles est un bon coeur, un brave garçon! C'est bien, ça! Ce que tu me dis m'attache à lui et me fait bien plaisir!»

Juliette embrassa sa soeur; elle avait des larmes dans les yeux. Betty, qui finissait son dîner, ploya sa serviette, remercia Marianne et disparut.

XVII

BON MOUVEMENT DE CHARLES. IL S'OUBLIE AVEC LE CHAT

Charles avait été touché de l'accident fâcheux arrivé à sa vieille cousine; il eut la bonne pensée d'expier les tours innombrables qu'il lui avait joués, en aidant Betty à la soigner pendant sa maladie, qui pouvait être longue. Il remit donc son dîner à son retour et courut chez la cousine Mac'Miche. Quand il arriva, elle était déjà retombée dans son délire; elle appelait au secours pour garder son or qu'on lui volait; elle passait des larmes du désespoir aux cris de colère et d'effroi. Elle ne reconnut pas Charles et le supplia de lui rendre son or, son pauvre or.

Charles pensa que cette grande et dangereuse agitation serait peut-être calmée par la vue de cet or tant aimé, tant regretté: il trouva une double clef qui était dans un tiroir, ouvrit la cassette, y trouva une autre clef, celle de la caisse; et, se souvenant de la place indiquée, il poussa l'armoire, qu'il savait facile à remuer, vit la serrure dans le mur, ouvrit encore et trouva, après quelques recherches, le trésor bien-aimé; il prit les rouleaux d'or, referma le reste, et posa les rouleaux sur le lit de Mme Mac'Miche, à portée de ses mains; puis il s'assit et attendit.

Elle ne tarda pas à ouvrir les yeux, à regarder ses mains vides.

«Rien! dit-elle à mi-voix, rien!»

Puis, apercevant ses rouleaux d'Or, elle poussa un cri de joie, les saisit, les passa d'une main dans l'autre, les baisa, les ouvrit, les compta, les baisa encore, aperçut Charles et le regarda avec effroi.

—«Pourquoi viens-tu? Tu veux me voler mon or?

Charles:—Rassurez-vous, ma cousine! C'est moi, au contraire, qui vous l'ai rapporté.

Madame Mac'Miche:—Toi! Oh! Charles! mon ami, mon sauveur! C'est toi? Eh! Charles! que tu es bon! Ne le dis à personne! Il me le reprendrait, cet infâme juge! Où le mettre? Où le cacher?

Charles:—Sous votre oreiller, ma cousine! Personne n'ira l'y chercher.»

Mme Mac'Miche le regarda avec méfiance.

«J'aime mieux tout garder dans mes mains», dit-elle.

Elle s'agita, eut l'air de chercher.

«J'ai soif; Betty ne m'a rien donné.»

Charles courut chercher quelques groseilles dans le jardin, les écrasa dans un verre d'eau, y ajouta du sucre et le présenta à Mme Mac'Miche. Elle but avec avidité.

«C'est bon! c'est très bon!...»

Et, après un instant de réflexion:

«Où as-tu pris le sucre? je ne veux pas acheter du sucre.

Charles:—C'est celui de Marianne; c'est elle qui vous en fournira, ma cousine.

Madame Mac'Miche:—A la bonne heure!... C'est très bon! Ça me fait du bien... Donne-m'en encore, Charles.»

Charles lui en apporta un second verre, qu'elle but avec la même avidité que le premier.

Madame Mac'Miche:—C'est bon! je me sens mieux... Mais tu es bien sûr que c'est Marianne qui paye le sucre?

Charles:—Très sûr, ma cousine! Ne vous en tourmentez pas.

Madame Mac'Miche:—Et Betty? Je ne veux pas la payer.

Charles:—Vous ne la payerez pas; elle ne demande rien.

Madame Mac'Miche:—Bon! Mais je ne veux pas la nourrir non plus.

Charles:—Elle mangera chez Marianne; calmez-vous, ma cousine; on fera tout pour le mieux.

Madame Mac'Miche:—Et le médecin? Je n'ai pas de quoi le payer.

Charles:—Marianne payera tout.»

Ces assurances réitérées calmèrent Mme Mac'Miche qui s'endormit paisiblement.

Quand Betty entra, Charles, lui expliqua ce qui s'était passé, ce qu'il avait dit et promis, et recommanda bien qu'on ne lui enlevât pas ses rouleaux d'or. Puis il se retira et courut jusque chez ses cousines.

Charles, entrant:—Me voici, Juliette! J'ai une faim terrible! Mais j'ai bien fait d'y aller. Je te raconterai ça quand j'aurai mangé.»

Marianne embrassa Charles avant qu'il commençât son repas. Juliette quitta son fauteuil, marcha à tâtons vers lui, et, lui prenant la tête dans ses mains, elle lui baisa le front à plusieurs reprises.

Charles, mangeant:—Merci, Juliette, merci; tu es contente de moi! Ce que j'ai fait n'était pourtant pas difficile. Cette malheureuse femme fait pitié!

Juliette:—Pitié et horreur! Cet amour de l'or est révoltant! J'aimerais mieux mendier mon pain que me trouver riche et m'attacher ainsi à mes richesses.

Marianne:—Malheur aux riches! a dit Notre-Seigneur; aux riches qui aiment leurs richesses! C'est là le mal et le malheur! C'est d'aimer cet or inutile! C'est d'en être avare! de ne pas donner son superflu à ceux qui n'ont pas le nécessaire!

Charles, mangeant:—Si jamais je deviens riche, je donnerai tout ce qui ne me sera pas absolument nécessaire.

Juliette:—Et comment feras-tu pour reconnaître ce qui n'est pas absolument nécessaire?

Charles, mangeant:—Tiens; ce n'est pas difficile! Si j'ai une redingote, je n'ai pas besoin d'en avoir une seconde! Si j'ai une salle et une chambre je n'ai pas besoin d'en avoir davantage. Si j'ai un dîner à ma faim, je n'ai pas besoin d'avoir dix autres plats pour me faire mourir d'indigestion. Et ainsi de tout.

Juliette:—Tu as bien raison. Si tous les riches faisaient comme tu dis, et si tous les pauvres voulaient bien travailler, il n'y aurait pas beaucoup de pauvres.

Charles:—Marianne, à présent que nous sommes riches, vous n'irez plus en journée comme auparavant.

Marianne:—Tout de même, mon ami; n'avons-nous pas nos dettes à acquitter! Et je ne veux pas les payer sur la fortune de mes parents, dont Juliette aura besoin si je viens à lui manquer. Encore cinq années de travail, et nous serons libérées.

Charles:—Marianne, je vous en prie, payez avec mon argent! J'en ai bien plus qu'il ne nous en faut! Pensez donc, deux mille cinq cents francs par an!

Marianne:—Ni toi ni moi, nous n'avons le droit de faire des générosités avec ta fortune, Charlot; toi, tu es un enfant, et moi, je vais être ta tutrice: je dois donc faire pour le mieux pour toi et non pour moi.»

Charles ne dit plus rien. Il s'assit près de Juliette: et arrangea avec elle l'emploi de leurs journées.

Juliette:—D'abord tu me mèneras à la messe à huit heures...

Charles:—Tous les jours! Je crains que ce ne soit un peu ennuyeux.

Juliette, souriant:—Oui, tous les jours. Et la messe ne t'ennuiera pas, j'en suis sûre, quand tu penseras que tu me procures ainsi un bonheur et une consolation; et puis ce n'est pas bien long, une petite demi-heure.

Charles:—Bon. Après?

Juliette:—Après, nous irons faire une promenade, nous visiterons quelques pauvres gens; nous leur ferons du bien selon nos moyens; puis nous entrerons, tu t'occuperas pendant que je tricoterai. Après dîner nous ferons encore une promenade, et puis nous travaillerons.

Charles:—Et j'aiderai Marianne à faire le ménage; et puis je jouerai un peu avec le chat. J'aime beaucoup les chats.

Juliette:—Tu ne le tourmenteras pas?

Charles:—Oh non! Je m'amuserai en l'amusant.

Juliette:—C'est arrangé alors. Commençons de suite. Donne-moi mon tricot, je t'en prie. Je ne sais ce qu'il est devenu avec ces histoires de la cousine Mac'Miche.

—A propos de cousine Mac'Miche, dit Charles en donnant à Juliette son tricot, il faudra que j'aille souvent aider la pauvre Betty à la soigner. Et il y en a pour longtemps! Betty n'y tiendrait pas si elle n'avait quelqu'un qui vînt l'aider... Tiens! voici le chat!... Minet, Minet, viens, mon Minet, viens faire connaissance avec ton nouvel ami.» Minet approcha sans méfiance et fit le gros dos et ron-ron en se frottant aux jambes de Charles qui le caressa, le prit sur ses genoux et l'embrassa. Le chat se sentit tout à fait à l'aise et frotta sa tête contre la joue de Charles.

Charles:—Bien, mon ami, tu es un bon Minet; je serai ton ami et je t'apprendrai à faire de jolies choses... D'abord, sais-tu scier?... Tu vas voir comme c'est joli et amusant.»

Charles plaça entre ses jambes les pattes de derrière du chat, prit de chaque main une des pattes de devant et une des oreilles, et le fit ployer comme les scieurs de long quand ils scient à deux une pièce de bois. Puis il le releva, puis il le fit ployer encore; le chat, ne trouvant pas le jeu fort à son gré, se débattit, mais en vain; Charles serrait davantage les jambes pour maintenir celles du chat et tenait plus fortement les pattes de devant et les oreilles; à chaque révérence qu'il lui faisait exécuter, le chat faisait un demi-miaulement furieux.

«Bravo! s'écria Charles; très bien! Il imite le bruit de la scie; entends-tu, Juliette?»

Et il faisait scier le pauvre chat avec un redoublement de vigueur.

Juliette:—Que fais-tu donc, Charles? Je parie que tu le tourmentes. Il miaule comme s'il n'était pas content.

Charles:—Pas du tout! Il imite le bruit de la scie; il est enchanté; s'il était ouvrier scieur, tu l'entendrais rire... ou jurer peut-être, car ils jurent tous... Aie! aïe! vilaine bête! Quel coup de griffe il m'a donné! Le voilà qui se sauve. Attends, imbécile! tu vas en recevoir pour ta peine!»

Avant que Juliette eût eu le temps d'arrêter Charles dans ses projets de vengeance, il avait disparu; elle l'entendit courir, crier des sottises au chat; puis elle entendit plusieurs miaulements désespérés, deux ou trois cris poussés par Charles et puis plus rien. Deux minutes après, Charles revenait près de Juliette.

Juliette, agitée:—Charles, qu'as-tu fait du pauvre chat? Pourquoi a-t-il miaulé, et pourquoi as-tu crié?

Charles, ému:—Parce que ton chat est une méchante bête qui m'a mordu, griffé, qui m'aurait mis en pièces si je ne l'avais maintenu de toutes mes forces. Aussi l'ai-je fouetté d'importance!

Juliette:-Pauvre bête! Ce chat a toujours été très bon; c'est toi qui l'as mis en colère en le tourmentant. Et je suis très fâchée contre toi!

Charles:—Oh! Juliette! tu es fâchée contre moi pour un méchant chat qui m'a fait mal, qui a un caractère détestable, qui ne comprend pas le jeu!

Juliette:—Et comment veux-tu qu'il s'amuse à un jeu qui lui fait mal ou tout au moins qui l'ennuie?

Charles:—Et c'est ce qui prouve qu'il est bête.

Juliette:—Et parce qu'il est bête, tu le bats, tu le fouettes comme s'il avait de la raison, comme s'il pouvait comprendre? Tu fais pour lui pis que ne faisait ta cousine Mac'Miche pour toi.

Charles:—Voyons, Juliette, ne sois pas fâchée; pardonne-moi. J'étais en colère, vois-tu! Il m'avait déjà griffé avant que je l'eusse battu. Juliette:—Je te pardonnerai si tu me promets de ne plus recommencer et de ne jamais battre mon chat.

Charles:—Je te le promets; je jouerai avec lui sans le battre et sans le tourmenter.

—Bon; alors je te pardonne, dit Juliette en souriant et en lui tendant la main.

Charles, l'embrassant:—Merci, ma bonne, ma chère Juliette! Comme tu es différente de la vieille cousine! Comme je serai heureux près de toi! Et comme je t'obéirai! Tu vois déjà comme je suis doux! Au lieu de me mettre en colère, je t'ai demandé de suite pardon.

Juliette, riant:—Tu appelles cela être doux! Et ta colère contre le pauvre chat?

Charles, riant aussi:—Ah! c'est vrai! Mais tu sais que j'ai promis de ne pas recommencer... Dis donc, Juliette, si je courais jusque chez la cousine pour savoir comment elle est et si Betty n'a pas besoin de moi?

Juliette:—Je veux bien; seulement, je te ferai observer qu'il est tard, et que tu n'as ni rangé ni balayé la salle.

Charles:—Alors je vais commencer par là.»

Et Charles, enchanté de lui-même, presque surpris de sa docilité, se mit à l'ouvrage avec une telle ardeur, qu'un quart d'heure après, tout était nettoyé, rangé, mis en ordre.

«J'ai fini, dit-il; et si tu voyais comme c'est bien, comme c'est propre, comme tout est bien en place, tu serais joliment contente de moi!

Juliette, souriant:—Sois modeste dans la prospérité, mon bon Charlot! Tu as un air triomphant qui ressemble un peu à de l'orgueil.

Charles:—C'est qu'il y a de quoi!... Ce balai est excellent! Je n'en avais jamais eu de si bon! Il a balayé! Cela allait tout seul! Aussi je suis content, et je pars. Au revoir, Juliette! Tu n'as besoin de rien? Juliette:—De rien du tout; je te remercie. Ne reste pas trop longtemps absent.

Charles:—Non, non, sois tranquille; dans une demi-heure je serai de retour.»

Et d'un bond il fut dans la rue. Il courut (c'était son allure accoutumée, il ne marchait que lorsqu'il ne pouvait faire autrement), il courut donc jusque chez sa cousine Mac'Miche; Betty n'était pas dans la cuisine: il monta dans la chambre; il y trouva Mme Mac'Miche seule, se débattant dans son lit, gémissant, disant des phrases incohérentes, dans un véritable délire. Betty était absente. Charles approcha et chercha à la calmer. Elle ouvrit des yeux effarés, le regarda, eut l'air de le reconnaître et lui fit voir ses mains vides.

«On vous a ôté votre or? demanda Charles.

Madame Mac'Miche:—Tout, tout. Plus rien! Ils ont tout volé. L'or, la clef, tout.

Charles:—Mais qui vous a volé l'or et la clef?

Madame Mac'Miche:—Charles! Ce Charles maudit, qui est l'ami des fées; ils ont tout pris! Deux grands génies noirs! Les amis de Charles! Oh! mon or! mon pauvre or!»

Elle retomba sur son oreiller, recommença ses cris et ses hurlements.

Charles était fort embarrassé, ne sachant que faire, ignorant qui avait enlevé les rouleaux d'or. Faute de mieux il essaya de lui donner à boire comme il l'avait déjà fait; après lui avoir préparé un verre d'eau de groseilles il le lui présenta; elle le saisit, le regarda et le lança au milieu de la chambre, en disant:

«Ce n'est pas mon or! Je veux mon or!»

XVIII

JULIETTE LE CONSOLE, REPENTIR DE CHARLES

Charles s'assit en face du lit de la malheureuse folle et réfléchit. Il se souvint des nombreuses vengeances qu'il avait exercées contre elle, de la joie qu'il avait éprouvée en lui parlant de ses cinquante mille francs; et en observant le bouleversement que cette révélation avait opéré dans l'esprit de Mme Mac'Miche, il se souvint des représailles auxquelles il s'était livré à chaque injustice ou violence dont il avait été victime. Il se souvint des conseils sages et modérés de la bonne Juliette, et il regretta de les avoir repoussés. Le délire, l'agonie de cette méchante femme, éveillèrent des remords dans cette âme naturellement droite et bonne. Il s'accusa d'avoir provoqué ce délire en lui faisant croire à ses relations avec les fées.

Il se repentit et il pleura. Après avoir pleuré, il pria; agenouillé près du lit de cette femme dont la bouche vociférait des imprécations, il pria pour elle, pour lui-même; il implora le pardon du bon Dieu pour elle et pour lui.

Quand Marianne vint savoir des nouvelles de sa cousine Mac'Miche, elle trouva Charles priant et pleurant encore. Surprise et effrayée, elle le releva.

«Qu'as-tu, mon Charlot? Est-elle morte? Où est Betty? (Mme Mac'Miche était étendue pâle et sans mouvement; son délire avait cessé.)

Charles:—Elle vit encore mais elle dit des choses horribles! Elle demande son or, elle crie au voleur, elle blasphème contre le bon Dieu. Et je priais pour elle... et pour moi qui ai contribué à la mettre dans ce terrible état. Je ne sais où est Betty. Quand je suis entré, ma pauvre cousine était seule et en délire.

Marianne:—Pauvre Charlot! Tu as bon coeur! C'est bien d'avoir prié pour elle! Tu avais été si malheureux chez elle!

Charles:-Mais je l'ai tant fait enrager de moitié avec Betty! Je crains d'avoir contribué à sa maladie.

Marianne:—Si tu as contribué à sa maladie, tu vas contribuer à sa guérison par les soins que tu lui donneras. Où comptais-tu aller en sortant d'ici?

Charles:—Chez Juliette, qui est seule depuis longtemps, et que je devais rejoindre dans une demi-heure.

Marianne:—Eh bien, mon ami, pour commencer ton expiation, avant de rentrer, va chercher le médecin; tu lui diras que je l'attends ici; et tu lui expliqueras l'état dans lequel tu as trouvé ta cousine.

Charles:—Oui, Marianne, j'y cours... Pauvre femme, dit-il en jetant un dernier regard sur Mme Mac'Miche, comme elle est affreuse! Quel rire méchant elle a! Tenez, elle ouvre les yeux! Voyez comme elle les roule!

Marianne:—Il est certain qu'elle a le regard... d'un diable, pour dire les choses telles qu'elles sont... Oui, tu as raison... Pauvre femme!... Que Dieu daigne la prendre en pitié! Je la crois bien malade; et peut-être après le médecin faudra-t-il le prêtre.»

Charles courut sans reprendre haleine jusque chez le médecin, auquel il expliqua la position alarmée de Mme Mac'Miche et l'attente de sa cousine Marianne.

Le médecin hocha la tête, et dit qu'il la considérait comme perdue par suite de l'exaltation où la mettait la restitution des cinquante mille francs opérée par le juge de paix; il promit d'y retourner dès que son souper serait fini.

Charles se retira fort triste et se reprochant amèrement d'avoir provoqué cette restitution par sa lettre à M. Blackday. En rentrant, il ouvrit lentement la porte, et vint prendre place près de Juliette.

«C'est toi enfin, mon bon Charles! dit Juliette dès qu'il eut ouvert la porte. Comme tu as été longtemps absent! Que s'est-il donc passé? Tu es triste, tu ne me dis rien.

Charles:—Je suis triste, il est vrai, Juliette; ma pauvre cousine est bien mal, et j'ai des remords d'avoir contribué à sa maladie par les peurs que je lui ai faites, les contrariétés que je lui ai fait supporter, et par-dessus tout par la part que j'ai prise dans la démarche du juge, il lui a enlevé ce qu'elle avait à moi. Le médecin dit que c'est ça qui lui a donné le délire, la fièvre, ce qui la tuera peut-être! Et c'est moi qui aurai causé sa mort. J'ai bien prié le bon Dieu pour elle et pour moi, Juliette!

Juliette:—Oh! Charles, que je suis heureuse de t'entendre parler ainsi! Quel bien me fait ce retour sérieux à de bons sentiments! Je l'avais tant demandé pour toi au bon Dieu!... Tu pleures, mon bon Charles? Que Dieu bénisse ces larmes et celui qui les répand.»

Charles pleurait en effet; il se jeta au cou de Juliette, qui mêla ses larmes aux siennes; et il pleura quelque temps encore pendant que son coeur priait et se repentait.

Juliette:—Charles, prends mon Imitation de Jésus-Christ, et lis-en un chapitre; cela nous fera du bien à tous les deux.»

Charles obéit et lut avec un accent ému un chapitre de ce livre admirable. Quand il eut fini, il se sentit remis de son trouble. Juliette était calme.

«Sais-tu, lui dit-elle, que lors même que tu n'aurais rien dit, rien demandé de la fortune que t'a laissée ton père, Marianne en avait déjà parlé au juge; et pendant que tu étais dans ton affreux Fairy's Hall, ils en avaient parlé sérieusement: Marianne avait remis au juge le reçu de Mme Mac'Miche, et M. Blackday s'était croisé avec une lettre du juge qui lui demandait des renseignements sur les sommes qui t'appartenaient et que retenait injustement ta cousine. Ainsi, tu vois que tu ne lui as fait aucun mal, et que tu ne dois avoir aucun remords.

Charles:—Dieu soit loué! Merci, Juliette, de ce que tu m'apprends! Quel poids tu enlèves de dessus mon coeur!»

Charles baisa la main de Juliette qu'il tenait dans les siennes.

Juliette:—Elle est donc plus malade, cette pauvre femme?

Charles:—Marianne la trouve très mal puisqu'elle a parlé du prêtre après le médecin. Elle a un affreux délire; et la pauvre malheureuse ne parle que de son or; c'est pénible à entendre!

Juliette:—Voilà les avares! ils aiment tant leur or qu'ils n'ont plus de coeur pour aimer le bon Dieu ni les hommes.»

Quelqu'un frappa à la porte; Charles alla ouvrir. C'était Betty et le charretier Donald.

Charles:—Te voilà donc enfin, Betty! Où étais-tu? Marianne est près de ma cousine Maè'Miche, qui est très mal.

Betty:—Je le crois bien, qu'elle est mal, après ce qui est arrivé! M. le juge est venu reprendre la clef de la caisse, pour que personne ne pût y toucher pendant la maladie de Mme Mac'Miche. Ne voilà-t-il pas qu'il aperçoit les rouleaux d'or qu'elle tenait dans ses mains? Vu son état, M. le juge craint qu'elle ne les perde, que quelqu'un ne les lui prenne; quand elle voit que M. le juge et l'autre monsieur vont ouvrir la caisse, elle crie comme une possédée; le juge, qui ne se trouble pas si facilement, revient près d'elle pour lui enlever ses rouleaux et les remettre dans la caisse; elle se débat et crie de toute la force de ses poumons. L'autre monsieur venant en aide à M. le juge, ils parviennent à lui arracher son or, qu'ils enferment dans la caisse et en emportent la clef. A partir de ce moment elle est devenue folle furieuse. Elle me faisait peur, savez-vous? Je me suis dit que jamais je ne passerais la nuit seule près de cette forcenée qui appelait les fées à son secours, et qu'il me fallait une société, un quelqu'un. J'ai couru de droite et de gauche sans trouver personne qui voulût bien me rendre ce service. Je me désolais, j'en pleurais, lorsque j'ai rencontré ce bon M. Donald, qui veut bien, lui; seulement, nous venions voir Mlle Marianne pour qu'elle fasse prix avec M. Donald pour le temps qu'il passera près de la cousine Mac'Miche.

Juliette:—Vous trouverez Marianne près de ma cousine; elle y est depuis que Charles est allé chercher le médecin.

Betty:-Tiens! elle est donc plus mal, qu'on a été au médecin?

Juliette:—Charles dit que Marianne la trouve très mal.

Betty:—Allons-y tout de suite, Monsieur Donald. Ces dames vous payeront bien, soyez tranquille.

Donald:—Oui, si ce n'est pas votre bourgeoise qui paye.

Betty:—Non, non, ça s'arrangera. Au revoir, la compagnie.

Betty et Donald furent bientôt remplacés près de Charles et de Juliette par Marianne, qui leur dit que le médecin était fort inquiet, qu'il avait fait un forte saignée, laquelle n'avait encore amené aucun soulagement; il trouvait que l'idée de Charles, de lui faire tenir de l'or dans ses mains, avait été excellente et avait déjà ramené du calme; mais il craignait beaucoup que l'enlèvement violent de cet or n'amenât les plus funestes résultats.

«Betty vient d'arriver, ajouta Marianne, avec un charretier de ses amis pour veiller la cousine cette nuit, la soulever, la faire changer de position et surtout pour rassurer Betty elle-même, qui a une peur affreuse de tout ce que dit la cousine et des cris qu'elle pousse sans cesse. Et maintenant, continua Marianne, Charles va m'aider à préparer le souper; notre, journée a été toute dérangée depuis onze heures... Tu es pale, ma pauvre Juliette. Veux-tu faire une petite promenade avec Charles pendant que je mettrai le couvert?»

Juliette ayant accepté l'offre de sa soeur, Charles l'emmena.

«Si nous allions passer quelques instants à l'église, Charles? veux-tu? Et nous irons de là chez M. le curé pour lui faire connaître l'état de notre malheureuse cousine, et lui demander d'aller la voir.

—Avec plaisir, Juliette; je prierai mieux à l'église que chez ma cousine Mac'Miche.»

Ils y allèrent et rencontrèrent en sortant l'excellent curé, qu'ils informèrent de l'état de Mme Mac'Miche.

«Je vais y aller, dit-il; j'y passerai la nuit s'il le faut, mais je ne la laisserai pas mourir sans sacrements.»

Charles et Juliette abrégèrent leur promenade, parce que Charles ne voulait pas laisser Marianne tout préparer à elle seule, pour leur souper. Après le repas vint le coucher; on s'aperçut, au dernier moment, qu'on n'avait pas de lit pour Charles. Il proposa de coucher sur deux ou trois chaises, mais Juliette s'y refusa absolument; elle coucha avec Marianne, et abandonna son lit à Charles, malgré une résistance désespérée.

XIX

CHARLES HÉRITIER ET PROPRIÉTAIRE

Charles s'éveilla de bonne heure; il eut de la peine à quitter son excellent lit, mais il voulait aller savoir des nouvelles de la malade avant de mener Juliette à la messe; il était cinq heures; il n'avait pas de temps à perdre. Il sauta donc à bas de son lit, courut à la cuisine pour faire ses ablutions, se lava de la tête aux pieds dans un baquet d'eau bien fraîche, se peigna, se brossa, revêtit ses habits usés, percés et sans couleur définie, et sortit au moment où Marianne entrait pour faire le feu et apprêter le déjeuner.

Marianne:—Déjà prêt, Charlot? Et où vas-tu donc si matin?

Charles:—Je vais savoir des nouvelles de ma cousine et donner à Betty une heure et demie de repos; il est près de six heures, je serai de retour à sept et demie.

Marianne: Va, va, mon ami; c'est très bien. Reviens exactement à l'heure dite; sans exactitude, un ménage marche tout de travers; il faut qu'un peu avant huit heures nous ayons déjeuné, et que je sois prête à partir pour t'acheter un lit, des vêtements, du linge, tout ce qui te manque, enfin; et, après, j'irai en journée chez M. le juge.

Charles:—Je serai exact, à moins qu'on ne me retienne prisonnier, ce que je ne pense pas.»

Charles courut chez Mme Mac'Miche, qu'il trouva dans un état de plus en plus alarmant. La nuit avait été affreuse; elle avait repoussée le curé une partie de la nuit, le prenant pour un des voleurs de son trésor. Mais à force de douceur, de charité, d'exhortations affectueuses et paternelles, le curé était parvenu à s'en faire écouter; il obtint même une confession, quoique incomplète, car elle l'interrompit plusieurs fois pour crier: «Je ne veux pas parler des cinquante mille francs de Charles; on me les reprendrait». Depuis, elle avait paru plus calme; mais quand le curé, harassé de fatigue, se retira pour prendre deux ou trois heures de repos, elle fut reprise de son agitation, qui alla toujours en augmentant jusqu'à l'arrivée de Charles. La pauvre Betty était exténuée; Donald dormait et ronflait dans un fauteuil, après avoir veillé toute la nuit. Charles promit à Betty de lui chercher et de lui envoyer une femme pour la remplacer, et il prit son allure ordinaire pour avertir Marianne de ce qui se passait.

Marianne:—C'est moi qui irai remplacer Betty; elle va manger un morceau, se coucher et dormir jusqu'au soir; et moi, après avoir fait mes emplettes, je passerai la journée-là-bas au lieu d'aller chez le juge de paix. Va le prévenir, Charlot; dis-lui pourquoi je n'y vais pas aujourd'hui. Je te confie ma pauvre Juliette; soigne-la, et vois à faire le dîner et le souper de ton mieux pour nous tous, car il faut bien que nous donnions à manger à Betty et au garde-malade qu'elle s'est choisi pour adjoint.

Charles:—Mais vous, Marianne, vous n'allez pas rester toute la journée chez ma cousine? Quelle fatigue pour vous! Et quel spectacle que cette pauvre femme mourante qui ne songe qu'à son or!

Marianne:—Tu m'enverras quelqu'un pour me relayer à l'heure du dîner; le soir, Betty reprendra son poste près de la malade, et moi le mien près de Juliette.»

Charles fit la commission de Marianne au juge, qui le reçut très amicalement et qui promit d'envoyer sa bonne deux ou trois fois dans la journée pour laisser à Marianne la liberté de prendre ses repas et de faire son ménage.

Ils prirent tous leur café au retour de Charles, et chacun s'en alla à ses affaires; Marianne libéra Betty, et lui fit prendre son déjeuner, ainsi qu'à Donald qui s'était éveillé et qui engloutit une terrine pleine de café au lait avec une livre de pain qu'il y mit tremper. Betty se coucha, Donald alla faire un somme dans la salle, et Marianne resta seule près de la malade, qui s'était calmée.

Le calme continua et donna à Marianne le temps de ranger la chambre, de laver ce qui était sale, de tout essuyer, nettoyer. La cousine Mac'Miche dormait toujours.

«C'est une crise favorable, pensa Marianne; en s'éveillant, elle aura repris toute sa connaissance.»

Charles avait conduit Juliette à la messe; puis, au lieu de se promener, ils étaient rentrés chez eux pour faire le ménage.

«Marianne pourra se reposer bien à son aise quand elle reviendra, car elle n'aura plus rien à faire», dit Juliette.

Charles fut surpris de voir la part que prenait Juliette à ce travail qui semblait impossible pour une aveugle. Pendant que Charles balayait, elle lavait et essuyait la vaisselle, la replaçait dans le dressoir, nettoyait le fourneau. Ils allèrent ensuite faire les lits, balayer et essuyer partout. Ils reçurent la literie et les effets qu'avait achetés Marianne, et ils mirent tout en place; Charles essaya de suite ses vêtements neufs: ils lui allaient à merveille et lui causèrent une joie que partagea Juliette. Quand tout fut terminé, Juliette prit son tricot, Charles prit un livre et lut tout haut: c'était un livre instructif et amusant, intitulé Instructions familières ou Lectures du soir.

Charles, après avoir lu quelque temps:—Quel bon et intéressant livre! Je suis content de le lire. Et quelles histoires amusantes on y raconte! Tout le monde devrait avoir ce livre-là! Quand j'aurai de l'argent, je l'achèterai, bien sûr. Est-ce qu'il coûte cher?

Juliette:—Mais oui! Cher pour nous qui ne sommes pas riches. Les deux volumes, qui sont très gros, il est vrai, coûtent cinq francs.

Charles:—Quel dommage! C'est trop cher! Je n'ai pas le sou.

Juliette:—Mais quand tu auras ta fortune, tu pourras l'acheter.

Charles:—Dis-moi, Juliette, comment la cousine Mac'Miche a-t-elle fait pour être si riche?

Juliette:—Je ne sais pas; elle aura toujours amassé en se privant de tout.

Charles:—Mais à quoi lui servait son argent puisqu'elle se privait de tout?

Juliette:—A rien du tout; il ne lui a jamais procuré la moindre douceur.

Charles:—Comme c'est drôle, de se faire riche pour vivre comme si l'on était pauvre! Dis donc, Juliette, si elle meurt, que fera-t-on de son argent?

Juliette:—Je ne sais pas du tout; j'espère qu'on le donnera aux pauvres.

Charles:—Ce sera bien fait, car je ne l'ai jamais vue donner un sou à un pauvre.»

L'heure du déjeuner approchait, Charles tint conseil avec Juliette, et ils décidèrent qu'on mangerait une omelette à la graisse, et une salade à la grosse crème. Charles alla acheter ce qu'il fallait, ralluma le feu, et, aidé de Juliette qui cassa et battit les oeufs, il fit une omelette très passable pendant que Juliette assaisonnait et retournait la salade que Charles avait cueillie toute fraîche dans le jardin, et qu'il avait lavée et apprêtée. Marianne rentra exactement pour dîner.

«La cousine Mac'Miche ne va pas bien, dit-elle en entrant; elle n'a pas bougé depuis que je suis entrée, voici bientôt cinq heures; Betty dort toujours, je n'ai pas voulu la déranger, mais j'ai secoué et réveillé Donald pour lui faire prendre ma place près de la cousine, avec ordre de venir me chercher aussitôt qu'elle serait éveillée.

—Tu as très bien fait; et nous n'avons pas perdu notre temps, Charles et moi. Regarde, Marianne, si le ménage est bien fait, si tout est en ordre.

—Bien! très bien! dit Marianne en regardant de tous côtés. C'est Charles qui a fait tout cela?

Charles:—Avec Juliette qui m'a aidé et qui me disait ce qu'il fallait faire.»

Charles entendit avec grand plaisir les éloges de Marianne et le rapport très favorable de Juliette. Il proposa à Marianne de la remplacer pour une heure ou deux près de la cousine, d'autant plus que Donald et Betty viendraient dîner pendant qu'il serait là-bas. Marianne y consentit, et Charles, qui s'était un peu dépêché pour dîner, partit, laissant ses cousines encore à table.

Quand il entra chez Mme Mac'Miche, il se crut dans le château de la Belle au bois dormant. Betty dormait, Donald s'était rendormi, la malade dormait si profondément qu'aucun bruit ne put la réveiller.

«Il faut pourtant lui faire prendre de la tisane ou quelque chose, n'importe quoi; elle dort la bouche entr'ouverte; elle doit avoir la gorge desséchée.»

Charles remua une chaise, poussa un fauteuil, recula la table, fit tomber un livre; elle dormait toujours. Surpris de ce long et si profond sommeil, il s'approcha d'elle, lui prit la main, et la rejeta vivement en poussant un léger cri: cette main était glacée. Il écouta sa respiration, et il n'entendit rien; inquiet et alarmé, il appela Donald; mais Donald ne l'entendait pas et dormait toujours. Le pauvre Charles, de plus en plus effrayé, courut chez le curé pour lui communiquer ses craintes, et lui demander de venir donner à sa cousine une dernière absolution et bénédiction s'il en était temps encore. Le curé se hâta d'accompagner Charles jusqu'auprès du lit de la... morte (car elle était réellement morte), l'examina quelques instants, s'agenouilla et dit à Charles:

«Mon enfant, prie pour le repos de l'âme de ta malheureuse cousine: elle n'est plus!»

Charles pria près du curé et avec lui, et réfléchit avec chagrin à l'existence égoïste et à la mort déplorable de cette malheureuse femme que l'amour de l'or avait tuée. «Si jamais, pensa-t-il, le bon Dieu m'envoie une fortune semblable à la sienne, je tâcherai de l'employer plus charitablement et d'en faire profiter les autres.»

Le curé envoya Charles éveiller Betty et prévenir Marianne; il se chargea de terminer le trop long sommeil de Donald par quelques secousses vigoureuses, et alla lui même avertir le juge de paix, afin qu'il prit les mesures légales nécessaires.

Le juge alla avec le curé et avec M. Blackday, pour voir les papiers et mettre les scellés sur la caisse. Ils commencèrent par visiter les tiroirs et les armoires, dans l'espérance d'y trouver un testament; mais ils n'en trouvèrent pas, et ils ouvrirent la caisse qui contenait le trésor. Ils constatèrent la possession de deux cent et quelques mille francs, et ils trouvèrent un papier écrit de la main de Mme Mac'Miche. Le juge l'ouvrit et lut ce qui suit:

«Pour obéir au voeu exprimé par mon cousin Mac'Lance, je laisse à son fils Charles Mac'Lance tout ce que je possède, à la condition que je serai tutrice de l'enfant après la mort de son père, que j'aurai entre les mains la somme de cinquante mille francs à lui appartenant, et que le revenu de cet argent sera dépensé par moi comme je le jugerai à propos, pour son éducation et ses besoins personnels, jusqu'à sa majorité.

Céleste, veuve Mac'Miche.

Avec ce papier se trouvait une feuille contenant la volonté exprimée par M. Mac'Lance, que Charles fût remis à sa cousine Mme Mac'Miche, qu'il désignait comme tutrice de l'enfant. Il l'autorisait à employer à cette éducation la rente des cinquante mille francs qu'il déposait entre les mains de la tutrice de son fils, pour être remis à Charles à sa majorité.

«C'est bien en règle, dit le juge! Tout est à Charles.

M. Blackday:—Je m'étonne qu'elle n'ait pas brûlé ce papier qui assure les droits de Charles aux cinquante mille francs.

Le juge:—Elle l'aura gardé pour constater en cas de besoin qu'elle était tutrice de Charles par la volonté du père, et qu'elle avait le droit de conserver le revenu de cette somme jusqu'à la majorité de Charles. Nous allons compter ce que la caisse contient en dehors des deux cent mille francs.

Après avoir tout regardé et compté, le juge trouva deux cent quinze mille quatre cents francs.

Il ferma la caisse, retira la clef.

«Je la prends, dit-il, jusqu'à ce que Marianne soit nommée tutrice de Charles; alors ce sera elle qui aura la garde de tout.»

Le juge, M. Blackday et le curé sortirent, laissant Betty, avec deux ou trois amies que l'événement avait attirées, procéder aux derniers soins à rendre au corps de Mme Mac'Miche; personne ne l'aimait et personne ne la regretta. Charles, qui avait le plus souffert de sa méchanceté et de son avarice, fut le seul qui pleura à son enterrement. Les circonstances de cette mort presque révoltante l'impressionnèrent au point de modérer pendant quelque temps le caractère impétueux et plein de vivacité et de gaieté qui avait tant contribué à aigrir Mme Mac'Miche.

Lorsque le curé, le juge et M. Blackday annoncèrent à Charles qu'il était seul héritier des deux cent mille francs de la défunte, ces messieurs ne purent retenir un sourire devant la stupéfaction profonde qu'exprimait la physionomie de l'héritier.

«Et les pauvres? fut le premier mot de Charles.

Le juge:—Les pauvres n'auront que ce que tu voudras bien leur donner; tout est à toi.

Charles:—Monsieur le juge, donnez, je vous prie, à M. le curé, pour les pauvres, ce que vous pourrez donner.

Le juge:—Ni toi ni moi, nous ne pouvons rien donner, Charles; mais quand Marianne sera ta tutrice, elle fera ce qu'elle voudra.

Charles:—Bon! Marianne voudra bien faire comme je veux.

Marianne:—Ce n'est pas bien sûr, mon ami: cela dépendra de ce que tu demanderas.

Charles:—Bien! je veux que vous soyez tout à fait à votre aise. Et toi, ma bonne, ma chère Juliette, tu seras soignée comme une princesse; tu ne seras plus jamais seule.

Juliette:—Oh! moi, je ne demande pas à changer; je me trouve très heureuse avec toi et ma chère Marianne; je ne veux être soignée que par vous.»

Le juge, le curé et M. Blackday s'en allèrent, et Charles put causer librement avec ses cousines de ses nouvelles richesses et de leur emploi.

«D'abord, dit Charles, je vais vous dire ce que je voudrais. Que vous donniez aux pauvres tout ce qui dépasse deux cent mille francs. Puis, que vous donniez au curé pour arranger notre pauvre église cinq mille francs; puis, qu'il ait tous les ans trois mille francs pour les pauvres. Puis, que nous ayons Betty chez nous; puis, que nous arrangions un peu la maison; puis, que je puisse prendre de M. le curé des leçons de tout ce que je voudrais savoir et que je ne sais pas; puis, que vous m'achetiez les Instructions familières et quelques bons et amusants livres comme celui-là; puis...

Juliette:—Assez, assez, Charles; tu en demandes trop.

Charles:—Non, pas trop, car ma plus grosse demande n'est pas encore dite,... mais je la dirai plus tard.

Juliette:—Ah! tu as déjà des mystères de propriétaire. Est-ce que tu ne me les feras pas connaître?

...Charles:—Non, pas même à toi. Mais, Juliette, sais-tu que je rougis de l'éducation que j'ai reçue jusqu'ici? je ne suis bon à rien; je ne sais rien. Si Marianne voulait bien me laisser aller à l'école, on y travaille de huit heures du matin à onze heures, puis d'une heure à quatre: en m'appliquant, j'apprendrais bien des choses dans ces six heures de travail.»

Juliette:—Tu as parfaitement raison, mon ami; bien des fois j'ai gémi de ton ignorance et de l'impossibilité où tu étais d'en sortir. La cousine Mac'Miche te faisait lire haut des histoires; elle te dictait quelques lettres par-ci par-là: ce n'est pas une éducation. Parles-en à ma soeur; elle te dira ce qu'il y aura à faire pour en savoir assez, mais pas trop.»

XX

CHARLES MAJEUR: ON LUI PROPOSE DES FEMMES; IL N'EN VEUT AUCUNE

Marianne et Charles s'occupèrent des funérailles de Mme Mac'Miche. Charles causa plusieurs fois avec le juge de paix de sa nouvelle position et du profit qu'il pourrait en tirer; il demanda avec tant d'insistance de payer les dettes de ses cousines, que le juge finit par le lui permettre, mais seulement sur ses revenus.

«Car, lui dit-il, tu ne peux disposer de ta fortune avant ta majorité.»

Quand la cousine Mac'Miche fut rendue à la terre, qui s'ouvre et se referme pour tous les hommes, le juge fit nommer Marianne tutrice de Charles, auquel on alloua, pour frais d'éducation et d'entretien, les revenus de sa fortune, ce qui donna aux deux soeurs une aisance dont elles jouissaient chaque jour et à chaque heure du jour.

Marianne prit Betty chez elle; et, pour éviter les hommes de journée nécessaires au service de la maison et à la culture du jardin appartenant aux deux soeurs, etc., Betty proposa de faire entrer Donald à leur service; et, quelque temps après, Donald proposa à Betty de se mettre à son service en la prenant pour femme; Betty sourit, rougit, rit aux éclats, donna deux ou trois tapes en signe d'adhésion, et, un mois après, on célébrait chez les deux soeurs les noces de Betty et de Donald.

Peu de temps après, le juge proposa à Marianne un bon placement pour Charles. Une belle et bonne ferme, avec une terre de quatre-vingt mille francs, était à vendre près de Dunstanwell; Marianne en parla à Charles, qui bondit de joie à la pensée d'avoir une ferme et de vivre à la campagne; la terre fut achetée et payée; Marianne se chargea des arrangements intérieurs et de la direction du ménage; Betty devint fille de ferme, et son mari reprit son ancien métier de laboureur, charretier, faucheur, etc. Ils restèrent dans la maison de Marianne et de Juliette, qui était assez grande pour les contenir tous, et qu'ils arrangèrent convenablement, jusqu'au moment, impatiemment attendu, où ils pourraient habiter la ferme de Charles. En attendant l'installation définitive, Charles menait Juliette tous les jours, matin et soir, prendre connaissance de sa future demeure, pour qu'elle s'orientât dans la maison et au dehors. Bientôt elle put aller sans guide dans l'habitation et ses dépendances, vacherie, bergerie, écurie, laiterie; souvent elle se croyait seule, mais Charles, redoutant quelque accident, la suivait toujours de loin et ne la perdait pas de vue; il l'emmenait dans les champs, dans les prés, dans un joli bois qui avoisinait la ferme. Juliette se sentait heureuse de respirer l'air pur de la campagne; cette vie calme et uniforme allait si bien à son infirmité, et elle se trouvait si contente au milieu de cet entourage gai, animé, occupé! Charles bénissait la cousine Mac'Miche, qui, sans le vouloir, avait tant contribué à son bonheur et à celui de Juliette et de Marianne; Betty et Donald ne cessaient de vanter leur bonheur; on les entendait chanter et rire tout le long du jour. Charles devint de plus en plus aimable, docile, attentif pour ses cousines, soigneux pour Juliette, exact à l'accompagner à l'église et dans ses promenades, sans négliger son travail et son catéchisme. Il fit sa première communion avec une ferveur qui pénétra le coeur de Juliette d'une grande reconnaissance envers le bon Dieu, et qui augmenta sa confiance en Charles et l'affection si vive qu'elle lui portait. Elle aimait d'autant plus les belles qualités qu'elle voyait grandir en lui, qu'elle aidait tous les jours et sans cesse à leur développement; elle était donc bien tranquille sur les mérites de Charles: mais rien n'est parfait en ce monde, et la sagesse de Charles n'empêcha pas quelques écarts, quelques violences, quelques sottises. A la fin de l'hiver, la ferme fut enfin prête à les recevoir; les arrangements intérieurs étaient terminés, la ferme se trouva suffisamment montée de bétail; la basse-cour était assez considérable pour fournir d'oeufs et de volailles, non seulement la ferme, mais une partie du village; les vaches donnaient du lait et du beurre à tous les environs; les moutons engraissaient pour le boucher après avoir donné quelques tontes de laine à leur ancien propriétaire.

La ferme prospéra entre les mains de Donald; elle devint une des plus belles et la mieux cultivée du pays. Donald ne négligeait aucune portion de terrain; tout était travaillé, fumé, soigné, et tout rapportait dix fois plus que lorsque Charles l'avait achetée. De sorte que quand Charles eut atteint sa majorité, c'est-à-dire vingt et un ans, Marianne et Donald lui remirent des comptes qui constataient que la ferme rapportait dix mille francs par an. Charles avait encore, en sus de la ferme et grâce aux économies qu' avaient faites pour lui ses amis, deux cent soixante mille francs en rentes sur l'État.

Au lieu de se réjouir de ses richesses, Charles en fut consterné. «Que ferai-je de tout cela, Juliette? dit-il avec tristesse. Qu'ai-je besoin de plus que de ma ferme? Juliette, toi qui as toujours été pour moi une amie si éclairée, toi qui es arrivée si péniblement à me corriger de mes plus grands défauts, dis-moi, que dois-je faire? que me conseilles-tu de faire?

Comment me débarrasser de tout ce superflu?

Juliette:—Ce sera bien facile, mon ami. Prends le temps de bien placer ton argent; mais fais d'avance la part des pauvres.

Charles:—Et la part de Dieu, Juliette! Nous allons prendre nos arrangements avec M. le curé pour faire des réparations urgentes à notre pauvre église, pour établir des soeurs afin d'avoir une école et un hôpital. Et dès demain tu m'aideras à secourir, non pas, comme jusqu'ici, pauvrement et imparfaitement, les pauvres de notre paroisse, mais bien complètement, en leur donnant et leur assurant des moyens de travail et d'existence.»

Les premiers mois de la majorité de Charles se passèrent ainsi qu'il l'annonçait; mais sa première signature fut pour faire don à Donald et à Betty d'une somme de vingt mille francs, qu'ils placèrent très avantageusement. Quand il eut terminé ses générosités, Juliette lui demanda à qui il réservait les cent mille francs qui restaient.

«Je te le dirai dans quelque temps, à l'anniversaire du bienheureux jour où le bon Dieu m'a placé sous la tutelle de notre excellente Marianne et près de toi, pour ne plus te quitter.

Juliette:—Ce jour est resté le plus heureux de ma vie, mon bon Charles. Et quand je pense que depuis huit ans tu ne t'es pas relâché un seul jour, une seule heure, de tes soins affectueux pour la pauvre aveugle, mon coeur en éprouve une telle reconnaissance, que je souffre de ne pouvoir te la témoigner.

Charles:—En fait de reconnaissance, c'est bien moi qui suis le plus endetté, mon amie. Tu m'as réformé, tu m'as changé; tu as fait de moi un homme passable, au lieu d'un vrai diable que j'étais.»

Et ils repassèrent dans leurs souvenirs les différents événements de l'enfance et de la jeunesse de Charles; ces souvenirs provoquaient souvent des rires interminables, souvent aussi de l'attendrissement et de la satisfaction.

«Et maintenant, dit Juliette, que nous avons fait une revue générale du passé, parlons un peu de ton avenir. Sais-tu que Marianne a une idée pour toi?

Charles:—Laquelle? Une idée sur quoi?

Juliette:—Sur ton mariage.

Charles:—Mais quelle rage avez-vous de me marier?... Et avec qui veux-tu me marier?

Juliette:—Ce n'est pas moi, Charles; c'est Marianne. Tu connais bien la fille du juge de paix? C'est à elle que Marianne voudrait te marier. Te plaît-elle?

Charles:—Ma foi, je n'y ai jamais pensé; et je ne sais pas ce que j'en penserais si j'y pensais.

Juliette:—Mais, enfin, comment la trouves-tu?

Charles:—Jolie, mais coquette; elle s'occupe trop de sa toilette; elle porte des cages, des jupes empesées; je n'épouserai jamais une femme qui porte des cages et des jupes de cinq mètres de tour!

Juliette:—Tout le monde en porte! elle fait comme les autres.

Charles:—Est-ce que tu en portes, toi? Pourquoi? parce que tu es raisonnable. Et je ne veux pas d'une femme folle.

Juliette:—Et la soeur du maître d'école? Qu'en dis-tu?

Charles:—Je dis qu'elle est méchante avec les enfants, et que les gens méchants pour les enfants le sont pour tout le monde, et sont lâches par-dessus le marché. C'est abuser lâchement de sa force que de maltraiter un enfant.

Juliette:—Et la nièce du curé?

Charles:—Elle est criarde et piaillarde! Elle crie après la bonne, après les pauvres, après M. le curé lui-même; c'est un enfer qu'une femme grondeuse.

Juliette:—Mon Dieu, que tu es difficile, Charles!

Charles:—Mais pourquoi aussi veux-tu me marier quand je n'en ai nulle envie?

Juliette, avec tristesse:—Ce n'est pas moi qui pousse à te marier, Charles. Moi, je n'y ai aucun intérêt. Bien au contraire.

Charles:—Pourquoi bien au contraire? Quelle est ta pensée, Juliette? ...Parle, Juliette; ne suis-je plus ton ami d'enfance, le confident de tes pensées?

Juliette:—Eh bien, mon ami, je te dirai bien en confidence que c'est Marianne qui m'a demandé, sachant la confiance que tu as en mes conseils, de t'engager à marier et à ne pas trop attendre, parce que. ..Oh! Charles, je n'ose pas te le dire; tu seras fâché.

Charles:—Moi, fâché contre toi, Juliette? M'as-tu jamais vu fâché contre toi? Crois-tu que je puisse me fâcher contre toi? Parle sans crainte, chère Juliette; ne me cache rien, ne me dissimule rien.

Juliette:—C'est que Marianne voudrait se marier.

Charles, très surpris:—Marianne? Se marier? A trente-deux ans? Ah! ah! ah! Ce n'est pas possible. Mais avec qui donc?

Juliette:—Avec le juge de paix. Il ya longtemps qu'il la demande et qu'elle voudrait devenir sa femme. Tu as bien vu comme il vient souvent ici depuis trois ou quatre ans! Il paraît qu'il la presse beaucoup de se décider, et qu'elle lui a promis de l'épouser dès que tu serais marié, parce qu'il n'est pas convenable, dit-elle, que je reste avec toi sans elle, et que je ne veux pas te quitter pour aller demeurer chez Marianne avec la fille du juge.

Charles:—Et si je me mariais, tu resterais avec moi, Juliette?»

Juliette garda le silence. Charles lui prit la main.

«Resterais-tu, Juliette? répéta-t-il affectueusement.

—Non, dit-elle avec effort.

Charles, avec agitation:—Et tu ferais bien, car ce serait trop dur pour toi; ce serait impossible! Et c'est toi, bonne et douce Juliette, qui serais sacrifiée! Que Marianne se marie si elle veut, qu'elle fasse cette folie, moi je ne me marierai pas et je ne te quitterai pas. Je vivrai près de toi et je mourrai près de toi et avec toi, te bénissant et t'aimant jusqu'au dernier jour de ma vie. Et je ne serai jamais ingrat envers toi, Juliette; je ne t'abandonnerai jamais; et je mettrai tout mon bonheur à te soigner, à te promener, à te rendre la vie aussi douce que possible; comme je le faisais au temps de mon enfance, et comme je le fais avec bien plus de bonheur depuis que je suis homme et que je comprends mieux tout ce que je te dois.

Juliette:—Oh! Charles! mon ami! que tu es bon et dévoué!

Charles:—Qu'aurais-tu fait si je m'étais marié?

Juliette:—Je me serais retirée dans un couvent, et j'espère que j'y serais morte bientôt.

Charles:—Pauvre Juliette! Pauvre amie! Quelle récompense de ta bonté!»

Charles se promena avec agitation dans la chambre. Il parlait haut sans s'en douter.

«C'est incroyable!... disait-il. Je ne l'aurais jamais deviné!... Elle est folle!... A trente-deux ans!... Et un homme de quarante-cinq!... Ils sont fous tous les deux!... Et cette pauvre petite!... C'est mal!... Très mal!... Et ils croient que je la laisserai là!... seule! à souffrir, à pleurer!... Jamais!... Je vivrai pour elle comme elle vit pour moi!... Si elle y voyait! Mon Dieu, si elle y voyait!»

Son agitation se calma tout doucement.

«Juliette, dit-il, viens promener; viens respirer dans les champs; on étouffe ici.

Ils sortirent. Charles mettait plus de soin que jamais à lui faire éviter les pierres, les ornières; il semblait comprendre qu'il était dans l'avenir son seul appui, son seul ami. Juliette avait sans doute la même pensée, car elle mettait plus d'abandon dans ses allures, dans ses paroles; elle ne retenait plus sa pensée, qu'elle déroula tout entière quand Charles lui reparla de ce qu'elle venait de lui apprendre, et de ses propres impressions sur le projet de sa soeur et sur ceux présumés de Charles. Elle lui avoua que depuis longtemps elle songeait avec terreur au jour où elle le verrait lié par le mariage à un autre devoir et à une affection.

«Ce n'est pas de l'égoïsme, Charles, je t'assure; c'est un sentiment naturel devant la perte d'un bonheur dont j'apprécie toute la valeur et que rien ne peut remplacer.»

Charles fut moins confiant, il lui parla peu de ses pensées intimes; mais en revanche il lui témoigna une affection plus vive et lui promit encore une fois de ne jamais l'abandonner.

«Ce n'est pas un sacrifice, Juliette, je t'assure; c'est un sentiment d'instinct naturel pour mon propre bonheur.»

Et Charles disait vrai. Profondément reconnaissant de la métamorphose que Juliette avait opérée en lui par sa douceur, sa patience, sa piété, sa constance, sa vive affection, il s'était promis et il avait promis à Dieu de se dévouer à elle comme elle s'était dévouée à lui. Il vit avec un redoublement de reconnaissance la tendresse toujours croissante que lui portait Juliette; il comprit qu'elle ne pouvait être heureuse qu'avec lui et par lui; il comprit que s'il introduisait une femme dans leur intérieur, ce serait leur malheur à tous: Juliette, qui souffrirait toujours de ne plus venir qu'en second dans son affection; sa femme, qui craindrait toujours que Juliette ne reprît sa place au premier rang; lui-même, enfin, qui verrait sans cesse les objets de sa tendresse souffrir par lui et à cause de lui. Il jura donc de ne jamais se marier, de toujours garder Juliette chez lui, et, si quelque événement extraordinaire, comme le mariage de Marianne, rendait cette position impossible, de faire de Juliette sa femme, à moins qu'elle n'y voulût pas consentir et qu'elle ne préférât rester près de lui comme son amie, sa soeur.

Les semaines, les mois se passèrent ainsi; Marianne attendait avec patience et ne se lassait pas d'offrir des femmes à Charles, qui les rejetait toutes; il avait vingt-trois ans, Marianne en avait trente-quatre, Juliette en avait vingt-cinq. Enfin, un jour, Marianne entra triomphante dans la salle où étaient Charles et Juliette.

«Charles, cette fois j'ai à te proposer une jeune fille que tu ne refuseras pas, j'espère, car elle a tout ce que tu peux désirer dans une femme.

—Et qui est cette merveille? demanda Charles en souriant.

Marianne:—C'est la fille de l'architecte qui est venu s'établir ici pour bâtir l'usine de M. Castel-Oie. Elle est bonne, douce, jolie, charmante. Ils doivent venir ici ce soir; tu verras par toi-même.

Charles:—Je ne demande pas mieux, Marianne. Seulement vous savez que je ne me marierai pas à première vue.

Marianne:—Je le sais bien; on te donnera une quinzaine pour la bien connaître et la juger. Ils vont arriver bientôt. Ne vas-tu pas mettre ton habit pour les recevoir?

Charles:—Pour quoi faire? Je ne mets mon habit que le dimanche pour donner le bras à Juliette qui est en grande toilette. Le reste du temps, je suis toujours en veste ou en blouse.

Marianne:—Comme tu voudras, mon ami; c'était pour toi ce que j'en disais.»

Et Marianne sortit.

Charles:—Ne te tourmente pas, Juliette. Tu sais ce que je t'ai dit, ce que je t'ai promis.

Juliette:—Je le sais et je ne me tourmente pas. Mais, Charles, si elle te plaît, si tu crois pouvoir être heureux avec elle, dis-le moi tout de suite. N'est-ce pas? Me le promets-tu?

Charles:—Je te le jure, dit Charles en lui baisant les mains; mais, je te le répète: sois tranquille, je ne l'aimerai pas.»

Une heure après, l'architecte, M. Turnip, arriva accompagné de sa fille. Charles alla au-devant d'eux.

«C'est sans doute ma cousine Marianne que vous désirez voir, Monsieur? lui dit-il; je vais la prévenir; en attendant, voici notre chère aveugle qui va faire connaissance avec vous et avec Mademoiselle votre fille.»

Charles approcha des chaises près de Juliette et alla chercher Marianne, qui s'empressa d'arriver.

Juliette et Lucy Turnip eurent bientôt fait connaissance; Charles s'assit près d'elles et causa avec beaucoup de gaieté et d'esprit; il faisait un temps magnifique; Charles proposa une promenade, qui fut acceptée.

Marianne allait prendre le bras de Juliette, lorsque Charles, s'approchant, s'en empara et dit en riant:

«Vous voulez m'enlever mes vieil les fonctions, Marianne; je ne les cède à personne, vous savez.

Marianne:—Je pensais que tu donnerais le bras à Mlle Lucy.

Charles:—Je regrette beaucoup de ne pouvoir faire comme vous le dites, Marianne; mais, tant que j'aurai le bonheur d'avoir Juliette avec moi, je la promènerai, je la soignerai comme par le passé. J'espère, Mademoiselle Lucy, ajouta-t-il en se tournant vers elle, que vous ne m'en Voudrez pas; si vous connaissiez Juliette, si vous saviez tout ce que je lui dois, tout ce qu'elle a fait et continue à faire encore pour mon bien, vous Trouveriez bon et naturel qu'elle passât pour moi avant tout le monde.»

Lucy ne répondit pas et parut embarrassée; elle se mit près de Juliette, qui fut bonne et aimable comme toujours. Elle craignait que Lucy ne fût blessée de ce manque d'empressement de Charles à son égard; elle cherchait d'autant mieux à le faire oublier. Charles fut très poli, mais il ne chercha pas à dissimuler que sa première pensée et sa constante préoccupation étaient pour Juliette.