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Un bon petit diable

Chapter 23: XXI LES INTERROGATOIRES; CE QUI S'ENSUIT
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About This Book

A mischievous young boy is raised in a harsh household by an avaricious guardian and repeatedly punished for his pranks; he alternates between defiance and good impulses. Encounters with a gentle, blind girl, a sympathetic servant, and school life gradually prompt reflection and small reforms. Episodes show domestic cruelty, imaginative childlike schemes, and lessons in charity, patience, and Christian kindness that soften his temper and reshape relationships. The narrative intersperses moral instruction with lively scenes of childhood misbehavior, culminating in gradual moral improvement through affection, example, and consequence.

XXI

LES INTERROGATOIRES; CE QUI S'ENSUIT

Quand la visite fut terminée, M. Turnip interrogea sa fille sur l'opinion qu'elle avait de Charles.

Lucy:—Il est très bien, mais il ne me plaît pas.

Monsieur Turnip:—Pourquoi cela? Il est beau garçon; il a de l'esprit, il est gai, aimable.

Lucy:—C'est possible; mais il sera un détestable mari.

Monsieur Turnip:—Qu'est-ce que tu dis donc? Tu oublies le bien qu'on en dit de tous côtés.

Lucy:—Je ne dis pas non; il peut être admirable de vertus et de qualités, mais je ne voudrais jamais accepter un mari pareil.

Monsieur Turnip:—Ah bien! tu es joliment difficile! Qu'as-tu à lui reprocher?

Lucy:—Cette petite aveugle qu'il promène, qu'il soigne, de laquelle il est constamment préoccupé, et qu'il voudra continuer à mener comme un vrai chien d'aveugle.

Monsieur Turnip:—Mais c'est très bien, ça; c'est elle qui l'a élevé; il est reconnaissant, ce garçon! Je n'y vois pas de mal, au contraire.

Lucy:—D'abord, elle ne peut pas l'avoir élevé, car elle a l'air beaucoup plus jeune que lui qui a vingt-trois ans; avec ça qu'elle est fort jolie et qu'elle est toujours occupée de lui.

Monsieur Turnip:—Occupée de lui! Je le crois bien; cette pauvre petite qui est aveugle: il faut qu'elle appelle sitôt qu'elle a besoin de quelque chose. Serais-tu jalouse d'une aveugle, par hasard?

Lucy, avec humeur:—D'abord, je ne suis pas jalouse, parce que cela m'est bien égal; mais si je voulais encourager le désir que vous m'avez exprimé de la part de Mlle Marianne et de M. Charles, j'exigerais avant. tout qu'on fît partir cette petite et qu'on ne la laissât jamais rentrer dans la maison. A cette condition, je consentirais à faire connaissance plus intime avec M. Charles, et peut-être l'accepterais-je pour mari.

Monsieur Turnip: Et tu feras bien! Tu as déjà vingt-six ans, sans qu'il y paraisse. Grande majorité, Lucy, grande majorité!

Lucy, fâchée:—Il est inutile de le crier sur les toits, mon père; vous parlez tout haut comme si nous habitions un désert.

Monsieur Turnip:—Voyons, voyons, ne te fâche pas; j'en parlerai demain à Mlle Marianne et à M. le juge de paix, et je te dirai ce qu'ils auront répondu.»

Lucy se rassura et reprit sa bonne humeur, ne doutant pas que Juliette ne lui fût sacrifiée.

Pendant ce temps Marianne interrogeait Charles.

«Eh bien, Charles, comment la trouves-tu?

—Très jolie, très gracieuse, répondit Charles sans hésiter.

Marianne:—Ah! enfin tu en trouves une à ton gré... Et le père? Charles:—Beaucoup; il a l'air d'un excellent homme!»

Marianne était radieuse.

Marianne:—Ce que tu me dis me fait grand plaisir, Charles;» pouvons donc espérer de te voir marié.

Charles:—Pas avec cette femme-là, toujours.

Marianne fait un bond:—Comment? Mais qu'est-ce que tu disais donc?

Charles, riant:—Quoi? Je disais qu'elle était jolie et gracieuse; cela veut-il dire que j'en ferais ma femme? Suis-je condamné à épouser toutes les femmes jolies et gracieuses?

Marianne:—Mon Dieu, mon Dieu, ce garçon me fera mourir de chagrin!... Mais, Charles, mon bon ami, écoute-moi! Tu as vingt-trois ans, moi, j'en ai trente-quatre; voici bientôt deux ans que M. le juge me demande en mariage, et que j'attends, pour lui fixer le jour, que toi-même tu te maries: je ne puis pourtant pas passer ma vie à attendre?»

Charles:—Mais, ma pauvre Marianne, pourquoi attendez-vous? Pourquoi faut-il que je me marie pour que vous vous marriez?

Marianne:—A cause de Juliette, tu vois bien. Elle ne veut te quitter ni pour or ni pour argent; tant que je suis chez toi, que Juliette y reste aussi, personne n'a rien à dire. Mais quand je serai partie, Juliette ne peut pas Rester seule avec toi; il faut que tu te maries pour la garder.

Charles, impatienté:—Elle ne sera pas seule; Betty et Donald vivent avec nous.

Marianne:—Mais c'est impossible! On en jasera.

Charles, irrité:—Eh bien! si l'on jase, je m'arrangerai pour faire taire les mauvaises langues.

Marianne, avec ironie:—Ce serait une jolie affaire! Rétablir une réputation à coups de fourche ou de bâton. Bien trouvé. Ça sent encore l'époque de la Mac'Miche!

Charles, avec colère:—Mac'Miche ou non, je ne permettrai à personne de dire ni de penser mal de Juliette.

Marianne:—Tu diras ce que tu voudras, tu feras comme tu voudras, tu es en âge de raison aussi bien que Juliette; mais moi, je suis lasse d'attendre, et je vous préviens tous les deux que d'ici à quinze jours je serai mariée avec M. le juge de paix.

—Charles, l'embrassant:—Je vous souhaite bien du bonheur, Marianne; vous avez été très bonne pour moi, et c'est ce que je n'oublierai jamais. Et toi, Juliette, tu ne dis rien à Marianne?

Juliette, s'essuyant les yeux:—Que veux-tu que je dise, Charles? Je suis désolée de causer de la peine à ma soeur, d'amener des discussions entre toi et elle; mais que puis-je faire? Aller demeurer chez le juge? Cela m'est impossible! Et où irais-je, si ce n'est chez toi?»

Marianne impatientée quitta la salle.

Charles, s'asseyant près de Juliette:—C'est bien mon avis aussi; tu vivras chez moi, ce qui veut dire chez toi, avec Betty qui t'aime, avec Donald qui t'aime, et si, comme dit Marianne, on trouve la chose mauvaise, alors... alors, Juliette, tu feras comme Marianne, tu te marieras.

Juliette:—Moi, me marier? Moi aveugle? Moi, à vingt-quatre ans, presque vingt-cinq?

Charles:—Tout cela n'empêche pas de se marier, Juliette.

Juliette:—Non, mais tout cela ne permet à aucun homme de me prendre pour sa femme.

Charles:—J'en sais un qui te connaît, qui t'aime, qui n'ose pas te demander, parce qu'il craint d'être repoussé, et qui verrait tous ses voeux comblés si tu l'acceptais.

Juliette:—Je n'en veux pas, Charles, je n'en veux pas. Je te supplie, je te conjure de ne plus m'en parler, ni de celui-ci ni d'aucun autre.

Charles:—Je ne t'en parlerai plus, à une seule condition: c'est que tu me diras avec confiance, avec amitié, pourquoi tu n'en veux pas.

«Juliette, hésitant:—Tu veux que je te le dise? Mais... je ne sais pourquoi, j'aimerais mieux ne pas te le dire.

Charles:—Non, Juliette, il faut que tu me le dises: c'est nécessaire, indispensable pour ma tranquillité, pour mon bonheur.

Juliette:—Alors, pour toi, pour ton bonheur, je te dirai le motif qui me rendrait tout mariage odieux. Je refuse l'homme dont tu me parles et tous les hommes qui pourraient vouloir de la pauvre aveugle, pour ne pas te quitter, pour vivre près de toi, pour n'aimer que toi.

Charles:—Et moi, ma Juliette, je refuse et je refuserai toute femme qui pourrait vouloir de moi, pour ne pas te quitter, pour vivre près de toi, pour n'aimer que toi.»

Juliette poussa un cri de joie et saisit les mains de Charles.

Charles: Écoute-moi encore, Juliette. Je n'ai pas, fini. Il y aura une modification nécessaire à notre vie; jusqu'ici tu as été mon amie, ma soeur; dorénavant il faut que tu sois mon amie... et ma femme.

Juliette:—Ta femme! ta femme! Mais, Charles, tu oublies que je suis aveugle, que j'ai deux ans de plus que toi!

Charles:—Que m'importe que tu sois aveugle; c'est ta cécité qui m'a d'abord attaché à toi; c'est elle qui m'a fait aimer de toi à cause des soins que je t'ai donnés! Et quant à tes deux années de plus que les miennes, qu'importe, si tu restes pour moi plus jeune et plus charmante que toutes les femmes qu'on m'a proposées; et puis, Marianne voulait me faire épouser cette petite de tout à l'heure! Elle a un an de plus que toi, Betty me l'a dit; elle en est certaine... Tes objections sont levées, ma Juliette; maintenant décide de mon sort, de notre vie.»

Au lieu de répondre, Juliette tendit ses deux mains à Charles, qui les baisa avec émotion. Ils gardèrent quelque temps le silence.

«Qui aurait pu deviner un pareil dénouement dit enfin Charles, quand je faisais cinquante sottises, quand tu me grondais, quand je n'étais devant toi qu'un pauvre petit garçon? Qui aurait pu deviner que ce petit diable serait aimé de toi, serait ton ami, ton mari?

Juliette, riant:—Et qui aurait pu deviner que ce petit diable deviendrait le plus sage, le plus excellent, le plus dévoué des hommes; qu'il saurait dominer l'impétuosité de son caractère pour se faire l'esclave de la pauvre aveugle, et qu'il lui donnerait le bonheur auquel elle ne pouvait prétendre, celui d'être aimée pour elle-même, et d'unir sa vie à celui qu'elle aime par dessus tout, après Dieu.»

Ils causèrent longtemps encore; et quand Marianne rentra, elle les trouva comme elle les avait quittés, causant gaiement... de leur avenir qu'elle ignorait. Ils étaient convenus de ne rien dire à Marianne; tous deux étaient libres de leurs actions; Juliette avait déjà souffert du refroidissement de sa soeur à son égard, depuis qu'elle avait refusé de la suivre chez le juge: elle avait ainsi retardé ce mariage que Marianne désirait vivement; elle craignait que sa soeur ne fît naître des difficultés pour le sien, qu'elle ne blâmât Charles d'épouser une aveugle, une femme plus âgée que lui. Charles partageait les défiances de Juliette, et ils résolurent de ne faire connaître leur mariage que lorsque celui de Marianne serait accompli. Ils ne lui parlèrent donc pas de ce qu'ils venaient de décider.

Marianne:—Pourquoi te couches-tu si tard, Juliette? Il va être dix heures! C'est ridicule!

Charles:—En quoi, ridicule? Nous ne gênons personne. Vous n'étiez pas encore rentrée, et Betty et Donald sont couchés depuis longtemps.»

Marianne les regarda avec indignation et se retira chez elle.

Juliette, se levant:—Marianne a raison; il est tard. Je dois aussi me coucher, Charles. Ramène-moi dans ma chambre; Marianne m'a oubliée. A demain, mon ami.

Charles:—Il n'y a pas de danger que je t'oublie, moi, ma Juliette. A demain. Te voici chez toi.»

Charles la quitta; ni lui ni Juliette n'oublièrent, avant de se coucher, de rendre grâces à Dieu de l'avenir si plein de calme et de bonheur qu'il leur avait enfin assuré.

XXII

MARIANNE SE MARIE. TOUT LE MONDE SE MARIE

Le lendemain, Marianne reçut de bonne heure, pendant que Charles et Juliette étaient à la messe, la visite du juge accompagné de M. Turnip. La visite fut longue, la conversation animée. Ils se séparèrent gaiement; mais, après le départ du juge et de M. Turnip, Marianne resta soucieuse et pensive. Quand Charles et Juliette rentrèrent, ils la trouvèrent le coude appuyé sur la table devant laquelle elle était assise, et la main soutenant son front brûlant. Ils lui dirent bonjour en l'embrassant.

«Charles, dit-elle avec embarras, j'ai à te parler sérieusement, ainsi qu'à toi, Juliette. Je viens de voir M. Turnip.»

Charles fit un mouvement d'impatience.

«Écoute-moi, je te le demande instamment. Il m'a dit que tu avais produit l'impression la plus favorable sur sa fille et sur lui-même; seulement, Lucy a une très grande vivacité de sentiment, et, par conséquent, elle serait disposée à la jalousie.

—Ah! ah! dit Charles en souriant.

—Elle craindrait que..., que Juliette... ne te prît trop de temps. . Que ces habitudes... de soins, d'affection... ne..., je ne sais comment t'expliquer...

Charles:—Ne cherchez pas, ma bonne Marianne; je vais finir votre phrase. Ne la fissent enrager, et alors elle demande que je chasse Juliette, et que je rompe ainsi mes vieilles relations d'amitié.

Marianne, indignée:—Comme tu dis ça, Charles! Brutalement, grossièrement!

Charles:—N'est-ce pas comme je vous le dis? Ne vous a-t-on pas parlé de me séparer de Juliette?

Marianne:—Séparer, oui; mais pas chasser, comme tu le dis.

Charles, vivement:—- Séparer ou chasser est tout un. Vous connaissez ma vive affection pour Juliette; vous devinez ma répulsion pour ces gens qui osent me faire une proposition pareille, et je n'ai pas besoin de vous dicter ma réponse. Faites-la vous-même; venant de moi, elle serait blessante, car je ne pourrais dissimuler mon indignation et mon mépris. Et, à présent, parlons d'autres choses. A quand votre mariage? Avez-vous arrangé vos affaires avec le juge?

Marianne, embarrassée:—Mais non, M. Turnip était là; nous étions seulement convenus que Juliette se transporterait là-bas avec moi, et qu'on la mettrait dans la chambre de Sidonie, la fille du juge, pour avoir quelqu'un près d'elle.

Charles, avec ironie:—Arrangement excellent pour tout le monde, excepté pour la pauvre Juliette.

Marianne:—Juliette eût été très bien là-bas. N'est-ce pas, Juliette?

Juliette:—Je ne serai bien nulle part hors d'ici.

Marianne:—Je ne te connais plus, Juliette; tu deviens sotte et égoïste.

Juliette rougit; les larmes lui vinrent aux yeux. Charles se leva avec violence, et s'adressant à Marianne:

«Ne répétez jamais la calomnie que vous venez d'inventer! Je ne veux pas qu'on insulte Juliette! Trop douce et trop dévouée pour se défendre, elle est sous ma protection, ma protection exclusive; elle est maîtresse de ses actions, et personne n'a droit sur elle.

Marianne, avec ironie:—Elle est assez âgée pour cela! Je le sais bien.

Charles, irrité:—Pas si âgée que la fille sans coeur que vous voudriez me faire épouser.»

Marianne fait un mouvement de surprise.

«Pensez-vous que j'ignore qu'elle a vingt-six ans? Je le savais avant que vous me l'eussiez nommée.

Marianne, fâchée:—Je ne cherche plus à te la faire épouser! Je ne te ferai plus épouser personne! Tu vivras et tu mourras garçon; tant pis pour toi. Quand tu seras vieux, tu viendras chercher chez moi un refuge contre l'ennui.

Charles, adouci et souriant: Je ne redoute pas l'ennui, Marianne; je serai comme vous, en famille; j'aurai une femme et des enfants qui me feront la vie heureuse que je cherche.

Marianne, étonnée:—Tu veux donc te marier, à présent?

Charles:—Certainement, plus que jamais.

Marianne:—Je n'y comprends rien; avec qui donc?

Charles:—Vous le saurez quand nos bans seront publiés, dans quinze jours.

Marianne:—Et Juliette le sait? Elle connaît ta future? Elle est contente? Elle restera chez toi?

Charles:—Parfaitement, elle la connaît, elle est très contente, elle ne me quittera qu'à la mort.

Marianne:—C'est-il vrai, Juliette? Tu es réellement satisfaite? Tu vivras avec Charles et sa femme?

Juliette:—C'est très vrai, Marianne; je suis heureuse comme je ne l'ai jamais été; et je resterai chez Charles tant que le bon Dieu le permettra.»

Marianne restait ébahie, Juliette souriait, Charles riait et ne pouvait tenir en place.

Marianne:—C'est incroyable! Impossible de deviner.. .Et tu te maries bientôt?

Charles:—Huit jours après vous, pour régulariser la position de Juliette, d'après vos observations...

Marianne:—Ah! Tu as donc reconnu que j'avais raison?

Charles:—Oui! Vous aviez raison, et j'ai immédiatement tout arrangé.

C'est pourquoi vous nous avez trouvés, hier soir, Juliette et moi, causant encore quand vous êtes rentrée.

Marianne:—Mais tu ne sors jamais! Quand vois-tu ta future?

Charles:—Je sors tous les jours au moins deux fois, et longtemps.

Marianne:—Oui, mais pas seul; avec Juliette!

Charles:—Puisque Juliette est dans le secret, je n'ai pas besoin de me cacher d'elle.

Marianne:—C'est étonnant!... J'ai beau chercher... Betty le sait-elle?

Charles:—Elle n'en sait pas un mot; je ne lui en ai jamais parlé; vous n'aurez rien à apprendre de ce côté.

Marianne:—Je suis bien aise que tu te maries! Mais tu te maries drôlement. Je n'ai jamais entendu parler d'un mariage mené et décidé de cette façon... Et la future restant à l'état d'invisible!... C'est drôle tout cela. M'autorises-tu à en parler au juge?

Charles:—A lui, oui, mais pas à d'autres.

Marianne:—Puis-je parler de sa fortune? Qu'est-ce qu'elle a?

Charles:—Cinquante mille francs.»

Juliette fit un mouvement de surprise, qu'aperçut Marianne.

Marianne, de plus en plus étonnée:—Belle dot, cinquante mille francs!

Tu ne le savais donc pas, Juliette, que tu as l'air si étonné?

Juliette:—Non, je croyais qu'elle avait peu de chose, presque rien.

Marianne:—Je n'en reviens pas. Le juge va peut-être m'aider à deviner.

Au revoir, Charles; je vais porter ta réponse définitive pour Mlle Turnip.» Marianne sortit.

«Charles, dit Juliette, pourquoi as-tu annoncé cinquante mille francs? Tu sais que je n'ai plus rien depuis que j'ai abandonné à Marianne, il y a un an et d'après ton conseil, ma part de l'héritage de nos parents.

Charles:—Et crois-tu, chère Juliette, que je t'aurais poussée à te dépouiller du peu que tu possédais, si je n'avais eu la volonté de t'en dédommager largement? J'ai profité de la procuration que tu m'as donnée à cette occasion pour placer en ton nom cinquante mille francs pris sur la fortune trop considérable que je possède. Tu vois donc que tu as cinquante mille francs.

Juliette:—Mon bon Charles, comme tout ce que tu fais pour moi est généreux, affectueux et fait avec délicatesse! Tu ne m'en avais seulement pas informée.»

Juliette chercha la main que lui tendit Charles et la pressa sur son coeur.

«Tu es là, Charles, dans ce coeur dont tu ne sortiras jamais, et dans lequel se conserve le souvenir de tout ce que tu as fait pour moi depuis que je te connais.

Charles:—Le beau mérite de témoigner son affection à ceux qu'on aime!»

Juliette serra encore la main de Charles et la laissa aller pour reprendre son tricot, pendant que Charles lui ferait la lecture.

Quand Marianne rentra, elle leur dit que le juge était aussi surpris qu'elle l'avait été elle-même, et que lui non plus n'avait pu trouver le nom de la femme que Charles s'était choisie; les cinquante mille francs le déroutaient complètement.

«Je vous annonce mon mariage pour lundi prochain, dans dix jours, ajouta-t-elle.

Charles:—Et le lendemain, le mien sera affiché.

Marianne:—Nous apprendrons alors ce que tu ne veux pas nous dire.»

La journée se passa gaiement et dans les occupations accoutumées. Le soir, le juge vint faire sa visite, et, malgré ses efforts réunis à ceux de Marianne, il ne put rien tirer de Charles ni de Juliette. Il raconta que M. Turnip était furieux, mais plus contre sa fille qui avait exigé cette sotte condition du renvoi de Juliette, que contre Charles, qui disait-il, ne pouvait honorablement y consentir.

«Et j'ai appris pendant cette scène que la demoiselle avait vingt-six ans. On m'avait dit vingt. Ils ont voulu revenir sur la condition, mais j'ai déclaré qu'il était trop tard; que Charles en avait été si indigné et si fâché, qu'il avait tout rompu; et je les ai laissés se disputant et la fille pleurant... Charles, mon ami, quand je serai ton cousin par ma femme, je ne pourrai t'aimer davantage et te vouloir plus de bien que je ne l'ai fait jusqu'à présent. Tu ne m'as pas nommé la femme que tu t'es choisie, mais, quelle qu'elle soit, ton choix doit être bon et tu dois avoir assuré ton bonheur; quant au sien, moi je le connais, je ne puis en douter.»

Marianne proposa au juge une tasse de thé, qu'il accepta. Pendant qu'elle était allée la préparer à la cuisine, le juge s'approcha de Juliette, lui prit les mains, la baisa au front et lui dit d'un air mystérieux:

«A quand la noce, ma petite soeur? Quand faut-il vous afficher?

—Comment? Quoi? répondit Juliette surprise et rougissant.

Charles, riant:—Ah! ah! Vous avez donc deviné, Monsieur le juge?

Le juge, tendant la main à Charles:—Tout de suite, au premier mot. Et je ne conçois pas que Marianne n'ait pas eu la pensée que ta future ne pouvait être que Juliette. Et je vous fais à tous deux mon compliment bien sincère; bien fraternel, car je serai votre frère, une fois les deux mariages faits.

Charles:—Vous ne trouvez donc pas que je fasse une folie en épousant ma bonne, ma chère Juliette?

Le juge:—Folie! l'action la plus sensée, la meilleure de toute ta vie! Où trouveras-tu une femme qui vaille Juliette?

Charles, serrant les mains du juge:—Cher Monsieur le juge! que je suis heureux! que vous me faites plaisir en me parlant ainsi! J'avais si peur qu'on ne blâmât ma pauvre Juliette de remettre le soin de son bonheur entre les mains d'un jeune fou comme moi!

Juliette:—Charles, ne parle pas ainsi de toi-même. Parce que tu as été écervelé dans ton enfance, il n'en résulte pas que tu le sois encore. Trouve dans le pays un homme de ton âge qui mène la vie sage et pieuse que tu mènes, et qui voudrait épouser comme toi une femme aveugle et plus âgée que toi, par dévouement et par...

Charles:—Et par l'affection la plus pure, la plus vive, je te le jure Juliette. Ma vie même te prouve combien cette tendresse est vraie et profonde.

Le juge:—Chut, mes enfants; j'entends Marianne. Je serai discret, soyez tranquilles de ce côté.»

Le juge continua à venir tous les soirs à la ferme jusqu'au jour de son mariage, qui se fit sans pompe et sans festin. Il n'y eut que les témoins nécessaires et un repas de famille, après lequel Marianne alla prendre possession de son nouvel appartement, où l'attendait une surprise préparée par Charles de connivence avec le juge: au milieu de la chambre, sur une jolie petite table, se trouvait placée une cassette dont le poids extraordinaire surprit Marianne; elle y trouva en l'ouvrant un papier sur lequel était écrit:

«Présent de noce de Charles à sa soeur Marianne.»

En enlevant le papier, elle aperçut vingt rouleaux de mille francs. Une lettre affectueuse accompagnait le présent; Charles lui demandait de l'aider à se débarrasser de son superflu, en acceptant vingt mille livres qu'il se permettait de lui offrir.

«J'en ai donné cinquante mille à Juliette, ajouta-t-il; peut-être devinerez-vous maintenant l'énigme de mon mariage. Vous êtes et vous serez ma soeur plus que jamais; en m'acceptant pour frère, vous comblerez mes voeux et ceux de ma bien-aimée Juliette.»

Dans sa surprise, Marianne laissa retomber la lettre.

«Juliette!... Juliette!... C'est Juliette! s'écria-t-elle. Il faut que je l'apprenne à mon mari! Va-t-il être étonné! Le voici tout juste... Venez voir, mon ami, quelle découverte je viens de faire! La femme, de Charles, sera... Juliette! Eh bien, vous n'êtes pas surpris?

Le juge, souriant:—Je l'avais deviné dès que vous m'avez parlé du mariage arrêté de Charles, ma chère amie! Qui pouvait-il aimer et épouser, sinon Juliette? la bonne, la douce, la charmante Juliette!

Marianne:—Puisque vous approuvez ce mariage, je n'ai rien à en dire, mais je ne puis me faire à l'idée de voir Juliette mariée.

Le juge:—Et demain, quand vous les verrez, Marianne, soyez bonne et affectueuse pour eux; depuis quelque temps vous n'êtes plus pour Juliette la soeur tendre et dévouée que vous étiez jadis. Et, quant à Charles, vous étiez tout à fait en froid avec lui.

Marianne:—C'est vrai! Je leur en voulais de s'obstiner à ne pas se quitter, et de retarder ainsi mon union avec vous. Charles rejetait tous les partis que je lui offrais, et Juliette refusait de venir demeurer avec moi chez vous.

Le juge:—Mais nous voici enfin mariés, chère Marianne, et vous n'avez plus de raison de leur en vouloir.

Marianne, souriant:—Aussi suis-je toute disposée à obéir à votre première injonction, et à leur témoigner toute ma satisfaction. Nous irons les voir demain de bonne heure, n'est-ce pas?

Le juge:—A l'heure que vous voudrez, chère amie, je suis à vos ordres.»

XXIII

CHACUN EST CASÉ SELON SES MÉRITES

Effectivement, le lendemain à neuf heures, Marianne et son mari arrivaient chez Charles et Juliette au moment où ces derniers rentraient de la messe et commençaient leur déjeuner. Marianne courut embrasser Juliette, qui la serra tendrement dans ses bras.

Juliette:—Tu sais tout maintenant, Marianne. Tu comprends l'obstination de Charles à ne pas vouloir se marier, et la mienne de ne pas vouloir m'en séparer. Charles craignait ton opposition, et moi, je songeais si peu à la possibilité de me marier et d'être la femme de Charles, que je n'avais d'autre pensée que de rester près de lui, n'importe à quelles conditions. Marianne:—Je comprends et j'approuve tout, ma bonne Juliette. Quel dommage que Charles ne m'en ait pas parlé plus tôt!

Charles:—J'étais si jeune, Marianne, que vous m'auriez traité de fou; c'est à peine si ces jours derniers j'ai osé m'en ouvrir à Juliette. Marianne:—A mon tour à demander: A quand la noce?

Charles:—Le plus tôt sera le mieux. Si Monsieur le juge veut bien tout arranger, nous pourrons être mariés dans huit ou dix jours.

Le juge:—C'est arrangé de ce matin, Charles. Et dans huit jours tu peux te marier, à moins que Juliette ne dise non.

Juliette:—Ce ne sera pas de moi que viendra l'opposition, mon frère.

Charles:—Voulez-vous prendre votre café avec nous?... Je ne sais comment vous appeler, moi! Ce n'est pas la peine de vous baptiser de cousin, puisque dans huit jours vous serez mon frère. Comment voulez-vous que je dise?

Le juge:—Dis mon frère tout de suite, parbleu! Je le suis de coeur depuis longtemps, et je vais l'être dans huit jours de par la loi.»

Charles serra la main de son frère futur et alla chercher à la cuisine un supplément de café, de lait et de pain. Ils déjeunèrent tous gaiement, car tous étaient heureux.

Quand il fut dix heures, le juge et sa femme embrassèrent les jeunes futurs et retournèrent chez eux. Le juge attendait M. Turnip, qui lui avait demandé la veille une audience pour le lendemain à dix heures et demie.

«Que diantre a-t-il à me dire? dit-il à Marianne. Je lui ai nettement signifié de ne plus compter sur Charles; il ne va pas me le redemander, je suppose.

Marianne:—Non, c'est sans doute pour quelque travail aux frais des habitants.

Le juge:—Je n'en connais aucun; il ne s'en fait pas sans que je le sache et que je l'ordonne.»

Quoi qu'il en fût, M. Turnip arriva. Quand il se trouva en face du juge, il parut si embarrassé, si gêné, que le juge, fort surpris d'abord, le prit en pitié.

«Qu'y a-t-il, mon bon monsieur Turnip? Vous ferais-je peur par hasard?

M. Turnip:—C'est que j'ai à vous faire une demande si singulière, que je ne sais comment m'y prendre.

Le juge:—Allons, courage! Dites vite, c'est le meilleur moyen.

M. Turnip, avec résolution:—Eh bien, voilà! Charles plaît à ma fille;

Mlle Juliette lui fait peur. Ma fille a demandé qu'on séparât Juliette de Charles; ce dernier n'a pas voulu, et je comprends; on ne savait où la mettre convenablement. Je viens trancher la difficulté; je vous la demande en mariage, et je vous promets de la rendre heureuse; de cette façon, Lucy n'en sera plus jalouse, et Charles aura toute sa liberté.»

Le juge avait écouté avec une surprise toujours croissante. Quand M. Turnip eut fini son discours, le juge ne put retenir un éclat de rire qui déconcerta plus encore le père dévoué.

Le juge, souriant:—Mon cher Monsieur, votre moyen n'est pas praticable, par la raison que Juliette est fiancée et doit se marier dans neuf jours.

M. Turnip:—Parfait! parfait! Tout est arrangé alors! Du moment que Juliette disparaît, ma fille consent.

Le juge:—Très bien! Mais il y a une autre difficulté: c'est que Charles. aussi va se marier dans neuf jours, et qu'il épouse tout juste Juliette.»

Ce fut au tour de M. Turnip d'être ébahi. Troublé, ému, honteux, il balbutia quelques excuses et sortit. Son entrevue avec sa fille dut être fort orageuse, à en juger par les éclats de voix qui se firent entendre jusque dans la rue. Mais, quelques jours après, le bruit se répandait que Mlle Lucy Turnip épousait M. Old Nick junior, fondateur d'un nouveau système d'enseignement, et nouvellement établi dans le pays. Son extérieur élégant avait enlevé le coeur de Mlle Lucy: il se donnait pour un homme riche, vivant de ses rentes. Mlle Lucy déclara à son père qu'étant majeure et maîtresse de disposer de sa main, elle choisissait pour époux M. Old Nick junior. Le père lutta, disputa, raisonna, supplia: rien n'y fit. Lucy Turnip devint Lucy Old Nick quinze jours après que Juliette Daikins fut devenue Juliette Mac'Lance. On découvrit qu'Old Nick n'avait aucune fortune; le père Turnip prit le jeune couple chez lui, et Old Nick fut employé à faire des plans et à surveiller les travaux de son beau-père. Un jour il rencontra Charles; celui-ci le reconnut de suite et s'approcha de lui.

«Eh bien, Monsieur Old Nick, qu'avez-vous fait de votre vieux frère et du sonneur sourd? lui demanda-t-il.

Old Nick, effrayé:—Qui êtes-vous, Monsieur? De grâce, ne me perdez pas, ne me parlez pas de ce triste passé.

Charles:—Je suis Charles Mac'Lance, le même qui vous a fait enrager pendant quelques jours dans Fairy's Hall.

Old Nick:—Monsieur, je vous en supplie...

Charles:—Soyez donc tranquille; je ne suis pas méchant, je ne vous trahirai pas.»

Et Charles lui tourna le dos.

Avant le grand événement du mariage de Mlle Lucy Turnip, femme Old Nick, eut lieu celui de Charles. C'était lui qui avait tout préparé, tout arrangé pour cet heureux jour. Juliette ne pouvait l'aider que de ses conseils; malgré ce surcroît d'occupations, Charles trouva le temps de mener Juliette à la messe et à la promenade avec sa régularité accoutumée, et de ne rien changer aux habitudes de Juliette. La veille de leur mariage ils firent leurs dévotions ensemble, comme toujours, puis ils arrangèrent la chambre de Juliette, qui resta la même, mais que Charles orna de meubles et de rideaux frais. Marianne n'occupant plus la chambre près de celle de Juliette, Charles s'y transporta pour être plus à sa portée si elle avait besoin de quelque chose.

Cette journée se passa paisiblement. Le lendemain, le mariage devait avoir lieu à neuf heures, comme pour Marianne, et les témoins seuls y devaient assister. Charles voulut que Donald lui servît de témoin avec M. Blackday, ce qui combla de joie et d'honneur Betty et Donald lui-même; le juge et le médecin furent les témoins de Juliette; Marianne arriva de bonne heure pour faire la toilette de la mariée. Le temps était superbe; la messe et la cérémonie furent terminées à dix heures. Charles prit le bras de sa femme, et chacun rentra chez soi. Seulement, Marianne, son mari et les témoins devaient revenir dîner à la ferme. Betty se distingua; le repas fut excellent quoique modeste. L'après-midi se passa joyeusement; on s'amusa à appeler Juliette madame, et, pour la distinguer de sa soeur, on appela Marianne la vieille madame. Le soir, après la promenade, Charles et Juliette reconduisirent chez eux M. le juge de paix et Mme la juge de paix, et rentrèrent à la ferme en faisant un détour par les champs. Betty servit un petit souper plus soigné que de coutume, et lorsque Betty et Donald eurent terminé leur repas, eurent pris leur tasse de café et leur petit verre de whiskey à la santé des mariés, Charles et Juliette rentrèrent dans leur calme accoutumé.

Excepté cette journée d'extra, rien ne fut changé à leur utile et heureuse vie; seulement, Juliette s'occupa à former une jeune servante qui devait remplacer Marianne dans les soins du ménage; Betty se mit à la tête de la ferme. Donald dirigeait les affaires extérieures, et Betty exerçait sa juridiction sur la basse-cour, la lingerie, la cuisine et généralement sur tout ce qui concerne l'intérieur. Tout marcha le mieux du monde comme par le passé; la ferme prospéra de plus en plus; Charles l'augmenta par l'acquisition de quelques pièces de terre, prairies et bois touchant aux siens.

Juliette ne regretta jamais d'avoir confié à Charles le soin de son bonheur; il ne se relâcha pas un instant de ses soins les plus dévoués, de ses attentions les plus aimables. Juliette resta douce, aimante et charmante, comme au jour de son mariage; seulement, le bonheur dont elle jouissait lui donna plus de gaieté, de vivacité, d'entrain. Elle fut quelques années sans avoir d'enfant; enfin elle eut un garçon, et deux ans après une fille; ces enfants font le bonheur de leurs parents; la fille s'appelle Mary, et elle est tout le portrait de sa mère; Charles l'aime passionnément. Édouard ou Ned, le garçon, est l'image vivante du père; Juliette l'idolâtre. Betty continue à ne pas avoir d'enfant. Marianne en a déjà quatre, trois garçons et une fille. La fille du juge de paix a épousé un brave garçon des environs; M. Turnip, pour se consoler du mariage de sa fille, qui mettait de la gêne dans sa maison à cause des dépenses de M. Old Nick, a demandé et obtenu la main et la bourse d'une vieille grosse veuve de cinquante ans: elle a dix-huit mille francs de revenu et elle fait enrager du matin au soir Lucy Old Nick et M. Old Nick.

Dans le ménage Old Nick, le règne de la femme est fini et celui de 'Old Nick commence, car c'est le mari qui gronde et c'est la femme qui se soumet.

Il reste à informer mes jeunes lecteurs que les enfants qui habitaient la maison de M. Old Nick ont été rendus à leurs parents peu de jours après la sortie de Charles; le juge, ayant appris le régime cruel auquel étaient soumis ces enfants, en donna connaissance à l'attorney général. Une enquête fut ordonnée et eut pour résultat de faire fermer Fairy's Hall, de mettre en jugement MM. Old Nick et leurs complices, leurs surveillants et le fouetteur en chef. Trois furent condamnés au thread-mill; Old Nick y resta deux ans, et les autres en eurent pour six mois. En sortant de là, Old Nick junior se lança dans des entreprises de demi-filouteries qui lui réussirent. Le hasard le ramena dans la petite ville de N..., où il était à peine connu, n'ayant pas quitté Fairy's Hall pendant le peu de mois qu'il y avait demeuré; sa figure avantageuse plut à Mlle Lucy Turnip, et nous savons le bonheur qui en résulta pour les intéressés. Les jeunes époux se querellent encore et se querelleront toujours.

Donald et Betty achèvent leur heureuse carrière chez l'heureux Charles et l'heureuse Juliette. Marianne jouit d'un bonheur calme mais assuré; ses enfants sont beaux et bons; les visites à la ferme de tante Juliette et d'oncle Charles sont les moments les plus heureux de leur vie à peine commencée; le petit Édouard et la petite Mary reçoivent leurs cousins et cousines avec des cris de joie; on court atteler ou seller les ânes, on se mêle aux travaux des champs; Charles y travaille avec la même ardeur que Donald et sa bande nombreuse d'ouvriers; Juliette s'assoit à l'ombre d'un arbre; elle entend les rires et devine les jeux des enfants, elle a le sentiment intime du bonheur de Charles, et jamais elle ne s'attriste de ne pas voir ceux qu'elle aime tant: elle trouve que de les entendre, de les sentir autour d'elle est une bien grande joie dont elle remercie sans cesse le bon Dieu. Tous les matins, tous les soirs, Charles joint ses actions de grâces à celles de sa femme, qu'il chérit de plus en plus. De sorte que nous terminons l'histoire du Bon petit diable en faisant observer combien la bonté, la piété et la douceur sont des moyens puissants pour corriger les défauts qui semblent être les plus incorrigibles. La sévérité rend malheureux et méchant.

La bonté attire, adoucit et corrige.

Nous ajouterons que Minet vit encore, et qu'il affectionne particulièrement son ancien tourmenteur Charles.