«Eh bien, si je la prends, je la garderai. Je n'avais jamais songea me marier, mais il ne faut pas résister à sa vie. C'est peut-être le bonheur. Voudrais-je mettre dans ma vieillesse ce regret: le bonheur a passé à côté de moi en souriant à mon désir, et mes yeux sont restés mornes et ma bouche est restée muette? Le bonheur, le bonheur? Est-ce bien certain? Le bonheur est toujours incertain. Le malheur aussi, d'ailleurs. Et il se forme, par l'amalgame de ces deux éléments, un mélange fade.»
Cette idée banale l'occupa un instant. Toutes les joies sont passagères et ensuite on se retrouve dans l'état neutre.
«Neutre, ou au-dessous du neutre. Une femme de ce tempérament? Eh! je puis encore la dompter! Soit, mais dans dix ans, quand elle en aura trente? Ah! d'ici là!»
M. des Boys emmena Encoignard dans son bureau. Restés seuls, Rose et M. Hervart eurent bientôt disparu derrière les massifs, bientôt franchi le ruisseau. Ils couraient presque.
—Nous voilà chez nous, dit Rose, et, de l'air le plus calme, elle offrit ses lèvres à M. Hervart.
«Elle est déjà conjugale,» se disait-il.
Cependant, ce baiser le troubla, d'autant plus que Rose, pour remercier sans doute M. Hervart d'avoir défendu son vieux jardin, laissa longtemps sa bouche unie à celle de son ami. Comme elle perdait haleine, ses seins remuèrent sous le léger corsage blanc. Il était bien tentant d'y porter la main. M. Hervart osa, et son geste fut accueilli sans indignation. Ils se regardèrent, désirant parler, mais ne trouvèrent pas de paroles. Alors leurs bouches se joignirent encore. M. Hervart pressait doucement le sein de Rose et une petite main serrait son autre main. Le moment était périlleux. M. Hervart le sentit et voulut mettre fin à ce contact. Mais la petite main serra plus étroitement sa main, cependant qu'un genou, s'ouvrant d'un mouvement légèrement convulsif, venait battre sa jambe. L'arc, à ce contact, se détendit. Les mains retombèrent, les lèvres se déjoignirent et, pour la première fois après un baiser, Rose ferma les yeux.
M. Hervart sentit une douleur à la nuque.
Il se souvint alors d'une saison d'amour platonique qu'il avait passée à Versailles avec une femme vertueuse, et il eut peur, car cette passion à baisers légers et à serrements de mains l'avait plus ravagé que les plus violents excès.
«Que vais-je devenir? Car maintenant, c'est du platonisme aigu, avec ses manifestations les plus décisives. Tout ou rien! Autrement, je suis perdu.»
Il regarda Rose, en croyant prendre un air glacé, mais les yeux complices le regardaient si doucement!
Ses pensées se firent confuses. Il avait envie de se coucher dans l'herbe et de dormir. Il le dit.
—Eh bien, couchez-vous et dormez. Je veillerai votre sommeil. J'écarterai les mouches de vos yeux et de vos lèvres. Je vous éventerai avec cette fougère et j'essuierai de mon mouchoir la sueur de votre front.
Elle parlait d'un ton de câlinerie passionnée. C'était une musique. M. Hervart se réveilla et dit des paroles d'amour.
«Je vous aime, Rose. Le contact de vos lèvres a rafraîchi mon sang et réjoui mon cœur. Quand j'ai posé ma main sur votre poitrine, il m'a semblé que j'étreignais un trésor. J'étais riche. Mais, dis, mon enfant aimée, ce trésor, tu me l'as donné et tu ne me le reprendras pas?...»
M. Hervart haletait. Rose, en remuant la tête, disait: «Non, je ne le reprendrai pas», et même, pour prouver sa véracité, elle tendit sa gorge vers M. Hervart, qui effleura d'un baiser léger l'étoffe tendue.
Voyant le peu d'empressement de son amant, Rose, sans en soupçonner le mystère, devina un mystère.
«L'amour, sans doute, veut des repos. Nous allons nous promener et je lui parlerai des fleurs et des insectes. Nous ferons peut-être bien aussi de retourner au jardin, car si on avait l'idée de venir nous chercher, ce serait très ennuyeux.»
Ils se levèrent et firent le tour du bois, pour regagner ensuite la maison.
M. Hervart était distrait.
Il tenait dans sa main la main de son amie, mais il oubliait de la serrer. Pourtant ses pensées étaient des pensées d'amour. Il regardait autour de lui, semblait chercher quelque chose.
—«Que cherchez-vous? Dites-le-moi, je chercherai aussi.»
M. Hervart cherchait un lit. Il inspectait les mousses et les feuilles sèches, examinait les berceaux, les abris, les retraites.
Il avait honte de sa quête.
«Mais, songeait-il, il le faut. Je l'aime, et ces jeux innocents sont trop pernicieux. M'en aller? C'est me condamner à une solitude désolée ou à des consolations amères. L'épouser? Soit, mais ce n'est pas demain, et nous sommes trop frémissants pour être patients. Et puis, retrouverions-nous les moments qu'un désir secret nous ménage? Et si, fiancés, le sentimentalisme traditionnel allait nous soumettre à son protocole? Non, enfants de cette terre qui nous prépare son sein, soyons des paysans. Comme eux, aimons d'abord, au hasard des sentiers et, sûrs du consentement de notre chair, nous prendrons à témoin les hommes.»
Il cherchait toujours, et il trouvait, mais quand il avait trouvé, il cherchait encore, car il avait honte de sa lâcheté.
«Et, se répondait-il, s'il faut être lâche pour être heureux? Quoi, je me soumettrais aux préjugés, au moment que la vie envoie sous mes lèvres une vierge qui les ignore? J'aurai le courage de ma lâcheté.»
Peu à peu, il regarda d'un œil plus distrait les tapis de feuilles. Son imagination revenait avec complaisance aux délices de la minute précédente, et il souhaita appuyer encore une fois sa main tremblante sur le sein gonflé de Rose, cependant qu'il boirait son haleine et sa salive.
«Car tel est l'amour que de nos muqueuses il coule une manne plus douce et plus nourrissante que le lait des mamelles maternelles!»
M. Hervart retrouvait tout son aplomb. Il conclut:
«Bien curieuse aventure et qui augmente le trésor de ma science et celui de mes plaisirs.»
Rose, sentant la pression de ses doigts, osa enfin le regarder. Il souriait. Elle fut contente.
—Vous ne me quitterez pas? dit-elle. Promettez-le-moi. Quand nous serons mariés, nous demeurerons où vous voudrez, mais, d'ici là, je vous veux près de moi, dans ma maison, dans mon jardin, dans mes bois, dans mes champs, sur nos roules. Comprenez-vous?
—Enfant, je vous aime et je comprends que vous m'aimez aussi....
—Pourquoi aussi? C'est moi qui ai aimé la première; je ne veux pas de ce mot; il exprime une sorte d'imitation.
—C'est vrai, dit M. Hervart, notre tendresse réciproque fut simultanée. Mais il est toujours convenu que c'est l'homme qui aime le premier et que la femme ne fait que consentir à ses désirs.
—Que pouvez-vous désirer que je ne désire moi-même?
«Son innocence est délicieuse», pensa M. Hervart.
Il reprit:
—Mais je désire peut-être plus d'intimité encore, un abandon entier, Rose....
—Eh bien, ne suis-je pas tout entière à vous? Mais je vous veux en échange, Xavier, je vous veux aussi tout entier.
M. Hervart ne sut que dire. Il devenait timide. Une si charmante naïveté le troublait plus que les images mêmes de la volupté.
«Elle ne savait pas, pensait-il. Elle n'a même pas rêvé. Quelle chasteté! Quelle grâce!»
Il répondit:
—Je vous appartiens, Rose, de tout mon cœur....
—Vous étiez distrait, il y a un instant?
—Les premiers mouvements de mon bonheur....
—Oh! Vous avez eu bien des bonheurs, depuis que vous existez, Xavier, vous en avez donné, vous en avez reçu....
—J'ai vécu, dit M. Hervart.
—Oui, et moi je suis une jeune fille de vingt ans.
—Avoir vingt ans!
—Si vous aviez vingt ans, je ne vous aimerais pas.
M. Hervart ne répondit que par un sourire qu'il fit le plus jeune possible, le plus délicat. Il savait bien ce qu'il aurait voulu dire, mais il sentait qu'il ne le dirait pas. D'ailleurs, il se demandait si Rose et lui-même parlaient la même langue.
«Cette conversation doit être absurde. Je lui dis que je désire qu'elle m'abandonne son corps, et elle me répond sans doute qu'elle m'a donné son cœur. Evidemment, elle n'a aucune idée de ce qui pourrait se passer entre nous.... Ces menues privautés, qu'est-ce que cela pour elle? Des marques d'affection.... Pourtant, n'y avait-il pas de la volupté dans ses gestes, dans ses baisers, dans ses yeux? Son corps n'a-t-il pas tremblé sous mes lèvres impérieuses? Oui, elle connaît l'amour! Quel enfantillage! Pourtant, avec beaucoup d'adresse....»
—Ne croyez pas, Rose, que j'aie encore jamais eu l'occasion de donner mon cœur. Cela n'arrive pas toujours, au cours d'une vie, cela; et quand cela arrive, cela n'arrive qu'une fois.... Un homme a bien des aventures qui n'engagent pas sa volonté.... L'homme est un animal, en même temps qu'il est un homme....
—Et la femme?
—Il est convenu, dit M. Hervart, que la femme est un ange.
Rose, à ce propos, se mit à rire, avec beaucoup d'innocence, semblait-il, puis elle dit:
—Je n'ai pas la prétention d'être un ange.
Cela ne m'amuserait pas d'ailleurs. Les anges, mon père les met dans ses tableaux. Moi j'aime mieux être une femme. Est-ce que vous aimeriez un ange?
M. Hervart riait aussi. Il expliqua cependant que les jeunes filles avaient droit à ce titre délicieux d'anges, à cause de leur innocence....
—Quand on aime, est-on encore innocent?
—On ne l'est pas longtemps, si on l'est encore.
Ils ne purent en dire davantage. Ils étaient revenus près du ruisseau, et ils apercevaient M. des Boys qui montrait son domaine à deux messieurs inconnus, dont l'un semblait de son âge, dont l'autre était un homme d'une trentaine d'années.
VII
M. Hervart reconnut bientôt dans l'un des visiteurs son ami d'autrefois, l'architecte Lanfranc. Il apprit ensuite que le jeune homme était le neveu, l'élève et le successeur probable de Lanfranc. Enfin, il fut informé que les deux architectes étaient installés au vieux château de Barnavast, dont ils avaient entrepris la restauration pour le compte de Mme Suif, veuve du célèbre Suif, l'homme qui avait donné un si bel essor à la statuaire sulpicienne. Lanfranc, qui avait rejointoyé et enluminé toutes les églises de la basse Normandie, se fournissait depuis vingt ans chez Suif, et sa veuve l'avait toujours apprécié. De là cette entreprise de Barnavast, qui allait achever sa fortune et lui permettre de regagner Paris et d'arriver à l'Institut.
Dès qu'on se fut assis à l'ombre des marronniers sur le banc et les chaises rustiques, Lanfranc commença l'histoire de Mme Suif, que tout le monde connaissait. Rose y fut attentive. Dès que Lanfranc pouvait réunir un auditoire bienveillant, il racontait l'histoire de Mme Suif, qui était un peu la sienne. Mme Suif avait été sa maîtresse, puis il s'était marié, puis il avait renoué avec elle, enfin, la tiédeur venue, était resté son ami.
—Ah! si je n'avais pas eu l'enfantillage de faire un mariage d'amour, j'épouserais aujourd'hui les millions de Mme Suif, car Mme Suif serait reconnaissante au monsieur qui la débarrasserait de son nom. Comment voulez-vous que je divorce, moi, architecte des églises et des châteaux? Enfin, elle consentira peut-être à s'appeler Mme Léonor Varin. Elle ne regarde pas mon neveu sans complaisance.
—Moi, je n'en veux pas! dit Léonor, en rougissant.
Rose l'avait regardé, et il s'était soudain senti tout honteux de sa cupidité secrète.
Léonor, qui avait près de trente ans, paraissait de loin plus âgé et de près plus jeune. C'est qu'il était grand et un peu massif, lent en ses mouvements. De près, on était surpris de la douceur sentimentale de ses yeux, de la grâce juvénile d'une barbe qui semblait encore naissante, de la gaucherie de ses gestes, et, s'il parlait, de la timidité brusque de son langage, car il ne pouvait guère ouvrir la bouche sans rougir. Il est vrai que, l'instant d'après, il fronçait les sourcils et prenait, par tout son visage contracté, un air dur. Là dedans, les yeux restaient toujours bleus et doux. Léonor était énigmatique pour tout le monde et aussi pour lui-même. Il aimait à réfléchir et quand il songeait à l'amour, c'était pour constater que son idéal flottait entre le rêve et la débauche, entre le bonheur de baiser à genoux une main gantée et le plaisir de s'alanguir entre les chairs complaisantes de plusieurs odalisques. Il ne se doutait pas un instant qu'il était pareil à presque tous les hommes. Il avait peur de lui-même, et c'était du mépris, quand il se surprenait à songer avec trop de complaisance aux millions de Mme Suif, à ces millions qui pourraient satisfaire immédiatement ses vices, et, plus tard, ses aspirations sentimentales.
A son tour il regarda Rose, mais Rose ne baissa pas les yeux.
Pendant cela, M. Hervart s'ennuyait.
—Mme Suif, dit Lanfranc, est encore très bien. Ainsi, tenez....
—Rose, mon enfant, interrompit M. des Boys, ta mère a peut-être besoin de toi.
—Oh! je suis bien certaine que non. Ma mère trouverait que je la dérange.
—Votre père a raison, Rose, dit M. Hervart heureux d'essayer de son autorité.
La jeune fille n'osa pas résister au désir de son ami, mais en se levant elle était de mauvaise humeur:
«Déjà mon maître! Déjà! Moi, cela m'amusait d'écouter ce M. Lanfranc....»
Elle n'osait ajouter: «... et de regarder ce M. Léonor, et d'être regardée par lui, et encore plus, peut-être, d'entendre parler de Mme Suif.»
«Qu'allait-il dire? Oh! je veux savoir!»
Elle entra dans la maison, ressortit par une autre porte et revint se cacher dans un massif, d'où les voix lui parvenaient assez bien.
—Ce ne sont pas seulement ses épaules, continuait M. Lanfranc, qui sont encore très tentantes. Sa poitrine, à quarante-cinq ans, est encore ferme et d'une bonne ligne, ses hanches ne sont pas excessives.... L'ensemble a un peu d'ampleur, mais, à l'Ecole, on en ferait encore une Junon fort honorable. J'en ai vu de pires sur la table à modèles....
—Souvent, dit M. Hervart, le temps a une clémence évangélique. Il pardonne aux femmes qui ont beaucoup aimé....
—Et qui aiment encore, dit Lanfranc
—Quel meilleur exercice que l'amour? dit Léonor. Quel sport plus apte à conserver, aux membres leur souplesse?
M. Hervart considéra surpris ce jeune homme terne qui venait de montrer de l'esprit. Jaloux de briller aussi, il répliqua:
—Ils n'ont pas osé mettre cela dans leurs manuels d'hygiène. Pourtant, quel joli chapitre à rédiger, dans le goût du premier empire: «L'Amour conservateur de la beauté.»
—Un joli sujet aussi pour les prix de Rome, dit Lanfranc.
—Sérieusement, intervint M. des Boys, je crois que c'est la chasteté qui racornit si promptement les femmes honnêtes....
—Oh! celles-là, dit Lanfranc, ce sont des reproductrices. Quand elles ont fait leurs enfants, et il faut que cela soit de vingt à trente, leur rôle est fini.
—Il leur reste, dit M. des Boys, à façonner les philtres qui entretiennent notre jeunesse.
On lui jeta des regards interrogatifs, cependant qu'il riait d'un rire luxurieux.
—Vous verrez, ou plutôt vous goûterez, et vous comprendrez. Je vous souhaite à tous une magicienne comme Mme des Boys.
—C'est vrai, dit M. Hervart, qui comprit enfin, elle a le génie de la cuisine. Les dîners qu'elle a surveillés sont des magistères.
—Tu t'en apercevras, quand tu seras de retour à Paris.
—Oui, car ici je prends mes vacances, dit M. Hervart, heureux de cette marque de confiance.
Il ajouta même, pour prévenir mieux encore les soupçons possibles:
—Les vacances de l'amour ne vont pas sans quelque mélancolie.
Rose s'était amusée beaucoup, mais depuis que son père avait pris la parole, elle n'écoutait plus. Léonor, satisfait d'avoir eu de l'esprit, et daignant de n'en plus retrouver, s'était levé et se promenait dans le jardin. Rose le regardait. La vue de ce jeune animal l'intéressait. Il était sorti de cette tête de si curieuses paroles sur l'amour! Ainsi l'amour était un exercice comme le tennis, la bicyclette ou l'équitation! L'amour était un sport! Quelle révélation! Et les images les plus singulières se formaient dans son esprit, cependant qu'elle suivait des yeux la silhouette maintenant lointaine du jeune homme ingénieux et décisif.
«Comment joue-t-on à l'amour, au vrai amour? Xavier ne m'apprend rien. Il sait tout pourtant, il en sait sans doute bien plus encore que ce Léonor, mais il se garde bien de m'instruire, me traite comme une petite fille, tout en se moquant de mon innocence. Oh! sa moquerie est bien douce, car il m'aime beaucoup, mais il abuse tout de même un peu de sa supériorité. Un sport, un sport....»
Elle sortit du massif d'arbres verts et alla s'asseoir sur un vieux banc de pierre, dans un coin à l'écart, mais d'où elle pouvait surveiller, par des coulées entre les arbres, tout ce qui se passait aux alentours. Elle aimait ce coin où elle avait rêvé d'entières matinées, avant l'arrivée de M. Hervart. Elle riait maintenant de la puérilité de ces rêves.
«Il me semblait, songeait-elle, que les branches allaient s'écarter, laissant paraître un jeune cavalier beau comme le jour.... Sans rien dire il poussait son cheval jusque près de moi, se penchait, m'enlevait, me couchait sur sa selle, et nous partions. C'était un galop fou, interminable, où je finissais par m'endormir, et, en effet, je me réveillais comme d'un sommeil, et pourtant je n'avais pas dormi. Il ne se passait rien qu'une chevauchée muette dans l'air bleu, et pourtant, en revenant à moi, j'étais lasse.... Que de fois j'ai fait ce rêve, que de fois j'ai vu les touffes des lilas se tasser pour faire place à mon beau cavalier et à son cheval noir.... Le cheval était toujours noir. Je me souviens peu de la figure du Persée qui me délivrait, pour quelques heures, de l'esclavage de mon ennui.... Un sport? Mais c'était un sport, cela! Que faisait-il de son Andromède, mon Persée? Je n'ai jamais pu le savoir. Que font les Persées de leurs Andromèdes?»
A cette question, l'infatigable imagination de Rose faisait, pour la centième fois, des réponses nouvelles. Tout le possible se déroulait devant ses yeux ou s'enroulait autour de son corps. Non seulement elle se donnait toute comme la pâte se donne aux mains agiles et violentes du pétrisseur, mais elle devenait aussi la boulangère affolée du pain mâle. L'imagination d'une jeune fille qui sait et ne sait pas ce qu'elle désire est d'une fécondité arétine. Aucun mouvement ne lui semble extraordinaire, ni aucune attitude ne lui semble impudique, ni aucun geste ne lui semble discourtois. Elle est prête à tout et tout lui semblera normal. Son appel au mâle est un appel à la science. Elle veut savoir. Si elle savait, elle n'imaginerait plus. Les femmes ne rêvent qu'à l'acte qui les a satisfaites. Les jeunes filles rêvent à tous les actes possibles et tous la satisferaient également. La perversion d'une jeune fille est la preuve même de son innocence; mais celles qui accepteraient tous les gestes savent pourtant, d'instinct, se révolter contre celui qui féconde: les plus folles sont les plus sages.
En tout ce que Rose s'imaginait depuis quelque temps, elle mettait la complicité de M. Hervart. Et même au moment où elle guettait le retour de Léonor, c'était à M. Hervart qu'elle pensait vraiment. Léonor n'allait sans doute être qu'un excitant pour son cœur et pour ses nerfs, une musique, un accompagnement. Le surcroît de désirs que la venue du jeune homme avait éveillé en elle, M. Hervart en profitait. Elle murmura plusieurs fois:
«Xavier, Xavier....»
Xavier, cependant, se félicitait de l'intervention paternelle qui avait épargné à Rose les propos hardis de M. Lanfranc. L'architecte sans doute eût adouci son langage, mais est-il bien utile qu'une jeune fille apprenne l'usage que les femmes font du mariage? Il se sentait devenir de l'école d'Arnolphe. Il dit:
—Mon cher Lanfranc, surveillez un peu votre langage, à table. Nous avons ici une jeune fille, ne l'oubliez pas.
—Oui, ajouta M. des Boys, je l'ai renvoyée d'ici, mais cela serait difficile pendant le déjeuner.
—Les jeunes filles, dit Lanfranc, cela ne comprend rien.
—Cela devine, dit M. Hervart.
M. des Boys, sans opinion sur la perspicacité virginale, désirait se conformer à l'usage et ne faire entendre à sa fille que des propos choisis.
—Alors, profitons, pendant que nous sommes seuls, reprit Lanfranc, dont les yeux d'un bleu vif égayaient la face tannée. Les jeunes filles comprennent peu et les femmes, guère davantage. Avez-vous rencontré dans votre vie beaucoup de femmes vraiment curieuses des choses de la chair, vous, Hervart? Dites? N'ont-elles pas toujours l'air de remplir une tâche? Maîtresses, elles travaillent à l'heure. Epouses, ce sont des fonctionnaires....
M. des Boys s'égaya. Sa femme était bien un fonctionnaire et même à la retraite, et sa maîtresse, qui d'ailleurs l'excitait peu, répondait assez à la définition de Lanfranc. Il allait la voir huit ou dix fois par an, avec l'astuce d'avoir toujours l'air de se laisser emmener à Cherbourg par complaisance.
Quelques jours plus tôt, M. Hervart eût protesté. Oui, il avait connu plus d'une femme voluptueuse. Celles que l'on connaît sont même généralement des voluptueuses, sans quoi elles seraient restées dans le cercle de la famille; mais encore faut-il savoir faire chanter ces violons de bonne volonté.
«Moi, eût-il répondu, je suis un archet magique. Je n'ai jamais rencontré ni un violon tout à fait insonore ni une femme absolument froide. J'en ai toujours tiré un air, des plaintes, une chanson, et toutes m'ont donné le baiser de paix, le baiser de joie. Une ou deux fois, je crus être amoureux. Cela me rendit timide et mon archet fit quelques fausses notes. Une autre fois, ce fut un amour réciproque, et l'archet et le violon étaient si bien d'accord que l'harmonie jaillissait au seul toucher des cordes. Les phrases voluptueuses n'avaient presque ni commencement ni fin. C'était un jeu continu avec des douceurs et des forces. J'avais autant de bonheur à regarder son épaule nue qu'à m'exalter dans ses bras et souvent la vue de son chapeau, de sa robe et de ses plumes, au tournant de la rue, m'éleva au rang d'un dieu. Un hommage adorable montait de cette créature vers mon cœur L'amour, c'est une religion mutuelle....»
Il dit tout haut, rentrant dans la conversation qui avait dévié encore une fois vers les mérites administratifs de Mme des Boys:
—On rencontre des femmes diverses. La meilleure ne vaut pas le rêve que l'on s'en faisait.
«Jolie banalité. Que va-t-il répondre à cela?»
—Je ne rêve pas, moi, dit Lanfranc, je cherche. Mais je ne trouve guère. Les aventures m'ont toujours déçu. Aussi, je ne veux plus aimer qu'à Paris. Là, on trouve d'agréables romans qui n'ont qu'un seul chapitre, le dernier.
—Votre opinion sur les femmes ne m'étonne plus.
—Mais, dit M. des Boys, son opinion est assez raisonnable. Vous parlez comme si vous aviez toujours vingt-cinq ans, Hervart.
Il rougit un peu:
—Moi! Ah! Dieu merci, j'en ai quarante. Et, poussé par l'à-propos, il ajouta en disant:
—Vous êtes jaloux de ma liberté, mais je crains bien de la perdre.
Par ces paroles, il posait sa résolution.
—Vous pensez à vous marier? demanda Lanfranc.
—Peut-être.
—Mme Suif vous irait très bien, Léonor fait le difficile....
Agacé par tant de vulgarité, M. Hervart se leva à son tour, entra dans le jardin: Rose et Léonor se promenaient ensemble.
VIII
Rose avait manœuvré de façon à se trouver sur le chemin du jeune homme. Ne pas la voir, c'était la fuir. La voir, c'était la saluer. Ainsi était-il arrivé. Au salut, Rose avait répondu par une parole de bienvenue, puis on avait passé au château de Barnavast, enfin à Mme Suif. Mais Léonor était discret et vague, si bien qu'à une question de Rose la conversation tourna vers les banalités sentimentales. Cependant, pour Rose, il n'y avait encore rien de banal au monde.
—Elle semble bien âgée, pour se remarier? demanda-t-elle.
—Oh! Mme Suif est de celles dont le cœur est toujours jeune.
—Ah! Il y a donc des cœurs qui vieillissent moins vite que les autres?
—Il y en a qui ne vieillissent jamais, Mademoiselle, comme il y en a qui n'ont jamais été jeunes.
—Pourtant, je vois de grandes différences, autour de moi, dans les sentiments des jeunes et des vieilles personnes.
—Connaissez-vous beaucoup de monde?
—Non, très peu, au contraire, mais j'ai toujours vu un certain accord entre les cœurs et les visages.
—Sans doute, mais la vérité générale, quoique représentant la moyenne des vérités particulières, n'est presque jamais conforme à une vérité particulière, prise au hasard....
Rose regarda Léonor avec un mélange d'admiration et de honte. Elle ne comprenait pas. Léonor s'en aperçut et reprit:
—Je veux dire qu'en toutes choses il y a des exceptions. Je veux dire aussi qu'il y a des règles qui comportent un grand nombre d'exceptions. Il arrive même dans la vie, comme dans la grammaire, que les cas exceptionnels soient plus nombreux que les cas réguliers.... Comprenez-vous?
—Oh! très bien.
—Ce qui n'empêche, acheva-t-il, en scandant ses mots, que la règle, n'aurait-elle que deux cas normaux à opposer à dix exceptions, la règle est la règle.
Ce ton doctoral plaisait à Rose. M. Hervart, depuis quelque temps, était toujours de son avis.
—Mais à quoi, reprit-elle, reconnaît-on la règle?
—La règle, dit Léonor, satisfait la raison. Rose le regarda, inquiète, puis, feignant d'avoir compris, fît un signe d'assentiment.
—Les femmes, reprit Léonor, n'entendent pas cela très bien. Cela ne les contente pas. Elles ne cèdent qu'au sentiment. Les hommes aussi, du reste, mais ils ne l'avouent pas. Aussi les femmes, que l'on accuse d'hypocrisie et de vanité, en ont-elles moins que les hommes, peut-être.... Enfin la règle est la règle. La règle voudrait que Marguerite renonçât....
—Oui ça, Marguerite?
—Mme Suif.
—Vous la connaissez beaucoup?
—Ne suis-je pas, répondit Léonor en souriant, le neveu et le lieutenant de son architecte? La règle, donc, voudrait que Marguerite renonçât à l'amour; et la règle veut que vous, Mademoiselle, vous y pensiez.
—La règle est la règle, dit sentencieusement Rose, en réprimant les éclats d'un rire qui s'épanouit en silence dans son cœur.
«Elle n'est pas bête, la règle, songeait-elle. Je ne demande qu'à lui obéir, et je crois que nous serons toujours d'accord....»
A ce moment, M. Hervart se trouva devant eux, au détour d'une allée. Rose l'accueillit par un sourire heureux, un sourire d'une délicieuse franchise.
«Allons, se dit M. Hervart, il n'est pas encore mon rival. Mon rôle, en ce moment, est de faire l'homme sûr de lui-même, l'homme qui possède, qui domine, le seigneur au-dessus de toutes les contingences....»
Et il parla de sou séjour à Robinvast, du plaisir qu'il prenait au milieu de cette nature riche et désordonnée.
—Mais, dit-il, vous venez y mettre de l'ordre. Vous allez blanchir ces murs, gratter ces mousses et ces lierres, éclaircir ces masses sombres, enfin donner à M. des Boys un joli château tout neuf, avec un délicieux parc également tout neuf....
—Touchera mes lierres! s'écria Rose indignée.
—Et pourquoi cela? dit Léonor. Les lierres ne sont-ils pas la gloire des murailles de Tourlaville? Les lierres, mais c'est la seule beauté architecturale qu'on ne puisse acheter. A Barnavast, qui est à l'état de ruine, nous les respectons, chaque fois que le mur peut se consolider par l'intérieur. Restaurer, pour moi, c'est rendre au monument l'aspect que les siècles lui auraient donné si on avait veillé à son entretien. Restaurer, ce n'est pas remettre à neuf; ce n'est pas donner à un vieillard les cheveux, la barbe, le teint et les dents d'un jeune homme; c'est relever un mourant et lui donner la santé et la beauté de son âge.
—Oh! que je suis contente de vous entendre parler ainsi, dit Rose. J'espère que M. Lanfranc a vos idées?
—M. Lanfranc est tout à fait converti à mes idées.
—Mon père ne fera rien sans me consulter, mais je serai plus sûre de vaincre, si vous êtes mon allié.
—Je serai votre allié.
—Votre méthode est sage, dit M. Hervart. Vous savez que je conserve la sculpture grecque au Louvre? Je suis entré dans cette nécropole au moment où le vieux système des restaurations commençait d'être abandonné. Un oscillait entre deux méthodes: refaire ou ne rien faire. La seconde a prévalu. Vous avez donc pu constater que nos marbres peuvent se répartir en deux groupes: ceux qui n'ont d'antique que le nom, et ceux qui n'ont d'antique que la matière. Autrefois, quand on avait trouvé un buste, on lui refaisait une tête, des bras, des jambes et l'on écrivait au-dessous de la chose: Restauré en Artemis, restauré en Minerve, restauré en Nymphe chasseresse, selon le caprice du plâtrier ou les indications d'un archéologue endormi. Je crois surtout que l'on comblait ainsi des lacunes. Si le système avait continué d'être suivi, nous aurions sans doute, à cette heure, un Olympe complet, tandis qu'il y a encore bien des places vides dans l'assemblée de nos dieux. Depuis que l'on a pris le parti de ne rien faire, les galeries se sont enrichies de curieux débris anatomiques, jambes et mains qui ressemblent à ces ex-voto que l'on voyait en effet pendus dans les sanctuaires grecs, têtes qui, toutes pareilles à celle d'Orphée, semblent avoir roulé à l'heure des orages, parmi les galets de la mer indignée, bustes troués comme ayant servi de cible à des soldats ivres. Bref, il n'entre plus chez nous que des morceaux d'un grand intérêt archéologique, mais d'une valeur d'art à peu près nulle. Une méthode intermédiaire n'aurait-elle pas été préférable? Intermédiaire, c'est-à-dire intelligente. L'intelligence, n'est-ce point l'art de concilier les idées et d'obtenir une harmonie? Une tète d'Aphrodite au nez cassé n'est plus une tête d'Aphrodite. Il me faut de la beauté et on me donne une pièce d'archives. Que l'on refasse le nez, si l'on veut que j'admire, et si l'on ne veut pas refaire le nez, que l'on sépare le Louvre en deux musées, le musée esthétique et le musée archéologique.
Ayant fini do parler, il regarda Rose, d'abord, témoignant ainsi qu'il avait besoin, avant tout, de son approbation. La figure de Rose s'éclaira de bonheur. Ses yeux répondirent.
«Mon ami, je vous admire. Vous êtes un dieu.»
Ces mouvements furent compris par Léonor, qui cherchait depuis quelques instants à deviner quels étaient les rapports de Rose et de Hervart.
«Ils s'aiment, se dit-il, et lui il a le génie de l'amour. Moi, j'ai vingt-huit ans. C'est ma seule supériorité sur lui. Encore est-elle fort illusoire, car seules les femmes, mises au courant de la vie par l'expérience ou les confidences, font quelque attention à l'âge des hommes. Une femme a l'âge de sa figure. Un homme a l'âge de ses organes. Or l'état des organes se lit dans les yeux. Un homme a l'âge de ses yeux. Hervart a de beaux yeux bleus, doux et vifs, ardents. Mais que m'importe? Je ne désire point les bonnes grâces de cette innocente.»
En même temps qu'il songeait ainsi, il avait répondu à M. Hervart:
—Je suis bien de votre avis. On tend trop aujourd'hui à confondre ce qui est curieux ou rare ou ancien, avec ce qui est beau. On a remplacé le sens esthétique par le respect.
—Cela était peut-être inévitable, dit M. Hervart. Cela convient, en tout cas, à une démocratie. On n'a pas le temps d'apprendre à admirer, on peut très vite apprendre à respecter. L'intelligence est docile. La sensibilité est rebelle.
—Est-ce qu'il n'y a pas, demanda Rose, des admirations spontanées?
—Oui, dit Léonor, il y a l'amour.
—Alors, admirer, c'est aimer?
—Quand ou admire, si on n'aime pas encore, on est bien près d'aimer.
—Et aimer, c'est admirer?
—Pas toujours.
—L'amour, dit M. Hervart, est compatible avec presque tous les autres sentiments, et même avec la haine.
—Oui, reprit Léonor, en apparence. Car il y a bien des sortes d'amour. Celui qui lutte avec la haine ne sera jamais qu'un amour d'intérêt ou de sensualité.
—On ne sait jamais. Je tiens que l'amour, de même qu'il est prêt à toutes les métamorphoses, peut dévorer tous les autres sentiments et s'installer à leur place. Il vient, il s'en va, sans que l'on puisse comprendre le mécanisme de ses voyages. Il dure deux heures ou toute la vie....
—Vous confondez les genres, dit Léonor. D'ailleurs, pour s'entendre, il faut laisser aux mots leur sens traditionnel, avec toutes ses nuances. L'amour est au fond de tous les sentiments comme négation ou comme affirmation: on peut dire cela, et quand on a dit cela, on n'a rien dit. Croyez-vous que cela soit en vain que l'usage verbal emploie les mots de passion, caprice, inclination, goût, curiosité, sympathie et tant d'autres? Il faudrait plutôt, je crois, créer des nuances nouvelles que de s'ingénier à fondre en une seule teinte toutes les couleurs et toutes les nuances de la sensation et du sentiment.
Pareille à un musicien de village qui entendrait discuter contrepoint ou orchestration, Rose écoutait, un peu inquiète, un peu colère, et pourtant charmée. On parlait de ce qui lui remplissait le cœur, de ce qui tendait ses nerfs; elle ne comprenait pas, elle sentait. Elle aurait voulu comprendre.
«Xavier m'expliquera tout cela. J'ai l'air d'une sotte au milieu de ces discours où je ne puis placer un mot.»
Elle feignit de désirer une rose trop haute pour sa main. M. Hervart se précipita, atteignit la fleur, se mit à dépouiller la branche de ses épines, de son excès de bois et de feuilles.
—Ce n'est pas celle que je voulais, dit Rose.
M. Hervart recommença, cependant que la jeune fille jouissait extrêmement d'avoir, par un caprice, interrompu une conversation sérieuse.
Léonor les considérait avec une certaine ironie. Rose s'en aperçut, se sentit rougir et disparut.
M. Hervart et Léonor continuèrent leur promenade et leur causerie, mais ils ne parlèrent plus de l'amour.
IX
L'heure du déjeuner fut agréable pour Rose. Les regards, les désirs, les propos venaient vers elle. M. Lanfranc galantisait sans indécence. Elle riait, puis, soudain sérieuse, acceptait quelque contact avec les gestes de son voisin, M. Hervart. Léonor ne se permit que des phrases brèves, qui voulaient résumer les discours plus ingénus des convives. L'œil de cette jeune fille, qu'il croyait dédaigner, le surexcitait; mais à force de vouloir paraître un homme supérieur, il parut un homme désagréable. Rose en eut peur.
«Qu'il est sec! songeait-elle. Comment parler, comment jouer avec un homme si sûr de ses mouvements? Il gagnerait toujours.»
Plusieurs fois, avec une inconscience innocente, elle regarda tendrement M. Hervart.
«Comme j'ai bien choisi! Voici un homme plus jeune que mon ami, plus près de moi, et chacun de ses gestes, chacune de ses paroles me rapproche encore de Xavier. Je sens bien qu'il en sera toujours ainsi. Qui pourrait lutter avec lui? Xavier, je l'aime!»
En se penchant pour atteindre une carafe, elle murmura dans la figure de M. Hervart:
—Xavier, je t'aime!
M. Hervart feignit de s'étrangler. Sa rougeur fut mise sur le compte d'un noyau de cerise, et Lanfranc imagina quelques pauvres facéties.
Comme le déjeuner s'achevait, elle dit avec une franchise perverse:
—M. Hervart, voulez-vous venir avec moi, voir s'il ne manque rien là-bas?
—J'ai fait servir le café dans le haut du jardin, dit Mme des Boys.
Lanfranc vanta cet usage campagnard.
Sitôt que les massifs les dissimulèrent, Rose, sans mot dire, prit M. Hervart par les épaules et lui offrit ses lèvres. Ce fut un long baiser. Xavier serrait la jeune fille dans ses bras et lentement, avec une tendresse où il y avait beaucoup de science, il aspirait son âme, son haleine et aussi un peu de salive.
Quand il releva la tête, à bout de respiration, il était confus:
«J'ai donné un baiser d'amant et on me demandait un baiser d'amoureux. Que va-t-elle penser de moi?»
Rose inspectait déjà la table rustique. Quand M. Hervart la rejoignit, elle l'accueillit avec un sourire très doux.
«C'est donc cela qu'elle désirait?» se demanda M. Hervart.
—Rose, dit-il tout haut, je vous aime, je vous aime!
—Je l'espère bien, répondit-elle.
—Oh! que je voudrais être seul avec vous, en ce moment!
—Pas moi! J'aurais peur.
Cette réponse fit longuement réfléchir M. Hervart:
«En saurait-elle aussi long que cela? Est-ce une invitation?»
Sa pensée se perdit dans d'inutiles désirs. Mais précisément, comme l'heure n'était pas propice, il se laissa aller aux idées les plus audacieuses. Ses yeux erraient vers le bois obscur, semblaient chercher une favorable retraite. Il eut des mouvements inachevés. Levé à demi de sa chaise, il y retombait, maniait une tasse vide, cherchait en vain une allumette pour sa cigarette absente. L'arrivée de Léonor le rasséréna. Il accepta sa destinée du jour, qui était de se livrer avec ce jeune homme à de frivoles discussions.
Tout le monde étant réuni, on reprit le ton du déjeuner, mais Rose rêvait, M. Hervart avait mal à la tête. Cela fut si languissant, malgré les agaceries de Lanfranc, qui faisait le bon compagnon, que M. des Boys promptement proposa une promenade.
—Si vous voulez, dit Léonor, que nous établissions un plan des transformations de votre propriété, il faut nous la montrer avec quelque détail. Ce bois fait partie du parc que vous projetez? Et au delà? Y a-t-il un domaine, des prés, des champs? Quelles sont les servitudes? Voulez-vous une seule avenue vers Couville? On pourrait également rejoindre la route de Saint-Martin....
—Vous ne prétendez pas, demanda Rose, dévaster ce bois, si beau dans sa sauvagerie?
—Mais, Mademoiselle, dit Léonor, je ne prétends à rien, c'est-à-dire que je ne prétends qu'à vous plaire....
—Faites ce que voudra ma fille, dit M. des Boys. C'est pour elle que vous êtes ici.
—C'est pour elle, reprit Mme des Boys.
—Oh! alors, dit Léonor, nous nous entendrons fort bien.
—Je l'espère, dit Rose.
—Je suis à vos ordres, dit Léonor.
—Venez donc, dit Rose.
En disant cela, elle se leva, jetant à M. Hervart un coup d'œil, qui fut compris. Mais comme M. Hervart se levait à son tour, Mme des Boys s'approcha de lui:
—J'ai quelque chose de très intéressant à vous dire.
M. Hervart dut laisser Rose et Léonor s'enfoncer seuls dans ce bois, où il avait éprouvé depuis quelques jours de si agréables sensations. Mme des Boys l'emmena dans le jardin.
—Mon cher ami, je voudrais vous demander un renseignement. D'abord, est-ce sérieux la profession d'architecte?
—Très sérieux, dit M. Hervart.
—On y gagne vraiment beaucoup d'argent?
—Lanfranc, que j'ai connu gueux, est peut-être aujourd'hui plus riche que vous, et Léonor ira plus loin encore, sans doute, car il semble intelligent et instruit dans son métier.
—Vous ne parlez pas par amitié, par camaraderie?
—Moi, nullement. Au contraire, car, à vous dire vrai, je ne les aime guère, ni l'un ni l'autre.
—Ils sont pourtant fort honorables et de bonne compagnie.
—Sans doute, surtout Lanfranc.
—N'est-ce pas qu'il est amusant? Son neveu est plus sévère, mais j'aime mieux cela.
—Moi aussi.
—Je suis content de vous voir de mon avis.
Elle continua, après avoir rêvé un peu.
—Cela ferait un excellent mari pour Rose.
M. Hervart ne répondit rien. Il avait pâli et son cœur s'était mis à battre très fort. Ses pensées, fort confuses, tourbillonnaient tristement.
—Qu'en pensez vous? insista Mme des Boys. Il ne répondit pas encore, car il sentait que sa voix allait paraître toute changée. Il murmura:
—Heum! ou quelque chose de pareil, quelque chose qui signifiait seulement qu'il avait entendu la question.
Mais peu à peu, il se reprenait. L'idée heureuse lui vint de la nullité familiale de Mme des Boys et de son peu d'influence sur sa fille.
«Tout ce qu'elle dit n'a aucune importance. Je serai de son avis.»
—Je suis, prononça-t-il, entièrement de votre avis.
—Ma fille est singulière, reprit Mme des Boys, mais votre approbation suffirait peut-être à la décider. Vous avez beaucoup d'influence sur elle.
—Moi?
—Elle vous aime beaucoup. Cela est visible.
—Un si vieil ami! dit courageusement M. Hervart.
Sa lâcheté, cependant, le fit rougir.
«Pourquoi ne pas avouer? Pourquoi ne pas dire: oui, elle m'aime, je le sais, et je l'aime aussi, pourquoi?... Est-ce que mon désir n'est pas évident? Puis-je m'en aller, la laisser, me passer d'elle?...»
Mais à toutes ces questions intimes, M. Hervart n'osait répondre d'une façon absolue.
«Ce que je voudrais, c'est que le temps présent durât toujours....»
—Ils n'ont presque pas parlé ensemble, et cependant, reprit Mme des Boys, j'ai deviné qu'il y a entre eux un commencement de ... je ne sais ... comment dirai-je....
—D'entente, souffla M. Hervart, avec une charité ironique. Pourquoi pas de l'amour? Il y a des coups de foudre.
—Oh! Rose est trop bien élevée.
La sottise de cette femme, pourtant si raisonnable et si naturelle dans son rôle de mère, exaspéra M. Hervart, plus encore que les insinuations qu'on l'obligeait d'écouter. Cessant, non d'hésiter, mais de réfléchir, il dit tout à coup:
—Cela me ferait beaucoup de chagrin de la voir mariée.
Mme des Boys lui serra la main:
—Cher ami! Oui, cela ferait un grand changement dans la maison....
Elle reprit, après quelque hésitation:
—Silence sur tout cela, mon bon Hervart, n'est-ce pas? Et puis, je crois que le tête-à-tête a assez duré, vous seriez bien aimable d'aller les rejoindre.
M. Hervart, quoiqu'il eût assez d'impatience, s'enfonça lentement dans les méandres du petit bois sauvage. Pareil à Panurge, il se répétait mentalement:
«L'épouser? Ne pas l'épouser?»
Sa tête était une horloge dans laquelle un balancier oscillait infatigablement. Il s'assit sur le petit banc où, pour la première fois, il avait senti la tête de la jeune fille se pencher doucement sur son épaule. Il voulut réfléchir. «Je vais, se dit-il, prendre une décision.»
Dés les premiers pas de leur promenade, Léonor avait remarqué que Rose tendait l'oreille au moindre bruit.
«Elle l'attend. Il va arriver. Tant mieux. Je me soucie peu de cette petite fille. Nous sommes seuls. Plus de compliments. Je suis un architecte paysagiste aux ordres de Mlle Rose des Boys.... Oh! ce nom....»
Il regarda la jeune fille.
«Ce nom, eh bien, il n'est pas ridicule.... Il est moins ridicule qu'on ne le croirait.... Elle est si fraîche, elle a l'air si pur ... c'est curieux, ces êtres innocents qui passent dans la vie avec la grâce d'une fleur épanouie le long d'un chemin.... Mais faisons un peu notre métier.»
—Le goût du jour, Mademoiselle, incline vers le jardin à la française. Un certain compromis, du moins, est nécessaire, entre le faux naturel des parcs anglais et la rigidité des dessins géométriques....
—Dites votre compromis.
—Mais je ne connais pas encore le terrain.
—Oh! Ce n'est pas grand. En un quart d'heure, vous aurez une idée de l'ensemble.
Léonor disserta encore un peu sur l'art des jardins, mais il sentait parfaitement qu'on ne l'écoutait pas. Enfin il dit:
—La nature doit obéir à l'homme; mais l'homme raisonnable ne lui demande guère qu'une seule chose, se laisser admirer ou se laisser aimer. Ceux qui veulent admirer sont parfois enclins à lui imposer certains sacrifices. Ceux qui aiment sont moins difficiles et ils sont contents, pourvu qu'ils trouvent un accès facile vers les sites qui les charment. Mais je conçois que les femmes soient plus exigeantes. Il leur faut une nature plus douce, toute vaincue, des paysages où l'on voie la marque de leur puissance....
«Quelle singulière conversation, se disait Rose. Voilà un architecte qui m'ennuierait bien, si je devais passer ma vie avec lui....»
Cette idée la fit songer plus particulièrement à M. Hervart. Elle tourna la tète, interrogeant les étroites allées où tombaient quelques gouttes de soleil.
«Elle pense à son cher Xavier, se disait Léonor. Que pourrais-je bien imaginer qui fixât un peu son attention. Evidemment, mon discours l'a jusqu'ici tort peu intéressée.»
Un homme, si froid qu'il se veuille, si maître de soi que l'ait fait la nature, est peu capable de se promener seul à seul avec une jeune femme sans chercher à lui plaire. Il est très incapable également de conserver assez de présence d'esprit pour se regarder agir et ne pas faire de fautes. Mais, plaire? Le peut-on par règles, et surtout à une jeune fille? Les femmes ne sont guère capables que d'impressions totales. Elles ne distinguent pas, par exemple, entre l'esprit et l'intelligence, entre l'aisance et la force, entre la vraie jeunesse et la jeunesse apparente. Leur plaire, c'est leur plaire tout entier, et dès qu'on leur plaît, on devient pour elles l'animal sacré. Léonor eut une inspiration. Au lieu d'exposer ses propres idées sur les jardins, il se mit à répéter, en termes différents, ce que Rose avait dit le matin:
—Ce que je vous expose, dit-il, ne semble guère vous intéresser. Que voulez-vous, je dois faire mon métier, qui est de seconder M. Lanfranc.... Pour moi, je suis de votre avis. S'il y a des parties faibles dans votre maison, le premier maçon y mettra le plâtre, les pierres et la chaux nécessaires. Quant au jardin et au bois, je n'y ferais rien que quelques allées afin de m'y pouvoir promener sans trop craindre la rosée ou les ronces.
—Ah! vous voilà raisonnable. Eh bien, je dirai à mon père que c'est avec vous seul que je désire m'entendre. Vous reviendrez, et nous ne ferons rien, presque rien.
—Je reviendrai avec plaisir, et je ne ferai rien, mais si je ne vous ai pas déplu, je trouve que j'aurai fait beaucoup.
—Mais vous ne me déplaisez pas. Quand on est de mon avis, on ne me déplaît jamais.
—Et comment ferait-on pour ne pas être de votre avis, quand vous dites des choses si raisonnables?
—Oh! c'est très facile et M. Hervart ne s'en prive pas. Il me contredit, il me raille.
«Bon, pensa Léonor, elle aime Hervart: donc elle aime qu'on la contredise et même qu'on se moque un peu d'elle. Ou peut-être qu'elle ment, pour me faire croire qu'Hervart lui est indifférent? Essayons d'une piqûre.»
—A son âge, cela lui est permis.
—Aussi je ne m'en fâche pas.
—Il est très bon, d'ailleurs.
—Oh! très bon, et je l'aime beaucoup.
«Cela ne prend pas, songea Léonor. Hervart est un dieu pour elle et nous parlerions jusqu'à demain sans qu'elle comprît une seule de mes insinuations ou de mes ironies.»
Il continua cependant, cherchant parmi toutes les méchancetés qui peuvent se dire avec bienséance.
—Les vieux garçons ont souvent des manies....
—C'est ce que je lui dis souvent. Ainsi son goût pour les insectes.... Mais cela l'amuse tant!
«Elle est invulnérable», se dit Léonor.
—Il connaît la vie, d'ailleurs, il a tant vécu!
—N'est-ce pas? Quelquefois, quand il me parle, il me semble qu'un monde s'ouvre à moi.
—Il connaît tout ce qu'on peut connaître, les arts et les sciences, l'amitié et l'amour, les hommes, les femmes.... Il en a tant vu et de toutes sortes.
Cette fois, Rose réfléchit un petit instant, puis:
—Aussi j'ai eu lui une immense confiance. C'est un bonheur pour moi qu'il soit venu passer ici ses vacances. J'ai plus appris avec lui en quelques semaines qu'en toutes mes autres années.
Léonor regarda Rose. Il éprouvait une grande émotion. Etre aimé ainsi lui sembla tout à coup l'état de félicité suprême. Il n'avait jamais cru que l'on pût inspirer à une jeune fille une confiance si ingénue. Et quelle franchise! Quelle divine simplicité!
«Comment être aimé ainsi? Quel est son secret? Ah! si j'osais en demander davantage? Mais non, je ne veux point même tenter de violer une intimité si délicieuse à contempler. C'est le bonheur que je vois, spectacle rare!»
Il regarda Rose encore une fois.
«Mais c'est qu'avec cela elle est très jolie. Et quelle grâce sous cet air un peu sauvage! Quelle souplesse de formes! Il n'est point jusqu'à ce teint doré et piqué par le soleil, comme une pomme, qui ne plaise, eu ce milieu campagnard. Ah! qu'une femme comme cela me conviendrait, à moi homme de ce pays et destiné à y vivre. Qu'Hervart n'est-il resté parmi ses Parisiennes!»
—Il doit vous aimer beaucoup, reprit-il, et j'envie son bonheur que cela lui soit permis. Je reviendrai, puisque vous le désirez, mais je préférerais ne pas revenir.
—Et pourquoi donc?
—Parce que je ne voudrais pas vous déplaire.
—Mais cela ne me déplaira pas, au contraire. Expliquez-vous.
—Si je reviens, peut-être n'aurai-je pas la force de ne pas vous aimer, et cela vous fâchera.
—Pourquoi donc? Que vous êtes singulier! Mais devenez un ami de la maison, j'en serai contente.
—Mais je ne pourrai pas vous aimer comme vous aime M. Hervart.
—Oh! cela, je ne crois pas que cela soit possible.
—Et vous ne m'aimerez pas non plus comme vous l'aimez.
Elle se mit à rire si naïvement que Léonor se dit qu'elle n'avait rien compris à ses insinuations. Cependant, il se trompait, et son rire en était la preuve. Elle avait ri précisément parce que l'idée lui était venue brusquement qu'un autre homme aurait pu jouer près d'elle le rôle de son Xavier. L'idée lui paraissait comique, et elle avait ri. Mais l'idée lui était venue, et c'était un grand point.
C'était un si grand point qu'à son tour elle regarda Léonor, et cette fois sans rire; mais aucune comparaison n'eut le temps de se faire dans son esprit, car, au même moment, elle dressa l'oreille et dit:
—Le voilà.
M. Hervart n'arriva qu'un bon moment plus tard, et Léonor se disait:
«Elle sent son amant comme un chien de chasse sent le gibier. L'amour est extraordinaire.»
Il réfléchissait, étonné d'avoir appris tant de choses en une demi-heure de promenade avec une jeune fille au cœur simple.
Rose regardait de tous ses yeux dans la direction d'où lui était venu le bruit de feuilles remuées. Léonor se baissa derrière elle et baisa la traîne de sa robe.
X.
Pendant le temps qu'il avait passé seul, M. Hervart avait fait tout son possible pour prendre une décision, comme il se l'était promis, mais les décisions, capricieuses mouches, avaient joué autour de sa tête et ne s'étaient pas laissé prendre. Il s'en fut, en somme, ni surpris, ni contrarié.
«Rose, se dit-il enfin, fera ce que je voudrai.»
Cette certitude lui suffit. Le jour où il aurait une volonté, Rose acquiescerait.
«Mais pourvu que ma volonté soit conforme à la sienne, cela est évident. Or, la volonté de Rose est de devenir Mme Hervart. Elle m'aime, cette petite....»
Il se complut dans cette idée, mais, l'instant d'après, elle l'effrayait. Il se sentait prisonnier. Cent fois, il se répétait.
«Il faut en finir. Ce soir, demain matin au plus tard, je parlerai à des Boys.... Il se moquera de moi.... Eh bien, voilà tout.... Ensuite, il sera bien obligé de céder. Ma volonté, celle de Rose.... Je l'enlèverai, je l'emmènerai à Paris.... Est-ce donc ma première aventure? Si c'est la dernière, au moins, elle sera belle.»
Alors, il entrevit les péripéties de cette entreprise romanesque. Naturellement, il louerait un compartiment afin de s'assurer une solitude propice. Ce ne serait pas la nuit, mais le soir. Après un goûter amusant et d'émouvantes caresses, Rose s'endormirait sur son épaule et, de temps en temps, il presserait son corsage, baiserait ses paupières. Elle serait, en ce moment, à la fois sa femme et sa maîtresse, la femme qui se donne, mais que l'on ne prend pas encore, le beau fruit que l'on regarde longtemps et que l'on manie délicatement dans tous les sens avant d'y porter les dents ou le couteau. Oh! que Rose serait une créature d'amour agréable! Que sa curiosité serait docile! Quelle élève que cette maîtresse! Quelle pâte d'heureuse argile sous les mains du sculpteur! Un enlèvement? Pourquoi pas un voyage de noces? Non, pas d'enlèvement! Pas de sottises romantiques. Des Boys me donnera sa fille quand je voudrai....»
Mais soudain il eut une vision singulière: Il était sur le quai de la gare, à Caen, s'amusant à jeter d'indiscrets regards dans les voitures, et que vit-il? Rose et Léonor, blottis l'un contre l'autre, attachés bouche à bouche. Le train se remettait en marche, et il restait planté sur ses jambes à considérer la lanterne rouge qui fuyait dans la fumée....
Il se leva, plein de jalousie, il courut, puis ralentit le pas, épiant les paroles possibles, interrogeant le silence. Sans qu'il sut pourquoi, le rire de Rose, perçu à travers les feuilles, le rassura. Il vit Léonor se baisser, puis se relever en tenant à la main une fleurette rose.
---Sherardia Arvensis, dit-il, en prenant la fleur. Elle n'aurait pas dû pousser ici. Sa place est dans le champ, à côtè, Arvensis, comprenez-vous, Arvensis? Il y a des plantes qui s'égarent.
—Il sait tout, dit Rose, vous voyez.
Léonor, qui avait compris l'allusion, ne répondit rien. Il s'éloigna, feignant de continuer à s'intéresser à la végétation silvestre.
«Il a raison, cet homme. Si l'amour naissait en ce moment dans mon cœur, il prendrait bien mal son temps, il choisirait bien mal son terrain ... Aime-t-il comme il est aimé? Voilà ce que je voudrais savoir. Est-il capable de persévérance? Qui sait? Rose, peut-être qu'un jour tu pleureras dans mes bras?...»
Ils rentraient tous les trois, Léonor un peu en avant. M. Hervart se taisait, car ce qu'il avait à dire exigeait le mystère, et des paroles banales lui étaient impossibles. Rose ne s'apercevait pas du silence; elle-même ne songeait pas à parler. Elle était heureuse de marcher près de son ami. Parfois, d'un geste furtif, elle avançait la main et lui serrait un doigt M. Hervart laissait exprès pendre son bras gauche. Léonor ne se retourna pas une seule fois. Rose lui en sut gré. M. Hervart, qui s'était senti deviné, eût préféré une discrétion moins voulue, moins suspecte.
«Que sont venus faire ces architectes? se demandait-il. Tout cela semble arrangé par les des Boys en vue de caser leur fille. Reviendront-ils? Léonor reviendra. Et moi? Vais-je pouvoir rester?»
Ses perplexités recommençaient. Quand la main de Rose touchait la sienne, il se sentait son prisonnier, son esclave heureux. Dès que le contact s'éloignait, des idées le prenaient, de fuite, de liberté. Il avait envie d'appeler Léonor, de jeter Rose dans ses bras et de s'encourir à travers champs.
«Jamais aucun amour ne m'a troublé ainsi. Ah! c'est le mariage! Quelles complications! Ce Léonor, je le hais. Sans lui.... Sans lui? Est-il seul au monde? Si ce n'est pas moi qui la prends, ce sera un autre....»
Il se rapprocha brusquement de Rose et, d'un ton fou, il lui jeta dans l'oreille des mots rapides, tendres et violents:
—Rose, je vous aime, je vous désire de tout mon cœur, je vous veux!
Rose tressaillit, mais ces paroles répondaient si bien à sa propre pensée qu'elle ne fut surprise que de leur brusquerie. D'abord, elle rougit, puis un sourire d'une douceur heureuse éclaira sa figure où les yeux brillaient de vie et de désir.
Ils rejoignirent bientôt Lanfranc et M. des Boys, qui devisaient en buvant. Quelques instants après, les architectes montaient en voiture.
Léonor; au moment où le domestique lâcha le cheval, se retourna. Rose comprit que ce geste était pour elle: elle haussa très légèrement les épaules.
—Je vais faire un peu de peinture, dit M. des Boys.
—J'ai aperçu dans le haut du jardin un scarabée qui m'intéresse, dit M. Hervart.
—Je monte à ma chambre, dit Rose.
Cinq minutes plus tard, les deux amants se retrouvaient près du banc où M. Hervart avait médité en vain.
Sans dire une parole, Rose se laissa aller dans les bras de son ami. Sa tête penchée découvrait son cou. M. Hervart le baisa avec plus de passion que d'habitude. Sa bouche repoussait le col de la robe, cherchait à pénétrer vers l'épaule.
—Asseyons-nous, dit-elle enfin, quand elle eut bien joui des tièdes caresses de son ami. Et à son tour, lui prenant la tète, elle le couvrit de baisers, mais plutôt sur les yeux et sur les sourcils, sur le front. Désirant un contact plus tendre, il prit l'offensive, saisit la tête charmante qui ne résistait pas, atteignit les lèvres et, après une légère résistance, en fit la conquête. Il y avait toujours une petite lutte pour en venir à ce point si doux, quand ils étaient assis: car souvent, pendant qu'ils se promenaient, elle lui avait tendu ses lèvres, avec franchise.
Sur le banc, c'était plus grave, parce que c'était plus lent, et aussi parce que le baiser irradiait plus à son aise dans toutes les parties de son corps moins défendu.
—Non, Xavier, non!
Mais elle laissait faire. Pour la première fois, M. Hervart, ayant réussi à dégrafer le corsage, passait sa main sous l'étoffe et atteignait la chair douce d'un sein éperdu de peur et de bonheur. Jusqu'alors il n'avait pressé la poitrine de son amie que sur la robe. C'était doux, mais équivoque. La franchise de la chair donnait des sensations bien plus naturelles, si naturelles que Rose, après le premier émoi, se laissa aller sans remords aux émotions de cette nouvelle caresse. La main qui enclavait son jeune sein et en écrasait doucement la pointe raidie se glissa vers l'aisselle, et l'attouchement plus charnel encore, sans doute par similitude, acheva d'attendrir la sensibilité bienveillante de la jeune fille. Sa bouche mouillée se laissait manger comme un fruit très mûr; quand la morsure tardait, elle la provoquait câlinement. Un double sursaut arrêta enfin le double festin, et il n'y eut plus, assis l'un près de l'autre, que deux amants à la fois heureux et mal satisfaits. L'un se demandait si l'amour n'avait pas de plus complètes fêtes, et l'autre se disait: quel dommage d'être un honnête homme!
M. Hervart se croyait en ce moment très réservé. Plus tard, revenu à tout son sang-froid, il éprouverait sans doute quelques scrupules, car il était délicat et sujet à la migraine à la suite des plaisirs indécis. Sur l'heure, il s'enorgueillissait de la domination, au moins partielle, qu'il savait, aux moments scabreux, exercer sur ses centres nerveux inférieurs, par l'intermédiaire d'un cerveau bien construit et en bonne paie.
«Cela vaut encore mieux, après tout, se disait-il, que des rêves digitaux. La langueur qu'elle a ressentie sous mes baisers et mes chastes caresses, ne l'eût-elle pas trouvée, ce soir, dans la solitude d'un demi-sommeil? Le plaisir fut menu, mais il fut partagé. Il n'y avait que quelques petites cerises rouges à la branche que nous avons cueillie, mais nous le savons mangées ensemble, fraternellement. L'amour est de la fraternité spirituelle et corporelle. D'ailleurs, elle est ma femme....»
—Tu aimes ton mari, ma petite Rose?
—Oh! oui!
Elle se réveilla pour lancer un oui énergique.
M. Hervart n'avait plus aucune indécision. Il commença presque aussitôt d'ailleurs à donner à ses pensées un autre cours. Il désira manger et Rose acquiesça. Comme elle tardait à se lever, il voulut la prendre dans ses bras, mais ses bras, amollis, furent inégaux au léger fardeau. M. Hervart sentit, de plus, que ses jambes n'avaient pas une très grande solidité. Il aurait voulu à la fois manger et se coucher dans l'herbe. Il se laissa retomber sur le banc.
—Vous avez l'air fatigué, dit Rose, qui inventait toutes les tendresses. Restez, je vais apporter du vin et des gâteaux.
Mais il refusa, et ils rentrèrent tons les deux.
Quand il fut regaillardi par quelque xérès et quelques brioches, M. Hervart souhaita de la musique. Rose, quoique inexperte, berça son ami d'autant de mélodies qu'il le désira. Elle se prit même à chanter. C'étaient des romances.
«Les joies d'un jeune ménage, se disait-il, en somnolant un peu. Un tableau de Greuze. Il y manque un petit chien griffon et quelque paterne vieillard qui, par la fenêtre, à ce spectacle ravissant, verse quelques douces larmes «que lui inspire le souvenir». Hé! Je me raille, donc je ne suis pas si démoli qu'on le dirait. Pas si prisonnier, non plus....»
—Allez voir mon père, dit Rose, en laissant un couplet à moitié chemin. J'irai vous rejoindre.
Et elle reprit sa musique.
«De plus en plus conjugal, car je vais obéir, après avoir été, naturellement, l'embrasser dans le cou. Chère petite, elle s'attend à la surprise, elle en frissonne déjà.»
Tout se passa comme l'avait prédit M. Hervart, mais il y eut quelque chose de plus. Rose se retourna et dit, après avoir tendu ses lèvres:
—Allez, mon chéri, et surtout admirez beaucoup sa peinture, encore plus aujourd'hui qu'hier.
—Oui, mon amour.
«Que c'est charmant! se disait-il, en frappant à la porte de l'atelier. Délicieuses complicités familiales! Vais-je pouvoir jouer longtemps ce rôle? Si je déclarais mes intentions à mon vénérable ami? Evidemment, il n'y a plus à hésiter. Allons!»
Ils parlèrent de sainte Clotilde. M. Hervart vanta tout à la fois la science historique et la science picturale du maître de Robinvast, et à chaque mot qu'il prononçait il avait envie d'aiguiller la conversation sur les vertus conjugales de cette honorable reine. Puis cette envie lui passa.
L'heure vint du dîner. Ensuite, comme toujours, on joua au whist. M. Hervart ensuite se coucha avec plaisir, et, las de baisers et las de pensées, s'endormit dans le contentement des fatigues heureuses.
«Il faudrait cependant, se dit-il le lendemain matin, sitôt son réveil, qui fut tardif, que j'avertisse Rose des projets de sa mère. On pourrait la faire tomber dans quelque piège.»
Il en trouva bientôt l'occasion. Le matin, leurs baisers étaient plus réservés, encore somnolents. Ils baguenaudaient. Quelquefois M. Hervart étudiait sérieusement une bestiole rare. Rose brodait avec conviction. Ils n'entraient pas toujours dans le bois, à cause de la rosée, restant aux alentours de la maison. C'était l'heure où M. Hervart se trouvait particulièrement lucide. Alors il discourait sur mille choses et Rose l'écoutait sans oser l'interrompre, même quand elle ne comprenait pas. Elle jouissait du son de sa voix bien plus que du sens de ses paroles.
Rose apprit sans étonnement les projets de sa mère. Elle avoua du reste qu'elle avait cru découvrir dans l'attitude de M. Varin des intentions assez précises. Il fut donc convenu que le jour même, pour prévenir les événements, M. Hervart ferait sa demande. Rose parlait sur un ton si résolu et son discours était si lyrique que M. des Boys sentait se fondre toutes ses absurdes hésitations. Elle connaissait la fortune de ses parents, et elle en dit le chiffre, très simplement, en personne pratique. M. des Boys détenait soixante mille livres de rente et n'en dépensait guère que la moitié, pensait-elle. L'autre moitié, il en donnerait volontiers sans doute la plus grande part à sa fille unique. Comme elle avait également, quoique avec moins de certitude, évalué la fortune de M. Hervart et ses émoluments, elle conclut, avec fermeté:
—Nous aurons de trente à quarante mille francs de rente.
M. Hervart refit l'évaluation avec les données qui lui étaient personnellement connues, et la trouva juste. Son admiration pour Rose s'en accrut.
«Elle a toutes les vertus: l'aptitude à l'amour et le sens domestique; de l'intelligence et pas d'instruction; de la santé et pas une beauté éclatante. Enfin elle m'adore et je l'aime.»
Dès les premières insinuations de son ami, M. des Boys sourit et dit:
—Je m'en doutais. Ma fille n'a reçu qu'une éducation vague. Sa mère est incapable. Moi, je n'aime que l'art. Elle a besoin d'un mari sérieux, c'est-à-dire pas de la première jeunesse. Si elle veut de loi, prends-la. Je vais l'interroger.
M. Hervart fut sur le point de dire: c'est inutile. Mais il eut le bonheur de se retenir et M. des Boys interrogea sa fille.