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Un cœur virginal

Chapter 18: XIII
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About This Book

The narrative examines a young woman's awakening through close observation of her moods, bodily instincts, and social surroundings. Set in a decaying manor and its tangled grounds, it alternates scenes of natural history and domestic life as an acutely observant older friend studies both insects and the girl's changing behavior. The girl oscillates between playfulness, shyness, and sudden coldness while her parents adore and fear her; the text probes physical desire, innocence, and the uncertain boundary between curiosity and maturity, often using metaphors from animal mating and botanical detail to illuminate emotional shifts.

—Je veux bien, dit-elle.

M. des Boys revint.

—Elle a dit: Je veux bien. Elle l'a dit sans enthousiasme, mais elle l'a dit. Maintenant arrangez-vous. Je vais faire un peu de peinture.

M. Hervart admira Rose encore davantage, pour sa réponse astucieuse.

Comme il revenait vers elle, la jeune fille l'attendait debout, sérieuse et à peine souriante, mais la figure très belle d'une profonde émotion contenue à grand'peine. Elle tendit sa main, puis son front, et comme M. Hervart l'altérait dans ses bras, elle pleura.


XI.

Léonor, cependant, avait reçu une blessure qu'il supportait avec impatience. Il pensait à Rose cent fois par jour. Il n'était pas amoureux de la femme, il était amoureux de son amour. Il la revoyait telle qu'elle lui était apparue dans le bois de Robinvast, tout son désir, toute sa volonté, tout son corps innocemment tendus vers M. Hervart, et il n'éprouvait pas de jalousie; il admirait, au contraire, la force ingénue d'une tendresse aussi confiante et aussi puissante. D'avoir pu se faire aimer ainsi, M. Hervart lui inspirait un respect presque superstitieux; il l'aurait volontiers servi dans son amour.

«Je voudrais le connaître, se disait-il naïvement, je lui demanderais des conseils, des leçons. Je le supplierais de me dévoiler son secret.»

Il rêvait pendant des heures sur ce thème: Etre aimé ainsi. Les plus intelligents, en ces matières, deviennent facilement puérils. Le moi est un mur qui borne la vue et qui se dresse d'autant plus haut que l'homme est plus grand. Il y a cependant un certain degré de grandeur, à partir duquel l'homme peut toujours regarder par-dessus le mur de son égoïsme; mais cela est très rare. Léonor n'était pas un homme rare; c'était seulement un homme un peu au delà de l'ordinaire, capable d'originalité à la fois et d'expérience, habile en son métier, apte aux idées générales, tantôt raffiné et tantôt grossier, plutôt paysan qu'homme du monde, solitaire, d'aspect froid, plein de contradictions, ironique ou naïf, selon les moments, tourmenté d'images génésiques et d'idées sentimentales.

Il n'était pas de ceux dont un amour naissant, même un amour de tête, abolit les sens. Plus il rêvait à Rose et plus ses nerfs se tendaient. Son désir n'allait pas vers elle: il se surprit un soir à guetter la femme du garde de Barnavast, qui montrait ses jambes en se penchant sur le puits. Cela lui fit un peu honte, car cette grosse normande, jeune et fraîche, n'avait sans doute qu'une propreté de paysanne, tout extérieure, et il n'admettait la femme qu'à l'état de nymphe qui sort de l'eau, comme les compagnes de Diane.

Il s'aperçut d'ailleurs que Lanfranc, mais très sérieusement, cajolait cette commère. Certain de lui faire plaisir en s'éloignant pendant quelques jours, il se fit conduire à Valognes et prit le train pour Paris.

Léonor, sans prétendre à des conquêtes, aurait voulu des sortes d'aventures. Il souhaitait une de ces femmes qu'un mari imprévoyant, avare ou pauvre, prive des joies delà toilette élégante, ou qui, parées des prodigalités d'un amant, rêvent de donner pour rien ce qu'elles vendent pourtant de bon cœur. Il avait connu ces bonnes grâces équivoques, au temps qu'il habitait Paris. Il avait même enchanté pendant dix-huit mois une petite actrice fort agréable qui rentrait à merveille dans la seconde catégorie, et il se souvenait d'avoir dupé une jeune bourgeoise très jolie et très pauvre qui se donna à lui, parce qu'il s'était fait passer pour un riche gentilhomme. Sa maîtresse du moment était Mme de la Mésangerie, une beauté du pays, mais il ne l'avait jamais possédée que sur l'herbe ou en chemin de fer. Quand il souhaitait des amours moins vêtues, il allait à Paris.

Quel Grand Seigneur régna jamais sur un tel harem? Paris, les cafés, les concerts, les théâtres, les gares, les grands magasins, les jardins et les bois! Les femmes appartiennent à qui les prend, aucune ne s'appartient à elle-même. Aucune ne sort libre de chez elle, qui soit sure de n'y point rentrer esclave. Léonor n'avait pas d'illusions sur les résultats de sa quête sensuelle. Il savait fort bien qu'il ne capterait que des esclaves volontaires, esclaves de métier, esclaves de naissance. Mais la chasse, si le gibier venait gracieusement s'offrir au chasseur, aurait encore son attrait, celui du choix: le jeu serait de mettre la main sur la perdrix grasse.

«Non, se disait-il, en descendant l'avenue de l'Opéra, cette petite fille de Robinvast ne m'obsédera pas ainsi, heure par heure. N'importe quelle chair de femme, pourvu qu'elle agrée à mes sens, me délivrera de cette sotte vision. Y a-t-il de l'amour sans désir charnel? Cela serait contraire à la vérité physiologique. Si j'aime Rose, c'est que je la désire.... Si je la désire, c'est que j'ai des besoins physiques. Ces besoins rassasiés, je ne désirerai plus aucune femme, et je ne penserai plus à cette péronnelle. Qu'Hervart en fasse son plaisir, cela me sera parfaitement égal et, après tout, les satisfactions qu'il en tirera seront-elles si différentes de celles qu'une inconnue va me verser, avec tant de bonne volonté? Quelques minauderies: est-ce un piment? La sensation d'une victoire: la grâce vaut mieux. Trouverai-je la grâce? Hélas! non. Mais en y mettant le prix., on a des imitations parfaites. Ah! que ne suis-je à Barnavast, à jauger des cubes de maçonnerie, avec l'entrevision des cuisses maflues de Placide Gérard? Maintenant, je sais ce qui va arriver.... Le sait-on jamais? Il n'est qu'onze heures du matin et j'ai huit jours devant moi.»

Il entra, poursuivant sa flânerie et ses réflexions, aux magasins du Louvre. La province et l'étranger y promenaient leurs exigences et leurs étonnements. On y entendait toutes les manières de mal prononcer la langue française. C'était une exposition de linguistique provinciale. Il s'engagea sur des trottoirs roulants et grimpants, il longea des files de poêles et de lampes, il redescendit, traversa un océan de porcelaines, il remonta, trouva des cuirs, des fouets et des lanternes, tomba dans des ascenseurs, fut happé encore une fois par des toiles sans fin, et après avoir erré assez longtemps parmi des ceintures en cuir blanc, des jarretières et des parapluies, il se trouva face à face avec Mme de La Mésangerie, qui rougit.

«Est-ce de bonheur?»

C'était peut-être de bonheur, car elle lui dit très vite:

—Je suis seule. Mon mari vient de repartir.

J'allais vous télégraphier.

Puis plus bas:

—Te voilà! Je ne te demande pas comment, cela se fait.... En profitons-nous?

—Il me semble que je te cherchais, sans le savoir....

—J'ai deux jours, dit-elle, au moins deux jours.

Alors, ils sortirent, en faisant leurs plans. Ils furent simples.

—Allons, dit-elle, nous cloîtrer pendant deux jours à Fontainebleau.

—Non, à Compiègne, c'est un meilleur désert.

Elle voulut partir aussitôt. Sa pruderie provinciale semblait s'être envolée soudain. Ce n'était plus la calme maîtresse qui n'avait jamais cédé qu'à des prières passionnées. La femme au cœur hautain se transformait en amoureuse tendre et un peu folle. Le tutoiement, même aux moments d'abandon extrême, était très rare dans sa bouche.

Léonor, en organisant rapidement une valise, se sentait heureux, quoique toujours très surpris. Il se promit cependant de ne faire aucune question équivoque. La femme qu'il cherchait, et qu'il n'aurait pas trouvée, venait de tomber dans ses bras. Et cette femme, il la connaissait, il l'aimait, quoique sans passion, il avait puisé en elle des voluptés furtives, mais délicieuses; elle lui inspirait, enfin, une vive curiosité: il trembla à l'idée qu'il allait la déshabiller, jouir de son esthétique secrète et naturelle.

«Est-elle aussi belle qu'elle est élégante? Si j'allais trouver une vachère sous la robe de la grande dame? Et puis, l'amour nu engage à des jeux délicats....»

Il se souvint d'avoir respiré sur ses vêtements un parfum de bon augure.

Moins d'une heure après leur rencontre, ils se retrouvaient au buffet de la gare du Nord. Us eurent le temps de déjeuner vite, puis le train les emporta.

—Je suis toute étourdie, fit-elle, en baisant à son tour les mains de Léonor. Quelle histoire! Mais, ma parole, c'est moi qui me suis jetée à votre tête!

—Je me suis si souvent jeté à vos genoux!

—Eh bien, je cède à une ancienne prière, voilà,—et à mon désir, enfant, car je t'aime.... Je n'ai pas fait souvent ce que vous auriez voulu? Eh! crois-tu que je n'avais pas la même volonté que toi? Une femme est si peu libre, surtout en province! Combien y en a-t-il qui oseraient faire ce que j'ai fait, le peu que j'ai fait? S'égarer à la chasse, c'était bon une fois.... Que j'ai eu peur, quand tu es monté à contrevoie dans mon compartiment, un soir, à Condé!... Oui, comptez, une fois, deux fois.... Et dans ma chambre, que je fus obligée de raconter à Germaine que j'avais défait mon lit pour chercher mon chapelet.... N'est-ce pas toi qui es mon chapelet, monstre?... Cela fait trois.... Non, ne comptons pas la voiture, cela fut trop malheureux ... Mais je ne me suis jamais refusée à toi dans le haut du jardin?... Il fallait venir plus souvent.... J'y ai passé bien des après-midi à rêver à toi, méchant.... Tiens, tu me rends sans pudeur! Je suis contente!»

Et elle prit la tête de Léonor qu'elle pétrissait à pleines mains, qu'elle baisait au hasard. Léonor l'avait souvent vue embrasser ainsi son petit garçon ou son petit chien.

Hortense avait trente ans. Elle devait son nom à des sentiments bonapartistes qui avaient survécu quelques années, dans sa famille, aux événements de 1870. On y avait également conservé, jusque vers 1895, des habitudes élégantes d'esprit et de mœurs. Son père, M. d'Urville, avait été l'un des acteurs des comédies d'Octave Feuillet, en ce même Compiègne où ils arrivaient. Elle avait lu, à l'âge où les jeunes filles oublient qu'il y a des poupées, les œuvres complètes de cet homme timide et passionné; sa mère ne lui défendait pas de feuilleter la Vie Parisienne, où son heureuse frivolité n'avait jamais rien vu de dangereux pour une jeune fille bien élevée. Aussi, quand elle se maria, Hortense savait que si le mariage est un jardin entouré d'un mur, il y a des échelles pour passer par-dessus ce mur et elle ne considéra dans son mari que le rang, la fortune, les convenances. Son premier amant avait été un jeune officier, avec qui, comme avec Léonor, elle s'égara à la chasse; seulement, c'était une chasse à courre; Léonor n'avait participé qu'à une chasse ordinaire, M. de La Mésangerie, vu les malheurs présents, ayant rompu sa meute. Ces amours furent des plus fugitives. Elle accueillit ensuite M. de La Cloche, député un instant célèbre; mais M. de La Cloche vota mal, et M. de La Mésangerie lui ferma sa maison, malgré sa femme, qui cacha sous des raisons politiques un désespoir réel, quoique momentané. Enfin, M. Léonor Varin, ayant séjourné à La Mésangerie pour surveiller des réparations assez délicates, car le château était un beau type du Louis XIII campagnard, Hortense avait trouvé dans ce jeune homme froid, et cependant romanesque autant que sensuel, un amour plus durable qui augmentait beaucoup son bonheur. Sous une réserve très sagement calculée, elle adorait Léonor, qui s'était toujours montré obéissant, respectueux, adroit et tendre. Elle sentait bien que les furtives joies qu'elle pouvait lui donner, sans se compromettre, ne satisfaisaient point tout à fait son amant. Elle aussi, en qui s'éveillait la sensualité avide de la trentaine, souhaitait des ébats moins rapides et plus compliqués. Les baisers de Léonor et ses chuchotements avaient peu à peu dessiné dans son imagination des images qu'elle voulait voir en vie. Que de fois n'avait-elle pas pensé à une fugue! Deux jours à Paris! Et ces deux jours, voici que son mari lui-même les lui donnait!

En disant «Je suis contente!», elle s'avouait un bonheur auquel il lui semblait encore impossible de croire tout à fait. Elle se pressa contre Léonor:

«Est-ce vrai? Nous voilà donc tous les deux seuls et libres?»

Plus bas, elle ajouta, cependant que sa gorge se soulevait en vagues précipitées:

—Comme je vais être à toi, bien à toi, enfin!

—Toute, toute? demanda Léonor en touchant sa bouche de sa bouche.

—Je t'appartiens.

Alors, elle eut la sagesse de se reculer, et elle demanda, en s'approchant de la portière:

—Où sommes-nous?

—Nous approchons de notre bonheur, dit Léonor.

Après l'Oise, calme et douce, ce furent les premières maisons de Compiègne, et bientôt l'arrêt. Ils étaient émus.

Elle ne voulut pas aller à l'hôtel de la Cloche. Une voiture les eut vite conduits à la Corne-de-Cerf. Léonor la congédiait, mais Hortense, plus sage encore que son amant, la retenait pour courir la forêt. Elle fut impitoyable et, tout en riant d'un rire passionné, elle ajusta sa toilette et redescendit.

Ils passèrent, sans le voir, devant l'hôtel-de-ville, élégant coffret de pierre, puis, longeant le Grand Parc, arrivèrent, par le carrefour du Renard, aux monts du Tremble, où des chênes et des châtaigniers émergent, tels des voitures de navires, au-dessus du vert océan des fougères. Ils descendirent de voiture et voulurent se perdre un instant dans cette mer aux odeurs amères. La robe blanche de la jeune femme et ses cheveux blonds y laissaient, à mesure qu'elle fuyait, un sillage lumineux, car elle fuyait, faunesse rieuse, devant le rire rauque du faune.

—Il était temps, dit-elle, quand la voiture les reprit pour les mener aux Beaux-Monts.

—Il était temps?

—Oui, reprit-elle, malicieuse, j'étais ivre.... Un peu de plus et je me serais couchée dans la mer des fougères, pour attendre mon destin.... Mais il ne fallait pas.... Non, pas aujourd'hui.... Nous y reviendrons. Veux-tu? Nous y reviendrons tous les ans.... Ah! il faut bien de la vertu pour résister aux conseils de la forêt!

—La vertu, dit Léonor, c'est de savoir différer son plaisir ou son bonheur.... Je voudrais te voir nue dans cette mer odorante, nymphe, dryade ou sirène....

—Le veux-tu?... Tu me rends folle....

Gravir la pente des Beaux-Monts apaisa leurs nerfs. La voiture, venue par la route circulaire, les attendait au sommet. Ils contemplèrent un instant des lointains que cendrait la brume.

Ils se laissèrent ramener par le vivier Frère Robert, la route des Brioleurs et la route de Soissons; ils ne regardaient plus rien et, l'air devenant frais, ils se serraient un peu l'un contre l'autre, les mains unies.

Léonor comptait les singuliers hasards qui, en si peu de jours, l'avaient transporté de Barnavast dans la forêt de Compiègne et du métier d'architecte à celui d'amant. Malgré que cela lui parût absurde et presque indélicat, il se mit, dans la voiture où il serrait la main crispée de sa maîtresse, à songer à sa promenade avec Rose.

«Rose, voilà la cause, mon âme.» C'est elle qui m'a mené ici, et non toi, pauvre amie qui rêves à mon côté. C'est elle qui m'a donné faim des baisers que je te réserve et que toute autre femme eût reçus à ta place.... Oui, presse ma main, tu le peux, car je crois bien que je t'aime, en vérité. Je t'aime plus que le hasard, je t'aime plus que celle que je cherchais, puisque tu es celle que j'ai trouvée. Et puis l'odeur de ton âme parfumera tes caresses, n'est-ce pas? Et puis tu seras égoïste? Tu courras éperdue après ton plaisir et tu ne guetteras pas dans le frémissement de mes muscles la venue de l'onde électrique?

En amour, l'égoïsme est un hommage; c'est aussi une marque de confiance.»

Le moment arriva. Le silence tombait avec la nuit. Léonor, comme il se l'était promis, déshabilla lui-même sa maîtresse, pièce à pièce. Elle essayait de cacher son trouble sous un sourire impudent.

—Faut-il être une statue pour le plaire? Suis-je une statue?

—Ta beauté m'enchanterait, dit-il, même si ce n'était pas toi. Marbre, es-tu marbre?

—Tu sais bien que non, dit-elle.

Elle se remémorait, quoique bien mal à propos, les pudeurs de son mari, ses venues discrètes dans la chambre conjugale, la timidité de ses caresses, la décence de ses propos, et la soudaine attaque succédant à des jeux fraternels. Longtemps, elle avait cru que l'amour ne différait des tendresses familiales que par une conclusion plus vive. M. de La Mésangerie lui avait expliqué que la formalité finale était nécessaire à la procréation des enfants. «Le bon Dieu, ajoutait-il, l'a ainsi établi, et il faut bénir sa divine providence.» Il semblait d'ailleurs regretter l'obligation d'en arriver là et soit bêtise naturelle ou acquise, soit hypocrisie, il entretenait sa femme dans le mépris des plaisirs charnels. «Ils sont, disait-il encore, un moyen et non un but.» Selon ces principes, il l'avait sevrée dès que sa première grossesse fut probable. M. de La Mésangerie était très pieux et se vantait d'une religion très éclairée et très méthodique.

«Voilà donc, se disait-elle, en tordant ses cheveux, comment on dresse une femme pour l'adultère.»

Elle s'admira devant la glace, sous prétexte de planter une épingle dans son chignon, et elle disait en même temps, au risque de froisser son amant, qui n'en devait pas douter:

—Toi seul m'auras vue ainsi, toi et moi.

Commencée de si bonne heure, la nuit leur permit d'épuiser presque tous leurs désirs. Les imaginations d'Hortense furent satisfaites. Elle accueillit tous les caprices de son compagnon de jeu et se laissa instruire avec délices dans tous les mystères. Quand Léonor, vaincu par tant de victoires, s'endormit, elle s'agenouilla près de ce corps adoré, et il lui venait aux lèvres des paroles pieuses: elle avait enfin trouvé le dieu vivant.

Ils avaient deux jours. Ils décidèrent d'achever à Paris les heures dernières et ils revinrent s'enfermer dans un hôtel de la rue de Rivoli. Hortense était inlassable. Elle inventait. Elle étonna Léonor, qui avait pourtant l'imagination luxurieuse.

—Comment ferons-nous pour retrouver cela? demandait-elle.

L'idée leur sourit d'une petite maison louée à Carentan. Mme de La Mésangerie aurait toujours le prétexte d'aller voir sa mère à Carquebut; son mari ne l'y accompagnait qu'une fois par an.

—Oui, dit Léonor, entre deux trains, puis un train que l'on manque. Deux heures. On fait bien des choses en deux heures.

—Les amants apprennent l'art d'employer les minutes.

Hortense croyait commencer une nouvelle vie, sa véritable vie. Elle voulut aussitôt consulter les horaires, et elle fit des combinaisons. Puis elle jeta le livret, en disant:

—Bah! Il serait bien plus simple de divorcer!

—La vertu de votre mari s'y oppose, chère amie.

Elle n'insista pas. Pourtant, en ce moment, elle eût abandonné tout, famille, enfants, maison, fortune, honneur, pour suivre Léonor et devenir la femme d'un petit architecte à l'avenir encore incertain. Etre la nièce de Lanfranc, dont la mère vendait des gâteaux aux enfants sur la place Notre-Dame, à Saint-Lô! Elle lui en avait acheté, quand elle avait dix ans. Son instinct aristocratique se révoltait, mais elle regarda Léonor et songea que des demi-dieux étaient nés de paysannes de l'Attique. Elle poursuivait son idée.

—Votre mère devait être très belle?

—Qui vous a dit cela? C'est vrai.

Elle voulut gagner la gare toute seule, partir seule.

—Quand te verrai-je? Tu ne vas pas rester à Paris?

—Non.

Léonor tint parole. Il vit Hortense monter en voiture, les yeux rouges, et, une heure plus tard, il partait à son tour.


XII

Alanguie, repue de cette fatigue qui est un bienfait pour les membres et une joie pour le cerveau allégé, Hortense songeait. Il ne lui déplaisait pas de rentrer chez elle. Le voyage, quel meilleur prétexte aux migraines qui exigent l'ombre et le silence, aux longs repos du matin, aux siestes?

«Il faut peut-être cuver l'amour, comme les ivrognes disent qu'il faut cuver son vin. Mais quel vilain parallèle! Je vais délicieusement rêver. Ami, je n'ai qu'à fermer les yeux pour te revoir, heureux de mon bonheur, et sentir sur mon corps la promenade charmante de tes caresses.... Dis, es-tu content de moi? Me veux-tu encore? Veux-tu quelque chose de plus? Comment faut-il faire pour être encore plus ta maîtresse! Oui, je sais, je n'aurais pas dû partir, j'aurais dû rester près de toi, à tes ordres, oublier tout ce qui n'est pas toi.... Il fallait courir, il fallait me rejoindre, me retenir, m'enfermer! Ecoute, j'irai te voir toutes les semaines. Oh! comme je vais mentir avec volupté! Que je vais avoir de plaisir à regarder en face M. de La Mésangerie, pendant qu'il lira autour de mes yeux l'innocente lassitude de la voyageuse! Mes enfants? Eh bien ne sont-ils pas destinés à vivre ma vie? De quelle Hortense seras-tu le Léonor, Pierre aux grands yeux, toi qui me ressembles? Et toi, ma petite Anne, ta mère t'aimera-t-elle moins, parce qu'elle est heureuse? Que ton mari soit ton amant, voilà ce que je désire....»

Le délire sensuel envahissait toute sa vie. Elle ne se souvenait presque plus des événements qui avaient précédé le voyage à Compiègne. Elle passa plus d'une heure à se demander s'il y avait aux environs de Saint-Lô, ou dans la forêt de Cerisy, des océans de fougères. Elle n'en voyait pas. Elle chercherait....

M. de La Mésangerie, qui l'attendait à la gare, lui trouva l'air fatigué. Elle n'était pas fatiguée, elle était hallucinée. Cependant, elle eut assez de présence d'esprit pour reprocher à son mari de l'avoir laissée. Ainsi, l'ameublement qu'ils avaient presque choisi, elle n'avait osé le retenir, elle avait passé au Louvre deux journées d'indécision, à lasser tout le monde et elle-même.

—Vous y retournerez seul. Ce sera votre punition.

M. de La Mésangerie fut flatté. Mais il y avait un autre malheur: les babioles pour les enfants avaient été oubliées. Hortense eut quelque honte de l'avouer; elle eut aussi du regret d'une telle distraction.

«Je suis amante, mais je suis mère aussi.»

Elle eut, pour la première fois, l'idée d'un conflit possible entre deux tendances de son cœur. Une course dans la ville répara la faute. Elle en profita pour envoyer une carte postale à Barnavast. Ensuite, elle s'adonna avec un certain plaisir à retrouver ses paysages familiers: ils n'étaient pas aussi différents qu'elle aurait cru.

Léonor revenait sans idées lyriques, mais néanmoins très satisfait.

«J'ai une maîtresse et telle que je la voulais. Libertinage et sentiment. Ce mélange donne une odeur aiguë. Mais je ne la croyais pas capable de tant de liberté corporelle. Jamais elle n'aurait osé cela dans son milieu. Les êtres ne deviennent eux-mêmes que hors de leur milieu natal. Alors ils crèvent ou bien ils se développent selon leur logique physiologique. Les Bretonnes, dont Paris fait parfois de si agréables petites guenippes, sont, à l'ombre de leur clocher, de rêveuses prudes. Hortense est, comme on l'a dit de Marion, «naturellement lascive»: elle aurait pu mourir sans connaître l'art d'exercer avec fruit ce tempérament précieux. Elle semblait si gauche et si honteuse, quand elle se laissait aller dans nos premières rencontres!... Elle m'aime. Mais ne va-t-elle pas m'aimer trop? Quitter son mari! Non, qu'elle reste mon secret.»

Il était de fort bonne humeur, s'intéressant aux arbres, aux rivières et aux maisons. La monotonie des champs de pommiers et de bœufs ne l'ennuyait nullement. N'ayant rien à désirer, il jouissait de vivre.

Il s'arrêta à Carentan, pour chercher la maison où cacher un lit, ne la trouva pas, mais découvrit une chambre meublée assez convenable. Le patron d'un caboteur anglais l'habitait parfois, mais on serait heureux d'avoir un locataire plus sobre. Tout sentait le whisky. Il s'en accommoda, fit nettoyer, paya très bien et ne cacha rien de ses intentions. «Oh! répondit-on, l'autre y en amenait aussi. Pourvu qu'on ne fasse pas de bruit!»

«En, songeait-il, voilà donc ce qu'elle sera pour ces gens. Elle en sera....»

Il partit, alla errer le long de la mer à Grandcamp, sans penser à rien qu'aux petites sensations du moment, qu'il voulait agréables. Il n'était pas de ceux qui se plaignent que les plages soient bordées de maisons, qu'il y ait des salles où se réfugier en cas de pluie ou de vent, des boissons pour faire fondre le sel dans la gorge, des nourritures, des lits et le mouvement d'une humanité médiocre, mais parfois curieuse. Ces petits garçons qui vont devenir de grossiers mâles, ces fillettes destinées à faire de prétentieuses demoiselles et de riches bourgeoises, quelle jolie et délicate animalité! C'est bien plus amusant que les petits chiens ou que les chatons. Il avait souvent réfléchi au mystère de l'intelligence chez les enfants. Comment se fait-il que ces subtils êtres se transforment si vite en imbéciles? Pourquoi la fleur de ces plantes gracieuses et fines est-elle la sottise?

«Mais n'en est-il pas de même chez les animaux, et surtout chez les animaux les plus voisins de notre physiologie? Les grands singes, si intelligents dans leur jeunesse, deviennent, dès qu'ils sont pubères, idiots et cruels. Il y a là un cap qu'ils n'ont jamais doublé. Quelques hommes y réussissent; leur intelligence échappe au naufrage et ils voguent libres et souriants sur la mer apaisée. Le sperme est une absinthe dont les forts seuls peuvent supporter la violence; elle empoisonne le sang du commun des hommes. Mais il faudrait un autre mot et un autre principe, car les femmes succombent plus sûrement encore à cette crise. Celles qui ont été intelligentes dans leur jeunesse le redeviennent presque toujours, passé l'âge critique. Chez les deux sexes, il y a deux crises successives: la crise sexuelle et la crise sensuelle. La première vient à dates fixes pour les individus d'une même race, d'un même milieu. La seconde coïncide généralement avec l'achèvement complet de la croissance, avec l'état de perfection physiologique. Parfois, quand commence le déclin, une troisième crise se manifeste, qui ressemble à la première en ce qu'elle comporte presque toujours un état sentimental. Hervart subit en ce moment cette crise, j'en suis presque certain; Hortense et moi-même, nous en sommes à la seconde; Rose éprouve la première.»

Léonor, comme beaucoup de ses contemporains, dédaignait son métier. Architecte, il souhaitait d'écrire des études où montrer que la physiologie est la base de toutes les manifestations dites psychiques. Les actes appelés vertueux ou vicieux, il les voyait nécessités par l'état des organes, par la disposition du système nerveux. Rien ne l'inclinait à rire comme la prétention des femmes frigides à se faire un mérite de leur chasteté, et il s'étonnait, après tant de constats scientifiques, de l'obstination des hommes à considérer comme volontaires ou involontaires les explosions de l'organisme. L'influence de la conscience sur la conduite des hommes lui semblait nulle. Il démontrait cela chez lui à un de ses amis, professeur ecclésiastique, au moyen d'une horloge à poids qui ornait son cabinet. «Ce que vous appelez la conscience, disait-il, c'est le poids qui règle la sonnerie. Mais je puis l'enlever et l'horloge continue de marquer les heures qu'elle ne sonne plus.» Cet ami lui avait avoué que sa chasteté, très réelle, était tout à fait involontaire. Les femmes n'éveillaient en lui aucun désir. Il en avait fait l'expérience et n'avait obtenu, à grand'peine, qu'un résultat décevant. L'exiguïté de ses moyens avait fait rire la femme pourtant blasée qui lui consacrait ses talents. «Je crois, ajoutait-il, que la plupart de mes confrères sont dans le même cas. Quelques-uns, plus favorisés, usent de leurs facultés en secret; tel autre a un vice, et j'en connais un qui est un danger pour les enfants. En général, nous sommes chastes par la volonté même de la nature. Le libertinage serait pour moi un grand Supplice. Je ne m'intéresse qu'aux mathématiques.»

Léonor, cependant, entendait bien ne pas succomber aux étreintes de la crise sensuelle.

«Jouir de cette disposition momentanée, mais en conservant un certain esprit critique. Ne compromettre ni ma fortune physique, ni ma fortune intellectuelle, ni ma fortune sociale. Dans ces limites, se donner tout entier à la folie de la saison. Hortense est un violon admirable, j'en serai l'archet dévoué. Suis-je pas aussi entre ses mains de bonne volonté un instrument assez heureux? Oh! les sots qui passent leur vie à combattre leurs passions! Et après? Quand ils voient que le jardin va défleurir, ils viennent mélancoliques respirer la dernière rose: le vent passe et ils ne trouvent qu'un buisson de feuilles et d'épines! Mais moi, et dès maintenant ne pourrais-je pas dire aussi: et après? Il n'y a peut-être de délicieux dans la vie que la constance d'un amour inconscient? Je sais trop que j'aime Hortense, et je sais trop pourquoi je l'aime. Il est certain que le jour où elle m'apparaîtra moins belle, je me détournerai. Si j'en restais là? Si je cherchais? La variété vaut-elle la qualité? Voyons si sur ces plages.... Il faut utiliser mon état d'esprit, c'est-à-dire l'heureuse irritation de mes nerfs....»

Le hasard n'est guère que notre aptitude à profiter des circonstances. Léonor rencontra au bord de l'eau une jeune femme assez jolie, une jeune femme comme il y en a tant, et dont la toilette et la tournure ne disent que des choses indécises sur leur état. En toute autre circonstance, il eût continué, après un coup d'œil, à considérer à ses pieds la mort mélancolique des vagues, mais il se promenait précisément pour cela, pour rencontrer une femme qui se promenât seule: son désir créait le hasard. Un instant il eut peur qu'on ne lui fit des avances. Maison passa. Il suivit. La jeune femme, longeant toujours le flot, s'éloignait des sables fréquentés. Elle voulut saisir un ruban de varech, qui lui échappa. Léonor l'atteignit. Sorti de l'eau, c'était un long fouet visqueux. Elle remercia, embarrassée du présent.

—Rejetez-le, allez. Il en est de cela comme de la plupart de nos désirs. Dès qu'on les tient, on voudrait bien les rejeter à la mer.

Elle eut un petit rire triste et comme étranglé:

—Oh! Pas toujours, dit-elle.

Ils revinrent vers les dunes et, assis sur le sable, ils causaient déjà comme des amis.

Elle le regardait avec insistance, quoique à la dérobée. Enfin, elle dit:

—Vous n'avez pas l'air méchant.

—Est-ce un compliment?

—Dans ma bouche, oui.

Alors, s'échauffant peu à peu, elle parla sans arrêt. C'était un flot pareil à celui qui montait, mais plus rapide. Elle racontait sa vie. Léonor aimait chez les femmes équivoques ces sortes de discours. Il montra un grand intérêt, proféra tous les petits mots qui inspirent confiance. Léonor crut bien comprendre ceci:

Elle demeurait à Paris et ne se livrait qu'à un petit nombre d'amis, toujours les mêmes. L'honnêteté de sa vie était donc hors de doute. Ses parents, d'ailleurs, n'avaient pas à se plaindre d'avoir une fille comme elle. Ils demeuraient dans le nord, près de Boulogne; aussi, pour ne pas les rencontrer, ni des gens de son pays, elle bornait ses pérégrinations aux plages normandes. Parmi ses amis, deux lui étaient chers. L'un, qui était un jeune étranger, ne passait que six mois par an à Paris, mais il continuait de lui donner des sommes, durant l'été. L'autre, quoique plus âgé, donnait moins; elle l'aimait davantage, il avait de l'esprit, étant Parisien. C'était un fonctionnaire. Elle ne voulut pas dire au juste dans quelle partie, mais cela semblait les Beaux-Arts. Le premier de ces amis la croyait à Grandcamp, où elle venait d'arriver; pour le fonctionnaire, elle était à Honfleur. Cela compliquait un peu sa correspondance, mais c'était mieux. D'ailleurs, elle n'avait pas eu l'occasion depuis longtemps d'écrire au fonctionnaire, qui donnait à peine signe de vie par quelques cartes postales. Cela lui semblait suspect et la rendait triste. La dernière fois, il était à Cherbourg, mais n'avait pas donné son adresse.

—Il a l'air d'un homme qui va se marier. Lui, il n'est pas seulement capable de contenter une femme! Pourtant, je l'aime. Et puis, il me manquerait beaucoup, pour d'autres motifs.

Cette femme à la vie si banale, au cerveau si banal, avait un agréable son de voix, la figure fine, de l'esprit dans les veux, une sorte d'élégance naturelle. Léonor la désira vivement.

—Je passe quelques jours ici, dit-il.

—Et moi aussi.

—Voulez-vous que nous les passions ensemble?

Elle rit d'un joli rire, se fit prier, puis accepta, après avoir encore une fois examiné Léonor d'un œil sagace. La proposition acceptée, elle tendit ses lèvres, regarda l'heure à une montre minuscule et se leva, en disant:

—Eh bien, allons dîner. Dépêchons-nous pour avoir une petite table.

Elle s'appelait Gratienne. C'était une toute petite femme aux cheveux bruns très abondants. Son profil était charmant. Le contraste que faisait cette statuette avec Hortense, opulente Léda, amusa Léonor. Il trouva un corps souple, frais, et délicatement parfumé. Elle inclina le voluptueux Léonor à beaucoup de folies. C'était d'ailleurs une praticienne, et comme elle participait ardemment aux plaisirs qu'elle provoquait, il passa quelques nuits agréables. Les journées l'étaient beaucoup moins, car il devait subir de prolixes confidences. Il y avait parmi ses histoires quelques traits agréables, mais par vertu professionnelle elle se gardait de jamais prononcer aucun nom propre; cela embrouillait un peu les anecdotes.

Un soir, cependant, elle eut un moment de distraction ou d'abandon et elle laissa Léonor feuilleter une petite collection de cartes postales:

—Et puis, ajouta-t-elle, puisque tu n'es pas de Paris, les noms ne te diront rien.

Léonor considéra des bateaux, des montagnes, des casinos, des baigneuses et beaucoup d'autres images. Les unes étaient signées Théobald et venaient d'Autriche; d'autres, Paul, et venaient des Pyrénées.

«Tiens, le château de Tourlaville!»

Sans en avoir l'air, il examina attentivement l'écriture de l'adresse. Il ne la connaissait pas. La carte était signée H. Il passa. Encore un château de La Hague. Cette fois la signature était Herv.

«Ne serait-ce pas Hervart?»

Le nom s'étalait tout entier au bas du château de Martinvast, en même temps que de «tendres baisers».

«Ah! c'est lui, le fonctionnaire des Beaux-Arts? En effet.»

Cela l'ennuya un instant d'être le collaborateur, même occasionnel, de M. Hervart. Il eût préféré un inconnu. Théobald lui agréait davantage. Mais tout à coup, il songea à Rose:

«C'est curieux, se dit-il, que nous aimions les mêmes femmes en tous les genres.»

Comme Gratienne regardait par la fenêtre, il glissa dans sa poche le château de Martinvast.


XIII

Depuis que son mariage était décidé, M. Hervart semblait très heureux. La confiance de Rose s'était accentuée encore, et leur intimité. Il n'avait plus d'hésitations que sur un point: quelle date choisir? Rose, sans oser l'avouer, souhaitait d'être mariée au plus vite, afin de connaître la conclusion de l'histoire. Cependant les femmes sont naturellement pliées aux longues patiences. Elle attendrait, si Xavier décidait qu'il fallait attendre. Obéir à Xavier était une grande volupté pour elle.

Les nouvelles hésitations de M. Hervart ne se comprenaient pas très bien. Sa situation, après l'hiver, n'aurait aucunement changé. Quel obstacle présent? Gratienne? Sans doute, il s'en croyait passionnément adoré, mais l'aimerait-elle moins, souffrirait-elle moins dans un an? Ses idées sur Gratienne étaient variables, d'ailleurs. Tantôt il lui accordait la vertu d'une femme mal mariée qui s'est donnée par amour à l'élu de son cœur; tantôt, allant à l'extrême, il la voyait prostituée à tout venant. L'humble vérité lui échappait. Lui, pourtant homme d'expérience en ces matières, il n'avait jamais pu deviner que Gratienne était une fille adroite à concilier ses intérêts, ses plaisirs et ses besoins sentimentaux, et qui dissociait parfaitement ces trois termes. Elle aimait en M. Hervart l'amant sensuel, mais elle appréciait non moins en lui le fonctionnaire sérieux et riche. Car l'amour libre ressemble en cela aussi à l'amour légal que l'argent y réconforte le sentiment. Ainsi M. Hervart estimait Gratienne tantôt plus, tantôt moins, mais il l'aimait toujours également, n'ayant d'ailleurs à lui reprocher aucun manquement, visible à leur contrat. Abandonner Gratienne le désolait, non point à cause du chagrin qu'il en éprouverait lui-même, mais à cause du chagrin qu'éprouverait certainement la jeune femme. Et puis, même quand il méprisait Gratienne, il tenait à son estime. Tout cela, cependant, s'arrangerait, pensait-il, car la situation était banale et de celles qui se dénouent nécessairement tous les jours.

«Dès que j'aurai possédé Rose, je ne penserai plus à Gratienne, cela est évident. Et puis, pourquoi rompre brutalement avec cette fille charmante? J'entends bien ne pas la froisser.»

Au fond, ce qui continuait d'effrayer M. Hervart, c'était le mariage lui-même. Il sentait sous la douce jeune fille poindre le tyran qu'elles deviennent toutes.

«Elle m'aime, donc elle sera jalouse. Moi aussi, peut-être. Ou peut-être qu'en peu de jours elle me désobligera? Lui plairai-je longtemps? Elle m'aime, parce qu'elle ne connaît que moi. Je puis du moins, pendant les premiers mois, prévoir des exigences qui me seront douces, puis fatales....»

La santé de M. Hervart l'inquiétait parfois. Il se réveillait plus fatigué qu'il ne s'était couché. Le moindre froid l'agrippait à la gorge ou aux articulations. Enfin, il respirait mal et des vertiges le prenaient dès que l'heure d'un repas se trouvait retardée.

«Je suis fou. Me voilà en train de me marier à l'âge où les hommes sages commencent à se démarier. Bah! Je suis malgré tout solide et je puis encore dompter une femme!»

Il se rappela avec fierté son dernier entretien avec Gratienne, qu'il avait vaincue, annihilée, réduite en bouillie, cependant qu'allègrement, faisant le coq, il chantonnait et caressait par de douces paroles son heureuse victime.

«D'ailleurs, avec Rose, je serai le maître. Je serai pour elle l'homme et les hommes.... Tiens, pourquoi donc Gratienne ne m'a-t-elle pas écrit depuis que je suis ici? Ah! Ah! Mais je ne lui ai pas donné mon adresse!»

Il trouva d'abord que c'était bien ainsi, puis il se fit des reproches, eut presque des remords. Alors, il rédigea vite une lettre assez tendre, demandant des nouvelles. Il y avait une boîte aux lettres, non loin, sur la route de Saint-Martin; il descendit rapidement de sa chambre et y courut.

A son retour, il trouva Rose dans le jardin. Depuis leurs fiançailles, elle vivait dans un perpétuel sourire. Elle entrait naïvement dans sa destinée, ne soupçonnant plus aucun obstacle possible à son bonheur. En même temps, sans doute par instinctive coquetterie, elle était devenue, non pas plus réservée, mais moins prompte aux jeux habituels. Elle parlait beaucoup de son futur ménage, voyant déjà le meuble du salon, dont elle jugeait par les catalogues illustrés, la couleur des tapis et celle des rideaux. L'idée de ce mobilier navrait M. Hervart, qui goûtait les meubles anciens, les trouvailles heureuses et les mêlait sans vergogne à des façonnages pratiques établis sous sa direction. Ce matin, il supporta plus malaisément encore ces bavardages ménagers. Il s'ennuyait.

«Est-ce que je n'éprouverais pour elle, se demanda-t-il, qu'un amour tout charnel? Si je ne vois pas en elle, en même temps que l'amante, l'épouse, la mère, la maîtresse de maison, à quoi bon me marier? En ce cas Gratienne me suffît. Le mariage est délicieux quand on sort du collège. Où trouvera-t-on de pins heureux ménages que parmi les étudiants? On vit l'un sur l'autre, l'un dans l'autre. La promiscuité paraît un enchantement. On fait connaissance avec le sexe adverse; on se complète. Plus tard, tant d'intimité n'est déjà plus possible; et plus tard encore, on se contente fort bien de visitations amoureuses, en attendant le moment où la solitude nous apporte les seules minutes de bonheur appréciable.»

M. Hervart ne donna pas de conclusion à sa méditation, et la matinée se passa ainsi, Rose choisissant dans l'idéal des papiers de tenture et Xavier philosophant en secret sur les ennuis du mariage.

Après déjeuner, une idée diabolique lui vint: Pourquoi ne prendrait-il pas une avance décisive sur ses droits conjugaux? Le sang lui monta à la tête. Il haletait un peu en serrant Rose contre lui. Quand ils furent assis, ce fut d'abord, après des rebuffades, l'habituelle cérémonie. Elle laissait la main de son ami presser son sein nu, jouer dans les frisures de son aisselle, presser, à travers la robe, ses hanches. Leurs bouches, cependant, se baisaient, se mordaient, s'écrasaient, se buvaient. Après un moment d'accalmie, M. Hervart, à genoux maintenant, prit clans sa main un des pieds de Rose. Il en caressait la cheville et elle laissait faire. Il osa davantage, atteignit le mollet, puis le genou. Très émue, elle ne protestait pas encore, se bornant à murmurer:

—Xavier! non! non!

La force, pour se défendre mieux, lui manquait. Ce qui lui restait d'énergie se concentrait dans ses genoux qu'elle serrait fermement.

—Rose! Rose! murmurait à son tour M. Hervart.

La voix était si tendrement triste que les genoux se desserrèrent un peu, la main passa.

La main resta là, un bon moment, prise dans le doux étau.

—Rose! Rose!

L'étau s'ouvrit encore une fois, et la main monta.

—Rose! Rose!

Les genoux s'écartèrent tout à fait, et la main, d'un bond, arriva au but. L'étau maintenant s'ouvrait et se fermait à coup précipités. La main eut toute licence.

Il ne se passa rien de plus. M. Hervart n'osait pas. Cependant que, fort mal à l'aise, il déplorait sa vertu, Rose le câlinait et l'appelait vilain.

«C'est curieux, pensait-il, comme elles ont naturellement le même vocabulaire.»

Il avait honte. Rien ne rend honteux comme d'avoir manqué le but, quelle qu'en soit la cause.

Il dit un peu nerveusement:

—Marchons, voulez-vous? Faisons quelque chose.

«Je suis idiot, songeait-il, le long de la route de Couville, où il y a des rochers, des digitales et quelques bruyères, parmi les bouleaux, car enfin, c'est ma femme....»

Les jours suivants, les mêmes jeux se renouvelèrent plusieurs fois, et toujours M. Hervart hésitait au moment décisif.

«D'ailleurs, se demandait-il, me laisserait-elle faire? Je ne puis pourtant pas violer ma fiancée? Je ne lui ai rien appris qu'elle ne connaisse. Si nous arrivions aux leçons inédites, comment prendrait-elle cela?...»

Il continuait:

«Tristes plaisirs pour moi. J'en ai assez. Cela n'a été amusant que la première fois.»

Un soir enfin qu'ils étaient sortis seuls, ce qui n'arrivait jamais, il fut un peu plus hardi.

«Au moins la réciprocité,» se disait-il.

L'obscurité fit que Rose accueillit encore plus volontiers les caresses de son ami. Elle les attendait. Evidemment cette chose, qui avait paru si hardie à M. Hervart, lui semblait déjà toute naturelle....

«Bien plus naturelle peut-être que de me laisser loucher sa gorge ou l'envers de son épaule....»

M. Hervart osa donc demander davantage....

—Rose! Rose!

Mais la main de la jeune fille recula. Rose, en étouffant un cri, se leva et dit:

—Rentrons.

Elle ajouta, l'instant d'après:

—C'est mal, Xavier, c'est mal. Respectez-moi.

«Quelle logique! se disait M. Hervart. «Respectez-moi!» Mais en effet, j'ai eu tort. C'est avec les jeunes filles surtout qu'il faut commencer par la fin.»

Le lendemain, ils se rencontrèrent de très bonne heure, et Rose, ne voulant rien entendre, ni même accorder un baiser amical, prononça l'arrêt qu'elle avait médité:

—Je suis fâchée. Si vous voulez que je vous pardonne, partez immédiatement et écrivez-moi d'ici huit jours que tout est prêt pour notre mariage. Je vous aime. Vous vous en apercevrez quand je serai votre femme, mais pas avant. J'ai bien voulu jouer avec vous, vous avez tenté d'en abuser. C'est mal. Allez.»

Il fallut partir, elle fut inflexible.

Quand M. Hervart monta dans l'express, à Sottevast, Rose pleurait. Elle lui avait pardonné, car elle l'aimait. Elle lui avait pardonné, car il obéissait.


XIV

De 8 h. 57 du matin jusqu'à 6 h. du soir, qu'elle sonna à sa porte, M. Hervart n'avait eu exactement qu'une idée, une seule: coucher avec Gratienne.

Elle était à Paris depuis la veille et elle venait de lui écrire, quand elle avait reçu, de Caen, le télégramme de M. Hervart. Son contentement était extrême. Elle réalisa avec joie le vœu de son ami.

—Je t'aime, gros loup!

M. Hervart fut deux jours sans pensera Rose que comme à une chose lointaine. Il retrouvait le Louvre avec émotion. Il contemplait la colonnade avant d'entrer. Le «Héros combattant» même lui semblait une nouveauté. Il alla méditer devant la Vénus accroupie, qu'il aimait particulièrement. C'est là qu'il donnait parfois rendez-vous à Gratienne. Ah! comme il l'aimait! Avec quel plaisir il avait retrouvé son «éphèbe»!

Le troisième jour, il reçut la lettre de Gratienne, retour de Robinvast. Cela ne laissa pas que de le troubler un peu: l'écriture de Rose superposée à celle de Gratienne!

«Mais quoi! ne sont-elles pas toutes les deux superposées dans la vie? Que dis-je, entre-mêlées? Rose est bien trop ignorante du train des choses pour avoir aucun soupçon. Et puis, des lettres d'écriture féminine, j'en ai reçu dix sans me cacher, pendant mon séjour à Robinvast..... Rose, il est vrai que j'ai été un peu loin avec elle. Mais à qui la faute? Si elle avait résisté aux premières attaques, je n'aurais pas insisté. Quelle égoïste!... Je devrais pourtant lui écrire. Non, pas aujourd'hui encore. C'est à mon tour d'être fâché.»

Dans la journée, il pensa encore plusieurs fois à Rose. Les scènes du jardin et du bois revenaient l'énerver. Puis une question se posait dans son esprit: Est-ce que je l'aime? Mais il refusait de répondre. D'autres se présentèrent plus insistantes encore: Comment reculer? Il ne comprenait pas. Il n'avait pas l'intention de reculer. Alors, à quand le mariage? Cela, il n'en savait rien.

«Qu'on me laisse respirer! J'arrive, j'ai des travaux en retard, des amis à voir. Il faut que tout se fasse. Pour la petite dryade du bois de Robinvast, il n'y a qu'une chose au monde, moi. Pour moi, il y en a dix, il y en a mille.»

Il sonna, donna des ordres inutiles, demanda des renseignements vains. Vers trois heures seulement, il ouvrit la porte à une image qui rôdait depuis le matin autour de sa tête: Gratienne devait venir le prendre à quatre heures et ils devaient aller à Saint-Cloud. C'était un de ses grands plaisirs qu'il retrouvait là.

«Rose comprendrait-elle ces paysages si profondément civilisés, cette nature assagie, ces coteaux aux lignes harmonieuses comme le corps d'une belle femme couchée?»

M. Hervart se sentait fort dispos. Les malaises qui l'avaient inquiété à la campagne avaient disparu depuis son retour. Il trouvait en Gratienne l'accueil favorable à la réalisation de ses désirs. Elle connaissait ses goûts, ses manies et les partageait. Bref, il se promettait, après cette familière promenade, des heures émouvantes. Une surprise, fort désagréable cependant, l'attendait. Après des préludes passionnés, alors que tout son être tendait à la réalisation de l'acte, M. Hervart eut une faiblesse. Sans doute, la tendresse habile de Gratienne en avait triomphé. L'amour-propre, des deux parts, avait été sauf, mais il n'en restait pas moins que, pour la première fois de sa vie, M. Hervart avait manqué de présence d'esprit.

Le matin, il songea à Stendhal, emporta le volume à son bureau, et lut avec une grande attention le chapitre LX de l'Amour. Il n'y trouva aucun éclaircissement. Gratienne, certes, ne lui en imposait point et, d'ailleurs, nulle femme ne lui avait jamais inspiré cette sorte de passion mal équilibrée où le corps recule, effrayé par son audace.

«Stendhal a sans doute trouvé une des causes de l'absence d'à-propos, mais il n'en a trouvé qu'une. Et puis, tout cela, ce n'est pas de la psychologie, c'est de la physique. Il n'y a que de la physique. Bouret me dira cela.»

Bouret, qui connaissait la vie de M. Hervart, s'en fit conter, point par point, la dernière année. Ensuite, il dit:

—Bien. C'est très simple.

Bouret n'usait point de circonlocutions. Il était net et brutal. Ayant réfléchi une minute, il continua:

—L'amour platonique a pour accompagnement fatal l'onanisme solitaire. Le flirt simple mène aux mêmes conséquences. Le flirt double, c'est l'onanisme à deux, hypocrite et discret. Vous voyez, c'est comme l'almanach Liégeois. Le flirt triple, s'il existe, ce serait encore l'onanisme à deux, mais avéré, franc. Il serait peut-être moins dangereux que le flirt double, qui n'est autre chose que la spermatorrhée provoquée. Aucune virilité ne résiste à cela. Les femmes, pour une autre cause, moins facile à expliquer, y crèvent tout comme eux. Les hommes sont fous. Que diable, si vous avez besoin d'une femme, prenez une femme et soyez le bel animal qui remplit sa fonction! Et surtout, méfiez-vous des jeunes filles. Les jeunes filles ont dévirilisé plus d'hommes que les Messalines. Le rêve aux étoiles, les baisers furtifs, les serrements de mains sont presque toujours, chez un homme impressionnable, et surtout s'il y a quelques mois ou même quelques semaines de chasteté derrière lui, accompagnés d'une perte séminale. Or, savez-vous ce qui arrive? On s'y habitue. Je crois que nos organes, malgré leur étroite dépendance réciproque, ont une certaine autonomie. L'organe éjaculateur, se voyant peu à peu dispensé de son effort accoutumé, prend le parti de se reposer. Comprenez-vous? Alors, la fontaine coule tant qu'elle veut. A la première sommation, ne trouvant plus d'obstacle, elle se répand. Il faut boucher la fissure, il faut du ciment. D'abord, bien entendu, chasteté absolue pendant un temps indéfini. Occupations très actives, fatigue: obtenir un sommeil de brute. Ensuite, dans deux ou trois mois, faites quelques tentatives directes, absolument directes. Si cela va, il faudra vous marier et vous appliquer à faire des enfants. Voilà.

—Enfin, vous me condamnez au devoir conjugal?

—C'est cela même. Et encore!

—Il faudrait donc épouser une femme que l'on n'aime pas.

—Cela serait la vraie sagesse.

—Et lui être fidèle.

—Evidemment.

—Ou bien renoncer à tout?

—Je ne vais pas jusque-là. Votre cas n'est pas désespéré. Vous avez fui à temps.

—Je n'ai pas fui. On m'a éloigné.

—Bénissez la cruelle. Dites-moi, alors elle se laissait faire?

—Et même avec une certaine bonne grâce,

—Ce sera une femme bien dangereuse.

—Elle est si innocente!

—Il n'y a pas de femmes innocentes. Elles savent d'instinct tout ce que nous prétendons leur apprendre.

—C'est cela, l'innocence.

—Peut-être. Mais un voluptueux délicat avec une jeune fille innocente et amoureuse est un homme perdu.

—Je commence à le comprendre.

—Il n'y a pas, reprit Bouret, plusieurs sortes d'amours. Il n'y en a qu'un. L'amour est physique. Le plus éthéré retentit dans l'organisme avec autant de certitude que le plus brutal. La nature ne connaît qu'une fin, la procréation, et si le chemin que vous prenez n'y conduit pas, elle vous arrête et vous condamne au moins à quelque simulacre: c'est sa vengeance. Tout sentiment intersexuel tend à l'amour, à moins que son caractère initial ne soit bien défini ou que les partenaires soient dans la phase fie la vie où l'amour est impossible.... Mais je vous traite trop en ami. J'abuse. Vous paraissez songeur. Vous ne vous intéressez pas autant à ces questions que Léonor Varin. C'est mon élève, en physique des mœurs. Comment va Lanfranc? Il ne platonise pas, lui, il ne flirte pas....

—Oh! non.

—Varin m'intéresse. Le connaissez-vous?

—Fort peu.

—Vous perdez. Il deviendra un de ces jours un esprit supérieur, s'il surmonte la crise sensuelle. Je voudrais le marier.

—C'est votre panacée.

—C'en est peut-être une, mon ami, à condition qu'on prenne le mariage au sérieux. La stabilité n'est que là. A propos, vous avez peut-être vu la fille de des Boys? Il m'écrit de temps en temps. Nous sommes restés amis parce que, s'il est bête, il a la bêtise laconique. Et puis, c'est un très brave homme, et à qui je dois ma position. Or il est presque embarrassé de sa fille. Il n'a pas de relations. Comment est-elle? Jolie?

—Oui.

—Intelligente? Autant que femme peut l'être, s'entend?

—Oui.

—Bon caractère?

—Je pense.

—Et le principal? Santé?

—Bonne apparence.

—Hé! hé! Je vais lancer Varin à la poursuite de cette nymphe.

—Inutile, il la connaît.

—Ah! il la connaît?

M. Hervart se leva. Il craignait qu'une question imprévue ne lui fît dire quelque sottise. Si Bouret, l'ami de des Boys, allait deviner quelque chose? Il chercha une phrase ambiguë et la trouva:

—J'ai passé une journée chez des Boys avec Varin. Je ne sais s'il est familier dans la maison.

Et il partit.

«En voilà une histoire! se disait-il, en songeant à sa santé, car le reste était maintenant de second plan, pour lui. Plus de femmes! Plus de Gratienne! Pas de pensées libidineuses! Suis-je maître de mes pensées? Pourquoi pas de pieuses lectures?»

Il passa quelques journées assez noires, puis ordonna dans une des salles de son musée un de ces bouleversements intempestifs qui déroutent les amateurs. M. Hervart avait besoin de se distraire. Après une semaine, Gratienne, inquiète, envoya un petit bleu. Il céda à la suggestion et, le soir même, il fit, selon les rites les plus simples, une tentative que Bouret eût trouvée prématurée. Cependant, elle réussit merveilleusement, et M. Hervart se sentit renaître.

Etant de très bonne humeur, le lendemain à son réveil, il écrivit à Rose, dont le silence prolongé finissait par piquer son amour-propre.


XV

Léonor, en arrivant à Barnavast, avait trouvé deux lettres dont il n'aurait su dire laquelle l'intéressait davantage.

L'une était de M. des Boys, qui le priait de venir achever, avant l'hiver, et immédiatement, s'il pouvait, les travaux de Robinvast. Une chambre l'attendait. Il n'avait qu'à prévenir. Ou l'enverrait chercher.

La seconde venait de La Mésangerie. C'était un journal.

«15 septembre.—Que sont les baisers de mes enfants après les baisers de mon ami? C'est l'odeur de l'humble giroflée après le parfum capiteux des fleurs les plus rares....»

«Sotte, se dit Léonor, pourquoi écrire? Cette femme a de l'esprit, sa conversation est agréable, elle a du goût, et voilà ce qu'elle écrit! Dieu, quelle tristesse!»

«... mais les giroflées ont leur charme, comme elles ont leur saison, et je les retrouve avec bonheur, puisque leur saison est revenue.»

«Cela, pensa Léonor, c'est mieux; c'est presque bien ... Hervart est-il encore à Robinvast? J'espère que non. Son congé n'était pas indéfini, je suppose. Si j'écrivais à Gratienne?»

«... O fleurs que mon Bien-Aimé a fait éclore dans mon cœur, vous embaumez mon âme et vous faites délirer mes sens....»

«... Délirer mes sens.... Est-il bien utile que je me rappelle au souvenir de Gratienne? J'aimerais autant me renseigner d'un autre côté.»

«... délirer mes sens! Mon corps frémit au souvenir de la nuit de Compiègne dont chaque minute est une étoile qui brille dans mes rêves. Je ne savais pas ce que c'était que l'amour....»

«Qui sait ce que c'est que l'amour?... Je ne suis pas forcé de répondre aujourd'hui. Mais, j'y pense, je ne sais pas où est Gratienne. Elle devait partir presque en même temps que moi. Laissons cela....

«... Ce que c'était que l'amour.... Je ne veux pas retrouver Hervart à Robinvast. Il m'ennuie. Est-ce qu'elle va vraiment épouser ce «fonctionnaire»? Si Rose savait? Oui, mais si Rose savait tout, m'estimerait-elle beaucoup plus que M. Hervart? J'ai dix ans moins que lui, voilà tout, et ma maîtresse est une pierre au cou beaucoup plus lourde que la sienne. On éloigne gentiment une Gratienne; avec une Hortense, la manœuvre est bien plus difficile. Elle peut faire un scandale, elle peut s'occire, elle peut se faire jeter à la porte par son mari et venir se réfugier dans mes bras.... Alors? D'ailleurs, je l'aime assez cette belle femme et je souffrirais beaucoup s'il fallait la désespérer. Et puis, Rose est follement amoureuse. Soyons raisonnable. Où en étais-je? toujours à l'amour.»

«... l'amour, avant de te connaître, et j'ignorais la volupté, avant notre nuit de folie....»

«Cela, c'est très possible. Mais pour l'amour, je doute. Est-ce de l'amour, cette frénésie de curiosité sensuelle qui nous pousse à vouloir connaître sous toutes ses faces et selon tous ses mystères le corps que nous désirons? Pourquoi pas? C'est même sans doute le plus bel amour. Mordre, manger, dévorer! Ah! qu'ils ont bien compris cela, ceux qui réduisent l'objet de leur amour à un petit morceau de pain qu'ils avalent. La communion, quel acte d'amour! C'est merveilleux. Bouret trouverait cela fou, peut-être, mais Bouret, qui a raison d'être matérialiste, a tort de ne pas comprendre le mysticisme matérialiste. Peut-on être plus matérialiste à la fois et plus mystique que les chrétiens, ceux qui croient à la présence réelle? La chair et le sang, c'est cela aussi que voudraient les amants, et eux aussi doivent se contenter d'un simulacre.»

«... de folie. Cela m'a révélé un monde nouveau. Je ne mourrai pas, comme Josué, sans avoir vu le paradis terrestre.»

Cette phrase, malgré sa banalité, agréa à Léonor, qui revenait à plus d'indulgence pour sa maîtresse.

«C'est un grand effort pour elle qu'une si longue lettre, et comme c'est pour moi qu'elle l'a fait, ce grand et tendre effort, je serais bien lâche de m'en moquer. Alors, je ferais peut-être aussi bien de n'en pas lire davantage. Je vais lui demander un rendez-vous à Carentan. Cela lui fera plaisir, et à moi aussi. Après, j'irai à Robinvast. Tout s'arrange.»

Le rendez-vous à Carentan fut difficile à organiser. Hortense, d'abord heureuse et toute prête à partir, semblait hésiter. C'était trop près, c'était une trop petite ville. Cependant, son désir était si fort! Comment faire? Elle espérait trouver un prétexte pour aller seule à Paris.

La vérité était que, réintégrée dans son milieu, Hortense ne se sentait pas assez d'audace pour en braver volontairement les règles. Elle était de celles qui sont prêtes à tout, pourvu que les circonstances déterminent leur volonté. Céder vivement à un amant impérieux, n'importe où, dès que la sécurité est assurée; profiter d'un hasard; mais le créer, mais l'organiser? Son escapade à Compiègne lui apparaissait maintenant comme une de ces fortunes que la vie n'accorde pas deux fois. Elle rêvait d'une nouvelle rencontre fortuite avec Léonor; mais un rendez-vous concerté! A cette idée, elle se sentait suivie, guettée, elle se trouvait mal. Etre surprise par son absurde mari, quelle honte!

«Si Léonor venait ici, nous trouverions bien quelque combinaison. Je puis être souffrante, un dimanche, garder la chambre, rester seule à la maison, et puis, il y a le hasard!»

Elle s'en remettait toujours au hasard. Elle n'avait jamais cédé qu'à l'improviste à aucun de ses amants.

«Ne retrouverions-nous pas, continuait-elle, même dans un abandon rapide, quelque chose de la nuit de Compiègne?»

Les femmes sont des ruminants. Elles peuvent vivre des mois, peut-être des années, sur un souvenir voluptueux. C'est ce qui explique la vertu apparente de certaines femmes: uns belle faute, belle fleur au parfum éternel, suffit à bénir toutes les journées de leur vie. Les femmes se souviennent encore du premier baisa que les hommes ont oublié le dernier.

Hortense rêvait. Léonor désirait. Il ne pensait à la maîtresse d'hier, quand il y pensait, que pour en faire la maîtresse de demain. Son sentimentalisme était matériel. Il passait le ruisseau de pierre en pierre, de réalité en réalité. A défaut d'Hortense, il avait pris Gratienne, non par besoin physique, mais par besoin cérébral. Il lui fallait, pour vivre, l'électuaire de deux ou trois sensations, toujours les mêmes, mais toujours fraîches. Etait-il capable d'un sentiment profond et un tel amour eût-il influé sur ses habitudes physiologiques? Il n'en savait rien. Fidèle aux théories de Bouret, il ne le croyait pas.

Il écrivit à Hortense: «Je veux que tu viennes. » Elle fut effrayée, mais heureuse: «Comme il m'aime!»

La volupté d'obéir lutta longtemps en elle avec la peur. La peur, à certains moments, cédait.

«Puisqu'il veut que je vienne, c'est qu'il sait que je puis venir, qu'il n'y a pas de danger. Et puis, il sera là, lui!»

Elle s'appuyait sur Léonor, comme sur un autre mari plus vrai et plus fort, quoique lointain. Lointain? N'était-il pas toujours présent à sa pensée?

La peur, un matin, céda tout à fait. Elle écrivit, elle partit, elle arriva.

Elle tremblait, et elle trembla longtemps encore, après que les verrous étaient tirés.

Cette nouvelle fête fut vaine pour sa sensibilité. Léonor, étonné d'une froideur qu'il croyait avoir vaincue pour toujours, l'attribua à une défaillance de la tendresse. Il savait que les femmes ne palpitent qu'avec ceux qu'elles adorent, mais il croyait qu'elles doivent palpiter toujours. Il ne savait pas combien ces organismes fragiles sont capricieux. Il ne savait pas qu'il y a des femmes qui courent toute leur vie après un délire qu'elles ne retrouveront plus jamais. Alors il imagina qu'il n'était plus aimé, et il fut amer, car les hommes, volontiers, sont amers quand l'exaltation de leur maîtresse est trop modérée.

Hortense pleura.

«O mon rêve, mon beau rêve!»

Sa tendresse pourtant n'était pas diminuée. Léonor dut en convenir, en recevant d'un air contrit les baisers poignants d'Hortense. Il lui demanda pardon, il s'humilia, et elle fut heureuse, un instant, aux câlineries de son amant, mais elle disait encore tout bas:

«O mon rêve, mon beau rêve!»

Après son départ, Léonor informa froidement la dame du logis qu'il ne reviendrait pas, puis, après s'être ennuyé longtemps dans une salle d'auberge, il regagna Barnavast. Une lettre l'attendait, qui le pressait encore. M. des Boys le priait, avec une sorte d'anxiété, de fixer le jour où on devait l'aller quérir.

Il aurait bien voulu, pourtant, donner quelques jours à la méditation. Il avait une question à résoudre: «M'aime-t-elle?»

«Nous ne nous reverrons pas à Carentan, c'est décidé. D'ailleurs, c'était absurde. Quelle localité pour l'amour! Sa défaillance fut de la répugnance pour le milieu. Cela prouve sa délicatesse. Et puis les femmes manquent d'imagination. A moi, tout est palais, la femme que j'adore illuminerait un taudis.... M'aime-t-elle?»

Mais il eut beau se répéter la question, il ne trouvait pas la réponse.

«Que je suis sot! Je le verrai bien la prochaine fois. Moi, je l'aime toujours. Elle est belle, elle est obéissante.... Mais est-ce le but de ma vie? Si on me la donnait en toute propriété?»

A cette question-là, non plus, il ne trouvait pas de réponse.

Hortense, au même moment, dans son ancienne chambre de jeune fille, s'endormait en soupirant:

«O mon rêve, mon beau rêve!»


XVI

Quand Léonor arriva à Robinvast, Rose et son père, assis dans le jardin, lisaient chacun une lettre. Rose, de temps en temps, levait les yeux et regardait les arbres; M. des Boys, entre deux phrases, considérait sa fille. Depuis quinze jours elle était pâle, triste, de mauvaise humeur, et ce père distrait, mais tendre, s'était inquiété. Que se passait-il donc entre ces fiancés de la veille? Mais M. des Boys n'eût jamais osé interroger sa fille. Il attendait une confidence, tout en sachant bien qu'elle ne viendrait jamais, et Rose, de son côté, s'affligeait de garder dans son cœur des peines qui l'étouffaient. Ces deux êtres, timides et secrets l'un pour l'autre, seraient demeurés ainsi pendant des années sans se résoudre aux paroles qui les auraient consolés.

M. des Boys avait donc pressé Léonor de venir achever ses travaux.

«Cela sera une distraction pour elle, avait-il pensé. Et puis, au fond, et malgré ma parole donnée, je suis de l'avis de ma femme, Léonor serait un mari bien plus favorable. Quoi! Hervart la rendrait déjà malheureuse?»

La lettre qu'il lisait en ce moment achevait de le troubler. Elle était de Bouret et Léonor y était beaucoup vanté. Bouret continuait:

«J'ai vu Hervart, que j'ai engagé également au mariage, mais pour des motifs différents. Quoi qu'il soit un peu plus jeune que nous, il est probablement plus près de la fin. Cette fin, mon ami, hélas! nous la verrons l'un comme l'autre se dresser devant nous, si nous vivons encore quinze ans. Me comprends-tu? Avec de la prudence et de la diplomatie, Hervart peut traîner encore longtemps et même retrouver des moments brillants, mais il a trop joué du beau violon que la nature lui a donné. Les cordes vont se casser les unes après les autres. Tant qu'il en reste une seule, un virtuose peut encore étonner des oreilles habituées aux exercices vulgaires, mais une seule corde, pourtant, c'est bien chanceux! Je lui ai donc ordonné de se marier et surtout d'être fidèle à sa femme. La fidélité amènera la satiété, la satiété amènera la continence, et la continence sera peut-être le philtre. Une jeune femme n'est pas si dangereuse que l'on croit pour un homme sur le retour. Elle est un excitant favorable et, en même temps, un élément modérateur. Enfin Hervart peut très bien faire un bon mari. C'est, en tout cas, une expérience qui m'intéresserait. Je serais très capable, si elle donne de bons résultats, c'est-à-dire au moins un bel enfant, de céder, moi aussi, à une vieille tentation. Je liquiderais ma clientèle et j'irais cultiver des roses et des camélias dans un coin de votre paradis terrestre, dans ce val de Saire, où l'on voit des palmiers parmi les saules!

«J'oubliais un point assez important dans notre hypothèse. Il faudrait que la jeune femme fût d'un tempérament honnête, sans froideur, mais sans curiosité sensuelle; une bonne reproductrice, apte à la volupté de concevoir plutôt qu'à la volupté d'aimer; de celles qui, après avoir été de rougissantes épouses, deviennent de tendres mères. S'il tombe sur la femme rebelle, il est perdu. Si l'instrument qu'il doit accorder et sensibiliser ne rend aucun son ou des sons faux, il se découragera et retournera à ses vieux concerts. Mais si sa femme, par hasard, se révélait une créature de volupté, la perte serait encore plus certaine: Hervart flamberait comme un fagot et il n'en resterait qu'une poignée de cendres. Je ne parle pas de l'adultère qui, dans les deux derniers cas, est inévitable. Parfois, cela rétablit l'équilibre dans un ménage disloqué; il y a d'excellentes associations conjugales, où chacun a son idéal en ville, dans un quartier différent. Mais ceci est de la sociologie et ne m'intéresse pas. Je reste dans mon domaine, qui est le corps humain, ses fonctions, ses anomalies. C'est d'ailleurs pour l'ignorer que les sociologues conçoivent tant de sottises. Ils en sont encore, les malheureux! à raisonner sur des moyennes! Ils ne descendent jamais à la réalité, à l'individuel. Dans quel mépris on le tient, ce corps humain, qui est pourtant la seule vérité, la seule beauté, comme il est le seul idéal et la seule poésie....»

Bouret était enclin à philosopher. Ses lettres dépassaient presque toujours la portée de leurs destinataires. Il s'en apercevait en se relisant, et souriait. De toute la dissertation de son ami, M. des Boys ne comprit que ce qui concernait Hervart, mais il le comprit très bien. Les réticences de Bouret firent leur effet ordinaire: Hervart fut considéré comme un incapable et condamné sans retour.