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Un cœur virginal

Chapter 8: III
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About This Book

The narrative examines a young woman's awakening through close observation of her moods, bodily instincts, and social surroundings. Set in a decaying manor and its tangled grounds, it alternates scenes of natural history and domestic life as an acutely observant older friend studies both insects and the girl's changing behavior. The girl oscillates between playfulness, shyness, and sudden coldness while her parents adore and fear her; the text probes physical desire, innocence, and the uncertain boundary between curiosity and maturity, often using metaphors from animal mating and botanical detail to illuminate emotional shifts.

The Project Gutenberg eBook of Un cœur virginal

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Title: Un cœur virginal

Author: Remy de Gourmont

Release date: December 19, 2013 [eBook #44467]
Most recently updated: October 23, 2024

Language: French

Credits: Produced by Marc D'Hooghe

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CŒUR VIRGINAL ***

UN CŒUR VIRGINAL

ROMAN

par

REMY DE GOURMONT

ONZIEME EDITION
PARIS
MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RUE DE CONDÉ, XXVI
MCMXX

Table


A

OCTAVE UZANNE


PRÉFACE

L'auteur avait pensé à qualifier ce livre: Roman sans hypocrisie; mais il a réfléchi que ces mots paraîtraient malséants, l'hypocrisie étant de plus en plus à la mode.

Il songea ensuite à: Roman physiologique; c'était encore pire, parce temps de grands convertis, où la grâce d'en haut purifie si à propos les petites passions humaines.

Ces deux sous-titres écartés, il ne restait rien; alors il n'a rien mis.

Roman, c'est un roman. Et ce ne serait que cela, si l'on n'avait tenté, par une analyse sans scrupules, d'y dévoiler, si l'on peut dire, les dessous d'un «cœur virginal», d'y montrer que l'innocence a ses instincts, ses besoins, ses obéissances physiologiques.

Une jeune fille n'est pas seulement un jeune cœur, c'est un jeune corps humain tout entier.

Tel est le sujet de ce roman, qu'il faut bien, tout de même, appeler «physiologique».

10 octobre 1906.


I.

Appuyée au mur de la vieille terrasse en ruine, envahie par les herbes, les acacias elles ronces, la jeune fille mangeait des mûres. Elle montra, en riant, ses mains devenues violettes. M. Hervart releva la tête et dit:

—Vous avez aussi des moustaches. C'est très drôle.

—Mais je ne veux pas être drôle.

Elle alla vers le ruisseau voisin, où elle trempa son mouchoir pour se laver les lèvres.

Les yeux retombés sur sa loupe, M. Hervart continua d'examiner la fleur de marguerite, où deux lygées écarlates, étroitement unis, ne faisaient plus qu'un seul insecte. Endormis dans un amour profond, ils ne semblaient encore vivre que par le frémissement léger de leurs longues antennes. La femelle avait enfoncé sa trompe aiguë dans la fleur et le mâle, avec la sienne, semblait pomper de la volupté dans le col immobile de sa compagne. M. Hervart aurait bien voulu assister à la fin de cet entretien passionné, mais cela pouvait durer des heures encore; il se découragea.

«Je sais d'ailleurs, songeait-il, que le mâle ne meurt pas immédiatement et au aussitôt dégagé il trotte, en quête de nourriture. J'aurais voulu voir le mécanisme de la désunion. Le hasard me donnera cela. Que l'on observe les bêtes ou les hommes, il faut compter sur le hasard. Il y a aussi les longues persévérances....»

Après un mouvement de tète qui voulait dire, sans doute, que les longues persévérances n'étaient pas son fait, il déposa doucement la fleur et ses amoureux sur le rebord de la terrasse. C'est alors qu'il s'aperçut enfin que Rose n'était plus là.

«Je l'aurai fâchée avec ma plaisanterie. C'était faux, d'ailleurs. Mais il y a des moments où cette enfant m'énerve avec son air de désirer des caresses. Et si je mettais seulement la main sur son épaule, elle me giflerait. C'est un être singulier. Toutes les femmes sont des êtres singuliers et, entre toutes, les jeunes filles....»

Essuyant sa loupe avec soin, il enjamba le ruisseau et entra dans le bois.


M. Hervart avait une quarantaine d'années. Assez grand et mince, il restait parfois un peu voûté, quand la curiosité l'avait tenu penché trop longtemps. Quoique un de ses yeux fût comme rétréci par l'usage du microscope, il avait le regard vif et net. Son visage clair, à la barbe blonde taillée en pointe, était agréable, sans attirer l'attention; et, s'il l'avait attirée, il ne la fixait pas.

Conservateur de la sculpture grecque, au musée du Louvre, il s'intéressait fort peu à la froide beauté des marbres et, moins encore, à l'archéologie. Il aimait la vie et partageait ses jours entre les femmes et les bêtes. Les mœurs des insectes le passionnaient. On le voyait souvent au Jardin des Plantes ou, plus souvent qu'à son bureau, sur le quai voisin, chez les marchands de bestioles. Le soir il courait le monde, à travers tous les mondes. Quand le milieu était favorable, il se donnait volontiers pour ancêtre M. d'Hervart, dont la femme aima La Fontaine. Ailleurs il disait que ses fonctions seules l'avaient empêché de se faire un nom comme naturaliste. Mais, selon l'opinion commune, M. Hervart n'était, en toutes choses, qu'un amateur très intelligent, gâté par beaucoup d'indolence.

Il venait tous les deux ou trois ans passer quelques semaines chez M. Desbois, son ami, ancien sculpteur industriel, au manoir de Robinvast, près de Cherbourg. M. Desbois s'était récemment anobli au moyen d'un y et de quelques autres menus changements. Quand M. des Boys parut au monde, Hervart n'eut pas l'air de s'apercevoir de la métamorphose. On l'aima davantage. Très occupée de cuisine et de pâtisserie, Mme des Boys s'empressait jusqu'à l'excès, quand M. Hervart était là.

Un peu bête, jadis sentimentale et pleine de romances, Mme des Boys avait voulu que l'on appelât sa fille, Rose, et cela aurait formé un nom ridicule si Rose eût été une fille à tolérer deux fois un sot compliment. Quoique rieuse et douce, d'ordinaire, elle était capable de froideurs terribles et d'inattentions cruelles. Ses parents l'adoraient et la redoutaient. On lui laissait faire sa volonté. Elle avait vingt ans.

M. Hervart, cependant, cherchait Rose. Il n'osait l'appeler, ne sachant quel mot choisir. Dans la conversation il disait: Vous; devant des étrangers: Mademoiselle; en lui-même: Rose.

«Elle était bien plus agréable, il y a deux ans. Elle m'écoutait. Elle m'obéissait. Elle me capturait des insectes. Maintenant, c'est le moment de la crise. Si nous étions des lygées....»

Mais il se reprit:

«Qu'elles soient des femmes, qu'elles soient des bestioles, l'amour, pour elles, est toute la vie. Les lygées vont mourir, leur œuvre accomplie, et les femmes commencent à mourir à l'heure de leur premier baiser.... Elles commencent aussi à vivre. C'est beau, le spectacle de ces jeunes filles qui veulent vivre, qui veulent remplir leur destinée, et qui ne savent pas, et qui cherchent, avec des sanglots, leur chemin dans la nuit.... Je vais la trouver pleurant.»

Rose achevait d'essuyer ses yeux. Ils étaient bleus, quand elle était triste, et un peu verts, quand elle était gaie.

—Vous avez pleuré? Vous vous êtes piquée en passant à travers les houx? Moi aussi.

—Je ne pleurerais pas pour cela. Mais qui vous dit que j'aie pleuré? J'ai eu un moucheron dans l'œil. Regardez, je n'en ai qu'un de rouge.

Mais, au lieu de lever la tête, elle la baissa, s'amusant à cueillir des fleurettes.

—Puis-je m'asseoir près de vous?

—En voilà une question!

—C'est parce que votre robe tient toute la place.

-Eh bien, bousculez ma robe.

M. Hervart rejeta sur les genoux de Rose le pan de robe qui s'étalait et il s'assit sur le vieux banc, avec une certaine précaution, car il le savait peu solide. Redevenu romantique, avec la fortune et la noblesse, M. des Boys entretenait son domaine à l'état vétusté et sauvage; sauf les pièces habitées et le potager, il n'y avait guère, en sa maison et aux alentours, que des murs salpêtres, des planchers pourris, des bancs moussus, d'inextricables buissons de ronces. Le lierre mangeait tous les murs, grimpait à tous les arbres. Près du ruisseau, une vieille tour semblait une cascade de verdure, dont les flots de lierre rejaillissaient jusque sur le dôme d'un vieux chêne aux bras morts se dressant comme des fourches. C'était assez beau. Les des Boys ne sortaient jamais que pour montrer à un étranger le spectacle de leur forêt vierge (ou visiter parfois les châteaux et les sites de la Hague). M. des Boys faisait de la peinture.


C'était le matin. Le bois était frais, encore humide. Le soleil, à travers les branches enlacées des hêtres, dessinait des fleurs sur le feuillage rigide des houx. Un petit marronnier, poussé tout de travers, tendait vers la lumière sa tête contournée. Il y avait tout près un cerisier sauvage où les moineaux se jetaient, inquiets, avec des cris. Un geai passa, faisant un éclair bleu. Le vent, se glissant sous les arbres, courba les fougères, qui changeaient de couleur. Une abeille blessée tomba sur la robe de Rose.

—Tiens, pauvre abeille, elle a une aile démanchée. Je vais essayer de la guérir.

—Prenez garde, dit M. Hervart, elle va vous piquer. Les animaux ne soupçonnent jamais qu'on veuille leur faire du bien. Pour eux, il n'y a que des ennemis.

—Vous avez raison, répondit Rose, en secouant l'abeille. Vos lygées la mangeront. Cela finira son malheur. Il n'y a que des ennemis.

Rose avait parlé d'un ton si amer que M. Hervart en fut inquiet. Il approcha son visage de celui de la jeune fille, autant que le permettait un grand chapeau de bergère, lui disant tout bas:

—Vous avez du chagrin?

Comme les femmes savent faire les choses à propos! Le grand chapeau disparut soudain, lancé comme avec dépit, et au même moment une tète blonde, ébouriffée, pâle et charmante, tomba sur l'épaule de M. Hervart.

Ce fut une minute émouvante. L'homme, troublé, passa son bras autour de la taille de la jeune fille. Sa main saisit une petite main qui s'abandonna. Il n'eut qu'à tourner et à pencher un peu la tète pour baiser, tout près des cheveux, un front blanc, moite de fièvre. Il sentit alors un abandon plus volontaire; la main qu'il tenait serra la sienne.

Un mouvement brusque de Rose les sépara. Elle regardait franchement M. Hervart, disant, la figure tendrement épanouie:

—Je n'ai plus de chagrin.

Elle se leva. Ils s'en allèrent à travers le bois, échangeant d'une voix douce d'insignifiantes paroles. Chaque fois que leurs regards se rencontraient, c'était dans un sourire. Ils touchaient des fleurs, des feuilles, de simples morceaux de bois mort, pour avoir l'occasion de se frôler les doigts. Arrivés à une clairière, ils laissèrent, marchant côte à côte, pendre intérieurement leurs bras et bientôt leurs mains se joignirent.

Il y eut un silence très long et très agréable. Mais chacun, cependant, avait des pensées particulières.

«Evidemment, se disait M. Hervart, si j'ai un peu de raison, je vais reprendre le train qui m'amena. D'abord, aller à Cherbourg, expédier un télégramme qui m'en fera recevoir un autre, par lequel je serai rappelé. C'est ennuyeux. Je me plaisais tant ici! A qui m'adresser? A Gratienne? Par une lettre alors, pour inventer une histoire. Cela ne sera pas plus grave dans trois ou quatre jours. Je connais les jeunes filles; le temps n'existe pas pour elles; elles vivent dans l'absolu. Tant qu'il n'y aura pas de jalousie, et comment y en aurait-il? je serai tranquille. Elle est bien charmante, Rose. Dieu! que je suis ému! Mais je dois être raisonnable. Je donnerai rendez-vous à Gratienne à Grandcamp. Elle a envie de Grandcamp, à cause d'un roman qu'elle a lu, qui se passait là. Puis, il y a les roches. Moi, ça m'est égal, pourvu que je m'en aille....»

—A quoi pensez-vous, mon ami?

—Vous le demandez, mon enfant?

Une pression plus forte de la petite main témoigna que la réponse avait été comprise. Le silence recommença.

«Gratienne? Elle est en train de me tromper, en ce moment! Aussi, laisser une femme toute seule à Paris, au mois de juillet! «Je ne m'ennuie pas un instant. Je dîne tous les jours chez Mme Fleury, qui est bien contente de m'avoir. Le 25. nous partons pour Honfleur. Il faudra venir nous voir.» Elle croit que Honfleur est tout près de Cherbourg. «Je ne m'ennuie pas un instant....» Allons, quand les femmes sont claires, c'est qu'elles n'ont rien à cacher.... Au contraire, c'est une de leurs ruses....»

—Eh bien, mon enfant, tout à fait fini le gros chagrin?

—Je suis heureuse, répondit Rose.

Un regard de ses grands yeux limpides confirma ces paroles solennelles. M. Hervart fut encore plus troublé qu'au moment de l'abandon. L'idée qu'il faisait le bonheur de cette enfant lui donnait beaucoup d'orgueil.

«Autant ne pas déranger Gratienne. Elle est très soupçonneuse. A qui m'adresser, en ce cas? Mes collègues? Non, je n'ai pas d'intimité. Gauvain, le marchand d'animaux? Cela serait humiliant. Ah! que je m'ennuie. Laissons cela, je verrai plus tard. Qu'y a-t-il, après tout? Un peu d'amitié tendre. Rose vit tellement solitaire! Pourquoi lui ôter cette joie innocente de jouer au sentiment avec moi? Plaisirs d'été....»

—Oh! dit Rose, voilà un bupreste. Qu'il est beau!

Mais la magnifique bête, cuirassée d'or et de saphyr, disparut sous les feuilles mortes. Ils n'y pensèrent plus. Rose avait bien d'autres idées.

Elle se sentait remplie d'une tendresse fière.

«Je ne m'appartiens plus.... C'est très émouvant.... Que va-t-il se passer?... Il m'embrassera sur les yeux, certainement.... Comment résister, puisque je lui appartiens?»

Elle leva la tète, regarda M. Hervart. Ses yeux se donnaient. Elle les ferma, sans changer d'attitude. Un baiser effleura ses paupières douces.

«Il fait tout ce que je crois qu'il va faire. Est-ce lui qui lit dans ma pensée, ou moi dans la sienne?...»

M. Hervart, cependant, cherchait des phrases galantes ou sentimentales, et n'en trouvait pas.

«Je pourrais louer ses cheveux châtains à reflets dorés, dire qu'ils sont fins et soyeux. Mais le sont-ils? Et puis, c'est peut-être prématuré. Louer quoi: sa bouche? Elle est un peu grande. Son nez? Il est un peu busqué. Son teint? Est-ce un compliment de dire qu'il est pâle et mat? Ses yeux? Cela aurait l'air d'une allusion. Ils sont jolis, ses yeux changeants....»

Il avait cueilli au passage un brin d'herbe. Il le regarda. Des petits points noirs y couraient.

—C'est ennuyeux, dit M. Hervart, que j'aie oublié mon microscope.

—J'en ai un, vous savez. Seulement le miroir est cassé. Il faudrait l'envoyer à Cherbourg.

—Ne pourrait-on pas y aller soi-même?

—Si vous voulez.

—Cela ne vous ferait donc pas plaisir, Rose? Elle fut si contente d'être appelée ainsi qu'elle fut un moment sans répondre; puis elle dit, toute rougissante:

—C'est que je ne sors presque jamais; je n'y pense pas. Vous savez bien que cela me plaira beaucoup de sortir avec vous.

Elle ajouta, d'un ton d'enfant gâtée:

—Je vais prévenir mon père. Nous irons après déjeuner.

M. Hervart considéra encore une fois son indéchiffrable brin d'herbe.

—J'ai, dit-il, une bonne adresse: Lepoultel, opticien de la marine. Connaissez-vous? C'est un ami de Gauvain....

—Le marchand de bêtes?

—Comment, vous avez retenu cela?

—Je retiens tout ce que vous me dites, répondit Rose, très sérieuse.

M. Hervart fut flatté. Il songea aussi que cette petite fille sentimentale pouvait fort bien faire une femme très sage et très pratique. Sa vie singulière lui apparut en une vision rapide. Il revit quelques-unes de ses maîtresses fugitives. Il vit Gratienne, qu'il connaissait depuis six mois et qu'il ne retrouverait peut-être pas à son retour. A cette idée, M Hervart fronça le sourcil. En même temps l'étreinte de ses doigts se desserra.

Rose le regarda:

—A quoi pensez-vous?

«Encore! se dit M. Hervart. Oh! Cette éternelle question des femmes! Comme si on y répondait jamais!... Voici ma réponse.»

Ayant inspecté les nuages, il proféra:

—Je crois qu'il pleuvra tantôt.

—Oh! non, dit Rose, je ne crois pas, le vent est de suèt....

Elle ajouta bien vite, consciente de son provincialisme:

—Comme disent les gens du pays.

—Cela signifie?

—Sud-est.

Peu curieux des formes dialectales du langage, M. Hervart reprit, avec un peu de méchanceté et avec cette infatuation propre aux Parisiens.

—C'est un vilain mot. Il faut dire: sud-est. Vous en êtes, du pays!

—Moquez-vous. Cela m'est égal, maintenant, dit Rose. Du pays, mon père en est, ma mère en est. Je n'y suis pas née, mais j'en suis aussi. J'en suis comme les arbres, comme l'herbe, comme toutes les bêtes. Oui, j'en suis!

Et elle relevait la tête, avec fierté.

—Mais j'en suis aussi, dit M. Hervart.

—Oui, et vous ne l'aimez plus.

—Je l'aime, puisqu'il vous a produite et puisque vous l'aimez.

Enchanté d'avoir trouvé cette fadeur, M. Hervart courut, son chapeau à la main, vers un papillon; mais il le manqua.

—C'est plus difficile à prendre que des baisers, dit Rose, avec un peu d'ironie.

M. Hervart se demanda, interloqué:

«Ne serait-elle que sensuelle?»

Mais Rose était bien incapable de séparer son être en deux parties. Sa personne lui donnait un sentiment de parfaite unité. Son mot était un mot de conversation. Elle n'était pas sans esprit.

Cependant M. Hervart médita longtemps sur ce mystère, et il édifiait des théories perverses sur la précocité des jeunes filles.

Bientôt, il eut honte de ses divagations.

«Les femmes sont complexes, pas plus que les hommes, certainement, mais d'une complexité que les hommes ne peuvent comprendre. Elles-mêmes ne se comprennent pas, et d'ailleurs n'en ont nul souci. Elles sentent, et cela leur suffit très bien à se conduire dans la vie, et même à dénouer des embarras où les hommes se montrent incapables. Il faut agir à leur égard comme elles mêmes. C'est par le sentiment seul qu'on peut les rejoindre. Il n'y a qu'une manière de comprendre les femmes, c'est de les aimer.... Pourquoi ne dis-je pas cela tout haut? Elle serait amusée et trouverait peut-être de jolies choses à répondre....»

Mais, sans être timide, M. Hervart se troublait à entendre le son de sa propre voix. Aussi ne proférait il le plus souvent que des phrases courtes. Elle reprit la main de son ami. Ce langage paraissait lui convenir et M. Hervart s'en accommodait, encore qu'il jugeât un peu puérils ces épanchements manuels.

Il songea encore:

«Mais rien n'est puéril en amour....»

Ce mot, qu'il ne prononça pas, même intérieurement, mais qu'il vit, écrit comme de sa main sur une feuille de papier, ce mot l'épouvanta. Il abonda en protestations secrètes:

«Mais il ne s'agit pas d'amour. Elle ne m'aime pas. Je ne l'aime pas. C'est un jeu. L'enfant m'a rendu enfant comme elle....

Il voulait ne plus penser, mais cela continuait:

«Jeu dangereux.... Je n'aurais pas dû baiser ses yeux ... Son front, passe encore, cela est paternel.... La laisser s'appuyer sur mon épaule? Comment faire?....»

Il dut convenir ensuite que c'était lui le coupable. Sans y penser, poussé par son instinct d'homme, depuis son arrivée, depuis quinze jours, tout en continuant, d'apparence, à la traiter comme une enfant, il lui avait fait une cour muette. A chaque instant, il la regardait, lui souriait, cependant que ses paroles étaient graves. Se sentant l'objet d'une attention perpétuelle, Rose avait cru qu'on voulait la conquérir, et elle s'était laissé prendre. M. Hervart croyait trop bien connaître la psychologie féminine pour admettre que la jeune fille eût fait délibérément le premier pas vers lui. Il se sentait tout pareil à un chasseur distrait qui, oublieux de son coup de fusil, trouverait une perdrix dans son carnier.

«Cette surprise est agréable, songeait-il. Elle est même beaucoup trop agréable.»


II

Il faisait déjà chaud. Ils s'assirent à l'ombre, sur un tronc d'arbre. De grosses fourmis innocentes le parcouraient, mais M. Hervart ne s'intéressait plus beaucoup à l'entomologie. Ils regardaient distraitement les petites bêtes affairées, coupant et recoupant leurs voies.

«Savent-elles ce qu'elles font? Et moi, est-ce que je sais ce que je fais? Une sensation les guide. Et moi? Elles vont ici, parce qu'elles ont cru voir ou senti une proie. Et, moi? Oh! moi, je voudrais bien fuir ma proie. Moi, je raisonne, moi je délibère.... Oui, je délibère, ou, du moins, j'essaie.»

Il leva la tête vers la jeune fille. Rose arrachait des clochettes aux hampes des digitales et les faisait claquer dans la paume de sa main. Elle était sérieuse. M. Hervart put la regarder sans la distraire de son rêve.

L'ensemble était joli, à la fois doux et sauvage. Les traits, gardant encore quelque chose de puéril, s'accentuaient. C'était une femme. Quelle bouche ronge et voluptueuse! M. Hervart se surprit à songer qu'elle donnerait d'excellents baisers. Et quel fruit à mordre, ferme et plein de suc! Rose poussa un soupir et une grosse vague gonfla son corsage blanc; tout le jeune buste avait semblé s'épanouir. M. Hervart eut la vision d'une blancheur rosée, tendre et vivante: il la désirait comme un enfant désire la pèche qu'il aperçoit au mur sous ses longues feuilles. Il se complut dans ce désir. C'est ainsi qu'il avait songé parfois devant la Jeune Femme du Titien. L'obstacle était aussi fort. Rose était pour lui une chimère.

«N'importe, se disait-il, je l'ai désirée, et cela n'est pas sage.... Eh! si je l'aimais, je n'aurais pas eu une telle vision, en ce moment. Donc, je ne l'aime pas. Heureusement!»

Rose ne pensait à rien. Elle se laissait regarder. Ayant été vue, elle eut un sourire très doux, nuancé d'un peu de confusion. Par contraste, elle éclata de rire, soudain et, les mains retenues aux nœuds de l'arbre, se pencha en arrière. Son chapeau tomba, ses cheveux se dénouèrent. Elle se dressa, paraissant plus sauvage encore. M. Hervart crut qu'elle allait fuir, comme Galatée; mais il n'y avait pas de saule.

—Tant pis, dit-elle pendant que M. Hervart lui présentait son chapeau, mes cheveux vont rester sur mes épaules. Ils sont bien là. Les épingles ne tiennent pas sur ma tète.

—Les épingles, dit M. Hervart, tiennent rarement sur la tète des femmes.

Elle sourit sans répondre et certainement sans comprendre.

M. Hervart trouva qu'elle souriait beaucoup, depuis ce matin.

«Mais son sourire est si doux que je ne m'en fatiguerais jamais. Tiens, je vais lui dire cela....»

—Que j'aime votre sourire! Il est si doux que je ne m'en fatiguerais jamais.

—Si doux que cela? C'est parce qu'il est tout nouveau. Je n'ai pas l'habitude de sourire Il y avait de quoi émouvoir un homme jusqu'au fond de l'âme. M. Hervart murmura spontanément:

—C'est vous que j'aime, Rose.

Elle répondit franchement, sans marquer nulle surprise:

—Moi aussi, mon ami.

En même temps, elle secouait sa robe, où erraient des fourmis égarées:

—Elles ne piquent pas, celles-là, heureusement. Elles sont douces....

—Comme vous.

«Quel compliment! Quelle fadeur! Que je suis ridicule!»

—Il y en a une sur votre manche, dit Rose.

Elle la fit tomber.

—Maintenant, remerciez-moi.

Et elle présentait sa joue, où M. Hervart mit un baiser des plus fraternels.

Il songeait:

«C'est à n'y rien comprendre. Pourtant, je pense qu'elle n'aime pas. Si elle aimait, elle fuirait. Ce n'est qu'après le pas décisif que l'amour devient familier....»

—Si nous voulons aller à Cherbourg, dit Rose, il faut déjeuner de bonne heure.

Ils partirent, bientôt sortis du bois, entrés dans le jardin, qui n'était guère moins fruste. Il y faisait du soleil; ils le traversèrent vite. Elle marchait devant. M. Hervart, en passant, cueillit une rose et la présenta à la jeune fille. Rose la prit, en cueillit une autre et, la donnant à M. Hervart:

—Celle-ci, c'est moi.

Alors, elle se mit à courir et gravit le perron sans se retourner.

M. Hervart dut recommencer son raisonnement. Il se sentait heureux, mais comprenait de moins en moins.

«Elle agit comme si elle m'aimait——Elle agit aussi comme si elle ne m'aimait pas. Ici, on dirait que je suis tout pour elle. Quelques pas plus loin, elle me traite comme un simple ami de la maison.... Et c'est elle qui me mène.... Je n'ai jamais vu cela que chez les coquettes.... Où aurait-elle appris cela?... Les femmes sent comme les gentilshommes du temps de Molière; elles savent tout sans avoir rien appris....»

M. Hervart, l'esprit alourdi, mais le cœur léger, monta à sa chambre, afin de méditer plus à l'aise. D'abord, il retoucha sa toilette, avec une certaine application. Il arracha de sa barbe un fil qui, sans être d'argent, était d'un or très pâle. Il vaporisa son gilet, mit à son doigt une bague aux ciselures compliquées.

«Cela peut servir, quand les conversations sont difficiles.»

Il allait commencer à méditer, quand on frappa à la porte. Le déjeuner était prêt.

M. des Boys, malgré le dérangement que sa fille lui imposait, paraissait heureux. Il déclara qu'une promenade lui ferait du bien. Il en avait besoin, puis il y avait droit. Il annonça:

—Je viens de terminer le neuvième panneau de ma vie de sainte Clotilde. Elle entre au monastère de Saint-Martin, à Tours.

M. Hervart manifesta beaucoup d'intérêt pour cette composition, qu'il avait admirée la veille, avant les dernières retouches. Il souhaita la voir bientôt en son vrai cadre, à côté des autres, en l'église de Robinvast.

—Il y en aura douze, déclara M. des Boys.

—On viendra les admirer, dit M. Hervart, comme la Vie de saint Bruno, aux Chartreux et maintenant au Louvre.

—Je l'espère.

—Mais on y viendra moins.

—Oui, Robinvast est un peu loin. Mais qui va au Louvre? Quelques artistes, les badauds en voyage. Personne en France ne s'intéresse à l'art.

—Personne au monde, dit M. Hervart, excepté ceux qui en vivent.

—Et ceux qui en meurent? demanda Rose.

Mme des Boys regarda sa fille avec surprise.

—Je n'ai jamais entendu dire que la peinture fût une industrie dangereuse.

—Quand on y croit, dit M. Hervart.

---Comment, pas dangereuse, dit M. des Boys, et le blanc de céruse?

—Il faut croire, dit Rose, en regardant M. Hervart.

—Voilà, reprit M. des Boys, où en est le public. Ma femme, par un coq-à-l'âne merveilleux, a traduit son sentiment.

Ou raconta des anecdotes sans aucun sel sur les distractions coutumières à Mme des Boys. M. Hervart fut sur le point d'oublier de rire: il pensait à ce que venait de dire Rose.

—Ma fille, dit M. des Boys, demande à Hervart si nous n'étions pas croyants, quand nous nous promenions au Louvre? Nous en avions la fièvre. Hervart est mon élève, c'est moi qui ai formé son goût pour les belles choses. Malheureusement, j'ai quitté Paris, et il a mal tourné. Moi, je suis resté fidèle, malgré tout.

—Mais, dit M. Hervart, la fidélité ne commence que le jour où l'on est entré dans sa vocation véritable.

Rose parut donner à ces paroles un sens que M. Hervart n'y avait pas mis consciemment. De grands veux infiniment doux semblèrent se poser sur les siens comme des baisers.

C'est, songeait-il, comme si j'avais fait une déclaration. Je suis fou. Mais comment éviter telle phrase que l'on va prendre pour une allusion préméditée?...»

Il trouva cependant le jeu très amusant. On pouvait ainsi parler en public et dire ses véritables sentiments sous le couvert des banalités de conversation. Rose lui en avait donné l'exemple; il l'avait suivi sans y penser, mais une telle docilité était un symptôme grave.

«Je suis perdu. Me voici en train de devenir amoureux.»

Mais, pareil aux buveurs qui, sentant venir l'ivresse, voudraient se retenir, et obéissent encore au désir, amollis qu'ils sont par la sensation même qui éveille leur conscience, M. Hervart, ayant jugé qu'il fallait lutter, céda.

Il but un grand verre de vin, et dit:

—On peut se trompera ses débuts dans la vie, et longtemps encore après. J'ai gardé pour l'art un goût vif, mais je n'étais appelé qu'à lui faire des visites. Nous sommes des amis, non des époux. J'ai fondé ma maison sur un autre terrain; elle vaut ce qu'elle vaut, mais j'y demeure fidèlement moi aussi. On ne peut tenir qu'à ce que l'on aime. Pour conserver un trésor, il faut l'avoir trouvé.

Il avait parlé avec feu.

—Quelle éloquence! dit M. des Boys.

Rose, tout à coup, se mit à rire, mais d'un rire si heureux, si reconnaissant, que M. Hervart ne s'y trompa nullement.

—On se moque de toi, mon pauvre ami, reprit M. des Boys.

A cette méprise, le rire de Rose redoubla. Il devenait joyeux, enfantin, fou.

—Voici, dit Mme des Boys, quelque chose qui vous consolera, j'espère. Mais quel diable, que ma fille!

Par pitié pour sa mère, Rose voulut se contraindre. Elle y réussit, après quelques soubresauts, et dit, s'adressant à M. Hervart:

—Qu'en pensez-vous? Vous avez peur, hein?

—Plus que vous ne croyez.

—Moi, aussi, j'ai peur de moi même.

—Voilà un mot raisonnable, dit Mme de Boys. Allons, sois sage.

Le gâteau, fait à la maison, ayant été trouvé excellent, elle commença d'en donner la recette. Un repas finissait rarement sans que Mme des Boys énonçât quelque mystère culinaire.

La voiture passa devant les fenêtres. Le déjeuner s'acheva sans guère plus de paroles. Rose était devenue songeuse. M. Hervart constatait:

«Notre accord a fait, en quelques instants, d'effrayants progrès.»


III

Il continua ses méditations dans le petit break qui les emmenait rapidement à la gare de Couville. Rose était assise en face de lui: leurs pieds, naturellement, se rencontrèrent.

M. des Boys, qui possédait plusieurs fermes, inspectait l'état des récoltes. Plusieurs champs de blé étaient versés. Il voulut monter à côté du domestique pour l'interroger: «En était-il partout de même dans le pays? Il était très inquiet.

M. Hervart avança un peu les genoux. Il tenait entre ses jambes les jambes frissonnantes de la jeune fille. Elle souriait. M. Hervart, un peu oppressé, n'osait parler. Il prit sa main et la baisa.

Mais Rose, tout à coup, s'écria:

—Nous avons oublié le microscope!

—Ah! oui, notre prétexte. Ou'allons-nous devenir?

—Avons-nous besoin de prétexte, maintenant?

M. Hervart resserra la prison de ses jambes. Ce fut sa première réponse.

—Nous voilà complices, Rose, dit-il ensuite. C'est grave.

—Je l'espère bien.

—Nous le sommes depuis plus longtemps.

—Depuis ce matin, oui.

Elle rougit un peu.

—Surtout, reprit M. Hervart, depuis que vous avez dit: Il faut croire.

—J'ai dit ma pensée.

—C'est la mienne aussi.

«Ainsi, songeait-il, je dis ce qu'il faut dire, sans trop m'avancer. Ah! si j'osais!»

Le microscope, cependant, l'inquiétait.

—J'en achèterai un, dit-il, je vous le laisserai. Il me servira quand je viendrai.

—Taisez-vous, dit Rose, à mi-voix, mais sur un ton violent. Parler de venir, c'est parler de partir!

M. Hervart ne sut rien dire. Il se tira d'affaire en redoublant encore une fois l'étreinte de ses jambes. Celles de Rose répondirent doucement.

On arrivait à la petite gare solitaire. Le train s'annonça. Un quart d'heure plus tard il était à Cherbourg.

M. des Boys annonça aussitôt son intention d'aller au musée. Il désirait contempler des chefs-d'œuvre, disait-il, et conférer une fois de plus son art personnel avec celui des maîtres. M. Hervart se récria. Ses vacances, c'était de fuir les musées. Il tenait d'ailleurs cette collection, de noms trop beaux, comme en grande partie apocryphe.

—Les catalogues du Louvre, dit-il, sont déjà trompeurs. Que doit être celui du musée de Cherbourg?

M. des Boys haussa les épaules:

—Tu es perdu dans mon estime.

Et il affirma l'authenticité parfaite des Van Dyck, Van Eyck, Chardin, Poussin, Murillo, Jordaens, Ribera, Fra Angelico, Cranach, Porbus, Léonard de Vinci, qui paraient l'hôtel de ville.

—Il y manque un Raphaël, dit M. Hervart, un Velasquez, un Titien et un Corrège.

M. des Boys répondit, sarcastique:

—Il y a un cabinet d'histoire naturelle.

Et, faisant un geste de la main, il disparut au coin d'une rue.


Tout semble avoir été combiné, en cette triste cité maritime, pour faire croire que la mer n'existe pas. Les maisons lui tournent le dos et l'on a ménagé entre le rivage et la ville un vaste désert de pavés, de poussière et de vent. Pour découvrir que Cherbourg est vraiment un port de nier, il faut gravir le rocher du Roule. M. Hervart souhaita de s'élever sur ce pinacle.

—C'est inutile, dit Rose, nous allons monter sur la tour du jardin Liais.

Ils marchaient côte à côte dans les rues mornes. A chaque pas Rose regardait M. Hervart, inquiète de son silence. Elle prit son bras.

—Je n'osais vous l'offrir, dit-il.

—Aussi, je le prends moi-même.

—Je suis content, Rose, d'être ainsi à me promener avec vous.

Mais, en réalité, il était très gêné. Cette bonne fortune était à la fois trop innocente et trop libre. Il se demandait comment faire pour la maintenir, au moins, dans les bornes présentes.

«Si cela continue!... Et cela ne date que de ce matin!...»

Mais un raisonnement très logique le rassurait:

«Ou j'en veux, ou je n'en veux pas faire ma femme: or, dans un cas comme dans l'autre, je dois la respecter.... C'est évident. N'étant ni un sot, ni un malhonnête homme, je n'ai rien à craindre de moi-même. L'instinct civilisé dominera nécessairement l'instinct naturel: je suis très civilisé....»

Ils étaient vêtus légèrement. Le bras qu'il serrait brûlait sa chair.

«Hélas! en amour, on n'est sûr de rien, sûr de personne, de soi-même, moins que de tout autre. Que suis-je, aux mains du désir? Et il faut qu'en même temps que les miens j'endorme les nerfs surexcités de cette petite! Les nerfs? Non, le sentiment. Mais le sentiment mène à tout.... Que je suis ridicule avec mes dissertations intérieures! Je me gâte de délicieuses minutes....»

Une maison comme toutes les autres, une porte cochère, une voûte: on est dans un grand jardin où se gonflent, parmi les palmiers, l'éclat et le parfum d'une flore exotique. Ils furent plus troublés encore que par les odeurs connues, les couleurs accoutumées du bois sauvage de Robinvast. Dans cette oasis paradoxale, l'air, maintenu immobile par la hauteur des murailles, était lourd et fiévreux. Des effluves presque charnels sortaient des fleurs en amour....

«Quel alcôve pour des soirs de caresses!...» songea M. Hervart.

Il ne pensait pas à Rose; son imagination appelait Gratienne, qui était voluptueuse. Il éteignit le soleil, alluma des globes lointains et doux, puis, ayant jeté des coussins de soie rouge sur ce gazon, où un magnolia venait de laisser tomber une de ses fleurs prodigieuses il y coucha nue sa maîtresse.... Son délire augmenta: il se mit à genoux et, penché sur la beauté impatiente de son amie, il la couvrait de baisers et des plus tendres adorations.

—Ce jardin me rend fou! dit M. Hervart, à haute voix.

Le songe fut dissipé.

—Voici la tour, dit Rose, montons. Il y fera frais.

Elle aussi haletait, mais de malaise, et non d'amour.

Il faisait frais dans la tour.

En quelques instants, Rose, délivrée de son oppression, fut au sommet.

Elle avait bien senti que M. Hervart, absorbé par un songe, avait été loin d'elle, pendant toute la fin de cette promenade; et Rose était fâchée. L'apparition de M. Hervart, un peu rouge, et les veux égarés encore, n'était pas faite pour la rasséréner. Elle se sentait jalouse. Elle aurait voulu détruire l'objet de cette pensée.

M. Hervart perçut le petit mouvement d'impatience que Rose ne sut pas réprimer, et il en fut content. Il aurait voulu être seul.

Il alla s'accouder à la balustrade, sans rien dire, regardant au loin la mer toute bleue. Cela l'apaisa. De le voir absorbé de nouveau par quelque chose qui n'était pas elle-même, Rose eut un second frisson de jalousie; mais, cette fois, elle connaissait sa rivale. Les femmes ne doutent jamais d'elles, et c'est ce qui leur donne la victoire. Rose voulut lutter contre le charme de la mer infinie. Elle alla se poser tout près de M. Hervart, épaule contre épaule, hanche contre hanche.

M. Hervart regarda Rose et ne regarda plus la mer.

Ses yeux étaient tristes d'avoir vu fuir, ironique, le désir. Ceux de Rose étaient pleins du sourire le plus doux.

—Ils ont la couleur de la mer infinie, Rose.

«C'est tout de même agréable, songeait M. Hervart, d'être le premier à dire cela à une jeune fille.... Généralement, les femmes aux yeux bleus entendent ce compliment pour la centième fois, et cela leur fait croire que tous les hommes sont pareils et qu'ils sont bêtes.... Ce sont les hommes qui mettent tant de fadeur dans l'amour.... Ils sont jolis, les yeux de Rose, mais je n'aurais pas dû le dire.... Suis-je le premier?...»

M. Hervart ressentait à son tour les piqûres, assez vagues encore, de la jalousie:

«Ces petites recherches, ces petites complaisances sensuelles, qui les lui a enseignées, puis-qu'elle n'a pas d'amies, sinon quelque cousin, entreprenant et gauche?... Que je suis sot, et méchant pour moi-même! Rose a eu des amies, à Valognes, au couvent; elle en a toujours et leur écrit.... Et puis, que m'importe? Je ne suis pas amoureux, il me semble, et tout cela ne saurait être pour moi qu'une suite de sensations légères, qu'un prétexte à d'amusantes observations....»

L'après-midi s'écoulait. Il fallut penser aux emplettes réclamées par Mme des Boys.

Ils redescendirent.

—Comme l'escalier est noir. Donnez-moi la main, dit Rose.

Vers les dernières marches, comme pour le remercier de son aide, elle lui tendit la joue. Le baiser se posa au coin des lèvres. Cette fois, Rose recula, avertie du danger par une sensation trop vive, trop intime. Mais, en s'éloignant, elle faillit tomber. Ses mains se crispèrent sur la main qui la retenait, et elle se trouva ramenée vers M. Hervart. Ils se regardèrent une seconde. Elle ferma les yeux, attendant la nouvelle brûlure.

—Vous ne vous êtes pas fait de mal?

Elle éclata de rire.

«Voilà, se disait M. Hervart, ce qui s'appelle être maître de soi. Aussi elle se moque. Tel est le résultat de la vertu.»


Ils entrèrent dans presque tous les magasins de la rue Fontaine, qui est le centre de ce grand village biscornu. M. Hervart acheta des cartes postales. Les châteaux de la Hague sont presque aussi beaux et aussi pittoresques que ceux des bords de la Loire. Il aurait voulu en envoyer l'image à Gratienne, mais il se sentait prisonnier. Cela le mit de mauvaise humeur, l'espace d'un instant. Comme Rose, cependant, entrait dans une mercerie, il se décida; la porte était à côté.

—J'aurais voulu votre avis, dit Rose; c'est pour réassortir des laines.

Mais il n'était plus là. Alors, elle attendit, patiente.

Les châteaux, enfin, tombèrent dans la boîte. Ils reprirent leur itinéraire. La promenade aboutit chez le pâtissier.

C'était un des plaisirs de M. Hervart de manger des gâteaux dans une pâtisserie, et ce plaisir était complet quand une femme l'accompagnait. On le connaissait bien, à celle de la rue du Louvre, au coin de la place; il y venait tous les jours, et pas toujours seul.

En entrant avec Rose, il se crut à Paris, et en bonne fortune. Cela l'amusa. Rose n'était pas moins contente. Souriante et sérieuse, elle eut aussitôt l'air d'accomplir un rite familier.

«Elle serait très vite Parisienne», songeait M. Hervart, qui la contemplait.

Et il voyait, en une minute, tout un avenir se dérouler: «Ils demeuraient quai Voltaire et souvent, le matin, elle sortait avec lui, allant au Louvre des femmes. Il la conduisait jusque sous les arcades. Elle le reprenait pour aller déjeuner. D'autres jours, elle entrait à quatre heures dans son bureau, on allait, comme maintenant, manger des gâteaux, boire un verre d'eau glacée, et l'on revenait lentement par le Pont-Neuf et les quais; on achetait quelque livre curieux, on regardait les jeux du soleil sur l'eau et dans les arbres; le bateau les tentait quelquefois, ou le chemin de fer, ils gagnaient quelque bois, moins fou que celui de Robinvast, mais agréable encore, et Rose respirait un air presque aussi pur que son air natal....»

Il n'y avait pas beaucoup d'imagination dans ce rêve de M. Hervart, car il l'avait réalisé bien des fois. Mais d'y introduire Rose, cela en faisait une chose toute nouvelle, un plaisir encore inéprouvé.

«A la fin de mon séjour, je l'aimerai follement et je serai très malheureux,» se dit-il enfin. Ils rencontrèrent bientôt M. des Boys, qui les cherchait. On regagna la gare. En atténuant l'heure du train, M. Hervart s'intéressa aux châteaux, qu'il avait pris en double.

—Pourquoi n'irions-nous pas les visiter?

Rose, en disant cela, regardait son père.

Il acquiesça.

—Cela me donnera des idées pour la restauration de Robinvast, que je médite.

Mais il entendait seulement une mise en état; on cimenterait les joints, sans arracher une feuille de lierre; la folie du parc et du bois serait respectée, mais il fallait des allées et des sentiers.

—L'art, dit-il, sentencieusement, ne comporte qu'une certaine qualité de désordre. Et puis, je dois compter avec les préjugés: la mauvaise éducation de mon jardin ferait croire à celle de ma fille....

Il y avait dans ce mot des projets de mariage, Rose le perçut aussitôt.

—Je suis, dit-elle, très bien comme je suis, et Robinvast aussi.

—Voyez-vous, la petite orgueilleuse!

—N'êtes-vous pas de mon avis? dit Rose, en s'adressant à M. Hervart avec un rire, qui palliait sa hardiesse.

—Pour vous, oui.

—Oh! moi, on ne peut plus rien. Le mal est fait; je suis une sauvage. Mais c'est pour quoi me plaît, et me convient, la sauvagerie de Robinvast.

—Pourtant, dit M. Hervart, dont les mains étaient couvertes d'égratignures, il y a beaucoup de ronces, dans le bois. Jamais je n'en vis de si belles, des jets comme des lianes, comme des serpents....

—Jamais je ne m'égratigne, dit Rose.

Mais elle ne regardait pas sans plaisir les mains de M. Hervart, qui s'étaient balafrées pour lui cueillir des mûres. Elle lui dit tout bas:

—Je suis méchante comme les ronces!

—Défendez-vous comme elles! répliqua M. Hervart.

Ce n'était qu'un mot. Sans doute, M. des Boys songeait à marier sa fille, mais le projet, fort légitime, était lointain encore. Nul prétendant ne menaçait. Ces dispositions, d'ailleurs, plaisaient à M. Hervart qui, amoureux depuis dix heures du matin, songeait, vers sept heures du soir, à épouser la jeune fille nerveuse et sentimentale qui avait prêté le coin de sa bouche à un baiser maladroit.

La soirée se passait régulièrement à jouer aux cartes. Dressée dès le plus jeune âge à cet exercice, Rose participait au whist avec conviction. Elle dirigeait, grondait sa mère, disputait des coups avec M. des Boys et tenait sous ses yeux doux M. Hervart fasciné.

En s'asseyant à la table de jeu, il eut aussitôt conscience de cette fascination qui, jusqu'alors, s'était exercée à son insu. Il se souvenait maintenant que, chaque fois que le sort le mettait en face de Rose, un très grand plaisir le grisait. C'était une possession, comme en éprouvent, au théâtre, certains spectateurs enivrés par la comédienne de leurs rêves. Il se rendait compte aussi que son plaisir, à peu près inconscient, devait se traduire par de fervents regards....

«Son cœur, peu à peu, a répondu à la passion mystérieuse de mes yeux.... Ils sont doux aussi, mes yeux, je le sais; ils sont mon attrait.... Quant à mon extase, elle s'explique très bien, car Rose, un peu dure de profil, est, de face, presque divine. Son nez, trop long, rentre, un ovale parfait se dessine, le sourire semble le mouvement naturel de cette bouche un peu large et les yeux, enfin, un peu enfoncés, s'avancent, à la lumière des lampes, comme des fleurs.... Souvent je suis resté en pareille extase devant ma belle image de la Vénus du Titien; il est vrai qu'elle montre aussi d'autres beautés, mais sa figure et ses yeux, surtout, sont d'adorables pièces....»

—Ne vous faites pas de signes!

Cette observation, motivée par un échange de sourires trop accentués, amusa beaucoup Rose, car elle pensait en ce moment fort peu à son jeu.

Elle courba innocemment la tète sous la parole paternelle.

Ils jouèrent très mal et perdirent beaucoup de fiches.

Au retirage des places, ils furent séparés, mais pour être mieux unis, et leurs genoux bientôt se touchèrent sous la table. La partie, dans ces conditions, devenait exquise. Par contraste, Rose s'ingénia à battre son ami, cependant que sa jambe innocente le cajolait tout bas. La vie lui paraissait très agréable.

Elle s'endormit tard, un peu fiévreuse, rêvant à cette journée où elle avait si allègrement gagné le sommet de ses désirs. Elle était aimée: c'était le bonheur. Pas un instant, elle ne se demanda si elle aimait elle-même. Elle n'avait sur l'état de son cœur aucun doute.

Les réflexions de M. Hervart étaient assez différentes, et d'ailleurs d'une confusion extrême. Les femmes sont tout entières au présent; les hommes, moins bien organisés peut être, vivent surtout dans l'avenir. M. Hervart faisait donc des projets. Il s'endormit au milieu de ses desseins, fatigué de ne pouvoir en dresser aucun selon une perspective logique.


IV

Quand il descendit, le matin, d'assez bonne heure, M. des Boys, invisible d'ordinaire jusqu'au déjeuner, se promenait avec sa fille. Il faisait de grands gestes. M. Hervart eut peur.

Mais il ne s'agissait pas de lui. M. des Boys traçait une longue allée serpentine, déterminait les courbes. Ayant consulté M. Hervart, qui s'empressa d'accepter, il décida que l'on commencerait dès aujourd'hui la visite des châteaux.

En même temps, il fît requérir des journaliers pour le lendemain, puis il écrivit à Lanfranc, l'architecte de Martinvast, un ami qu'il avait perdu de vue depuis bien des années. Il demeurait à Saint-Lô, étant le constructeur officiel des bâtiments administratifs. M. Hervart le connaissait également.

M. des Boys, cependant, oubliait sa peinture. Il resta dehors presque toute la matinée.

Rose s'ennuyait. Elle avait compté refaire la promenade de la veille, parmi les houx, les ronces, les fougères et les digitales. Cette promenade, elle se la rêvait pour tous les jours de sa vie, croyant la retrouver éternellement pareille, aussi émouvante, aussi nouvelle.

Quoiqu'il fût content de cette diversion, M. Hervart ne pouvait s'empêcher d'éprouver quelques regrets. La main de Rose manquait à la sienne.

Ils se trouvèrent seuls, un instant, le long de la terrasse abandonnée, à l'endroit même où la crise avait commencé.

Vite, ils se prirent les mains et Rose tendit sa joue. M. Hervart, cette fois, n'essaya pas de conquérir un baiser meilleur. Ce n'était pas le moment. Peut-être n'y pensa-t-il pas. Rose fut déçue. M. Hervart s'en aperçut. Alors il porta à ses lèvres les mains de la jeune fille. Il aimait cette caresse, ayant pour la main un culte particulier. Il exprima tout haut sa pensée secrète disant:

—Comment n'ai-je pas déjà baisé vos mains?

Contente, mais non émue, Rose se borna à sourire. Puis, soudain, à une idée qui lui traversa la tête, le sourire se mua en un rire excessif, mais qui semblait quand même nuancé de confusion. Calmée un peu, elle demanda.

—Je voudrais savoir ... savoir ... eh bien, oui, votre nom, là?

M. Hervart, interloqué, ne comprenait pas.

—Mon nom?... Mais.... Ah! celui qui ... l'autre?...

Il hésitait. Ce nom, qu'il n'avait presque pas entendu prononcer depuis la mort de sa mère, lui était si peu familier qu'il ressentait une gêne à en proférer les syllabes. Il signait Hervart, tout court. Tous ses amis l'appelaient ainsi, aucun ne l'avant connu dans l'intimité de la famille, et ses maîtresses, elles-mêmes, n'en avaient jamais murmuré d'autre, les femmes d'ailleurs se servant plus volontiers d'appellations qui conviennent à toutes les têtes, telles que mon gros loup, mon chat bleu, ou mon lapin blanc. M. Hervart, qui était maigre, avait surtout été appelé mon gros loup.

Il dit enfin:

—Xavier.

Rose parut satisfaite.

Elle recommença à manger des mûres, comme la veille. Comme la veille, M. Hervart ouvrit sa loupe; il comptait les points noirs qui ornaient le dos rouge d'une bête à bon dieu, coccinella septempunctata, et il n'en trouvait que six.

Rose mit dans la paume de sa petite main, déjà toute marbrée de violet, une belle mûre toute noire, et la tendit à M. Hervart. Comme il ne levait pas la tête, un œil clos, l'autre absorbé, elle dit d'une voix douce, mais sans apprêt, d'une voix délicieusement naturelle.

—Xavier?

M. Hervart ressentit une grande émotion. Il regarda Rose avec des yeux surpris et troublés. Elle tendait toujours sa main. Il mangea la mûre dans un baiser, puis il répéta plusieurs fois de suite:

—Rose, Rose....

—Comme vous êtes pâle! dit-elle, également émue.

Elle recula d'un pas, s'appuya au mur. M. Hervart avança d'un pas. Ils se retrouvèrent les yeux dans les yeux. Rose attendait, très sérieuse. M. Hervart dit:

—Rose, je vous aime.

Elle se cacha la figure dans ses mains. M. Hervart n'osait plus ni parler, ni remuer. Il regardait les mains qui cachaient la figure de Rose.

Quand elle se découvrit, ses yeux étaient humides, son visage grave. Elle ne dit rien, alla cueillir une mûre, comme s'il ne s'était rien passé. Mais, au lieu de la manger, elle la jeta, et, au lieu de revenir vers M. Hervart, elle s'éloigna.

M. Hervart se sentait glacé. Il la regarda, immobile et triste, rassembler les plis de sa robe et assurer son chapeau.

Arrivée aux lilas qui allaient la cacher, Rose s'arrêta, se retourna franchement, envoya un baiser, puis, prenant son élan, disparut vers la maison.

La scène avait duré deux ou trois minutes: dans ce bref intervalle, M. Hervart avait beaucoup vécu. C'était l'instant le plus émouvant de sa vie; du moins n'avait-il pas alors le souvenir d'en avoir connu un pareil. En entendant proférer ce nom, Xavier, presque aboli de sa mémoire, un cortège de charmantes heures anciennes était entré dans son cœur, celles des tendresses maternelles, celles des premiers aveux, celles des premières caresses. Il se retrouvait au début de la vie et aussi incapable qu'à vingt ans de réflexions moroses.

Son allure changea tout à coup. Il grimpa sur la terrasse, à la force des poignets, s'assit sur le rebord, parmi les herbes sèches, alluma une cigarette et regarda les choses, en ne pensant à rien.


V

Leur rapide intimité ne laissa pas que de faire quelques progrès pendant les jours suivants. Le matin, M. des Boys ne quittait pas les ouvriers qui traçaient les allées nouvelles et, à chaque instant, il appelait sa fille ou M. Hervart, sollicitant leur approbation.

L'après-midi, on allait regarder quelque château des environs.

Ils virent Martinvast, tours, chapelle, arceaux gothiques, ingénieusement plies à recouvrir, sans dommage pour leurs lignes, le frêle luxe moderne. Tourlaville, moins ancien, avait l'air plus vétuste, sous sa robe de lierre. M. Hervart aima la grande tour octogone, la hardiesse des toits incurvés.

Ils virent Pepinvast, tout ajouré, tout en clochetons, tout fleuri de trèfles et d'épis. Ils virent Chiflevast, janus, gothique d'un côté, et Louis XIV de l'autre.

Nacqueville a des parties vieilles; le principal corps semble contemporain de Richelieu, l'ensemble est grand. C'est, par excellence, le château français, celui que les générations ont maintenu vivant, sans rien cacher de ses origines lointaines.

Le Vast, qui semble tout moderne, plaît par la fraîcheur du site, les cascades où s'amuse la Saire. C'était plus humain que les vastes merveilles qu'ils avaient admirées sans envie. Ici, on laissait se jouer le désir.

—Pourtant, dit M. Hervart, cela a trop l'air d'un grand chalet.

M. des Boys résolut d'établir une cascade à Robinvast. Il regrettait de ne disposer que d'un ruisseau.

Ils revinrent par La Pernelle, d'où l'œil voit se dérouler tout l'est de la Hague, depuis Gatte-ville jusqu'à Saint-Marcouf, vaste manteau d'émeraude que la mer, au loin, borde d'un ruban bleu.

On s'arrêta. Rose cueillit des bruyères dont s'emplirent les bras heureux de M. Hervart. La vivacité de l'air animait ses joues et ses yeux. Ils échangeaient des propos aimables.

—N'est-ce pas qu'il est beau, mon pays?

Un nuage cacha le soleil. Les teintes s'apalirent; on vit une ombre marcher sur la mer, éteignant son éclat, peu à peu; mais au sud, vers les îles Saint-Marcouf, elle brillait encore.

—Une pensée triste vient de passer sur le front de la mer, dit M. Hervart, mais voyez....

Tout, à l'instant, redevenait radieux.

Rose envoya des baisers dans l'espace.

Il fallut reprendre le chemin de Saint-Vast, où l'on avait loué la voiture. De là, par le petit chemin de fer qui longe un instant la mer, avant de courir sous les pommiers, ils arrivèrent à Valognes.

Le dîner, à l'hôtel Saint-Michel, ne fut ennuyeux que pour M. des Boys, qui commençait à déplorer la longueur de cette excursion. Que de belles architectures, pourtant, à visiter encore, Fontenay, Flamanville. Mais cela représentait de petits voyages.

—Nous verrons encore, dit-il, Barnavast, Richemont, l'Ermitage et Pannelier. Cela peut se faire en une après-midi.

Ils ne purent rentrer à Robinvast que fort tard. L'obscurité toléra dans la voiture quelques privautés: la jambe de M. Hervart chercha celle de Rose et la trouva; leurs mains aussi se rencontrèrent un instant, sous prétexte de maintenir en équilibre les bruyères que Rose tenait sur ses genoux.

Mme de Boys les attendait, un peu inquiète. Elle embrassa sa fille avec frénésie. Rose se mit à rire, tout à fait énervée, voulut boire, puis, ayant bu, voulut manger.

—C'est cela, dit M. Hervart, nous allons souper.

Il se reprit:

—C'est pour rire, je n'ai nullement faim.

Mais cette idée amusa Rose, qui apporta dans le salon toutes sortes de choses, jusqu'à une bouteille de cidre mousseux, trouvée dans un placard.

—Hervart a vingt-cinq ans, dit M. des Boys, qui voyait son ami aider Rose dans ses préparatifs. Bonsoir, moi je vais me coucher.

—A vingt-cinq ans, dit Hervart, on ne sait que faire de la vie. On a tous les atouts dans son jeu. On jette ses cartes au hasard, et on perd.

—Il parle de jouer, maintenant? dit M. des Boys, qui fermait les yeux. Rose se mit à rire aux éclats.

—Vous montez vraiment? dit Mme des Boys, l'air fatigué. Il faut donc que je reste.

Mais bientôt, elle s'ennuya. Il était minuit et demi. Elle essaya d'emmener sa fille.

—Encore dix minutes, maman.

—Eh bien, je vous laisse. Je t'attends dans dix minutes.

M. Hervart se leva.

—Je vous donne dix minutes. Restez. Soyez indulgent pour cette fillette. Le grand air lui a monté à la tête.

M. Hervart était gêné. Huit jours plus tôt, ce tête-à-tête lui eut paru la chose la plus innocente et peut-être la plus ennuyeuse.

«Je ne sais vraiment pas ce qui va se passer. Il faut que je sois sérieux, froid, que je prenne l'air fatigué, l'air vieux....»

Dès qu'elle entendit sa mère marcher au-dessus du salon, Rose vint s'asseoir près de M. Hervart, mit les mains sur le bras de son fauteuil. Il la regarda. Il y avait quelque chose de fou dans ses yeux. Il se tourna tout à fait, posa ses mains sur les mains de la jeune fille. Les mains remuèrent, prirent les siennes, les serrant très doucement. Sans avoir eu le temps d'y penser, ils se réveillèrent, une seconde plus tard, lèvres contre lèvres. Ce baiser épuisa leur émotion. Ils reculèrent tous les deux du même mouvement, mais sans cesser de se regarder.

Il la trouvait décidément très jolie. Elle le trouvait admirable, songeant:

«Je lui appartiens. Je lui ai donné mes lèvres. Je suis à lui. Que va-t-il faire? Que vas-tu faire?...»

M. Hervart se demandait précisément ce qu'il fallait faire.

«Quelles sont les caresses possibles et dont elle ne se fâchera pas? J'ai envie de reprendre ses lèvres.... Ses yeux? Son cou? Quel est le poète italien qui a dit: «Baisez les bras, baisez le cou, baisez les seins de votre amie, ils ne vous rendront pas vos baisers. Les lèvres seules....» Mais il faut parler. Naturellement, il faut dire: «Je vous aime!» Mais je ne l'aime pas. Si je l'aimais, j'aurais dit: «Je t'aime!» et je l'aurais dit sans y penser, sans le savoir.»

—Rose, je vous aime!

Elle ferma les yeux, posa sa tête sur le bras du fauteuil, car elle était assise sur une chaise basse.

C'est l'oreille qui se présentait. M. Hervart baisa l'oreille, lentement, à petits coups, comme un gourmand qui savoure un coquillage délicat.

«Elle se laisse faire. C'est amusant.»

Il fit le tour de l'oreille, s'arrêta à l'œil, qui était clos.

«Que c'est doux, la paupière!»

Il redescendit le long du nez, atteignit le coin de la bouche, où il goûta un grand plaisir. Un peu chatouillée, elle souriait.

Quand elle fut bien embrassée sur le côté droit, elle présenta le côté gauche, puis elle offrit ses lèvres franchement, reçut un baiser passionné, le rendit de tout son cœur et se leva.

Elle souriait sans embarras. Elle était heureuse et très peu troublée.

«C'est fait, se disait-elle, je suis mariée.»


VI

Les allées se dessinaient. L'une, d'un bel ovale, entourait, devant la maison, une pelouse qui, pour le moment, ressemblait à un coin de mauvais herbage, avec toutes sortes de fleurs dans l'herbe inégale, des renoncules, des pâquerettes, des gentianes roses, des centaurées; il y avait aussi du jonc, des orties, de la ciguë et des angéliques, qui ressemblaient à de grandes filles maigres coiffées d'un chapeau blanc.

Maître Encoignard, le jardinier de Valognes, considérait cette sauvagerie d'un œil triste:

—Il faudra la charrue, monsieur des Boys, tout au moins la houe. Puis nous tamiserons la terre remuée, nous égaliserons en bombant légèrement, et nous sèmerons du ray-grass. En deux ans vous aurez là un tapis de velours vert.

Lorgnant le paysage, il continuait:

—Des tilleuls! Il vous faudra ici un segoya et, là, un araucaria. Que vois-je? Un pommier, Cela n'est pas convenable. Nous ôterons cela pour y mettre un magnolia grandiflora. Un jardin anglais, vous voulez un jardin anglais, n'est-ce pas? ne doit contenir que des plantes exotiques. Des lilas, des rosiers? Pourquoi pas des boules de neige? Ah! voici un houx panaché. Nous pouvons l'utiliser, peut-être.

—Je ne veux pas, dit Rose, qui s'était approchée, que l'on touche à mes arbres.

—Elle a raison, dit M. des Boys.

—Arracher des lilas, reprit Rose, arracher des rosiers!...

—Mais, Mademoiselle, je vous mettrai à la place des fleurs plus belles.

—Les plus belles fleurs sont celles que j'aime le plus.

Elle cueillit une rose rouge et la porta à ses lèvres, la baisant comme une chose sacrée et adorée.

M. des Boys regardait sa fille avec étonnement.

—Eh bien, monsieur Encoignard, il faudra faire ce qu'elle veut. Hervart, qu'en pensez-vous?

—Je pense qu'il faut peigner la nature le moins possible. Je pense aussi qu'il faut aimer les plantes du pays où l'on vit. Elles seules s'harmonisent avec le ciel, avec les cultures, avec la couleur des rivières, des chemins et des toits.

—C'est juste, dit M. des Boys.

—Xavier, je vous aime, murmura Rose, en prenant le bras de M. Hervart.

On continua l'inspection du jardin et il fut décidé que la collaboration de maître Encoignard erait réduite aux soins ordinaires d'un jardinier sage et docile. On admit quelques plantes nouvelles, à condition que les anciennes seraient respectées.

M. Hervart, qui s'était levé de bonne heure, se promenait depuis longtemps déjà. Il avait passé une partie de la nuit à réfléchir. Les femmes qu'il avait aimées, ou connues, s'étaient présentées à lui dans leurs attitudes préférées et leurs gestes habituels. Celle-ci, un corps charmant, se dévêtait sitôt entrée, comme une folle, en excitant son amant à une pareille et prompte nudité. Une autre semblait au contraire n'être venue que pour une visite amicale, et il fallait de réelles diplomaties pour obtenir d'elle ce qu'elle désirait très fort pourtant, au fond de son cœur. Entre ces deux-là, beaucoup de nuances se disposaient. La plupart aimaient à se livrer peu à peu, à jouer longuement avec leur pudeur et avec leur désir, à contempler la lutte des deux bêtes divines. M. Hervart croyait connaître assez bien les femmes; il savait que celle qui se laisse toucher se laissera prendre toute.

«Une femme, songeait-il, qui aurait été aussi familière que Rose, et même beaucoup moins, serait femme donnée. Peut-être me ferait-elle attendre encore quelques jours, en maîtrisant son feu, jusqu'à l'heure propice des abandons complets, mais elle m'appartiendrait, laisserait ses yeux l'avouer, ses lèvres le dire. Il me semble même qu'une telle femme serait disposée à provoquer la venue de l'heure agréable, si je n'avais pas l'adresse de la préparer moi-même. Rose, étant une jeune fille et n'ayant que des pressentiments confus, ne sait comment hâter notre bonheur, sans quoi elle le hâterait, c'est évident. Elle est donc à moi. Je suis le maître de son heure et de la mienne. La question que j'ai à résoudre est donc celle-ci: vais-je continuer de respirer la fleur sur le rosier, ou vais-je la cueillir?»

Cette métaphore lui parut d'une poésie un peu molle.

Alors il employa en lui-même, sans toutefois les formuler, même à mi-voix, des termes plus nets.