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Un Cadet de Famille, v. 2/3 cover

Un Cadet de Famille, v. 2/3

Chapter 4: XLVIII
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About This Book

The narrative follows an enslaved young man sold by his elder brother who becomes consumed by visions demanding blood for blood; during a violent raid he turns into a frenzied avenger, slaughtering villagers and guiding attackers, then, haunted by a dream in which his dead father and a spectral figure command him, he kills his sleeping brother aboard ship. Crew members weigh punishment against pity, but the tormented man ultimately leaps into the sea and drowns. The story examines revenge, the corrosive effects of slavery and superstition, and the ambiguous boundary between justice and atrocity in a violent, unsettled environment.

The Project Gutenberg eBook of Un Cadet de Famille, v. 2/3

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Title: Un Cadet de Famille, v. 2/3

Author: Edward John Trelawny

Editor: Alexandre Dumas

Translator: Victor Perceval

Release date: February 13, 2012 [eBook #38867]
Most recently updated: January 8, 2021

Language: French

Credits: Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
book was produced from scanned images of public domain
material from the Google Print project.)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 2/3 ***

COLLECTION MICHEL LÉVY

ŒUVRES COMPLÈTES
D'ALEXANDRE DUMAS

PARIS.—IMPRIMERIE DE ÉDOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS

UN CADET DE FAMILLE
TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL
PUBLIÉ PAR

ALEXANDRE DUMAS
—DEUXIÈME SÉRIE—

PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS

1860
Tous droits réservés


UN
CADET DE FAMILLE


XLVII

—Vous devez comprendre, reprit de Ruyter, que le pauvre niais de Torra fut vendu par son frère, qui, étant l'aîné de la famille, avait non-seulement des droits de père sur son cadet, mais encore le pouvoir de vendre tous ses parents. Sa vieille mère avait voulu mettre un obstacle à cet odieux trafic, et elle avait trouvé la mort dans les tentatives d'une vaine opposition. Torra fut envoyé en esclavage à Rodrigues, et sa mère ainsi que ses sœurs furent expédiées à l'île de France. Vous connaissez déjà la fin tragique de l'histoire de Torra; il n'y a rien à y ajouter que ceci: Hier matin, après notre débarquement, Torra a traversé la rivière à la nage pour se joindre à vos hommes.

—C'est vrai, mon cher de Ruyter, et quand nous avons dû franchir le ravin, entreprise que l'obscurité rendait très-difficile et très-dangereuse, il nous a guidés en nous montrant un endroit plus bas et plus praticable; en outre, il nous a conduits à la porte de la ville.

Pour vous dire la vérité, son empressement était si grand, que j'ai craint un instant qu'il ne voulût nous jouer un mauvais tour; en conséquence, je guettai tous ses gestes; mais, quand le signal de l'attaque eut été donné, mes soupçons se dissipèrent: le gaillard était le plus actif de nous tous; sa fureur m'étonnait, mais vous m'avez fait comprendre le sentiment de vengeance qui le faisait agir avec une si implacable cruauté.

Pendant les premières minutes de notre entrée dans la ville, je fis la rencontre d'un homme dont je saisis la gorge pour l'empêcher de donner l'alarme. Torra agit, lui, avec plus de promptitude et surtout plus d'efficacité, car il imposa silence à trois Marratti en les tuant dans leur sommeil. Après m'avoir aidé à forcer l'entrée qui conduisait dans l'intérieur de la ville, il s'éloigna de moi, et je le revis une heure après couvert de sang depuis les pieds jusqu'à la tête, se précipitant de hutte en hutte.

Partout où se trouvait Torra, l'air était rempli par des hurlements de rage, par des râles de mort. J'ai cru un instant que ce massacreur était fou, tellement que je fus obligé de lui envoyer une balle dans les jambes, car il était inutile de lui parler, il n'entendait pas. J'arrêtai donc, en le blessant, ses furieux cris de guerre.

—Mais, demanda Aston à de Ruyter, vous ne nous parlez pas de la rencontre de Torra avec son frère.

—Ah! s'écria de Ruyter, son récit a été vraiment touchant, et je l'avais cependant oublié. Torra est un rêveur, il a des visions; comme je ne me rappelle jamais de mes propres rêves, vous ne devez pas être étonné que je mette un instant en oubli ceux de mon ami Torra. Par Jupiter! son rêve est miraculeux et il mérite d'être enregistré dans les annales des songes. Écoutez donc le rêve de Torra, il a décidé le dénoûment de sa vie.

«—J'étais dans la ville des Marratti et je fouillais inutilement toutes les huttes pour trouver mon mauvais frère; cette recherche infructueuse m'agitait tellement, que mon sang bouillonnait dans mes veines comme une lave enflammée. Je tuais tous les êtres que je rencontrais; ils fuyaient ou tombaient sous mes coups, mais aucun ne voulait se battre avec moi. Les lâches avaient peur de Torra, et Torra n'avait qu'un seul couteau à opposer à leurs lances, à leurs mousquets, à leurs épées. Si par hasard un fer me frappait, il ne me faisait pas de mal; les fusils ne blessent point Torra.

»Je rentrai malade à bord du grab, et j'allai me coucher dans les filets des hamacs du gaillard d'avant, mais non pas pour dormir, je souffrais trop. Je me reposais en regardant la mer, quand tout à coup je vis mon vieux père sortir lentement de la profondeur des eaux. Il était assis dans une grande coquille et tenait son filet de pêche à la main. Mon père s'arrêta en face de moi, me regarda avec une fixité étrange, et me dit d'un ton sombre:

»—Torra, mon fils?

»J'essayai de répondre à cet appel, mais la terreur paralysait ma langue.

»—Où est ta mère, Torra? Où sont tes sœurs, mon fils?

»—Mon père, elles sont esclaves chez les hommes blancs.

»—Non, Torra, elles sont libres. Regarde, c'est toi qui es un esclave, mais ta mère et tes sœurs sont avec moi; regarde, regarde.

»J'obéis à mon père, et je vis ma mère et mes sœurs dans la coquille.

»—Où est ton frère, Torra? demanda mon père.

»—Je ne sais pas, murmurai-je d'une voix tremblante.

»Au même instant un vieillard blanc parut dans les sombres nuages qui obscurcissaient la nuit; il tenait à la main une lance couleur de feu, et, se faisant l'écho de mon père, il répéta:

»—Où est ton frère?

»—Où est-il? redit mon père en secouant son filet de pêche; Torra, tu es un mauvais fils, un mauvais frère, puisque tu n'as pas envoyé à l'esprit du mal le parricide et le parjure. L'esprit m'a ordonné de jeter mon filet pour y recevoir ton frère, et nous n'aurons, tant qu'il vivra, ni bonheur ni repos. Nous sommes condamnés à le suivre. Je sais qu'il se trouve sur le vaisseau où tu es esclave; je sais que dans cet instant il dort. Tu as donc oublié ou renié la loi du pays, Torra: du sang pour du sang, dit le juste. J'attends, j'attends!

»Mon père jeta son filet dans la mer, le retira vide, le rejeta encore, tandis que le démon blanc des nuages agitait sa lance en appelant mon frère:—Brondoo, Brondoo!

»Je regardai attentivement sur le pont, et j'aperçus mon frère: il dormait à quelques pas de moi.

»Je descendis de mon hamac et je tuai Brondoo. À travers le sabord, je vis le filet de mon père se fermer sur l'âme du mort, que le démon blanc prit du bout de sa lance. Après avoir accompli la tâche imposée par l'esprit du mal, mon père poussa un cri de joie. Mes sœurs frappèrent leurs mains l'une contre l'autre, la coquille s'enfonça dans la mer, et le démon disparut.»

Voilà la vision de Torra; qu'en pensez-vous? Je vous assure maintenant que ce nègre est un garçon d'un esprit sérieux; mais il croit si fermement aux hallucinations de ce délire, qu'il me supplie de le laisser aller rejoindre son père; je m'y oppose, car je trouve que la coquille paternelle est déjà bien assez chargée.

—Pauvre garçon! dit Aston, le sort a été cruel envers lui, et le malheur a éteint le peu d'intelligence qu'il possédait.

—Par le ciel! m'écriai-je, vous êtes injuste, mon cher Aston, le plus sage des hommes aurait perdu l'esprit dans une pareille situation. Quant au crime d'avoir tué son frère, et le mot crime est une expression que j'emploie non pour qualifier, mais pour désigner la faute qu'on reproche à Torra; eh bien! ce crime n'en est pas un, et s'il avait massacré une myriade de pareils hommes, il mériterait de magnifiques récompenses.

—Vous avez raison, Trelawnay, me répondit de Ruyter, mais il faut que les préjugés des hommes pèsent dans les balances de la justice. Notre équipage se révolterait si je faisais grâce à Torra. Étant l'aîné, je vous l'ai déjà dit, son frère avait sur lui des droits patriarcaux, et il pouvait vendre tous ses parents. L'ordre du père, quoique illusoire, peut justifier le crime de Torra, mais, comme ce père n'est pas ici pour témoigner de l'innocence relative de son fils, il faut que le sang de Torra paye pour celui qu'il a versé.

—Comment, de Ruyter? Mais votre intention, je l'espère, n'est pas de punir ce malheureux visionnaire.

—Non, mais il faut que nous fassions semblant de rendre justice. Quand nous serons près de terre, je saisirai un moment favorable pour sauver Torra.

La bonne intention de de Ruyter fut perdue, car deux jours après la nuit du meurtre, Torra, enchaîné, sauta sur la proue du vaisseau, regarda la mer en s'écriant:

—Le voilà, il m'attend!

De la proue Torra bondit dans la mer et le vaisseau passa sur son corps. Il était inutile de faire un effort pour le sauver, le poids des menottes précipita le pauvre nègre dans les profondeurs de l'Océan.

Le souvenir de ce malheureux nous attrista pendant quelques jours. Aston, qui avait une foi de marin dans les rêves et dans les présages, prit la peine, dès notre arrivée à l'île de France, de s'informer si les particularités de la vision relative à la sœur et à la mère de Torra étaient vraies. Il s'adressa donc à un bureau du gouvernement, qui tient enregistrée la mort des esclaves, et il apprit qu'en se rendant à l'île Bourbon les trois femmes s'étaient jetées dans la mer. Cet événement avait eu lieu la nuit même du rêve de Torra. Je n'ai pas besoin d'ajouter que cet étrange coïncidence des faits affermit la foi d'Aston dans les rêves, les présages, les pressentiments et les visions.


XLVIII

Nous nous trouvions sous les vents alizés de l'ouest, et nous hâtâmes gaiement notre course, accompagnés par la corvette. De Ruyter décida que nous rentrerions au port Bourbon, dans l'île Maurice, sur le côté sud-est, puisque les frégates anglaises bloquaient le port au nord-ouest.

—Le port Bourbon, dit de Ruyter, est le meilleur port pour entrer dans l'île, mais il est le plus difficile pour en sortir. Cependant, c'est un havre magnifique, et nous serons obligés d'y rester jusqu'à ce que la mousson du nord-ouest, qui va bientôt commencer, soit tout à fait tombée. D'ailleurs, nous serons plus près de mon pays, et surtout plus tranquilles, car il n'y a guère de vaisseaux au port Bourbon, le commerce n'étant suivi qu'à côté, sous le vent de Port-Louis.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis notre conquête de Saint-Sébastien, et je pensai qu'il était temps de faire une visite à ma petite captive. Malgré mon apparent abandon, je n'avais point négligé de l'entourer de soins, car elle habitait ma propre cabine, et j'avais ordonné au bon vieux rais de trouver, parmi les gens que nous avions à bord du vaisseau, ceux qui étaient de la même tribu que Zéla ou qui avaient été ses domestiques.

Privilégié par son âge et par son rang, le rais put aller voir la jeune fille, lui parler, et l'assurer qu'elle ne manquerait de rien. Le rais me dit que trois femmes qui avaient été avec Zéla sur le vaisseau de son père étaient déjà auprès d'elle, et qu'il avait donné à ces femmes toutes les choses dont elles avaient eu besoin. Par respect pour le père de Zéla, qui avait été non-seulement un Arabe, mais encore scheik d'une tribu dans le golfe Persique, près de sa propre patrie, le vieux rais avait prévenu tous mes désirs.

—Il faut, me dit-il, que je traite cette jeune fille comme je traiterais ma propre enfant, car nous sommes tous des frères.

De Ruyter, qui se trouvait auprès de moi et qui entendait notre conversation, se tourna vers le rais.

Lorsque de Ruyter parlait au vieillard, il lui donnait le nom de père, car c'était ainsi que tous les marins nommaient le commandeur des Arabes. De Ruyter consultait toujours le rais dans les décisions qu'il devait prendre lorsqu'elles étaient relatives à ses hommes; de plus, il ne s'opposait jamais à l'accomplissement des cérémonies des sectateurs de Mahomet. Pendant ses voyages secrets aux ports anglais, le commandement du vaisseau était confié au vieil Arabe, et de Ruyter prenait alors le caractère d'un marchand arménien, persan ou américain.

—Mon père, dit de Ruyter, j'ai dit à ce garçon que la jeune fille arabe était légitimement sa femme, et cela de la manière la plus sacrée selon les coutumes de votre pays. N'ai-je pas dit la vérité?

Les hommes qui avaient été témoins de la mort du père de Zéla en avaient raconté tous les détails.

—Certainement, malek, où est la personne qui pourrait en douter? La chose cependant me paraît étrange; car, tout vieux que je suis, c'est la première fois que j'entends dire qu'un scheik arabe, dont les générations sont innombrables comme les grains de sable dans le grand désert, donne sa fille et mêle le sang des ancêtres de sa race à celui d'un infidèle d'un pays si nouvellement découvert, d'un pays que nos pères ne connaissaient pas; le père même qui a donné sa fille ne pouvait admettre l'existence d'un giaour (chien).

—Bah! répondit de Ruyter, le père savait que Trelawnay était un Arabe; il est certain qu'il le savait et qu'il lui était impossible de craindre une erreur. Ce garçon a-t-il l'air d'un chrétien? n'a-t-il pas le Coran dans sa cabine? Allons, mon fils, récitez votre namaz.

—Vous êtes savant, malek, dit le rais, cela est bien vrai, il n'est donc point extraordinaire alors que le père ait pris Trelawnay pour un Arabe. Je suis un homme ignorant, mais si son père n'est pas Arabe ou descendant d'un Arabe, je serai surpris, car je n'ai jamais vu aucun homme de l'Ouest avoir le teint basané et les traits du visage caractérisés comme ceux de ce garçon. Il est honnête et brave, il aime notre peuple, il se bat avec nos armes, il a les mêmes habitudes que nous, il est donc Arabe. Sa véritable nature se révélera maintenant que, par la grâce divine de Mahomet, notre saint prophète, il possède une femme arabe. J'espère qu'il cherchera la tribu de ses ancêtres, qu'il s'établira au milieu d'elle en déplorant que l'auteur de ses jours ait fait la folie d'aller loin de son pays natal habiter les rochers blancs de la mer.

Le rais dit tout cela si sérieusement, que de Ruyter ne parvint qu'avec peine à réprimer une violente envie de rire. Pour compléter la comédie, il conversa si savamment sur le sujet, que je finis par avoir des doutes sur ma propre identité.

Avec la conviction que j'étais Arabe, le rais s'appuya encore, pour consolider mon mariage, sur les ordres donnés par le père de Zéla, qui avait joint nos mains avant de mourir.

—Au moment suprême où s'opère la séparation de l'âme avec le corps, dit le rais, si les objets éloignés deviennent indistincts, les choses que le regard embrasse sont miraculeusement développées. En conséquence, continua le rais, le père ne s'est pas trompé; il a vu dans le passé, dans le présent et dans l'avenir, et cela d'un seul regard par l'analyse d'une chose visible, la physionomie. Il savait donc dans quelles mains il confiait sa fille, les espérances de sa maison et le soin de ses enfants.

—Quels enfants? demanda Aston. A-t-il d'autres enfants?

Je commençais déjà à réfléchir à l'embarras de la situation dans laquelle m'avait placé ma sympathie pour Zéla, une femme, des enfants, et quoi encore...

—Des enfants, reprit le rais, oh! oui, mais pas beaucoup, car c'était un brave et intrépide guerrier, et la moitié de sa tribu a été exterminée dans des guerres contre des gens semblables aux Marratti, qui ont pillé son village et tué presque tous les habitants; il lui reste donc à peine une trentaine d'enfants.

—Trente! s'écria Aston, c'est bien assez, je vous assure.

—Je trouve aussi que c'est un joli nombre, dit de Ruyter en imitant la manière de parler de Louis, et vous aussi, n'est-ce pas?

En écoutant cette conversation, en apparence des plus sérieuses, je suppose que ma figure n'était pas très-animée, et peut-être était-elle aussi triste que celle d'une des vigoureuses tortues de Louis après qu'il lui avait coupé la gorge. Cependant, je fus un peu consolé en découvrant que les enfants de l'Arabe, tombés pour la plupart sous le poignard de ses ennemis, n'étaient qu'une famille fictive, c'est-à-dire les fils de sa tribu.

De Ruyter m'assura sur son honneur et en mettant toute plaisanterie à part que les paroles du vieux rais étaient aussi vraies que le Coran.—Mais, ajouta-t-il, le Coran n'est rien pour vous, et la loi arabe n'est point la vôtre.

—C'est vrai, mais la jeune fille, de Ruyter, que pensera-t-elle?

—Que, fiancée à vous par son père, elle doit vous regarder comme son mari. Ainsi votre devoir aussi bien que votre honneur exigent que vous preniez soin d'elle, que vous la conduisiez avec sa suite dans son pays natal. Je sais que vous avez autant de générosité que d'honneur, et que vous ne faillirez point à vos obligations; je n'ai jamais donné d'officieux conseils, mon cher enfant, car pour les digérer il faut un estomac aussi fort que celui d'une autruche. D'ailleurs vous n'êtes pas de ceux qui s'arrogent exclusivement à eux-mêmes leur secte et leur patrie (comme le font beaucoup de compatriotes) et toute la beauté et toute la vertu qui existent sous le soleil. La lumière n'est que plus brillante sur les sables de ces sauvages enfants du désert; car elle n'est pas obscurcie par ce que l'on appelle faussement la civilisation. Quoiqu'ils ne soient pas échauffés ou affranchis par le même été ou par le même hiver, dit le vieux Shylock, les juifs, les mahométans et les chrétiens sont tous des hommes; si vous les piquez ils saignent, et ainsi de suite... Vous me comprenez?...

—Descendons, et, après avoir discuté cette grave question, discutons celle bien moins grave d'un verre de claret.

—Quel parti allez-vous prendre relativement à Zéla? me demanda Aston.

—Quel parti je vais prendre, mon ami? comment! vous n'avez donc pas entendu? Mon parti est pris; tout est terminé.

—Quelle est donc la chose terminée?

—Mon mariage, sans bans ni chuchoteries. Ce n'est que pareil à la première secousse qu'on ressent en se baignant: les timides souffrent le plus en entrant dans l'eau peu à peu; les courageux s'y plongent la tête la première et ne sentent pas la douloureuse sensation que fait éprouver l'étreinte de l'eau. Je ne suis pas craintif; s'il faut que je plonge, donnez-moi de l'eau profonde et une hauteur pour sauter dedans.

—Mais, mon garçon, réfléchissez, dit Aston. Zéla n'est qu'une enfant, et vous l'avez à peine vue.

—Bien. Mais quel Arabe voit une femme avant de l'avoir épousée?

—Comment pourrez-vous l'emmener en Angleterre? Votre intention n'est pas de passer votre vie avec des Arabes?

—Pourquoi pas? Je n'ai pas de patrie, pas de foyer domestique. Le vieux père rais dit que mon pays est ici. Je l'admets, car je l'aime. Je préfère le soleil à la neige. Allons, Aston, ne froncez pas le visage comme le fronce un curé dans sa chaire en exhortant ses paroissiens à obéir à l'appel de sa cloche. Allons, allons, effacez les rides de votre front, videz ce verre de vin de Bordeaux. N'avez-vous pas entendu dire qu'on célébrait ce soir la confirmation de mon mariage? Faisons-le gaiement. Je déteste les sermons et j'aime le vin: buvons!

Nous passâmes la soirée à fumer et à vider des bouteilles. De Ruyter et Aston me plaisantèrent, mais mon humeur était trop joyeuse pour s'attrister d'une bagatelle aussi insignifiante qu'un mariage. Je le traitais légèrement en ce temps-là.

Quand Louis apprit la nouvelle, il vint auprès de moi et me dit:

—Moi aussi j'ai une femme, mais elle ne vaut pas grand'chose. Quand j'allais sur mer, elle buvait tout mon gin et je ne pouvais jamais garder une seule goutte de bon skédam dans la maison, je n'aimais pas cela; l'auriez-vous? Tout à coup, elle devint très-grosse et tout le monde disait: «Cette femme est enceinte.» Moi, je riais, car je savais mieux que les commères que si ma femme avait là quelque chose, c'était des caques de gin. Les médecins pensaient la même chose, et ils voulurent lui faire rendre ce qu'elle avait conservé là; mais ma femme aimait trop les liqueurs pour y consentir, elle ne leur donna que de l'eau. Je fus saisi de surprise, de l'eau! Je ne lui en avais jamais vu boire une seule goutte, l'auriez-vous? Elle détestait l'eau, parce que, disait-elle, l'eau enrhume l'estomac.

Fatigué de ma femme, je la laissai, et je partis sur un vaisseau; la mer lui faisait peur, j'étais donc bien sûr d'être débarrassé d'elle. Après mon départ, elle devint triste, chagrine, pauvre femme! et cela parce qu'elle n'avait plus de gin, car j'avais emporté toute la cave avec moi.


XLIX

Van Scolpvelt descendit, tenant dans ses mains la liste des malades et des blessés. Il était toujours si occupé que nous ne l'apercevions presque jamais, à l'exception toutefois de sa tête, qu'il avançait de temps en temps hors de l'écoutille pour prendre l'air, absolument comme le fait une baleine en haussant sa tête au-dessus de l'eau. Le docteur nous expliqua la loi relative aux assassins, dont les corps, dans tous les pays civilisés, étaient disséqués.—En faisant du bien à la science, ajouta-t-il, les assassins sont peu coupables, et il est vraiment dommage que de nos jours il y ait si peu de meurtres. Après avoir émis cette belle réflexion, Van Scolpvelt nous accusa de l'indigne pensée de vouloir paralyser l'essor de la science, les tentatives des hommes studieux, non-seulement en mettant l'obstacle de notre défense à l'amputation des membres, mais encore en le privant d'une dissection après la mort.—Si vous aviez agi avec discernement, vous auriez pendu Torra, qui était un magnifique sujet, et vous m'auriez donné son corps. Je le croyais un honnête homme, mais je vois aujourd'hui qu'il ressemblait aux autres; il conspirait également pour tromper mes espérances, car il m'a trahi en se jetant aux poissons. Ne m'appartenait-il pas légitimement?

Le docteur prit un verre, le remplit de vin, le vida avec gravité et se rendit auprès de ses malades.

—Si je ne voyais pas le docteur boire de temps en temps, dit Louis, je le prendrais pour un démon; mais cependant aucun homme ne peut vivre d'un liquide seul, quelles que soient sa force et sa saveur. Ne le pensez-vous pas?

—Cela suffirait avec l'addition d'une tortue, dis-je en riant; je crois que je pourrais vivre avec ces deux choses. Pensez-vous, Louis, qu'il y ait des tortues au ciel?

—Je suis sûr qu'il y en a, répondit Louis; sans cela, quelle est la personne raisonnable qui désirerait y aller? Le désireriez-vous? Le ciel ne serait pas un paradis sans les tortues, n'est-ce pas? Puis, il y a beaucoup d'eau dans la lune, d'où aurions-nous la pluie, s'il n'en était pas ainsi? De sorte qu'il faut encore qu'il y ait du gin pour chasser l'humidité.

Je montai sur le pont pour la première faction. De Louis et de ses tortues, mes pensées se dirigèrent vers ma petite tourterelle en cage.

Je vis alors les choses sous un aspect plus favorable à mes désirs, tout me parut joyeux, et je me trouvai grandi au moral autant qu'au physique. Mes pensées furent presque semblables à celles d'Alnaschar le bavard, frère du barbier, le marchand de verres; comme la sienne, mon imagination était étourdie. Je pris la résolution d'être d'abord un mari doux et aimant, puis austère et bourru, puis enfin cruel et bienveillant tour à tour. Pendant une heure entière, je me plongeai à plaisir dans les rêveries les plus folles et les plus absurdes, sans qu'une pensée raisonnable vînt un seul instant en obscurcir la lumière. La cloche sonna minuit, et un autre prit ma place. Les soucis de la vie conjugale ne troublèrent pas mon sommeil; je suis encore étonné d'avoir dormi aussi profondément.

Je fus éveillé par le docteur, qui secouait ma jambe. Je me jetai vivement en bas du lit, car j'eus l'horrible crainte que Van ne se fût permis d'opérer sur ma jambe pendant mon sommeil.

—Qu'est-il donc arrivé? lui demandai-je.

—Un des prisonniers, un Arabe, est mourant, et il désire vous voir.

Je plongeai ma tête dans un seau d'eau de mer et je suivis le docteur.

Malgré Louis, qui voulut m'arrêter pour me faire déjeuner, en me disant qu'il était dangereux d'entrer dans une chambre de malade l'estomac vide, je me rendis en toute hâte auprès du prisonnier.

Sérieusement blessé, l'Arabe désirait me recommander d'être bon pour l'enfant de son père, et, en même temps, obtenir la permission de voir Zéla avant de mourir, afin de prendre le message qu'elle voulait envoyer à son père, auprès duquel le mourant allait bientôt se trouver.—Car, ajouta-t-il, je vois l'ange de la mort voltiger sur mon lit, et il est impatient de s'élancer vers le ciel. Soyez un père pour mes deux femmes et pour mes cinq enfants, continua le moribond, et dites-leur qu'il faut, ish Allah (s'il plaît à Dieu), qu'ils continuent la guerre commencée contre les Marratti, parce que, pendant qu'il en restera sur la terre, l'âme de leur père ne pourra pas entrer au ciel.

La dernière prière de l'Arabe fut pour me demander qu'on respectât son corps, qui devait être enseveli dans la mer avec toutes les cérémonies habituelles de son pays. Il me supplia encore de ne pas permettre à l'Indien blanc au long couteau (il désigna Van Scolpvelt) de le scalper ou de lui fracturer les membres.—Car, ajouta l'Arabe, s'il coupe un morceau de mon corps pour le manger, je ne serai pas capable d'être un guerrier dans l'autre monde.

Van Scolpvelt fronça les sourcils, et sa figure exprima un mélange d'horreur, d'étonnement et de férocité; il rugit comme une hyène en fureur. La colère du médecin effraya le malade et hâta sa mort, car il rendit le dernier soupir pendant que j'essayais de calmer l'irritable Van.

Je remis le corps entre les mains des Arabes; ils l'enveloppèrent dans de la toile et répétèrent les cérémonies que j'ai déjà racontées. Seulement je me trouvai dans l'obligation de participer à leurs mystères.

Voici donc un nonchalant garçon de l'Ouest, sans lien ni famille, transformé en scheik de mer, en Arabe, en musulman, et marié. Pour donner l'idée combien ces changements (du moins le dernier, qui gouverne les autres) pesaient peu sur mon esprit, je n'aurais même pas reconnu ma femme au milieu d'un groupe de jeunes filles. Tout occupé de son père, je n'avais point remarqué ses traits. Je ne savais même pas son nom, quoique je l'aie employé ici pour faciliter ma narration. Je possédais un Coran, mais j'ignorais où était le pays que désormais je devais considérer comme le mien.

La première démarche que je fis pour me rapprocher de Zéla fut, je crois, excellente, car cette démarche tendait à obtenir des renseignements sur la dame. En conséquence et pour bien commencer, j'appris d'abord son nom. Ce nom, faiblement gravé dans ma mémoire à cette époque, sera trouvé profondément imprimé sur mon cœur lorsque j'aurai cessé de vivre. Si par hasard un Van Scolpvelt désire disséquer mon corps, je le lui permets volontiers, plus volontiers encore j'accorde cette faveur à l'estimable Van, s'il existe. Il verra bien que je n'ai pas pour la science cette haine sans bornes qu'il m'a si souvent reprochée. Il trouvera joint un codicille à mon dernier testament, et ce codicille exprime le désir que mon corps, enseveli dans un tonneau de vrai skédam, soit envoyé à Amsterdam (ville natale de Van Scolpvelt): l'un sera pour le scientifique docteur, l'autre pour la femme du bon munitionnaire, si toutefois elle a eu l'esprit de faire passer son hydropisie.

Après avoir déjeuné et satisfait la dernière demande de l'Arabe mourant, dont le corps fut jeté dans la mer, mes pensées s'envolèrent vers l'asile de mon épouse vierge. J'avais appris, quoique avec peine, la gutturale prononciation de son nom, tâche fort difficile, car j'avais été obligé d'en répéter cent fois les deux syllabes avant que la vieille duègne fût satisfaite de ma sifflante aspiration. Après cette première étude, la bonne femme me dit:

—Il ne faut ni toucher le voile de lady Zéla, ni effleurer ses vêtements; il ne faut pas beaucoup parler, et ne rester auprès d'elle que pendant quelques minutes, car les pensées de lady Zéla conversent avec l'âme de son père; toutes ses joies de jeune fille sont mortes avec le bon vieillard. Ses yeux, qui autrefois étaient plus brillants que les étoiles, sont maintenant ternes et sans regards; sa figure, plus belle que la lune, est obscurcie par les sombres nuages de l'affliction; ses lèvres, rouges comme du henné, sont blanches de chagrin. Toute sa beauté est cachée sous une éclipse, car les larmes sont sa seule nourriture. La paix et le sommeil ont abandonné la jeune fille, depuis que l'âme de son père l'a laissée seule dans un monde inconnu. Ô étranger, soyez bon pour elle, et le bonheur sera votre récompense.


L

—Je vais me rendre auprès de lady Zéla, me dit la duègne, et dans une heure elle sera préparée à recevoir visite.

L'heure demandée par la vieille femme fut suivie de tant de minutes, que bien certainement mon ardeur se serait refroidie jusqu'à l'indifférence si j'avais été un amoureux vif et impatient. Je dois peut-être ajouter que la certitude d'être solidement marié aidait beaucoup à calmer mes désirs, de plus que cette heure d'attente, étant celle où j'avais l'habitude de fumer ma pipe en savourant avec lenteur le nectar de mon café, fit qu'elle ne me parut ni plus longue ni plus courte que tout autre moment de la journée. Je n'ai jamais perdu ce vice ou plutôt cette vertu, car au moment où je parle, si je me trouve dans l'obligation de sortir avant d'avoir pris mon café ou fumé ma pipe, je suis aussi bourru qu'un dogue auquel on prend un os ou qu'une femme qui voit son mari, harassé de fatigue, s'étendre nonchalamment sur un chapeau neuf posé avec soin au milieu d'un fauteuil.

Au lieu de me perdre dans les vagues rêveries d'un amoureux, je me perdais dans l'odorante fumée de tabac de Skiray; j'en remplissais mes poumons, j'en savourais l'enivrante odeur, odeur aussi douce et aussi parfumée que celle des roses de Bénarès. Tantôt mes lèvres capricieuses retenaient la vapeur, tantôt elles la renvoyaient comme un jet d'eau vers le ciel, tantôt encore elles la faisaient monter en spirales pour la laisser s'empreindre des chatoyantes couleurs d'un rayon de soleil égaré sur moi. Ce jeu amusait et absorbait tellement mon attention, que je n'avais point vu entrer la vieille femme arabe. Je suppose que les beautés de l'intéressante duègne s'étaient cachées, comme celles de la lune, sous un nuage ou sous une éclipse, car sa sombre figure me fit tressaillir, et je crus un instant que la fumée de ma pipe s'était condensée dans une sorcière noire.

—Lady Zéla, me dit la vieille Arabe d'un ton de reproche, a attendu jusqu'à ce que le café servi pour vous fût entièrement froid et que les confitures fussent devenues aigres.

—Personne n'est venu m'avertir, répondis-je en me levant.

La figure de la messagère était si froide et si irritée, que bien certainement un seul de ses regards avait dû opérer la transformation de l'atmosphère du café et de la qualité des confitures. Cependant elle dissimula sa colère et me répondit d'un ton plaintif:

—Je suis restée ici debout pendant un si long espace de temps, que mes pieds y ont pris racine.

Je me mis à rire; la pauvre vieille disait vrai, et voici pourquoi: la chaleur de ses pieds nus avait fait fondre le goudron, et comme le vaisseau était penché de côté, l'Arabe avait toutes les peines du monde à se maintenir en équilibre.

Après avoir cherché dans mon esprit les choses les plus aimables, après les avoir dites à la messagère d'un ton et d'un air aussi gracieux que possible, je la suivis dans la cabine qu'habitait Zéla.

La porte du mystérieux sanctuaire fut ouverte par une petite esclave malaise (cette esclave était le premier cadeau que j'avais fait à Zéla), et je pénétrai dans la chambre de ma jolie captive avec autant de respect, d'émotion et de silence qu'en met une femme pieuse en entrant dans le sanctuaire d'une église. La jeune fille était assise les jambes croisées sur une petite couche, et elle était si hermétiquement enveloppée dans une draperie blanche (deuil national de son pays), qu'il me fut impossible de distinguer les merveilleuses perfections vantées par l'Arabe. La pose de Zéla avait la grâce froide et digne des statues de marbre qu'on pose aux portes des temples égyptiens; mais un mouvement me révéla bientôt que la charmante statue était une créature humaine. Après avoir lentement décroisé ses jambes, la jeune fille se leva, glissa ses pieds nus dans des pantouffles brodées, s'avança vers moi et me prit la main, que de son front elle porta à ses lèvres.

—Asseyez-vous, je vous prie, ma chère sœur, lui dis-je, tout ému de cette naïve caresse, de ce gracieux témoignage de sa reconnaissance.

Zéla reprit sa première position et resta immobile; ses bras retombèrent nonchalamment le long de son corps, et ses pieds mignons se cachèrent dans le lin du vêtement qui l'enveloppait, comme se cachent de petits oiseaux sous l'aile de leur mère.

La seule chose visible de cet ensemble de grâces (suivant la vieille Arabe) était les cheveux, et ces cheveux, d'un noir de jais, couvraient Zéla tout entière. J'avais senti et savouré, avec un inexprimable bonheur la douce pression des lèvres tremblantes de la belle Arabe, et l'imagination, ou peut-être un léger contour que la fantaisie me fit voir gravé sur ma main, me dépeignait la bouche de Zéla adorablement petite (je déteste les grandes bouches); et je pense maintenant que cette passion silencieuse forma le premier anneau de la chaîne de diamant qui nous unit, chaîne qui n'a pu être brisée ni par le temps ni par l'usage.

Quelques minutes s'écoulèrent en silence. J'étais plongé dans l'extase d'un enchantement indéfinissable; mais j'avoue que je fus presque heureux d'en être distrait quand la porte s'ouvrit pour donner passage à la duègne, les mains chargées d'un plateau sur lequel étaient servis du café et diverses espèces de confitures.

Zéla se leva une seconde fois. Je fis un geste pour essayer de l'en empêcher, mais la vieille femme me pria de rester assis et silencieux. Zéla prit une petite tasse sur un plateau d'argent et me la présenta.

J'étais si occupé à regarder, à admirer la blancheur et la délicatesse de forme des jolis doigts de Zéla, que je renversai le café en portant la tasse à mes lèvres, tasse que j'aurais pu avaler sans peine, car elle n'était pas plus grande que l'aromatique coquille du macis (enveloppe de la muscade).

Quelques jours après ma première entrevue avec Zéla, la vieille femme me fit observer qu'elle regardait la maladresse de mon action comme d'un très-mauvais présage pour mon bonheur à venir.

Après m'avoir offert des confitures, Zéla rendit le plateau à la duègne, et se rassit sur sa couche.

J'ôtai de mon doigt un anneau d'or entouré de deux cercles formés avec des poils de chameau (l'anneau donné par le père de la jeune fille), et je l'offris à Zéla.

La pauvre enfant baissa les yeux et sanglota si amèrement que son ample veste se soulevait sous les battements de son cœur. Je voulus cacher l'objet dont la vue réveillait de si douloureux souvenirs; mais la jeune fille tendit la main vers moi, saisit l'anneau, le porta à ses lèvres et le baigna de ses larmes.

La vieille Arabe dit quelques mots à Zéla, et, sans être guidée par le regard, la belle enfant tendit vers moi ses jolies petites mains, prit une des miennes, et glissa doucement l'anneau à mon doigt.

Cet anneau était l'antique sceau de la tribu de son père, et, comme tous les cachets des princes, il rendait vrai le faux, faux le vrai; il donnait ou il reprenait, il faisait ou il défaisait les lois, selon la capricieuse volonté de celui qui en était l'heureux possesseur.

Avant de laisser retomber ma main, Zéla la porta encore à son front et l'effleura doucement de ses lèvres.

Je pris vivement dans ma poche une bague que j'avais choisie dans les bijoux de de Ruyter, bague d'un grand prix, car elle était massive, d'or pur, et fermée par un rubis de la grosseur d'un grain de raisin; et, prenant avec tendresse la main de Zéla, qui pendait immobile entre les plis de son grand voile, je plaçai cette bague au second doigt de sa main droite.

La vieille femme sourit.

L'approbation tacite de ce sourire éveilla mon audace; je gardai, pressée entre les miennes, la main de Zéla, et j'en couvris de baisers les petits doigts tremblants.

J'outre-passais sans doute les droits que j'avais sur Zéla, car le front de la vieille femme se rembrunit, ou, pour mieux dire, les rides de sa figure devinrent plus profondes, changement de physionomie peu avantageux aux agréments extérieurs de ce gardien de l'étiquette, dont le temps et le soleil avaient donné au teint l'ineffaçable couleur du bronze. Je laissai tomber la main de Zéla, qui alla se cacher, toute rougissante d'effroi ou de pudeur, sous les plis de son voile blanc.

L'échange mutuel de nos bagues était la déclaration définitive de notre mariage.

—Chère lady, dis-je à Zéla, veuillez me donner vos ordres; que puis-je faire pour vous être agréable, pour vous rendre moins tristes et moins longues les heures de votre isolement? J'ai mis en liberté toutes les personnes qui appartenaient à la tribu de votre père, et elles sont traitées par mes ordres avec la plus grande bonté. Je suis un étranger, chère lady, j'ignore une grande partie de vos habitudes; daignez donc, je vous en supplie, guider ma conduite par vos bienveillants conseils. Le rais, qu'on nomme ici le père des Arabes, vous aime avec tendresse; il sera, si vous le voulez, l'écho de vos pensées; parlez-lui, ordonnez; entendre et obéir ne seront pour moi qu'une seule et même chose.

Zéla ne répondit à mes supplications que par de violents sanglots.

Cette douleur m'attrista profondément; je gardai le silence, puis la crainte de devenir importun me fit songer à la retraite.

—Ma chère sœur, dis-je en me levant, calmez-vous, je vous en prie, et souvenez-vous de mes paroles: Je suis et je serai toujours votre esclave le plus humble, le plus soumis et le plus dévoué.

Après avoir salué l'éplorée jeune fille, je sortis de la cabine triste et heureux à la fois.


LI

Je rendis plusieurs visites à ma jolie captive avant que le bonheur d'entendre sa voix musicale me fût accordé. Zéla semblait muette et souvent aussi immobile qu'une statue de marbre. Ni supplications ardentes ni prières murmurées tout bas n'avaient le don d'émouvoir cette insensibilité extérieure, qui puisait peut-être son calme dans la grande froideur de ses sentiments pour moi. Cependant, malgré l'apparente monotonie de nos tête-à-tête, malgré la tristesse dans laquelle ils me jetaient, j'éprouvais un véritable bonheur auprès de Zéla, bonheur étrange, mystérieux, indéfinissable, bonheur réel pourtant, car il occupait les heures du jour, car il remplissait de rêves enchanteurs le sommeil de la nuit.

Après avoir soigneusement cherché à être agréable à Zéla en l'entourant de toutes les choses qui, par leur possession, pouvaient lui apporter un amusement, je fouillai dans l'immense butin enlevé aux Marratti. Les vêtements, les meubles, les bijoux, enfin tout ce qui appartenait à Zéla, tout ce qui venait de son père ou de sa tribu, fut déposé dans la cabine de la jeune fille. Le désir de lui plaire, celui d'attirer son regard, celui plus ardent encore d'entendre sa voix mélodieuse, me rendaient infatigable; mais, à mon grand chagrin, Zéla parut si froide, si indifférente, si insensible, que j'en arrivai à croire qu'il serait infiniment plus logique d'adorer une momie des pyramides, et bien certainement, si l'exaspération que je ressentais n'avait pas été adoucie par les généreuses paroles de mon ami Aston, je me serais donné l'amer plaisir d'exprimer à Zéla le vif mécontentement que me faisait éprouver sa conduite. Dans l'excès de ma mauvaise humeur, je me jurais à moi-même de cesser entièrement mes visites; mais tout en jurant je consultais ma montre pour savoir combien d'heures ou de minutes me séparaient encore de l'instant de mon entrevue avec elle. J'aurais, je l'avoue, difficilement renoncé au bonheur de la voir, et quoique ma visite fût un monologue ou un silence, elle était l'oasis de ma vie, le repos de mon existence active.

Heureusement pour moi la vieille Arabe n'était ni discrète, ni silencieuse, ni réservée. Quand elle traversait le pont pour remplir soit une commission de Zéla auprès du rais, soit une partie de son service, elle s'arrêtait et me parlait de la jeune fille. Dans les premiers jours de ses longues causeries, je maudissais souvent la force des jambes de la vieille, car les miennes se fatiguaient à rester ainsi stationnaires; mais ni engagement, ni prières ne pouvaient parvenir à persuader à la duègne que je lui permettais de s'asseoir.

—Non, me disait-elle d'une voix grave, je dois rester debout devant mon malek, et, du reste, sa bonté me permettrait-elle de prendre un siége qu'il me serait encore impossible d'user de cette bienveillante autorisation. Lady Zéla attend mon retour pour prendre son café.

Je conclus de là que la jeune fille était douée d'une merveilleuse patience, si elle attendait ainsi une douzaine de fois par jour la rentrée de sa camériste, qui causait souvent de longues heures avec moi.

J'avais tant de plaisir à écouter, à faire répéter à la vieille femme que Zéla n'était pas insensible à mes soins, qu'elle disait que j'étais bon, que je l'étais non-seulement parce qu'elle le jugeait ainsi, mais parce que son peuple le trouvait, qu'il était bien dommage que je ne parlasse sa langue qu'imparfaitement, bien dommage encore que j'appartinsse à une tribu si éloignée de la sienne, qu'elle était fâchée que la grande Kala passée (mer Noire) se trouvât entre moi et le pays de ses pères, mais que j'étais doux, bon, beau comme un zèbre, et qu'elle aimait à entendre ma voix.

Ce délicieux poison rallumait des espérances qui commençaient à s'éteindre; il me faisait croire à l'avenir et souffrir avec patience les douleurs du présent. À mes yeux la bonne vieille devint un personnage amusant, spirituel; elle s'embellit de ses paroles comme d'un fard, et je finis par trouver sa voix dure et sèche plus musicale que le son harmonieux d'une harpe éolienne. Mes veilles de nuit s'abrégeaient merveilleusement, elles se remplissaient de l'éclatante lumière des yeux de Zéla, que je n'avais cependant pas vus.

Je ne m'explique pas encore par quelle puissance attractive et magnétique j'ai pu si tendrement aimer Zéla, dont je n'avais pas entendu la voix, dont je n'avais pas rencontré le regard, dont je n'avais pas même reçu un signe de sympathie, car son premier et bienveillant accueil n'avait été que l'accomplissement d'une coutume; elle avait reçu son sauveur, son mari, mais le cœur n'entrait pour rien dans le témoignage de son respect et de sa gratitude.

Mon esprit indépendant ne s'était jamais plié ni même arrêté à la recherche de ce grand sentiment qu'on appelle l'amour, et en vérité je ne sais pas quand et pourquoi, où et comment il a pu pénétrer et remplir si exclusivement mon cœur.

Avant de comprendre que j'aimais ardemment Zéla, les soins dont je l'entourais m'apparaissaient sous la forme froide de l'accomplissement d'un devoir, devoir sacré, parce qu'il m'avait été imposé par un père mourant, par un père dont la suprême volonté me confiait son enfant prisonnière et orpheline. Dans la transparente pureté de la jeunesse, les scènes touchantes se reflètent comme sur un lac d'azur, et cette scène de deuil, d'exil, de larmes, fut la première dans laquelle le hasard me fit jouer un rôle, la première où un appel sympathique fut fait aux bons sentiments de mon cœur, qui alors était une fontaine scellée, mais qui s'ouvrit bientôt à la pitié et à la tendresse, et maintenant l'amour en coule comme un puissant torrent, il emporte tout ce qu'il trouve devant lui.

Le pauvre petit oiseau captif bâtissait donc silencieusement son nid sous l'abri de mon cœur, tandis que je le croyais tranquillement encagé dans la chambre qui lui servait de prison.

Les paroles de la duègne, en ranimant le feu de mes espérances, me conduisirent plus souvent auprès de Zéla, dont je regardais pendant des heures entières la passive main pressée entre les miennes. L'air qui entourait la jeune fille me semblait chargé de parfums odoriférants, et le contact de ses insensibles cheveux, plus gracieux que les branches pendantes d'un saule, remplissait mon âme d'amour quand par hasard ils effleuraient ma joue. Tous mes sens me parurent délicieusement raffinés, et un monde de nouvelles pensées, un monde d'idées naquit dans mon cœur.

Quand enfin il me fut permis de voir la radieuse splendeur des grands yeux noirs de Zéla, mes membres chancelèrent, mon cœur palpita convulsivement, et, les deux mains de la jeune fille enfermées dans les miennes, je restai pendant un quart d'heure dans l'extase d'une adoration absolue et muette. Je ne sais pas si la jeune fille remarqua mon agitation, si elle en fut émue ou seulement flattée; mais elle retira vivement ses mains et couvrit ses yeux de diamant. Je les avais assez vus: leur regard de flamme avait embrasé mon cœur, et le feu en devint inextinguible.

D'une voix entrecoupée, Zéla murmura quelques paroles qui bourdonnèrent à mon oreille comme le chant d'un colibri, oiseau charmant et gazouilleur des bosquets de cannebiers. L'haleine de Zéla fut plus odoriférante que ne le sont ces arbres. La tête me tourna, et je crus devenir fou en contemplant le monde de délices qui s'ouvrait devant mes yeux.

C'est ainsi que l'amour s'alluma dans mon sein, un amour pur, profond, ardent et impérissable. Depuis le jour où je plongeai mon regard dans le brillant miroir où se reflétait l'âme divine de Zéla, elle fut l'étoile de ma vie, la déité à laquelle je devais offrir la virginité de mes affections. Jamais un saint dévot ne s'est consacré à son Dieu avec une adoration plus intense que la mienne. Je n'étais ni l'époux ni l'amant de Zéla, j'étais son esclave; ma vie lui appartenait sans partage, elle était tout pour moi, j'étais à elle pour elle.

Quand la triste mortalité rendra mon corps au néant, quand mon âme s'envolera, comme une colombe longtemps captive, elle n'aura de joie et de repos que le jour où il lui sera permis d'être réunie à celle de Zéla. Alors ces deux âmes sœurs se confondront ensemble, et comme un rayon de soleil elles s'élanceront brillantes dans l'éternité.


LII

Aucune circonstance digne d'être mentionnée ne marque dans mes souvenirs l'époque de ce mémorable voyage. Nous nous trouvâmes bientôt dans la latitude de l'île Maurice, à trente-deux lieues N.-O. de l'île Bourbon.

En visitant l'île Maurice, en 1521, les Portugais la nommèrent l'île des Cygnes, parce qu'elle était l'asile favori de cet oiseau. Les lourds et avares Hollandais furent les premiers qui prirent possession de cette île, mais vers une époque très-éloignée du passage des Portugais, c'est-à-dire vers l'an 1600. Ces nouveaux possesseurs changèrent le doux nom de l'île des Cygnes en celui de Maurice, faisant, par cette dénomination, un compliment à l'amiral dont Maurice était le prénom.

Comme je l'ai déjà dit, les Français succédèrent aux Hollandais, et ils appelèrent l'île île de France; ils en firent leur place de ralliement et le rendez-vous de tous leurs croiseurs. Les Français avaient soin d'apprendre le moment du départ des flottes indiennes appartenant à la compagnie qui rentraient dans leur patrie ou qui partaient pour l'étranger. Dans l'un ou l'autre cas, ils envoyaient leurs vaisseaux pour les arrêter, et les vaisseaux, secrètement armés en guerre, avaient des lettres de marque.

Ce mode d'attaque faisait beaucoup de tort aux flottes anglaises, qui souvent marchaient protégées par leurs propres vaisseaux de guerre. Mais les petits croiseurs français, qui naviguaient très-vite et qui étaient remplis d'aventuriers intrépides, s'attachaient aux flottes anglaises comme s'attachent des Arabes vagabonds autour d'une caravane dans le désert; tandis que les vaisseaux de guerre anglais étaient empêchés d'agir par la crainte de perdre de vue les vaisseaux marchands, qui pouvaient être arrêtés d'un autre côté pendant leur absence.

Les Français s'exposaient rarement à attaquer les Anglais en plein jour ou quand il faisait beau temps, à moins cependant qu'ils ne fussent soutenus par une frégate, presque toujours à leur suite, dans l'espoir de s'emparer de quelque traînard. Quand il faisait mauvais temps et pendant les nuits obscures, les Français trompaient les Anglais en faisant de faux signaux pour les attirer; cela avait lieu au moment des rafales, qui sont très-fréquentes dans ces latitudes. Si les Anglais perdaient leur convoi de vue, ce qui arrivait souvent, ils étaient sûrs d'être attaqués par un ou par plusieurs de ces corsaires français; mais étant tous très-bien armés, les vaisseaux réussissaient quelquefois à se défendre non-seulement contre les vaisseaux de guerre secrets de l'ennemi, mais encore ils parvenaient à chasser bravement l'escadre française.

La possession de l'île Maurice était d'une très-grande importance pour les Français, car elle les mettait à même de pouvoir harceler le commerce de l'Angleterre et de tenir un pied dans l'Inde. Ils n'épargnaient aucune dépense pour fortifier l'île, et, pour dire la vérité, ils employèrent peu de temps pour obtenir le résultat d'en rendre le sol utile et productif. Ils y introduisirent et y cultivèrent avec succès les épices et les fruits de l'Inde. Ils y ajoutèrent du riz et plusieurs espèces de blé: celui de Bourbon, de la Cochinchine et de Madagascar. Mais l'île étant très-petite (elle n'a que dix-neuf lieues de circonférence), les améliorations apportées par les Français furent naturellement fort limitées.

Par leur négligence, les Hollandais avaient laissé le plus précieux de leurs ports, au nord-ouest, se remplir de la boue et des pierres envoyées par le torrent des montagnes qui s'élèvent tout auprès.

Dirigé par un gouverneur habile et entreprenant, les Français débarrassèrent ce port, bâtirent un mur et construisirent un magnifique bassin pour recevoir leurs vaisseaux de guerre et les mettre à l'abri des vents, qui sont toujours, dans les tempêtes, d'une violence épouvantable.

Nous découvrîmes bientôt la terre de Bourbon, et nous arrivâmes bientôt en vue de l'île Maurice.

Cette île a une forme ovale, et la partie dont nous rasions le côté nord-ouest est grande, inégale, ayant çà et là des signes de végétation.

—Ce côté de l'île, nous dit de Ruyter, a été retourné sens dessus dessous par l'action des volcans, et les gens instruits de cet événement croient que l'île Maurice était autrefois liée à celle de Bourbon, mais qu'elles ont été divisées en deux par la force d'un feu intérieur.

Nous vîmes plusieurs énormes cavernes voûtées dans lesquelles la mer s'écoulait avec un bruit de tonnerre; de gros morceaux de rocher gris, rudes et calcinés, étaient entassés les uns sur les autres dans un désordre fantastique, puis la terre s'éleva peu à peu, et nous vîmes des roches escarpées, même au centre de l'île, s'unissant à une montagne qui s'élève comme un dôme.

—Cette montagne, dit de Ruyter, était autrefois une plaine élevée de treize cents pieds au-dessus de la mer, quoique, du côté où nous sommes, elle nous paraisse d'une roideur impraticable; l'autre côté, au Port-Louis, a l'élévation si graduelle qu'un cheval peut aller au galop jusqu'à son sommet, qu'on nomme le Piton du milieu. Ce piton, pointu comme un pain de sucre, est entouré par une plaine.

Nous découvrîmes encore sept montagnes qui ressemblaient à sept grands géants tenant un conseil; puis plusieurs petits promontoires étendant dans la mer leurs racines pleines de rochers, et qui formaient de magnifiques baies, des rivages couverts de sable blanc et des vallées étroites, entrecoupées par des ruisseaux et des rivières verdoyantes et boisées. Ces vallées étaient remplies d'arbrisseaux et de fleurs.

Aston, de Ruyter et moi, nous étions debout sur le pont, armés de télescopes, et nous admirions le ravissant paysage qui se déroulait devant nos yeux.

—Que cette vallée est tranquille et belle! dis-je à mes amis; allons y demeurer.

Puis, quand la marche du vaisseau nous montrait un site plus enchanteur encore, nous répétions la même exclamation.

Tous les trois, nous aimions les beautés de la nature, et de Ruyter se plaisait à nous faire admirer les changements merveilleux de ce splendide panorama.

—Vraiment, m'écriai-je, cette île est le paradis des poëtes orientaux. Quelle est la personne sensée qui voudra quitter cette terre après l'avoir connue? Ô mes amis, abandonnons l'incertain océan, abandonnons la mer capricieuse, la mer aux sourires perfides qui nous attire vers la souffrance, vers le désappointement et vers la mort!

Aston n'était pas moins enthousiasmé que moi, et notre enchantement était partagé par tout l'équipage. La joie illuminait toutes les figures, chaque cause personnelle de chagrin ou de mécontentement était oubliée; l'union et l'harmonie la plus parfaite régnaient sur le vaisseau. Quand nous jetâmes l'ancre, les hommes montèrent aux mâts comme des écureuils, et dans un instant les voiles furent ferlées. Des canots rôdèrent bientôt autour du grab, presque submergés par la grande quantité de poissons et de fruits qu'ils venaient nous offrir.

Le plaisir qui remplissait mon cœur était presque de l'ivresse, car j'avais à mes côtés ma petite fée orientale, ma belle Zéla, qui, cédant à mes ardentes prières, avait consenti à m'accompagner sur le pont.

Quand le doux vent de la terre vint jouer dans les cheveux de la jeune fille, quand il pressa contre elle ses légers vêtements de gaze, en révélant les contours de ses formes élégantes, Aston la regarda avec une admiration surprise, et compara la belle enfant à un jeune faon.

De Ruyter, qui parlait parfaitement la langue de Zéla, s'approcha d'elle pour lui adresser quelques paroles d'affectueuse bienvenue. Il prit sa main; mais, stupéfait de la merveilleuse beauté de la jeune fille, il resta silencieux, ne pouvant que par sa muette contemplation lui exprimer combien il la trouvait belle. Après quelques secondes de cet éloquent silence, de Ruyter parla à la jeune Arabe d'une voix douce et caressante comme un chant, puis, se tournant vers moi, il me dit en anglais:

—Cette jeune fille est une fée de l'Orient; elle est trop délicate et trop frêle pour être touchée par la main d'un homme. Je vous félicite de tout mon cœur, mon cher Trelawnay, et il n'existe pas un homme qui puisse rester froid et indifférent devant votre bonheur. Par le ciel! mon ami, je croyais que votre mariage était un sacrifice; mais je trouve que vous possédez un diamant pour lequel un roi donnerait sa couronne. Souvenez-vous, mon garçon, que si vous ne gardez pas ce trésor comme on garde son propre cœur, le bonheur vous abandonnera, et la fortune sera toujours impuissante pour vous donner une femme comparable à lady Zéla.

La jeune fille regardait autour d'elle comme une gazelle effrayée. Surprise de se voir entourée et regardée par tant d'étrangers, elle rougit; la pauvre enfant aurait bien voulu rentrer dans sa cabine; mais je tenais sa main emprisonnée dans la mienne et je feignais de ne pas comprendre la prière de son regard.

Pour retenir Zéla le plus longtemps possible auprès de moi, j'envoyai chercher un tapis et des coussins, puis, environnée de ses femmes, la jeune fille s'assit sur le pont.


LIII

De Ruyter se rendit à bord de la corvette pour dire à son capitaine que les Anglais avaient levé le blocus du Port-Louis. Contraints à cette retraite par les pertes qu'ils avaient faites de leurs hommes et de leurs bateaux, les Anglais voulaient encore avoir le temps de rentrer à Madras avant que le sud-ouest mousson commençât à se faire sentir. D'ailleurs, comme la flotte qui devait regagner l'Angleterre était censée avoir passé les latitudes des îles, le but des frégates qui bloquaient Port-Louis se trouvait atteint.

De Ruyter convint avec la corvette qu'aussitôt qu'elle aurait renouvelé sa provision d'eau et de vivres, elle irait au Port-Louis, et que, par la traverse sur terre, de Ruyter la rejoindrait avant son départ pour lui donner les dépêches destinées au général français.

Cet arrangement fait, de Ruyter remonta sur le grab et nous envoyâmes les prisonniers et les blessés sur la corvette.

—Il faut maintenant songer à nos malades, me dit de Ruyter, lorsque le transport des étrangers fut opéré. Je vais me mettre à la recherche de quelques logements, et vous envoyer toutes les choses dont vous pouvez avoir besoin.

Le lendemain, de Ruyter nous quitta encore pour se rendre au Port-Louis; mais, avant son départ, il me donna des instructions précises sur tout ce que je devais faire pendant son absence, et il quitta le vaisseau en nous promettant d'être rentré dans trois ou quatre jours.

Il avait été convenu qu'après avoir chargé le grab, nous le mettrions dans un lieu sûr, et que nous irions passer quelque temps dans la maison de campagne de de Ruyter, car mon ami possédait des terres considérables dans l'intérieur de l'île.

Cette île a, relativement au climat, une particularité digne de remarque, et je n'ai jamais trouvé dans aucune autre partie de l'Inde l'étrange bizarrerie de sa température. Généralement les îles ont sur les côtes une atmosphère douce et fraîche, tandis que l'intérieur des terres est chaud, malsain, excepté toutefois les hauteurs du centre de l'île; mais, à l'île Maurice, c'est le contraire: il fait si horriblement chaud le long de la côte entière, l'air y est si impur, qu'à Port-Louis et dans ses environs, personne n'ose sortir pendant six mois de l'année, tellement on est sûr de recevoir un coup de soleil, coup de soleil fort dangereux, car d'ordinaire il amène la frénésie, la fièvre, le choléra-morbus ou la dyssenterie. En revanche et à la même période de l'année, dans l'intérieur de l'île, et surtout au côté opposé au vent, l'air est doux, suave et sain.

Depuis novembre jusqu'en avril, l'air de la ville de Saint-Louis est si insupportablement chaud, que peu de personnes, à l'exception des esclaves, osent y rester. Les habitants assez heureux pour avoir la liberté de choisir le lieu de leur résidence vont s'établir dans l'intérieur de l'île. Ajoutez à ces six mois d'étouffante chaleur une fin d'année pluvieuse, pendant que d'horribles orages ravagent les côtes. Toujours à la même époque, l'intérieur de l'île est calme, doucement chauffé par le soleil. J'ai été témoin de ce fait, fait d'autant plus étrange que l'île, nous l'avons dit, n'a que dix-neuf lieues de circonférence.

J'exécutais avec une infatigable ardeur les ordres de de Ruyter; l'insomnie et le travail étaient pour moi un plaisir, car mon corps était fort et mon esprit avait des ailes. Nous eûmes bientôt construit sur le rivage des magasins en barres de bois, en planches et en paillassons, et toutes les choses qui n'appartenaient pas au grab furent débarquées et envoyées dans la ville sur le dos des mulets, des buffles et des esclaves. (Je rougis d'être obligé de dire que les esclaves sont les principales bêtes de somme de l'île Maurice).

De Ruyter avait fait de grands efforts et de grands sacrifices afin d'obtenir des buffles et des ânes pour remplacer les esclaves dans l'humiliante et pénible fatigue de porter des fardeaux pendant des journées d'une chaleur insupportable. Mais la moindre indifférence, mais le cruel égoïsme avec lesquels les propriétaires des esclaves accueillirent les humaines propositions de de Ruyter rendirent sa tâche difficile.

Ces trafiquants sans cœur ne veulent ni voir ni entendre parler d'un projet qui ne tend pas à augmenter sur-le-champ leur bénéfice. Chez eux, les organes communs de la nature sont abrutis; leur vue des choses est rétrécie à la circonférence qu'embrasse le regard.

Ils sont semblables à la guêpe, dont l'œil, rond comme une lentille, grossit dans des proportions énormes le plus petit objet qui se trouve devant lui, mais qui ne peut pas distinguer un mur d'une fleur, s'il est éloigné d'un mètre du centre de son regard. Ces hommes stupides voient donc les objets aussi clairement que la guêpe. Il était inutile de leur parler d'un gain à venir, gain que la recherche des ânes et des buffles pouvait leur produire. Ils disaient que cette recherche était une perte de temps, et que, les esclaves étant tout prêts, il fallait s'en servir. Quant à la souffrance de ces malheureux, elle ne pouvait attendrir des êtres qui n'ont pas de sentiments humains. À toutes les réflexions généreuses que fit de Ruyter, ils opposèrent cette étrange question:

—Est-ce la loi? Je ne puis pas la trouver: elle n'est pas dans mon livre.

Tel est, en un mot, le résumé de leurs réponses aux avocats de l'humanité. À chaque appel, ils restent aussi sourds que des crocodiles, et pendant que vous leur parlez de charité chrétienne, ils fouettent ou donnent l'ordre de fouetter le dos nu d'un pauvre esclave succombant de fatigue sous le poids d'une trop lourde charge.

J'ai vu de ces malheureux nègres couverts d'ulcères, et dont les plaies saignantes étaient déjà à moitié dévorées par des mouches et par des vers. C'est alors que ces infortunés appellent de tous leurs vœux celle que les riches craignent tant: la mort, la mort qui devient leur seul refuge, leur seule espérance, est accueillie comme une fée bienfaisante, et, après la suprême séparation de l'âme d'avec le corps, ce corps, masse morte et corrompue, est jeté, sans cercueil, dans la mer ou dans un fossé. J'ai vu le dos de ces pauvres martyrs aussi couvert de nœuds qu'un pin, et la peau en était aussi dure et aussi rocailleuse; de cette peau, semblable à de l'écorce d'arbre, le sang tombait goutte à goutte comme de la gomme.

Pendant que des centaines de ces malheureux travaillaient tous les jours dans les chantiers, à Port-Louis, sous un soleil brûlant, leurs maîtres, abrités et protégés dans l'intérieur de leurs habitations, se plaignaient de la chaleur en faisant de temps à autre des pas de tortue pour donner un ordre.

La pitié et la douleur que je ressentis en voyant le déplorable état dans lequel se trouvaient les esclaves à l'île Maurice, ne pouvaient être comparées, dans l'énergie de leur sensation, qu'à l'ardent souhait que je fis en suppliant le ciel d'envoyer sur la tête des oppresseurs les plus terribles malédictions. Ces monstres seront un jour anéantis, je l'espère, et s'ils doivent être immortels, que ce soit dans l'éternité, mais dans une éternité de souffrance. En toute justice, le mal qu'ils ont fait aux nègres doit leur être rendu, et je défie l'invention la plus hardie des démons d'arriver à égaler la cruauté de ces êtres sans âme.

Quoique ce barbare traitement des esclaves ne fût pas tout à fait aussi rigoureux dans l'intérieur de l'île, je me hâtai, le cœur plein de dégoût, de reconquérir, en terminant mes affaires le plus promptement possible, le bonheur d'aller chercher quelques jours de repos sur la colline déserte et boisée que de Ruyter m'avait indiquée comme étant le lieu de sa résidence. Je savais que là, s'il y avait du pouvoir, la douleur de l'oppression y était non-seulement adoucie, mais encore à peine sensible.

De Ruyter rentra au grab le troisième jour de son départ, et, quoique actif et énergique dans toutes ses entreprises, il fut étonné de l'extrême promptitude que nous avions mise à opérer le débarquement. Le vaisseau qui, avec sa carène chargée et toutes voiles déployées, était entré dans le port quelques jours auparavant à demi submergé sous le poids de sa cargaison, flottait maintenant sur l'eau aussi légèrement qu'une mouette endormie. Ses voiles étaient détendues, ses mâts et ses vergues baissés et démantelés, et le grab lui-même amarré près du rivage.

De Ruyter apprit à Aston qu'il avait obtenu la permission de le garder avec lui, ainsi que les quatre hommes de sa frégate, et que la parole d'honneur du jeune lieutenant était la seule chaîne qui l'attachât au grab.

Aston parut enchanté, et serra avec une reconnaissante affection la main de de Ruyter.

À l'arrivée de notre commandant, je traitais avec Aston la grande question des esclaves. De Ruyter prit la parole et nous dit:

—Il y a de cela deux jours, je me rendais vers la porte d'une église (je ne vais jamais au delà), qui, ouverte pour la première fois à la piété des fidèles, venait d'être consacrée. J'allais donc aux environs de cette église pour y chercher un marchand d'esclaves avec lequel j'avais une affaire à traiter. Cet homme, qui est un misérable fripon, ajoute à ses vices naturels celui d'être faussement religieux et d'affecter une grande exactitude dans l'accomplissement de ses devoirs de chrétien; il pousse l'hypocrisie si loin, que, s'il restait sur le globe en compagnie d'un seul homme dont les croyances différeraient de celles qu'il a adoptées, il poignarderait ou brûlerait cet homme. Sa foi est un fanatisme, un fanatisme aveugle, irréfléchi et intolérant.