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Un drame au Labrador

Chapter 10: X LE RENDEZ-VOUS
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About This Book

Une famille de pêcheurs s'installe en repli sur une baie isolée après la fuite du père, bâtit un logis de fortune et mène une vie de subsistance rythmée par la pêche pendant une douzaine d'années; la quiétude est rompue lorsqu'une expédition de chasse menée par deux jeunes cousins les conduit le long du littoral puis à l'intérieur des terres, où la poursuite de caribous dévoile des landes et des forêts sauvages; le récit oppose l'âpreté du paysage côtier et les routines quotidiennes à l'éveil des souvenirs et des rencontres humaines qui menacent de briser l'isolement.




X

LE RENDEZ-VOUS

Une vingtaine de minutes s'écoulèrent, pendant lesquelles l'amoureux Arthur piétina sur place, bouillant à la fois d'impatience et de crainte.

L'entrevue qu'il allait avoir avec Suzanne acquérait, grâce aux événements des derniers jours, une importance capitale à ses yeux.

Depuis une semaine entière, en effet, la jeune fille était invisible pour lui.

Que s'était-il passé!

Pourquoi madame Noël, après avoir paru encourager ses amours avec Suzanne et même s'être prêtée de bonne grâce aux projets de mariage édifiés par les deux jeunes gens, avait-elle tout à coup, du soir au lendemain, changé complètement sa manière d'agir?....

Pourquoi Suzanne elle-même, l'air triste et les paupières rougies, lui avait-elle fait un geste d'adieu désespéré, la dernière fois qu'il l'avait aperçue dans une fenêtre du Chalet?...

D'où venait la mine soucieuse de sa mère, à lui, et la sombre préoccupation de son père, surtout depuis ces jours derniers?....

Autant de mystères à pénétrer.

Autant de problèmes à résoudre.

Arthur avait bien l'intuition que quelque chose se passait hors de sa connaissance et qu'il était le pivot autour duquel s'enroulait le fil de certains petits événements se succédant coup sur coup depuis quelques jours.

Mais quelle était la tête d'où sortait tout cela, la main mystérieuse qui tissait autour de son bonheur cette toile d'araignée dont les mille mailles guettaient chacun de ses pas?....

La veille au soir, seul avec sa soeur et ses parents, il avait ouvert son coeur à deux battants, narré par le menu l'histoire courte et naïve de ses amours; il leur avait fait part de son ardent désir d'épouser Suzanne, aussitôt la venue du missionnaire, en septembre prochain....

Mimie avait battu des mains....

La mère Hélène s'était détournée pour essuyer une larme....

Quant au père Labarou, plus sombre que jamais, il s'était promené longtemps dans la cuisine, sans répondre, puis avait fini par faire un geste résolu et dire:

—Il faut que cette situation s'éclaircisse et que la lumière se fasse! Pas plus tard que demain, mon fils, je me rendrai chez la veuve de Pierre Noël, et ton sort se décidera!

Arthur avait remercié son père et, au petit jour, couru sur le plateau boisé, dominant la passerelle, dans l'espoir d'avoir plus tôt des nouvelles, ou du moins de faire part à Suzanne de ses espérances.

Il en était là!....

Suzanne allait venir!!

Elle venait!!!

En effet, un pas léger froissait les feuilles sèches tapissant le flanc du cap....

Là ramure s'agitait;...

Une minute encore, et Suzanne parut!

Elle semblait fort animée, la belle Suzanne.

Ses joues rougies, l'éclat de ses yeux et la sueur qui perlait à son front disaient haut qu'elle avait couru et que l'émotion la dominait.

—Arthur! cher Arthur, fit-elle en tendant ses deux mains au jeune homme.

—Oh! Suzanne! ma Suzanne! vous voilà enfin! répondit Arthur, s'emparant des mains qui s'offraient et y collant ses lèvres.

—Quelle imprudence vous me faites commettre!

—Je ne vivais plus, Suzanne. Songez-y; ne plus vous voir!

—Et moi donc, est-ce que j'étais aux noces?... Ah! comme j'ai souffert!

—Pauvre Suzette! Là, vrai, vous avez pensé un peu à l'abandonné?

—Toujours, à chaque heure, à chaque minute....

—Et, cependant, vous vous cachez!.... Je ne puis vous voir! Votre mère me répond, à chacune de mes visites, que vous êtes souffrante, que vous naviguez sur la baie, avec vos frères, ou bien qu'elle ne sait pas.... Enfin, elle n'est plus la même, votre mère....

—Hélas!

—Vous voyez bien que j'ai raison, puisque vous en convenez....

—Il le faut bien, mon Dieu!

—Mais, enfin, Suzanne, pourquoi ce revirement complet?.... Qu'avons-nous fait de répréhensible?.... Vous savez comme nos intentions sont pures et quel respect accompagne notre mutuelle tendresse.

—Oh! Arthur, ce n'est pas là que vous trouverez la source de tout ce qui arrive.

—Vous savez quelque chose, Suzanne?

—Peut-être bien. Mais je ne suis pas sûre.... je pourrais me tromper.

—Parlez, parlez.

—Eh bien, ma mère a reçu une visite il y a une dizaine de jours.

—Une visite!.... D'ici, de la côte?

—Non, de Miquelon.

—Par quelle voie?

—Ce doit être par notre barque, car l'étranger accompagnait Thomas. Vous savez que mon frère a été toute une semaine au large, en compagnie de votre cousin Gaspard?....

—Je ne sais rien, Suzanne. En effet, Gaspard s'est absenté pendant de longs jours, sous prétexte d'une excursion de chasse au loin. Mais il est si bizarre, mon taciturne cousin, qu'on ne remarque plus, chez nous, ses frasques.

—Vous avez tort, Arthur. Quelque chose me dit que vous devriez, au contraire, ne pas le perdre entièrement de vue et même vous défier un peu de lui.

—De Gaspard!.... Qui peut vous faire croire?....

—Écoutez, Arthur....

Et Suzanne, baissant instinctivement la voix, se rapprocha davantage.

Puis elle détourna soudain la tête et prêta l'oreille.

—Avez-vous entendu? dit-elle.

—Non.

—On dirait quelqu'un s'agitant dans le feuillage.

Arthur jeta un rapide coup-d'oeil vers l'endroit où son cousin, dans sa cachette, avait sans doute fait quelque mouvement involontaire.

Puis, haussant aussitôt les épaules:

—Comme vous êtes nerveuse, Suzanne!.... Vous voyez du danger partout.

—C'est vrai, fit la jeune fille, reprenant sa position première. Moi, si vaillante d'habitude, je tremble, depuis quelque temps, à la moindre alerte.

—Cette fois, du moins, ce n'est rien: quelque écureuil qui prend ses ébats.

—Je vous disais donc: Défiez-vous de votre cousin; il a les yeux méchants....

—Ah! ah!

—.... Et je n'aime pas sa façon de me regarder.

—Vous êtes si belle!....

—Ne riez pas, Arthur. Ces jours derniers, me voyant les yeux rouges, il me dit avec un mauvais rire:

—Qu'avez-vous, Suzanne?

—«Rien qui vous concerne!» ai-je répondu brusquement.

—«Vous êtes-vous querellé avec votre amoureux?» a-t-il ajouté d'un air moqueur.

—«Ça ne vous regarde pas!» Et je lui ai tourné le dos. Mais je l'ai vu, dans une vitre de la fenêtre où je me trouvais, serrant les poings et faisant un geste de menace.

—Une vitre est un mauvais miroir, Suzanne!

—C'est possible, mon ami. N'en parlons plus et soyez prudent.

—Pour vous faire plaisir, je le serai. Mais revenons à votre visite de l'autre jour.

—De l'autre nuit!—car c'était la nuit.

—Soit.. Et qu'a fait ce visiteur nocturne?

—Il s'est enfermé avec ma mère pendant une heure et j'ai été emmenée dehors par mon frère, sous prétexte de ne pas troubler la conversation qu'ils eurent ensemble.

—Ah! diable! fit Arthur, très intéressé.

—Puis l'étranger est reparti, accompagné toujours de Thomas et de l'inséparable Gaspard.

—De sorte que vous ne savez pas quel était cet homme?

—Si... Ma mère m'a dit que c'était un vieil ami de mon défunt père.

—Que venait donc faire chez vous ce mystérieux personnage?

—Voilà précisément ce que je demande en vain à tous les miens, sans pouvoir obtenir d'autre réponse que celle-ci: C'est un parent éloigné, un ami de là-bas. Il faut le croire.

—Mais votre mère, elle,—votre mère qui vous aime tant, bonne Suzanne,—a dû vous donner quelques mots d'explications avant de vous soustraire à mes recherches.... je veux dire à ma vue.

—Pauvre mère, elle est toute bouleversée de ce qui arrive.... Mes questions semblent lui faire tant de mal!.... Elle se contente de répondre: «Chère Suzette, j'en suis chagrine autant que toi; mais tu ne dois plus voir ce jeune homme.... Un mariage est impossible entre vous.... Quelque chose de terrible vous sépare à jamais!»

—Qui ou quoi peut donc nous séparer, Suzanne?.

—Hélas!

—Votre mère vous l'a dit?

—Il l'a bien fallu; je l'ai tant suppliée!

—Et c'est?....

—Du sang!

Arthur, foudroyé, chancela.

Un moment, la tête penchée, les bras battants, il demeura immobile.

Mais il se secoua aussitôt.

—Adieu! Suzanne, fit-il virilement. Quand nous nous reverrons, je saurai s'il m'est permis de vous aimer.

—Et ce sera?... fit Suzanne, anxieuse.

—Demain matin, ici, à la même heure.

—Adieu donc! Arthur.... Ne désespérons pas.

Le jeune Labarou la vit disparaître par le sentier qu'elle avait pris pour revenir.

Un instant plus tard, lui-même redescendait la pente opposée, tout en murmurant:

—Puisse mon père effacer cette tache de sang qui nous sépare!

—Oui, comptes-y, mon bonhomme! disait en même temps, in petto, le cousin Gaspard, tout en se tirant, non sans peine, de sa cachette embroussaillée.

Puis le traître ajouta:

—Nom d'une baleine! quelle posture fatigante j'avais là! Tout de même, si j'ai mal aux jambes, mon cher cousin doit avoir mal au coeur, lui!

Et il se glissa derrière Suzanne, évitant avec soin de se laisser voir.




XI

LE MEURTRIER ET LA VEUVE

Environ vers six heures de cette même matinée, une légère embarcation traversait la baie, de l'ouest à l'est.

Elle atterrit en face du Chalet.

Un homme d'une cinquantaine d'années, barbe et teint bruns, chevelure grisonnante, sauta sur le rivage, où il s'occupa aussitôt à fixer solidement le grappin de l'embarcation.

Puis, cela fait, il se dirigea lentement, le front penché, vers le chalet, dont les murs blanchis à la chaux ressortaient, à une couple d'arpents du rivage, au milieu des arbres.

Arrivé en face de la porte d'entrée, regardant l'ouest, il frappa deux coups...

Une voix de l'intérieur répondit....

L'homme entra.

—Jean Lehoulier! s'écria la maîtresse du logis, en reculant de deux pas.

—Moi-même, Yvonne Garceau!

—Que voulez-vous?.... Que venez-vous faire ici?....

—Je viens dire à la veuve de Pierre Noël: Oublions tous deux la scène du 15 juin 1840 et ne faisons pas porter à nos enfants le poids des fautes de leurs pères.

La veuve étendit très haut son bras amaigri et s'écria avec une sombre énergie:

—Moi, pardonner au meurtrier de mon époux, du père de mes enfants!.... Jamais!

—Écoutez-moi....

—Pourquoi vous écouterais-je?... Quelle justification pouvez-vous m'offrir?... Allez-vous rendre la vie à mon homme, que vous avez tué à coups de couteau?

Et la veuve, les yeux flamboyants, les poings serrés, fit un pas vers son interlocuteur.

Celui-ci, calme et triste, ne bougea pas et reprit de sa même voix humble:

—Yvonne, je pourrais ici faire appel aux souvenirs de notre jeunesse, à tous deux, de cette époque où, libres encore, nous nous aimions et avions décidé de nous unir par les liens sacrés du mariage; je pourrais évoquer ces jours de larmes où l'on nous força de renoncer l'un à l'autre,—vous parce qu'un prétendant, plus riche s'offrait, moi parce que le service maritime me réclamait dans les cadres.... Mais ce n'est pas à la générosité de vos sentiments que je viens livrer assaut, par surprise: c'est à votre conscience d'honnête femme, c'est à votre coeur de mère que je veux frapper.

—Une mère peut-elle pardonner à celui qui rendit ses enfants orphelins?

—Une mère pardonne tout pour le bonheur de ses enfants.... Et, d'ailleurs, Yvonne Garceau, le Fils de Dieu lui-même n'a-t-il pas demandé à son Père la grâce de ses bourreaux?

—Le Fils de Dieu avait la force d'En-Haut. Moi, faible femme, je suis impuissante.... Cette scène de meurtre me poursuit, me hante nuit et jour, depuis douze ans.... Et, tenez, au moment même où je vous parle, je la vois; j'y assiste; je vous entends vous écrier:

—Ah! misérable traître, après m'avoir pris la femme que j'aimais, tu voudrais encore me voler ma réputation d'homme d'honneur, en m'accusant de tricher au jeu!.... Eh bien, meurs donc, et puisse ta femme ne pas te survivre!.... Car ce sont là vos propres paroles, Jean Lehoulier! Celui-ci ne broncha pas.

Élevant seulement la main avec solennité:

—Femme, dit-il, on vous a trompée, odieusement trompée!.... Quelques-unes des paroles rapportées sont vraies,—les premières! Les autres n'ont pas le sens commun.

La veuve fit un geste pour protester.

Mais Jean continua, sans le remarquer:

—La querelle entre nous n'a pu commencer comme vous dites, puisque jamais je n'ai touché une carte de ma vie.... Nous ne jouions donc pas. Mais nous étions un peu gris,—Pierre surtout,—et vous vous souvenez comme il était jaloux, le pauvre homme, une fois dans les vignes....

—Oh! bien à tort, vous ne l'ignorez pas.... murmura la veuve, en jetant un rapide regard à son premier amoureux.

—Sans doute, Yvonne; mais, comme tous ses pareils, il n'en était pas moins intraitable sur ce chapitre, quand il avait son plumet! Si bien que, ce soir-là, il m'accusa devant tous les camarades de ne rechercher son amitié que pour mieux le tromper....; de profiter de ses absences pour m'introduire nuitamment chez vous; bref, de le déshonorer ni plus ni moins.... Était-ce vrai, cela?

—Vous savez bien que non.

—C'est ce que je cherchai à faire pénétrer dans sa cervelle en feu. Mais, «va te faire lan-laire!» il n'entendait plus rien, gesticulant, criant, me mettant le poing devant la face et piétinant autour de moi, comme un furieux. Jamais je ne l'avais vu ainsi. Je faisais mille efforts pour conserver mon sang-froid, reculant, tournant en cercle, afin de l'empêcher de me frapper.

«Les camarades regardaient, chuchotant entre eux, sans toutefois intervenir.

«Je protestais toujours, évitant à dessein de hausser ma voix au diapason de la sienne. Mais tout de même, la moutarde me montait au nez. J'avais des bouffées de colère, des envies folles de cogner.

«Il vint un moment où, fou de rage, ivre de vin, Jean se rua sur moi, son couteau au poing.

«Je tirai aussitôt le mien de sa gaine, tout en parant machinalement du bras gauche.

«C'est en cherchant ainsi à me protéger, que j'éprouvai à, l'avant-bras cette sensation inoubliable de froid, bien connue de tous ceux oui ont reçu des coups de couteau.

«La lame avait passé entre les deux os et ne s'était arrêtée qu'au manche.

«Je poussai un cri de rage et frappai à mon tour, sans voir,—car un nuage de sang faisait tout danser autour de moi.

«Mon adversaire tomba, et il se fit une grande rumeur dans l'auberge.

«Des amis m'entraînèrent....

«Vous savez le reste. La veuve ne disait plus rien.

Le front penché, les yeux sombres, elle semblait évoquer, par la puissance du souvenir, cette scène d'auberge où son homme fut couché sanglant sur le carreau.

Deux ou trois minutes durant, elle garda ce silence farouche.

Puis elle releva la tête et, regardant son interlocuteur bien en face:

—Jean Lehoulier, dit elle avec une froide énergie, vous mentez!

—Madame!....

—Vous mentez, vous dis-je!....

—Yvonne!

—Et, la preuve que vous mentez, je vais vous la donner. Attendez une minute.

Pierre ouvrait des yeux ébahis.

Mais la veuve avait disparu par la porte d'une chambre à coucher,—la sienne,—ouvert un vieux bahut et y fouillait avec ardeur.

Au bout de quelques instants, elle reparaissait, tenant un papier plié en forme de lettre.

Elle courut aussitôt à la signature et la mettant sous les yeux de son ancien fiancé de là-bas:

—Reconnaissez-vous ce nom?

—Sans doute: Robert Quetliven!

—Eh bien, écoutez bien ce qu'il m'écrit:

SAINT-PIERRE ET MIQUELON, ce 26 juillet 1852.

MADAME VEUVE PIERRE NOEL, Côte du Labrador,

Madame et vieille amie,

J'apprends que vous êtes sur le point de marier votre fille Suzanne avec le fils de Jean Labarou, votre voisin de la baie Kécarpoui. Je le regrette beaucoup pour les deux jeunes gens, mais ce mariage ne peut se faire. Votre défunt mari, assassiné méchamment, il n'y a pas encore une éternité, se lèverait de sa tombe pour se jeter entre les deux futurs conjoints.

Vous ne comprenez pas!...

Eh bien, apprenez, ma pauvre amie, que ce Jean Labarou dont le fila courtise votre fille Suzanne n'est autre que Jean Lahoulier, qui tua votre mari, par pure rancune, dans l'auberge des Mathurins Salés, sur le port de Saint-Pierre, il y aujourd'hui douze ans et quelques semaines...

Mon devoir est fait. Que Dieu vous donne la force de ne pas faillir au vôtre,

ROBERT QUETLIVEN.

—Cette lettre est une infamie! s'écria Jean Labarou,—à qui nous conserverons ce nom, comme lui le porta toujours, du reste.

—Quoi! ne dit-elle pas la vérité? riposta la veuve.

—Sur ce point seulement: que c'est bien ma main qui a tué Pierre Noël! Mais c'est dans le cas de légitime défense, après avoir usé de tous les moyens de persuasion pour l'apaiser, après avoir subi patiemment toutes sortes d'injures.... Encore, quoique abîmé par sa langue méchante, j'aurais patienté, je serais sorti, sans ce traître coup de couteau qui me fit voir rouge.... Mon bras a frappé, mais ma volonté n'y était pour rien. C'est la douleur physique, produite par l'horrible blessure reçue sans m'y attendre, qui est cause du malheur arrivé.... Voyez, femme!.... J'en porterai les marques toute ma vie!

Et, retroussant la manche de son habit, Labarou montra à la veuve son avant-bras nu où deux cicatrices indélébiles tranchaient, par leur blancheur livide, sur le ton bruni de la peau.

La veuve ouvrit de grands yeux et fit un geste.

Jean Labarou rabattit sa manche et continua:

—Ah! Yvonne, comme j'ai regretté ce fatal moment d'oubli, ce mouvement involontaire qui poussa ma main armée droit au coeur de mon ami, Yvonne, vous le savez, en dépit de ses défauts!—Mais il est des instants, dans la vie humaine, où la chair se révolte contre l'esprit, où le nerf est plus prompt que la volonté.

J'ai subi les conséquences de ce réveil intermittent de la bête dans l'homme....

Suis-je donc si coupable, après tout?

La veuve ne répondit pas, tout d'abord.

Elle se calmait. Elle paraissait ébranlée.

L'homme qui lui parlait, elle l'avait connu jadis. Jeune et bon, plein d'honneur, incapable de déguiser la vérité.

Les années en blanchissant sa tête en avaient-elles fait un menteur et un lâche?

C'était impossible.

Le mensonge, dans la bouche d'un coupable, n'a pas de ces accents émus qui vont au coeur; la parole, non appuyée d'une conviction chaleureuse, ne saurait arriver au plus intime de l'être, comme la voix do Jean Lehoulier l'avait fait.

Au fond de son coeur, elle sentait se réveiller, pour l'homme d'honneur incliné devant elle sous le poids d'un souvenir bien malheureux, mais non coupable, cette indulgence attendrie qu'éprouvent les gens mûrs lorsqu'en fouillant dans les cendres du passé, il leur arrive d'en voir quelque étincelle non encore éteinte....

Relevant enfin la tête, elle regarda Jean Lehoulier bien en face et dit d'un ton très calme:

—Jean Lehoulier je vous crois!.... Les choses ont dû se passer comme vous les racontez....

—Merci, Yvonne! Merci pour nos enfants qui s'aiment, interrompit le père d'Arthur.

—.... Mais, continua la veuve, si je vous crois, moi, d'autres feront-ils comme je fais? Mes fils, que vont-ils penser?... Ma fille, elle-même....

—C'est juste, voisine: vous voulez des preuves?

Songez, Jean, que Robert Quetliven ne m'a pas écrit de Saint-Pierre même.

—Et d'où vous a-t-il donc écrit, Yvonne?

—D'ici même.

—D'ici?.... Il est donc venu?

—Ne le saviez-vous pas?

—Je savais que quelqu'un de là-bas est, en effet, débarqué, il y a une quinzaine de jours, en compagnie de votre fils Thomas et de mon neveu Gaspard. C'était donc lui?

—C'était lui; et c'est après une longue conversation sur le malheureux événement qui a divisé nos deux familles, que nous en sommes arrivés à la décision qu'il m'écrirait cette lettre... «Avec ce papier, disait-il, vous n'aurez aucune difficulté à convaincre votre voisin qu'une alliance est impossible entre les Noël et les Lehoulier.»

—En effet, madame, les choses se fussent-elles passées comme ce Quetliven les arrange,—pour un but que je ne devine pas bien encore,—que je serais le premier à dire à mon fils: «Embarque-toi, mon gars, et va un peu là-bas faire ton tour de France.»

«Mais je ne veux pas que cet enfant souffre à cause de moi.... Aussi, prévoyant ce qui allait arriver, ai-je pris mes précautions.... Le missionnaire qui doit nous visiter cet automne,—c'est-à-dire dans un mois au plus,—vous apportera la preuve que les choses se sont bien passées telles que je viens de les raconter.

—Et cette preuve?....

—Ce sera le témoignage du mort lui-même!

Là-dessus, Jean Lehoulier salua respectueusement la veuve de Pierre Noël et se retira.




XII

OU GASPARD ÉPROUVE UNE SURPRISE DÉSAGRÉABLE

Cette journée devait être fertile en événements.

On eût dit vraiment que Cupidon essayait un arc nouveau et des flèches dernier modèle, faisant des blessures incurables.

Vers le milieu de la traversée de la baie, Jean Labarou croisa, à quelques arpents de distance, un canot d'écorce, à la fois solide et léger, qu'une jeune fille «pagayait» avec une sûreté de main incomparable.

—Mais c'est Mimie! se dit le père, un peu étonné.

Puis, mettant les deux; mains autour de sa bouche pour mieux diriger sa voix, il héla:

—Ohé! là, du canot!

—C'est vous, père?.... répondit-on, pendant que l'aviron s'immobilisait, appuyé sur le plat-bord.

—Oui, c'est moi. Où vas-tu, comme cela, toute seule, dans cette coquille de noix?.... Ce n'est guère prudent!

—Oh! soyez tranquille, père: je reviendrai tout à l'heure saine et sauve. Je vais voir seulement si ce galopin de Wapwi n'est pas quelque part par là....

—Je ne l'ai pas vu. D'ailleurs, je parierais un beau trois-mâts contre un méchant «sabot» de Quimper, en Bretagne, que ce n'est pas Wapwi qui te fait courir la haie.

Les deux embarcations s'étaient; rapprochées.

Aussi la jeune marinière put-elle répondre en baissant la voix:

—Vous gagneriez, père.... Ne parions pas. C'est à Gaspard que j'en ai.... Oh! une toute petite surprise que je veux lui causer! Mais il faut que je mettre la main dessus, d'abord, et, pour cela, on a besoin de se lever matin, vous le savez....

—Tu me dis cela d'un air drôle, petite Mimie! Que se passe-t-il donc?.... Serais-tu mécontente de ton cousin, ma fille?... Est-ce qu'il te ferait des traits, par hasard?

Et Jean Labarou, malgré ses propres préoccupations, jeta un long regard sur le beau et pâle visage de sa fille.

Un double éclair jaillit des yeux de Mimie, qui se contenta de dire:

—Peut-être!.... Mais laissons là Gaspard et parlons un peu de mon frère Arthur.—Vous avez vu Mme Noël?

—Oui.... Nous nous sommes expliqués.... Tout ira bien de ce côté-là, j'espère. Nous en causerons avec ta mère.

—Ah! que je suis contente, petit père!.... Ce pauvre Arthur, il me faisait tant pitié avec son gros chagrin!.... Allons! puisque c'est comme ça, je me sauve vite, pour revenir encore plus vite. Bonjour, père. A tantôt!

—A tout à l'heure, ma fille.

Chaloupe et canot reprirent leur course en sens contraire et ne tardèrent pas à se trouver hors de portée de la voix.

La chaloupe traversa en ligne directe et s'en alla prendre terre à son petit havre accoutumé, près de l'habitation Labarou.

Quant au canot, au lieu de poursuivre sa course dans la direction du Chalet, qui lui faisait face, il obliqua vers le nord, longeant la rive surélevée, toute enguirlandée de frondaisons touffues, qui traînaient jusque dans la mer, et disparut tout à coup au fond d'une petite anse, rendue invisible par les rameaux épais entre-croisés en voûte à quelques pieds de la surface de l'eau.

Une fois là, plus rien!

Gens de mer et gens de terre eussent été bien empêchés de dénicher l'embarcation et son capitaine enjuponné.

Mimie Labarou attacha son esquif à une branche de saule et attendit, debout, fouillant de ses grands yeux bleus tout remplis d'éclairs la saulaie bordant la rive.

Quoique fort épais à hauteur d'homme, ce rideau d'arbustes, dépourvu de feuillage à quelques pouces du sol, permettait au regard de pénétrer jusqu'au Chalet des Noël, à deux ou trois cents pieds de là.

Pendant une dizaine de minutes, la jeune fille demeura ainsi immobile, les yeux fixés dans la même direction.

Là demeurait sa rivale,—celle qui, tout en étant fiancée d'Arthur, n'en menaçait pas moins son bonheur, à elle.

Car Mimie le sentait bien, Gaspard lui échappait insensiblement.... Un magnétisme étrange l'attirait de ce côté de la baie.... En dépit de ses protestations d'amour, des ses élans passionnés, de ses serments même, quelque chose de vague semblait paralyser la langue de son cousin.... Ils ne se parlaient plus avec le même abandon.... Les querelles surgissaient à propos de tout et de rien.... Bref, Mimie était déjà assez femme, pour deviner que le coeur de son amoureux n'allait pas tarder à lui glisser entre les doigts, si elle n'y mettait bon ordre.

Et elle se sentait vraiment de caractère à le faire, l'indolente mais énergique Mimie!

Voilà pourquoi, secouant enfin son apathie, elle était entrée, ce matin-là, sur le sentier de la guerre.

Wapwi, prévenu dès la veille, devait la rejoindre, aussitôt libre.

C'est lui qu'attendait donc la jeune fille.

Une demi-heure s'écoula.

Les coqs chantaient près de l'habitation des Noël, et les oiseaux prenaient leurs ébats à travers la saulaie.

Mais, de voix humaines, point.

Tout semblait dormir.

Soudain, un bruit léger se fit dans le feuillage, une respiration rapide haleta aux oreilles de la guetteuse, et Wapwi encadra sa face cuivrée entre deux rameaux doucement écartés, à deux pouces au plus de son oreille.

—Tante Mimie, dit-il rapidement, ne bougez pas, ne parlez pas; il vient!

—Ah! C'est toi.. petit sauvage!... On n'arrive pas de pareille façon,... m'as fait une peur!

Effectivement était toute transie, la pauvre fille. Mais, se remettant aussitôt:

—Tu l'as vu?

—Je le suis depuis tantôt.

—D'où vient-il?

—Il espionne petite mère Noël.—Il est méchant l'oncle Gaspard.

—Ainsi c'est pour cette fille qu'il court les bois du matin au soir? dit amèrement Mimie, sans relever la dernière observation.

Wapwi fit un haut-le-corps qui voulait dire clairement: «Dame, tu devais bien t'en douter!»

Puis prêtant un instant l'oreille, il saisit le bras de sa compagne:

—Chut! fit-il, les voilà tous deux!

—Je veux voir et entendre.

Et la jeune fille, aidée du petit sauvage, sauta aussitôt sur la berge de la saulaie, très épaisse à cet endroit de la rive, et fit quelques pas à travers l'enchevêtrement de la végétation.

Puis Wapwi, qui servait de guide, s'arrêta et se blottit derrière un gros hallier, invitant, par une pression énergique de la main, sa compagne à l'imiter.

Le sentier, conduisant des chutes au Chalet, passait à quelques pieds de là.

Deux voix, l'une railleuse et claire, l'autre suppliante et sourde, alternaient dans le silence environnant.

—Ainsi, disait la voix railleuse, cette belle passion vous est venue comme cela tout d'un coup, en apprenant ce que vous appelez mon malheur?....

—Ne riez pas, Suzanne!... répliquait l'organe funèbre,—celui de maître Gaspard,—quand je vous ai vue, vous si belle, courir ainsi vers une destinée terrible, j'ai tremblé pour vous, d'abord; puis la pitié m'est venue.... Et, comme de la pitié à l'amour il n'y a qu'un pas, je l'ai vite fait ce pas....

—Vous avez de si bonnes jambes, monsieur Gaspard!

—Avez-vous le courage de rire en un pareil moment?

—En vérité, je devrais plutôt pleurer, peut-être? Le fait est, futur cousin, que si réellement un ruisseau de sang me séparait, comme vous l'affirmez, de mon fiancé Arthur, je n'aurais pas, moi, la jambe assez longue pour le franchir. Mais, tranquillisez-vous, monsieur Gaspard, votre ruisseau de sang n'est qu'un tout petit filet, que beaucoup d'amour et de foi chrétienne effaceront bien vite....

—Ce serait une horreur, Suzanne, une alliance entre bourreau et victime!

—Là! là! monsieur Gaspard, ne faites pas tant de zèle et laissez-nous mener notre barque à notre guise. Quant à votre amour si désintéressé et si charitable, gardez-le pour ma belle-soeur, cette chère Mimie, qui le mérite bien plus que moi.

—C'est là votre dernier mot, mademoiselle? fit Gaspard menaçant.

—C'est mon dernier mot, monsieur!

—Peut-être changerez-vous d'avis bientôt...

—Que voulez-vous dire?

—Rien autre que ce que je dis, Suzanne Noël. Sur ce, je voua souhaite le bonsoir.

—Adieu, monsieur.

Gaspard fit un pas pour s'éloigner. Mais il avait encore une vilenie sur le coeur:

—A propos, dit-il en persiflant, je ne veux pas, vous savez, que mon cousin vous donne mon nom de Labarou, qui est un nom honnête, celui-là. C'est madame Lehoulier, entendez-vous,—un nom taché du sang de votre défunt père,—que vous vous appellerez, une fois mariée.

—Méchant! murmura Suzanne avec dégoût.

—Canaille! cria une autre voix, éclatante celle-ci, qui fit tressaillir Gaspard.

Et, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, Euphémie Labarou, ses beaux cheveux crêpés flottant sur le cou, ses grands yeux bleu d'acier étincelants, tombait debout devant lui.

—Mimie! s'écria Gaspard, reculant d'un pas.

—Et bien, oui, c'est moi!.... Répète un peu ce que tu viens de dire, grand lâche!

Et, comme le cousin ahuri ne desserrait plus les dents, Euphémie Labarou, se retournant vers Suzanne, lui dit en lui prenant les mains:

—Mademoiselle Suzanne, c'est ma sainte patronne, à coup sûr, qui m'a conduite ici.... Je ne vous aimais pas beaucoup; j'avais dea préventions contre vous, à cause de ce garnement-là... Mais, maintenant que je vous ai vue, et surtout entendue, je vais vous chérir comme une soeur.—Le voulez-vous?

Pour toute réponse, Suzanne se jeta dans les bras de Mimie, et les deux jeunes filles s'embrassèrent plusieurs fois.

Ce qui provoqua chez Wapwi un tel sentiment de plaisir, que le petit sauvage se prit à pirouetter sur les mains et les pieds, comme un vrai clown de cirque.

Gaspard seul ne prit aucune part, cela se conçoit, à l'allégresse commune. Il fit même mine de s'éloigner. Mais Mimie le cloua net sur place, en disant d'un ton qui n'admettait pas de réplique:

—Gaspard, ne t'avise pas de te sauver.... Je t'emmène avec moi, tu sais!

Et tel était l'étrange magnétisme exercé par cette singulière fille, que le cousin courba la tête, sans même répliquer.

Il est vrai qu'un éclair de fureur, aussitôt réprimé, illumina un instant ses traits durs.

Mais personne ne s'en aperçut, car les jeunes tilles échangeaient leurs adieux.

—Ne vous préoccupez de rien, Suzanne, disait Euphémie Labarou.... J'ai rencontré mon père, tout à l'heure, sur la baie.... Il revenait d'une entrevue avec votre mère....

—Vraiment? interrompit l'autre.

—Et il m'a dit, continua Mimie: «Tout ira bien!»

—Il a vu ma mère: ah! que je suis heureuse!

—Espérons, Suzanne, et au revoir!

—Oui, petite soeur, au revoir!

Euphémie et Gaspard se dirigèrent vers le canot, sans échanger une parole.

Gaspard s'étendit nonchalamment à l'avant, laissant à la capitaine Mimie le soin de manier l'aviron.

Quant à Wapwi, avant de retenir par la passerelle, en haut des chutes, il voulut prendre congé à sa façon de Mlle Noël,—c'est-à-dire en frottant la main de la jeune fille contre sa joue.

Mais Suzanne le dispensa de ce cérémonial abénaki, en lui donnant tout bonnement deux gros baisers, bien retentissants, sur les joues et lui disant:

—Va, cher petit, vers ton maître, et raconte-lui ce que tu as vu.

—Oui, petite mère; et Wapwi lui dira aussi que tu as embrassé un.... sauvage.

Cela dit, Wapwi, tout fier de son esprit, détala en riant silencieusement.

Suzanne fit de même, mais avec moins de retenue.

Elle riait encore en arrivant au Chalet.




XIII

LE GUET-APENS ORGANISÉ

Tout dormait chez les Labarou.

La nuit, faiblement éclairée par un mince croissant de lune, était sonore,—si l'on peut employer ces deux mots pour rendre le grand silence de la nature endormie, traversé seulement par le monotone mugissement des cataractes.

Deux heures venaient de sonner.

La fenêtre d'une sorte d'appentis, adossé au mur d'arrière de la maison, s'ouvrit doucement, et une tête brune, coiffée d'une casquette de loup-marin, surgit de l'entre-bâillement.

Cette tête tourna à droite, tourna à, gauche et se dressa même en l'air, inspectant, écoutant, se rendant compte enfin de tout ce qui pouvait tomber sous deux de ses sens principaux: la vue et l'ouïe.

Satisfait en apparence de son investigation, le propriétaire de la susdite,—maître Gaspard, s'il vous plaît,—mit un pied sur l'appui de la fenêtre et, fort légèrement, ma foi, sauta au dehors, sur le gazon.

Puis il referma silencieusement la fenêtre et s'éloigna à pas de loup.

Arrivé près d'un hangar, servant de remise pour les agrès, seines à pêche, outils de charpentier, etc., notre homme y pénétra, pour en sortir aussitôt avec une hache et une égohine.

Puis jetant un dernier coup-d'oeil sur l'habitation plongée dans le sommeil, il partit d'un pas relevé, courbant le dos, se faisant petit comme un malfaiteur.

Une fois sous bois, loin de toute oreille indiscrète, Gaspard se départit un peu de sa rigidité habituelle, ou plutôt il releva son masque.

Dans la forêt, il était chez lui, et les sapins à aspect de saules pleureurs devenaient ses confidents.

-Nom de nom—de nom—d'une vieille baleine morte de la pituite!.... grommelait-il, en voilà une journée pour toi, mon vieux Gaspard!... Tes plans déjoués!.... Un voyage aux Iles pour rien, l'oncle Jean devenu un petit saint aux yeux de la mère Noël, et, par-dessus tout, toi, vieille bête, surpris comme un écolier en flagrant délit de trahison amoureuse par cette infernale Mimie, à qui le diable.... ou moi tordrons le cou un de ces jours!... Voilà, ton bilan, mon bonhomme!

Et, courbant la tête, Gaspard se remémorait les désastres subis la veille, en ce jour marqué d'une pierre noire.

—Oh! cet Arthur, grommelait-il, quel obstacle dans mon chemin!... S'il n'était pas là, Suzanne m'aimerait, peut-être! Oui, elle finirait par m'aimer, à coup sûr.... J'en ferais tant pour elle!... Je braverais les colères du Golfe: le vent, la mer, la foudre, n'importe quoi!... J'irais lui tuer des ours jusqu'à la baie d'Hudson, pour le seul plaisir de lui en offrir les peaux....

Mais il y a Arthur, le fils de mes bienfaiteurs.... Mes bienfaiteurs!.... Hé! qu'est-ce qu'ils ont donc tant fait pour moi, après tout, cet oncle et cette tante?.... Est-ce que je ne leur rends pas cent fois, en travail, le pain que je mange à leur table?

Quant à Arthur, parlons-en de ce mignon, de ce préféré pour qui rien n'est trop bon!....—«Arthur, prends garde à ceci, prends garde à ça!.... Ne va pas attraper une fluxion par ce brouillard humide!.... Laisse ton cousin porter ce fardeau: c'est trop pesant pour toi!.... Gaspard, mon garçon, veille bien sur lui; il est si délicat!»....—Voilà les recommandations que j'entends tous les jours.

J'en ai assez!.... J'en ai trop!.... L'ai-je un peu rongé, mon frein, depuis des années!.... Un orphelin, un enfant sans père ni mère, ça ne compte pas!.... Trop heureux quand on ne le laisse pas crever de faim!...

Et le malheureux, ingrat et lâche, prenait ainsi plaisir à se forger des griefs imaginaires contre ses parents adoptifs, dans l'espoir d'endormir sa conscience et de colorer de prétextes trompeurs le sinistre projet qu'il allait accomplir!

Il marchait toujours, cependant.

Le bruit des chutes grandissait, s'enflant des échos prolongés qui roulaient dans la vallée de la Kécarpoui.

Bientôt, ce fut un tonnerre ininterrompu et très impressionnant, par une nuit comme celle-là.

Gaspard, après avoir gravi diagonalement la pente douce des premiers contreforts de la masse montagneuse, venait de déboucher sur la rive droite de la Kécarpoui.

Devant lui, mais bien plus bas, le tronc d'arbre servant de passerelle laissait traîner dans l'eau tourbillonnante l'extrémité des branches de sa face inférieure....

Au-delà du torrent, le cap du Rendez-Vous,—ainsi baptisé par l'amoureux jaloux lui-même,—dressait ses hautes assises, hérissés de buissons de sapins et couronné de conifères épais.

Le premier regard du nocturne visiteur fut pour la passerelle; le second pour le plateau.

—C'est là qu'ils viendront, au petit-jour,—se dit-il avec rage,—se moquer de ce pauvre Gaspard, enlevé hier par une jeune fille contrefaite Car elle l'est, Contrefaite, cette infernale Mimie, en dépit de son beau visage!.... Quelle humiliation, tonnerre de Brest!... et comme j'ai dû paraître sot aux yeux de la fière Suzanne!.... Ah! mademoiselle Mimie, que vous allez donc me payer cher ce triomphe d'une heure et cet ascendant, aussi ridicule qu'inexplicable, qui fait de Gaspard Labarou un petit garçon craintif quand vous êtes là!.... Aujourd'hui, fière Mimie,—que dis-je? dans quelques heures,—«vos beaux yeux vont pleurer», comme dit la chanson de Malbrough; le cadavre de votre frère, broyé dans les chutes, ira peut-être s'échouer devant votre porte, à moins que ce ne soit en face du chalet de sa fiancée!....

Ici, Gaspard, tout en se disposant à s'engager sur la passerelle, parut avoir réellement sous les yeux le spectacle des deux femmes au désespoir contemplant un corps sans vie.

Et cette vision au lieu de le taire revenir sur une décision infernale, l'affermit au contraire dans son projet.

—Allons! fit-il avec une sombre résolution, c'est dit!.... Un quartier de roc, comme j'en vois un, là, dans le lit de la rivière, aura roulé du haut du cap et fêlé le tronc d'arbre, pendant la nuit. Ce sera un accident, du reste. A l'oeuvre, Gaspard: il ne faut pas que la belle Suzanne appartienne à un autre que toi. Non, cela.... Plutôt la mort!

Et, résolument, il gagna le milieu de la passerelle.

Arrivé là, il déroula de sa ceinture une longue ficelle, armée d'un plomb de sonde à l'une de ses extrémités.

Laissant tomber le plomb dans un remous, où l'eau ne faisait que tourner en cercle, il mesura exactement la distance entre le fond solide et la passerelle.

Puis, faisant un noeud à la ficelle, il revint sur ses pas.

Cherchant alors des yeux autour de lui, il avisa bientôt une jeune et mince épinette, haute d'une vingtaine de pieds, qu'il abattit et ébrancha avec sa hache.

Il la coupa à la longueur voulue, après avoir pris ses mesures sur sa ficelle.

Puis il regagna le milieu du tronc d'arbre.

Plongeant alors un des bouts de la perche, préparée un instant auparavant, dans l'eau du torrent, il assujettit l'autre sous la passerelle, comme un pilotis.

—Comme cela, dit-il, je ne serai pas exposé à ce que ce maudit pont se rompre sous mon propre poids, pendant que je serai à la besogne.

Enfin commença l'oeuvre infernale.

Couché à plat-ventre, Gaspard scia avec son égohine la face de la passerelle regardant l'eau, ne laissant intacte qu'une épaisseur suffisante pour empêcher l'arbre de se rompre par son seul poids.

Puis, revenant en arrière, il contempla son travail.

Rien n'était visible, naturellement.

Le mince trait de scie disparaissait complètement aux regards, à quelques pieds de distance.

Quant au pilotis protecteur, il avait disparu dans le cousant aussitôt que le poids du sinistre ouvrier eut cessé de faire peser la passerelle sur lui.

Tout allait bien.

Le guet-apens était supérieurement organisé.

L'oeuvre de mort allait réussir!

Gaspard Labarou eut un sourire de démon et reprit le chemin de son lit, disant:

—Maintenant, mon tourtereau, tu peux aller rejoindre, ta tourterelle. Seulement, tu n'en reviendras pas!