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Un drame au Labrador

Chapter 16: XVI DEUX COMPÈRES
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About This Book

Une famille de pêcheurs s'installe en repli sur une baie isolée après la fuite du père, bâtit un logis de fortune et mène une vie de subsistance rythmée par la pêche pendant une douzaine d'années; la quiétude est rompue lorsqu'une expédition de chasse menée par deux jeunes cousins les conduit le long du littoral puis à l'intérieur des terres, où la poursuite de caribous dévoile des landes et des forêts sauvages; le récit oppose l'âpreté du paysage côtier et les routines quotidiennes à l'éveil des souvenirs et des rencontres humaines qui menacent de briser l'isolement.




XIV

DANS LE TORRENT

Au petit jour,—c'est-à-dire vers six heures environ,—un jeune homme à l'air éveillé, à la mine joyeuse, suivi d'un gamin d'une quinzaine d'années, escaladait les pentes rocheuses et maigrement boisées qui servent d'arrière-plan à la baie de Kécarpoui.

Les deux promeneurs se dirigeaient vers la passerelle.

C'était Arthur Labarou, flanqué de l'inséparable Wapwi.

Tous deux paraissaient de fort bonne humeur et devisaient gaiement.

La matinée était belle; les oiseaux chantaient; le soleil, d'un beau rouge-feu, répandait sur le paysage cette clarté douce des premières heures du jour, tiédissant à peine la fraîcheur balsamique émanée, pendant la nuit, des arbres résineux de la forêt.

—Petit, la vie est bien belle parfois! disait Arthur.

—Oui, oui, bonne, la vie, le matin, quand il fait soleil!.... répliquait l'innocent Wapwi.

—Enfant!.... tu ne vois, toi, que par les yeux de la tête. Mais, moi, c'est par les yeux du coeur que je regarde en ce moment, et je vois de bien jolies choses, va!

Wapwi, un peu étonné, promenait sa vue perçante tout autour de lui: sur les croupes des collines mouchetées de verdure, sur le vaste golfe où le roi de la lumière jetait une poussière d'or et jusque dans les gorges sinueuses de la rivière, d'où montaient lentement des brouillards irisés.

Il n'apercevait que le panorama accoutumé, qui valait certes bien la peine d'être admiré, mais qui ne l'émouvait pas autrement, l'ayant eu tant de fois sous les yeux.

De guerre lasse, il se résigna à garder le silence et à s'avouer que «petit père» Arthur était bien mieux doué qu'un enfant abénaki, puisqu'il possédait deux jeux d'organes visuels: l'un en dehors, l'autre en dedans.

Le jeune Labarou observait, en souriant, le travail d'esprit auquel se livrait son compagnon.

Voyant que celui-ci n'arrivait à aucun résultat et ne comprenait toujours pas, il lui dit, en lui tapant légèrement sur la joue:

—C'est inutile, petit, ne cherche plus: tu ne trouveras rien, étant trop jeune pour avoir éprouvé le sentiment qui me fait voir tout en beau grâce aux yeux de mon coeur: cela s'appelle l'amour!

—L'amour! l'amour! répéta l'enfant. C'est donc ça, petit père, que tu as dans le coeur pour petite mère?

—Justement, mon fils! Tu y es! s'écria Arthur, riant cette fois tout de bon.

—Wapwi aussi l'aime bien, mère Suzanne! dit entre haut et bas l'enfant: elle a mis sa bouche couleur de rosé sur les joues d'un petit sauvage.... Bonne, bonne, petite mère Suzanne!

—Oh! oui, va! fit chaleureusement l'amoureux Arthur: bonne autant que belle!

Puis il ajouta, songeur:

—C'est drôle, tout de même.... Cet enfant aime réellement Suzanne autant que je l'aime moi-même.... Seulement, ce n'est pas comme moi!

Ainsi devisant, les deux promeneurs arrivèrent à la passerelle.

Tout y était en ordre ou, du moins, paraissait tel.

Mais, au-dessous, le torrent, grossi par les pluies de quelques jours auparavant, avait les allures désordonnées d'une véritable cataracte.

Les basses branches du tronc de sapin couché en travers trempaient dans le courant, qui leur imprimait un mouvement de va-et-vient régulier, quoique assez inquiétant.

Pour le quart-d'heure, Arthur se moquait bien de ces oscillations!

Ayant levé les yeux vers la cime du cap, en face, il avait entrevu un mouchoir blanc agité par une main de femme....

En avant donc!

Il s'élança....

Mais il n'avait pas fait la moitié du trajet, que la passerelle se rompit par le milieu et s'abîma dans le torrent.

Deux cris dominèrent un instant le tapage des eaux heurtées: l'un poussé par une voix de femme,—cri de terreur! l'autre par un organe masculin,—clameur d'agonie!

Puis... l'éternelle chanson des chutes!

Les voix humaines s'étaient tues.

Le gouffre entraînait sa victime.

Où était donc Wapwi, le dévoué enfant des bois?

Allait-il laisser, périr son maître, sans tenter un effort pour le sauver!

Nous allons bien voir....

Wapwi avait reçu l'ordre d'attendre, sur la rive droite, le retour de son compagnon.

Il était donc là, le suivant des yeux, au moment où la passerelle «'effondra, et, chose singulière, à l'instant précis de la catastrophe, il pensait justement à la possibilité d'un accident de cette nature.

Dire qu'il n'eut pas une seconde d'émotion terrible serait conraire à la vérité.

Affirmer absolument aussi qu'il fut pris par surprise, en voyant le tronc d'arbre se rompre, ne rendrait pas, non plus, exactement son état d'âme....

Nous dirions presque qu'il s'y attendait,—où du moins que son instinct de sauvage l'avertissait que quelque événement imprévu allait arriver,—si nous pouvions analyser une sensation aussi vague, un pressentiment aussi rapide, que celui qui l'étreignit soudain au moment où Arthur mettait le pied sur la maudite passerelle.

Dominé par ce singulier pressentiment, il avait jeté un rapide coup d'oeil en aval, dans la direction de la plus prochaine chute, à deux arpents au plus de distance.

Et c'est justement à ce qu'il pourrait faire, en cas d'accident, que pensait le jeune Abénaki, lorsque l'événement redouté eut lieu.

Sans même pousser un cri, il prit sa course du côté de la chute, cassa en un tour de main une longue gaule de frêne, dévala sur le flanc escarpé de la rive et se trouva,—Dieu sait par quel miracle d'adresse!—sur une étroite corniche à fleur d'eau, saillant de quelques pouces en dehors de la muraille à peine déclive qui endiguait le torrent, un peu en haut de la courbe formée par la nappe d'eau tombante.

La rivière, en cet endroit, avait bien une cinquantaine de pieds de largeur; mais, comme elle taisait un léger coude vers l'est, le courant portait naturellement du côté où se tenait Wapwi, et l'enfant pouvait espérer que son maître passerait à portée d'être secouru.

C'est, en effet, ce qui arriva.

Retardé dans sa marche par ses branches qui grattaient le lit du torrent, le tronçon d'arbre, qu'heureusement Arthur avait pu saisir en tombant, n'avançait que par bonds et en exécutant une série de mouvements giratoires, qui rapprochaient le naufragé tantôt d'une rive, tantôt de l'autre.

A une dizaine de pieds de la corniche où se tenait Wapwi, Arthur se trouva, pendant quelques secondes, à portée de saisir la perche tendue à bout de bras...

—Prends, petit père! cria Wapwi, et ne tire pas trop fort, si tu ne veux pas m'entraîner à l'eau.

Arthur saisit machinalement la perche et se laissa glisser de son épave...

Dix secondes après, il était dans les bras de Wapwi, sur l'étroite corniche.

Au même instant, ce qui restait de la passerelle s'abîmait dans la chute...

La première pensée du jeune Labarou fut de jeter vers le ciel un regard de reconnaissance; mais sa seconde, assurément, fut pour son jeune sauveur.

Il le serra dans ses bras, comme une mère eût fait pour son enfant.

—Mon petit Wapwi, lui dit-il en même temps, tu m'as sauvé la vie!.... Sans toi, sans ton courage intelligent, je serais là, dans l'abîme creusé par la chute!.... Désormais, c'est entre nous à la vie à la mort,—souviens-toi de cela!

Wapwi, les yeux étincelants de plaisir, frotta son front sur les mains du «petit père».

Cette naïve caresse exprimait, dans l'idée du petit Abénaki, le comble du bonheur.

Mais, soudain, la figure de Wapwi changea d'expression.... Ses yeux s'agrandirent.... Son bras se dirigea du côté de l'est....

—Petite mère Suzanne! dit-il.

Arthur regarda.

Dominant d'une vingtaine de pieds le torrent déchaîné, un énorme rocher se dressait à pic sur la rive gauche, en face; et, sur ce socle géant, une blanche statue de femme, les bras et les yeux levés vers le ciel, semblait lui adresser une fervente action de grâce.

Nous disons: statue!.... Et elle en avait bien l'air, cette jeune fille agenouillée dans une immobilité en quelque sorte hiératique, les cheveux en désordre et pâle comme une morte, laissant monter, elle, la vierge mortelle, l'ardente reconnaissance de son coeur jusqu'aux pieds de la Vierge immortelle!....

Très ému le jeune homme la contemplait, n'osant parler, comme s'il eût craint de troubler quelque mystique incantation.

Suzanne s'étant relevée, il lui cria:

—Merci, merci, Suzanne!.... Mais ne restez pas là!.... Je tremble pour vous!.... Retournez là-bas!

Et il lui indiquait la direction du Chalet.

La «statue» s'anima, et un blanc mouchoir s'agita dans ses mains. Mais ses paroles n'arrivèrent point jusqu'aux naufragés, à cause du fracas des eaux.

Elle fit un dernier geste d'adieu et disparut au milieu des sapins.

Quant à Arthur et son sauveur, ils escaladèrent, non sans peine, la berge à pic et reprirent, eux aussi, le chemin de la maison paternelle.

Le guet-apens avait raté!




XV

OU WAPWI COMMENCE A AVOIR LA PUCE A L'OREILLE

Comme on le pense bien, la chose fit du bruit dans Landerneau,—nous voulons dire dans Kécarpoui.

Bien que le naufragé lui-même se montrât très sobre de commentaires, et surtout de suppositions, on n'en construisit pas moins, grâce à l'imagination des femmes, un drame des plus noirs où les pauvres sauvages de la côte jouaient le vilain rôle.

C'est Gaspard qui émit le premier cette idée....

N'avait-il pas, les jours précédents, découvert des pièges et des trappes, tendues ci et là dans la savane, par des mains inconnues?

Qui donc venaient chasser si près des deux seules familles blanches de la baie, sinon les Micmacs du détroit de Belle-Isle?

Et, d'ailleurs, à l'appui de cette thèse, ne pouvait-on pas supposer que les parents de Wapwi, irrités de l'enlèvement de leur petit compatriote, rôdaient autour de l'établissement français, dans le but de reprendre leur bien?....

A cela Arthur répondait, en haussant les épaules:

—Laisse-nous donc tranquilles, toi, avec tes histoires!.... Tu sais bien que Wapwi n'a pas de parenté micmaque, puisqu'il est Abénaki et vient du sud!....

—D'accord; mais il y a sa belle-mère,—sa belle-mère inconsolable!

Et Gaspard riait d'un petit rire sonnant faux.

—Oh! là! là!... cette grande guenon qui battait son beau-fils à coup de trique, comme s'il eût été un simple mari?.... En voilà une femme pour se faire du mauvais sang à cause qu'il est parti!

—Hé! bon Dieu, c'est peut-être leur façon d'aimer, à ces brigands-là!

—Les vraies mères, je ne dis pas.... Mais la veuve du pauvre vieux que nous avons ensablé là-haut, dans la savane, doit avoir d'autres soucis que de courir après un enfant qu'elle haïssait comme peste.

—Alors, c'est par pure méchanceté qu'ils ont fait le coup,—si toutefois quelqu'un a touché à la passerelle.

—Pas méchants, pas méchants sans raison, les sauvages!.... murmura Wapwi.

Gaspard regarda l'enfant avec des yeux mauvais;

—Toi, silence, petite vermine!.... Ne viens pas défendre tes amis.

—Gaspard! fit Arthur, élevant le ton.

—Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?

—Laisse cet enfant: tu n'as que des mots durs pour lui.

—Faut-il donc se mettre la bouche en coeur pour lui parler?

—Il a sauvé ma vie, Gaspard!

—La belle affaire!.... Puisqu'il se trouvait là, à point nommé.

—Quand tu y aurais été toi-même, je parie bien que tu ne serais pas arrivé à temps pour me harponner au passage, comme il l'a fait.

—Peut-être!.. On ne sait pas....

Et le cousin ajoutait en lui-même: «Ah! mais non, par exemple. Pas si bête!»

Ces propos s'échangeaient sous l'auvent du hangar où se serraient les articles nécessaires à la pêche et où se préparait le poisson destiné à être encaqué.

Ce hangar, assez vaste, était divisé en deux compartiments; l'un où se faisait la salaison, l'autre servant d'atelier de tonnellerie.

Une petite forge, munie de sa large cheminée, y était attenante.

C'est dans cette dernière partie de l'édifice que se tenait le plus souvent Wapwi, en qualité de souffleur du père Labarou, le maître-forgeron.

Quant il n'était pas à son soufflet, Wapwi ne quittait guère Arthur, à moins que ce ne fut pour aider les deux femmes.

Car il ne se ménageait point, l'agile enfant, et faisait tout en son pouvoir pour se rendre utile.

Aussi il fallait voir comme tout le monde l'aimait dans la famille, à l'exception toutefois de Gaspard, qui ne perdait jamais une occasion de lui témoigner son aversion.

Quinze jours s'étaient écoulés depuis la catastrophe de la passerelle.

Peu à peu, le souvenir de cet étrange accident s'affaiblissait dans l'esprit des intéressés.

Arthur lui-même n'y pensait plus, ou du moins semblait n'y plus penser.

Seul, un membre de la petite colonie en avait l'esprit occupé.

Et c'était.... Wapwi.

Diable!... Pourquoi donc l'enfant se martelait-il la tête avec un accident vieux de deux semaines?

Nous sommes forcé de faire ici un aveu, un bien pénible aveu....

Wapwi—ce modèle de gratitude, ce vase contenant la quintessence de l'affection filiale,—Wapwi avait un défaut, un grand défaut:

Il était chauvin!

On avait accusé, après l'accident de la rivière, ses compatriotes cuivrés d'avoir organisé ce guet-apens odieux, en faisant tomber un énorme caillou, arraché des flancs du cap...

Wapwi voulait prouver la fausseté de ce soupçon en retrouvant les deux ou du moins l'un des bouts de la dite passerelle. Une fois en possession de cette pièce justificative, on verrait bien, oui ou non, si le tronc de l'arbre avait été scié ou s'il s'était rompu sous un choc pesant.

Qu'il réussît à mettre la main sur ce simple morceau de sapin, et tout de suite les soupçons étaient détournés pour se voir reporter sur le véritable coupable, que Wapwi ne serait pas en peine de désigner, le cas échéant.

Voilà à quoi, le jour et la nuit, songeait l'enfant.

Il avait bien fait des recherches des deux côtés de la baie, le long du rivage.

Mais, sans doute, le courant de la rivière avait entraîné au large les deux bouts du tronc d'arbre encore garni d'une partie de ses branches, car il n'avait rien trouvé.

—Ils seront descendus jusqu'à Belle-Isle.... se disait Wapwi, ou bien ils sont allé s'échouer sur le rivage de Terre-Neuve.... Il faudra que j'aille par là, l'un de ces jours.

«Si je retrouve le sapin avec une cassure ordinaire, les sauvages ont fait le coup.

«Mais s'il y a un trait de scie à l'endroit de la rupture, le coupable... c'est... l'oncle Gaspard!

«Les sauvages ne traînent pas de scie avec eux, quand ils vont en expédition.

«Au reste, il n'y a dans les bois, autour d'ici, ni Micmacs, ni Abénakis, ni Montagnais. Les trappes que l'oncle Gaspard dit avoir découvertes près de la rivière, Wapwi sait mieux que personne qui les a tendues, puisque c'est lui-même....:

«Il faut bien que la marmite de la mère Labarou soit fournie du gibier!»

Et, sur ce raisonnement très juste, comme canevas, Wapwi brodait les plus fantastiques fioritures.

Pour légende à ce travail d'imagination enfantine, il y avait ces mots: je veillerai!

De l'autre côté de la baie, chez les Noël, les choses continuaient aussi d'aller leur train ordinaire.

L'accident de la passerelle avait, sans doute, causé une vive alerte, surtout dans l'esprit de Suzanne; mais on avait attribué la rupture à une cause toute fortuite, comme la chute d'un caillou pesant plusieurs tonnes.

Ainsi l'expliquait, du moins, Thomas, le chef de la petite colonie.

Quant à ce qui avait fait choir ce caillou, les avis étaient partagés....

Étaient-ce les pluies torrentielles des jours précédant la catastrophe ou la main criminelle des sauvages?

Thomas accusait ces derniers, tout comme le faisait Gaspard.

Les autres opinaient pour une dégringolade accidentelle.

Personne, on le voit,—pas plus à l'est qu'à l'ouest de la baie,—ne soupçonnait que la passerelle eût été sciée malicieusement.

Telle était la situation dans les premiers jours de septembre.

Ajoutons cependant qu'à l'est comme à l'ouest, chez les Noël, comme chez les Labarou, certains remue-ménage inusités, un branle bas général de nettoyage, divers travaux de couture et autres préparatifs ayant une signification énigmatique... laissaient prévoir que quelque événement mémorable devait se passer sous peu.

En effet, le 15 septembre,—c'est-à-dire dans une dizaine de jours au plus, une grande visite était attendue....

Celle du missionnaire!

Or, à l'occasion de cette visite bisannuelle, le premier mariage entre gens de race blanche serait célébré à Kécarpoui....

Celui d'Arthur Labarou et de Suzanne Noël!

Il avait bien aussi été question d'unir Gaspard et Mimie.

Mais les deux fiancés, d'un commun accord,—ou plutôt désaccord,—avaient remis la partie au printemps suivant.

Jusque là, il pouvait couler joliment de l'eau sous les ponts.




XVI

DEUX COMPÈRES

La goélette courait, bâbord amures, vers la côte, pendant qu'à droite défilait rapidement le littoral tourmenté de Terreneuve.

Bien qu'à une dizaine de milles de distance, la ligne boisée des pointes et des baies, les saillies des caps, les taches sombres des forêts se dessinaient successivement, et avec une grande netteté, sur l'horizon de l'est, à mesure qu'on avançait vers le nord.

Il était sept heures du soir.

Thomas Noël, enveloppé d'un imperméable de grosse toile huilée et coiffé d'un chapeau également à l'épreuve de l'eau, tenait la barre.

A ses côtés, la pipe aux lèvres et le regard obstinément fixé sur la côte nord, un jeune homme, à l'air renfrogné et dur, était debout, gardant son équilibre en dépit de la houle, par un simple mouvement des reins.

Ce garçon-là devait avoir le pied marin, car cette houle, très haute et rencontrée de biais, faisait rouler le petit vaisseau comme un simple bouchon do liège.

Mais, soit habitude, soit préoccupation, le personnage en question semblait aussi à son aise sur ce pont mouvant que sur le plancher des vaches,—comme les marins appellent dédaigneusement la terre ferme.

C'était,—on l'a deviné,—Gaspard Labarou.

Les deux compères, revenaient d'une courte excursion de pêche le long du littoral français,—french shore—, de Terreneuve; et, après avoir préparé temporairement leur poisson, ils se hâtaient de regagner Kécarpoui pour l'encaquer définitivement.

Toutefois, au moment où nous les mettons en scène,—le 12 septembre au soir,—leur conversation n'avait aucunement trait à leur métier de pêcheurs.

—Mon vieux, disait Thomas, tu n'es guère persévérant et je te croyais plus solide.... Quoi! parce que tu as manqué ton coup une première fois, te voilà découragé et prêt à abandonner la partie!....

—Il y a bien de quoi perdre confiance, aussi, nom d'un phoque! répondait Gaspard, les dents serrées.... Une affaire si bien montée!... Un coup si supérieurement organisé, manquer cela, à quelques secondes près!—Car, enfin, si ce moricaud de Wapwi fût arrivé seulement une demi-minute plus tard, mon cousin faisait le saut!

—Ah! pour ça, oui!... Et un rude plongeon, encore!

—Et j'aurais le chemin libre pour arriver à ta soeur!

—Rien de plus vrai. Pas un concurrent à trente lieues à la ronde!

—Chien de sort! C'est ce qui s'appelle n'avoir pas de chance.

—Dame!....

—Une déveine de pendu....

—Un peu.

—Et manger son avoine en grinçant des dents.

—Le fait est que ta position....

—Eh bien, oui, ma position...?

—Est assez humiliante.

—Ah! tu l'avoues!... Elle est tout simplement impossible, ma position!

—Ah! bah!

—De quelque côté que je me retourne, je ne vois que des visages soupçonneux: Mimie, sans en avoir l'air, ne me perd pas de vue; mon oncle et ma tante me semblent tout «chose»; Arthur paraît envahi par de vagues soupçons; quand à ce petit Abénaki de malheur, il me fait toujours l'effet de mijoter quelque complot contre moi....

—Imagination que tout cela, mon camarade!

Gaspard, sans répondre, reprit après un instant d'absorption en lui-même:

—Quant à chez-vous, je devine aussi des sentiments de défiance à mon égard.

—Tu es fou... Personne à la maison n'a l'ombre d'un soupçon.

—Qu'en sais-tu?.... As-tu bien observé ta soeur?

—Oh! ma soeur, elle est comme toutes les petites filles qui vont se marier: elle ne pense qu'à ses toilettes.

—A cela et à autre chose, je le jurerais!

—A quoi donc?

—A une certaine confidence que je lui ai faite, la veille de....

—De l'accident! acheva Thomas, avec un sourire narquois.

—Tu dis bien: de l'accident,—car c'en est un; il faut que c'en soit un!

—On y aidera; va toujours.

—Je lui ai révélé, comme tu ne l'ignores pas, le meurtre commis par mon oncle.

—Et tu as bien fait. Je te l'avais conseillé du moment que j'ai appris la chose.

—Mais j'ai un peu fardé la vérité, en la laissant sous l'impression que mon oncle avait été l'agresseur.

—Il paraît que c'est notre père qui a tapé le premier, remarqua tranquillement Thomas.

—L'oncle Labarou prétend cela, du moins; mais c'est à prouver.

—La mère Noël est convaincue qu'il dit vrai: il n'y a donc plus à revenir là-dessus. D'ailleurs, la preuve viendra en son temps, affirme-t-elle.

—Elle est de bien bonne composition, ta mère!.... et j'en connais qui ne s'accommoderaient pas si vite d'une affirmation intéressée...

—Laissons là ma mère, veux-tu? fit remarquer Thomas.—Ce qu'elle fait est bien fait.

Gaspard se le tint pour dit et n'insista plus.

Pendant quelques minutes, on garda le silence.

La goélette courait allègrement, grand largue, vers la baie de Kécarpoui, dont on commençait à distinguer les pointes.

Dans une couple d'heures, au plus, si la brise tenait bon, on embouquerait ce bras de mer et l'on pourrait dire bonsoir aux «bonnes gens».

Mais, précisément, la brise se prit à mollir petit à petit.

Gaspard en fit la remarque.

—Le vent tombe, dit-il... Pourvu qu'il ne nous lâche pas tout à fait!...

—Ce n'est qu'une accalmie, répondit Thomas, après avoir observé le firmament. M'est avis que si le nordet se repose, c'est pour reprendre des forces.

—Ah! tu crois donc qu'il ferait grand vent demain soir?....

—Grand vent et grande mer; nous voici à l'équinoxe.

—Ma foi, tant pis!

—Pourquoi dis-tu cela?

—Parce que demain, Arthur et moi, nous devons passer la nuit sur l'Îlot du large, tu sais?....

—A l'entrée de la baie?.... Je connais ça. Mais qu'allez-vous faire là?

—La guerre, mon vieux; une guerre à mort aux canards, outardes et autres volatiles qui viennent, à marée basse, s'y empiffrer de mollusques et de graviers.

—Ah! ah! fit Thomas.

Puis il s'arrêta une seconde pour réfléchir. Après quoi, regardant fixement son ami:

—Mais il va faire un temps de chien, demain la nuit, ou je ne connais plua rien aux signes de l'air!

—Peu importe; il faut bien profiter dea basses mers pour approvisionner de gibier les deux maisons, en vue des..... noces!

Et Gaspard prononça ces derniers mots sur un ton si singulier, que son compagnon fixa encore sur lui un regard narquois.

—Hum! hum! fit-il à voix basse.

—Tu dis?.... interrogea l'autre.

—Rien.... Ah! mais si!.... Dis donc, mon vieux, sais-tu qu'à marée haute, demain entre minuit et une heure, il y aura peut-être une vingtaine de pieds d'eau vers l'îlot?

—Ça ne m'étonnerait pas. Nous approchons de l'équinoxe, et il a tant venté de l'est!

—Et vous aller passer la nuit là, Arthur et toi?

—Une partie de la nuit, du moins. C'est à marée basse et vers le commencement du montant que le gibier afflue sur le sable de la petite grève, par bandes incroyables.

—Vous ferez une belle chasse!.... murmura Thomas, soudain très préoccupé.

—Qu'est-ce qui te prend donc? lui demanda Gaspard, s'apercevant de son trouble.

—Oh! rien.... Ça serait pourtant un beau coup! marmotta le jeune Noël, comme se parlant à lui-même.

—Quel coup?.... Voyons, quelle est ton idée?

—Une hallucination.... qui me passe tout à coup devant les yeux!

—Et cette hallucination te fait voir?....

—L'un de vous deux abandonné par son compagnon sur l'îlot....

—Hein! fit Gaspard, sursautant.

—Et disparaissant sans laisser de traces, emporté par la marée montante.... acheva Thomas, sans avoir l'air d'y toucher.

Gaspard eut une seconde de stupéfaction et devint très pâle.

Il regarda son compagnon.

Mais celui-ci, le coup porté, semblait uniquement occupé de sa barre de gouvernail, qu'il manoeuvrait pour embouquer la baie.

On arrivait

Plus un mot ne fut échangé.

Les deux hommes, après une course d'un petit quart-d'heure vers le fond du bras de mer, abaissèrent les voiles, jetèrent l'ancre et descendirent dans la chaloupe du bord, pour débarquer.

Au moment où Gaspard était déposé sur la rive ouest par son compagnon,—qui, lui, devait traverser seul de l'autre côté,—il lui dit d'une voix étrange:

—Nous reverrons-nous demain?

—Je ne crois pas. Il est mieux que tu penses seul à ton affaire.

—Comme tu voudras. Mais, si je me décide, me jures-tu le silence?

—Je ne trahis jamais un ami.

—Et m'aideras-tu ensuite à obtenir la main de Suzanne?

—Mon compère, si ce n'était pour te donner à Suzanne, pourquoi donc me mêlerais-je de votre rivalité entre cousins?

—Ecoute, Thomas.... Si jamais je deviens ton beau-frère, nous ferons de beaux coups, tous deux, je ne te dis que ça!.... Tu es un homme, et je me sens de taille, moi aussi, à faire autre chose que la petite pêche, près des côtes.

—Voilà qui est parler.... Bonne chance, mon vieux, et... du nerf!

—A revoir. Il y aura du grabuge dans la baie, après-demain!

Les deux compères se quittèrent, sur ces mots, et regagnèrent leur logis.




XVII

LE DRAME DE LA SENTINELLE

Comme, très probablement, il ne devait pas s'écouler plus de deux ou trois jours avant l'arrivée du missionnaire, on s'employait ferme des deux côtés de la baie.

Les jeunes gens de la rive ouest avaient promis, pour leur part, dea monceaux de gibier à plume.

Aussi, dès l'heure convenue, les deux cousins sont à leur poste.

La nuit s'annonce belle.

À part de grands stratus, allongés tout là-bas sur l'horizon de l'est, vers Terreneuve, le ciel est gris, presque bleu, ouaté ci et là de petits nuages transparents au travers desquels s'entrevoient des étoiles.

Rien à craindre, par conséquent, des caprices de la mer.

Il est vrai que les chutes de la Kécarpoui font un vacarme inaccoutumé et qu'il passe des souffles intermittents, sur les hauteurs, dans la cime des sapins....

Mais, vers le soir, quand tout se tait dans la nature, le moindre bruit vous a des sonorités si étranges!....

Embarque, embarque donc, matelots et chasseurs!

Les fusils sont déposés avec précaution à l'avant de la chaloupe, les rames mises en place, et vogue la galère vers l'Îlot du Large!

Cette île minuscule,—appelée aussi la Sentinelle,—gît par le travers de l'ouverture de la baie, à quelques encablures en dehors d'une ligne qui passerait par ses deux pointes extrêmes.

A marée basse, c'est une agglomération de rochers, bordés d'une étroite lisière de sable et n'offrant pas plus que quelque deux cents pieds de développement irrégulier.

Mais la marée haute, surtout quand elle est poussée par le vent d'est soufflant en rage de l'entonnoir de Belle-Isle, le recouvre quelque fois de plus de douze pieds d'eau.

Il faut donc profiter du baissant,—comme on dit ici pour reflux—, si l'on veut faire un séjour de quelques heures sur la Sentinelle, dans un but de chasse ou de pêche.

Or, les deux cousins, marin fort expérimentés déjà, ne pouvaient ignorer cette circonstance.

Aussi la lune n'avait-elle pas décrit plus d'un tiers de l'arc de sa course nocturne, lorsqu'ils s'embarquèrent.

La mer pouvait avoir cinq heures de baissant, et l'élévation des astres au-dessus de l'horizon septentrional disait à l'oeil entendu qu'il était entre onze heures et minuit.

Il fallait, en temps ordinaire, une bonne demi-heure pour gagner l'îlot.

Cette fois, le trajet se fit en une vingtaine de minutes.

On ne parlait pas. Mais on nageait ferme.

Une véritable contrainte refoulait, de la bouche au cerveau, les pensées des rameurs.

Et il y a mille à parier contre un que la même cause agissait chez chacun d'eux.

Donc, à part le claquement cadencé des rames entre les tolets et le bruit grandissant des chutes de la Kécarpoui, aucune parole humaine ne réveillait les échos de la baie solitaire, dont le fond, enveloppé d'ombre, semblait se reculer de cent toises à chaque effort dea rameurs.

La belle nuit!

Comme il faisait bon vivre et comme le coeur de ces jeunes gens, dans la primeur de la vingtième année, devait battre librement en cette soirée de septembre, tout embaumée des senteurs balsamiques qu'apportait la brise du nord!

Eh bien, non!

Le coeur de ces adolescents, exubérants de force et de santé, secouait au contraire leur poitrine par ses heurts inégaux.

L'amour, la plus forte des passions,—surtout à cet âge de la vie—les tenait crispés sous son étreinte....

L'évolution morale inévitable était arrivée pour eux; le coup de foudre du premier amour,—et du premier amour dans les circonstances particulières d'isolement où ils se trouvaient,—venait de les frapper....

Et la fatalité voulait que ce fût la même femme que les deux cousins convoitassent!....

Qu'allait-il arriver pendant cette nuit grise, où les étoiles scintillaient à peine à travers l'ouate serrée de l'atmosphère et où le moindre bruit se répercutait d'une façon insolite?....

Ce qui allait arriver?

C'est le DRAME,—le drame que se racontent encore, autour de l'âtre abrité ou près du feu de campement, les pêcheurs de la côte labradorienne ou les aborigènes des savanes intérieures.

* * *

—Hop! ça y est. J'ai cru que nous n'arriverions jamais!

—Quelle impatience!.... A peine un quart-d'heure ou vingt minutes pour faire deux milles....

—Pas davantage, tu crois?

—Deviens-tu fou?.... Tu sais bien qu'il ne faut pas plus de temps.

—C'est bon, c'est bon, capitaine Gaspard; vous ne perdrez jamais la boule, vous!

—C'est que je ne suis pas amoureux, moi! répliqua Gaspard, avec une intonation étrange.

Puis il ajouta, d'une voix blanche:

—Qui donc aimerait Gaspard Labarou sur cette côte maudite?

—Qui? dit aussitôt Arthur, en haussant les épaules; mais ma soeur Euphémie, parbleu!.... D'où sors-tu donc ce soir?

—Mimie!..... Oh! la bonne farce!.... Ah! ah! Mimie Labarou, ma cousine ou plutôt ma soeur!..... Mimie, ah!

—Quoi!.... Qu'y a-t-il de si drôle dans ce nom-là?.... Il me semble que tu ne faisais pas tant la petite bouche, il y a quelques semaines, et que tu n'étais pas si dédaigneux à l'endroit de ma soeur! Est-ce que l'arrivée de nos voisines auraient déjà éteint ton beau feu?

—Fi...-moi la paix, entends-tu! gronda Gaspard, d'un ton rogue; et, surtout, que je n'entende plus le nom de ta soeur, cette nuit. Ça m'agace, oh! là, là!

Et Gaspard accompagna cette onomatopée d'un geste si menaçant, qu'Arthur, tout ahuri, ne put qu'ajouter:

—Tiens! tiens!... Je m'en doutais bien un peu; mais me voici éclairé tout de bon.... Ah! le sournois!

Et la figure un peu efféminée du frère de Mimie blanchit sous son hâle.

Gaspard fit un geste vague, mais ne répondit pas.

La chaloupe abordait, du reste.

Une toute petite crique s'échancrait dans la masse rocheuse, du côté ouest, havre minuscule ayant un bon fond de sable et enserré entre deux caps jumeaux.

C'est là qu'on atterrit.

Le grappin fut aussitôt jeté par-dessus bord et transporté vers le fond de l'anse, jusqu'à l'extrémité de sa chaîne.

La mer monte si vite en ces parages, que cette précaution n'était pas inutile, si l'on voulait s'éviter le désagrément de se jeter à la nage pour reprendre la chaloupe, quand il s'agirait de retourner à terre.

Puis chacun de nos chasseurs se munit de son capot de marin, du fusil destiné à l'hécatombe qui se préparait et de quelques provisions de bouche....

Et les deux cousins gagnèrent aussitôt leurs postes, sortes de niches dominant la grève en hémicycle où venaient s'ébattre à marée basse les palmipèdes de la région avoisinante.

Des hauteurs où ils étaient installés, à une cinquantaine de pieds tout au plus l'un de l'autre, les chasseurs, en croisant leurs feux, pouvaient balayer toute la grève.

Gare aux outardes, canards et autres oiseaux aquatiques qui oseraient s'y aventurer!.... Ce serait bien miracle s'il en réchappait quelques-uns sans blessures.

Quand tous ces préparatifs furent terminés, minuit avait dû sonner au cadran céleste.

La mer était tout à fait basse.

Le gibier, suivant ses habitudes locales, n'allait pas tarder à surgir de tous côtés pour faire, avant le retour du flot, sa cueillette de mollusques et de graviers.

Déjà même, de divers points de l'horizon embrumé par quelques buées nocturnes, se faisait entendre des couin! couin! d'appel, sorte de diane sonnée trop tôt par quelque palmipède affamé.

Les chasseurs, le fusil chargé, l'oeil et l'oreille aux aguets, attendaient, en soufflant mot.

Soudain Gaspard, s'étant retourné vers le fond de la baie, s'écria:

—Hein! qu'est-ce que c'est que ça?

—Quoi donc? fit Arthur, faisant lui aussi volte-face.

—Une lumière chez nos voisins!

—C'est un fanal.... Ça se déplace.

—On dirait un signal; la lumière est tournée en cercle, à bout de bras.

—C'est vrai. A qui s'adressent ces appels?.... C'est ce que nous ne pouvons savoir.

—Peut-être bien!....

Et Gaspard, en articulant ces trois mots d'un ton singulier, plongeait ses prunelles sombres au sein des demi-ténèbres flottant sur la baie.

Puis il ajouta d'une voix amère:

—Que le diable emporte le fou ou.... la folle qui se démène ainsi dans la nuit, au lieu de dormir honnêtement dans son lit!

—La folle, dis-tu! fit Arthur avec un haussement d'épaules. Quelle femme se hasarderait sur la grève, au beau milieu de la nuit?

—Une amoureuse, parbleu!

—Oh! oh! la bonne plaisanterie! Et qu'irait faire une amoureuse, à pareille heure, sur la rive de la Kécarpoui?

—Des signaux à son amant! répliqua Gaspard avec une rage concentrée.

Puis il ajouta à mi-voix, comme s'il se fut parlé à lui-même:

—La gueuse! Malheur à elle! malheur!....

—Tu es fou et jaloux! ricana Arthur, en se levant pour mieux entendre un bruit étrange, grandissant, qui semblait venir du fleuve, à l'orient, répercuté par les mille échos de la baie.

C'était la brise de l'est qui s'élevait, le fameux nordet, lequel, après s'être reposé vingt-quatre heures, revenait à la charge avec des forces nouvelles.

Gaspard, que cette interruption des éléments avait, fort à propos, empêché de répondre, écouta lui aussi ce souffle fraîchissant de seconde en seconde, et il parut se calmer comme par enchantement.

Un étrange sourire arqua ses minces lèvres et il dit d'un ton dégagé, qui contrastait singulièrement avec sa voix menaçante d'un instant auparavant:

—Une petite brise de nord-est?.... Bravo! c'est ça qui va nous amener les canards.

Comme si elle n'eût attendu que cette réflexion, une forte volée de palmipèdes parut à quelques encablures vers l'est, faisant retentir les échos de couin! Couin! assourdissants.

L'instinct du chasseur se réveilla aussitôt chez les deux rivaux, et chacun se tapit dans sa niche.

Cependant, les canards s'étaient abattus avec grand fracas sur la petite baie et se déhanchaient dans un méli-mélo de contremarches pesantes, tout en fouillant le sable de leurs longues et larges mandibules.

Tout à coup, sur un signal: Pan! pan!!.... Pan! pan!!.... quatre coupa de feu éclatent dans la nuit.

Que de couin! couin!.... grand saint Hubert!.... Et quels bruits d'ailes!!

Une nuée de volatiles s'élève dans les airs, tournoie, s'éloigne un peu, tournoie encore, hésite pendant quelques secondes, puis revient stupidement s'abattre sur la plage abandonnée un instant auparavant.

Les chasseurs alertes avaient eu le temps de descendre de leur embuscade, de ramasser les blessés et les morts et de les jeter dans leur embarcation.

Ils rechargeaient leurs armes.

Puis quatre nouveaux coups des fusils à double canon firent encore déguerpir la volée babillarde, diminuée do plusieurs innocentes victimes, que l'on envoya rejoindre leurs confrères morts, dans la chaloupe.

Bref, ce manège se renouvela deux heures durant, les bandes succédant aux bandes, aussi stupides les unes que les autres.

Trois heures du matin allaient sonner au firmament.

Il fallait songer au retour.

Du reste, la mer montait depuis longtemps; la plage était submergée, et la chaloupe, retenue par son grappin, dansait; d'une façon inquiétante, sur les vagues, faisant ressac derrière l'îlot.

Arthur était rayonnant.

Cette chasse l'avait grisé.

Toute sa bonne humeur lui était revenue, et il chantonnant gaiement, tout en faisant ses apprêts de départ.

Gaspard, lui, avait une figure drôle.

Très pâle, la mine sournoise, l'oeil méchant, il avait l'air de quelqu'un en train de se décider à faire un mauvais coup, mais hésitant à franchir le Rubicon qui le sépare du crime.

Si Arthur, moins affairé, eût pu l'observer, il aurait certes été forcé de remarquer son attitude étrange, ses yeux flamboyants, ses poings crispés....

Qui sait!....

Peut-être aurait-il pu éviter la catastrophe que l'autre organisait à son intention.

Mais il songeait bien à cela, vraiment!

Sa pensée, jeune et chaude, s'élançait par delà la baie, franchissait le seuil du chalet blanc, traversait la grande cuisine et s'arrêtait dans une chambre assombrie par la nuit, où reposait à cette heure même la pure jeune fille qu'il aimait.

Enfin, tout étant paré, Gaspard, qui retenait l'embarcation prête à quitter le rivage, dit à son cousin, occupé à fureter encore ci et là:

—Ah! ça! Arthur.... Et ton capot ciré, vas-tu le laisser ici, par hasard?

—Il n'est pas dans la chaloupe?

—Mais non, te dis-je.... Monte vite là-haut. Tu l'as oublié.... Surtout, ne flâne pas.

Ce disant, sans même se retourner, le misérable donna une vigoureuse poussée à l'embarcation et sauta dedans.

Quand Arthur, entendant un bruit de rames heurtées, se retourna, la chaloupe se trouvait déjà à un arpent de l'îlot, entraînée par la tourmente qui se déchaînait dans toute sa fureur.

Le pauvre garçon ne put que lever vers le ciel ses bras impuissants, pendant que sa voix gémissait dans un sanglot:

—Gaspard, mon frère!....

—Ne te désole pas! lui cria Gaspard, ricanant comme Méphisto. Je cours voir quelle est la belle somnambule qui te t'ait des signaux la nuit.... Adieu, mon très cher cousin!

—Gaspard! Gaspard!! apporta encore aux oreilles du fratricide la brise vengeresse....

Puis ce fut tout.

L'îlot disparut dans la brume, et les cris dans le fracas de la tourmente.