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Un drame au Labrador

Chapter 18: XVIII APRÈS LE CRIME
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About This Book

Une famille de pêcheurs s'installe en repli sur une baie isolée après la fuite du père, bâtit un logis de fortune et mène une vie de subsistance rythmée par la pêche pendant une douzaine d'années; la quiétude est rompue lorsqu'une expédition de chasse menée par deux jeunes cousins les conduit le long du littoral puis à l'intérieur des terres, où la poursuite de caribous dévoile des landes et des forêts sauvages; le récit oppose l'âpreté du paysage côtier et les routines quotidiennes à l'éveil des souvenirs et des rencontres humaines qui menacent de briser l'isolement.




XVIII

APRÈS LE CRIME

Le fanal tourné en cercle, pendant la nuit du drame, était bien un signal.

Seulement, ce n'était pas une main de femme qui le levait, ce fanal.

Gaspard eût-il connu ce détail, que peut-être le démon de la jalousie ne l'eût pas mordu aussi cruellement.

Mais le coup était fait; le coup, longtemps, mais confusément rêvé dans la cervelle de ce sauvage de race blanche abandonné à toutes les fureurs de la passion....

Il ne restait plus d'autre alternative à l'auteur du guet-apens, que d'en tirer le meilleur parti possible.

D'abord, il lui faudrait expliquer la catastrophe, la disparition de son cousin, tout en ne laissant aucun doute sur le rôle héroïque que lui, Gaspard, avait joué dans ce drame nocturne, d'où il ne revenait que par miracle.

Telles étaient les pensées du misérable au moment où, entraîné par les vagues énormes soulevées par la tempête, il voyait l'îlot disparaître dans les brumes et les embruns qui couvraient la baie.

Mais il n'eut guère le loisir d'élaborer un plan quelconque à cet égard, car le soin de sa propre conservation le rappela vite au sentiment du danger immédiat que lui-même courait.

En effet, seul dans une embarcation légère, n'ayant ni le temps de dresser le mât, ni celui de mettre le gouvernail en place, il se voyait contraint de gagner terre à la godille, recevant les lames de biais et fort empêché de garder l'équilibre dans la coquille de noix qui le portait.

Pendant une bonne moitié du trajet, les choses allèrent tant bien que mal.

La chaloupe fuyait vers l'ouest et dépassait la pointe submergée de la baie, mais se rapprochait tout de même du rivage.

Toutefois, les lames frappant de biais, déferlaient à chaque instant par-dessus sa joue et l'alourdissaient rapidement des masses d'eau qu'elles y déversaient.

Il vint un moment où Gaspard eut peur....

En fouillant du regard l'espace brumeux qui le séparait de terre, il ne vit qu'un chaos mouvant de brouillards épais, et plus loin,—bien loin, se figura-t-il,—la ligne sombre de la côte, à peine estompée dans l'obscurité.

Ces erreurs de distance sont fréquentes, la nuit, surtout quand on a l'esprit frappé comme l'avait le misérable.

Gaspard se crut perdu.

Ses bras engourdis ne pouvaient plus donner à la rame avec laquelle il godillait l'impulsion énergique nécessaire au progrès de l'embarcation....

Et les lames embarquaient toujours!....

Et le vent hurlait de plus en plus!....

Et, à travers ces clameurs de tempête, le fratricide croyait entendre la voix désespérée du pauvre Arthur, seul sur son îlot à demi-submergé et voyant venir fatalement une mort terrifiante!....

Oui, le fratricide eut peur, une peur de bête acculée en face des chasseurs....

Mais, de remords, point!

Même à cet instant suprême où il se crut voué au gouffre, il ne regretta pas ce qu'il avait fait.

Plutôt mille morts, que de voir son cousin aimé de Suzanne Noël!

Telle était l'intensité de sa jalousie!

Il vint pourtant un coup do mer qui lui arracha un cri d'angoisse tardive...

La chaloupe, prise de flanc par une avalanche d'eau, fut soulevée comme une plume au milieu d'une pluie d'embruns fouettée par la rafale et alla s'abattre sur un élément solide, rocher ou sable, où elle demeura immobile.

Gaspard, emporté par dessus bord, s'en fut tomber tête première à quelques pieds de là, ressentit une commotion violente au cerveau et perdit connaissance.

..................................................................

Combien de temps demeura-t-il ainsi privé de sentiment, la face dans le sable et les bras étendus?

Il aurait été bien empêché de le dire, lorsqu'il reprit ses sens.

Mais comme la nuit semblait moins sombre, Gaspard estima qu'il s'était bien écoulé deux heures depuis le moment où il avait été projeté sur le sol.

Au reste l'horizon blanchissait vaguement, tout là-bas, dans l'est, et la mer, toujours furieuse, battait la grève non loin des côtes.

La, marée,—une de ces terribles marées équinoxiales qui gonflent outre mesure les embouchures des fleuves,—avait porté le flot jusqu'aux premiers arbres du pied des falaises.

C'était sur une masse rocheuse à moitié couverte de sable que la chaloupe était venue s'éventrer; et, chose singulière, la pointe à arêtes vives qui lui avait ouvert le flanc était de nature si résistante, qu'elle demeura sans se rompre dans l'ouverture, immobilisant du coup l'embarcation.

On conçoit comment Gaspard, emporté par son élan, alla piquer une tête à quelques pieds de distance et resta presque assommé....

Cependant, voici notre homme qui se ranime.

Il commence par se dresser sur les genoux, en s'aidant de sea deux bras arc-boutés contre le sol.

Mais c'en est assez pour un premier mouvement....

La tête est trop lourde encore.... Des étincelles voltigent devant les yeux du blessé.... Il va tomber la face contre terre....

Non, pourtant. Le diable, son patron, lui viendra en aide.

La blessure s'est rouverte, et le sang coule abondamment, inondant la figure....

Gaspard sourit....

Et ce sourire, irradiant cette figure sanglante; cette lumière au sein d'une ombre épaisse, a quelque chose d'infernal.

—Quelle mise en scène pour le dénouement du drame!... murmure le sinistre personnage.... Après une lutte terrible contre les éléments déchaînés, le survivant arrive chez les parents atterrés, couvert de sang, la tête fendue, trempé comme une loque mise à lessiver. Il s'arrête en face du logis.... Sa tête se courbe, ses genoux fléchissent.... Il ne peut articuler un mot....

«On accourt.... On s'émeut.... La mère a un cri: Et.... Arthur?»

«Le survivant courbe de plus en plus la tête, force ses yeux à produire quelques larmes; puis, sans un mot, lève vers le ciel ses bras tremblants et.... s'affaisse, privé de sentiment, comme tout à l'heure.

«Mais cette fois, ce ne sera que pour la frime!.... Car je n'aime guère ce genre de pantomime, bon pour les femmes,—et encore!....

«Voilà mon programme pour l'arrivée!

«Et je défie bien le diable lui-même, mon digne patron, de venir me contredire!!!....»

Après ce soliloque, Gaspard semble reprendre possession de son sang-froid ordinaire.

Au bout d'une minute employée à réfléchir, il reprit:

—Et, d'abord, cette blessure si opportune! il ne faut pas qu'elle fasse trop des siennes, qu'elle dépasse les bornes d'une honnête hémorragie.... C'est qu'elle saigne, la gaillarde, comme si elle était sérieuse!

Le misérable y porte la main, palpe, sonde du doigt, s'assure que l'os est intact et finit par dire:

—Ah! bah! une égratignure!.... Gardons-nous bien de laver la chose: ça lui ôterait du gabarit!.... Une simple compresse d'eau salée pour fermer le robinet au sang, et en route!

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Gaspard déchire un morceau de sa chemise de grosse toile, arrache une poignée d'herbes, qu'il trempe dans l'eau salée, assujettit cette compresse sur la plaie de sa tête, noue sous son menton le lambeau de chemise....

Et le voilà pansé provisoirement!

La fraîcheur des herbes trempées dans l'eau salée lui procure un soulagement immédiat.

Ses idées s'éclaircissent; son cerveau se dégagea: il peut analyser froidement la situation.

D'abord, le coup de l'îlot a-t-il réussi?

Gaspard s'avance sur le bord de la mer et jette un long regard vers le large, dans la direction de l'ouverture de la baie, au sud-est....

Rien.

La mer affolée danse une gigue macabre au-dessus des rochers où il a abandonné son cousin.

Le cadavre du malheureux, roulé de vague en vague, doit être à l'heure présente en plein golfe, entraîné par le courant de Belle-Isle. qui porte au sud pendant le flux.

Au baissant, le noyé prendra-t-il le chemin du détroit, on celui qui longe la côte ouest de Terreneuve, pour gagner l'Océan?

Cela importe peu à Gaspard.

Le cadavre d'un ennemi sent toujours bon; et, qu'il vienne s'échouer dans les environs de Kécarpoui ou sur les rivages de la grande île, ce cadavre ne pourra raconter à personne le drame de la nuit précédente, ni empêcher Gaspard Labarou d'épouser Suzanne Noël.

Telles furent les conclusions auxquelles en arriva le fratricide, après son inspection du golfe.

Restait la chaloupe à mettre en état d'affronter l'examen des gens soupçonneux.

Ce n'était qu'un jeu d'enfant pour Gaspard.

Que fallait-il établir, en effet, pour appuyer la narration qu'il avait arrangée dans sa tête?

Tout simplement ceci: qu'au moment de quitter l'îlot, la chaloupe, soulevée par une lame, était retombée sur une pointe de roc et s'était défoncée.

Le grappin étant levé, on avait dû partir comme cela, entraîné par la tourmente.

Alors commença une lutte épouvantable contre les éléments en furie....

Combien de temps dura cette lutte, rendue impossible par la perte des rames et de tout espar pouvant servir à diriger l'embarcation!

Qui pourrait le dire?

Peut-être dix minutes!.... Peut-être une heure!

Devenue le jouet des flots, mais chassée tout de même vers la côte par une saute de vent, la chaloupe se défendit comme elle put jusqu'au-dessus des rochers formant le bras occidental de la baie, dans les marées ordinaires.

Mais quand il fallut passer au milieu de ce chaos mouvant, les deux naufragés, se sentant perdus, firent leur acte de contrition.

Quelle gigue échevelée de montagnes d'eau heurtées! quels sifflements sinistres de la tempête à son paroxysme! que d'obscurité partout!...

A demi submergée, la chaloupe tourbillonnait au centre de cet enfer liquide, épave perdue, jouet des flots, cercueil flottant....

Glacés d'horreur et de froid, les deux naufragés, cramponnés aux bancs, se tenaient à chaque extrémité de la petite embarcation.

On ne parlait pas. A quoi bon, du reste, parler au sein de ce charivari!

A un moment donné, Gaspard crut entrevoir la masse sombre de la côte.

Il cria à son cousin:

—Terre! terre! nous sommes sauvés!

Mais aucune voix ne lui répondit.

Se penchant pour mieux voir, Gaspard constata avec horreur qu'Arthur avait disparu, emporté sans doute par une lame, ou tombé par-dessus bord, Dieu sait quand!....

Alors, pris de désespoir, il voulut périr lui, aussi. Mais au moment de mettre à exécution ce projet conçu en une minute d'affolement, il sentit que la chaloupe, après avoir été soulevée une dernière fois par un bourrelet d'eau, retombait sur la terre ferme....

Perdant pied, il fut lancé au dehors, sans même avoir eu le temps de faire un geste.

Et ce n'est qu'un peu avant le jour qu'il avait repris connaissance et s'était trouvé sur le sable du rivage, à plus d'un mille de la baie.

Ce récit fantaisiste, arrangé et classé dans la tête froide de Gaspard, il n'y avait plus qu'à retirer du flanc de la chaloupe la pointe de roc qui s'y était encastrée solidement.

Gaspard dut s'y prendre à deux fois et se servir d'un levier; car telle avait été la force de projection qui avait jeté l'embarcation sur ce rocher pointu, que l'ouverture, une fois dégagée, semblait faite à l'emporte-pièce.

Par un hasard providentiel—on verra plus tard pourquoi ce mot est souligné,—la chaloupe qui avait servi le plan infernal du meurtrier était venue s'éventrer sur une pointe de granit ferrugineux très dur, qui avait traversé le bois en laissant un trou net, de la même forme que sa surface anguleuse, y dessinant même les arrêtes de ses angles pyramidaux.

Gaspard, qui avait de l'oeil,—comme disent les Italiens,—vit cela tout de suite.

S'emparant d'un caillou posant, trouvé dans le voisinage, il s'escrima si bien qu'il finit par casser la pointe compromettante au niveau du rocher.

Puis, après avoir jeté, suivant son habitude, un regard soupçonneux de tous côtés, il alla cacher le tronçon cassé au plus épais des fourrés, au pied même de la falaise.

Cela fait, le prudent naufrageur, tête et pieds nus, la chemise en lambeaux, le crâne entouré d'un bandage sanglant, prit tranquillement la direction de la baie.




XIX

UNE TROUVAILLE DE WAPWI.—A LA RESCOUSSE

Deux minutes plus tard, une tête effarée émerge du rideau de feuillage bordant la grève et des yeux brillants suivent le naufragé, à mesure qu'il disparaît d'une pointe à l'autre.

C'est Wapwi.

Celui-ci est aussi un naufragé sérieux, tandis que l'autre n'est qu'un naufrageur.

Mais.... qu'a donc l'enfant?

Ses joues sont flasques; ses lèvres, décolorées....

Il se tient à peine sur ses jambes....

Ce qu'il a?

Nous allons le dire: il revient du tombeau des marins, de cette mer si terrible, linceul mouvant de tant de braves gens.

C'est un ressuscité....

Une vague l'a englouti. Une autre vague l'a jeté sur le rivage.

Voilà pourquoi Wapwi flageole sur ses jambes, comment il se fait que nous le retrouvons au point du jour, émergeant d'un rideau d'arbres, au bord de la mer.

On se rappelle que le petit Abénaki, chagrin de voir accuser ses compatriotes du guet-apens de la passerelle, s'était donné pour mission de découvrir les coupables,—ou plutôt le coupable....

Car il aurait juré sur tous les manitous de la race rouge qu'une seule et même personne avait fait le coup, en sciant aux trois-quarts le tronc de sapin qui s'était rompu sous le poids de son «petit père» Arthur.

Il s'était bien gardé toutefois de faire part à personne de ses soupçons; et, tant qu'il n'aurait pas une certitude raisonnable, des preuves à l'appui d'une accusation formelle, il devait se taire.

Donc, il n'avait pas parlé,—si ce n'est à Mimie et à Suzanne, auxquelles il avait promis de prouver que ses frères, les sauvages, n'avaient trempé en rien dans la tentative de noyade, restée jusque là enveloppée de mystère.

—Que je retrouve seulement le sapin, scié ou cassé, et je mettrai la main sur le coupable!....

Tel était le mot d'ordre de ce détective improvisé.

La veille même de cette journée qui devait s'ouvrir par une catastrophe si terrible,—le drame de l'îlot,—Wapwi, muni de quelques provisions de bouche, chaussé de solides mocassins et armé d'un bon gourdin, quitta furtivement l'appentis où il couchait et se dirigea vers le fond de la baie.

Une sorte de radeau, fait de deux pièces de bois liées par des traverses, lui servit de bac pour traverser sur la rive est.

On avait improvisé ce bac primitif, depuis l'accident.

Ayant atteint sans encombre l'autre rive, Wapwi coupa droit devant lui, se réservant d'observer le contour de la pointe, à son retour, si la chose était nécessaire.

Au reste, comme nous l'avons dit, les deux plages intérieures de la baie avaient déjà été explorées minutieusement; et, puisque la passerelle ne s'était pas échouée là, c'est que le courant l'avait entraînée bien plus loin.

Une saillie de la côte vue du large, se projetait dans la mer, à une quinzaine de milles en aval, un peu plus loin que l'endroit, bien connu de Wapwi, où les Micmacs avaient campé, deux ans auparavant.

Si les deux bouts de la passerelle ne se trouvaient pas là, ils avaient dû gagner le golfe ou le détroit.

Inutile alors de se morfondre à les chercher.

Le mystère resterait insoluble, et Arthur serait toujours en butte à quelque tentative nouvelle, d'autant plus qu'il ne croyait pas à la culpabilité de son cousin.

C'est ce sentiment de trompeuse sécurité qu'il fallait arracher, d'une main prudente, quoique sûre, de l'esprit du jeune homme.

Une fois sur ses gardes, «petit père» saurait bien parer les coups.

Voilà ce que se disait, depuis quelques jours, l'ingénieux enfant, et voilà aussi ce qu'il se répétait, ce matin-là, tout en trottinant comme un renard en quête de son déjeuner.

C'était loin, sans doute, cette langue de terre entrevue là-bas, allongée et noire de sapins.... Mais il comptait bien y arriver avant midi.

Une heure lui suffirait pour ses recherches; une autre heure, pour se reposer.

Ensuite, il reviendrait et trouverait bien le moyen de regagner sa soupente, avant la marée haute.

L'événement justifia ses prévisions.

Le soleil n'était pas au milieu de sa course, que le petit Abénaki s'engageait sur la courbe que décrit la grève pour enserrer la pointe suspecte.

Vue de près, cette langue de terre est bien plus élevée qu'on ne le croirait en l'observant de la baie.

Des rochers considérables en composent l'ossature, et des sapins d'assez belle venue lui font un agréable vêtement.

Mais Wapwi, familiarisé d'ailleurs avec les aspects variés de cette étrange côte du Labrador, n'eut bientôt d'yeux que pour deux informes tas de branches à moitié enfouies dans le sable, et gisant l'un près de l'autre, sur le rivage de cette langue de terre.

C'étaient les deux bouts de la passerelle....

Et ces bouts étaient sciés nettement, avec une scie en bon ordre, une scie appartenant à des blancs!

Hourra!....

Wapwi lança en l'air son chapeau de paille et, malgré sa fatigue, esquissa des pas de danse tout à fait.... inédits.

Gaspard avilit fait le coup!

Gaspard avait voulu noyer son cousin!!

Voilà ce que disaient ces deux tronçons de sapin, à moitié ensablés, sur une grève déserte!

S'il l'eût pu, Wapwi aurait volontiers traîné derrière lui ces pièces justificatives; mais il se consola d'être obligé de les laisser pourrir là, en pensant avec raison qu'aucune marée, si forte fût-elle, ne les dépêtrerait des couches de sable qui en enterraient les rameaux.

L'essentiel, pour le moment, était de savoir que ce qui fut la passerelle, existait encore et que le trait de scie révélateur se voyait parfaitement.

Si la chose devenait nécessaire, plus tard, Wapwi pourrait dire:

«La passerelle a été sciée, et non cassée!....—Par qui?....—Par quelqu'un ayant intérêt à ce qu'Arthur disparût.... Or, les sauvages n'avaient aucun grief contre ce jeune homme.... Cherchez le coupable autour de vous....»

Ayant ainsi augmenté le dossier de Gaspard d'une pièce importante, Wapwi songea à sa petite personne, qu'il trouva bien fatiguée et terriblement affamée.

Le sac aux provisions eut bientôt raison de la faim, et un bon somme à l'ombre d'un sapin restaurerait en peu de temps les muscles épuisés.

Un quart-d'heure ne s'était pas écoulé que le petit sauvage, repu et content, dormait comme une souche.

Quant il s'éveilla, Wapwi fut tout surpris de constater que le soleil avait disparu derrière la côte, très élevée partout dans cette région, et que la nuit approchait.

En même temps, une forte brise semblait courir dans les sapins, là-haut, sur la croupe de l'immense falaise.

—Hum! se dit-il, je voudrais bien être rendu chez le papa Labarou!.... Je ne sais ce que je ressens au creux de l'estomac Mais le suis inquiet.... J'ai entendu parler d'une partie de chasse sur l'îlot... Pourvu qu'on se soit aperçu qu'il va venter fort, fort!

Et Wapwi, aiguillonné par un pressentiment insurmontable se prit à courir de toutes ses forces vers la baie.

Mais, si agile qu'il fût, il lui fallait bien modérer son allure, de temps à autre, pour reprendre haleine.

Quand il déboucha sur la grève de la baie, après avoir traversé directement la pointe orientale, il était bien près de minuit, s'il ne passait pas cette heure.

La brise fraîchissait, mais on la sentait moins de ce côté de la pointe.

Toutefois, de sourdes rumeurs, s'élevant de partout, ne laissaient aucun doute sur ce qui se préparait là-bas, sur le fleuve..

C'était la tempête.

Et petit père Arthur qui est sur l'îlot, avec l'autre, tout seul! se prit à penser Wapwi, pâle d'effroi.

Il se trouvait alors à quelques arpents du chalet des Noël.

Tout semblait y dormir.

Wapwi allait de-ci de-là, inquiet, indécis, ne sachant même pas ce qu'il voulait....

Soudain,—ô bonheur!—la porte du chalet s'ouvre et une forme blanche apparaît dans l'encadrement.

—Le fantôme des chutes!.... Suzanne!.... Murmure Wapwi.

—C'est Wapwi, petite mère!.... N'aie pas peur!

—Wapwi!.... Oh! cher enfant, la Sainte-Vierge t'envoie. Tu vois ce temps?

—Oui.... Gros, gros vent!

—Une tempête, n'est-ce pas?

—Ça souffle fort, fort.... et ça sera pire, tantôt.

—Oh! mon Dieu, mea pressentiments!....

—Qu'est-ce que tu as donc, petite mère?

—Ecoute-moi, petit... Ton maître est là, sur l'îlot du large, seul, seul... avec Gaspard, tu entends!....

—Méchant homme, l'oncle Gaspard! mâchonne le petit sauvage.

—Que va-t-il arriver, mon Dieu!.... J'ai peur.... Je tremble.... Et mes frères qui sont dans les bois!.... Sur qui compter!.... Qui ira à son secours!

—Wapwi, petite mère!

—Tu seras capable?....

—Wapwi nage comme un poisson.

—Si J'allais avec toi?.... Nous prendrions la barque.

—Trop grosse, la barque. Mieux vaut un bon canot.

—Le canot ne résisterait pas.... Mais il y a le chaland, sur la rive, en bas d'ici.

—C'est ça qu'il faut. J'y cours.

—Il y a des rames dans le hangar... Mais sauras-tu conduire seul!

—C'est le vent qui va m'y mener. Dépêchons!

Wapwi, guidé par Suzanne, prit une paire de rames dans un hangar voisin et, sur ses indications, alluma un fanal, qu'il tourna eu cercle, à plusieurs reprises.

—Comme cela, dit-il, si les jeunes gens sont en péril, ils comprendront qu'on le sait ici.

On courut au chaland.

Hélas! il avait été tiré très haut, sur la rive, et il ne flotterait certainement pas avant une heure, pour le moins.

—Que faire?

Impossible à la frêle Suzanne et à l'enfant d'entreprendre de mouvoir cette grosse embarcation, servant à débarquer ou embarquer les tonneaux de poisson....

Wapwi eut une idée.

—Des rouleaux! fit-il.

Et il courut au hangar, suivi de Suzanne.

On trouva aisément quelques bûches rondes, que l'on transporta rivage.

Les deux rames ayant été étendues parallèlement sous le fond plat du chaland on glissa un des rouleaux sous la quille, aussi loin que possible; puis on disposa les autres à quelque distance en avant.

De cette façon, on réussit, sans trop de peine, à mettre l'embarcation à flot.

Puis Wapwi, muni d'une rame, sauta dedans, en criant à Suzanne, partagée entre le désir de sauver son fiancé et l'horreur qu'elle ressentait en face de cette mer en furie:

—Laisse-moi aller seul, petite mère!.... Le vent porte sur l'îlot et je n'ai qu'à conduire.... Une femme ne ferait qu'augmenter lu danger, vois-tu!....

Suzanne se rendit à ce raisonnement et ne put que dire:

—Va ou Dieu te mène, cher enfant. Je vais prier, moi!

Le chaland quitta la rive et disparut bientôt, entraîné par la tempête, qui faisait rage.

En moins de dix minutes, il se trouva en vue de l'îlot,—ou plutôt de ce qui pouvait rester de l'îlot,—car la mer était presque haute.

Debout à l'arrière du chaland, une rame à la main pour la guider, Wapwi plongeait ses yeux subtils au sein du brouillard humide, moitié ombre, moitié poussière d'eau, que le vent faisait rouler sur la baie.

Une fois, il crut entrevoir une forme sombre dressée sur les flots.

Donnant aussitôt un coup de rame pour y diriger l'embarcation, il regarda encore.

La forme sombre y était toujours, mais les flots la couvraient presque en entier, par moments....

Une voix lamentable sembla même arriver jusqu'à ses oreilles appelant au secours.

Alors Wapwi cria de toutes ses forces:

—Voici Wapwi!.... Tiens bon là!....

Mais, hélas! c'est tout ce qu'il peut dire....

Un violent coup de mer le jeta hors du chaland, et les lames furieuses s'emparèrent de son pauvre petit corps pour le rouler comme une épave jusqu'à plus d'un mille de distance, où elles le laissèrent sur le rivage, à moitié mort et tenant toujours sa rame dans ses mains crispées.

Wapwi, sans trop savoir ce qu'il faisait, se traîna vers la côte, sous le couvert des arbres, et tomba dans un profond assoupissement.

Nous avons vu quelle surprise l'attendait à son réveil.




XX

OU EST L'AUTRE?

La première chose que vit Gaspard, en débouchant sur le littoral de la baie,—côté des Labarou,—fut la goélette de ces derniers foc hissé et misaine à mi-mât, se dirigeant vers le large.

Évidemment, toute la nuit, la tempête avait inquiété les bonnes gens; et, dès la pointe da jour, profitant du baissant, le père n'avait pu résister à l'anxiété générale et se disposait à aller voir ce qui se passait.

Gaspard eut un instant l'idée de le héler.

Mais c'eût été peine perdue.

La goélette, ayant l'ait son abatée et recevant la brise d'aplomb, bondissait déjà sur les vagues venues du large et filait vers l'îlot.

—Va, va, mon vieux: tu ne trouveras rien!.... ricana le misérable. C'est à peine si le plus haut rocher de l'îlot commence à se montrer la tête au-dessus des vagues....

En effet, après être resté une dizaine de minutes en observation, il vit la goélette dépasser d'abord l'îlot, puis virer de bord et tirer bordée sur bordée, pour reprendre finalement la direction de la baie.

Le moment psychologique était arrivé....

Il se traîna, plutôt qu'il ne marcha, vers la maison....

Deux femmes, très émues, en observation sur le rivage, suivaient du regard les mouvements de la goélette.

Tout à coup l'une d'elle,—la mère,—poussa une exclamation;

—Ah! mon Dieu, n'est-ce pas là Gaspard?

—Oui, mère.... Nous allons savoir....

—Mais il est seul!.... Où est Arthur?

—En arrière, probablement...

—Enfin!.... Ce n'est pas trop tôt; j'achevais de mourir d'inquiétude.

—Calmez-vous, mère.... Je cours m'informer.

Et Mimie fit une centaine de pas au-devant de son cousin.

Mais l'apparence dépenaillée, le corps affaissé, et surtout la figure couverte de sang du revenant, l'arrêtèrent net.

Elle joignit les mains, dans une attitude d'effroi, et s'écria:

—Sainte-Vierge! qui t'a arrangé comme cela?..., D'où sors-tu?

Gaspard, tout pénétré de son rôle, se contenta de lui jeter un regard où il y avait de l'hébétement et continua d'avancer.

La mère Hélène, de son côté, approchait toute tremblante, n'osant questionner.

Gaspard jugea le moment arrivé, où il devait y aller d'une petite syncope....

Comme il ouvrait la bouche pour parler, un voile sembla couvrir ses yeux; sa langue bredouilla; ses genoux fléchirent....

Il s'affaissa.

Pour comble de guignon, ses bras affaiblis ne furent pas assez prompts pour empêcher sa tête, sa pauvre tête sanglante, de donner contre le soi.

Le bandage fut tiraillé, déplacé, et la blessure, encore fraîchement pansée, se reprit à saigner comme de plus belle.

Naturellement, le pauvre garçon resta là, inerte, respirant à peine, inspirant la plus profonde pitié.

Car il faut rendre aux deux femmes cette justice qu'elles oublièrent, pendant une demi-minute, l'une son fils, l'autre son frère, pour prodiguer leurs soins au blessé.

—Le pauvre garçon! dit la mère Labarou, presque aussi pâmée que son neveu.... Qu'est-il donc arrivé?.... Où est Arthur?.... Va-t-il nous tomber sur les bras, en lambeaux, lui aussi?

—Gaspard va nous le dire, mère: le voici qui reprend ses sens. Ah! que j'ai hâte qu'il parle!

—Gaspard! Gaspard!.... appela fébrilement la vieille femme, où est mon fils?.... ou est Arthur?

Le blessé, un peu revenu à lui, la regardait fixement, avec des yeux égarés....

La mère répéta sa demande, haussant la voix, secouant le bras inerte, serrant la main molle....

—Arthur!.... Qu'est devenu Arthur?

De son côté, Mimie,—la soeur,—dardait sur lui ses prunelles électriques, qui semblaient lire jusqu'au fond de son âme.

Le blessé se demandait: «Que faire?.... Que dire?....»

La fièvre le gagnait....

Une lourdeur chaude appesantissait sa cervelle....

Et, pour le coup, si ça allait être sérieux!

Adieu la frime!

Gaspard, par un effort suprême, se dressa sur les genoux et, désignant la mer encore terrible dans son demi-apaisement, il ne dit qu'un mot:

—Là

Puis il retomba, cette fois dompté pour tout de bon par la surexcitation cérébrale.

Alors, ce fut bien pis....

Que signifiait ce geste, indiquant le gouffre?.... Pourquoi cette syncope au moment de parler?....

Mais la goélette abordait....

On allait savoir....

Sainte Vierge, comme Jean Labarou était lent, ce matin là!

Enfin l'ancré est tombée, les voiles abaissées....

Voici la chaloupe qui quitte le bord.

Le père est seul....

Et le fils,—le fils unique, parti la veille, plein de vie, de santé, d'espoir,—qu'en a donc fait la tempête?....

Moment d'angoisse suprême!

On n'ose abandonner le blessé, pour courir au-devant du vieux pêcheur....

On attend, le coeur serré.

A la fin, la mère n'y tient plus....

Elle se précipite à la rencontre de son mari, qui la reçoit dans ses bras, tout en répondant par un hochement de tête désespéré à l'interrogation muette de ses yeux.

Mimie, elle aussi, est accourue.

Mais, voyant sa mère inanimée, son père sombre et pale, elle se laisse glisser sur ses genoux, lève les yeux aux ciel et sanglote convulsivement.

—C'est fini! gémit-elle.... Arthur est noyé!

—Noyé! noyé!.... Lui! lui!.... Pas moi!.... Oh! la belle tempête!.... Hourra! crie une voix étrange.

On se retourne.

C'est Gaspard.

La figure rouge, les yeux brillants, gesticulant comme un forcené, il s'escrime contre des ennemis invisibles, combat des éléments imaginaires....

Une congestion de cerveau vient-elle de se déclarer?

Gaspard, lui aussi, va-t-il mourir, en ce jour fatal?....

Mais un nouveau personnage surgit, qui va peut-être jeter un peu de lumière au sein de ces ténèbres.

C'est le petit sauvage.

—Oh! Wapwi, viens vite! s'écrie Mimie, la première.... As-tu des nouvelles?.... Ou est ton maître?

Avant de répondre, Wapwi s'approche de Gaspard, qui se débat on proie à une crise terrible.

Un demi-sourire erre sur les lèvres de l'enfant.—On dirait un rictus de jeune tigre.

Il ouvre la bouche pour parler; mais il semble se raviser en voyant la mère Hélène presque inanimée dans les bras de son mari.

D'un geste câlin, il prend la main de la pauvre femme et la pose sur son front.

Cela voulait dire: «Pauvre grand-mère, Wapwi a bien du chagrin de te voir souffrir, mais il a fait son devoir, lui, et est encore digne de ta bénédiction.... Ne désespère pas!»

Puis, regardant Jean Labarou, il dit à voix basse:

—Wapwi sait quelque chose... Wapwi parlera à la maison.

—Ah! fit Jean, un peu soulagé.—Mais pourquoi pas tout de suite!

L'enfant jeta un regard singulier sur Gaspard, toujours en proie au délira et murmura:

—Trop de monde!

—Allons! fit Jean.

Mais que faire de Gaspard?... Comment le transporter?

Un incident vint fort à propos tirer tout le monde d'embarras.

Comme on se regardait, d'un air très ennuyé, une petite embarcation, venant de l'est, abordait à quelques perches du groupe formé autour des deux malades.

Thomas Noël en descendit.

Dandinant son grand corps maigre, il s'avança aussitôt, la casquette à la main....

—Pardon, excuse, dit-il.... Comme il y a eu gros vent cette nuit, je venais savoir.... c'est-à-dire m'informer si tout le monde se porte bien et....

Puis, apercevant la mère Hélène, couchée sur le bras de Jean, et gaspard gesticulant, adossé à un monticule de la rive:

—Tiens! tiens! fit-il avec une certaine émotion, qu'est-ce que j'aperçois là?.... Monsieur Gaspard couvert de sang, et madame, comme qui dirait en syncope!

—Voisin, dit gravement Jean Labarou, un grand malheur est arrivé.... Les deux enfants ont passé la nuit sur l'îlot, à guetter les canarda.... Ce matin, il n'en est revenu qu'un,—et voyez dans quel état!.... Maintenant, où est l'autre?.... Qu'est-il advenu d'Arthur!.... Voilà ce qui a mis ma pauvre femme en l'état où vous la voyez et ce qui nous inquiète par-dessus tout....

—Je vous comprends et je vous plains beaucoup, répondit Thomas Noël, d'un ton pénétré. Mais il ne faut pas désespérer avant le temps.... Puisque Gaspard a pu prendre terre, il est à croire que son cousin a dû, lui aussi, se tirer d'affaire.... Seulement il est peut-être plus malmené et sur quelque rivage éloigné.... Faudrait voir!

—Oui, oui, père, appuya Mimie, se raccrochant & cette supposition fort plausible.

—En effet, vous avez raison, Thomas, dit Jean Labarou. Le bon Dieu, s'il a voulu en sauver un des deux, n'a pas dû abandonner l'autre. Il sera toujours assez tôt pour pleurer.

—D'autant plus que pleurer n'avance à rien, reprit philosophiquement Thomas. J'ai toujours entendu dire à défunt mon père que mieux vaut agir que gémir. Agissons donc.... D'abord, je vous offre mes services, c'est-à-dire ma barque et ma personne, pour faire une exploration minutieuse de la côte, à l'ouest de la baie.

—Merci, merci, dit Jean. J'accepte votre aide avec reconnaissance.

—...Puis, acheva Thomas, permettez-nous de soigner nous-mêmes ce blessé, qui vous embarrassera beaucoup, ayant déjà sur les bras une malade bien précieuse....

—Quoi, vous consentiriez?....

—Oui, je me charge de l'ami Gaspard.... Nous lui devons bien cela, après les services qu'il nous a rendus comme charpentier et aussi, bien des fois, comme pêcheur.

—Faites à votre guise, voisin, puisque vous êtes assez obligeant pour accepter cette charge.

—Nous ferons de notre mieux.... D'ailleurs, la maman Noël, qui est un peu médecin, tirera bientôt ce brave garçon d'affaire.,. Donc, c'est dit, et comptez sur nous pour une expédition à la recherche d'Arthur, dès tout à l'heure, au montant,—si toutefois nous avons pu tirer quelque indication du malade.

Cela dit, Thomas prit sans cérémonie Gaspard dans ses bras et réussit à l'embarquer, sans trop de résistance.

Puis il s'éloigna de la rive, en serrant d'assez près le fond de la baie, à cause de la houle et du vent.

Les Labarou, de leur côté, reprirent le chemin de leur habitation, Jean portant toujours sa femme, qui avait repris ses sens, mais semblait frappée de catalepsie.

Mimie et le petit sauvage suivaient, d'un peu loin, en causant avec animation.




XXI

OU LE «POLICIER» WAPWI PROUVE QU'IL A «DU NEZ»

—Ainsi, tu crois encore qu'Arthur a pu se sauver! disait la jeune fille, la figure angoissée, mais les yeux brillant d'une lueur d'espoir.

—Petite tante, c'est lui que j'ai vu; c'est sa voix qui a crié,.,.

—N'est-ce pas une illusion de tes sens?.... Il faisait bien noir et la mer devait mener un dur tapage!....

—Le bon Dieu a donné aux sauvages des yeux de chat et des oreilles de lièvre.

—Puisses-tu ne pas t'être trompé!... Mais, en admettant que c'était réellement mon pauvre frère qui se tenait cramponné au dernier piton de l'îlot, a-t-il pu saisir le chaland que tu avais si courageusement dirigé sur lui?

—Ah! voilà!.... fit soucieusement l'enfant.... Le Grand Manitou des blancs seul pourrait le dire!

—Tu n'as pu voir?....

—Pauvre Wapwi! fit le petit sauvage d'un ton piteux, il était bien fatigué, et une grosse vague l'a emporté.... Elle est méchante la mer!

—Oh! ouï, bien méchante! dit avec conviction la jeune fille.

—Pourtant, un petit oiseau chante bien doucement dans la tête de Wapwi.... Et sa voix n'est pas triste.... Et le petit oiseau dit dans sa chanson: «Il reviendra, ton petit père!»

—Cher enfant! dit Mimie, très émue et entourant de son bras le cou du jeune Abénaki: c'est peut-être l'ange gardien de ton maître qui dit cela au tien.

—Tu as raison, tante Mimie.... Il faut bien qu'ils soient deux là-dedans (et Wapwi frappait son front), puisque je les entends Parler.

—Sans doute, cher enfant: les anges parlent souvent à l'oreille des bons petits sauvages qui aiment bien leurs maîtres.

Wapwi parut très heureux de savoir cela. Mais, après quelques secondes, une idée lui surgit, qui assombrit de nouveau son front. Regardant la jeune fille avec ses grands yeux noirs, un peu farouches, il demanda en baissant la voix:

—L'oncle Gaspard a-t-il un ange gardien, lui aussi!

—Sans doute.... Pourquoi cette question?

—Parce que, s'il en a un, cet ange-là doit être une fière canaille.

—Vas-tu bien te taire!.... On ne parle pas comme cela!

—Si, si! fit l'enfant.... Ou bien, ajouta-t-il comme correctif, c'est l'oncle Gaspard qui le chasse, quand il veut faire un mauvais coup.

—Tu ne te trompes pas, petit; quand on fait le mal, l'ange gardien s'en va.

—Bien sûr.... murmura Wapwi avec conviction, le sien n'y était pas, la nuit dernière!

On arrivait à la maison, et la conversation s'arrêta là pour le moment.

Mais, lorsque la mère Hélène fut bien installée dans son lit, avec des compresses froides sur la tête, le père Labarou fit signe aux deux enfants de le suivre au dehors, et l'on tint une sorte de conférence.

D'abord Wapwi fit part de ses courses, par terre et par mer.

Sans insister particulièrement, toutefois, il ne manqua pas de faire saisir à ses deux auditeurs le fil d'Ariane, que des soupçons trop bien justifiés lui avaient mis dans les mains.

Depuis l'affaire de la passerelle, Wapwi avait l'esprit en éveil et observait Gaspard.

Sans être un grand clerc en matière d'amour, le petit sauvage n'avait pu s'empêcher de remarquer comme les préférences de Suzanne pour Arthur avaient toujours assombri la figure de Gaspard.

Quand il vit la passerelle se rompre tout à coup sous les pieds de son maître, Wapwi pensa immédiatement que le cousin y était pour quelque chose.

Et la preuve, c'est que, la veille même, il l'avait retrouvée là-bas sur une pointe, cette passerelle, sciée très visiblement et non rompue.

Et puis, autre chose!....

Pourquoi Gaspard, après avoir vu la chaloupe qui l'avait ramené de l'îlot, seul, s'éventrer sur une saillie rocheuse, en terre ferme avait-il cassé et caché ce morceau de granit,—que Wapwi se proposait bien, du reste, d'aller retrouver tout à l'heure?

Pourquoi?....

Évidemment, parce qu'il voulait faire croire que l'embarcation s'était défoncée sur l'îlot même, et qu'en pareille condition, il n'était pas étonnant qu'Arthur eût péri, lorsque lui-même, Gaspard, n'avait dû son salut qu'à une chance miraculeuse...

Le père Labarou et sa fille écoutaient, atterrés et muets, cette narration, ou plutôt ce plaidoyer, digne d'un policier parisien.

Tour à tour indignés de la fourberie monstrueuse de Gaspard et émerveillés de la sagacité de Wapwi, ils n'interrompirent l'enfant que pour confirmer ses déductions ou le féliciter de son dévouement.

Mais, lorsqu'il en vint à la partie de son récit où il parla de ce cri entendu dans la nuit et de ce spectre noir, dressé sur les flots, le père Labarou s'écria:

—C'est sans doute une illusion de tes sens, mon pauvre petit.... Comment, au milieu du fracas de la tempête, lorsque les vagues déferlaient bruyamment et que le nordêt faisait rage, aurais-tu pu entendre une voix humaine,—étant toi-même du côté du vent?

—Wapwi avait les yeux et les oreilles ouverts tout grands.... Wapwi voyait son maître et il l'a entendu, répéta l'enfant avec obstination.

—Admettons que ce soit réellement le cas.... Comment peux-tu supposer que le pauvre Arthur, lui, t'ait vu arriver à son secours!

—Oh! Wapwi a crié bien fort, comme un sifflet de navire à feu; puis, ploum! ploum! il a été renversé dans l'eau et ne s'est retrouvé que sur le rivage.... Plus rien, que le bruit du vent dans sea oreilles!

Jean Labarou courba la tête avec découragement, puis rentra auprès de sa femme, l'âme affaissée sous un poids mortel.

Il se promit toutefois de repartir avec sa goélette, aussitôt que la malade serait hors de danger immédiat.

En attendant, il comptait sur la promesse de Thomas Noël, pour que les recherches se poursuivissent sans retard et sans interruption.

Mais il n'espérait plus!....

Son fils était bien mort; et, si l'on retrouvait quelque chose de lui, ce ne serait plus, hélas! qu'un cadavre.

Restés seuls, la jeune fille et le petit sauvage échangèrent un long regard, où brillait cette étincelle impérissable qui s'appelle l'espérance.

—Wapwi, dit avec fermeté Euphémie Labarou, depuis ton récit, j'ai dans la cervelle, moi aussi, un petit oiseau qui me chante bien doucement: Ton frère n'est pas mort!

—La même chanson que le mien, tante Mimie.... Tu vois bien que c'est vrai!

—Partons, mon enfant. Allons voir la chaloupe. De ce jour, je deviens ton associée pour punir le coupable,—s'il y a un coupable!—ou savoir ce qui est arrivé à mon frère,—si Dieu a voulu conserver ses jours!

—Tope là, tante Mimie!... A nous deux, nous retrouverons bien «petit maître».

Et ils partirent pour l'ouest de la baie, comme midi sonnait.

Le trajet se fit rapidement.

Chacun des deux jeunes gens remuait dans sa pensée un chaos de suppositions, encore vagues chez Mimie, mais irrévocablement arrêtées dans l'esprit du petit sauvage.

Restauré par quelques aliments pris à la hâte, et stimulé par un petit verre d'eau-de-vie qu'on l'avait forcé d'avaler avant son départ, Wapwi sentait grandir et prendre corps, au plus intime de son être, les doutes qui l'obsédaient depuis quelque temps, depuis le matin, surtout.

Il se rappelait fort bien qu'au sortir de son lourd sommeil de la nuit dernière, il avait vu Gaspard faire de violents efforts,—tout blessé qu'il était,—pour arracher du flanc de la chaloupe la pointe qui avait éventré celle-ci; et il voulait savoir, pourquoi il était allé cacher si soigneusement ce fragment de rocher tout au pied de la côte, au milieu des fourrés les plus épais....

Évidemment.... se disait l'enfant, parce qu'il ne vent pas qu'on sache qu'il a fait naufrage à terre, et non sur l'îlot!

Et, dans ce cas, quelle est la raison pour laquelle il a pris ses mesures pour qu'on ne se doute pas que la chaloupe est arrivée à la côte, en bon ordre?....

—Oh! quant à cela, c'était limpide.... Ne fallait-il pas montrer à tous les yeux que l'embarcation étant défoncée au moment du départ, les vagues, poussées par la tempête, avaient eu beau jeu pour la balayer et la rouler dans leurs replis mouvants, enlevant Arthur par-dessus bord, tandis que lui, Gaspard, plus robuste, y demeurait cramponné, jusqu'à ce qu'une dernière montagne liquide eût jeté sur le rivage l'épave et le naufragé?....

Oui, c'était clair comme de l'eau de roche, ce calcul du misérable Gaspard; et voilà de toute évidence, quel avait été le raisonnement du naufrageur en dégageant son embarcation de cette pointe qui l'avait transpercée et immobilisée, et en soustrayant l'objet révélateur aux regards trop curieux.

Ce point arrêté dans la tête de Wapwi, il ne restait plus qu'a retrouver le fragment de rocher.

Or, l'enfant, curieux et observateur de sa nature, se faisait tort d'aller en quelques minutes, mettre la main dessus.

La sagacité indienne se révélerait chez lui, et cette recherche ne serait qu'un jeu d'enfant.... sauvage.

Voilà ce que Wapwi disait à sa compagne de route, tout en la guidant rapidement sur la grève qui longe la haute falaise.

Au détour d'une saillie de la côte, après une vingtaine de minutes de marche, on se trouva tout à coup en face du lieu de l'échouement.

La chaloupe, remise sur sa quille, gisait éventrée au fond d'une petite anse de sable, limitée du côté ouest par une arête rocheuse qui s'avançait de quelques toises vers la mer.

En quelques enjambées, les deux explorateurs y étaient.

—Attention, tante Mimie! prononça Wapwi avec la gravité d'un juge d'instruction.... Vois d'abord ce trou ou plutôt ce découpage dans le bois comme s'il était fait par un outil tranchant....

—Je vois, dit Mimie.... C'est net, et si l'on l'on retrouvait l'outil, comme tu dis....

—On le retrouvera, tante Mimie. En attendant; grave-toi bien dans l'oeil la forme de cette ouverture, car j'ai dans l'idée que la première chose que feront l'oncle Gaspard et son ami Thomas sera d'enlever dette planche pour en mettre une autre....

—Tu as raison, petit. Mais la planche primitive, avec son trou à cinq pointes restera gravée dans ma mémoire.

—Bon. C'est tout pour ici. Voyons maintenant où la chaloupe a frappé... Tiens, c'est là.... Regarde un peu ce cocher à fleur de sable.... Il est vieux, jaune et sale partout, excepté en un endroit,—tiens, vois-tu?

—En effet, il y a là une cassure fraîche.... On dirait qu'on vient de briser la partie qui manque.

—C'est cette partie du rocher qu'il nous reste a retrouver. Je m'en charge, Tu vas voir qu'on est bien heureux parfois d'être venu au monde dans la peau d'un sauvage.

Mimie eut un faible sourire et suivit son guide vers la côte.

Celui-ci commença par examiner soigneusement les pistes des pieds nus sur le sable.

C'était un enchevêtrement, à n'y rien comprendre.

Mais, de ce réseau de pistes, s'en détachaient deux dans la direction de la falaise: une y allant, l'autre en revenant.

—Suivons ces pistes, dit Wapwi à sa compagne.

Mimie emboîta le pas de son petit protégé, et tous deux, l'un suivant l'autre, se dirigèrent vers la lisière de forêt bordant le rivage.

Maia, une fois sous bois, la jeune fille s'arrêta, bien empêchée de savoir quel côté prendre.

—Laisse-moi faire, petite tante, dit l'enfant... C'est ici que Wapwi va redevenir Abénaki pour quelques minutes.

Alors, le descendant des aborigènes du golfe, penché vers le sol, examina chaque brin d'herbe couché sous une pression quelconque, chaque menue branche, chaque rameau froissé ou déplacé....

Et il allait, il allait, lentement, mais avec une quasi-certitude.

Arrivé à quelques pieds de la falaise, il avisa une grosse talle de jeune» sapins touffus.

—Hum! dit-il à Mimie, je crois bien que la cache est ici.... Tiens, vois: les pistes ne vont pas plus loin.

Ce disant, il se mit à plat ventre et se coula sous les branches basses, à fleur de terre.

Dix secondes ne s'étaient pas écoulées, qu'il reparut, tenant à la main une pointe de pierre, très aiguë et affectant la forme pyramidale.

—Voici le talisman pour confondre l'oncle Gaspard, dit-il en présentant la chose à Mimie.

Celle-ci prit dans ses mains le fragment de rocher, l'examina un instant, puis le remit à Wapwi, en disant d'une voix ferme:

—Si cette pierre, dont la cassure est fraîche, s'adapte à la partie du pocher qui présente, lui aussi, une cassure fraîche, Gaspard Labarou cet un assassin, et je vengerai mon frère!

—Bien, petite tante. Allons voir ça.

Ce ne fut pas long.

La pointe de pierre, ajustée sur la cassure du rocher, s'adaptait parfaitement, faisant une saillie menaçante de plus de six pouces.

—A la chaloupe, maintenant! dit la jeune fille... Constatons pour la forme,—car ma conviction est faite,—que les angles des pointes correspondent aux angles de l'ouverture.

Wapwi introduisit sa pierre pyramidale, de dehors en dedans, dans le trou ouvert au flanc de l'embarcation et l'y ajusta, après une couple d'essais.

L'ouverture se trouva bouchée presque hermétiquement.

Euphémie Labarou, très pâle et les yeux étincelants, brandit son poing fermé dans la direction de la baie et s'écria d'une voix vibrante:

—Assassin!.... J'aimais un assassin!

Deux larmes brûlantes jaillirent de ses yeux. Puis elle ajouta sourdement:

—Mon frère! mon pauvre frère, tu seras vengé!

Wapwi, très surexcité, lui aussi, imita le geste menaçant de sa «petite tante».

Et, cette sorte de pacte conclu, ou reprit lentement le chemin de la baie.

Mais on n'alla pas loin.

En doublant une sorte de cap assez élevé marquant l'extrémité orientale de l'arc décrit par la petite baie où ils venaient de faire leurs étranges découvertes, nos deux jeunes gens eurent sous les yeux une vision qui les arrêta net....

A moins d'un demi-mille dans l'est, la goélette des Noël, toutes voiles hautes, tirait une bordée en droite ligne vers le lieu où avait atterri Gaspard.

—Je te le disais bien, tante Mimie, s'écria le petit sauvage!.... Les voilà qui viennent ici, nos deux compères!

—Les deux jeunes Noël?

—Non pas: l'oncle Gaspard et son ami Thomas,—les deux inséparables.

—Mais Gaspard, il y a quelques heures à peine, semblait mourant!....

Wapwi eut un rire silencieux, qui découvrit ses dents blanches.

—Malin, malin.... l'oncle Gaspard, grommela-t-il.... Une simple coupure sur sa tête de fer, qu'est-ce que c'est?

Mimie réfléchit pendant une seconde.

—Restons, dit-elle.... Je veux voir ce qu'ils vont faire.

—Vite, petite tante.... Nous allons rire.... Tu vas voir sa mine quand il ne retrouvera plus ce bout de pierre que j'ai là.

Et Wapwi désignait la pointe cassée, qui ne l'avait pas quitté depuis qu'il en avait fait la trouvaille.

On remonta vers la côte, grimpant sur le flanc du cap, et, en quelques minutes, nos deux policiers improvisés se trouvaient installés à l'abri des regards les plus soupçonneux, dans un endroit assez élevé pour dominer l'anse qu'ils venaient de quitter et où leurs perquisitions les avaient amenés à une si étrange découverte.

Il était temps....

La goélette abaissant ses voiles rapidement, jetait l'ancre à quelques jets de pierre de la batture.

Une chaloupe s'en détacha aussitôt.

Thomas et Gaspard, qui avaient sauté dedans, ramèrent hâtivement vers le rivage.

Ils semblaient très pressés.

A peine, on effet, leur embarcation eut-elle touché terre, que, jetant à bout de bras son ancrage, ils s'élancèrent vers la côte.

En passant près de la chaloupe crevée, les deux compères y firent une première station, et Gaspard parut donner à Thomas de rapides explications, illustrées par des gestes très démonstratifs et l'examen minutieux du bordage où béait l'ouverture.

De là, Gaspard guida son compagnon vers le rocher sur lequel la chaloupe était venue se crever.

Après l'échange de quelques phrases et un examen de la fracture, que l'on sait, Gaspard courut vers la côte, disparut sous bois et se dirigea vers l'endroit où il avait jeté la partie du rocher manquant.

Il voulait, sans l'ombre d'un doute, éblouir son copain, par l'étalage de précautions qu'il avait prises.

Mais il revint bientôt, l'oreille basse, la mine soucieuse, grommelant:

—C'est drôle.... Je ne retrouve plus.... Pourtant, je crois bien me souvenir d'avoir jeté là cette pointe ensorcelée....

—Laissons donc!.... fit Thomas. Qui serait venu?.... Et surtout, qui aurait été déterrer cette pierre au milieu de ce fouillis?

—Au fait.... dit l'autre... je suis fou d'avoir des idées pareilles... Quand je serai plus calme, je mettrai bien la main sur ce morceau de roc.

Pendant quelques minutes, l'entretien se poursuivit, Gaspard parlant, contre son habitude, avec une certaine volubilité, tandis que Thomas avait l'air de poser froidement une série d'objections.

Finalement, on en arriva à s'entendre et se convaincre mutuellement, sans doute, car, tournant le dos à la côte, les nouveaux venus retournèrent à la chaloupe crevée.

Ici encore se manifesta, l'extrême prudence de maître Thomas.

Il, se pencha longtemps sur l'ouverture irrégulière découpée par la pointe de rocher, l'examina des deux côtés, extérieur et intérieur, puis finalement acheva d'arracher le bordage entamé, jusqu'à mi-joint en le déclouant à coupa de pierre.

Cela fait, les deux compères reprirent le chemin de leur embarcation et se rembarquèrent, non toutefois sans avoir jeté au fleuve le bout de planche suspect.

Dix minutes plus tard, la goélette, toutes voiles hautes s'éloignant de la côte, gagnait la haute mer.

—Nous n'avons plus rien à faire ici, dit à son compagnon Euphémie Labarou, Mais nous n'avons pas perdu notre temps, petit Wapwi car nous venons de démasquer, je le jurerais, deux bien grands misérables!....

—Je te demande encore une petite demi-heure, tante Mimie; le temps d'aller repêcher le bout de planche que ces deux imprudents viennent de jeter à l'eau, après l'avoir enlevé à la chaloupe.

—Tu as raison, petit: ce morceau de bois sera une pièce à conviction qui pourra servir, peut-être,—on ne sait pas!....

Wapwi donna à la goélette le temps de parcourir une distance suffisante pour qu'on ne le vit pas du bord et, prenant sa course dans la direction où le courant de montant entraînait le fragment de bordage, il se lança résolument à l'eau.

Comme l'enfant nageait facilement, il eut bientôt recouvré le bout de planche flottant et regagné le rivage avec son butin.

—Ça fait trois on pièces à conviction dans l'affaire Labarou vs Labarou, dit Mimie, qui avait quelque lecture.

Il ne faut rien négliger pour punir les méchants.... dit sentencieusement le petit Abénaki.

Et il alla cacher soigneusement sa pointe de pierre et son bout de bordage au pied de la côte, dans un endroit inaccessible pour tout autre qu'un adroit peau-rouge de son espèce, à lui.

Après quoi, on reprit, sans plus de retard, le chemin de la maison.