XXII
L'ILE MYSTÉRIEUSE
Abandonnons pour un instant nos amis dans l'affliction et sautons à bord de la goélette des Noël.
Toutes voiles hautes, les écoutes raidies, coulant bien à travers les ondulations des lames molles et souples, elle fait merveille sous la jolie brise qui incline sa mâture à bâbord.
Le vent ayant, dans la matinée, sauté à l'ouest,—comme nous l'avons dit—c'est donc vers le large, vers la haute mer, que se dirigent maintenant les deux compères, qui composent à eux seuls l'équipage.
Est-ce que le capitaine Thomas aurait l'intention de remplir sérieusement la mission dont il s'est chargé—c'est-à-dire de fouiller la mer et les rivages des alentours pour y retrouver Arthur, vivant ou mort?....
Ah! non, par exemple!
Dans l'esprit de maître Thomas, Arthur est bel et bien noyé, coulé, dévoré, peut-être....
C'est une chose du passé.
N'en parlons plus.
Il a tout simplement eu l'adresse de faire coïncider une expédition, arrêtée dans son esprit depuis une quinzaine de jours, avec l'offre généreuse de partir à la recherche du malheureux fils de Jean Labarou, du fiancé de sa soeur Suzanne.
Nous l'avons dit: Thomas Noël est un homme positif.
Pas méchant, par exemple—oh! non!—mais à condition toutefois que sa bonté ne vienne pas en conflit avec son intérêt. Auquel cas, il met tout bonnement au rancart cette placide vertu des gros naïfs, la bonté.
Alors, pourquoi le capitaine Thomas, flanqué de son alter ego Gaspard, court-il la mer?
Eh bien, puisqu'on veut le savoir absolument, nous allons le dire: c'est pour «faire un coup», un bon coup.... d'argent!
Voilà!
Dans leurs longues pérégrinations du mois précédent, à travers le golfe, les deux compères ont fait la connaissance d'un certain industriel canadien, navigateur de son état, qui leur a promis une jolie prime s'ils voulaient l'aider à mener à bonne fin une expédition de contrebande, des îles françaises de Miquelon, au sud de Terreneuve, à la ville canadienne de Québec.
Leur rôle, à eux, sera des plus simples....
Ils n'auront qu'à transporter le chargement.... hérétique, de Saint-Pierre à la côte canadienne, où ce chargement sera transbordé sur une goélette de Québec, attendant à un endroit convenu de la région du Labrador.
Tout ira donc pour le mieux, à moins que le diable ou le Fisc,—ce qui est à peu près la même chose,—ne s'en mêle.
Le seul anicroche possible est le naufrage du vaisseau portant à leur rencontre l'associé attendu.
Il a si fort venté de l'est, les jours précédents, que cette crainte n'est certainement pas chimérique.
Mais, entre marins, on ne croit guère à ces pronostics des gens de terre, qui s'écrient a chaque rafale secouant les ais de leur habitation: «Hein! il en fait un temps!.... Ce n'est pas moi qui voudrais être sur le fleuve, par une semblable dépouille!»
Ce n'est donc pas à une catastrophe que croient nos deux jeunes Français, mais bien plutôt à un retard subi par leur confrère de Québec.
—Ça ne m'étonnerait pas, tout de même, que notre homme eût été empêché.... disait Thomas:—sa barque ne payait pas de mine! Quel sabot, nom d'un phoque!
—Bonne goélette.... répliquait Gaspard d'un air mystérieux.... Un peu avariée, c'est vrai; mais elle n'a une apparence misérable que pour tromper les gabelous.
—Au fait, peut-être as-tu raison.... Je l'ai encore dans l'oeil: fine de l'avant, large de bau, évidée de l'arrière,—ça doit bien marcher....
—Et bien résister à la mer, car la cale est profonde....
—Avec ça que le lest ne lui manque ni à l'aller ni au retour.
—Parbleu!... Farine et autres provisions en descendant, pour faire manger les amis d'en-bas!....
—Liqueurs fortes et vins de France, en remontant, pour abreuver les bonnes gens d'en haut!
—Le joli négoce!
—La belle existence!
—J'en tâterais volontiers.
—Nous ferons mieux que cela, ami Gaspard: nous en jouirons à gogo,—car le moment approche où nous pourrons mettre à exécution nos projets.
—Ah! puisses-tu dire vrai!
—Cette saison est trop avancée pour que notre petite expédition actuelle soit autre chose qu'un coup d'essai, destiné à nous faire la main. Mais.... que nous réussissions, et, l'année prochaine, ayant un solide vaisseau sous les pieds, Thomas Noël et Gaspard Labarou en feront voir de belles aux gabelous de France et du Canada.
—Ami Thomas, je te l'ai dit: je suis ton homme, et je veux être riche pour que ta soeur Suzanne soit un jour la plus grande dame du Golfe.
—Cela sera, répondit le jeune Noël, d'un ton moitié figue, moitié raisin.
—Il faudra bien que cela soit car.... je le veux, entends-tu!
Et Gaspard accentua d'un geste énergique cette phrase quelque peu prétentieuse.
Thomas lui jeta un regard inquisiteur et vit bien que son associé était homme à remplir l'engagement qu'il prenait.
—Tu auras ma soeur, ami Gaspard.... Je te la promets!.... dit-il avec la gravité d'un père de famille bien posé.
La nuit était venue, cependant,—une belle nuit, nom d'un phoque!—mais un peu trop éclairée par la lune à peine déclinante, au dire des deux amis.
Bien qu'allant à contre-courant depuis quelque temps, la goélette avait pu continuer sa marche, après avoir viré de bord un certain nombre de fois et s'être insensiblement rapprochée de la côte, où la brise de terre, soufflant ferme, l'avait poussée assez rapidement vers sa destination mystérieuse.
A la reprise du courant de montant, les allures du vaisseau s'accentuèrent.
La brise de terre fraîchit, et toute conversation suivie devint impossible, chacun des deux marins ayant assez à faire de diriger la marche rapide de la goélette.
On courut ainsi, serrant la côte d'assez près, jusqu'à la hauteur du Petit-Mécatina,—une île d'aspect sauvage, hérissée de rochers aux formes romantiques, où les rayons lunaires plaquaient des taches blafardes alternant avec les ombres projetées....
Sur la droite, vers la côte nord, des îles nombreuses se dessinaient vaguement, les unes comme des taches sombres, les autres ayant l'air de grands cachalots endormis....
C'est du côté gauche, au large d'eux, par conséquent, qu'apparut pour la dernière fois aux yeux de nos jeunes aventuriers la charpente massive du Petit-Mécatina.
Ils venaient de virer de bord, après une assez longue bordée vers la côte, lorsque, dans la pâle clarté lunaire, à un demi-mille environ en avant du beaupré de leur goélette, s'estompa sur le fond bleuâtre du firmament, de façon indécise d'abord, puis progressivement avec plus de netteté, une masse énorme, de forme irrégulière, mais très élevée partout, faisant un trou noir à l'horizon....
C'était le Petit-Mécatina, le lieu de rendez-vous assigné par le capitaine canadien.
Aussitôt, outre leurs feux de position réglementaires, les jeunes marins allumèrent un fanal bleu, attaché d'avance au milieu de leur mât de misaine.
Puis ils se prirent à observer attentivement la côte abrupte qui défilait par leur travers de bâbord.
Une dizaine de minutes s'écoulèrent...
La goélette, ses voiles bordées à plat, serrant le vent, courait à l'ouest, se rapprochant toujours...
A la distance d'une quinzaine d'arpents, d'après son estimé, Thomas ne connaissant qu'imparfaitement ces parages, jugea prudent de ne pas s'approcher davantage de ces rochers menaçants....
Il lofa....
Les voiles battirent au vent....
Mais au même instant, une grosse lueur brilla sur un point du rivage; puis une seconde; puis enfin une troisième,—à quelques pieds seulement les unes des autres.
—Largue l'ancre! commanda Thomas.
Gaspard se précipita vers l'avant et leva le cliquet du guindeau.
Aussitôt l'ancré tomba à l'eau, suivie de sa chaîne, qui glissa bruyamment dans l'écubier.
Puis les voiles furent, abaissées en un tour de main, et l'on attendit.
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'une embarcation se détacha comme dans une féerie, du ces rochers géants et s'avança vers la goélette.
—Ohé! qui vient là? s'enquit Thomas, pour la forme,—car il savait bien à quoi s'en tenir.
—La Marie-Jeanne!
Puis la même voix reprit:
—Et vous?
—Le Marsouin! gronda Thomas, faisant rouler l'r unique de ce mot.
Il faut dira ici que la goélette des Noël avait jusqu'ici porté le nom très honnête de Saint-Malo,—en souvenir du pays natal,—mais que maître Thomas, lancé sur la piste d'aventures émouvantes, avait détrôné le vieux saint breton de la poupe de sa barque, pour y substituer le nom de l'amphibie guerroyeur cité plus haut.
Il y eut une minute de silence.
Puis le survenant demanda, tout en continuant d'avancer:
—Rien qui cloche?.... On peut aborder?....
—Arrivez sans crainte, fut-il répondu; il n'y a ici que mon associé Gaspard Labarou et moi, Thomas Noël.
La chaloupe, manoeuvrée habilement, aborda bientôt.
Des deux hommes qui la montaient, l'un resta à bord, tandis que l'autre grimpa sur le banc du Marsouin, s'aidant des haubans de misaine, et sauta lestement sur le pont.
—Messieurs, dit-il sans préambule, vous êtes gens de parole.
—Toujours! fit Gaspard laconiquement.
—Et, pour cette fois, il y a quelque mérite à, l'être, après une pareille bourrasque.... ajouta Thomas, plus loquace que son compagnon.
—Mes compliments, jeunes gens. J'aime qu'on soit exact.... Mais venons au fait.... Nous sommes pressés.... Notre marché tient-il toujours?
—Des Français n'ont qu'une parole! répondit le sentencieux Thomas.
—Aux Iles! commanda Gaspard.
—Bien, messieurs. Je vois que vous êtes des jeunes gens d'action et que je puis compter sur vous.... Nous partirons dans une heure; juste le temps d'embarquer quelques provisions et de convenir de nos faits. Venez.
Sans plus d'explications, les deux Français descendirent dans la chaloupe du Canadien et, prenant place à l'arrière, laissèrent le capitaine et son matelot s'escrimer avec les rames pour les conduire à terre.
Où diable était donc la goélette de ces étrangers?...
On n'en voyait ni un coin de coque, ni une pointe de mât!
Mais, ayant entendu raconter bien des fois les prouesses accomplies par les contrebandiers du Golfe, nos jeunes marins ne s'étonnaient pas outre mesure.
Cependant, comme on arrivait sur les rochers escarpés de la rive, sans ralentir la vitesse de la chaloupe, Thomas poussa un cri:
—Aïe! capitaine, nous allons nous casser le nez sur cette muraille à pic!
Le capitaine, sans répondre, donna un dernier coup de rame; puis, se levant, il alla se mettre à l'avant de l'embarcation, tandis que son matelot venait placer son aviron à l'arrière, dans l'échancrure de la godille, et s'y escrimait de son mieux.
On venait d'entrer dans un étroit couloir de roches très élevées, large tout au plus de vingt pieds et courant en biais vers le plus haut escarpement de cette singulière ile.
Naturellement, par sa disposition même, ce bras de mer profondément encaissé ne pouvait être aperçu du large.
On courut ainsi au milieu de rochers aux flancs à peu près verticaux pendant deux ou trois minutes, parcourant une distance d'une couple de cents pieds....
Puis la chaloupe s'arrêta net, l'étrave sur le gouvernail d'un vaisseau, ayant l'air enclavé dans cette mascarade de haute roches.
—La Marie-Jeanne, messieurs! dit le capitaine canadien avec une certaine emphase.
Et il se retournait, souriant, vers ses nouveaux amis.
—Nom d'un phoque! il faut le voir pour le croire! s'écria Thomas, ne pouvant dissimuler son étonnement.
—On parcourrait le monde entier avant de déterrer un havre comme celui-ci! dit à son tour Gaspard, émerveillé.
—C'est à la fois mon bassin de carénage et mon havre de refuge, quand on me serre de trop près.... répondit le capitaine de la Marie-Jeanne.
—Tout de même, il y a des choses bien étonnantes dans ce golfe Saint-Laurent! s'écria de nouveau Thomas, avec des hochements de tête admiratifs.
—Étonnantes, jeune homme?.... fit le canadien souriant.... Dites: sans pareilles!.... Voilà trente ans que je le parcours en tous sens, mon beau golfe, et j'y trouve toujours du nouveau.
Cependant, une courte échelle fut tendue de l'arrière, par un des matelots du bord, et les jeunes français, précédés du capitaine, y grimpèrent rapidement.
La porte du capot d'arrière était ouverte, laissant monter de la cabine une lueur claire.
On s'y engouffra, et une intéressante conférence se tint pendant près d'une heure entre les nouveaux venus et les gens de la Marie-Jeanne.
Que se passa-t-il?....
Quelles furent les confidences échangées?
Que fut-il convenu?....
Mystère... pour le présent!
Il nous est interdit,—auteur scrupuleux que nous sommes—de soulever, dans ce premier volume, même un coin du voile qui recouvre les faits et gestes des PIRATES DU GOLFE SAINT-LAURENT.
Mais on ne perdra rien pour avoir attendu.
Ce qu'il nous est permis de confier à nos lecteurs, dès maintenant, c'est qu'après un conciliabule qui dura près d'une heure, le capitaine canadien se rembarqua avec les deux Français et que le Marsouin, bien lesté de provisions et d'espèces sonnantes, cingla aussitôt vers les îles Miquelon.
L'équipage de la Marie-Jeanne, ainsi que le charpentier du bord, continuèrent d'habiter le Petit-Mécatina, occupés à radouber leur goélette avariée et à faire une besogne bien autrement.... mystérieuse.
XXIII
CHASSÉ ET MAUDIT
Quand la goélette de Noël reparut dans la baie de Kécarpoui, au commencement du mois d'octobre, après une absence d'un peu plus de deux semaines, un voile de deuil planait sur la petite colonie.
Depuis une dizaine de jours, on était entré dans cette longue période d'isolement qui, là-bas, ne se termine qu'à la réouverture de la navigation, en mai.
Le missionnaire était bien venu, comme d'habitude, donner aux pêcheurs de ce lieu solitaire l'opportunité d'accomplir leurs devoirs religieux.... Mais, loin d'avoir à bénir l'union de deux jeunes gens pleins d'amour et d'espoir, il avait dû, hélas! prodiguer des consolations à une famille plongée dans une douleur mortelle, par la disparition d'un de ses membres, et présenter à une fiancée dont le coeur saignait, au lieu d'une couronne de fleurs d'oranger, la couronne d'épines de la résignation chrétienne....
Il va sans dire que ce messager de paix, saisi du différend qui existait entre les deux familles, n'avait pas eu grande peine à faire disparaître les hésitations de madame Noël à propos de la mort sanglante de son mari.
Une déclaration écrite du mourant, attestant la complète innocence de Jean Labarou et corroborant le récit circonstancié de celui-ci, ne contribua pas peu à ce résultat; et le missionnaire eut au moins la consolation, en partant, de voir les chefs des deux seuls établissements de la baie unir fraternellement leurs mains, en signe de pardon et d'oubli.
Le retour de la Saint-Malo,—désormais le Marsouin, de par le caprice de maître Thomas,—raviva pourtant la plaie encore saignante de la disparition d'Arthur.
Mais on ne put tout de même s'empêcher,—à l'est de la baie; du moins,—de reconnaître le dévouement des deux marins qui venaient de faire une si rude croisière à la recherche de leur malheureux ami.
Toutefois,—en dépit de la meilleure volonté du monde,—la famille Labarou ne réussit pas à dissimuler l'horreur instinctive que lui inspirait Gaspard depuis la catastrophe.
A peine arrivé dans la baie, ce modèle des fils adoptifs s'était empressé, naturellement, d'aller rendre compte à ses parents du résultat négatif de ses recherches.
Il avait, d'ailleurs, pris la peine d'étudier à fond le rôle qu'il allait jouer avant de risquer cette démarche décisive.
Figure morne, fatiguée, triste; pâleur maladive; regard fatal, inconsolable; tel était son masque.
Mais toute cette mise en scène ne put fondre la glace qui le séparait désormais de cette famille où il avait grandi, choyé à l'égal du fils de la maison.
La mère Hélène, à sa vue, eut une crise de larmes qui pensa lui causer une rechute.
Jean Labarou, lui, pâle comme un mort, laissa son neveu s'empêtrer dans le récit de ses exploits et de ses actes do dévouement fraternel.
Puis, quand ce fut fini, il se contenta de dire froidement, mais avec un geste d'une terrible solennité:
—Arthur est mort,—et je n'espère plus.... Que Dieu ait pitié du pauvre enfant!.... Mais si tu es pour quelque chose dans cette fatalité épouvantable; si, par ta faute, une mère a été privée, sur ses vieux jours, d'un fils adoré; si ta cousine, par ton fait, se trouve seule au monde, sans appui quand nous n'y serons plus; moi ton second père, au déclin de ma vie, courbé par l'âge et l'incurable chagrin que je sens là (et le vieillard touchait son front ridé), je finis par succomber avant le terme assigné par la divine Providence; si cela est, eh! bien, je te maudis!
—Mon oncle!.... voulut répliquer Gaspard, épouvanté.
—Va-t-en!.... fut la seule réponse de Jean Labarou, montrant la porte, de son bras tendu.
Et, comme le misérable, en passant le seuil, regardait sa tante, celle-ci lui dit, dans un sanglot:
—Rends-moi mon fils!
Alors il se tourna vers Mimie, comptant bien trouver chez elle une ombre de sympathie.
Mais il regretta aussitôt ce mouvement....
Blanche comme une cire, la tête haute, les prunelles fulgurantes, la jeune fille étendit vers lui sa main fine et nerveuse:
—Caïn! dit-elle.
Puis, montrant elle aussi la porte:
—Va où la destinée t'appelle, fratricide!.... Mais, où que tu ailles, je serai sur ton chemin au jour de la rétribution!
Puis, hautaine et grave, elle alla baiser sa mère au front.
Tremblant, hagard, la sueur de l'agonie aux tempes, Gaspard Labarou quitta la maison où s'était écoulée son adolescence, chancelant comme un homme ivre et sentant peser sur ses épaules le poids terrible de la malédiction paternelle....
Dans l'esprit de Jean Labarou, cette malédiction n'était que conditionnelle, il est vrai.
Mais Gaspard, au fond de son âme, sentait bien que cette malédiction d'un père serait ratifiée dans le ciel; et, quoi qu'il en eût, en dépit de son scepticisme farouche, il en éprouvait une sensation de malaise allant jusqu'à la peur.
Avait-il donc besoin, ce vieillard, sans l'ombre d'une preuve de culpabilité, d'appeler sur la tête de son neveu la vengeance céleste!
Pour se donner du coeur, quand il fut hors de vue, le misérable montra le poing à la maison, disant:
—Vieux fou!.... Je me moque de tes foudres de fer-blanc et je te ferai voir bientôt de quel bois je me chauffe.... Ah! Ah! tu me maudis et ta fille m'appelle Caïn.... Mais prenez garde de regretter amèrement, un jour, la satisfaction de m'avoir mis à la porte!
Ayant ainsi évacué un peu de sa bile, il reprit le chemin du Chalet, de l'autre côté de la baie.
Tout en pagayant son canot, il monologuait de la sorte:
—Il est clair comme le jour que, pour ce qui regarde mes chers parents et leur virago de fille, mon chien, est mort....
«Plus rien à espérer de ce côté.
«Mais je m'en moque, comme un poisson d'une pomme.
«Ce qu'il me reste à faire, c'est d'amadouer et d'engluer si bien les Noël, de me rendre tellement indispensable, que la bille Suzanne, en dépit de son ridicule chagrin, cesse de penser jour et nuit à un mort, pour s'apercevoir enfin qu'il existe un bon vivant dans son entourage, prêt à fie dévouer pour son bonheur.
«D'ailleurs, dans ce siège en règle que je vais entreprendre, j'aurai un précieux auxiliaire: Thomas, qui m'est dévoué.
«Quant à la mère, bien que, réconciliée avec l'oncle Jean, je parie qu'il lui reste, en dépit de tout, un vieux levain de rancune qui ne demanderait qu'à fermenter, si l'on s'y prenait habilement.
«Reste le petit Louis,—qui n'est plus un enfant, malgré son qualificatif.
«Celui-là, j'en ai peur, me donnera du fil à retordre.
«Il est toujours avec ce moricaud de Wapwi, d'un côté ou de l'autre, et je le soupçonne d'avoir un fort béguin pour ma belle et tyrannique cousine, Euphémie.
«Qu'il me succède dans le coeur de la fille à mon oncle,—je ne demande pas mieux.... Mais qu'il ne s'avise pas de se liguer avec elle pour me jouer quelque mauvais tour,—car ça ne serait pas bien du tout de la part d'un beau-frère!....
«Au reste, nous veillerons, Thomas et moi.
«Thomas Noël!.... En voilà un véritable ami, par exemple, qui n'a pas peur de mettre les mains à la pâte, lorsqu'il s'agit de tirer un copain du pétrin!....
«Vive le capitaine Thomas et son lieutenant, Gaspard!»
S'étant ainsi mis dans un état de feinte excitation pour chasser de son esprit la mauvaise impression qu'il remportait de sa visite,—à l'instar des gens peureux qui chantent, la nuit, quand ils cheminent seuls dans Te voisinage d'un cimetière,—maître Gaspard hâtait sa marche vers le chalet de la famille Noël, sa nouvelle résidence.
A mesure au'il approchait, sa figure subissait une transformation singulière.
De sombre et dure, qui était son caractère habituel, elle devenait insensiblement mélancolique et.... touchante.
Ce gaillard là, orné de toutes les passions qui rendent un homme redoutable au sein des sociétés organisées, était devenu un véritable comédien tout seul, sans études, en pleine solitude du Labrador.
Il était absolument maître de ses sens, et il avait la tête froide d'un chef de bandits.
A peine entré dans le chalet, où la famille Noël se trouvait réunie pour dîner il se laissa choir sur une chaise, la tête basse, les bras ballants.
—Oh! oh! il paraît qu'on t'a mal reçu, chez l'oncle Jean.... fit remarquer Thomas, d'un ton goguenard.
Gaspard ne répondit qu'en baissant davantage la tête.
—Serait-ce possible? dit madame Noël, prompte à s'apitoyer.
—On m'a, chassé, madame! murmura Gaspard, d'une voix sépulcrale.
—Chassé?.... B'écria la bonne dame, en joignant les mains.
—Et maudit!.... ajouta lugubrement le jeune homme.
Pour le coup, la veuve se trouva debout, les mains levées.
—Pauvre enfant!.... Mais c'est insensé! dit-elle.
—Madame, vous m'en voyez atterré et malade.... Mais qu'y puis-je faire?
—Oh! je parlerai à ces bonnes gens.... Il est impossible que cette famille, qui vous a élevé et où vous avez grandi comme un fils vous garde rancune pour un accident où vous avez vous-même failli perdre la vie....
—Cela est pourtant, madame. Mais, si vous voulez m'en croire, attendez, pour une telle démarche, que le temps ait un peu amorti la force du coup et engourdi leur douleur. A mon avis, toute tentative de rapprochement, d'ici à quelques jours, ne ferait qu'envenimer nos relations.
—Soit. Vous avez probablement raison. Quand ils seront plus calmes, nous n'aurons pas de peine à leur faire comprendre qu'ils ont manqué, non seulement de charité chrétienne, mais encore et surtout de justice. En attendant, mon cher enfant, vous ferez partie de ma famille et vous partagerez, comme d'habitude, la chambre de Thomas.
—Madame, j'ai déjà eu deux mères,—et une larme de crocodile tomba sur la joue de Gaspard; vous serez la troisième.
Et l'habile comédien salua profondément madame Noël.
—C'est dit.... Allons, mes enfants, à table!
Le repas fut pris au milieu d'un silence presque général
La mère, en dépit de ses efforts, semblait préoccupée.
Louis, d'ordinaire gai comme un pinson, avait l'air rêveur d'un amoureux dont le coeur est pris sérieusement.
Suzanne, elle, n'avait consenti à se mettre à table que sur les instances de sa mère, qui n'aimait pas à la voir passer ses jours seule dans sa chambre ou errant dans le bois, retournant sans cesse le glaive dans la blessure de son coeur.
Elle ne mangeait guère, la pauvre fille, depuis la catastrophe qui lui avait enlevé son fiancé. Un cercle de bistre entourait sea yeux, qui semblaient agrandis et où brillaient parfois des rayons ophéliens.
Pour tout dire en un mot, Suzanne faisait penser à un jeune arbre frappé de la foudre en pleine sève.
Qu'allait-il arriver?....
L'arbre allait-il mourir?.... Ou bien la sève vigoureuse de la jeunesse, un instant arrêtée dans sa marche, reprendrait-elle ses fonctions vivifiantes, faisant reverdir les rameaux affaissés et mollissants?...
Voilà ce qu'on pouvait se demander en voyant cette jeune fille à la démarche languissante, au regard atone.
C'est que le coup dont elle souffrait avait été aussi rude qu'inattendu....
Songez donc!
Lorsque quelques heures à peine la séparaient du moment où elle allait être unie à l'élu de son coeur, la plus terrible des catastrophes était venue anéantir cet espoir, briser ce rêve!....
Et cela, du jour au lendemain, en pleine fièvre de préparatifs matrimoniaux,... comme un grand coup de foudre dans un ciel clair!
Près de trois semaines s'étaient écoulées depuis la sinistre disparition de son fiancé, et c'est à peine si la pauvre Suzanne parvenait A réaliser sa situation de veuve avant d'avoir été mariée.
Il convient d'ajouter que tout le monde, au Chalet, lui montrait une sympathie émue,—Louis surtout, qui adorait sa soeur.
Combien de fois le jeune homme n'avait-il pas traversé la baie pour aller aux informations et porter aux parents du pauvre Arthur les condoléances de la fiancée, trop faible encore pour s'y rendre elle-même!
Bref, Suzanne avait été très malade et pouvait être considérée, après deux semaines de crises nerveuses et de larmes, comme une convalescente à sa première sortie.
On s'abstenait donc, en sa présence, de toute allusion au drame de l'Îlot, et le mot d'ordre était de n'avoir pas l'air d'être sous le coup d'une dea plus fortes émotions qu'eût encore éprouvée la petite colonie.
La conversation, toutefois, ne pouvait être bien animée; et, aussitôt le repas terminé, chacun se retirait pour vaquer à ses occupations.
Il en fut ainsi pendant quelques semaines....
Puis le temps, qui affaiblit les tons crus de toute douleur humaine, en y étendant sa patine grisâtre, amena une détente dans les esprits, une sorte d'apaisement dans les coeurs....
Et c'est dans ces conditions de tranquillité morale relative que la petite colonie de Kécarpoui entra dans cette période d'isolement, absolu, ressemblant un peu à un emprisonnement au milieu des glaces polaires, et qui s'appelle: Un hiver au Labrador....
XXIV
SUR UN GLAÇON FLOTTANT
Dès les premiers jours de novembre, la neige commença à tomber,—une neige molle, humide, rayant diagonalement l'atmosphère embrumée par le sempiternel nordêt, chargé de vapeurs d'eau refroidies.
On remonta les goélettes jusqu'au fond de la baie, où elles furent dégréées et mises en hivernement définitif.
Le bois de chauffage, les provisions de bouche, les engins de pêche, les agréa des barques, tout cela fut soigneusement remisé ou encavé.
Puis, satisfait d'avoir pris toutes les précautions voulues, on se disposa à affronter courageusement l'ennui et l'horreur même d'un hiver labradorien.
Si nous disons: l'horreur, c'est une façon de parler....
Il est des horreurs sublimes, et les grands spectacles de la saison hibernale, sur les bords du golfe Saint-Laurent, sont de celles-là!
Ces versants de montagnes drapés de neige, que trouent ci et là les forêts saupoudrées de blanc et les rochers rougeâtres; ces cascades coulant sous une carapace de cristal, à travers laquelle miroitent les eaux écumantes; ces ponts de glace couvrant les baies et endiguant le fleuve lui-même jusqu'à plusieurs arpents du rivage; le silence qui règne partout, comme si la terre se taisait pour mieux entendre la grande voix du fleuve entre-choquant ces banquises flottantes, balançant ces ice-bergs ou démolissant d'un heurt géant quelque château de glace allant au fil de l'eau,—tout cela est bien beau à contempler et ne manque certainement pas de poésie...
Mais c'est de la poésie triste, de la beauté empreinte de mélancolie.
Si l'âme s'élève, le coeur se serre.
L'homme se sent petit en face des grands spectacles de la nature, et Instinctivement il souhaite les rapetisser, pour qu'ils conviennent mieux à sa taille.
L'année 1852 se termina par une effroyable tempête de neige, qui sévit sur la côte.
On ne la regretta pas.
Puis les trois mois suivants défilèrent lentement, sans grandes distractions, si ce n'est pour les chasseurs, qui firent une abondante récolte de gibier à poil.
Avril vint enfin et, avec lui, la perspective riante d'un des sports les plus émouvants de la région du golfe: la chasse aux loups-marins.
Dans les conditions d'isolement où se trouvaient les deux seules familles habitant la baie de Kécarpoui, on ne pouvait naturellement, songer à la grande chasse en goélette, à travers les banquises flottantes,—comme la font les Acadiens, les meilleurs marins du golfe.
Il faut, en effet, non seulement de bons vaisseaux blindés avec de forts madriers de bois dur pour résister à la pression des glaces en mouvement, mais encore un équipage d'une dizaine d'hommes pour la manoeuvre, la tuerie et le dépeçage, quand on veut faire la chasse en grand.
A Kécarpoui, on dut se contenter d'observer les points extrêmes de la baie, et surtout l'Îlot du Large, autour duquel une batture assez étendue se consolidait tous les hivers.
Les Labarou, connaissant depuis de longues années les habitudes locales de la faune de cette région, savaient fort bien que les loups-marins avaient fait de la Sentinelle un endroit de villégiature fort achalandé.
Aussi les peaux et l'huile de ces utiles animaux avaient-elles toujours contribué, pour une bonne part, au bien-être relatif dont ils jouissaient.
On se tenait donc aux aguets, des deux côtés de la baie, lorsqu'un matin de la première quinzaine d'avril, Wapwi annonça avec une certaine excitation:
—Loups-Marins!
—Où cela? demanda Jean Labarou.
—Autour de l'Îlot.
—Beaucoup?
Pour toute réponse, le petit Abénaki montra ses doigts ouverts, montra sea cheveux.... et, ne sachant plus quoi montrer, fit de grands gestes avec ses bras;—ce qui voulait dire qu'il y en avait tant, tant.... que décidément il ne pouvait en indiquer le nombre.
Jean Labarou prit aussitôt une décision.
—Faisons nos préparatifs, dit-il.... Nous partirons dans une heure, Toi, Wapwi, avertis nos voisina, comme c'est convenu.
En un clin-d'oeil, tout le monde fut à l'oeuvre.
Wapwi alluma un grand feu, bien en vue sur la rive de la baie, auquel on répondit bientôt, du Chalet.
Puis, les chiens,—au nombre de six,—étant attelés à une sorte de traîneau particulier à la côte du Labrador, on se mit en marche.
Euphémie accompagnait l'expédition, naturellement.
Les deux chasseurs et la jeune chasseresse, bien chaussés de bottes de loups-marins, armés de fusils à balles et de solides bâtons de bois dur, se dirigeaient vers la pointe ouest de la baie, où les chaloupes avaient été descendues depuis plusieurs jours, en prévision de la venue des phoques annoncés.
Sur l'autre rive, on s'agitait aussi.
Le signal avait été compris.
On y avait répondu tout de suite, et bientôt un attelage semblable à celui des Labarou quittait, au galop de six chevaux à griffes, le chalet de la famille Noël.
Arrivées aux chaloupes, les deux petites troupes arrêtèrent les conventions de la chasse, et l'on se mit en devoir de franchir en silence l'étroit bras de mer libre séparant la batture de terre de celle de l'Îlot.
Los chiens reçurent l'ordre de se coucher là où ils étaient et de ne pas bouger,—ni japper, surtout.
Ils promirent tout ce qu'on voulut, à leur façon, et.... tinrent parole.
De même que Mimie, Suzanne avait voulu accompagner ses frères. On lui avait vanté si souvent les émotions d'une chasse aux loups-marins, qu'elle n'avait pu résister à la tentation d'y aller au moins une fois,—ne serait-ce que pour secouer sa mélancolie et faire plaisir à son frère Louis, qui l'avait suppliée de l'accompagner.
Mais, contrairement à sa voisine de l'ouest, elle ne portait ni bâton, ni arme à feu,—étant peu familière avec les «porte cynégétiques et trop sensible pour frapper un animal quelconque, cet animal ressemblât-il à un poisson!
Les chaloupes ayant donc été traînées à l'eau, on avançait en silence vers l'îlot sous le vent,—car les amphibies ont l'oreille fine.
Arrivés à la large batture de glace entourant la Sentinelle, les hommes débarquèrent à petit bruit, puis s'avancèrent avec des précautions infinies vers les loups-marins, dont quelques-uns, inquiets et humant l'air, commençaient à s'agiter.
Une décharge générale en coucha bientôt une demi-douzaine par terre.
Six coups de feu avaient éclaté:—six phoques étaient blessés à mort.
Aussitôt, le bâton à la main, tout le monde courut aux autres qui se précipitaient, dans toutes les directions, vers la mer.
C'est la partie la plus excitante de la chasse aux loups-marins.
Chacun trépigne, frappe, saute, court....
On entend de sourdes exclamations: han! han! des cris d'appel les plaintes quasi-humaines des bêtes assommées, les ordres échangés.
Puis, de temps en temps, un coup de fusil tiré sur quelque vieux loup-marin rusé, se glissant en tapinois vers la mer.
C'est une cacophonie à rendre sourd un.... pot à tabac.
Soudain, au beau milieu de ce tapage incohérent, un cri perçant se fit entendre,—un cri lancé par une voix de femme.
Tout le monde se retourna.
Euphémie Labarou était là, avec les hommes.
Mais Suzanne, debout sur un glaçon qui plongeait dans l'eau par un de ses bords, était entraînée par le courant.
Les trépignements des chasseurs avaient fracturé la glace, amincie par un commencement de dégel, et la jeune tille, toute entière au spectacle de la tuerie auquel elle assistait, venait seulement de s'apercevoir qu'elle s'en allait à la dérive, sur un frêle glaçon à demi-submergé.
Une voix forte cria aussitôt, répondant à l'appel strident de la naufragée:
—Ne bougez pas!.... Que personne ne bouge!....
Et Gaspard, enlevant en deux tours de mains ses lourdes bottes, s'élança, vif comme un écureuil, vers la jeune fille, qu'il saisit tout courant et ramena de même, en sautant d'un glaçon à l'autre.
Cela s'était fait si vite, qu'on ne s'étonna de cet acte de courageuse agilité qu'au moment même où Suzanne était déposée dans une des chaloupes.
Alors chacun, en voyant danser les fragments de glaces où Gaspard avait mit les pieds pour arriver à la jeune tille et revenir à terre, put juger de l'audace du sauveur et du danger couru par la naufragée.
On était trop habitué, là-bas, aux péripéties d'une existence aventureuse, pour se mettre la bouche en coeur et entonner un hymne à l'adresse du héros de ce coup de hardie vélocité.
Les hommes, la respiration encore coupée par l'émotion, dirent simplement: «Très bien, Gaspard!»
Mimie, elle, sentit monter à ses tempes deux jets de sang rapides et brûlants....
Quant à Suzanne, disons à sa louange qu'elle eut un élan tout spontané de reconnaissante admiration....
—Monsieur Gaspard, dit-elle en lui tendant les deux main» merci: |e me souviendrai!
Il «e pencha vers elle et, bien bas:
—Suzanne, murmura-t-il, oubliez cet épisode, si vous voulez, mais souvenez-vous d'une seule chose...
—Laquelle?.... fit-elle, ouvrant bien grands ses yeux très doux....
—Que je vous aime.... à en mourir acheva le jeune homme, d'une voix qui n'était qu'un souffle.
Suzanne devint fort pale et dissimula son émotion en s'inclinant.
Mais quelque chose comme une ombre fatale assombrit son front et elle dit aussitôt A haute voix:
—Cet îlot porte malheur.... Partons, voulez-vous?.... Il me tarde de revoir ma mère.
On se hâta de la faire embarquer, ainsi que sa voisine Euphémie dans une des chaloupes et d'aller déposer ces dames sur la banquise de terre ferme, où les attelages de chien les transportaient au galop vers leur demeure respective.
Quant aux bommes, ils ramassèrent et embarquèrent leurs loups-marins morts, que l'on se hâta de déposer dans les hangars à dépeçage, où ils devaient être convertis en huile et en peaux, destinées à la vente.
Cet épisode de chasse devait amener de grands changements dans les relations, et même les sentiments, de quelques-uns de nos personnages. Thomas,—qui avait du nez,—le pressentit bien.
Aussi put-il dire à son complice, dès qu'il se trouva seul avec lui,—à l'heure du coucher:
—Mon vieux, le diable est décidément pour toi.... Cette petite course d'agrément sur des glaçons en dérive, avec une femme dans les bras, t'a remis à flot.... Tu seras le mari de Suzanne!
—Oui.... murmura Gaspard, un sourire équivoque aux lèvres, c'était assez réussi, le coup du glaçon!.... Mais, en serons-nous plus avancés si....?
—Eh bien, achève!
—...Si l'autre revient?....
—Encore cette lubie!... Nom d'un phoque, que les amoureux sont bêtas!.... Il ne reviendra pas, l'autre.... Ou ne revient pas de là où il est.
—Qui sait?.... murmura Gaspard, comme se parlant à lui-même.
—Qui?.... Moi, tout le monde,—et toi aussi, parbleu!.... Allons, mon vieux, fais un bon somme et rêve que le missionnaire est à l'autel, élevé pour la circonstance au milieu du feuillage, et que Thomas Noël y conduit sa soeur vers l'heureux gaillard que tu es.... Ça te refera de bon sang.
—Je ne demande pus mieux. Mais!.... Allons, bonsoir.
—Bonne nuit.
—Et les deux compères s'endormirent, heureux comme de braves garçons qui ont fait une bonne journée.