VI
LE PASSÉ REVIENT SUR L'EAU
Inutile de dire que la nouvelle apportée par les jeunes gens produisit une révolution dans la famille.
Songez donc!... Des voisins après un isolement d'une douzaine d'années!.... Des visages autres que ceux des Labarou à rencontrer autour de la baie de Kécarpoui!... Pour les vieux de bonnes causeries près de l'âtre, l'évocation du passé et des souvenirs de là-bas!.... Pour les jeunes, la connaissance à faire, l'intimité grandissant à mesure qu'on se connaîtrait mieux, la joie de se revoir après s'être quittés, les suaves émotions de l'amour partagé: quelle porte entr'ouverte sur l'avenir! et, par cet entrebâillement, que de perspectives riantes, vaguement éclairées à la lumière de l'imagination!
Il faut avoir vécu isolé sur une côte déserte, ayant sans cesse sous les yeux la majesté vierge de la nature telle que Dieu l'a faite pour comprendre l'insondable mélancolie qu'une telle situation amène à la longue dans l'âme humaine.
L'Écriture Sainte l'a dit: Voe soli!—malheur à l'homme seul sans cesse replié sur lui-même et abîmé dans la contemplation de sa misère!
Mais, si l'isolement est fatal à l'homme mûr qui a vécu auparavant dans la communauté de ses semblables et a dû en maintes circonstances, subir les heurts de là promiscuité, les chocs des passions en lutte—que dire de la solitude constante pour des jeunes gens encore au seuil de la vie et dont l'âme avide a soif d'inconnu, d'épanchement, de satisfaction légitime à une curiosité toujours en éveil!
Pour ceux-là, c'est le repos,—un repos trop complet, peut-être; mais, à ceux-ci, comme la solitude est lourde et quelle inénarrable tristesse elle infiltre goutte à goutte dans les veines de la personnalité morale!....
On en causa longtemps dans la famille.
Jamais on ne s'était vu à pareille fête.
Seul, Jean Labarou ne prenait pas part à l'allégresse générale; ce qui mettait bien un peu de gris dans le ciel bleu de la mère Hélène....
Mais son Jean avait parfois de si singulières lubies,—comme tous les hommes, du reste!—que la bonne femme, haussant les épaules, se contenta de penser: Allons! le voilà encore qui voyage dans la lune!
Et elle se reprit à caqueter,—car elle n'avait pas la langue dans sa poche, la mère Hélène, «ma foi jurée», non!
—Mes gars, dit-elle aux jeunes gens, il faudra «traîner vos grègues» par là, vers la brunante, sans faire semblant de rien....
—Oui, oui.... appuya Mimie, en frappant ses mains l'une contre l'autre et en jetant une tendre oeillade à Gaspard, qui fit un signe de tête approbateur.
—Pourquoi ça, la mère? demanda Arthur.
—Hé! mon fieu, pour savoir quelque chose.
—A quoi bon se cacher?.... C'est métier de loup. Nous irons plutôt les visiter demain, au grand jour et comme de bons voisins.
—L'un n'empêche pas l'autre, reprit la mère Hélène... Allez pêcher des truites en bas des chutes, au ruisseau Rouge, tout là-bas, et arrangez-vous pour ne pas les perdre de vue.... Tachez même de leur parler, s'il y a moyen, sans que ça paraisse....
—Tu entends, Gaspard?.... Il faudra entrer en conversation avec eux, s'écria la pétulante Mimie. D'abord, moi, je ne pourrai dormir si je ne sais rien avant la nuit....
Jean Labarou releva la tête.
—Tout doux, tout doux, les femmes, fit-il en retirant sa pipe; ne vous mettez pas si vite martel en tête... Laissez ces gens-là tranquilles.
—Mais, Jean....
—La paix, femme. Tu dois savoir ce qu'on gagne au commerce de ses semblables.
—Mais, papa....
—Toi Mimie, ne sois pas si pressée de faire de nouvelles connaissances; tu pourrais t'en mordre les pouces plus tard, ma fille.
—Moi, père!.... Comment cela?
—Suffit!.... Je me comprends.
Mimie ouvrait ses grands yeux bleus et ne comprenait pas, elle.
Gaspard était-il plus avancé?
Peut-être bien, car, à cette observation du père Labarou, il passa sa chique de «tribord à bâbord», comme disent les matelots, sans toutefois perdre son flegme.
On jabota encore une grande heure. Puis la mère Hélène, qui avait sur le coeur l'observation de son mari et tenait à avoir le dernier mot, conclut en ces termes aigres-doux:
—C'est bon, les enfants.... Puisque mossieu Jean le veut, on attendra que les voisins fassent la première visite.
C'est plus «huppé»!
On n'attendit pas longtemps.
Le lendemain dans la matinée, deux solides gars, montant une petite chaloupe, abordaient en face de l'habitation Labarou.
Gaspard se trouvait là, d'aventure.
—Venez, camarades, dit-il aux étrangers, qu'il semblait déjà, connaître... Mais ne parlez à personne de notre rencontre d'hier soir; mon cousin m'en voudrait de l'avoir devancé....
—Ni vu, ni connu! firent les jeunes gens en riant.
Arthur accourait.
Mimie derrière sa mère, regardait par l'entrebâillement de la porte.
Jean Labarou était invisible.
Sans faire attention à Gaspard, qui ouvrait la bouche pour parler, Arthur donna une bonne poignée de main aux nouveaux arrivés, tout en leur disant:
—Soyez mille fois les bienvenus, mes amis.... Savez-vous que çà devenait furieusement ennuyeux de ne voir toujours que nos figures, qui ne sont pas déjà si avenantes, jugez-en!....
—Hé! hé! il y en a de pires aux Iles.... répliqua galamment le plus vieux des visiteurs.
—Ah! dame! je plains ceux qui les possèdent.... Mais, dites donc.... jetez le grappin et allons voir les bonnes gens.... Je les sens qui grillent d'impatience.
—Allons! firent les gars, se laissant conduire do bonne grâce.
On pénétra pêle-mêle dans la maison, le bouillant Arthur tenant la tête.
—Père et mère, et toi Mimie, voici nos voisins.... annonça-t-il sans plus du cérémonie.—A propos, comment vous appelez-vous?.... Nous autres, notre nom est Labarou: le père Jean Labarou, la mère Hélène Labarou, le garçon que je suis, Arthur Labarou, la fille Euphémie Labarou,—plus connue sous la petit nom de Mimie; enfin ce garçon discret et sage que vous avez vu tout d'abord s'appelle, lui, Gaspard Labarou.... Voilà!
Arthur, ayant ainsi désigné chaque membre de la famille par ses noms et prénoms, mit les poings sur ses hanches et reprit baleine.
Ce n'était pas sans besoin!
On se donna la main à la ronde, comme de vieux amis qui se retrouvent. Après quoi, l'aîné des deux frères, sans répondre directement, dit;
—Ça nous fait plaisir, tout de même, nom d'un loup marin, de rencontrer des pays sur cette bigre de côte,—car vous êtes de Saint-Pierre n'est-ce pas?
—De Saint-Malo! se hâta de rectifier Jean Labarou.
—C'est tout comme. Notre père aussi était de là.
—Ah!... et son nom?
—Pierre Noël.
—Pierre Noël!.... Vous êtes les fils de Pierre Noël? s'écria Jean Labarou, pâlissant affreusement.
—Oui. L'auriez-vous connu, par hasard?
Jean fut quelques secondes sans répondre.
Puis il dit d'une voix changée:
—Non, pas précisément.... Mais j'en ai entendu parler aux Iles.
—Vous savez alors comment il a fini, ce pauvre père?
—Dans une rixe, n'est-ce pas? bégaya Jean.
—Malheureusement, oui: d'un coup de couteau en pleine poitrine.
—Le pauvre homme! murmura, Labarou, qui se remettait peu à peu.
—Nous étions bien jeunes alors, dit le fils aîné de Pierre Noël, et c'est à peine si nous nous rappelons vaguement cette terrible affaire.
—Vous a-t-on dit le nom de... celui qui a tait le coup?
—Oui, c'est un nommé Jean Lehoulier.
—Il a sans doute été puni?
—On n'a jamais pu mettre la main dessus.... Il disparut avec sa famille dans la nuit qui suivit l'affaire et, depuis, on ne sait pas ce qu'il est devenu.
—Il aura péri en mer, sans doute!
—C'est, probable, car il luisait, cette nuit-là, au dire de ma mère, un temps de chien; et sa barque qui n'était pas grande, n'a pas dû résister à la bourrasque.
Que Dieu ait pitié de lui et des siens! dit gravement Jean Labarou. Lui seul est le juge des actions des hommes.
Puis, changeant brusquement de sujet:
—Comme ça, vous venez pour vous établir ici?
—S'il y a moyen d'y vivre!—Ça ne va plus la-bas.
—On vit partout, mon garçon, quand on n'est pas trop exigeant.
—Ah! pour ça, la misère nous connaît... Il n'y a pas toujours eu du pain blanc dans la huche.
—Je conçois.... fit Jean avec une émotion contenue. On vous aidera, mes enfants. Vous n'aurez qu'un signe à faire, vous savez.... N'allez pas au moins vous gêner avec nous: ça me ferait de la peine, là, vrai.... Et, pour commencer par le commencement, mes fils, vous allez tout de suite donner un coup de main à vos amis pour qu'ils se construisent sans retard une maisonnette.... C'est le plus pressé.
—Bravo, père! s'écria Arthur.
—Bien parlé, mon oncle! appuya Gaspard.
—Vous êtes trop bon.... Merci, tout de même.... Ça n'est pas de refus... murmurèrent les jeunes Noël, enchantés.
—Allez, mes enfants... Ah! mais non; il faut dîner tout d'abord.
—C'est ce que j'allais dire, put enfin articuler la mère Hélein;, jusque là muette, contre son habitude.
—C'est que les femmes... voulut objecter l'aîné des Noël, qui s'appelait Thomas.
—Nous attendent... acheva le cadet, Louis.
—Vous les rejoindrez tous ensemble, aussitôt la dernière bouchée avalée.
—Dame! puisque vous êtes assez honnêtes....
—C'est dit. Allons, femme, attise le feu.
—Dans un quart-d'heure, tout sera prêt.
Point n'est besoin de dire si le repas fut animé. Toute cette jeunesse avait soif de confidences. Chacun fit sa biographie, qui n'était pas longue, heureusement. On échangea, force propos, souvent sans à propos.... On fit des projets pour l'avenir.... Des chasses qui resteraient légendaires furent organisées séance tenante. On extermina, autour de cette table primitive, tout le gibier à poil et à plume des forêts et des savanes labradoriennes; on retira du golfe Saint-Laurent des milliers et des milliers de poissons de toutes grosseurs; on dépeupla l'atmosphère de tous les volatiles qui s'y promènent...
Bref, le repas terminé, il ne restait plus de vivant, dans cette partie du Canada, que les hommes et les animaux domestiques à qui l'on fit grâce,—faute de munitions, sans doute!
Puis toute cette jeunesse émoustillée prit place dans la chaloupe des Noël et traversa la baie, faisant retentir les échos de Kécarpoui de ses joyeuses chansons.
VII
LA JOLIE SUZANNE
En moins de quinze minutes, la petite embarcation heurtait, de son étrave, le talus de la rive gauche.
On avait passé près de la barque, mouillée en eau profonde, sans s'y arrêter.
Ce qui fit dire à Arthur, surpris:
—Ah! ça.... mais où allons-nous?
—Chez la maman Noël, donc! répondit Thomas.
—Déjà installés à terre?....
—Oh! installés! C'est beaucoup dire. Nous sommes campés, et encore!.... répliqua en riant le jeune étranger.
—Les femmes grillaient de se retrouver sur le plancher des vaches. Elles n'aiment pas la mer, ajouta le petit Louis.
Tout en causant, on avait retiré les rames, jeté le grappin et sauté sur le rivage.
Aucune installation, si primitive qu'elle pût être, n'apparaissait encore. Il est vrai qu'un rideau de saules feuillus bordait la rive en cet endroit.
Les Noël prirent les devants, suivis de près par les Labarou, La muraille de verdure franchie, on se trouva tout à coup en face d'une grande tente carrée, faite avec des voiles de rechange, et supportée par de nombreux piquets.
Un feu de branches sèches flambait entre de grosses pierres, tout près de là, tandis qu'une marmite, bulbeuse comme le ventre d'un clocheton russe, posée d'aplomb sur ces pierres, contenait un pot-au-feu qui mijotait ferme et sentait bon.
Thomas ne put s'empêcher, en passant, de soulever le couvercle et de renifler comme un marsouin.
—Hum! hum! fit-il, quel dommage de ne pouvoir dîner deux fois en une heure!.... il a là de quoi se gaver jusqu'à en être malade!
—L'appétit te viendra bien assez vite, ricana Louis, qui connaissait le défaut mignon de son grand frère.
En effet, cet efflanqué de Thomas était aussi gourmand qu'une demi-douzaine d'Esquimaux.... Il avait toujours faim.... Avec cela, paresseux comme un âne, quelque peu enclin à.... «maltraiter» la vérité et dissimuler, cafard, sournois, poltron.... comme on ne l'est plus.
Bon comme la vie, du reste, à ces petits défauts près!
Mais il ne fallait pas le chicaner, par exemple, sur l'article nourriture, car ça le faisait sortir de ses gonds, en un rien de temps.
Thomas eut un regard sévère pour son frère cadet et s'apprêtait à répliquer vertement, lorsque la portière de la tente se souleva pour livrer passage à une grande femme brune, dont les cheveux gris attestaient la cinquantaine.
C'était la veuve do Pierre Noël.
—Ah! vous voilà enfin, les gars! dit-elle.... Il est temps, car nous allions nous mettre à table.
—C'est fait, la mère!... cria joyeusement le petit Louis. On nous a lestés, chez nos voisins, comme des barques qui reviennent du Grand-Banc.
—Tout de même, si vous tenez absolument.... grommela Thomas... L'air est vif sur la baie, et si les camarades,...
—Y songez-vous? se récria Arthur... Nous en avons jusqu'à la flottaison. Si bon que soit le vaisseau, il ne faut pas lui mettre double charge. Et d'ailleurs...
Il avala le reste de sa phrase et resta bouche bée, sa casquette a la main.
Une jeune fille de dix-sept ou dix-huit ans venait de se montrer dans l'ouverture de la tente... Un bon et franc sourire écartait ses lèvres rouges, laissant à découvert deux rangées de petites dents d'une blancheur d'ivoire. Sa chevelure, d'un châtain foncé et très abondante, négligemment enroulée sur la nuque d'une tête fine et fort bien portée, encadrait l'ovale raccourci de la plus sympathique figure du monde.
La belle enfant s'arrêta rougissante en apercevant les deux étrangers, puis instinctivement se rapprocha de sa mère.
Le présentations se firent alors, sans plus de cérémonie que chez les Labarou,—c'est-à-dire que les mains se serrèrent cordialement, comme si l'on se fût retrouvé après une longue absence.
Et la conversation s'engagea de part et d'autre; les propos de toutes sortes se croisèrent; des promesses d'éternelle amitié furent échangées; bref en quelques dizaines de minutes, on en vint à sceller une de ces solides confraternités qui résistent à tous les assauts de la vie....
Tant et si bien que le feu s'éteignit et que la marmite cessa de «chanter»!
Thomas, qui s'en aperçut le premier, s'écria avec une douleur comique:
—Bon, la mère! pendant que vous jabotez tous à la fois comme des pies, voilà votre dîner qui prend au fond.... Il ne sera plus mangeable, et vous verrez qu'il faudra que ce soit ce goinfre de Thomas qui vous en débarrasse.
La veuve de Pierre Noël se leva vivement et alla soulever le couvercle.
—Rassure-toi, mon pauvre Thomas, dit-elle après un rapide examen, il n'est qu'à point; mais si le feu eut continué de flamber....
—Oui, si le feu eut continué de flamber....?
—Eh bien, tout serait à recommencer.
—Là! je vous le disais bien!.... Voyez-vous mes amis, dans ce bas-monde, il faut toujours avoir un oeil ouvert sur le pot-au-feu et l'autre.... ailleurs.
—C'est entendu, camarade, répliqua Gaspard en se levant. Mais, assez causé. Si vous voulez m'en croire, pendant que ces dames prendront leur dîner, nous autres, allons un peu voir s'il y a encore des arbres bons à abattre dans la forêt.
En un clin-d'oeil nos quatre gaillards se munirent de haches et se mirent en frais d'attaquer toute épinette ou sapin des alentours qui payait de mine.
Comme le bois était abondant, bien que de médiocre futaie la quantité abattue dans le cours de l'après-midi fut déclarée suffisante pour la maison projetée.
On remit au lendemain l'équarrissage.
Les bûcherons improvisés, trempés de sueur et la chemise bouffante autour des reins, regagnèrent la tente, où un repas substantiel les attendait.
Inutile de dire que les convives y firent honneur,—Thomas surtout, qui mastiqua et engloutit une demi-heure durant, sans souffler mot.
Les autres, moins voraces quoique passablement affamés aussi, devisèrent gaiement tout en ne perdant pas un coup de fourchette.
Les femmes, naturellement, n'étaient pas les dernières à fournir leur quote-part dans ces conversations à bâtons rompus.
En effet, Suzanne, car la jeune fille s'appelait ainsi,—semblait avoir vaincu sa timidité habituelle pour faire fête aux hôtes généreux qui mangeaient à la table maternelle. Avec un tact parfait, inné, intuitif chez la femme, elle partageait également ses attentions entre les deux cousins; mais un observateur attentif aurait probablement découvert que celles portées à Arthur se nuançaient d'un peu plus d'intérêt.
Un incident qui se produisit vers la fin du repas eût, d'ailleurs, levé tout doute à cet égard.
Arthur avait le poignet droit enveloppé d'un linge assez grossier. Or, en gesticulant suivant son habitude, lorsqu'il avait le coeur en liesse, il se heurta contre la chaise de son voisin....
Il fit aussitôt une grimace de douleur, et sa chemise se teignit de sang.
Suzanne vit et le geste de souffrance et le sang rouge qui suintait assez abondamment à travers la manche de la chemise.
Elle devint toute pâle et s'écria:
—Ah! mon Dieu, M. Arthur, vous vous êtes fait mal!
—Ce n'est rien, répondit le jeune Labarou, dont la figure un peu contractée par la douleur démentait les paroles.
—Mais vous saignez!.... Voyez-donc!
—Je suis un maladroit.... J'ai dérangé mon appareil.
Suzanne se leva vivement et courut à lui. Puis, a'emparant de son bras et déboutonnant avec prestesse le poignet de la chemise:
—Laissez-moi voir et tout remettre en place.
—De grâce, mademoiselle, balbutia Arthur devenu rouge comme un coquelicot, ne vous donnez pas cette peine: ce n'est qu'une égratignure que je me suis faite gauchement tout à l'heure.
—Une égratignure! goguenarda le petit Louis.... C'est-à-dire que c'est bel et bien une affreuse entaille, longue de trois ou quatre pouces.... Regarde ça, «un peu voir», Suzanne, si tu en es capable.
Suzanne ne répondit pas.
D'une main fébrile, elle releva la chemise et déroula le linge, maculé de sang, qui enveloppait le poignet d'Arthur.
Une éraflure très respectable béait à l'extrémité inférieure de l'avant-bras. Il y avait du sang coagulé dans la plaie et tout à l'entour. La pansement n'avait pas été fait avec soin.
C'était laid, mais peu dangereux.
Cependant, Suzanne et sa mère, qui s'était aussi approchée, jetèrent les hauts cris.
—Ah! Seigneur... Mais c'est affreux!... gémit la tendre Suzanne, en joignant les mains avec une détresse sincère.
—Pauvre jeune homme! dit à son tour la mère Noël, comment vous êtes-vous abîmé de la sorte!
—Oh! le plus sottement du monde.... J'ai dégringolé du haut d'un sapin, et c'est en cherchant à me retenir qu'un coquin de noeud m'a arrangé le poignet de cette façon.
—Vous êtes trop imprudents aussi, mes chers enfants, et vous finirez par vous rompre le cou, avec vos tours d'agilité. Tout de même, puisque vous vous êtes blessé à notre service, nous allons vous soigner de notre mieux. De la vieille toile, Suzanne!
—Oh! madame, ce n'est pas la peine.... murmurait Arthur, tout confus.
—Voulez-vous vous taire, méchant entant! gronda maternellement la bonne dame.
Et tout en lavant délicatement à l'eau tiède la blessure mise à nu, elle continua:
—Voyez-vous mon jeune ami, on n'est pas femme de marin sans connaître un tantinet tous les métiers.... Et, tenez, moi qui vous parle je suis un peu médecin, un peu apothicaire et même assez bonne rebouteuse. Pas vrai, les enfants?
—Comme le soleil nous éclaire! dit gravement Thomas.
—Sans compter que maman possède un gros livre tout plein de recettes plus merveilleuses les unes que les autres... ajouta Louis avec une parfaite conviction.
—Voilà, qui est bon à savoir! fit remarquer Gaspard, jusque là, silencieux. S'il arrive malheur à quelqu'un de nous, madame trouvera à exercer son talent.
—Plaise à Dieu que l'occasion ne se présente jamais ou du moins que je n'aie que des bagatelles à guérir!.... murmura la veuve, en regardant avec tendresse ses deux fils et sa fille.
—Puis, un peu honteuse de ce regard compromettant, où il y avait bien une certaine dose d'égoïsme maternel,—que personne ne songea, à blâmer, d'ailleurs,—elle ajouta en terminant le pansement:
—Surtout, mes enfants, ne vous avisez pas de compter trop sur la mère Noël pour réparer les suites de vos imprudences. La vue du sang m'énerve, et je ne sais trop si je ne m'évanouirais pas, rien qu'à jeter un coup-d'oeil sur une blessure faite avec une hache ou une arme à feu.... Quant aux coups de couteaux, ah! Jésus! je n'en puis voir depuis....
—...Depuis le meurtre de notre père, n'est-ce pas, maman? acheva étourdiment le petit Louis.
—Vas-tu finir toi! gronda Thomas, en regardant son frère avec un froncement sévère de ses sourcils en broussailles. Tu sais bien, ajouta-t-il, que la mère n'aime pas qu'on rappelle ce souvenir-là!
—Au contraire! riposta avec énergie le garçon ainsi interpellé. Maman n'a pas oublié que papa a été tué méchamment et que son meurtrier est peut-être encore de ce monde, se moquant de la justice des hommes, en attendant celle de Dieu.
—La paix! mes enfants, commanda Mme Noël. Votre mère n'oublie rien; mais elle laisse faire la Providence, qui saura bien choisir son heure.
Puis, secouant la tête comme pour chasser une pensée importune, elle détourna brusquement le cours de la conversation, en disant, à son patient, avec une feinte sévérité:
—Maintenant, mon jeune ami, vous voilà condamné au repos pour plusieurs jours...
—Quoi, madame! vous voulez qu'à cause de cette égratignure, je reste là-bas, pendant que?...
—Votre bras ne pourra frapper coup avant une dizaine de jours, au moins.
—Dix jours, madame! fit Arthur d'un ton pitoyable.... Mais je vas périr d'ennui!... La fièvre va me prendre, c'est sûr.
—Mieux vaut la fièvre que la mort!.... murmura Gaspard, entre haut et bas.
—Mais je ne vous oblige pas à rester de l'autre côté de la baie, mon jeune ami!. Au contraire, je compte bien vous avoir tous les jours sous les yeux, ne serait-ce que pour vous empêcher de commettre quelque imprudence....
—A la bonne heure; fit gaiement Arthur. Ainsi, je....
—Vous viendrez si vous le désirez.... Mais il faudra vous contenter de regarder faire les autres ou de tenir compagnie à vos nouvelles voisines.
—Oh! alors la besogne serait bien trop agréable, madame.... Il me reste un bras valide, et je saurai bien l'utiliser à votre service.
—Convenu, voisin... approuva Thomas. Nous ne nous séparerons plus pendant la construction de ce château qui doit être l'ornement de cette baie, un peu solitaire avant nous.... Et, tenez, pour qu'on ne vous accuse pas de fainéantise, je vous nomme l'architecte de nos travaux. C'est vous qui ferez les plans, et c'est nous qui les exécuterons».
—Bravo! fit Suzanne gaiement. Pour une fois que ça t'arrive, Thomas, tu parles comme un sage.
—C'est vrai, appuya Mme Noël: Thomas a résolu la difficulté.
—Hein! toussa le grand garçon avec un sérieux comique, quand je veux m'en donner la peine, je ne suis pas plus bête qu'un autre, allez!
Chacun rit,—moins toutefois l'austère Gaspard, dont un grand pli coupait transversalement le front, devenu soucieux.
Et l'on se leva de table bruyamment.
Comme il se faisait tard et que le crépuscule envahissait la baie,—malgré la longueur du jour à cette époque de l'année,—les deux cousins prirent congé des dames et furent reconduits chez eux dans la même embarcation qui les avait emmenés, le matin.
On se dit: Au revoir! après être convenus ensemble que la chaloupe des Noël ferait de nouveau, le lendemain matin, la navette à travers la baie, pour venir prendre les charpentiers auxiliaires.
Et, pondant que le bruit cadencé des rames allait s'affaiblissant dans l'ombre du soir, les deux cousins, silencieux, préoccupés, regagnèrent le logis, sans échanger une seule parole.
VIII
COUP D'OEIL DES DEUX CÔTÉS DE LA BAIE
Si nous nous sommes un peu étendu sur les événements de cette première journée passée en commun par les jeunes membres des deux familles de Kécarpoui, c'est qu'elle sert de jalon pour indiquer la marche future de notre drame.
Il fallait bien mettre en relief cette jolie Suzanne, qui va jouer le rôle de pomme de discorde entre les frères ennemis de la région labradorienne.
Et cette veuve énergique, gardant toujours au fond de son coeur le souvenir de la scène terrible qui la priva de son unique soutien, ne fallait-il pas aussi la montrer ce qu'elle était: bonne chrétienne, mais aussi femme à ne pas reculer devant la tache vengeresse de punir, le cas échéant, le meurtrier de son mari.
Hâtons-nous d'ajouter cependant qu'elle était à cent lieues de se croire dans le voisinage do Jean Lehoulier, encore moins de se douter qu'elle venait d'héberger le fils et le neveu de son plus mortel ennemi.
Quant à Suzanne et aux garçons, ils étaient tout bonnement enchantés de leurs nouvelles connaissances et ne tarissaient pas d'éloges sur leur compte:—concert de louanges auquel, du reste, la maman mêlait volontiers sa note grave.
—Ce sont de braves garçons, disait-elle, après le retour de ses fils.
—Et qui ne boudent pas à l'ouvrage! ajoutait Louis.
—Ni à table non plus!.... renchérissait Thomas, fort porté sur sa bouche, comme on s'en souvient.
—C'est un titre de plus à ton amitié, intervint malicieusement Suzanne.
—Oui-da! mademoiselle, lui repartit avec un grand sérieux Thomas. Tu crois peut-être m'avoir embroché avec tu pointe?.... Eh bien, ma soeur, apprends qu'un bon caractère et un bon estomac, ça voyage toujours ensemble, et mets-moi cette grande vérité dans ton cahier de notes, ma petite Suzette.
—Tu prêches pour ta paroisse, mon grand frère. Ainsi donc, suivant-toi, les meilleurs garçons de notre petite colonie seraient?
—Thomas Noël et Gaspard Labarou.
—Parce que?...
—Parce que ces deux respectables citoyens sont les plus beaux mangeurs.
—Tout doux! tout doux! monsieur mon frère, intervint Louis au milieu des éclats de rire: il me semble que vous avez une morale un peu égoïste...—Qu'en pensez-vous, maman?
—Il y a du vrai et du faux dans ce que dit Thomas. J'ai connu des coquins qui avaient un bien bel appétit....
—Bon, Thomas, prends note de cela....
—Et de fort bonnes gens qui avaient toujours faim, acheva la veuve.
—Exemple: Thomas Noël! glissa Thomas, avec une emphase comique.
—Oh! le sournois! fit Suzanne.... Si tu n'as que ta voracité pour te faire pousser des ailes d'ange, tes grands bras resteront longtemps déplumé».
—Bravo, Suzanne! cria Louis, buttant des mains. Voilà qui s'appelle couler proprement un homme. Attrape, espèce de baliveau.
Ceci s'adressait à Thomas, lequel répondit philosophiquement:
—Dame! si vous vous mettez deux contre moi, je n'ai plus rien à dire. Si, pourtant, un mot: pourquoi, Suzanne, m'appelles-tu sournois? Est-ce parce que, de nos deux nouveaux amis, je m'accommode mieux du moins bavard, ou, si tu veux, de celui qui ne rit jamais?
—C'est un peu pour cela, mon grand frère.... Au reste, c'est pur badinage, tu sais....
—Non, non! a'écria Louis. Pas de concession, Suzanne! Thomas est un pince-sans-rire qui ne tire pas à conséquence. Mais son copain Gaspard vous a une binette d'oiseau de proie qui ne me dit rien qui vaille. N'est-ce pas, maman?
—Le fait est qu'il est bien grave pour un jeune homme!
—C'est la timidité, peut-être.... hasarda Suzanne.
—Lui timide?.... Allons donc ma soeur, tu n'y penses pas! Le gaillard ne navigue pas dans ces eaux-là. C'est un sournois, te dis-je. Vous verrez.—Un bon luron, par exemple, c'est mon nouvel ami à moi.... Qu'on me parle d'Arthur Labarou! C'est celui-là qui vous regarde bien en face, avec ses grands yeux bleus, et qui rit de l'abondance du coeur.—Pas vrai, maman?
Le petit Louis éprouvait toujours le besoin d'avoir l'approbation de sa mère.
Néanmoins, pour cette fois, ce fut Suzanne qui répondit avec beaucoup de vivacité:
—Oui, oui, frère.... Et, avec cela, si bon, si complaisant, si aimable!
—Tiens, tiens, fillette!... fit madame Noël, tu as déjà trouvé le moyen de remarquer chez lui toutes ces qualités-là?
La jeune fille rougit et murmura, un peu confuse:
—Dame, mère, vous avez dû vous-même....
—Si, si, ma fille. Jusqu'à plus ample informé, je le tiena pour un excellent garçon.
—Et un bon camarade! renchérit Louis.
—Comme son cousin.... pas moins, mais pas plus rectifia l'entêté Thomas.
La conversation en resta là sur ce sujet, et, après d'autres propos sans intérêt pour le lecteur, la famille Noël s'alla coucher.
*****
Pendant ce temps, chez les Labarou, une scène analogue sa passait.
Le père, distrait et songeur, fumait sa pipe près d'une croisée ouverte.
La mère et la fille, toujours occupées, tricotaient et cousaient autour d'une grande table de bois blanc, dressée au milieu de la pièce servant à toutes fins: cuisine, salle à manger et salon de réception.
En face d'elles, Arthur, la main droite enveloppée et le coude appuyé sur la table, avait fort à faire pour répondre aux questions multiples des deux femmes.
Quant à Gaspard, dissimulé dans l'ombre projetée par l'abat-jour de la lampe, il fumait, silencieusement, répondant seulement par monosyllabes quand on lui adressait la parole.
Inutile de se demander de quoi l'on parlait et qui tenait le dé de la conversation!
C'étaient les femmes, naturellement, mais surtout la plus intéressée des deux: Euphémie, ou plutôt Mimie,—car on ne l'appelait pas autrement dans la famille.
Cette jeune fille, quand on ne lui voyait que la tête, était vraiment délicieuse.... Elle avait le teint clair des femmes normandes et la chevelure crêpée d'une bohémienne. Avec cela,—autre contraste,—de beaux grands yeux d'un bleu très tendre et la bouche meublée de dents fort blanches, quoique un peu espacées.
Mais l'ensemble de la figure respirait plutôt l'énergie que la grâce.
La grâce; lumière ou vernis, qui est à la figure humaine ce qu'une bonne exposition est au tableau,—voilà ce qui réellement lui manquait.
Enfin,—pour achever de brosser cette esquisse en deux tours de main,—bien qu'elle fût, en réalité, une jolie fille, Euphémie Labarou manquait complètement de séduction féminine, d'attirance, comme disent les bonnes gens.
D'ailleurs, la suite de ce récit vous montrera qu'elle était fort tyrannique en amour.
Le cousin Gaspard, sur qui elle avait jeté son dévolu, en savait quelque chose, probablement plus qu'il n'en eût voulu dire.
Mais, outre ce défaut moral,—si toutefois c'en est bien un,—Euphémie Labarou avait une imperfection physique très apparente, du moins quand elle se tenait debout: elle n'avait pas de jambes.... ou si peu!
Ce buste parfait, de longueur normale jusqu'aux hanches, était supporté par des jambes si courtes, qu'en dépit de ses robes longues, la pauvre «Mimie», lorsqu'elle marchait, avait l'allure disgracieuse et pesante d'une oie grasse.
Aussi ne sortait-elle guère et, comme toutes les personnes sédentaires, aimait-elle fort à caqueter!
D'où il suit qu'elle était à la fois joliment bavarde et passablement hargneuse dans ses appréciations.
Pour le quart-d'heure elle s'employait à «déshabiller» de la belle façon sa voisine de l'autre côté de la baie, Suzanne Noël,—qu'elle n'avait pas même entrevue, du reste.
Et elle paraissait avoir ses raisons pour en agir ainsi, car, à chaque trait lancé contre la nouvelle venue, elle dirigeait du côté de Gaspard un regard en coulisse, chargé de.... pronostics peu équivoques.
Celui-ci, d'ailleurs, faisait mine de ne pas remarquer ce manège, se contentant de fumer comme un pacha.
—Nous étions si bien, seuls! dit la jeune fille, en conclusion.... Pourquoi ces étrangères viennent-elles, comme cela, se fourrer dans nos jambes?
—Elles ne t'ont guère encombrée jusqu'à cette heure!.... murmura Gaspard, en poussant des lèvres une grosse bouffée de fumée.
—Je le crois bien! répliqua Mimie, avec un petit ricanement sec. D'ailleurs, elles ne font que d'arriver, et vous avez passé tout votre temps avec elle, les deux garçons.
—Il fallait bien leur aider, comme le voulait mon oncle.
—Elles ont leurs hommes: qu'elles nous laissent les nôtres!
—Prends patience, ma fille, intervint la mère. Sitôt qu'ils auront mis leurs voisines à couvert, les enfants reprendront leur train de vie ordinaire. En attendant, contentons-nous de ton père et de Wapwi.
—Père?.... Il n'est guère réjouissant, surtout depuis quelques jours. On dirait vraiment que cette invasion le contrarie encore plus que moi.
Jean Labarou, jusque là silencieux, releva la tête en entendant sa fille parler ainsi.
—Tu ne te trompes qu'à demi, mon enfant, répliqua-t-il gravement. Je suis heureux que les garçons puissent rendre service à nos voisins, mais mon opinion sur leur compte n'a pas changé: leur présence ici nous causera peut-être des ennuis sérieux.
—C'est bien possible, tout de même... murmura la jeune fille qui eut un rapide coup-d'oeil du côté de son voisin.
—Puis, reprenant avec vivacité:
—Quant à Wapwi, dit-elle eu riant aux éclats, parlons-en. Ce petit oiseau-là,—car c'est un vrai oiseau, bien gentil tout de même,—passe la plus grande partie de son temps sur la baie ou dans les bois, à pêcher du poisson ou colleter des lièvres.
—C'est sa manière à lui de se rendre utile, expliqua Arthur. Manques-tu de gibier ou de matelotes, depuis que nous l'avons enlevé à sa micmaque de belle-mère?
—Oh! pour ça, non. Aussi n'est-ce pas pour lui faire des reproches, le cher petit, que je me plains de ses absences continuelles. Mais s'il nous tenait un peu plus compagnie, en votre absence, les journées seraient moins longues.
—Et! bon Dieu, petite soeur, cours les bois avec mon protégé,—je lui en donne la permission; ça te distraira.
—C'est une idée, cela, Arthur! et, à moins que père et mère n'y mettent empêchement, je pourrais bien en profiter l'un de ces quatre matins....
Et, comme les «bonnes gens» ne soulevèrent aucune objection, Mimie eut bientôt fait d'organiser dans sa tête une belle et bonne reconnaissance en «pays ennemi,» c'est-à-dire du côté opposé de la baie.
IX
WAPWI SUR LE SENTIER DE.... L'AMOUR
Deux mois se sont écoulés depuis l'installation de la famille Noël sur la rive orientale de la baie.
La maison construite par les jeunes gens de la petite colonie, bien que ne présentant certes pas l'apparence d'une de ces coûteuses bonbonnières que l'on admire aux places d'eaux en vogue, offre cependant un assez joli coup d'oeil. Avec ses chevrons dépassant de plusieurs pieds l'alignement du carré, elle vous a un certain air de coquetterie agreste dont ne s'enorgueillissent pas médiocrement les ouvriers improvisés qui l'ont bâtie.
Si nous ajoutons que de ce larmier très large partent d'élégantes colonnes de fines épinettes bien écorcées, mais pas autrement travaillées, qui vont s'appuyer sur le trottoir entourant la maison, nous aurons une idée de ce que peuvent faire quatre hommes de bonne volonté, lorsque la nécessité et l'isolement leur tiennent lieu d'expérience.
Aussi n'étonnerons-nous personne en disant que les jeunesses de la colonie Kécarpouienne ont l'intime conviction d'avoir édifié un palais.
Tout est relatif en ce monde.
Aussi l'ont-ils baptisé le Chalet, sans épithète—comme s'il ne pouvait en exister d'autre dans le monde entier.
Les travaux sont donc finis....
Finie aussi, hélas!—ou, du moins, bien entravée,—cette promiscuité de toutes les heures du jour, ces coups-d'oeil échangés furtivement, ces chaudes poignées du mains données et reçues, ces rencontres fortuites... qui sont le menu du festin des amoureux!...
Ainsi le pense du moins, en son âme attristée, notre jeune ami Arthur Labarou, au moment où nous le retrouvons.
Il est en compagnie de son protégé,—ou plutôt de son fils adoptif,—le petit sauvage Wapwi.
Wapwi a aujourd'hui près de quinze ans.
Il est souple, élancé, grand pour son âge, et surtout très intelligent.
Quant à son dévouement pour petit père,—comme il appelle Arthur,—c'est du fétichisme tout pur.
Nous sommes dans la première quinzaine du mois d'août.
C'est le matin.
Il est à peine six heures.
Arthur et Wapwi sont assis sur un quartier de roc dominant la rive droite, très escarpée à cet endroit, de la rivière Kécarpoui.
En face d'eux, une grande épinette, à peine ébranchée sur un de ses côtés et jetée en travers du torrent, sert de pont pour communiquer entre les deux bords.
Vers la droite, à une couple d'arpents de distance, une buée de vapeurs blanches monte de l'abîme où se précipite la rivière, dans sa dernière chute, avant de mêler ses eaux à celles de la baie.
Le soleil du matin irise cette vapeur et lui prête tour à tour les nuances diverses de l'arc-en-ciel.
—Ecoute, petit, et surtout comprends-moi bien.... dit Arthur à, son compagnon, penché vers lui.
Wapwi ne répond rien; mais il s'approche davantage, et ses yeux noirs, intelligents, se fixent sur son «père» adoptif.
Celui-ci reprend, en baissant encore la voix:
—Tu vas traverser la rivière sur la passerelle et te diriger sous bois vers le Chalet. Si tu ne rencontres pas Suzanne en chemin et que les jeunes Noël ne soient pas dans les environs, approche-toi de la maison et fais en sorte que la jeune fille te voie. Comprends-tu?
Au lieu de répondre, Wapwi s'éloigne vivement, courbé en deux, fait mine de se couler au milieu du feuillage, se dissimule derrière chaque obstacle; rocher ou arbuste, et se livre à une pantomime des plus réjouissantes, s'adressant à un être imaginaire.
Puis, il revient sans, bruit, riant silencieusement.
Arthur aussi rit de bon coeur, tout en évitant d'éclater...
—Très bien, mon fils! dit-il. Mais ce n'est pas tout....
Wapwi redevient soudain sérieux comme un manitou.
—Quand tu seras parvenu à t'approcher d'elle, tu lui diras: «Petite mère Suzanne, petit père Arthur vous attend. C'est, pressé. Rejoignez-le sur le bord de la rivière, en face de la passerelle. Il sera là sur le plateau que vous connaissez, tout en haut, au milieu des rocher». Tu vois cela d'ici, tout droit.
Et le jeune Labarou montre de la main, sur l'autre rive, un escarpement assez élevé, couronné par un plateau où verdissent des masses de sapins touffus.
Wapwi fait signe qu'il a compris et n'ajoute qu'un mot:
—C'est tout?
—Oui... N'oublie pas ce qu'elle te répondra.
—Petit père sera content.
Et l'enfant, léger comme un papillon, s'élance sur la passerelle tremblante, sans éprouver l'ombre d'un vertige à l'aspect du torrent qui bondit à vingt pieds au-dessous.
Arthur demeure un instant songeur; puis, s'emparant de son fusil, compagnon inséparable de ses courses matinales dans la forêt, il traverse à son tour la passerelle et se dirige vers le rendez-vous assigné.
A peine a-t-il disparu, qu'une tête émerge d'un fouillis de broussailles masquant une anfractuosité de la rive à pic, à quelques pieds de l'endroit où s'est tenue la conversion rapportée plus haut.
Cette tête, livide et haineuse, est suivie d'un corps musculeux et, trapu,—le tout appartenant à Gaspard Labarou.
—Ah! c'est comme ça!.... murmure-t-il avec un ricanement amer On verra bien si la fille de la victime va faire des mamours au fils de l'assassin.... Malheur à eux si!...
Le reste de la phrase est ponctué par un geste sinistre.
Et Gaspard s'élance dans la direction du nord, ne s'écartant pas toutefois de la rivière, qu'il a sans doute l'intention de franchir à gué dans quelque endroit connu de lui seul.
En effet, une dizaine d'arpents plus haut, il rencontre une mince épinette penchée au-dessus d'un endroit où la Kécarpoui, profonde et rétrécie, coule avec la rapidité d'un torrent.
Agile et fort, le sombre personnage, mettant son fusil en bandoulière, grimpe comme un chat jusqu'aux deux-tiers de sa hauteur.
L'arbre, mince et flexible, se courbe, se penche....
Gaspard, suspendu par les mains, lâche prise....
Il est sur l'autre rive.
Alors, il redescend vers la passerelle, mais cette fois en s'écartant légèrement de la rivière.
Arrivé au pied du cap, couronné d'un plateau boisé, où doivent se rencontrer les amoureux, Gaspard s'arrête.
Il est en nage.
Ses tempes battent la chamade. Le vertige le menace.
Il paraît chercher à reconquérir son calme et fait mine même de cacher là son fusil....
Ses mains à plat pressent son front brûlant....
Mais bientôt un éclair de rage froide passe dans ses yeux durs et, remettant son fusil en bandoulière, il commence l'ascension du cap!
C'est comme un sauvage, avec des précautions infinies, qu'il met on pied devant l'autre.
Pas une pierre ne roule.
Pas une motte de terre ne s'égrène.
Parvenu au niveau du plateau supérieur, Gaspard risque un coup-d'oeil à travers les rameaux épais.
Arthur est là, écartant le feuillage et interrogeant le versant adouci de son observatoire qui regarde la mer.
Se trouvant posté à, sa convenance là où il est, Gaspard ne bouge plus et attend.
Une demi-heure se passe.
Puis une heure.
Le soleil monte. L'ombre décroît.
Mais rien ne bouge, rien ne bruit, si ce n'est la rumeur éternelle des chutes et le vol rapide des oiseaux.
Soudain, à deux pas d'Arthur, le feuillage s'entr'ouvre et Wapwi paraît.
—Petit diable! fait le guetteur en sursautant, je ne t'ai pas entendu venir.... Eh bien, l'as-tu vue?
—Elle vient!.... répondit l'enfant. Wapwi a couru fort, fort... pour avertir petit père, qui sera content.
Oui, oui, bien content.... Merci! Maintenant, laisse-nous, petit. Retraverse la passerelle et va m'attendre de l'autre côté de la rivière. Si tu vois quelque chose de suspect, imite le chant du merle tu sais!
—Wapwi veillera et sifflera..
Et, dévalant avec une adresse de singe par la pente qu'il venait de gravir, le jeune Abénaki disparut en un clin-d'oeil.
Eût-il pris la direction opposé qu'il se fût heurté à Gaspard!
Mais le dieu des amoureux regardait ailleurs, probablement.
L'espion, remis de cette alerte, se dit k lui-même:
—Décidément, le diable est pour moi. Tenons bon!