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Un été dans le Sahara

Chapter 4: II EL-AGHOUAT
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About This Book

The narrator records a summer journey across desert landscapes, combining vivid descriptive sketches of light, color, and terrain with detailed accounts of caravan travel and daily camp life. Attentive portraits of local people and customs appear alongside notices of flora, fauna, and material objects encountered on the route. Reflective passages examine the limits of representation, weighing visual perception against literary description, and offer meditations on solitude, memory, and the effects of travel. The work alternates episodic vignettes, travel notes, and contemplative digressions that together evoke the atmosphere and rhythms of life on the road.

Iah'-iah voyage en compagnie de deux amis, comme lui de bonne famille, et mis avec recherche, mais qui sont loin de le valoir. Le plus jeune, quoique Saharien, a l'allure espiègle des enfants de Paris. Il se nomme Makhelouf, comme le marabout qui a baptisé l'endroit où nous coucherons ce soir; et, pardonne à ces plaisanteries de bivouac, nous ne l'appelons que saint Maclou, ou communément M. Maclou. Il conduit, à son grand dépit, un de nos mulets de cantine, et, malgré l'infériorité de sa bête, ce qu'il obtient d'elle est incroyable; il l'estropierait plutôt que de rester dans le convoi. Il dit qu'il est de naissance à monter mieux qu'un mulet, et réclame le droit de marcher en ligne avec les cavaliers; on lui a promis qu'il aurait un cheval pour faire son entrée à El-Aghouat.

Aux yeux des Arabes, un bon cheval fait la supériorité d'un homme. A défaut d'autre signe, il n'est rien qui vous procure autant d'estime; car leur respect ne s'attache qu'à ce qui est chez eux la marque convenue du rang, de la fortune ou du commandement; et venir après les autres, c'est faire présumer qu'on suit un maître. Ils font peu de cas de nos valets, et cependant ils consentent à se mettre à nos gages. Au reste, ils se vengent de leur propre servitude par le mépris qu'ils ont de la domesticité dans autrui. Leur plaisir, quand ils sont en service, est de se faire servir eux-mêmes par un plus pauvre; ils n'y mettent ni oppression, ni dureté, mais c'est une sorte de sujétion mutuelle qui relève la dignité de chacun dans ce peuple d'esclaves, et leur fait tour à tour connaître les douceurs de l'autorité. Tel est le trait le plus apparent de ces caractères composés de ruse et de vanité. Leur docilité n'est que feinte; il faut se défier de leur bonhomie, et surtout utiliser pour notre propre influence ces petits moyens de se faire valoir. Quant à moi, je sais bien que je me déconsidère en négligeant de les employer.

Je voudrais que tu visses notre fastueux Ali, son frère Brahim et le Sidi-Embareck, trois de nos valets, toujours en conflits de service et en perpétuelle émulation d'importance.

Sidi-Embareck balance entre ses deux épaules, et sans jamais s'en servir, un énorme chapeau recouvert d'une toison noire d'autruche mâle. Ali trouve préférable de porter immuablement le sien sur sa tête. Déjà d'une taille peu ordinaire, il aime à se grandir encore par cette coiffure colossale, qui lui donne environ huit pieds de haut, et fait qu'entre ses jambes le plus grand cheval devient un criquet. Sidi-Embareck a son équipage de guerre au complet: fusil, pistolets, yatagan passé sous la sangle, longue djebira en tissu de laine, à franges ornées de nœuds. Ali voyage vêtu à la légère, comme si quelqu'un portait pour lui tout son attirail, avec une simple veste amarante, chamarrée d'or, et fort belle encore, quoique fanée, un haïk un peu troué, mais très fin, les pieds nus dans des souliers arabes de cuir verni. Sa djebira, la plus vaste et la plus ornée de toutes, traîne à terre. J'ai cru lui voir un diamant au petit doigt. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'ils se ressemblent, quoi qu'ils fassent pour se rendre si différents. Ils ont tous deux le nez retroussé, le menton sans barbe, les dents blanches, mais trop grandes, et de gros yeux insolents. De plus, on les dit aussi paresseux l'un que l'autre, également vantards, gourmands, peu délicats, avec un même penchant pour le vin. Et c'est une égale illusion que de compter sur Sidi-Embareck ou sur Ali pour un service, pour une aide ou pour un secours utile. Le cheval d'Ali se trouvant malade depuis hier, il s'est agi de le remplacer; mais c'était à qui ne céderait pas le sien, et, en bonne conscience, on ne pouvait y forcer personne. J'ai donc eu pendant quelques lieues le spectacle lamentable d'Ali relégué parmi les bagages et se traînant sur le plus chétif et le moins envié de nos mulets. Sidi-Embareck profita de ce moment pour exciter sa jument noire et faire à lui seul autant d'effet que tout le monde. Heureusement pour Ali qu'il y avait là son frère Brahim. Brahim, personnage modeste, corps amaigri, figure souffreteuse, a des airs cauteleux, vicieux et sournois. Brahim était à cheval, Ali lui persuada de faire un échange; et depuis ce matin Ali mène au galop un maigre animal qui semblait mort entre les mains de Brahim, et Brahim attend sur son mulet l'occasion bien douteuse de le céder à son tour contre un cheval.

Je m'amuse à des portraits. Ai-je tort? Je ne les choisis pas, je les copie, et je m'étonne moi-même de les trouver si loin de l'idéal qu'on rêve, et si divers; d'abord, on n'aperçoit que la variété des costumes; elle séduit et fait oublier l'homme; puis, on s'arrête aux traits caractéristiques de la race, et, pour empêcher de la confondre avec une autre, on donne à tous les individus la même parenté de tournure, d'élégance et de beauté banales. Ce n'est que plus tard que l'homme enfin apparaît sous les traits de l'Arabe et montre qu'il a, comme nous, ses passions, ses difformités, ses ridicules. Me trompé-je donc en introduisant la vie commune sous ces traits demeurés vagues et jusqu'à présent mal définis? N'est-il pas temps de sortir du bas-relief, d'envisager ces gens-là de face, et de reconstruire surtout des figures pensantes? Et cependant, outre le laid, qui est toujours à éviter, n'y a-t-il pas à craindre le petit? Ce n'est pas moi qui réussirai dans ce que j'essaye; mais je ne puis laisser à la réalité qui pose devant moi la splendeur inanimée des statues.

Sidi-Makhelouf, 2 juin 1853.

Même temps qu'hier; même vent, si c'est possible, encore plus déchaîné. Il était temps d'arriver; hommes et bêtes, nous étions à bout de nos forces. On a déchargé les bagages comme on a pu, jetant tout, arrachant les sangles, car les chameaux étaient exaspérés et ne voulaient plus rien entendre.

Le caravansérail est bâti sur un plateau de roches et de sable, au bord du ravin où sont les sources. Il y a cinq palmiers espacés dans la longueur du ravin; leur tête apparaît de loin par-dessus la ligne de la plaine. Trois ont poussé de la même souche; ils sont échevelés, à moitié morts, tout jaunes. Le vent, qui fait un bruit d'enfer dans leurs bouquets de palmes, les rebrousse entièrement comme un parapluie retourné. Ils sont horribles et se détachent en lueurs livides sur le fond du ciel tout à fait noir. A gauche du caravansérail, au delà, près des trois palmiers, se trouve le marabout. Il est blanc, carré, avec une corne à chaque angle, et, au lieu d'être couvert en kouba, il se termine en pain de sucre. Au pied, on aperçoit une multitude de tombes serrées, accumulées, empiétant les unes sur les autres; la foule des morts s'y presse; c'est à qui dormira le plus près du saint. On vient s'y faire enterrer des environs, de fort loin, le lieu lui-même étant un désert; et je pense avec effroi que mes os pourraient être là. A l'opposé du marabout, il n'y a que des pierres, des pierres au fond du ravin; l'autre côté se relève encore par des pierres blanches, et l'horizon se termine par un mur dentelé de rochers, interrompu vers le milieu. A droite, la montagne entrevue d'Ham'ra prend des formes colossales, et d'ici représente un énorme bloc d'acier sali. Je n'ai fait qu'entrevoir tout cela à l'arrivée, le vent et le sable m'empêchant, à la lettre, d'ouvrir les yeux.

On a tout entassé, bagages et harnais, devant la porte du caravansérail. On y a laissé quelques Arabes seulement pour gardiens; les autres sont descendus au ravin, où probablement on n'essayera pas de dresser les tentes. Quant à nous, nous avons pris pour cette nuit nos logements dans le fondouk.

Y sommes-nous plus abrités qu'en plein air? Ce serait à essayer, si je l'osais. Le caravansérail est formé d'une cour immense entre quatre murs. Sur deux faces, une galerie couverte pour les chevaux; aux quatre angles, une chambre pour les voyageurs. Je n'ai pas choisi la mienne et ne suis pas tombé sur la moins exposée au vent. Ces chambres n'ont qu'une porte, sans fenêtres, et pas de fermeture à la porte. Le vent qui s'y engouffre y pousse incessamment des flots de poussière. J'ai essayé vainement d'y clouer une couverture; dans tous les cas, la précaution serait inutile, et je me résigne à voir le sable s'amasser sur mes cantines, sur mes cartons, et se répandre sur toute ma personne, comme si j'étais menacé d'être enseveli vivant.

Sidi-Makhelouf est, me dit-on, rempli de scorpions, et surtout de ces vipères redoutables que les Arabes appellent lefaa. On m'a recommandé de ne m'asseoir qu'avec prudence et de visiter ma chambre avant de m'y endormir.

Ali vient d'arriver, portant sur son dos une selle et un harnais de cheval. Il a tué la jument de Brahim et l'a laissée morte à une demi-lieue d'ici; on l'accuse de l'avoir fait crever de fatigue ou de l'avoir assommée de coups. Il s'en défend, et raconte qu'il allait au plus petit pas, la ménageant à cause du vent, quand la bête a manqué sous lui, et s'est laissée tomber de côté. Il a voulu la relever, puis la dessangler, elle ne bougeait plus; elle avait les yeux ouverts, mais la langue pendante, et le sang lui coulait de la bouche. Il ne l'a quittée qu'une heure après, quand elle était froide. Son opinion, c'est que le cheli (sirocco) l'a étouffée. Son cheval est hors d'état de le porter. Comment fera-t-il demain? A moins qu'il ne dérange encore Brahim, et que Brahim n'aille à pied.

A la halte, 3 juin 1853, neuf heures.

Nous approchons. Dans cinq heures nous verrons El-Aghouat. Il me paraît étrange qu'à huit lieues d'ici se trouve une grande ville, sans voisinage avec aucune autre, perdue dans ce désert comme un îlot; un centre où l'on vit pourtant, aussi simplement qu'ailleurs, sans se douter de l'effet qu'on produit à distance, ni de la curiosité qu'on inspire. Nos villes de France se tiennent toutes; elles se donnent presque la main par leurs faubourgs; elles correspondent par leurs villages; on va de l'une à l'autre par des routes ouvertes, par des campagnes peuplées; il n'y a point de surprise à les découvrir. Ici, on se croirait en mer; voilà soixante-quinze lieues que nous faisons sans route tracée et sans rencontrer un point habité.

Nous sommes arrêtés sur un terrain plat, parmi des alfas desséchés et des broussailles épineuses. Nous descendons de cheval, transis de froid et les mains engourdies; le vent a sauté cette nuit du sud au nord; ce n'est plus du sirocco, c'est du mistral. Malgré la force du soleil déjà haut, on souffre comme par une matinée de mars. Les premiers arrivés ont mis le feu aux broussailles; le vent l'a propagé sur une étendue de plus de cent mètres. L'incendie s'éteindra de lui-même faute d'aliments, ou quand le vent ne soufflera plus.

Nous avons à gauche un mur fuyant de collines rougeâtres; à droite, un mur parallèle, plus élevé, régulièrement dentelé. Il n'y a pas trace de végétation ni d'un côté, ni de l'autre. La vallée qui s'engage entre les deux murailles peut avoir une lieue de large; elle est accidentée, coupée de brusques ravines, quoique unie en apparence, d'abord clairsemée de broussailles, elle ne tarde pas à se dépouiller, et peu à peu quitte sa couleur verdâtre, pour revêtir la couleur rose et dorée des montagnes.

El-Aghouat, 3 juin au soir.

Regarde bien cette fois d'où j'écris ces notes. Commence, si tu le veux, par te réjouir de me savoir au terme; mais fais comme moi, reprends la route de Sidi-Makhelouf où nous l'avons quittée ce matin, et laisse-toi conduire à petits pas jusqu'à l'entrée du désert. C'est une émotion qui perdrait à n'être pas attendue. Il manquerait quelque chose à mon arrivée dans ce pays surprenant, si je supprimais la lenteur et la fatigue extrême des dernières lieues.

J'ignore le nom de la montagne que j'avais à ma gauche; celle de droite s'appelle le Djebel-Milah. Elle s'enfonce directement dans l'ouest, sans inflexion, et d'autant plus morne qu'à l'heure où je l'ai vue sous le soleil déjà haut, ses flancs entièrement nus n'avaient pas une ombre. Elle se découpe régulièrement en larges dents de scie. Chaque saillie se compose d'une superposition de couches obliques, et présente au sommet un bloc indépendant du reste, mais également posé de côté. Cette architecture bizarre se répète d'un bout à l'autre avec la plus exacte symétrie. Il est remarquable, d'ailleurs, que toutes les montagnes et tous les rochers que j'ai rencontrés depuis ce matin sont construits de cette façon, comme si le même soulèvement en eût renversé les assises et les eût toutes inclinées dans le même sens.

Jamais montagne ne m'avait paru si longue; il y avait trois heures que je marchais devant elle sans avoir l'air d'avancer; et, bien que son extrémité ne me semblât pas éloignée, je n'avais pas encore atteint le quart de son étendue. Le vent, presque tombé, laissait au soleil toute sa force; le terrain se desséchait; l'air, de froid qu'il avait été le matin, commençait à devenir brûlant. Devant moi, la vallée se prolongeait indéfiniment et se terminait sur le ciel sans qu'il y eût place pour une ville; je savais en outre qu'El-Aghouat était bâti sur des rochers, et d'ailleurs la vallée courant dans l'ouest, c'était à ma gauche et non devant moi que je devais l'apercevoir. Tous les cavaliers avaient pris le devant, et depuis plus d'une heure je les avais perdus de vue dans la brume ardente de l'horizon, et j'avais cessé d'entendre les coups de fusil qui m'annonçaient les joyeuses mousqueteries de l'arrivée. J'avais pour tout compagnon mon domestique, harassé de chaleur, et qui ne s'occupait même plus de savoir de quel côté nous devions avancer.

Pourtant, je rejoignis un petit convoi de chameaux chargés de grains. Le convoi prit à gauche et se mit à monter parmi des mamelons de sable jaune. J'abandonnai donc la vallée pour le suivre. Je sentais qu'El-Aghouat était là, et qu'il ne me restait que quelques pas à faire pour le découvrir. Je n'avais plus autour de moi que du sable; il y avait des pas nombreux et des traces toutes récentes imprimées à l'endroit où nous marchions. Le ciel était d'un bleu de cobalt pur; l'éclat de ce paysage stérile et enflammé le rendait encore plus extraordinaire. Enfin, le terrain s'abaissa, et devant moi, mais fort loin encore, je vis apparaître, au-dessus d'une plaine frappée de lumière, d'abord un monticule isolé de rochers blancs, avec une multitude de points obscurs, figurant en noir violet les contours supérieurs d'une ville armée de tours; au bas s'alignait un fourré d'un vert froid, compact, légèrement hérissé comme la surface barbue d'un champ d'épis. Une barre violette, et qui me parut sombre, se montrait à gauche, presque au niveau de la ville, reparaissait à droite, toujours aussi roide, et fermaît l'horizon. Cette barre tranchait crûment sur un fond de ciel couleur d'argent mat, et ressemblait, moins le ton, à une mer sans limites. Dans l'intervalle qui me séparait encore de la ville, il y avait une étendue sablonneuse, et quelque chose d'un gris plus bleuâtre, comme le lit abandonné d'une rivière aussi large que deux fois la Seine. On y voyait, par places, aux deux bords, des taches vertes ayant l'air de joncs. Tout à fait sur le devant, un homme de notre escorte, à cheval, penché sur sa selle, attendait au repos le convoi laissé fort loin en arrière; le cheval avait la tête basse et ne remuait pas.

Voilà trait pour trait et nettement ce que je vis. Plus tard, cela me fera rêver, et peut-être mon souvenir adoucira-t-il les couleurs trop crues de ce tableau. Aujourd'hui je reproduis, sans rien y changer, ce qui s'est imprimé de soi-même et comme un portrait dans mon esprit. Je n'éprouvai aucun éblouissement; j'eus le temps de m'affermir un peu l'âme afin d'embrasser tout ce tableau d'un coup d'œil sûr, qui demeurât fidèle, et de m'en emparer pour toujours. Lentement, j'envisageai cette ville noirâtre, cet horizon plat, cette solitude embrasée, ce cavalier blanc sur un cheval blanc, ce ciel sans nuages; puis mon œil, pourtant fatigué de lumière, tomba sur la petite ombre brune marquée entre les pieds du cheval et s'y arrêta. Je me souviens d'avoir, il y a quatre ans, pour la première fois, aperçu le désert, le soir, et sous un éclat devenu doux. Cette fois, j'arrivais, comme je l'avais souhaité, à l'heure sans ombre; il était un peu plus de midi.

Nous sortîmes des dunes pour entrer dans ce qui ressemblait au lit d'une rivière, obliquant, à tout hasard, dans le sens de la ville et nous dirigeant sur l'angle nord-est des jardins. Nous avancions avec peine dans une terre sablonneuse, écrasés sous un ciel de plomb. A mesure que nous approchions, l'oasis se développait sur la droite, les aigrettes vertes des palmiers devenaient plus distinctes, et nous découvrions un second monticule, comme le premier, couvert de maisons noires;—on n'y voyait pas de tours;—entre les deux, un monument blanc; plus à droite, un troisième amas de rochers roses surmontés d'un marabout; plus à droite encore, une sorte de pyramide escarpée, plus élevée et plus rose que tout le reste; dans les intervalles, continuait d'apparaître la ligne violette du désert. Telle est la vue complète d'El-Aghouat du côté du nord; la première était plutôt une vision; celle-ci, plus étendue et dont je crois ne rien omettre, je te la donne pour une vue. Le point d'où je l'ai prise s'appelle Rass-el-Aïoun (tête des sources). C'est l'endroit où prend sa source l'Oued-Lekier, seul ruisseau qui arrose El-Aghouat.

A petite distance des jardins, nous vîmes venir à nous un cavalier en habit français, chaussé de bottes à l'écuyère. Me voyant en retard et me jugeant embarrassé de la route à suivre, il arrivait au galop pour me souhaiter la bienvenue et m'introduire dans la ville.

Ce fut donc avec M. C..., officier au bataillon turc, mon guide obligeant, que j'achevai de tourner les jardins. La première chose dont nous parlâmes fut le siège. Je venais de reconnaître en passant les traces d'un grand bivouac; on pouvait parfaitement distinguer la place des tentes et l'endroit noirci par les cuisines; il y avait là d'énormes amas de cendre et des restes de bûches à moitié brûlées; de longues lignes piétinées, portant des trous de piquets, des souillures et des débris de litières indiquaient le bivouac de la cavalerie; M. C... m'apprit que c'était le camp du général Pélissier, et me montra, sur la rive gauche de l'Oued-Lekier, en face du premier, le camp de la division Yusuf. Devant nous s'ouvrait une vaste étendue sablonneuse; c'était là qu'avait eu lieu la belle affaire de cavalerie du 21 novembre. Puis il me parla du combat meurtrier du 3 décembre, de l'assaut du 4 et de la lutte sanglante qui suivit la prise. Il me parla de nos pertes et de celles de l'ennemi; il me prévint que je sentirais peut-être une odeur fétide dans la ville et que je lui trouverais un air d'abandon. Il fit le calcul des morts; lui-même avait présidé à leur enfouissement dans les puits. Nos propres morts n'avaient guère été mieux enterrés, faute de pioche pour creuser plus profondément. Chaque jour, tant ils étaient peu couverts, on en trouvait à la surface du sol que les chiens avaient exhumés pendant la nuit. Il fallait s'attendre à marcher sur des débris et à voir partout pointer des ossements. Tout à l'heure, en venant, il avait trouvé le corps entier et tout habillé d'un zouave; il me mena le voir. Le pauvre soldat avait les bras étendus, la tête renversée de côté, soulevé par un peu de sable, en manière d'oreiller; le haut du corps à l'état de squelette était momifié; il conservait son pantalon rouge, et le bas de ses jambes, engagé dans le sable, montrait des lambeaux de guêtres; on eût dit qu'il allait achever de sortir de terre, comme on se représente une résurrection. Un peu plus loin, il y avait une tête réduite à la sécheresse d'un caillou; et sur toute notre route on voyait par-ci par-là des os blanchis.

Les sables nous menèrent jusqu'à la porte de l'Est, par où nous entrâmes enfin dans la ville.

II

EL-AGHOUAT

3 juin 1853, au soir.

Presque toutes les villes arabes, surtout celles du Sud, sont précédées de cimetières. Ce sont ordinairement de grands espaces vides, en dehors des portes, où l'on remarque seulement une multitude de petites pierres rangées dans un certain ordre, et où tout le monde passe aussi indifféremment que dans un chemin. La seule différence ici, c'est qu'au lieu d'un champ de repos, je trouvais un champ de bataille; et ce que je venais de voir, ce que je venais d'entendre, je ne sais quoi de menaçant dans le silence et dans l'air de cette ville noire et muette sous le soleil, quelque chose enfin que je devinais dès l'abord, m'avertissait que j'entrais dans une ville à moitié morte, et de mort violente.

Le côté de l'est n'a pas visiblement souffert. Les murs extérieurs ont à peine reçu quelques boulets, toute l'attaque ayant porté du côté opposé. Quant à la porte, qui n'a pas été canonnée, elle conserve ses lourds battants raccommodés avec du fer, son immense serrure de bois et ses arcs-boutants en troncs de palmiers. Elle est pratiquée dans l'épaisseur d'une tour massive et percée de meurtrières. De loin, on dirait un trou carré et noir, inscrit dans la façade lumineuse de la tour, et inscrivant lui-même un petit carré de lumière; c'est le commencement d'une rue qui se montre à travers la porte. Le porche a dix pas de long; des enfoncements ménagés de chaque côté dans la largeur de la tour, avec une double rangée de banquettes, en font une sorte de vestibule garni de sièges, ou pour mieux dire, de lits. Ce vestibule, au besoin, se transforme en corps de garde.

Une sentinelle du bataillon turc, en veste bleue et turban blanc, s'y tenait dans l'ombre, affaissée et son fusil entre les jambes. Quatre autres soldats de garde dormaient sur les bancs de pierre, un bras passé sous la tête. Au bruit de nos chevaux la sentinelle se leva pesamment et salua. Les autres firent à peine un mouvement de corps pour prouver qu'ils étaient présents.

Au delà de la porte on voyait fuir un étroit corridor, entre des murs gris, presque noirs, sans fenêtres, percés, en guise de portes, de trous carrés, encadrés de chaux; en bas, un pavé blanc, étincelant comme de l'acier, avec un imperceptible filet d'ombre sur le côté droit de la rue; au-dessus, le ciel d'un bleu sombre; aucun passant, personne aux portes, un silence aussi pesant que la chaleur.

—Voici El-Aghouat à midi, me dit M. N..., en me montrant le corps de garde et la rue.

La plupart des portes étaient fermées; quelques-unes, où je remarquai des trous de balles et des marques de baïonnettes, semblaient l'être, comme on dit en France, après décès. Celles qui, par hasard, se trouvaient ouvertes, donnaient sur des antichambres privées de jour ou sur des cours ressemblant à des écuries. J'aperçus des hommes dormant sous le porche obscur de ces maisons pleines de souvenirs redoutables.

La rue s'enfonçait, avec de légers détours, dans la profondeur de la ville, et sur un pavé raboteux, inégal et dallé de roches. La roche, presque partout à fleur de terre, avait la sonorité et l'éclat du marbre. A droite et à gauche s'ouvraient des ruelles se faisant suite, celles de gauche remontant vers le sommet de la ville et s'arrêtant contre un mur continu de calcaires blancs, celles de droite encadrant à leur extrémité une échappée de vue plus riante sur les cimes vertes de l'oasis. En face de nous, au fond de cette étroite avenue frappée d'aplomb par le soleil perpendiculaire, je voyais monter en s'étageant toute la partie occidentale de la ville, comme un amas de bâtisses grisâtres. En avant, se détachaient deux constructions blanches. Une ou deux aigrettes de palmiers pointaient au-dessus des terrasses; et, quoique privés de mouvement, car il n'y avait plus un souffle dans l'air, quoique éclairés par le sommet et ne présentant qu'une silhouette obscure, ces minces bouquets de palmes, épanouis dans l'air bleu, rappelaient du moins quelque chose des gaietés de l'Orient.

La rue était si étroite que nos deux chevaux ne pouvaient pas toujours y marcher de front. M. N... me précédait, me montrant du bout de sa cravache les portes trouées, les murs lézardés, les maisons vides.

Un peu plus loin, nous passâmes devant des boutiques et devant des cafés; des toiles tendues au-dessus de la rue y formaient de l'ombre. Là, se trouvait une assemblée de fumeurs, accroupis sur des bancs garnis de nattes, pendant que les cafetiers arrosaient le devant de leurs portes. La compagnie, rassemblée dans ce petit espace, où semblait s'être réfugiée toute l'animation de la ville, se composait de spahis, de cavaliers du Makhzen, et de quelques Arabes vêtus de blanc, dont on semblait fêter le retour.

Je reconnus quelques-uns de mes compagnons de voyage, entre autres Ali, Embareck et le petit Maklouf. Celui-ci prenait son café tout botté, éperonné, avec un air viril que je ne lui connaissais pas; quant aux deux valets, ils étaient en habits frais et installés sur leurs talons devant un jeu de dames.

M. N... me conduisit droit à la maison du commandant. Elle est située sur une place fort irrégulière, à l'angle de laquelle coule un ruisseau, servant d'un côté de fontaine et de l'autre d'abreuvoir. A l'entrée de la place, s'élève un palmier gigantesque, droit comme un mât. Au centre, sommeillait paisiblement un troupeau de chameaux jaunâtres. Autour, et dans les endroits où l'ombre commençait à se montrer, on voyait, allongée contre le pied des murs, la forme enveloppée d'Arabes endormis. Une vieille femme en haillons, chargée d'une outre, une petite fille à peine vêtue, tenant une écuelle et coiffée d'un entonnoir en tissu de palmes, filaient devant moi au grand soleil, frappant la terre de leurs talons nus et laissant dans la poussière une trace humide.

Le soleil était dévorant; le cuir de mes fontes me brûlait les mains, et de toutes parts régnait le plus grand silence. La garnison faisait la sieste, enfermée par consigne dans ses casernes, jusqu'à la diane de deux heures.

—Voici la maison du commandant, me dit M. N..., en me montrant une sorte de bâtisse carrée à façade multicolore; et probablement la vôtre, ajouta-t-il, en m'indiquant une haute façade de terre grise avec deux ouvertures tendues de toile.

A droite de cette maison, une pièce de canon était adossée au mur et braquée sur le centre de la place.

4 juin 1853.

Je suis installé depuis hier deux heures dans la Maison des hôtes; je dirais que mes habitudes y sont prises, si je n'avais à peu près gardé celles du bivouac.

J'ai, dans mes antécédents de voyage, le souvenir de séjours assez étranges; depuis les nids à scorpions de Bouchagroun, jusqu'au Dar Dief de T'olga, où j'eus pour camarades de chambre une jeune autruche et une antilope; cependant, j'en suis encore à m'étonner de l'indigence et du dénûment grandiose de ce logis. Sache, au surplus, qu'il vient d'être réparé pour recevoir les étrangers de distinction, et qu'il est question d'y établir le bureau arabe.

—Je suis très content, me dit obligeamment M. N... en m'y introduisant, parce qu'au moins vous aurez un des meilleurs logements d'El-Aghouat.

J'y trouvai une troupe de balayeurs arabes en train de préparer les chambres, c'est-à-dire de précipiter de la terrasse dans la cour, et de la cour dans la rue, une masse extraordinaire de fumier, de paille sèche et de poussière.

La maison se compose d'une cour, avec quatre compartiments au rez-de-chaussée, dont l'un sert d'écurie; à l'étage, de deux chambres et de deux réduits à peu près en ruine, où se sont logés mes deux domestiques; car j'ai pris un domestique arabe qui me servira d'interprète, de guide et de valet de chambre, l'autre n'ayant pas trop de tout son temps pour les chevaux; je ne parle pas d'une galerie à trois fenêtres, que j'abandonne en toute jouissance aux souris et aux lézards.

Quant à l'état des lieux, imagine des murs élevés, couleur de suie, troués en vingt endroits de brèches béantes; et, comme si ce n'était pas assez de tant d'issues, toutes les portes grandes ouvertes, depuis la rue jusqu'à ma chambre; en sorte que je suis un peu moins bien gardé chez moi que sur la voie publique. Dans la cour, au pied d'un palmier, un coin plus enfumé que tout le reste marque la place des cuisines; nous y avons trouvé un amas de cendres, refroidies depuis le 4 décembre, et quatre pierres calcinées formant fourneau. Le feu n'a pu encore entamer le vieil arbre; il pousse droit le long du mur et couvre à moitié ce petit préau sinistre d'un large éventail de feuilles jaunies. Un escalier de vingt-cinq marches conduit à l'étage; très élevé, très raide, sans rampe, il est tellement étroit, si endommagé, si singulièrement construit, que j'ai dû positivement l'apprendre par cœur afin de pouvoir, la nuit, l'escalader sans danger. Je pourrais t'indiquer de mémoire les deux marches qui manquent; te dire que la cinquième est cassée en deux du côté de la cour et n'offre plus qu'un point d'appui des plus scabreux, que la vingtième et la vingt-troisième sont deux fois plus hautes que les autres, qu'enfin on ne peut, sur toute sa longueur, y poser que le bout du pied quand on monte, et le talon quand on descend. Dans la chambre des domestiques, une moitié seulement du plafond, et de même une moitié de plancher; ces deux trous, ouverts sur la tête et sous les pieds, se correspondent. Est-ce un obus qui a traversé le tout à la fois? Que s'est-il passé il y a six mois à cette même place où j'écris? Les maisons arabes ont tant de cicatrices, qu'on ne peut reconnaître, et ici moins qu'ailleurs, si c'est le temps, la négligence ou la main d'un ennemi qui les a faites.

Enfin, une chambre, petite, à murs blancs, avec son plancher de terre battue, qui se change en boue, quand pour abattre la poussière j'y fais répandre un bidon d'eau; une fenêtre fermée par une toile d'emballage tendue sur châssis; une porte masquée par une couverture de cheval clouée au mur; puis, ma sangle sur mes deux cantines; le burnouss qui me sert à la fois de couverture et de matelas; une musette bourrée d'orge, en guise d'oreiller; tout ainsi que sous la tente: telle est à peu près, cher ami, avec son mobilier de peintre et de voyageur, la résidence où je suis convenu, vis-à-vis de moi-même, d'attendre d'un cœur ferme les fortes chaleurs de l'été.

Avec tant soit peu d'industrie, j'aurais pu me procurer plus d'aise, et surtout m'enfermer davantage; mais à quoi bon? La sûreté de ma personne est ce qui m'occupe le moins; j'ai peine à supposer que mon maigre bagage fasse envie à qui que ce soit; et, en attendant que leur utilité me soit démontrée, mes pistolets ne sortiront pas de leur fourreau de serge. Somme toute, et malgré le regret que me cause le séjour infiniment plus gai de la tente, j'éprouve toujours le même soulagement d'esprit à me sentir à ce point dénué de tout, sans être en réalité privé de rien.

Dès le soir, je me suis hissé sur la terrasse pour assister au coucher du soleil et reconnaître en même temps le voisinage.

De ce point élevé, et me tournant de manière à regarder le nord, j'avais à mes pieds la place, avec la maison du commandant en face de moi, la fontaine et le lavoir; par-dessus se déployait l'oasis. Derrière l'oasis, mais bien au delà, j'embrassais trois rangs successifs de collines; le premier, marbré de bronze et d'or; le second, lilas; le troisième, couleur d'améthyste, courant ensemble horizontalement, presque sans échancrure, depuis le nord-ouest, où le soleil plongeait, jusqu'au nord-est. La plus rapprochée de ces collines est le prolongement des dunes de Rass-el-Aïoun, et je voyais, dans un pli de sable étincelant, le lit grisâtre de l'Oued-M'zi, par où j'avais débouché le matin; la seconde s'appelle, je crois, le Djebel-Milah; et je la reconnus pour la montagne interminable que j'avais longée pendant une partie de l'étape; la dernière enfin, très éloignée, s'appelle d'un nom que j'aime à entendre et qui la peint, Djebel-Lazrag (Montagnes-Bleues).

A droite, se développait toute la partie orientale de la ville, sur le plan relevé des rochers, sous la forme d'une pyramide à peu près régulière et de couleur fauve, dont le sommet est représenté par la tour de l'est. A gauche, la vue est masquée par les maisons de la place. Par le sud, enfin, je confine aux premiers jardins, et en me tournant je voyais commencer au bord de ma terrasse, pour ne plus finir, un taillis de dattiers superposé à des masses confuses de feuillages.

La maison du commandant, qui tranche au milieu des autres constructions arabes par la symétrie presque européenne de ses fenêtres et le badigeonnage de sa façade, était un bain maure que le dernier kalifat, Ben-Salem, avait fait construire, peu d'années avant sa mort, par des ouvriers italiens. A côté, je remarquai une construction basse, écrasée, autrefois peinte en blanc, percée d'ouvertures allongées et surmontée d'une mince croix de fer: c'est une ancienne mosquée transformée en église. Un peu plus à gauche, et sur la terrasse d'une informe masure en pisé, se promenait une figure en robe noire, avec quelque chose de large et de noir sur la tête; cette demeure est le presbytère, et ce petit personnage obscur, dont la vue d'abord me surprit, c'est le curé.

Le spectacle de la place était animé, et me rappelait, avec un certain mélange de costumes et quelques nouveautés dans les bruits, le mouvement d'une garnison française, dans cet encadrement singulièrement africain. Des chevaux de cavalerie vinrent boire au ruisseau, pêle-mêle avec des ânes, des chameaux et de maigres juments arabes menées par des palefreniers en guenilles; la fontaine au delà était peuplée de toutes sortes de figures remplissant toutes sortes de vases, bidons, gamelles, outres noires, tonneaux. Des sonneries militaires se faisaient entendre à tous les coins de la ville.

Le crépuscule dura peu; des lueurs orangées irradièrent un moment le couchant au-dessus des montagnes plus sombres. Puis tout se décolora. Un insensible brouillard s'éleva du sol, remonta le long des dattiers et se répandit sur les cimes, qui devinrent d'un vert froid; et la nuit tomba presque subitement.

Je voulus passer cette soirée-là seul et chez moi; et, quand la nuit fut tout à fait venue, je regagnai ma chambre. Il y faisait chaud; mon thermomètre se soutenait à trente et un degrés. Le ciel était magnifique; jamais je n'avais vu tant d'étoiles, ni d'aussi grandes; j'eus de la peine à retrouver la grande Ourse au milieu de cette multitude de feux presque égaux et de même éclat. J'entendis mon domestique ramener les chevaux, les entraver; puis, un pas lourd et un pas plus leste montèrent ensemble l'escalier de pierre.—«Bonne nuit, monsieur, me dit M... en passant devant ma chambre.—Que ta nuit soit bonne, Sidi,» me dit Ahmet. Et je n'entendis plus rien dans ma maison.

Le vent se leva; les palmiers faisaient le bruit de la mer, bruit qu'accompagnaient quelques aboiements de chiens fort éloignés et d'innombrables murmures de griffons et de grenouilles; à chaque instant la couverture étendue devant ma porte se soulevait, comme si quelqu'un voulait entrer.

Vers dix heures, un clairon de cavalerie vint sous mes fenêtres sonner le couvre-feu. C'est un air lent et doux, finissant par une note aiguë destinée à se faire entendre de loin.

—Allons, me dis-je, je ne suis pas tout à fait hors de France!

Le musicien répéta l'air une seconde fois, en y introduisant à la reprise, des modulations d'un goût bizarre; et, pendant quelques minutes, il s'y complut, comme s'il eût joué pour son plaisir.

J'étais étendu sur ma sangle, la bougie allumée, regardant autour de moi mon attirail de route, les murs blancs, le plafond noir et toute l'étrange nouveauté de ce séjour; je me levai; j'aperçus, par les crevasses du mur, une étincelle rouge au fond de la chambre d'Ahmet: c'était l'Arabe qui fumait en attendant le sommeil.

Puis le clairon se tut. D'autres clairons lui répondirent aux extrémités de la ville, plus faibles ou plus distincts; peu à peu ces notes légères du cuivre se dispersèrent une à une, et je n'entendis plus que le bruit des palmes. Alors, me sentant comme une faiblesse au cœur et comme une envie épouvantable de m'attendrir, je soufflai ma bougie, me roulai sur ma sangle, et me dis:

—Eh bien! quoi? ne suis-je pas au lit? chez moi? et ne vais-je pas dormir?

Malheureusement, je ne dormis pas, car j'étais brisé de fatigue, et il y avait avec moi, dans la Maison des hôtes, des hôtes sur lesquels je ne comptais pas.

Juin 1853.

Aujourd'hui, dans la matinée, je me suis laissé conduire au marabout de Sidi-El-Hadj-Aïca, théâtre du combat du 3 décembre; et, pour en finir tout de suite, avec une histoire étrangère à mes idées de voyage, je te dirai, aussi brièvement que possible, ce que j'ai vu, c'est-à-dire, les traces de la bataille et les lieux qui ont été témoins du siège.

El-Aghouat se développe, de l'est à l'ouest, sur trois collines, sorte d'arête rocheuse, isolée, entre une plaine au nord et le désert sans limite au sud. La pente nord de la ville est entièrement couverte de maisons; celle du sud, plus escarpée, quelquefois à pic, n'est bâtie que de distance en distance et présente, à l'une de ses extrémités, un revers caillouteux; à l'autre, une longue dune de sable jaune.

Les deux sommets extrêmes étaient, au moment du siège, armés chacun d'une tour et de remparts. L'éminence intermédiaire est couronnée par une vaste construction de maçonnerie solide, blanche, sans aucune fenêtre extérieure, aujourd'hui l'hôpital, autrefois la demeure du kalifat Ben-Salem, et nommée Dar-Sfah, maison du rocher, à cause de l'énorme piédestal de rochers bruts sur lequel ce palais-forteresse est planté avec assez d'audace.

Le Dar-Sfah partage la ville en deux parties à peu près égales, et sépare, ou plutôt commande à la fois deux quartiers jadis ennemis: à l'est, les Hallaf; à l'ouest, les Ouled-Serrin; ces deux quartiers, qui ont en chacun ses chefs, son gouvernement, ses intérêts à part, n'ont cessé de se battre que le jour où le Dar-Sfah les a réunis sous l'autorité d'un pouvoir central.

Le mur de séparation existe encore ainsi qu'une porte, de tournure égyptienne, qui s'ouvrait ou se fermait, suivant l'état de paix ou de guerre où vivaient ces deux petites républiques jalouses et toujours prêtes à se fusiller par-dessus leur mur mitoyen.

La tradition de ces querelles, qui peut-être ont duré trois siècles, est, tu l'imagines, à demi fabuleuse, et représente en quelque sorte la mythologie d'El-Aghouat.

Ce que j'en connais à peu près, c'est que l'on continua de se mitrailler d'un quartier à l'autre, de la tour des Serrin à la tour des Halaff, jusqu'en 1828, époque où le parti d'Achmet-Ben-Salem, le dernier kalifat, massacra un Lakdar, chef des Ouled-Serrin, et resta maître de la ville.—Dix ans plus tard, en 1838, la lutte recommença. A cette époque, de grands événements se passaient dans le Sud; Abd-el-Kader canonnait depuis neuf mois Aïn-Mahdy, que défendait Tedjini, le marabout, le héros des K'sours de l'Ouest. Les Ben-Salem ayant pris parti pour Tedjini, Abd-el-Kader se mêle alors à la querelle et fait appuyer, par ses lieutenants, les Ouled-Serrin dépossédés.—Enfin, les nomades interviennent à leur tour, et les belliqueux voisins des L'Aghouati, les L'Arba, fournissent des contingents, tantôt à l'un, tantôt à l'autre des deux partis, parfois aux deux ensemble.

Alors, se succède une série de coups de main tentés par les Ben-Salem, tentés par les kalifats de l'émir, et chacun se terminant par un massacre et par des fuites à bride abattue vers le Sud. D'abord, c'est Ben-Salem qui se sauve chez les Beni-Mzab, laissant El-Aghouat aux mains d'un marabout, El-Arbi; plus tard, c'est ce même El-Arbi, un chef réintégré des Serrin, qui quitte la place à son tour et qu'on voit, à quatre lieues de là, s'enfermer dans le petit k'sar d'El-Assafia, avec trois cents fantassins, seul reste de l'armée d'invasion que lui avait confiée l'émir. Puis, des escarmouches sans nombre, et, finalement, sous les murs de la ville, trois batailles rangées, livrées coup sur coup, dont la dernière, perdue pour le compte de l'émir, achève de ruiner sa cause, déjà compromise devant Aïn-Mahdy, coûte la vie à El-Arbi, et assure définitivement le pouvoir dans la famille des Ben-Salem.

Enfin, en 1844, Achmet demande au gouvernement français l'investiture d'El-Aghouat, et obtient la confirmation du titre de kalifat.

Jusque-là tout s'était passé à cent quinze lieues de nous et sans nous. Pour la première fois, nous apparaissons, aussitôt après l'appel qui nous est fait; et ce fut à cette époque qu'on vit arriver du Nord, par ce petit passage que tu connais maintenant, l'avant-garde d'une colonne française.

Vers le commencement du siècle dernier, peut-être avant, car je ne réponds d'aucune date dans cette histoire, un marabout du nom de Si-el-Hadj-Aïca, exaspéré contre ses concitoyens par je ne sais quelle grave offense faite à Dieu, une danse autour d'un veau d'or quelconque, leur avait dit:

«Or, écoutez: je vous condamne à vous entre-dévorer comme des lions forcés d'habiter la même cage, jusqu'au jour où les chrétiens (je crois même qu'il a dit les Français), ces dompteurs de lions, viendront vous prendre tous ensemble et vous museler.»

En 1844, le vieux prophète enterré là, à la place où je te mène et sous le marabout qui porte son nom, n'entendit que des fanfares, et d'un peu loin, car l'armée campa, regarda la ville et repartit. En 1852, il devait cette fois entendre le canon, et de près, car on prit ses marabout pour batterie, et l'affût d'un canon français posa sur sa tombe.

Entre ces deux époques, il se passa des faits que j'ignore. Ben-Salem mourut, un de ses fils prit sa place; nous eûmes un agent près de lui, par le fait, une sorte de régent. Un jour, on apprit que Ben-Salem, l'agent français et toute la chancellerie s'étaient sauvés presque sans chemise à D'jelfa, et que notre ennemi, le scheriff d'Ouaregla, occupait la ville. Mais précisément une colonne partie de Medeah était en train de construire à Djelfa la maison de commandement dont je t'ai parlé. On ne prit que le temps d'achever ce travail, et l'on marcha sur El-Aghouat. Vingt jours plus tard, une autre colonne arrivait d'El-Biod, celle-ci par un défilé du nord-ouest; presque aussitôt le siège commença. Dans l'intervalle de ces deux arrivées, le 21 novembre, avait eu lieu le combat de cavalerie, dont j'ai vu les traces et le magnifique emplacement.

Outre ses deux tours, plus habituées à se menacer que prêtes à la défendre contre l'extérieur, la ville avait, en cas de siège, une enceinte rectangulaire, crénelée, percée de meurtrières. De plus, elle est protégée sur chaque flanc par toute l'épaisseur de jardins; enfin la tour de l'est domine de haut la plaine et le désert, sans être commandée par rien.

La tour de l'ouest, au contraire, celle des Serrin, est commandée par le marabout de Hadj-Aïca; car ce marabout couronne un quatrième mamelon faisant suite aux trois premiers occupés par la ville, à une petite portée de fusil du rempart, au niveau des fortifications supérieures, et forme ainsi, pour me résumer, le quatrième angle saillant de la même arête, dont la tour des Serrin, le Dar-Sfah et la tour des Hallaff forment successivement les trois autres.

Voilà comment, cher ami, la sépulture de ce saint homme devint, sans qu'il l'eût prévu, le théâtre d'un combat terrible, et comment, en annonçant une catastrophe, il avait oublié de dire qu'il aurait la douleur d'y contribuer.

D'abord, et pendant un long jour ensanglanté, le marabout fut pris et repris. C'était le point faible; il fut énergiquement défendu. Le mamelon, sans être escarpé, est roide à monter, surtout hérissé de gros cailloux, de volume à cacher aisément un homme. On l'aborda par le sud; tout le sommet, toute la pente opposée étaient garnis de combattants, couchés à plat ventre, ajustant entre les pierres et tirant à coup sûr. Il fallut viser à chaque pierre, puis monter quand même; par moments se battre corps à corps. C'est un genre de guerre qui plaît aux Arabes; et depuis Zaatcha, jamais ils ne l'avaient pratiqué avec plus de fureur, ni avec un succès plus long. Ce ne fut qu'à la troisième tentative qu'on put enfin garder le marabout, le hérisser de feux, tirer en plongeant sur tout le revers du nord et faire évacuer cette formidable redoute.

Une fois maître du terrain, on creva le marabout, on y poussa une pièce d'artillerie, on fit une embrasure en perçant le mur qui regarde la ville, et la pièce, une fois mise en batterie dans le ventre de ce petit monument qui n'a pas quatre mètres carrés, ouvrit son feu contre la tour de l'est. Un petit mur élevé à la hâte servait d'épaulement.

La ville alors se garnit de fusils, couvrit à son tour de balles ce petit point blanc, au centre duquel on voyait un trou noir d'où sortait régulièrement, sans relâche, un boulet dans un flocon de fumée, et cribla tout le plateau, intrépidement gardé, malgré d'énormes pertes. Ce fut le moment le plus meurtrier pour nous.

L'assaut ne nous coûta que peu de monde; il n'y eut pas de résistance dans les jardins; et quant à la lutte qui se prolongea dans la ville et se répéta de maison en maison, elle fut désespérée de la part des Arabes, mais courte, et terrible seulement pour eux. Sur les deux mille et quelques cents cadavres qu'on releva les jours suivants, plus des deux tiers furent trouvés dans la ville. La guerre des rues est atroce, et l'homme y devient fou, soit qu'il se défende ou qu'il attaque.

Il était à peu près huit heures quand, après avoir longé le Dar-Sfah, tourné par le sud les anciens murs des Serrin, nous arrivâmes au sommet de ce petit plateau, rayonnant au soleil du matin et tout couleur de rose. Il n'y avait personne, personne aux environs, et nous en montions doucement les pentes, le lieutenant N... me parlant du siège, et moi l'écoutant.

Il n'y a pas une pierre qui ne soit labourée de plusieurs balles et marquée de bleu comme une plaque de tir. Le plus grand nombre est effleuré par le bord, car ce n'était pas à la pierre qu'on tirait, mais à quelque chose, tête ou corps, qui débordait par un côté. Le marabout a reçu trois boulets lancés de la ville: l'un a écorné un des angles; un autre a fait sauter un éclat de plâtre de la kouba, le troisième l'a frappé en plein, à six pieds à peu près du sol, et l'a traversé de part en part. J'oubliais de te dire que ce marabout est un petit cube de plâtre autrefois blanc, devenu jaune, avec une kouba conique et une saillie dentelée à chaque angle.

L'intérieur était assez curieusement peint et enjolivé de légendes arabes. Nos soldats en ont balafré les murs à coups de couteau, et l'on y voit plusieurs fois répétée la liste des officiers tués et blessés ce jour-là. Une de ces listes entre autres, datée du 3 décembre, m'a paru curieuse; elle est écrite de mains différentes et conçue de manière à faire croire que c'était un registre où l'on inscrivait le nom de nos soldats, à mesure qu'ils tombaient; il y a une barre au-dessous, peut-être faite à la nuit, et quand la liste de la journée s'est trouvée complète. A côté, et pour ainsi dire au verso de ce livre de compte mortuaire, on lit: 4 décembre; puis, plus bas, et comme pour indiquer qu'il y eut quelque relâche dans les coups reçus, tout à coup, en gros caractères: Général Bouskaren.

—Tenez, me dit le lieutenant en se plaçant en face du trou qui servit d'embrasure au canon, et dans la position d'un pointeur à sa pièce, c'est ici que le pauvre Millot a reçu le coup. Qui diable aurait dit cela? A travers ce trou, juste une balle au front! C'est une chance! Pour tous les autres, ajouta-t-il, c'était prévu. Qu'en dites-vous?

Et il me montrait à la fois le rempart et la place où nous étions absolument à découvert et formant cible.

—Ici, continua-t-il, c'est le commandant Morand; ici, ce brave Frantz, un brave ami; ici, Bessières. Et je vis sur une pierre plate: Capitaine Bessières, 1er zouaves, telle compagnie, tel bataillon, 3 décembre. Là, sur la pente, à l'endroit où il n'y a plus de pierres, c'est le général Bouskaren. Il descendait en courant avec sa colonne d'assaut et se retournait pour crier: «En avant.»

Le champ de bataille est si étroit, qu'il n'y a pas un pied carré de cette terre, vraiment à nous, car elle nous a coûté cher, qui n'ait recueilli quelques gouttes d'un sang regrettable.

Nous restâmes longtemps assis au pied du marabout, appuyés contre l'embrasure, noire de poudre, dominant la ville, les jardins à droite et à gauche, au delà, l'immense perspective du désert prise à revers par le soleil montant. Il n'y a plus qu'une tour, celle de l'est. Sur le bastion démantelé, puis rasé, des Ouled-Serrin, commence à s'élever une citadelle française. On entendait piocher, tailler, scier des pierres, ou tinter contre le roc sonore la pique des mineurs, et des files de petits ânes, chargés de moellons, trottaient sur l'emplacement de la brèche.

Vers dix heures, la mine a joué. Un premier roulement de tambour ayant dispersé les travailleurs, la place demeura vide. Quelques minutes après, un second avertissement se fit entendre, et, presque aussitôt, fut suivi de cinq ou six explosions, pareilles à des décharges de grosse artillerie; en même temps, un nombre égal de décharges moins retentissantes éclata du côté de la tour de l'est, qu'on s'occupe aussi de démolir. Aucun écho ne les répéta; chaque détonation résonna sèchement dans l'air rare et pur du matin et s'indiqua seulement, avant de se faire entendre, par une légère secousse imprimée au sol. De longues gerbes de fumée, mêlées de poussière et de pierres, firent éruption dans le ciel bleu; puis, arrivée à sa limite d'impulsion, la fumée se roula sur elle-même, et la masse confuse des projectiles redescendit comme une pluie de mitraille, tandis que quelques éclats plus lourds continuaient de monter à perte de vue, pour aller, par une immense parabole, s'abattre en sifflant aux deux pentes de la ville. Le vent, qui s'empara de la fumée, la poussa vers le sud-ouest; bientôt il n'y eut plus dans le ciel parfaitement pur que d'imperceptibles rousseurs, et le silence retomba lui-même de tout son poids sur cette solitude un moment troublée.

La brèche étant fermée, il nous fallut rentrer par Bab-el-Gharbi (porte de l'ouest) et remonter en dedans du rempart pour visiter le petit cimetière où sont déposés côte à côte les officiers tués pendant le siège ou morts depuis de leurs blessures. En attendant le monument qu'on doit leur élever, ils sont enfermés dans un petit carré de terre entouré d'une simple banquette. Aucune inscription n'indique encore les noms de ces morts réunis là, sans distinction de grade, et par un droit égal à d'unanimes regrets. Ils reposent sur la brèche, entre la poudrière et le rempart, à l'endroit d'où la mort est partie pour les atteindre, et si près de celui où ils sont tombés, qu'il n'y a pas entre les deux, je te l'ai dit, la portée d'une balle.

A présent, venez dans la ville, me dit le lieutenant en m'entraînant dans la rue qui fait suite à Bab-el-Gharbi. Autant vaut en avoir le cœur net tout de suite.

Nous suivions à peu près le chemin tracé par les balles et les baïonnettes de nos soldats. Chaque maison témoignait d'une lutte acharnée. C'était bien pis que vers la porte de l'est. On sentait que le courant était entré par ici et n'avait fait que se répandre ensuite jusque là-bas.

—Tout cela n'est rien, me dit le lieutenant, Dieu merci, vous ne connaîtrez jamais chose pareille!

Ce que le lieutenant ne me dit pas, je le savais. On marchait dans le sang; il y avait là des cadavres par centaines; les cadavres empêchaient de passer.

Vers le milieu de la rue que nous suivions, on rencontre deux voûtes, à cinquante pas l'une de l'autre; elles sont longues, obscures, juste assez hautes pour donner passage à un chameau. «Sous la seconde voûte, me disait le lieutenant, l'encombrement était plus grand que partout ailleurs; ce fut l'endroit qu'on déblaya d'abord. Toute la couche des morts enlevée, on trouva dessous un nègre superbe, à moitié nu, décoiffé, couché sur un cheval, et qui tenait encore à la main un fusil cassé dont il s'était servi comme d'une massue. Il était tellement criblé de balles qu'on l'aurait dit fusillé par jugement. On l'avait vu sur la brèche un des derniers; il avait battu en retraite pied à pied et ne lâchant pas, le pauvre diable! comme s'il avait eu sa femme et ses enfants sur ses talons pour lui dire de tenir bon. A la fin, n'en pouvant plus, il avait sauté sur un cheval, et il fuyait avec l'idée de sortir par Bab-el-Chergui, quand il donna dans une compagnie tout entière qui débouchait au pas de course, faisant jonction avec les compagnies d'assaut. La bête, aussi mutilée que l'homme, était tombée sous lui et barrait la route. Ce fut un commencement de barricade. Une demi-heure après, la barricade était plus haute qu'un homme debout.»

Ce ne fut que deux jours après qu'on s'occupa de l'inhumation; tu sais comment. On se servit des cordes à fourrages, de la longe des chevaux, les hommes s'y attelèrent, il fallait à tout prix se débarrasser des morts; on les empila comme on put, où l'on put, surtout dans les puits. Un seul, près duquel on m'a fait passer, en reçut deux cent cinquante-six, sans compter les animaux et le reste. On dit que pendant longtemps la ville sentit la mort; et je ne suis pas bien sûr que l'odeur ait entièrement disparu. Au surplus, rassure-toi; la Providence a fait ce pays-ci très sain; en cas d'orage, il y aurait, dit-on, à craindre l'infiltration des eaux de pluie; mais, à le supposer réel, c'est un danger que l'extrême sécheresse diminue de jour en jour et rendra bientôt tout à fait imaginaire.

—Tenez, me dit le lieutenant en s'arrêtant devant une maison de la plus pauvre apparence, habitée par une famille juive, voilà une méchante masure que je voudrais bien voir par terre.

Et chemin faisant, il me raconta l'histoire suivante en quelques mots brefs, empreints d'un triste retour sur les hasards cruels de la guerre.

Dans cette maison qui, depuis la prise de la ville, a changé de maîtres, habitaient deux Nayliettes fort jolies. Pendant le séjour qu'une colonne expéditionnaire fit sous les murs d'El-Aghouat, quelques mois avant le siège, le lieutenant N... avait pu pénétrer dans la ville; il avait avec lui un sergent de sa compagnie; un L'Aghouati, qui leur servait de guide, les mena chez ces deux femmes, qui les reçurent alors tout autrement qu'en ennemis. L'une se nommait Fatma, l'autre M'riem. Le lieutenant et son compagnon d'aventures gardèrent de cette visite nocturne un souvenir également tendre, et sortirent d'El-Aghouat en se disant: Si jamais nous y revenons, voilà une connaissance toute faite.

Le 4, au moment de l'assaut, le lieutenant s'était rappelé les Nayliettes. Il était d'une compagnie d'attaque, et entra, par conséquent, un des premiers dans la ville. D'abord, il fit son devoir, dirigea ses hommes et ne s'occupa que de les entraîner; mais, au bout d'un instant, il comprit que ce qui lui restait de mieux à faire, c'était de les contenir. Chacun d'ailleurs donnant pour son propre compte, il se trouva bientôt presque seul avec son sergent. L'idée leur vint alors, en même temps, de courir à la maison de Fatma. Ils eurent de la peine à la reconnaître; les coups de fusil pleuvaient dans les rues; on se battait jusqu'au cœur de la ville. Ils arrivèrent pourtant, mais trop tard.

Un soldat, debout devant la porte, rechargeait précipitamment son fusil; la baïonnette était rouge jusqu'à la garde; le sang s'égouttait dans le canon. Deux autres soldats sortaient en courant et fourraient dans leurs képis un mouchoir et des bijoux de femmes.—«Le mal est fait, mon lieutenant, dit le sergent, entrons-nous tout de même?» Ils entrèrent.

Les deux pauvres filles étaient étendues sans mouvement, l'une sur le pavé de la cour, l'autre au bas de l'escalier, d'où elle avait roulé la tête en bas. Fatma était morte; M'riem expirait. L'une et l'autre n'avaient plus ni turban, ni pendants d'oreilles, ni anneaux aux pieds, ni épingles de haïk; elles étaient presque déshabillées, et leurs vêtements ne tenaient plus que par la ceinture autour de leurs hanches mises à nu.

—Les malheureuses! dit le lieutenant.

—Les s.. voleurs! dit le sergent, qui remarqua, le premier, que les bijoux manquaient.

Ils trouvèrent dans la cour un fourneau allumé, un plat tout préparé de kouskoussou, un fuseau chargé de laine et un petit coffre vide dont on avait arraché les charnières. Au-dessus des deux femmes, la tête et les bras pendants en dehors de la terrasse, on voyait le corps d'un homme qui venait d'être atteint au moment de fuir et dont la résistance avait, sans doute, provoqué ce massacre. M'riem, en expirant, laissa tomber de sa main un bouton d'uniforme arraché à son meurtrier.

—Le voici, me dit le lieutenant; et il me le fit passer sous les yeux.

Connaissant le lieutenant, je ne fus pas surpris qu'il attachât plus d'un sens à ce souvenir.

Quand on eut enfoui tous les morts, il ne resta presque plus personne dans la ville, excepté les douze cents hommes de garnison. Tous les survivants avaient pris la fuite et s'étaient répandus dans le Sud. Le schériff, échappé on ne sait comment, ne s'évada que dans la nuit qui suivit la prise, et, tout blessé qu'on le disait, après l'avoir dit mort, il ne fit qu'une traite d'El-Aghouat à Ouaregla. Femmes, enfants, tout le monde s'était expatrié. Les chiens eux-mêmes, épouvantés, privés de leurs maîtres, émigrèrent en masse et ne sont pas revenus. Ce fut donc pendant quelque temps une solitude terrible, et bien plus menaçante que ne l'eût été le voisinage d'une population hostile et difficile à contenir. Dès le premier soir, des nuées de corbeaux et de vautours arrivèrent on ne sait d'où, car il n'en avait pas paru un seul avant la bataille. Pendant un mois, ils volèrent sur la ville comme au-dessus d'un charnier, en si grand nombre, qu'il fallut organiser des chasses pour écarter ces bêtes incommodes. Ils s'en allèrent enfin d'eux-mêmes. Mais toute cette mousqueterie succédant aux canonnades du siège avait si bien détruit la tranquillité des jardins, que les pigeons des palmiers,—il y en avait des milliers,—finirent aussi par s'exiler; de sorte que la même solitude s'étendit jusque dans l'oasis. Aujourd'hui, la chasse ayant été défendue, les tourterelles sont revenues presque en aussi grand nombre. Quelques vautours solitaires étaient demeurés au milieu de cette panique générale, et n'ont pas cessé d'habiter les hauteurs de l'est, comme pour attendre une curée nouvelle.

La ville se repeuple aussi, mais lentement. A mesure qu'ils rentrent, les Beni-l'Aghouat sont confinés dans les bas quartiers. Ils y font peu de bruit et y tiennent aussi peu de place que possible. Toutes les propriétés confisquées ont été provisoirement mises sous le séquestre. Quant à cet immense butin: tapis, armes, bijoux, le tout, il faut l'avouer, plus abondant que précieux, on peut dire qu'il n'en reste plus rien dans El-Aghouat, pas même entre les mains des vainqueurs. Toutes les maisons sont vides, depuis la plus pauvre jusqu'à la plus riche: on dirait une ville entièrement déménagée.

—Eh bien! en conscience, ces gens-là ne sont pas méchants, disait le lieutenant en me montrant quelques groupes d'individus qui se levaient sur notre passage et nous disaient presque affectueusement bonjour. On les a mis dans l'impossibilité de bouger, mais non de nuire. Avez-vous vu les rues hier soir! En France, on les appellerait des coupe-gorge. Après cela, chez nous on se venge tout de suite, ou l'on oublie; la différence ici, c'est qu'on ne sait jamais le temps que peut durer une forte rancune. A les voir, on les dirait incapables de se souvenir; et je ne jurerais pas que le jour venu de régler leurs comptes, ils n'auraient pas le plus grand plaisir à me remplir le ventre de cailloux, ou à m'écorcher vivant, pour faire un tambour avec ma peau. En attendant:—Dieu l'avait écrit, Si-el-Hadj-Aïca l'avait annoncé.

Juin 1853.

Comme toutes les villes du désert, El-Aghouat est bâti sur un plan simple, qui consiste à diminuer l'espace au profit de l'ombre. C'est un composé de ruelles, de corridors, d'impasses, de fondouks entourés d'arcades. Au milieu de ce réseau de passages étranglés, où l'on a eu soin de multiplier les angles et de briser les lignes afin de laisser encore moins de chances au soleil, il n'y a pour vraies voies de circulation que deux rues directes: l'une au nord, l'autre au sud.

La première, la seule dont j'aie à parler, prend à Bab-el-Chergui et aboutit à Bab-el-Gharbi; traversant ainsi la ville dans sa longueur, de l'est à l'ouest, à mi-côte à peu près de la colline, de manière à séparer la haute ville de la basse, en réunissant les deux quartiers. Elle est étroite, raboteuse, glissante, pavée de blanc, et flamboyante à midi. Il faut avoir l'aplomb des cavaliers arabes pour y lancer un cheval au galop; et, quand on y rencontre par malheur un convoi de chameaux, on doit alors, ou rebrousser chemin, ou se glisser comme on peut entre les jambes des animaux, ou attendre sous les portes que le convoi ait achevé de défiler; ce qui dure quelquefois une heure, pour peu qu'il y ait une trentaine de bêtes, chargées large et venant des tribus. On reconnaît en effet à leur allure les chameaux qui n'ont jamais vu de villes. Ils regardent avec étonnement les hautes murailles de droite et de gauche, et quand ils s'accrochent, leur effroi redouble. Souvent, la bête qui marche en tête hésite à s'aventurer plus loin et s'arrête; il se produit alors comme un reflux dans toute la ligne, les bêtes épouvantées se pressent, s'empilent; non seulement la rue est barrée, mais elle est bouchée et l'on a devant soi une sorte d'obstacle confus, hérissé de jambes, surmonté de têtes, d'où sortent des cris, des beuglements, des plaintes, et qu'il n'est plus possible d'affronter. Imagine ce que cela doit être, à l'entrée des voûtes, ou lorsque deux convois se rencontrent.

Cette rue n'en est pas moins la rue marchande, et presque la seule où l'on ait ouvert des boutiques; ces boutiques sont des cafés, des échoppes de mercerie, ou de petits magasins d'étoffes et de tailleurs tenus par des M'zabites. On y voit en outre, aux endroits les plus écartés, quelques loges étroites, un peu plus enfumées que les autres, où de maigres vieillards, à barbe en pointe, soufflent sur des charbons, avec un petit soufflet tenu en main, ou façonnent, à coups de marteau, sur une enclume basse posée à terre entre leurs talons, de petits objets de métal ayant l'air de joujoux de plomb. Ces vieillards portent le turban noir, sont fort sales, et l'on remarque qu'aucun Arabe ne vient s'asseoir à leurs boutiques. Leurs femmes ont pour coiffure un voile assez richement bariolé, et quelques-unes sont belles et tristes, mais, je l'avoue, ne rappellent que de très loin la Rachel de la Bible. Ce soufflet, en manière de forge, cette enclume large de deux doigts, un peu de limaille dans des godets de terre; enfin, ces peignes, ces anneaux de bras, d'argent grossier, ces boutons en filigrane pour colliers, ces épingles pour haïk, voilà, comme fabrication et comme produit, toute la bijouterie d'El-Aghouat.

Comme les Juifs, les M'zabites font le commerce dans un pays ou le commerce est aussi méprisé que l'industrie. Ils ont, comme eux, des traits qui les font reconnaître: le teint des Maures, de beaux yeux, l'ovale arrondi, un peu d'embonpoint qui révèle une race marchande fixée dans les villes et boutiquière. On leur reproche d'aimer plus le trafic que la guerre, et de pratiquer l'usure. Ils sont en général polis, sociables avec les étrangers. Ailleurs et dans les grands centres où le commerce est honoré, on les dit très honnêtes; et tous les gouvernements ont eu successivement les mêmes égards pour eux. Nous n'avons fait en cela que suivre la politique turque. Tu sais d'ailleurs que, à tort ou à raison, par antipathie pour les compatriotes de mon ami Bakir, les Arabes les appellent les juifs du désert.

Tontes les maisons sont en boue. Cette boue, prise dans les jardins, délayée, puis coupée par tranches et séchée au soleil, est superposée par assises, à peu près comme de la brique, et mastiquée avec la boue liquide, en guise de mortier.

Parmi toutes ces constructions couleur de terre, il n'y a que le Dar-Sfah qui soit blanc et l'ancien bain de Ben-Salem qui soit peint. Le reste est gris, d'un gris qui, le matin, devient rose; à midi, violet; et, le soir, orangé. Quelques portes ont un encadrement blanchi au lait de chaux; d'autres sont surmontées d'une sorte d'image, peinte en bleu, représentant une main ouverte; d'autres, d'un damier de diverses couleurs, avec un semis de points rouges, bleus et verts, dans chaque losange.

Il y a quatre mois encore, deux grands marchés se tenaient à El-Aghouat; chaque quartier avait le sien à côté de sa porte. Ce sont de vastes terrains où l'on remarque seulement que le sol a dû être pendant longtemps battu par une grande foule d'hommes et d'animaux, et qui, dit-on, suffisaient à peine au commerce de cette ligne frontière. Comme point central entre l'Est et l'Ouest, entre le Tell et le désert, El-Aghouat ne pouvait être qu'un rendez-vous d'échange et qu'un entrepôt. Non seulement c'était sa prospérité: géographiquement, c'était sa seule raison d'être. Je suis allé visiter l'emplacement du marché des Serrin. D'abord, je ne vis qu'une plaine vide dévorée de soleil. Tout au fond cependant et contre un mur de jardin, j'avisai un petit groupe, où l'on semblait parler affaires. Il y avait là quelques moutons amenés par la boucherie, deux chèvres laitières, dont un Arabe examinait les mamelles, et une paire de poulets, coq et poule: tu sauras qu'il n'y a point de volaille dans El-Aghouat, et qu'on s'occupe depuis la conquête de l'y naturaliser. A côté, deux ou trois l'Aghouati, étrangers à la vente, regardaient voler dans le ciel un vautour qui flairait l'abattoir, et devait, lui aussi, trouver le marché d'El-Aghouat bien changé.

Je t'ai parlé de la place, celle qu'on nomme la Grande-Place, pour la distinguer de deux fondouks, aussi déserts que les marchés. C'est, avec le quartier des cafés et une ruelle où, depuis le Rhamadan, je passe la soirée en compagnie des jeunes élégants du pays, le seul point qui soit animé, et cela grâce au ruisseau. Ce ruisseau sans lequel l'oasis mourrait de soif, mais qui heureusement ne tarit jamais, débouche à l'un des angles de la place, coule au soleil pendant un moment, puis s'échappe à l'autre angle par un mur de jardin. C'est un petit fossé limoneux, noirâtre, peu propre à consoler la vue de la sécheresse universelle, et qui, soit dit sans ingratitude, n'est rien moins qu'encourageant pour la soif.

On y vient puiser deux fois par jour, mais surtout depuis trois heures du soir jusqu'à la nuit. Le va-et-vient commence dès que la grande chaleur est un peu tombée; et successivement j'y vois descendre presque toutes les femmes de la ville accompagnées des jeunes filles, et traînant encore après elles toute une escorte d'enfants bizarres.

Mon premier mouvement en apercevant ces formes blanchâtres, vêtues de loques, sans bijoux, et qui ont l'air d'être tout habillées de poussière, a été du désappointement. Je me souvenais des vêtements bariolés du sud de Constantine, des voiles gris ou blancs, des turbans noirs, des laines pourpres entortillées dans les cheveux, surtout des fameux haïks rouges, haïk-ahmeur, sur lesquels étincelait une confuse orfèvrerie composée de peignes, de mains, de coffrets, de miroirs; je me rappelais ma rue aux femmes de T'olga, et cette double rangée de figures charmantes collées au mur comme des bas-reliefs peints; je revoyais l'effet de ces costumes ardents en plein soleil, sur le sable lilas des chemins, ou parmi le vert sombre des abricotiers; et même, je ne pensais pas sans quelque regret à cette fille si bien vêtue, si chargée d'ornements, qui vint un jour, pendant que j'étais là, planter sa tente sous les palmiers de Sidi-Okba, et qui n'avait qu'un tort, celui d'arriver de Dra-el-Guemel (montagne des poux) de Tuggurt.—Depuis, la part faite aux regrets, j'ai presque oublié que je comptais sur autre chose; au point que je ne saurais plus dire aujourd'hui si cette enveloppe sévère n'est pas ce qui convient à un pareil milieu, et si je souhaiterais d'y introduire le moindre agrément. Rien n'est plus simple, et voici, une fois pour toutes, ce costume en quelques mots.

Il se compose d'un haïk, d'un voile, d'un turban, quelquefois, en outre, d'une mante ou mehlafa. Le haïk est d'une étoffe de coton cassante et légère, de couleur incertaine entre le blanc, le jaune et le gris. Il se porte à peu près comme le vêtement des statues grecques, agrafé sur les pectoraux ou sur les épaules, et retenu à la taille par une ceinture. Le voile, de même étoffe et de couleur plus douteuse encore, surtout aux environs de la tête, est pris sous le turban, fait guimpe autour du visage, s'attache au moyen d'une épingle au-dessus du sein, puis découvre la poitrine, descend le long des bras, et, par derrière, enveloppe le corps de la tête aux pieds. Quelquefois, il est plus long que le haïk et fait alors l'effet d'un manteau de cour. La ligne oblique et soutenue, qui descend de la nuque à l'extrémité de l'étoffe, est superbe; et le mouvement de la marche y produit des frissonnements et des ondulations de plis de la plus grande élégance. Quant au turban, il est de cotonnade un peu plus blanche et seulement rayé sur le bord, quelquefois à franges; on le roule à la mode du turban turc avec un bout sur l'oreille, très bas par devant, touchant au sourcil; il devient d'autant plus beau qu'il est plus vaste et plus négligé. La mante, ou voile de sortie n'est pas de rigueur. Il est adopté par les moins pauvres, et j'imagine aussi par les plus jolies. Enfin, quand elles ne vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir lacé, piqué de soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait semblable au brodequin, moitié asiatique et moitié grec, que certains maîtres de la Renaissance donnent à leurs figures de femmes.

Représente-toi maintenant sous cette couverture abondante en plis, mais légère, de grandes femmes aux formes viriles, avec des yeux cerclés de noir, le regard un peu louche, les cheveux nattés, qui se perdent dans le voile en flots obscurs, et encadrant un visage mièvre, flétri, de couleur neutre et qui semble ne pouvoir ni s'animer ni pâlir davantage; des bras nus jusqu'à l'épaule avec des bracelets jusqu'au coude, cercles d'argent, de corne ou de bois noir travaillé. Parfois le haïk, qui s'entr'ouvre, laisse à nu tout un côté du corps: la poitrine, qu'elles portent en avant, et leurs reins fortement cambrés. Elles ont la marche droite, le pas souple et faisant peu de bruit; quelque chose enfin de gauche et à la fois de magnifique dans les habitudes du corps qui leur permet de prendre, accroupies, des postures de singe, et debout, des attitudes de statues.

Au demeurant, si l'on voit peu de femmes qui soient belles, on en rencontre encore moins qui n'aient ce côté grand ou pittoresque de la tournure. Ce serait ici le cas ou jamais de faire une théorie sur la beauté des haillons, car, il faut le dire, beaucoup de ces draperies, qui abusent de loin, vues de près sont des guenilles. Ce qu'il y a de vrai, c'est que les peuples à vêtements flottants n'offrent rien de comparable à la pauvreté sans ressources d'un habit troué. Ils conservent, quand même, ceci d'héroïque, que, bien ou mal, ils sont drapés; et ceci d'à peu près semblable aux divinités, qu'un peu plus ils seraient nus comme elles.

Entre la femme et l'enfant, il n'y a pas d'âge intermédiaire; et la jeune fille, ici, c'est la petite fille. Fiancée à dix ans, mariée à douze; à seize ans, la femme a pu être trois fois mère. Toutes les saisons de la vie sont en quelque sorte confondues. En dehors de ce plein été, qui fane aussi vite qu'il mûrit, à peine aperçoit-on deux saisons distinctes et aussi courtes l'une que l'autre: l'enfance et la vieillesse. Les petites filles sont vêtues comme leurs mères, mais un peu moins bien et un peu moins, ce qui rarement les intimide. Au lieu de turbans, elles ont des mouchoirs; souvent même, pour seule coiffure, une forêt de cheveux coupés courts, teints de rouge et formant toison. J'en connais de jolies; presque toutes sont charmantes; elles ont, en petit, la dignité de la femme avec les gentillesses farouches des enfants sauvages; je n'ai jamais vu tant de jolis pieds, tant de mains parfaites, ni rencontré plus de sourires tristes, à côté de rires plus gais.

Il y en a une que je poursuis, mais qui se refuse à toute proposition de demeurer tranquille à quatre pas de moi, avec la seule obligation de me regarder. Tu connais le mépris des Arabes pour la profession que j'exerce; chez les enfants, c'est de l'inquiétude, avec une foule de suppositions effrayantes pour leur sexe.—Fatma est toujours tête nue; ses cheveux, peu soignés, lui font une tête énorme avec un tout petit visage, au-dessus d'un cou grêle et d'un corps délicat. Elle a d'énormes yeux noirs qui se ferment presque tout à fait quand elle sourit; avec cela, des expressions furieuses, et tout à coup des airs de chat sauvage. Quand je la rencontre dans le trajet de sa maison à la fontaine, elle hésite d'abord entre ces trois partis: rentrer chez elle, gagner la place à toutes jambes, ou bien venir prendre dans ma main l'argent que je lui présente comme une bouchée à un oiseau qu'on veut apprivoiser. Le plus souvent, l'avidité l'emporte; mais après quels efforts! Pour comprendre à quel point cette enfant me hait dans ces moments-là, il faut la voir s'avancer à petits pas, mais droite, la tête haute, son grand œil hardiment levé sur moi, étincelant d'ardeur, effaré, méchant, plein de surveillance craintive et de menace. Elle devine que je lui tends un piège; et confusément elle sent bien que je m'amuse de sa frayeur. Aussi, dès qu'elle a saisi l'argent, l'effroi de s'être risquée de si près, le succès de m'avoir échappé, la peur que je ne la poursuive, que sais-je encore? toutes les épouvantes réunies lui font prendre une course folle. N'importe par quelle rue, au hasard, pourvu qu'elle fuie, elle s'élance, en agitant son outre vide, et jetant un éclat de rire saccadé qui est à la fois un signe de plaisir et le paroxysme de l'effroi.—Quand, au contraire, nous nous trouvons à la fontaine, elle me dénonce aussitôt aux femmes, aux enfants; et j'entends qu'on se répète à l'oreille le nom arabe de peintre, nom malsonnant que j'ai confondu longtemps avec un autre qui veut dire voleur. L'alarme une fois donnée, je n'ai plus qu'à quitter la place, car il est évident que ces pauvres femmes sont désespérées de me voir examiner leurs enfants. D'autres petites filles du même âge ressemblent, au contraire, tant elles ont l'air dolent, au portrait d'une jeune douleur.—J'en connais une, avec une simple bandelette autour de ses cheveux pendants, un front bombé, un œil taciturne, qui me rappelle la Mélancolie d'Albert Dürer.