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Un jardin sur l'Oronte

Chapter 19: XV
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About This Book

Un narrateur, installé au bord de l'Oronte, écoute la lecture d'un manuscrit arabe qui raconte la vie d'une forteresse et la rencontre entre son seigneur et un jeune chevalier venu des terres chrétiennes. Le récit déroule des scènes de jardins somptueux, de palais et de fêtes, mêlant passion amoureuse, pratiques religieuses et élégances sensorielles. À travers descriptions paysagères et digressions, l'œuvre explore la nostalgie d'un paradis jardiné, les échanges culturels entre Orient et Occident et les tensions entre désir, mémoire et identité.

Elle ne l'écoutait pas. Ses yeux, qu'il avait vus parfois remplis d'une exaltation si tendre, respiraient quelque chose de hagard et plutôt le délire que la colère.

Elle a raison, pensa-t-il, elle m'a fait une grâce en m'aimant, et je ne sais pas lui garder son royaume.

Mais en le pressant dans ses bras, elle lui dit:

—Merci de votre bonté, et sachez bien que jusqu'à ce que je vous revoie, je veux penser à vous sans que vous ayez nulle part, jamais, une meilleure amie.

Quand il fut sorti, ses sentiments éclatèrent. Le regard assombri et comme rendu aveugle par ses pupilles trop dilatées, les mains glacées dans les mains d'Isabelle qui la suppliait, saisie d'une sorte de vertige, toute émotion et vibration, hors d'elle-même, elle vaticinait:

—Vais-je cesser d'être Oriante? Il faut donc fuir en courbant la tête, accepter un destin plus humble et nous ranger à la décision d'une volonté qui doute de sa puissance? Nous laisserons tomber sans étreinte notre royauté. Je vais consentir à cet amoindrissement, moi qui rassasiée de bonheur m'indignais jusqu'à la souffrance qu'il pût y avoir sur l'horizon des gloires qui me fussent refusées. Je me glisserai dans les ténèbres, vers un humble refuge incertain, avec mon cœur tout enflammé d'ardeur pour la lumière et les sommets. Je serai l'un de ces cygnes salis qu'on voit piétiner loin de leur rivière natale. J'avouerai ma déchéance, j'appellerai sur mon nom la pitié au lieu de l'envie, je reconnaîtrai moi-même que je doute de ma séduction et n'ai plus foi en mes sortilèges.... Je le veux, mais le puis-je? Si mon amour me le commande, mon orgueil me le défend. Mon amour consent à dire «oui», mais d'un lieu plus profond que mon amour des «non», sourds, aveugles, obstinés, que je ne puis étouffer, veulent arrêter ma retraite et m'enchaîner à mon destin royal.... Qu'elles s'envolaient vite, les nuits que nous passions ensemble! Les deux crépuscules se touchaient, comme les perles d'un collier. Mais qu'ils seraient intolérables, les jours et les nuits de l'humiliation, dont les heures tomberaient goutte à goutte pour glacer nos cœurs!»

Du dehors, mêlés à ce chant passionné, les cris du combat montaient et se rapprochaient, à chaque minute, et dans la forteresse même les hurlements des femmes couraient.

—Hâtons-nous, Oriante, dit Isabelle. Écoute ta tendresse plus que ta dure volonté. Hâte-toi! nous allons périr.

Mais Oriante, les yeux fixes, tournés en dedans, lui répétait avec égarement:

—Tu n'as rien à craindre. Ne suis-je pas née pour désarmer l'univers?

Elle disparut dans le harem. Isabelle, sans l'entendre, avec une rapidité fébrile, puisait à pleines mains, dans les grands coffres, des sequins, des pierreries et des perles qu'elle nouait dans des châles de l'Inde et des foulards de Perse.

Au bout de quelques minutes, Oriante revint, coiffée d'un diadème, les cheveux sur les épaules, à la fois reine et suppliante, brûlante de désespoir et de fierté. La tendre fille ne put retenir un cri d'admiration et de douleur:

—Que tu es belle, Oriante!

—N'a-t-il pas dit que nous devions être des cadavres étincelants! Passe à ton col ces perles et à tes mains ces émeraudes, prends ce voile d'or.

—Pourquoi nous parer ainsi, ma reine?

—Pour mes fiançailles ou ma mort.

A ce moment on frappa à la porte. C'était un homme de sire Guillaume. Guillaume, poursuivant de point en point son programme, faisait donner à la Sarrasine l'ordre de sortir sur l'heure, du côté de Damas.

Lui-même, pour qu'elle ait le temps de s'éloigner, il prolonge encore d'une heure la résistance, et soudain par la route même qu'il lui a indiquée, il se glisse hors de la forteresse et se met à sa poursuite.

Un seul domestique l'accompagne. Anxieux de retrouver sa maîtresse, Isabelle et leur petite suite, il marche en hâte dans la nuit vers le lieu fixé au troisième gué de l'Oronte.

Il n'y trouve que l'eau qui bat les rochers, et l'effroyable silence du désert.

Personne! Que faire? Rentrer dans Qalaat, au milieu des envahisseurs? Oui, certes, si Oriante a été arrêtée dans sa fuite et retenue dans la forteresse. Mais peut-être en ce moment court-elle vers Damas, poussée par l'épouvante et préférant le risque d'une rencontre de hasard au risque d'une poursuite. Peut-être aussi s'est-elle égarée, et d'un instant à l'autre elle va rallier le point de rendez-vous.... Il crut devenir fou, et ne retrouva ses sens que pour s'accuser d'avoir perdu par son imprévoyance celle qui se fiait à lui et que des pressentiments avaient paru avertir. Il sentit le danger passer sur sa maîtresse, comme il eût senti le regard d'un des vainqueurs se poser sur son visage nu de captive.

Un clair de lune enchanteur se leva sur les sables. Il attendit durant des heures mortelles qu'elle parût de minute en minute. Vers l'aube enfin, il fallut prendre un parti.

«Souvenir de ma mère, dit-il, inspirez-moi mon droit chemin. Où trouverai-je la vérité?»

Il pensa qu'il devait aller sur Damas, et ne voulut pas douter qu'il y rejoindrait son amie, qui sûrement l'y avait précédé.


IX

A Damas, Guillaume ne trouva pas la Sarrasine, ni aucun éclaircissement. Était-elle morte, ou, son visage brillant tourné vers lui, subissait-elle là-bas les affronts de la captivité? Rien ne répondit à ses interrogations. Et les premières nouvelles du désastre, c'est lui qui les apportait.

Le peuple de Damas attribua la ruine de Qalaat à l'intervention des anges Mokarabin, Gabriel, Mikael et Israfel, que le ciel en sa justice avait envoyés pour faire expier à l'Émir son mépris de l'Islam. Mais le Sultan voulait des explications plus terre à terre, et il convoqua Guillaume à son divan. Guillaume lui raconta avec quelle angoisse la forteresse avait attendu ses secours et comment, réduit à la dernière extrémité par la soif, le conseil de défense avait décidé d'évacuer sur Damas les trésors. Que s'était-il passé? Pourquoi la plus intelligente des femmes du harem, la fameuse Oriante, à qui il s'était confié, avait-elle manqué le rendez-vous? Il offrait de retourner à Qalaat comme plénipotentiaire et d'en ramener la Sarrasine qu'il rachèterait.

Comme une balle, sitôt qu'elle a touché le mur, rebondit vers son point de départ, Guillaume, à peine a-t-il atteint Damas, ne songe qu'à regagner Qalaat; mais le Sultan, un petit vieillard au nez rouge, est d'avis qu'il faut s'incliner devant la volonté du ciel, qui n'a pas permis que les secours que Damas préparait arrivassent utilement. Quant à racheter aucune femme de Qalaat, pourquoi donc? D'un ton goguenard, il déclare:

—Laisse à ces chrétiens nos belles musulmanes. Le poète a raison quand il dit: «J'aime la manière d'agir des buveurs qui, lorsque l'ennemi arrive, en un moment l'ont enivré avec la coupe d'amour.» Laisse agir la beauté, et plus tard, nous verrons.

Il attribua au jeune chrétien une maison sur les bords du Barada, la rivière qui arrose l'oasis de Damas, en lui commandant impérieusement de ne pas s'éloigner de la ville et de venir le voir à des intervalles réguliers.

C'est un des plus agréables séjours du monde que les vergers du Barada. Les voisins de Guillaume y passaient leur journée dans la joie, grâce au vin, aux musiciens et aux belles filles, mais lui n'avait de plaisir qu'à se désoler de l'absence de sa maîtresse. Il n'aurait pu se détourner une minute de sa pensée obsédante. «Pourquoi n'est-elle pas venue au rendez-vous? Est-elle morte? Si elle vit, comment ne trouve-t-elle pas le moyen de me faire tenir un message?»

D'ailleurs, sa plaie d'amour exceptée, il était tout insensibilité. Dans les délices de Damas comme dans les carnages de Qalaat, il se sentait une âme durement rétractée. Les maisons blanches, les mosquées, l'eau brillante, les épaisses verdures et la lumière qui les baigne sont un cadre indifférent, si l'absente ne vient pas s'y plaire, et les orangers, les lauriers, les roses n'exhaleront que du désespoir jusqu'à ce que la Sarrasine les respire. Guillaume reconnaissait dans Damas d'innombrables éléments de bonheur, mais il les contemplait comme un orchestre silencieux à qui personne n'est venu donner le signal.

Dès l'aube, il se réveillait d'un court sommeil, et la bête de tristesse se levait à ses côtés. La sainteté du matin, quand la douceur et la lumière luisent sur l'eau et les feuillages le déchirait. «Que n'est-elle morte, pensait-il; avec quel élan je me hâterais de ne plus vivre!»

Il errait sans but, en se répétant les improvisations les plus pénétrantes de la Sarrasine. A chaque strophe, une douleur térébrait son cœur. Il entendait la voix liquide, le souffle léger, le bruit mouillé de la langue contre le palais; il voyait les lignes calmes du profil, les paupières baissées dans le jeune et lumineux visage, la joie, la tristesse, toute la mobilité de sa maîtresse et ses deux mains attendrissantes de douceur. C'est avec effroi qu'il touchait à ces flèches de beauté fichées dans sa chair et dans son âme. Au milieu des rues étroites, pleines de poussière et de silence, il pressait le pas pour se fuir soi-même, afin de se dérober à ses mortelles obsessions. Brisé de se souvenir, parfois, au milieu du jour, il tombait de sommeil comme il n'arrive pas après le plus grand effort physique. Puis le soir, quand un léger souffle renaissait sur le Barada et que la plainte des muezzins commençait de bouger sur la ville, pareille au monotone désir qui de sa poitrine s'exhalait dans le ciel vide, Guillaume en ressassant ses idées de mort et d'amour, suivait la route d'Alep, entre deux haies de peupliers et de platanes, jusqu'à la limite extrême des jardins, et s'asseyant auprès de la source de Zeïnabiye, où les Damasquins, à la fin des chaudes journées, viennent goûter la meilleure eau de l'oasis, il attendait, le visage tourné vers le pays de son espérance.

Un jour qu'il était là, des juifs qui arrivaient de Qalaat, commencèrent à donner mille détails sur le massacre auquel les Chrétiens vainqueurs avaient procédé en pénétrant dans la forteresse.

—Mais soudain, dirent-ils, leur chef, après cette première dévastation, s'est adouci d'une manière inexplicable. Il a fait éteindre les flammes et grouper les survivants sur la place du marché aux bêtes....

Guillaume but une gorgée d'eau et demanda, en écoutant son cœur battre, ce qu'étaient devenues les femmes du sérail. Ils racontèrent qu'elles avaient été distribuées entre les principaux chrétiens.

—Et la fameuse Oriante?

—Distribuée comme les autres.

Elle vivait! Il se livra aux mille jouissances de cette certitude enfin obtenue, puis les inquiétudes noires commencèrent de ramper au fond de son être, cependant qu'à chaque pas, en revenant à Damas, il s'obligeait à se dire: «Elle est vivante!» Il mettait ce fait sur le devant de son imagination pour repousser le reste dans l'obscurité.

Rentré chez lui, il se jeta sur une natte et resta plongé durant vingt-quatre heures dans ses méditations. La nuit, il se disait: «Je ne crois pas qu'elle veuille demeurer un si long temps sans connaître le plaisir, ni que personne de ceux qui la voient et qui sont des vainqueurs accepte sa retenue.» Au matin il se rejetait violemment sur cette autre idée qu'un jour il la rejoindrait et qu'ils mourraient de bonheur à pouvoir vivre l'un pour l'autre. Il eût voulu s'approcher de son amie, après qu'elle s'était endormie, et juger sur son visage sans feinte ce qu'elle méritait de confiance. Mais il se faisait violence pour s'interdire ces indiscrétions, voulant demeurer digne d'un si grand amour, et il se contraignait à chercher le moyen de la rejoindre et de la racheter.

C'est dans ces tourments que vint le surprendre un messager du palais, qui l'invitait à se rendre immédiatement auprès du Sultan. Il bondit d'espérance à l'idée que celui-ci allait l'envoyer à Qalaat.

Comme il entrait dans la salle d'audience, le petit vieillard lui cria joyeusement:

—Voici une bonne chose qui vous surprendra. Le chef des Chrétiens est éperdument amoureux et fort aimé d'Oriante, la favorite de l'ancien Émir, et l'on dit qu'elle dispose de lui.

Ces paroles percèrent le jeune homme d'une prodigieuse douleur:

—Je ne vois rien en cela, dit-il, qui doive surprendre d'une fille de cet âge et de cette beauté.

—Aussi n'est-ce pas là ce qui doit vous étonner, mais de savoir que tous deux travaillent d'un parfait concert au rétablissement du royaume, et déjà ils ont reconstitué les jardins de l'Oronte.

Guillaume eut un accès de désespoir. Quoiqu'il ne crût rien de cette infidélité spirituelle, le seul fait qu'elle fût formulée et que des mots, même menteurs, lui en fissent l'injure l'affolait. Il dit que cette fille mériterait d'être mise à mort. Le Sultan ne partageait pas cet avis:

—Je veux te confier en secret, à toi qui es du Christ, ce que la prudence me défend de dévoiler clairement aux nôtres. Nous pouvons coopérer avec tes coreligionnaires.

Il esquissa toute une politique de rapprochement économique, comme nous dirions aujourd'hui. Guillaume abonda dans ses vues et lui offrit à nouveau de retourner à Qalaat pour négocier une entente. Mais cette fois encore le vieillard jugea préférable d'ajourner.

Son refus enflamma de colère Guillaume, qui osa insister avec passion, au point que le Sultan irrité le renvoya, en lui ordonnant d'être à l'avenir plus, intelligent et plus maître de ses paroles.

Or, peu de jours après, une nuit, dans son sommeil, Guillaume fut brusquement réveillé et se trouva assis sur ses coussins, écartant une image qui le bouleversait. Quelque chose se passait là-bas sur l'Oronte, dont il ne pouvait se définir la forme exacte, quelque chose d'humble et de tragique qui l'atteignait cruellement, quelque chose d'irréparable. Souffrait-elle, mourait-elle ou, pis encore, était-elle heureuse? Il ne savait que préférer. Cette nuit, il n'eut plus de repos. Il alla aux bains, et là encore ne trouva pas de calme, car il se sentait averti d'une sûre révélation. Enfin perdant la tête, il pensa: le mieux est que j'aille au palais, bien que ce ne soit pas l'heure, et que j'obtienne du Sultan qu'il se décide à m'envoyer à Qalaat. S'il diffère encore, eh bien, je devrai partir avec mes humbles chances, car je sais que cette voix intérieure ne se taira plus.

Il se rendit au palais et malgré l'heure matinale parvint à se faire admettre auprès du Sultan.

—Jusques à quand ajournerons-nous, lui dit-il avec égarement, que je coure à Qalaat? Rien ne dérange leur plaisir, et toi, par tes lenteurs, n'encourages-tu pas leur succès?

Alors, le Sultan:

—A-t-on jamais vu qu'un bienfaiteur et un chef cède aux obsessions de son hôte? Accueilli par grâce dans notre maison, tu devrais avoir assez d'intelligence et de cœur pour en prendre les intérêts. Mais chacun agit selon sa race, et un chrétien veut sans doute qu'un Sultan fasse la première démarche auprès des chrétiens. Sache que c'est moi le maître de l'heure et qui fixerai seul le jour de ta mission.

Pour plus de sûreté, il le fit conduire en prison.

Quelle misère pour le pauvre amant! Les semaines et les mois passèrent, et toujours, dans les ténèbres, sa raison lui proposait des images douloureuses, un visage oublieux et plus encore, cependant qu'à l'aube, sa foi, son clan vital balayaient ces nocturnes. Elle vivait! Il se jetait dans cette idée comme dans un canot de sauvetage au milieu du désastre. Ils avaient échappé à la tempête; il la rejoindrait; les narines au-dessus de l'eau, la poitrine plus puissante que tout l'océan, les bras hardis à fendre les flots, il atteindrait le rivage et la saisirait, plus heureuse et plus fraîche, dans sa joie de le retrouver, que tout l'océan surmonté. Qu'était-il advenu d'elle? Rien qui pût faire qu'elle ne fût fidèle. Qu'importe au véritable amour l'écume injuste de la vie! Il ne se permettait pas d'accueillir rien de ce qui rôdait autour de son esprit. C'est une abeille, se disait-il, qui reste prise à mi-corps dans son gâteau de miel et qui attend de moi sa délivrance.

Enfin un jour, environ six mois après qu'il était arrivé à Damas, le Sultan le fit chercher et lui dit:

—Voici que j'ai reçu des nouvelles de Qalaat. Cette fille conseille très bien son chrétien, et maintenant ils appellent des ouvriers musulmans pour aider à la réparation de leur territoire. Je prévois que d'eux-mêmes ils vont songer à une entente, et c'est alors que j'aurai besoin de toi pour leur porter mes réponses. D'ici là tiens-toi tranquille. Je pense que ces mois de fraîcheur ont apaisé ta fougue; reprends ta bonne vie dans ta maison du Barada, car je veux que les messagers qu'ils m'enverront reconnaissent que je traite bien leur coreligionnaire.

Les malheurs avaient rendu Guillaume diplomate. Écumant à l'intérieur, il cacha sous un profond salut l'impatience qu'avait surexcitée ce discours, et se retira après avoir de nouveau mis tout son dévouement au service de sa Hautesse.

Tout en se réinstallant dans sa première demeure avec un air d'insouciance affectée, il décidait de ne plus différer davantage. «La vie est trop courte, se disait-il. Je ne puis plus accepter que le feu de mon cœur et ma force demeurent inutiles. Oriante regarde chaque jour la route de Damas et me reproche de n'être pas encore arrivé.»

Cinq jours plus tard, à la nuit, il s'enfuyait de Damas sans être accompagné de personne, et il poussa son cheval avec tant de hâte que, le soir même, à l'étape, au milieu des gorges affreuses qui ferment l'oasis à l'ouest, il rejoignait une caravane, qui ne refusa pas de l'accueillir.

Hardiment, d'un cœur confiant, le voici en route pour Qalaat et pour la délivrance d'Oriante! Chaque matin, la caravane se met en marche, à l'heure où les ombres et la lumière se combattent, avant que toutes les étoiles aient cédé au soleil, et Guillaume en regardant le ciel s'étonne d'être insensible et même hostile à ces splendeurs, tandis que le feu d'un regard et l'éclair d'un sourire, qu'il ne voit qu'en idée, le déchirent.

Assailli tout le jour par des élans alternés de douleur et de gratitude, il surmonte le découragement à force de désir. Toutes ses pensées, autant de barques qui sillonnent la mer profonde et dont les voiles paraissent ou disparaissent sur l'horizon; un souffle du ciel les balaye, et seule subsiste une mer de douleur, éternellement mouvementée par l'espérance. A travers les sables, il navigue, et maudissant chaque heure de retard il court à l'assaut du mystère.


X

Quand la caravane approcha de Qalaat, elle apprit que tous y pénétreraient sans difficulté, car (le Sultan était bien renseigné) les chrétiens, désireux de rétablir une prospérité qu'ils avaient ruinée, appelaient de toutes parts des travailleurs musulmans. Et pour le risque d'être reconnu, Guillaume était à peu près certain que personne, les anciens habitants n'eussent-ils pas été dispersés dans la tourmente, ne songerait au brillant favori de l'Émir, devant le malheureux que faisaient de lui sa prison et ses chagrins. Une seule difficulté subsistait, mais grave, celle-là: comment approcher de la Sarrasine et comment l'enlever?

Merveille de bon augure, à l'heure où Guillaume entre dans la ville toute transformée, des cloches chrétiennes, qu'il n'y a jamais connues, commencent à sonner comme pour bénir les images touchantes et les espérances qui se pressent en foule à son esprit. Tout un peuple nouveau de Francs et d'Arabes, en habits de fête, circule dans les rues, et Guillaume ayant interrogé un de leurs groupes apprend que dans deux heures va se dérouler une procession d'actions de grâces, pour la victoire, en l'honneur de la Vierge Marie. Les chevaliers la suivront avec les princesses converties. Pour l'instant, dames et chevaliers banquettent dans la forteresse.

Guillaume n'en demande pas plus et continue sa promenade. Il s'engage dans les jardins de l'Émir, maintenant livrés au public par des vainqueurs dédaigneux des anciens raffinements qu'ils ont pourtant à demi rétablis. Il passe devant les kiosques. Il revoit tous ces lieux qui lui donnèrent une image du ciel. Le mystérieux bonheur enveloppé de voiles n'est plus là pour distribuer ses lumières sur les choses. C'est un précieux baguier d'où le joyau a disparu. Il va tout droit vers la partie du jardin qu'Oriante avait remplie de ses chants, qui fut leur domaine propre et qui lui apparaît comme leur amour étalé. Il crut la revoir étendue sous ces arbres avec une grâce si touchante, quand elle occupait un étroit espace d'ombre au bas d'une pelouse inondée de soleil, et qu'atteint par cette joyeuse lumière un pan de sa robe de soie incarnadine brillait sur le vert du pré. Affaissée dans une langueur qui ressemblait à l'innocence et au plaisir, ses longs cils et ses douces paupières fermés, un de ses bras passé sous son cou, et sa main chargée de bagues retombant sur sa joue et dans ses cheveux, tout ce paradis ne servait qu'à la faire valoir et semblait un rivage autour d'un lac de divine volupté. Et maintenant....

Ce furent des minutes bien tristes que celles où sire Guillaume, circulant ainsi au milieu des jardins dévastés de Qalaat, se débattit avec ses enivrements du passé et ses inquiétudes du jour.

Qalaat est un petit endroit. Le jeune homme eut le temps de parcourir tous les lieux où il s'était trouvé avec l'amie du plus beau moment de son existence; il reprit un à un tous ses émerveillements, ses désirs, ses plaisirs et son angoisse; il suivit le sentier par où Oriante venait de son pavillon avec la gentille Isabelle; il s'en alla sous la forteresse jusqu'aux rochers où se tenait le chef chrétien qu'elle avait regardé si étrangement, et avant que les deux heures fussent passées, Guillaume se retrouva au milieu des badauds, devant le palais où sans doute Oriante, le festin terminé, s'occupait à se parer.

Il ressentait jusqu'à l'irritation une sèche et douloureuse impatience, dans l'attente de celle dont le sourire seul rendrait une âme à cette ville morte. Si elle me voit de l'une de ces fenêtres, songeait-il, ses deux bras se tendront vers moi, et dès le soir son ingéniosité romanesque aura trouvé quelque moyen pour favoriser mon escalade dans sa chambre. Mais il souffrait sans se l'avouer du bel ordre qui régnait dans Qalaat et qui impliquait le consentement et la soumission de tous.

Enfin les cloches qui redoublent annoncent que voici le cortège. Les musiciens débouchent de la forteresse, puis les prêtres, les chevaliers et les femmes, et tout s'engage sous les vergers au long de la rivière. Au milieu des Sarrasines du harem, devenues les épouses des chrétiens, brille d'un éclat royal la belle Oriante, comme un aiglon à l'aile brisée est maintenu dans une troupe plus rustique. Qu'elle émeut son amant, quand il la revoit parée à la manière des femmes de France! Elle porte une robe de soie tissée d'or, dont la traîne balaye le sol. Sur son front brille un diadème. La gêne légère qu'elle semble éprouver la rend encore plus rare et plus précieuse. Chargée de cette profusion de grâces, de qui aurait-elle besoin?

Une affreuse tristesse monte vers Guillaume de cette gloire charmante et de cette cérémonie dont il eût été si heureux de partager avec elle le sentiment! Ce n'est pas par lui que s'est faite cette transfiguration. Et rien qui permette de croire qu'alors qu'il la surprend à son insu elle ait aucune pensée pour lui. Toujours enchantée de paraître, et comme jadis enivrée de sa jeunesse et de sa beauté, elle regarde de tous côtés. Comment ne le distingue-t-elle pas? Sa barbe longue, ses cheveux emmêlés, son regard fiévreux le masquent, mais un cœur fidèle ne devrait-il pas pressentir et savoir?

Dans un premier moment de désespoir, il s'est laissé dépasser, mais bien vite il court les rejoindre et les accompagne, sans se rassasier de souffrir. Il marche à leur pas au milieu de la foule ravie. Toutes sont les mêmes et transfigurées. Elles ont échangé leurs larges pantalons de houris contre des robes de dames chrétiennes et même pris une expression de décence et de pudeur. Elles portent, comme jadis, enroulés au-dessus de leurs poignets, des chapelets de boules d'ambre, qu'une croix maintenant termine, et tiennent dans leurs mains des missels marquetés d'or et de bijoux. Mieux qu'autrefois elles semblent des anges; elles le doivent à ce cortège, à la présence des prêtres et des chants religieux, mais il est plus aisé de croire que les fleuves remontent vers leur source que de supposer que ces six mois ont diminué leur science de la vie.

Dans les jardins en ruines, au bord de la rivière, la procession circule, pareille à celle qu'enfant Guillaume a vue dans son village. C'est l'animation d'une paroisse française dans les ruines d'un verger syrien. Quel enchantement au bord de l'Oronte, les filles musulmanes chantant les cantiques de la Vierge! Il les suit en se jurant qu'il reconquerra son bonheur. Et tous arrivent ainsi sous le cèdre où, pour la première fois, il vit Oriante au milieu du harem. C'est là, sur le gazon où s'étendaient ses tapis, qu'est dressé l'autel sacré, et tout à son aise il peut la voir agenouillée dans l'étincellement de ses voiles auprès du chef des vainqueurs, devenu son époux.

A l'heure de la bénédiction, le prêtre se tourne vers la foule tenant entre ses mains l'hostie consacrée; il l'élève, et Guillaume prie pour l'ingrate, pour ses propres péchés et pour que ses vœux amoureux soient entendus au ciel.

La clochette de l'assistant a libéré tous les auditeurs. Ils se sont relevés. Lui, pas. C'est devant Oriante qu'il demeure à genoux, requérant du plus ardent de son âme qu'elle daigne le voir et se chagrinant qu'un invisible message ne la prévienne pas. Enfin, d'un trait de son bel œil, elle l'a rencontré, et subitement, sur sa pupille agrandie ses paupières se ferment. Elle reste ainsi quelques secondes, immobile, aveugle, sans qu'aucun indice n'affleure à la surface de son clair visage, et se détournant lentement, elle prend la main de son Seigneur, le prince d'Antioche, et la tient dans ses mains si douces,—geste dont le rude Seigneur s'étonne avec bienveillance,—comme si elle s'abritait, derrière un bouclier, contre quelque danger qu'il cherche et ne voit pas. S'est-elle évanouie? Ou bien lui a-t-elle murmuré une prière? Il l'enlève dans ses bras, comme celui qui vient d'acheter une brebis. Il l'emporte, sans qu'elle veuille jeter un seul regard sur son ami.

Pensez à ce que fut la douleur de Guillaume, quand il la vit ainsi installée dans son monde chrétien, qu'il avait perdu à cause d'elle, et qu'elle-même l'en chassa! Il demeura sur place, accablé par une stupeur farouche et tout occupé à regarder la douleur courir en lui. «Elle le choisit devant moi!» Il sentait physiquement cette phrase pénétrer en lui par ses yeux, par ses oreilles et descendre avec les ravages d'un éclair mortel à travers tout son être. Il s'aperçut avec dégoût qu'il eût préféré mille fois qu'elle fût morte. «Maintenant, se dit-il, j'ai cent années d'expérience, et je sais que les hommes n'ont d'amour sûr que l'amour de leur mère. Entre toutes les femmes, il n'y a de vrai que notre mère.»


XI

C'est dans l'amour heureux que notre âme respire. Elle s'y vient recharger d'allégresse et de chant. Préférer quelque autre à soi-même, s'élancer avec respect derrière un gibier divin pour lui faire son bonheur, lancer au ciel des louanges et des remerciements, quelle trêve dans nos misères, quelle brèche dans nos brouillards, quelle révélation peut-être sur l'après-vie!

A cette euphorie de l'amour, à cette plénitude que mettait dans son âme et son corps la confiance d'être aimé par celle qu'il aime, succède chez Guillaume un vide affreux. Toute la force physique et spirituelle que lui donnait son trésor secret s'écoule massivement, en une seconde, comme d'une outre crevée par un coup de poignard. Et d'épuisement le malheureux s'endort sur le gazon.

Agité par les rêves et le chagrin, il se retournait fiévreusement sur cette terre ingrate, quand sous la nuit qui commençait il crut entendre murmurer son nom, et peu à peu, le sentiment lui revenant, il distingua une figure penchée sur lui et la douce chaleur d'une jeune bouche qui lui parlait d'une voix basse, avec une tendre amitié. Il reconnut Isabelle. Et tout de suite, s'attachant à elle avec un furieux désespoir:

—Pourquoi vient-elle de me renier? Est-il possible? Est-ce là son accueil?

ISABELLE

Elle m'envoie près de vous.

GUILLAUME

Elle m'a fui.

ISABELLE

Elle a eu peur.

GUILLAUME

De moi! Qu'imagine-t-elle avoir à craindre de son ami?

ISABELLE

Elle a été surprise par un retour inattendu.

GUILLAUME

Inattendu! Mais n'était-ce donc pas pour la vie, notre amitié?

ISABELLE

Ma présence rapide est un gage que vous lui êtes toujours cher. Elle m'envoie à votre recherche en signe d'amitié éternelle.

GUILLAUME

Elle t'envoie! Sans doute qu'elle ne veut pas sacrifier une seule minute du temps qu'elle consacre au vainqueur. Depuis six mois, qu'ai-je eu d'elle? Je l'ai attendue sur l'Oronte, à Damas. Avec quelle ardeur confiante, j'accourais ici! Et tout à l'heure son visage d'effroi pour moi et d'amour pour cet homme! Plût au ciel que jamais je ne fusse venu dans Qalaat, que jamais cette voix menteuse n'eût exercé sur moi sa puissance magique! Elle me trompait donc, quand elle me prenait dans ses bras pour me dire: «Je t'appellerai à mon lit de mort ou bien je courrai au tien, et je t'adresserai de tendres adieux.» Tout cela pour qu'aujourd'hui j'arrive et que j'éprouve l'horreur de la gêner dans ses nouveaux plaisirs.

ISABELLE

Ne risque pas d'être injuste. Pourquoi suis-je ici? Il serait plus prudent pour elle et pour moi que je reste dans le palais. Mais me voici, contre toute sagesse, qui cours à tes injures et à bien d'autres dangers. Explique cela autrement que par notre amitié! Si tu savais de quelle manière touchante....

GUILLAUME

Je sais que je lui donnais asile avec ivresse dans mon cœur, qu'elle s'y est blottie pour me mordre avec plus de joyeuse sûreté et s'est glissée rapidement loin de moi en m'abandonnant à la pire souffrance. Et toi, femme méchante, tais-toi qui l'approuves dans sa prudence! Mais non, poursuis ton récit. Ou plutôt qu'elle vienne me le faire elle-même, si elle n'est, pas une esclave.

ISABELLE

Esclave! Peux-tu le lui reprocher? Tu lui en avais préparé la vie. Elle le redeviendrait sans doute, si elle obéissait sans précaution à tes exigences insensées. Avec ses seuls moyens, elle a su dépasser l'esclavage et reconquérir le diadème que tu avais laissé tomber. Cela ne va pas sans ménagements, ni habileté.

GUILLAUME

Je ne puis pas supporter cette contradiction qu'il y a dans son accueil et dans tes paroles. J'ai trop vu qu'elle s'accommodait d'une nouvelle vie.

ISABELLE

Elle n'est pas faite pour mener une vie inférieure à celle des rois. Est-il dans vos vœux d'amoindrir celle que vous mettez au-dessus de toutes les femmes?

GUILLAUME

C'est un coup inattendu qui me frappe.

ISABELLE

Tu pouvais bien le prévoir.

GUILLAUME

Je ne le croyais pas. Je croyais que, quoi qu'il fût arrivé, elle avait son visage tourné vers moi seul avec une indomptable liberté.

ISABELLE

Mais qu'une fille demeurât libre au milieu de tant de vainqueurs, c'eût été un miracle.

GUILLAUME

Je croyais qu'elle serait ce miracle.

ISABELLE

C'eût été la seule.

GUILLAUME

Eh bien! oui, la seule! N'est-elle pas unique? Sa figure était d'or, d'argent, d'azur, de jeunesse, de pudeur, de plaisir tendre et de fierté, et tout à l'heure un flot de honteuse tristesse m'a flétri le cœur quand je l'aperçus. Elle m'était le paradis vivant, quelque chose au-dessus de la terre, une musique d'enchantement, et voici que je reçois de son clair visage et de son regard toutes les misères humaines. Je voudrais qu'elle mourût, et pourtant je ne puis pas renoncer aux lambeaux de notre bonheur. Qu'elle périsse avec moi ou qu'ensemble nous soyons heureux!

En parlant ainsi, il serrait dans ses bras Isabelle et, les yeux fermés, couvrait sa figure de baisers qu'elle repoussait doucement, un peu épouvantée et disant:

—N'oubliez pas que je suis Isabelle, non Oriante.

—Je l'aime et la hais, je suis trop malheureux. Si elle veut m'assassiner, pourquoi n'est-ce pas de plaisir en m'embrassant?

Il disait d'elle les choses les plus tendres, puis la couvrait de reproches et d'imprécations, comme si elle eût été présente. Cependant, à sentir contre lui des formes charmantes, sa fureur devenait douceur, plainte et plaisir, toute son âme confusion, et ses menaces de plus en plus lointaines finissaient en remerciements pressants:

—Sur cette prairie de mon bonheur, dans cette ville où j'ai été deux fois heureux, une seule m'accueille! Isabelle, je vous remercie et vous aime.

ISABELLE

Nous vous aimons, toutes, d'amitié, mais c'est avec elle seule que vous êtes lié d'un amour égal des deux parts, d'un amour jusqu'à la mort, qui chez vous n'empêche pas l'injustice. Vous disiez qu'elle était un ange, maintenant vous la traitez de démon. Vous la mettez tantôt au-dessus d'elle et tantôt au-dessous. C'est une femme. Elle veut comme toutes les femmes que celui qu'elle aime soit le plus fort. Écoutez nos avis. Elle vous remercie d'être venu. Comme vous avez tardé! Je ne l'ai pas blâmée quand elle n'a pu vous rejoindre à Damas. Voulais-tu voir, loin du ciel de sa patrie, ton bel oiseau de paradis piétiner chétivement dans les ruelles de l'exil? Et c'est moi, aujourd'hui, qui viens de la dissuader de vous rejoindre sur cette pelouse. Si quelqu'un se doit perdre, que ce soit la pauvre Isabelle. Mais Oriante viendra. Tu la prendras dans tes bras. Et me voici pour en chercher avec toi le moyen, que nous trouverons sûrement.

GUILLAUME

Dois-je vous croire, toutes les deux, aujourd'hui! Jadis, pas une fois je n'ai mis en doute sa parole. Je n'avais aucune idée qu'elle pût me mentir, puisque je ne demandais qu'à lui obéir et que si elle m'avait prié de mourir volontairement au lendemain de quelqu'un de nos plaisirs, je l'aurais fait en me sachant encore son débiteur. Ce qui s'est passé depuis lors est trouble. C'est possible que je comprenne mal, car moi, je suis seul pour raisonner, tandis que vous étiez deux pour délibérer de moi, si toutefois vous en avez pris la peine. Je n'ai pas de confident pour m'aider à voir clair. Et cependant si j'ai souffert, ce n'est pas sans raison.

ISABELLE

Enfin, tu lui reproches d'être vivante, pleine de jeunesse et d'amour. Préférerais-tu qu'elle fût morte?

GUILLAUME

Soit, je ne reproche rien au passé. Il faut demander la mort ou bien accepter la vie. Je veux ramasser les morceaux de mon bonheur. Es-tu venue pour me laisser sans espérance? La meilleure part de mon être refuse de croire que deux beautés que j'aime puissent mentir, et je veux suivre, les yeux fermés, cette confiance, fût-elle une illusion. Que dois-je attendre exactement?

ISABELLE

Écoute-moi donc, maintenant que tu parais maître de ta raison. Et d'abord ne reste plus à rôder, tu nous perdrais tous. Nous avons près d'ici, sur l'Oronte, un musulman qui est notre obligé. Il te prendra à son service et te logera, et nous saurons t'y visiter.

GUILLAUME

Elle, avec toi! Venez toutes les deux. Tu me permets de te dire que tu ne me suffis pas, mais c'est également vrai qu'elle seule me ferait trop de mal.

ISABELLE

Nous deux, et c'est elle qui te dira et te prouvera son amour. Elle viendra te voir et glisser à ton doigt l'anneau du plaisir.

GUILLAUME

Dame sœur, je vous aime, vous m'avez été bonne et secourable, et ce que j'ai de plus beau dans la mémoire, je vous le dois. Jamais rien de ce que vous me demanderez, je ne pourrai vous le refuser. Et aujourd'hui encore, ma Savante, voici que vous venez de me réconforter. Votre amitié m'est plus douce que le ciel pur apparaissant après l'orage, quand nous naviguions de France en Syrie.

ISABELLE

Il n'était pas possible que le dernier mot d'un si grand amour fût pour souhaiter qu'elle mourût, celle qui vous donna sa foi.


XII

Au lever du jour, sire Guillaume s'en alla chez le pauvre musulman que lui avait indiqué Isabelle et se mit à son service comme un simple manœuvre.

Il défonce le sol, il y plante des légumes qu'il arrose avec l'eau de l'Oronte, et cet humble jardin d'un autre, il l'entoure soigneusement d'un mur de terre battue. C'est à ce prix qu'il achète sa subsistance quotidienne et le droit de se construire la cabane où il recevra ses deux amies. Peu lui coûte cette vie d'efforts grossiers, car il aspire à user ses forces, à dissiper en sueurs d'esclave ses trop douloureuses pensées. Au milieu des pierres et des ronces, sous le soleil implacable et dans ces travaux qui le brisent, il songe aux plaisirs qu'Oriante lui a donnés et qu'elle lui renouvellera. Il guette s'il voit un messager qui court lui annoncer la visite des deux femmes. Alors il se baignera dans l'Oronte, il cueillera des fleurs, et le soir elles se glisseront toutes deux dans sa cabane avec leur phosphorescence de tristesse et de volupté.

Ce soir arriva. Elles apparurent dans ce demi-désert de la rivière, toutes deux essoufflées, et Isabelle portant un panier à la manière des jeunes dames charitables qui visitent les malheureux. Le premier mot, le cri du jeune homme, en saisissant de ses deux mains les poignets de la Sarrasine, fut:

—Maintenant je te tiens! Quand partons-nous, tous les trois, vers Damas, vers Tripoli, n'importe où, ailleurs, loin d'ici? Ne perdons pas notre temps à discuter le détail. Dis-moi d'une phrase claire que tu veux venir avec moi.

—Me voici venue près de toi.

—Prête à me suivre?

—Plût au ciel que ces gens ne fussent pas surgis! Je jure que j'aurais voulu passer toute ma vie sous ta fidèle protection.

—Ah! menteuse, perfide, que j'ai attendue six heures d'une nuit de désespoir sur l'Oronte et six mois pires encore dans Damas, et qui, pour mon retour, s'est jetée sous mes yeux dans les bras de son nouveau maître.

C'est la fièvre et l'excès du chagrin, comme le montre sa figure ravagée, qui le font parler si durement. Mais Oriante, surmontant l'émoi de cet accueil violent, va droit à son agresseur, les yeux dans les yeux, la parole et l'âme tout en flammes:

—Sans me plaindre, sur ces cailloux, sans avoir peur de la mort qui ne me serait pas épargnée, brûlée du soleil, déchirée par les ronces, j'accours, je viens me jeter par amour sur cette misérable natte, et ce sont des reproches que je trouve dans ta bouche, et, plus encore, dans ton cœur. Cependant quel crime ai-je commis? J'ai cédé à la force, je suis entrée malgré moi dans le lit d'un nouveau maître. Faut-il me tuer pour ce crime involontaire, dont la cause est ta propre défaite? C'est toi qui m'as laissée à la honte d'un partage, comme un vil butin, et qui m'as livrée aux orgueilleux caprices de tes compatriotes chrétiens. C'est le sort qui a si cruellement disposé d'Isabelle comme de moi, mais tu n'as pas le droit de nous reprocher ce que, toi, qui es un homme, tu n'as pas su nous épargner.

—Tu t'enveloppes habilement d'obscurité et tu fuis loin de mes droites questions. Réponds cependant. Pourquoi ne m'avoir rejoint ni sur l'Oronte, ni à Damas?

—Eh! le pouvais-je, ingrat?

Ses yeux prirent un aspect noir et, tout remplis de leurs pupilles dilatées, transformèrent soudain sa figure harmonieuse:

«Quels accents, quelle plainte exhaler qui répondent à ma douleur! De quoi me plaindrai-je d'abord? D'avoir perdu mon ami ou d'être insultée dans mon malheur?...»

Mais il mit précipitamment sa main presque violente sur cette bouche trop charmante, pour étouffer une voix qui voulait lui faire mal:

—Ne viens pas ici pour me faire souffrir et user de ton sortilège, mais pour me guérir de mon amour en l'usant. Ne parle pas de ton malheur, quand à mon retour je vous trouve satisfaites, épanouies dans votre transfiguration.

—Tu nous préférerais malheureuses?

—Oui, s'il ne faut pas mentir, c'est malheureuse que j'espérais te retrouver. Mais tu m'as renié, par déplaisir de me revoir, et j'ai vu que tu l'aimais.

—Toi seul, homme injuste, j'ai aimé.

—Tu as confiance en lui, tu fais appel à son amitié.

—Il a été bon.... Laisse, Isabelle, il lui faut dire la vérité.

—Alors le chef t'a choisie?

—Personne jamais ne me choisira. C'est moi qui sais me faire supplier.

—Le soir même, quand je t'attendais et comptais sur la parole jurée....

—Non.

—Une nuit pourtant, je le sais, une révélation me l'a dit....

—Que pouvais-je? Il était bon pour moi. Que pouvais-je faire? Tu n'avais pas su me sauver. Pourquoi tes regards me fuient-ils? Pourquoi me regardes-tu avec cette douleur? Tu veux me faire mourir de chagrin. Je ne te cache rien. Il faut voir ce qu'étaient ces jardins pleins de cadavres, cette odeur de mort dans la forteresse, toutes les femmes folles du désir de vivre, suspendues à ceux qui voulaient bien d'elles et sollicitant avec terreur des furieux qui pouvaient devenir des sauveurs. Tu ne sais pas jusqu'à quel point personne ne se possédait plus. Mais lui ne m'a pas brusquée; il a fait tout au monde pour me plaire; il a su m'émouvoir. Je te croyais mort, j'étais tentée de mourir.

—Tentée de mourir! Que n'as-tu alors, en fuyant avec moi, accepté de courir cette chance de mort ou de salut?

—Mes pieds ne m'auraient pas portée vers la pauvreté et l'obscurité.

—Ils t'ont portée vers son lit.

—Où donc étais-tu, toi qui parles si durement? Sur l'Oronte! Eh bien! ce n'est pas là qu'il te fallait veiller, mais en travers de ma chambre dorée. Et lui, t'en souviens-tu? c'est toi qui m'as fait son éloge. Tu te rappelles nos soirs sur le haut de rempart? Tu me disais que les chrétiens, mieux que les Arabes, honorent les femmes. Nieras-tu que tu m'as déclaré: «Ce n'est pas mon rôle de massacrer les gens de mon pays.» Dans ce moment, j'ai compris que tu ne pensais pas que tes intérêts fussent confondus avec les miens. Quand je t'avais sacrifié mon Seigneur naturel, tu me préférais tes frères de naissance. C'est toi qui m'as infligé leur éloge; c'est toi qui m'as abandonnée, et pourtant c'est toi, sache-le donc, que je cherche à retrouver en eux. Je jure que s'ils me plaisaient si peu que ce fût, ce serait pour quelque ressemblance.

—Isabelle, Isabelle, appelait le jeune homme, avec épouvante et désespoir, vous l'entendez! Comment se fait-il qu'il y ait en elle quelque chose de vrai et qui passe en douceur toutes les images d'église que je garde dans mon esprit, et puis, soudain, par une métamorphose que je ne m'explique pas, alors que dans ses bras j'entends le battement de son cœur et reçois la chaleur de son corps, je la sens qui pense hostilement contre moi. Je joue avec une charmante couleuvre, innocente, subtile, mon amie, et soudain la tête s'aplatit, le dard apparaît, c'est une vipère, dont il faut bien que je souhaite la mort. Ou plutôt qu'elle vive et que moi, je cesse d'exister.

Oriante se taisait et sentait sa puissance.

Mais Isabelle:

—Ne sauriez-vous prendre un peu de bonheur! Rappelez-vous ce que dit le poète: «Entraînée par le blanc coursier du jour et par la cavale noire de la nuit, la vie galope à deux chevaux vers le néant.» Dans cette minute, sire Guillaume, tu tiens ton amie à ta discrétion. Elle est ici, nulle part ailleurs. Elle t'offre ses caresses. Ne vas-tu lui répondre que jalousie et méchanceté, et crois-tu qu'il soit raisonnable que tu repousses ce que tu désires au point d'en mourir?

Sur la pauvre natte de jonc, recouverte de fleurs, elle jetait leurs manteaux, et Oriante attirant contre elle son ami:

—Que je sois plus glacée que la brebis galeuse, quand privée de sa toison elle demeure exposée à la pluie et au froid de l'hiver, si ce n'est pas toi que j'aime. Mais que me reproches-tu? La lionne peut se défendre contre les attaques du chasseur; elle protège les abords de son antre contre toute une armée de cavaliers: que peut-elle, si les fourmis se dirigent contre sa caverne en longues files, envahissent ses membres et la couvrent comme d'un tapis de haute laine? Que pouvais-je, quand mon ami, mon défenseur et mon frère, m'avait abandonnée? Mes pensées se traînaient ici, l'aile brisée: comment auraient-elles franchi l'espace jusqu'à Damas? Après avoir essayé de tournoyer dans la nue, elles retombaient au fond de Qalaat. Ce qui naît de mon cœur, si je suis seule; ce qui court à mes lèvres quand Isabelle et moi, dans la solitude, nous causons; mes pensées vraies, mes paroles libres sont uniquement pour toi. Comment pourrais-je te rejeter? N'es-tu pas l'artère qui nourrit mon cœur? Comment pourrais-je, aussi complètement que je le voudrais, en caresses, en paroles, en effusions d'une joie qui ne peut tenir en place, t'exprimer ma tendresse? Quel vide tu m'as laissé! Je n'aurais pu supporter ton absence sans Isabelle. Lumière fidèle de ma vie! Une fatalité nous oppresse, c'est à nous de la surmonter. Prends-moi dans tes bras, appuie ta joue contre la mienne, et laisse glisser sur nos deux visages mes cheveux dénoués.

Et lui:

—Oriante, après tant de jours écoulés, je retrouve enfin ta voix, ton regard, et tout ce qui rayonne de toi m'enchante et me fait mal. Combien j'ai souffert, en revoyant notre palais, nos allées, notre prairie, ces lieux où tu as continué, moi parti, de subir la vie. Quelle douleur de t'y voir joyeuse! Est-ce un crime de maudire tes jours, si j'en suis absent? Le crime n'est-il pas plutôt de me saisir, malgré moi, des offrandes de ta présence?

Le charmant visage aux yeux pleins de feu, penché sur lui, l'empêcha de poursuivre plus avant une plainte devenue mensongère. Et tandis que les deux amants demandaient au plaisir d'apaiser et de confondre leurs âmes, Isabelle s'occupait à préparer les provisions qu'elle avait apportées dans sa corbeille, car elle savait que le chagrin et le bonheur n'empêchent pas deux jeunes amants d'avoir bon appétit, au sortir de leurs tourments et de leurs extases.

Vainement Guillaume, quand ils eurent repris leurs esprits, essaya-t-il de revenir à l'idée de leur départ vers Damas ou Tripoli, où leurs cœurs, disait-il, trouveraient le repos. Oriante sut esquiver toute réponse nette, et le quitta en lui faisant jurer qu'il était satisfait et qu'il ne voulait pas qu'elle fût malheureuse de le croire malheureux.

A travers les roseaux de sa cabane, il les regarda s'éloigner et souffrit de leur prudence, trop justifiée, qui les empêchait de se retourner pour lui faire aucun signe d'adieu. Il pensa même qu'Oriante était joyeuse, soit qu'elle le fût en effet d'avoir éprouvé sa force sur un furieux, soit que l'harmonie et la grâce aient toujours un air d'allégresse.


XIII

Exactement Oriante s'en allait malheureuse que son ami souffrît à cause d'elle, mais tout de même heureuse de cette souffrance qui lui prouvait combien il l'aimait et qui lui donnait une merveilleuse tranquillité de cœur, pour se livrer aux soins de sa gloire. Bien assurée qu'il était des deux, dans cette période, celui qui aimait le plus, elle pouvait penser à autre chose. Mais lui, il éprouvait cette lourde hantise qui vient de la plus vive épaisseur du sang et se dérobe au contrôle de la raison, et il y joignait les tourments d'une incessante dialectique intérieure.

Des mots qu'elle avait prononcés ou bien évités, des regards qu'elle avait lancés ou voilés, certains de ses silences même, autant d'indices qu'il rapprochait et déchiffrait avec une continuité douloureuse. C'était comme des fragments d'une construction dans la plaine, comme les débris d'une grande faïence à inscriptions ou plus vraiment, hélas! un alphabet de blessures. La phrase qu'elle avait jetée à Isabelle: «Il faut tout lui dire,» n'empêchait pas que tous les mystères subsistassent. Sur la tête de l'ardent jeune homme régnait l'éclatante lumière et dans son cœur le noir soupçon. Il lui semblait que l'implacable soleil de Syrie et la volonté d'Oriante collaboraient pour le corroder, le dissoudre, en sorte qu'il ne restait de son être que son amour qui lui faisait mal.

Le soir, il voyait à quelque cent mètres, par-dessus la rivière, la lune bleuir les jardins du harem, et de son cœur une longue prière montait vers le bel oiseau transformé dont ils demeuraient la cage. C'est par une nuit semblable qu'il a, pour la première fois, entendu la Sarrasine épanouir son âme en trilles harmonieux, et qu'il fut arrêté net dans sa libre marche à travers la vie. Parle ou tais-toi, magicienne, ton chant continue d'agir au fond d'un cœur empoisonné. Fréquemment, pour quelque fête, sous les espaces pleins d'étoiles, la cime des arbres de Qalaat balançait dans le ciel profond le reflet des torches qui groupaient les musiciens, et les musiques, après avoir réjoui les vainqueurs, venaient s'achever en vagues de tristesse sur sire Guillaume, étendu dans les ténèbres de sa cabane. Mais ce ciel, ces feux, cette musique le troublaient moins que les souvenirs enfermés dans son cœur. Il avait les nuits d'un homme piqué par un serpent. «Quand elle lève son bras, songeait-il, je vois au-dessus de son coude luire son anneau d'argent, mais je sais, sans l'avoir vu, qu'elle loge un aspic dans sa large manche.» Jusqu'à ce que le noir sommeil daignât l'accueillir, il restait en proie à ces images ennemies et préparait les questions auxquelles il la soumettrait à sa plus proche et toujours incertaine visite.

Parfois, à mesure que le charme de cette visite se dissipait, comme se dissipent un air de musique et sa douce puissance, il voyait se lever en lui un être de haine, et ce personnage nouveau, il l'accueillait avec un âpre plaisir; il le nourrissait avec soin, parce que dans ces éclipses momentanées de sa tendresse, il reprenait de la respiration et des forces. Mais comment se fût-il maintenu dans cet exil, comment son imagination de vaincu de l'amour ne fût-elle pas revenue rôder sur la rive du bonheur?

Il ne retrouvait son calme qu'au moment où il tenait, comme un noyé saisit la bouée de sauvetage, le corps même de son amie et se soumettait à sa voix éloquente. Cette parole, ces serments, ces indignations, cette force vitale le persuadaient, autant que duraient les serments, les pleurs, les rires et la parole. Puis Oriante partait, et de nouveau il l'attendait des semaines entières.

Il eût voulu prendre ces semaines d'entr'acte, ces semaines mortes et les jetant par-dessus son épaule, déblayer le passage. Mais que sert ce bouillonnement du sang contre le froid écoulement des minutes? Dans cette paralysie, tous ses soupçons et ses désirs le dévastaient, le brisaient par leur élan qu'il empêchait. Il désirait Oriante de toute la multitude de ses idées claires et de ses appétits obscurs. Il lui semblait être un vol d'oiseaux brutalement retenus dans un filet. Et quand soudain, après un temps, elle apparaissait, elle certainement et pas une autre, accompagnée d'Isabelle, sa soif, son plaisir, son ardeur prenaient une intensité de douleur.

—Tout devient clair, aisé, quand je t'ai près de moi; tout mon chagrin s'embrume des subtiles particules qui se lèvent de nos amours réunies, mais quelle effroyable limpidité sèche, peu après ton départ! Donne-moi donc une nouvelle âme, Messagère des étoiles; la mienne est inguérissable de sa méfiance et surtout du souvenir de ton excellence. Fais que j'oublie ce que je ne reçois plus. Je ne mentirai pas: toi présente, je cesse de souffrir; ta chevelure de lumière, tes yeux éblouissants, ta voix charmante me ressaisissent, m'empêchent de me soustraire à ton influence despotique et de creuser librement tes fautes. Ah! que tu me gênes! Sitôt qu'un souffle ride la surface tranquille et passe sur mes traits, dans mes yeux, sitôt que mon âme se détourne fugitivement, tu le sais: tu lis ce qui se passe au dedans de moi, tu pressens ce que je vais penser et tu m'empêches que je ne veuille le dire. Comme on tirerait sur le licol d'un animal domestique, tu tires sur mon amour et me remets dans le sentier d'où je voulais m'échapper. Pendant deux heures, tu m'obliges à être heureux, frivole, oublieux. Mais à peine es-tu partie, je reprends mon vagabondage de tristesse. Nul de mes griefs n'est mort, ils se redressent sitôt que j'échappe au feu de ton regard et à l'harmonie de ta voix. Sûrement quelque part, dans cette vie d'où je suis banni, de quelle manière, je l'ignore, avec quel sentiment, je m'épuise à le rechercher, tu me renies tout en me gardant. «Non,» dis-tu. Ah! tout mon cœur sait que tu es chargée d'intérêts et de soins que je ne connais pas et qui te protègent, te prémunissent contre l'obsession dont je meurs. Entre nous le jeu n'est pas égal. Que puis-je espérer de sûr et d'éternel? Pourtant je ne veux rien d'autre. Il fallait me rejoindre sur la route de Damas.

—Laisse la question de savoir comment nous devions agir dans la tempête, maintenant que le bleu a réapparu dans le ciel.

—Le bleu est sur Damas, sur Tripoli, sur l'Europe, sur le désert, sur toute l'Asie, mais non ici. Dans tes bras, où que ce soit, je trouverai le bonheur, je trouverai l'univers. Mais toi, tu préfères nos souffrances et ta chaîne à la liberté d'être tout l'un pour l'autre.

Elle se taisait. Et la sage Isabelle:

—Tous vos grands projets ne doivent pas empêcher celui pour lequel vous vouliez d'abord vous rejoindre, et je ne vois pas qu'il soit raisonnable de vous priver aujourd'hui de ce que vous cherchez le moyen d'avoir toute votre vie.

Mais bientôt sire Guillaume reprenait:

—Je veux cesser d'être un mort. Je rentrerai dans la vie. Je ne peux supporter que vous soyez aux mains de mes amis, de mes frères, sans que je leur dispute mon bien. Pourquoi ne voulez-vous pas que j'aille vous rejoindre?

—Plus tard, cela sera.

Et toujours ainsi, jusqu'à ce qu'Isabelle se rapprochant d'eux leur dit:

—C'est l'heure! Il faut partir. Nous reviendrons bientôt, et la prochaine fois vous vous accorderez.


XIV

Monotonie d'angoisse où alternent des surprises de douleur et de plaisir: douleur, quand il voyait des lacunes inexplicables dans les histoires claires d'Oriante, et plaisir plus profond que la mort quand elle se glissait jusqu'à son abri. Jamais un refus, parfaite envers lui. Mais ailleurs? Il frissonnait de douleur.

L'homme blessé ne dort pas et ne laisse pas dormir. Un jour enfin, à bout de forces, il prit sa résolution et lui dit:

—Tu ne veux pas quitter Qalaat. Eh bien! je ne peux pas demeurer dans cet abaissement. De semaine en semaine, tu m'ajournes, quand je te demande de décider notre destin; je n'accepte plus l'immobilité. Nous avons eu pour breuvage une eau pure. Comment pourrais-je pour toujours m'accommoder d'un amour mélangé et trouble? Qu'est-ce que ces plaisirs sans fidélité? Des plaisirs où j'appelle vainement le bonheur, les plaisirs du désespoir. Éclat des perles et de la jeunesse, étincellement de ta venue, j'ai peur de blasphémer de généreuses largesses, et de paraître ingrat envers les plus belles minutes du destin. Qu'elles restent bénies! Mais pour finir, elles m'ont jeté tout rompu dans la plus noire douleur. J'ai trop entendu ce qui se dit dans le silence du fond de votre âme et qui refuse de renier celui sur qui vous vous bornez à me donner la primauté, en gardant un opiniâtre orgueil de son amour qui m'offense.

—Pourquoi êtes-vous jaloux de ce chrétien? Vous ne l'étiez pas de mon seigneur musulman.

—Je ne l'étais pas.

—Pourtant j'ai dormi des années sur son cœur.

—Vous ne l'aviez pas choisi, moi existant. Il était antérieur à notre premier regard et pour ainsi dire à notre naissance. Ce n'était pas une injure à notre sentiment. Il ne me volait pas mon espérance. Je suis jaloux des rêves que vous faites avec ce nouveau maître. Pour supporter toutes les douleurs qui foisonnent dans un amour et toutes les révélations que nous donne la vie sur un objet aimé, il faut mettre nos forces et nos ivresses d'amant dans une action commune qui nous semble éternelle, les échauffer et les engager indissolublement dans quelque construction qui nous importe plus que notre vie bornée; pour qu'avec ses sombres écumes la passion ne nous corrode pas, il faut qu'elle ne stagne jamais, qu'elle soit un grand fleuve emportant nos espérances vers des rivages toujours neufs et non un étang que corrompent ses plus belles fleurs de la veille. Mais c'est avec un autre que tu jouis de cet amour constructeur. Et moi, quelle est ma part?

—Mes caresses, ingrat.

—D'assister à travers tes caresses à votre œuvre commune. Vous construisez quelque chose ensemble, et moi j'aurai le plaisir tout court, la minute qui ne peut être éternisée. Je refuse. Assez de ténèbres! Vous que j'aime, cessez de m'obliger à vous haïr. Partons, ou je vais aller au milieu des chevaliers, mes pairs, hardiment réclamer votre amour tout entier.

Il attendait un consentement, qu'immobile elle lui refusa.

Alors, après deux minutes de silence, solennellement il jura:

—Quand tu devrais mourir de male mort, toi que je préfère mille fois à moi-même, j'irai dans Qalaat, à visage découvert, et honteux de t'avoir trop longtemps cédée sans combat, je courrai à tout risque, tous deux dussions-nous y périr, les chances de notre destin. Que les saints nous protègent! C'est fini des ajournements. L'inévitable va se précipiter.

—Dieu! dit Isabelle.

—Je le savais, dit la musulmane, qu'il voudrait tout détruire de ce que nous avons construit.

—Je ne veux pas de constructions faites avec des mensonges.

—Insensé, tu veux que nous périssions, nous périrons ensemble. Avec toi, je veux mourir ou vivre, sans me diminuer. Je ne te cacherai rien de ce que je pense et que tu peux reconnaître, si la vérité dans son plein soleil ne t'aveugle pas. Je possède ici la divine puissance qui surpasse toutes les autres, la royauté, et c'est un bien que je ne veux pas céder. Et c'est également vrai que je ne peux pas vivre sans toi. Tu veux partir et que je te suive! Mes pieds, t'ai-je dit, ne me porteraient pas. Mais reste, et osons donc! J'aime mieux des risques de reine que d'exilée et de mendiante. J'étais au ciel de Qalaat une grande étoile fixe et brûlante, je ne voulus pas être une flamme errante, une comète vagabonde, une pierre déchue. Tu redoubles, tu exiges que nous soyons semblables aux débris emportés par le torrent? Soit! Je me tiendrai dans le danger hardiment à ton côté. Viens au milieu de nous, explique comment tu as fui à Damas, et que tu veux reprendre ta place parmi les chrétiens. Les musulmanes se tairont; je serai ta répondante, et souhaitons qu'une circonstance te hausse et me libère. Quant à moi, sache mon dernier mot, je ne puis ni te sacrifier, ni renoncer aux jardins de l'Oronte où je suis née pour être reine.

—Nous courrons toutes nos chances de vie céleste, et du moins je serai sorti de cette solitude infernale.

—Essayons donc cette folie, dit la sage Isabelle avec un sombre pressentiment, puisque aussi bien il est écrit: «Tandis que le sage reste sur la rive cherchant un gué, le fou aux pieds nus a traversé l'eau.»

Sans plus tarder, Oriante commença une savante intrigue. Sur ses indications, Guillaume changea de maître. Il alla chez un musulman auquel il dit qu'il arrivait tout droit de Damas et chez qui la Sarrasine ne le rejoignit jamais. Elle y envoya l'évêque d'Antioche, un saint prélat qui comptait sur elle en beaucoup de choses, pour diriger l'esprit du prince d'Antioche, et à qui elle s'était confiée sous le sceau d'une prudente confession. Sire Guillaume dit à ce vénérable messager:

—Je jure que j'ai été troublé par des prestiges. Au reste, j'étais venu dans Qalaat par ordre de mon seigneur de Tripoli, comme diplomate et garant de la paix, et jamais je n'ai combattu mes coreligionnaires ni desservi mon suzerain. Maintenant je voudrais revenir au milieu de mes pairs et mettre à leur service ma connaissance de la langue sarrasine.

Le saint homme vit l'utilité d'un jeune chevalier qui connaissait profondément la langue et les mœurs des païens, et décida de le servir.

Et déjà sire Guillaume est plus heureux. Voici des jours et des nuits qu'il se traîne dans des sapes obscures où le sable perpétuellement détaché des parois le submerge: quand il aperçoit un rais de lumière, comment n'y marcherait-il pas instinctivement, animalement, dût-il dans ce plein air trouver un pire péril! Si c'est le dénouement par la mort, eh bien! vive la mort et son repos béni!


XV

Que connut exactement l'évêque des aventures de sire Guillaume et de la belle Oriante, on l'ignore, mais c'est un fait qu'il entreprit de mettre sa haute puissance au service de ces deux amants. Avec tout ce qui s'élance vers le ciel et fournit de la jeunesse, du feu, de la force, le vénérable prélat veut construire la chrétienté de Syrie. Quel abîme entre le chaos présent, que règle seule la chance des batailles, et le royaume qu'il rêve de réconcilier à la gloire du Christ! Il aime ces dames sarrasines qui viennent de se convertir et qui peuvent enfanter une nation nouvelle, il aime ce soldat retrouvé, si plein d'expérience, et il a bon courage, avec ces matériaux précieux, de jeter le pont sur l'obstacle.

Un jour, au sortir de la messe, sur le parvis de l'ancienne mosquée, devenue l'église, il s'approcha du prince d'Antioche, en tenant sire Guillaume par la main, et lui dit:

—Seigneur, j'ai par bonne aventure entendu en confession ce chevalier que voici et qu'à son humble vêtement j'ai d'abord pris pour un musulman. Il m'a dit une merveilleuse histoire que, s'il vous plaît d'ouïr, je vous répéterai. C'est un chevalier charmé. Il a reçu un enchantement, qu'il ne s'explique pas lui-même, dans vos jardins de l'Oronte, un jour de jadis qu'il était venu à Qalaat en mission de son suzerain le comte de Tripoli, et depuis lors il dépérit s'il s'en éloigne. A son grand dam, quand vous assiégiez la ville, il l'a quittée pour ne pas verser de sang chrétien; il a erré, comme un égaré, à l'aventure, et maintenant il revient dans ces lieux de sa fascination, en demandant au vrai Dieu de venir à son aide. C'est un mal de l'âme, dont il faut que nous l'aidions à se guérir, et l'un et l'autre nous vous demandons que vous l'acceptiez dans votre familiarité, pour qu'il ait son apaisement, en même temps qu'il sera l'un de vos fidèles.

Et quand le prince eut entendu cette requête, comme un sage monarque, il s'éloigna de quelques pas et appela plusieurs seigneurs de bon conseil, qui sortaient, eux aussi, de la messe. Leur entretien fut court, et revenant à sire Guillaume il lui dit publiquement:

—Messire Guillaume, pour l'honneur et l'amour du saint prélat qui vous accompagne, et en considération des services que votre connaissance des langues sarrasin es nous réserve, nous vous accordons votre requête, en priant Dieu que votre charme vous soit allégé, et nous vous demandons de venir dès aujourd'hui souper avec nous. Ainsi donnerez-vous plaisir à nos dames qui savent surtout le langage sarrasinois.

De cette gracieuse réponse l'évêque et Guillaume remercièrent le prince, et Guillaume toucha la main de tous ces chevaliers, parmi lesquels plusieurs connaissaient ses amis et sa parenté. Puis l'évêque le conduisit au logement que d'accord avec la musulmane il lui avait préparé, où l'attendaient les vêtements qui convenaient à son rang retrouvé.


XVI

Le soir, à l'heure du souper, sire Guillaume se rendit à la forteresse et fut introduit dans la grande salle du jet d'eau, celle-là même où les femmes du sérail étaient venues l'écouter, jadis, quand il y mangeait en tête à tête avec l'Émir et qu'il lui contait, d'un si naïf enthousiasme, les amours de Tristan et d'Iseult. Journée charmante, sans amertume, souvenir antérieur au temps qui lui a fané le cœur! Quand il eut salué le prince, il alla s'incliner devant Oriante et toutes les dames sarrasincs, qui lui firent leurs révérences cérémonieuses, en cachant l'émotion qu'elles avaient de son retour. Elles ne marquèrent pas qu'elles le connussent, car plus que jamais elles obéissaient à Oriante, dont l'intelligence avait assuré leur salut, et se groupaient autour d'elle plus étroitement que ne fait une compagnie de perdrix épouvantées par les chasseurs.

Le repas servi à la mode franque fut présidé par le prince et par Oriante, qui avait à sa droite l'évêque. Toutes les jeunes femmes étaient mêlées aux convives, non plus couchées sur des coussins, mais assises autour de la table. Sire Guillaume occupait un bas bout. C'est bien douloureux pour lui de rentrer ainsi dans la vie ayant tout à reconquérir.

Le prince d'Antioche, l'évêque et les chevaliers causèrent paisiblement et fortement du grand projet qu'ils poursuivaient ensemble d'organiser une cité mi-syrienne, mi-franque, dont l'âme serait chrétienne. Oriante comprenait et flattait ces ambitions avec une prodigieuse habileté. Au-dessus de tous brillait son génie de fantaisie et de libre grâce; cependant, elle se montrait parfaitement simple et bonne envers chacun de ces chevaliers, qu'elle traitait en vieux amis. Quand elle parlait, fût-ce au plus humble, c'était toujours en riant, et ses doux propos faisaient du bien; aussi leurs regards s'attachaient avec admiration sur son visage fier et mobile, et chacun d'eux, en voyant tant de bonté unie à tant de beauté, croyait à un séraphin descendu du ciel.

Cette popularité encore, quel chagrin pour sire Guillaume! Il n'a pas de reproche à faire à cette rare merveille. A-t-il su lui assurer la sécurité et le pouvoir? Plus simplement, peut-il empêcher que le jeune cheval ne coure, les naseaux fumants, dans la prairie ouverte? Est-ce à celui qui est assis au bas de la table de prétendre à l'amour avoué de la reine, et ne lui fait-elle pas un magnifique cadeau si elle l'accueille secrètement dans son cœur? Il se raisonne, mais il ne peut accepter sans un amer chagrin la vue de tous ces intérêts qu'elle a en commun avec son nouveau maître et qui produisent une paisible abondance de fleurs et de fruits, pareils à ceux qu'il eût voulu cueillir avec elle.

Après le repas, quand les tables furent ôtées, les ménétriers sonnèrent pour danser. Oriante dansa avec plusieurs chevaliers sans s'occuper de Guillaume, parce qu'elle voulait rendre impossible tout soupçon. Puis les danses furent coupées de chansons, de récitations amoureuses ou joyeuses, et là encore, de bien loin, personne ne l'égala. Elle dit tous les poèmes que sire Guillaume avait le plus aimés. Et ce court moment déroula devant lui d'interminables souvenirs, accumula dans son âme une vie de douleur. Cherche-t-elle à l'émouvoir ou simplement recourt-elle à ce qui peut le mieux porter sur son auditoire? Aux yeux du jeune homme, c'est une impiété et une trahison. Des phrases qui jadis voltigeaient si doucement d'arbre en arbre dans le verger, des paroles caressantes et familières comme des colombes sont devenues un tournoiement de corbeaux sur le cadavre de leur bonheur. Et quand elle module les plaintes sans paroles dont elle fait suivre chaque strophe, il y a des notes qui, à chaque fois qu'elle les touche, glacent le cœur d'angoisse. Guillaume admire comme un chef-d'œuvre cette souplesse de sa maîtresse, mais il se sent plus abandonné que dans ses matins de Damas, ou dans ses nuits de la cabane sur l'Oronte.

Après s'être associé aux félicitations de tous les auditeurs, il dit au prince d'Antioche:

—Je me souviens de quelques airs fameux, qui m'ont frappé dans mes voyages, et je voudrais voir si cette perfection les chante aussi bien que d'autres chanteurs que j'ai entendus à Damas. Voulez-vous me permettre de les lui demander?

Le prince y acquiesça, et sire Guillaume dit en arabe à la sarrasine:

—Connaissez-vous la chanson qui débute ainsi: «La puissance de mon amante à dissimuler me glace»?

Elle se tourna vers son seigneur, et attendit que d'un signe il lui permît d'obéir au vœu de leur hôte.

Elle resta un peu plus longtemps que de coutume les yeux baissés, à se dire à elle-même le poème pour bien s'assurer des mots et du rythme, puis immédiatement avant de commencer, elle leva ses paupières sur Guillaume, et il en sortit une douce lumière si vive qu'il reconnut sur ce visage, ainsi éclairé d'un reflet de l'âme, l'expression de l'étonnement le plus douloureux et le plus tendre.

Elle chanta:

«L'injuste amant s'est écrié: la puissance qu'a mon amante de dissimuler me glace. Mais l'amante qu'il ose blesser lui répond avec justesse: si c'est dissimulation, remercie Dieu qui m'en fit capable, car mon prince gît dans la mort et toi, dans l'abaissement, et je ne puis même pas abriter sous un voile mon visage.

«Les pensées qui remplissent mon cœur, tu me reproches que je les contienne, mais voudrais-tu qu'il les entendît frissonner, ces pensées qui te nomment et qui nous condamneraient, l'étranger qui, sur mon cœur de captive, infortunée que je suis, chaque nuit, pose sa tête?»

Ce dernier trait bouleversa le jeune homme. Il dit en se contraignant qu'aucune chanteuse de par le monde n'approchait d'une telle perfection, et puis en arabe, pour elle seule, il ajouta que maintenant il ne pouvait plus entendre qu'un chant de mort.