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Un mystérieux amour

Chapter 10: IX
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About This Book

A narrator recounts the life and confessions of his enigmatic friend Octave, tracing a portrait of a strikingly original man whose external affectations mask a complex inner tenderness. Through conversations and memories set against Parisian scenes, Octave's idiosyncrasies, habitual gestures, and contradictory moral logic emerge, including an attempted polygamous arrangement and its eventual collapse. Introspective passages and occasional verse reveal his keen irony, latent vulnerability, and the transformative influence of a woman who alone could enter his guarded interior, while the narrator reflects on originality, passion, and the limits of personal theory.

VIII

La polygamie d’Octave ne dura point.

Un jour, il vint franchement me révéler l’écueil de son système et les raisons pour lesquelles ce système devait échouer.

Il crut devoir s’expliquer devant moi, puisque, par le hasard d’une rencontre, je m’étais trouvé au courant de sa façon de vivre et des conséquences qu’il en voulait tirer. D’autres auraient défendu le principe et accusé les circonstances. La logique rigoureuse d’Octave s’appliquait avant tout à lui-même. Avec une bonne grâce très spirituelle, il reconnut les erreurs qu’il avait commises dans l’application de ses théories.

—Mon grand tort, me dit-il, est d’avoir voulu sortir des chemins battus, de m’être mis ouvertement en opposition avec des préjugés que j’aurais dû respecter. On peut les dédaigner en principe, mais, dans la pratique, il faut s’y soumettre. Ils répondent aux idées et aux sentiments de la génération dans laquelle on vit. En les heurtant de front, on risque de se briser contre eux, sans avoir aucune chance de les ébranler. Les siècles seuls peuvent les détruire. On n’édifie rien de solide sans l’aide du temps. La société, qui crée les mœurs au fur et à mesure des nécessités auxquelles elle doit faire face, les défend avec un soin jaloux et pèse de tout son poids sur l’audacieux qui s’avise de s’en affranchir. A vrai dire, d’ailleurs, ce n’est pas précisément le rôle d’apôtre qui m’a séduit. Je n’ai cherché en définitive qu’à satisfaire mes goûts personnels, en empruntant à l’Orient que j’aime tant des coutumes que l’Occident ne saurait comprendre.

Il m’avait si souvent raillé que je pouvais bien me permettre de le railler à mon tour.

—Il me semble, mon cher Octave, lui dis-je en souriant, que vos idées deviennent bien bourgeoises. Seriez-vous converti, par hasard, à la monogamie, au mariage, à toutes ces coutumes inférieures des civilisations en décadence?

—Converti?... Pas du tout, mon cher Daniel. Je me borne à les respecter au même titre que je respecte toutes les croyances, y compris celles des gens qui adorent les crocodiles. Les opinions établies sont respectables par le fait seul qu’elles sont établies. Il ne faut pas dire du mal de Vishnou à ceux qui le vénèrent quand on doit toujours vivre avec eux. Si donc l’on admet que le harem solidement cadenassé serait peut-être d’une introduction difficile en Europe, il faut bien se résigner à la monogamie. La philosophie nous montre les vices des institutions qui nous régissent, mais elle nous montre aussi l’impossibilité de lutter contre elles. Lorsque l’hérédité a accumulé pendant cinquante générations des idées dans le cerveau, on ne saurait les combattre avec succès. Elles finissent par devenir des sentiments innés, et, sur de tels sentiments, la raison n’a aucune prise. Autant vaudrait essayer d’arrêter une locomotive en lui tenant des discours.

Heureusement pour vous, Daniel, vos dispositions ne vous portent pas à m’imiter. Vous vous défiez avec raison des déséquilibrées, artistes, bas-bleus, femmes incomprises et autres monstruosités. Vous épouserez une bonne et honnête bourgeoise, ayant le moins de diplômes possibles, mais possédant des notions précises sur l’art de fabriquer les confitures. Tâchez qu’elle vous donne bientôt un nombre respectable d’enfants. L’amour, la peur du diable et les enfants: voilà les seuls moyens qui permettent de garder approximativement pour soi une femme en Occident. Malheureusement l’amour ne survit guère au mariage et le diable commence à perdre son prestige. Restent les enfants; ils occupent les femmes et les empêchent de s’ennuyer. Ces petits mammifères bruyants sont d’ailleurs, à mon point de vue, beaucoup plus encombrants que les jeunes chats et surtout beaucoup moins propres; mais il faut croire qu’ils ont du bon, puisqu’on en fabrique avec obstination depuis si longtemps. Je suivrais peut-être moi-même le conseil que je vous donne si j’étais un être sociable, et si j’éprouvais le besoin de collaborer à la perpétuation de mon espèce. Ne réalisant pas ces conditions, je resterai célibataire.

Octave se tut.

Lorsque ses paradoxes s’exagéraient ainsi, et qu’il les débitait avec cette abondance et sur ce ton plaisant, il cachait toujours sous leur masque moqueur une pensée profonde ou amère.

Voici quelles circonstances lui avaient inspiré ceux qu’il venait de me faire entendre.

IX

Durant six mois, sa bizarre famille lui avait procuré toutes les satisfactions que j’avais devinées et qu’il m’avait décrites. Puis tout avait été bouleversé. La jalousie avait fait des siennes; la légèreté, l’inconstance aussi. Après une scène violente, l’une de ses jeunes et complaisantes amies avait disparu sans retour. Les deux autres maintinrent ensuite pendant quelque temps des droits égaux sur son cœur.

De ces deux étoiles pourtant, l’une commença à pâlir par degrés, tandis que l’autre brillait tous les jours d’un éclat plus doux et plus pénétrant. Celle dont la puissance gracieuse s’affirmait ainsi n’était autre que l’aristocratique et fine créature que j’avais jugée si supérieure à ses compagnes, le jour où je les avais entendues causer à travers un voile de verdure dans le jardin du restaurant.

Ce qui devait arriver ne tarda pas à se produire. Elle triompha de sa dernière rivale; et Octave, qui s’était lassé des autres et trouvait à celle-ci toujours plus de charme, revint de lui-même à la monogamie.

Il n’y revint pas cependant sans quelque défiance et sans quelques hésitations. Il craignait de se laisser aller aux sentiments presque tendres que lui inspirait la persévérante passion de la jeune femme. On a vu qu’il considérait l’amour chez l’homme, et surtout les témoignages de cet amour comme une impardonnable faiblesse,

—Aimez les femmes, si vous ne pouvez vous en empêcher, me disait-il quelquefois, mais, pour peu que vous teniez à les garder, ne le leur laissez jamais voir.

Celle qui était devenue son unique compagne, et que nous nommerons Isabelle pour la commodité du récit, ne se contenta pas du triomphe suprême d’avoir changé les habitudes de mon excentrique ami, et d’avoir fait osciller ce caractère de fer. Douée d’une intelligence déliée qui pressentait tout, elle devina le mécontentement secret d’Octave, et le vit se retrancher dans une réserve excessive et derrière mille barrières. Elle ouvrit une lutte qui demandait de l’audace, étant donné la force de l’adversaire, et qui ne manqua pas d’habileté.

Aimait-elle? L’objet de son ambition était-il de conquérir un cœur que nulle femme n’avait possédé? Je ne me permettrai pas de résoudre la question. Octave, malgré son scepticisme, malgré les découvertes qui auraient pu lui ouvrir les yeux, garda toujours l’idée qu’au moins pendant quelque temps cette femme l’avait aimé. Elle se serait, disait-il, prise à son propre piège, et le cœur aurait poursuivi pour son compte ce que la vanité seule avait d’abord ambitionné. Je me contente de rapporter les faits.

La situation d’Isabelle jettera quelque jour peut-être sur ce point obscur.

Elle appartenait à une noble et ancienne famille, et devait à son origine ces grandes manières, ce port de tête, cet air hautain, qui, pour un dédaigneux comme Octave, constituaient une de ses principales séductions. Il fut enchanté d’une de ses réponses, qu’il citait volontiers. On s’étonnait de la peine que prenait la femme d’un parvenu pour se donner des façons qui, chez Isabelle, venaient simplement et sans effet.—C’est que, dit-elle, il suffit de quelques millions pour faire en quelques jours une femme comme elle, tandis qu’il faut plusieurs siècles pour faire une femme comme moi.

Malgré de hautes prétentions, malgré la fierté de sa race, la pauvreté l’avait forcée, comme tant de filles nobles, à accepter la main d’un roturier. Elle s’était mariée de bonne heure, à un industriel. Celui-ci, après de mauvaises affaires, était mort tout à coup, et l’avait laissée plus dénuée encore qu’auparavant. Veuve à vingt ans, belle, pauvre, et dévorée d’ambition, Isabelle s’était mise à travailler. Elle possédait un talent remarquable comme musicienne. Elle donna des leçons de piano, et eut bientôt une riche clientèle dans le faubourg Saint-Germain, qui la protégea.

Levée tous les jours à six heures, habillée en vingt minutes, d’une exactitude à mettre en faute les pendules les mieux réglées, toujours correcte dans sa toilette, d’une élégance sobre, absolument irréprochable dans toutes ses habitudes extérieures, la jeune femme commença une existence que l’on eût vantée comme un modèle de régularité, de résignation courageuse. «L’eau qui dort est la plus profonde,» dit le proverbe. Je me suis toujours un peu méfié des profondeurs que cachait cette belle nappe d’eau pure.

Octave s’en méfiait aussi. Jamais, quoi qu’elle fît, cette femme ne put obtenir sa confiance. Mais elle obtint presque son amour, qu’il donnait encore moins facilement.

Durant une année, elle vint le voir régulièrement. Elle lui apportait un visage souriant et doux, une humeur égale, une voix agréable qui ne disait jamais que des choses gracieuses, sinon très tendres, un courant d’idées mondaines qui distrayaient le solitaire, et des flots de suave musique dont elle savait l’envelopper dès qu’elle le voyait sombre ou las. Elle sortait quelquefois avec lui, entreprenait des excursions à la campagne, mais seulement dans des endroits lointains et peu fréquentés. Elle évitait de se compromettre; pourtant elle n’y mettait point d’affectation, et ne l’ennuya jamais ni d’aucun remords ni d’aucun scrupule.

La santé d’Octave le força pendant quelques jours à interrompre ses travaux. Ses yeux se trouvaient fatigués par les veilles et par les lectures prolongées. On lui prescrivit de se retirer à la campagne et d’y vivre momentanément dans un repos absolu. C’était le condamner au pire des supplices, et peut-être eût-il refusé de s’y soumettre, en dépit de l’inquiétude que lui causait l’affaiblissement de sa vue. Isabelle le décida en lui offrant de l’accompagner. Elle abandonna ses leçons, s’enferma avec lui dans une maisonnette sombre, entourée de grands arbres décharnés et lugubres, par une saison pluvieuse; elle l’entoura de prévenances délicates, de soins charmants. Elle lui lut des livres de science et de philosophie; elle parut les comprendre, elle s’y intéressa. Octave découvrit qu’elle lisait à merveille. Lorsqu’ils revinrent à Paris, elle s’engagea à venir lui faire ainsi la lecture presque tous les soirs, car il dut désormais s’appliquer à ménager sa vue et s’interdire de travailler à la lumière.

Elle déchiffra ses manuscrits, corrigea ses épreuves. Sans que son esprit eût assez de portée pour apprécier la profondeur de celui de son ami, il avait assez de vivacité et de souplesse pour s’imprégner de certaines idées et les reproduire assez fidèlement. En entendant cette jolie femme pérorer gentiment sur une foule de sujets ardus et répéter ses théories, Octave éprouvait des illusions charmantes. Il pouvait se figurer qu’il avait découvert cette merveille—de l’existence de laquelle il avait toujours douté,—une créature joignant le cerveau d’un homme au corps et au cœur d’une femme, la compagne parfaite que nous avons tous rêvé de rencontrer un jour. Il ne la poussait pas trop vivement dans une discussion, car il se rendait compte qu’il apercevait une brillante surface, mais qu’au fond cet être aimé restait séparé de lui par un abîme. Cependant il lui savait gré, lorsqu’il la taquinait, de l’entendre lui renvoyer ses propres arguments, parfois même répéter textuellement—sans avoir l’air de s’en douter,—quelque phrase prise dans ses livres. Il voyait en cela la preuve d’un amour aveugle et inconscient, et mesurait avec une satisfaction attendrie l’étendue et la puissance de l’impression produite par lui sur cette nature supérieure et en même temps docile.

Ce pouvait être simplement un prodige de mémoire et de subtile flatterie.

Des pressentiments singuliers saisissaient quelquefois Octave. Pour un observateur comme lui, la moindre dissonance dans l’accent, la moindre contradiction dans la conduite, un geste faux, prenait des significations très nettes. Il se demandait alors quelle était la vraie pensée de cette femme, le mot de l’énigme de ce joli et calme sphinx. Puis, sa philosophie reprenant vite le dessus il en revenait à sa maxime favorite:—«Traversons la vie sans trop approfondir, conservons précieusement nos illusions, et évitons tout ce qui pourrait les détruire.»

—Il importe peu, disait-il, qu’une femme joue la comédie, du moment où elle la joue assez bien pour nous donner tous les agréments de la réalité.

Il tenait trop à Isabelle pour s’exposer à perdre en elle une compagne dont le caractère répondait à son caractère et à ses goûts, et ne tentait pas la moindre démarche dont le résultat eût pu le faire douter de la sincérité de cet amour.—Ce serait, prétendait-il, ressembler à l’enfant qui brise sa poupée pour voir ce qu’elle contient, et risquer de trouver comme lui un amas de poussière à la place d’un cœur.

X

Ainsi, à mesure que cette liaison se prolongeait, Octave demeurait satisfait sans se sentir heureux. Mais, avec le peu d’estime qu’il accordait aux femmes, il restait persuadé qu’il avait trouvé la plus parfaite d’entre elles, et que toutes les joies qu’elles étaient capables de lui offrir, Isabelle les lui prodiguait. Fatigué des passions vives, qu’il avait inspirées beaucoup plus qu’il ne les avait éprouvées, il se reposait dans l’atmosphère paisible de cet amour discret, poursuivant avec calme le cours de ses travaux. Il ne demandait qu’une chose, c’est que ce bonheur relatif durât.

—Il y aurait un moyen sûr de le faire durer, lui dis-je une fois avec une liberté que notre amitié autorisait: ce serait d’épouser Isabelle.

—J’y songe, répondit-il, mais je n’y suis rien moins que décidé. Ce qui me fait hésiter encore, c’est l’inexplicable sentiment de méfiance que je garde après dix-huit mois d’intimité. Il y a quelque chose en elle qui se dérobe et qui m’échappe. Peut-être n’est-ce qu’un fantôme. Le jour où il se sera dissipé, rien ne m’arrêtera plus; et, ajouta-t-il avec un sourire, je passerai peut-être ce Rubicon, que je m’étais promis de ne jamais franchir.

Je n’insistai pas. J’avais seulement voulu sonder sa pensée. Ce mariage m’eût effrayé pour lui. Après avoir entendu sa réponse, je fus tranquille. Le fantôme dont il parlait ne se dissiperait pas, j’en étais sûr, et je me fiais à sa perspicacité pour transformer l’ombre en réalité. Si, pour une fois, je voyais plus clair que lui, c’est que je n’avais pas le même intérêt pour garder un bandeau sur les yeux. Je savais à présent qu’il ne s’était pas livré et qu’il n’était pas près de se livrer encore. Isabelle possédait son affection, ses égards, sa reconnaissance, elle ne possédait pas son cœur. Malgré toute l’habileté qu’elle avait déployée en de patients efforts, elle n’avait pas pu obtenir sa confiance.

Elle se lassa.

Ses visites devinrent plus courtes, plus rares; une sécheresse durcit sa voix; le piano resta fermé. Lorsque par hasard elle l’ouvrait, ses doigts le frappaient nerveusement et en tiraient des accords orageux ou des mélodies ironiques, au lieu des tendres harmonies dont jadis elle entourait les rêveries charmées d’Octave.

De tels symptômes n’eurent pas besoin de s’accentuer pour mettre celui-ci sur ses gardes.—Ce n’était donc vraiment qu’un masque? se dit-il amèrement. Le voici qui se détache. N’attendons pas le moment où il tombera et laissera voir la laide grimace de l’indifférence, du calcul déjoué, du dépit haineux. Je m’étais habitué à cette charmante société, à ces doux soins, à cette enveloppante affection. Je vais tâcher de m’en déshabituer avant que l’on m’en prive brusquement.

De sa propre initiative il interrompit presque tout à fait leurs relations. Cette femme n’ayant jamais conquis le meilleur de lui-même, il accepta sans violent déchirement l’idée de la perdre, idée à laquelle du reste une crainte vague et permanente l’avait accoutumé. Cependant il entra dans une triste période, et constata avec ennui que la certitude d’être obligé de se séparer d’Isabelle allait avoir pour effet de le rendre amoureux. Mille souvenirs lui revenaient pendant les longues heures qu’il passait maintenant solitaire: les causeries graves ou légères, l’hiver, au coin du feu, dans la chambre tiède, où si facilement la conversation s’amollissait et les mots se transformaient en caresses; ou bien, l’été, dans les sentiers des bois, quand la jeune femme le précédait, glissant de sa marche onduleuse et cadencée à travers les alternatives d’ombre et de clair soleil; des lambeaux de mélodies flottaient dans sa mémoire, et, tout en les fredonnant, il se rappelait les mains agiles qu’il aimait tant à voir voltiger sur le clavier comme deux colombes harmonieuses.

Un soir, il songeait à ces choses, étendu sur un canapé dans son salon. Il avait refusé la lampe, et demeurait au sein de l’obscurité, fumant une cigarette avec assez de mélancolie. Un double coup spécial retentit au timbre de l’escalier. Octave reconnut en tressaillant la façon de sonner d’Isabelle. Il y avait quinze jours qu’il n’avait pas vu la jeune femme.

Il alla ouvrir la porte lui-même. Elle entra vivement, gracieuse, animée, sentant bon, et il eut la sensation d’une fleur vivante et embaumée s’épanouissant dans un désert. Une chaude joie lui inonda le cœur. Il crut qu’elle venait se jeter dans ses bras, lui dire qu’elle ne pouvait vivre ainsi séparée de lui, et peut-être, la serrant sur son cœur, l’y eût-il gardée pour toujours. Jamais le sceptique philosophe ne se sentit plus désarmé.

Cependant elle ne l’embrassait pas, et ils se tenaient tous deux dans l’ombre, sans rien dire. Octave chercha de la lumière, et, sous le reflet de l’abat-jour, remarqua qu’elle portait une toilette exquise. A travers la voilette, il retrouvait les traits délicats et le regard des yeux candides. Mais ce regard était glacé. Alors soudain revint le souvenir des dernières froideurs, des mots aigres-doux, des dédains mal dissimulés. L’amant recouvra son sang-froid. Il offrit cérémonieusement un siège, et s’assit.

—Eh bien, chère amie, demanda-t-il, vous avez quelque chose à me dire?

Elle était très pressée; elle se rendait à une réunion de famille et une voiture l’attendait en bas. Seulement, comme il s’agissait d’un mariage pour elle, et que tout se décidait le soir même, elle n’avait pas voulu donner une réponse définitive avant de l’avoir averti.

—J’aurais été fâchée, ajouta-t-elle en terminant, que vous apprissiez cette nouvelle indirectement. C’était à moi de vous prévenir, et c’est pour cela que je suis venue.

—Je vous remercie, chère amie, fit-il de sa voix mordante—une voix de tête qu’il prenait parfois, et qui était bien la plus exaspérante, la plus tranquillement impertinente que j’aie entendue de ma vie.—Je n’attendais pas moins de ce tact parfait que j’ai toujours admiré en vous. Ainsi, vous vous mariez. Et... vous êtes contente? Votre fiancé vous plaît? J’espère qu’il est en tous points digne de vous.

—Oh! répliqua-t-elle négligemment, ce n’est pas un mariage d’amour. Vous savez bien, Octave, que le seul homme que j’aie aimé, c’est vous. Et si vous aviez voulu...

Il sourit légèrement.

Elle continua, se troublant un peu:

—Mais oui, je vous aimais. Je vous aime encore. Pourtant vous comprenez qu’une jeune femme de mon âge ne peut pas vivre longtemps de la vie que j’avais acceptée pour vous. Nos relations auraient fini par se savoir. J’aurais perdu mes leçons, ma position... Ah! si vous aviez été disposé à vous marier, cela eût été tout autre chose, jamais je n’aurais agréé un autre homme que vous.

Elle se tut. Elle attendit.

—Ainsi, fit Octave, vous m’auriez donné la préférence?

Elle répondit vivement:

—Certainement. Est-ce que vous pouvez en douter?

—Un peu, reprit-il. Je suis très modeste au fond. Et votre affirmation est si flatteuse pour moi...

Pas une exclamation de surprise, pas un accent de regret, pas un reproche. Un ton calme, ironique, égal, des questions polies; une espèce d’intérêt bienveillant pour ce mariage annoncé, voilà tout ce qu’Isabelle obtint, et le seul résultat d’une tactique qu’elle avait crue un chef-d’œuvre de ruse, et sur le succès de laquelle elle avait absolument compté. Elle en perdait la tête, elle bredouillait. Son langage, si sobre d’habitude et si élégamment clair, devenait un flot désordonné, incohérent, qui frémissait sur ses lèvres tremblantes. Elle expliquait comment elle avait connu son futur mari... un ami d’enfance; elle disait son âge, sa position.

Il n’était pas riche, mais tous les deux travailleraient ensemble, et elle retrouverait ainsi la vie de famille qui lui faisait cruellement défaut. Puis, ce qu’elle désirait surtout c’était une affection qui pût se montrer au grand jour; elle était lasse des rendez-vous furtifs, des intrigues, qui répugnaient à sa délicatesse.

Octave inclinait la tête d’un air d’aimable assentiment.

—Mais, fit-il observer, ne m’avez-vous pas dit qu’on vous attend? Vous aviez à peine quelques minutes... Tout ceci m’intéresse beaucoup; pourtant je ne voudrais pas abuser...

Elle n’y tint plus; des larmes de dépit s’échappèrent de ses yeux. Octave les regarda couler, avec un léger mouvement des sourcils qui peignait une grande surprise.

Elle eut beau lui dire à présent ce qu’il avait attendu en la voyant paraître—qu’elle l’aimait trop pour le perdre, et qu’il n’avait qu’à prononcer un mot pour empêcher son mariage, elle ne put éveiller en lui d’émotion, et, ce mot, elle ne le lui arracha point.

Il lui répéta, d’une voix implacablement douce, tous les arguments qu’elle avait énumérés, et lui démontra qu’elle n’avait rien de mieux à faire qu’à se marier, puisqu’elle en rencontrait l’occasion. Comme elle pleurait toujours, en lui jurant qu’elle l’aimait, il lui dit ceci:

—Je serais un égoïste, si j’acceptais maintenant cet amour au prix de tous les avantages qu’il vous ferait perdre. Je n’y aurais quelque droit qu’en vous offrant mon nom et ma modeste fortune. Mais cela m’est impossible. Vous le savez—je vous en avais prévenue d’avance—je n’ai aucune disposition pour le mariage. Mes intentions n’ont pas changé.

Elle le quitta sur ces paroles. Et il resta debout et rêveur, jusqu’à ce qu’il eût entendu le roulement du fiacre qui emportait la jeune femme se prolonger puis s’éteindre dans le silence des rues endormies.

XI

Huit jours après cette scène, les relations entre Octave et Isabelle s’étaient établies de nouveau, aussi régulières, aussi intimes que par le passé.

Cependant la jeune femme n’avait pas abandonné ses projets de mariage; mais elle en parlait comme d’une nécessité douloureuse, comme d’une affaire que les circonstances la forçaient à conclure, et qu’elle reculait pour se séparer le plus tard possible de celui qui seul, à ce qu’elle disait, lui avait fait connaître le véritable amour. Elle entretenait tranquillement son ami de ses nouveaux plans pour l’avenir, lui montrait les lettres qu’elle recevait de son fiancé, lui demandait même des conseils sur certains points délicats. Elle rencontrait de l’opposition du côté de la mère du jeune homme. Celle-ci se conduisit à son égard d’une façon dont Octave admira la prudence.

Cette dame, en effet, avait conçu contre sa future belle-fille la vague prévention qu’Isabelle inspirait souvent à ceux qui ne la regardaient pas à travers le prisme de l’amour. Mais elle se garda bien de contrarier la passion de son fils. Feignant au contraire de l’approuver, elle fit de bonne grâce les démarches nécessaires; puis, peu à peu, elle en vint à lui tenir des raisonnements comme celui-ci:

—Mon ami, vous portez un nom modeste, et cette jeune femme est de famille noble; son grand talent lui rapporte par an le double de vos appointements. Ne craignez-vous pas d’avoir l’air intéressé en recherchant sa main, et ne devriez-vous pas attendre au moins un an ou deux, jusqu’à ce que votre situation vous permît d’entretenir votre femme sur le pied de son existence actuelle, sans pour cela être obligé de compter sur son travail? Ne serez-vous pas humilié que son mariage avec vous l’amoindrisse? Songez qu’elle fréquente une société où vous ne sauriez être admis, et craignez qu’un jour elle ne vous fasse sentir quelque regret de s’être alliée à un petit bourgeois comme vous. La fortune arrangerait les choses; patientez au moins jusqu’à ce que vous puissiez lui offrir le luxe dont elle a le goût.

Simple et doué d’un cœur fier, le jeune homme se sentait singulièrement ébranlé par de tels arguments. Il les rapportait à Isabelle, et, à son tour, il lui demandait d’attendre. Elle, plus fine, voyait bien que la mère, qui travaillait à les séparer, s’aidait du temps tout en cherchant avec obstination des moyens plus décisifs. Avec une naïveté apparente, elle faisait part de ses embarras à Octave.

Elle connaissait bien l’empire qu’elle avait pris sur lui par dix-huit mois de soins qui, fatalement, étaient devenus indispensables. Elle savait que, si tant de peine ne lui avait pas valu d’être aimée, les conversations qu’elle poursuivait avec lui maintenant faisaient tous les jours grandir une passion contre laquelle Octave se débattait en vain. Quel homme—pensait-elle—résisterait au spectacle de ces lettres d’amour, à la pensée de cette nuit de noces qui s’approchait et dont chaque mot réveillait l’image, lorsqu’il s’agissait d’une femme qu’il avait considérée comme sienne pendant si longtemps et à qui l’attachait un charme si réel? D’un autre côté, ne savait-elle pas son ami trop généreux pour la retenir s’il ne lui offrait tous les avantages qu’elle lui aurait sacrifiés? Elle se croyait donc sûre de toucher enfin à son but, après avoir désespéré pendant quelques heures. Car, en face de son attitude, le soir où elle avait risqué sa suprême ressource et annoncé son mariage, elle avait cru tout perdu.

Jusque-là, en effet, cette femme habile n’avait guère commis de fautes. Je la voyais avec regret sur le point de gagner la partie. Et contre un homme de la force d’Octave!... Je n’en revenais pas.

—Voyons, disais-je à mon ami qui me tenait au courant de tout, est-ce que cela ne crève point les yeux? Cette femme trouve des avantages énormes à vous épouser. Quel succès d’orgueil de vaincre un entêté célibataire et un enragé polygame de votre espèce! Sans compter votre nom déjà célèbre, et votre position de fortune qui n’est point à dédaigner. Elle travaille à cela depuis qu’elle vous connaît. Et, comme vous ne paraissiez pas mordre à l’hameçon, elle a intrigué pour se faire demander en mariage par le premier petit nigaud venu, afin de vous mettre sans pudeur le marché à la main. Si elle vous aimait, aurait-elle un instant l’idée d’en épouser un autre? Si vous donnez dans le piège, vous verrez quel intérieur elle vous fera. Rappelez-vous les derniers temps, le piano fermé, les mines froides, les bâillements d’ennui. Elle vous traînera dans le monde et bouleversera vos habitudes. Au fond, elle aime le bruit et le luxe, et ne dissimulera plus ses goûts dès qu’elle aura obtenu ce qu’elle désire.

Mais Octave maintenant la comprenait, l’excusait. N’était-il pas naturel qu’elle souhaitât de se marier? Pouvait-on lui en faire un crime? Ne songeait-il pas lui-même, il y avait quelques mois, à légaliser leur situation? Si elle avait joué la comédie, cette comédie n’était-elle pas délicieuse? N’en avait-il pas égoïstement profité pendant près de deux ans? Ne devait-il pas faire preuve de reconnaissance? Alors même qu’il constaterait dans la conduite d’Isabelle une ombre de calcul, après tout, elle était femme, il fallait lui passer quelque chose. En rencontrerait-il jamais une autre qui supporterait avec tant de douceur ses boutades, ses originalités et ses moments d’humeur, et dont l’esprit répondrait si bien au sien?

J’abrège ce panégyrique. Octave le développait autant pour se convaincre, je crois, que pour me convaincre moi-même. Il hésitait encore; et, voyant le mariage de la jeune femme indéfiniment reculé, il ne se pressait pas de prendre une décision.

Ce fut à ce moment précis que l’éclat se produisit violemment—cet éclat sur lequel j’avais fini par ne plus compter.

Le dépit d’Isabelle entre ses deux amoureux trop circonspects devait être arrivé à l’exaspération. Un troisième larron survint... Je laisse penser avec quel enthousiasme il dut être accueilli.

Seulement, avec celui-là elle changea de tactique. Elle vit promptement que la finesse d’esprit, le charme de la voix et des manières, le sentiment artistique, n’auraient sur lui qu’une faible prise. C’était une sorte de juif portugais, un tripoteur d’affaires immensément riche; un gros garçon à la peau brune, aux cheveux noirs et frisés, aux yeux luisants et ronds comme ceux d’un nègre, que le charmant visage et la taille svelte d’Isabelle avaient séduit.

Il alla vivement en besogne.

Dès le premier rendez-vous, il lui offrit un magnifique diamant. Et elle, éblouie, lasse de sa longue lutte avec un esprit supérieur—lutte qui d’abord l’avait amusée et qui maintenant l’énervait,—avide d’un amour moins austère où elle se relâcherait de la rude surveillance qu’elle exerçait à tout instant sur elle-même, tomba dans les bras de ce joyeux viveur, se disant qu’après tout c’est ainsi qu’on tient les hommes, et qu’un libertin ne pouvait pas être plus difficile à mener à la mairie qu’un philosophe.

Octave découvrit cela un soir, rien qu’au regard de cette femme, au son de sa voix, à d’imperceptibles indices. Lorsqu’il lui eut dit:—Qu’avez-vous donc aujourd’hui, chère amie?... Et qu’elle se fut récriée à cette simple question comme à une offense, sur un ton à la fois agressif et gêné, il l’amena sous la clarté de la lampe, afin de la regarder au fond des yeux, et déjà trop sûr de ce qu’il y verrait.

Elle se débattit, elle se plaignit qu’il lui blessât les poignets; elle détourna la tête pour qu’il ne la vît pas en face. Alors, lui, sentit comme un effondrement; et, bien qu’il n’eût jamais eu d’amour pour elle, et qu’il eût vécu toujours préparé à toutes les désillusions, il dut se raidir contre le vertige de sombre tristesse qui, pendant une seconde, troubla la force de son âme.

Après l’avoir observée en silence, il lui dit ce qu’il devinait.

Elle nia.

Il se dirigea vers la porte, la ferma, et prit la clef. Puis il revint vers la jeune femme, que son calme effrayant épouvantait, et il lui déclara qu’elle ne sortirait point de la chambre avant d’avoir avoué la vérité. Il ajouta qu’elle n’avait rien à craindre de lui, et qu’il était trop désintéressé dans la question pour se livrer à aucune violence.

Elle ne le crut pas, et pensa toucher à sa dernière heure. Mais le danger même auquel elle supposait être exposée lui prêta une exaltation factice; elle dit tout, donnant les détails, affermissant sa voix, prolongeant le récit. Elle y mit à la fin une certaine fanfaronnade; et, voyant qu’Octave l’écoutait sans l’interrompre et ne s’enflammait point, elle termina en l’accusant, lui reprochant d’être la cause de tout, puisqu’il avait persisté à ne point vouloir l’épouser.

Octave éprouvait plus de dégoût et de pitié que de colère.

C’était pire que ce qu’il avait soupçonné.

Lorsqu’il l’avait confondue et forcée à parler, il croyait qu’elle s’était donnée à son soi-disant fiancé, à ce bon jeune homme qui la considérait comme une sainte; et, rapidement, il avait songé qu’elle avait dû faire de bien claires avances pour que le petit eût osé. Mais cela, cette infamie!...

Il demeurait absorbé, méditant sur le manque absolu de conscience chez les femmes et sur leur effroyable fragilité. En voilà une qui avait presque l’air de trouver qu’elle agissait tout naturellement. Puis un écœurement le prit, et il la fit taire, lorsqu’elle prononça de nouveau son éternel mot de mariage, et qu’elle lui annonça, avec une conviction jouée, que son Portugais l’épouserait.

C’en était trop. Il se leva froidement, prit la lampe et offrit à la jeune femme de la reconduire, faisant observer qu’il était tard, comme s’il se fût agi d’une visite ordinaire.

Elle, heureuse de voir un moment si terrible se terminer ainsi, se leva presque avec gaîté. Elle était aussi sûre de la discrétion d’Octave que s’il eût été mort, et, puisqu’il prenait les choses de cette façon, tout était pour le mieux. Le grand soulagement qu’elle éprouva lui fit entrevoir l’avenir en rose dans une vision rapide comme un éclair. Elle tourna vers son amant son visage souriant et attendri, et lui tendit la main.

—Alors, fit-elle, vous ne m’en voulez pas trop? Moi qui croyais que vous alliez me tuer.

Octave posa sur elle un regard profond.

A chaque mot qu’elle disait, à chaque geste, il la voyait plus loin de lui. Quoi! n’avait-elle donc pas le plus léger pressentiment de ce qui se passait dans son cœur d’homme? Il lui sembla qu’elle s’agitait dans une sphère étrange, à des distances incommensurables. Il lui adressa quelques mots vagues et ferma la porte derrière elle. Il ne pouvait plus supporter cette vision terrible, qui lui montrait, non pas une femme, mais la femme, cette créature dont pourtant nous attendons tous notre bonheur, séparée de lui par des abîmes qu’il avait cru pouvoir mesurer, mais que maintenant il apercevait sans fond.

XII

Les dernières aventures d’Octave l’avaient légèrement assombri; mais il fallait vivre comme je le faisais dans son intimité, et saisir les moindres changements dans les intonations de sa voix et dans sa manière d’être, pour s’apercevoir que les blessures de la vie laissaient quelques marques au fond de cette âme sereine, puissante et fière. Le sourire était aussi prompt à souligner la fine ironie, qui semblait à peine plus amère; la conversation était aussi vive, aussi pleine de saillies et de paradoxes amusants; les fortes théories demeuraient inébranlables, élargissant leur base au contraire à mesure que les événements venaient les confirmer.

Suivre à travers les mesquines circonstances de chaque jour ou parmi les révolutions dont le choc retentit durant des siècles, le rigoureux enchaînement des faits, et remonter pas à pas vers les causes lointaines afin de les tirer de l’ombre impénétrable—voilà quel intérêt absorbait cet esprit éminemment philosophique. Devant la majesté des lois qui gouvernent nos actions et qui fixèrent chaque destinée dès le berceau de l’univers, si bien que la plus faible de nos joies ou la plus insignifiante de nos douleurs s’est lentement élaborée à travers les âges infinis, il apprenait de plus en plus l’indulgence envers les personnes. Il plaignait et n’accusait pas.

—On ne peut s’indigner, disait-il, que lorsqu’on ne comprend point, et le rôle des philosophes est de s’efforcer de comprendre.

Sur ses lèvres, les plus hautes vérités perdaient toute pesanteur. Il avait une façon concise, brillante, enlevée, d’exprimer les choses les plus graves. Nul aussi bien que lui ne goûtait une plaisanterie ou n’y savait mettre plus de sel.

En le voyant ainsi, après la trahison de la seule maîtresse qui lui eut inspiré, sinon de l’amour, du moins un très vif attachement, et dont la perte devait lui être fort cruellement sensible, ce que j’éprouvais pour lui se rapprocha de l’admiration. Jamais l’élévation à laquelle, malgré toutes ses misères, peut atteindre la nature humaine, ne me frappa davantage et ne m’apparut empreinte de cette grâce imposante.

Cependant il méditait de nouveaux projets, dont il ne tarda pas à me faire part.

J’appris qu’il se disposait à quitter l’Europe.

Il me donna de son départ les raisons suivantes:

La vie—disait-il—est en réalité plus courte que les années qui la composent. Elle se résume en une somme limitée d’illusions, qui se dissipent vite, et de sensations qu’on ne peut renouveler sans les épuiser plus vite encore. On peut la comparer à une scène de théâtre sur laquelle se joue éternellement la même pièce, qui nous intéresse les premières fois, et qui nous fatigue ensuite. Devenue trop lourde, cette fatigue conduit au pessimisme sombre—la plus triste des philosophies, parce qu’elle est la plus inutile. C’est la fausse sagesse de ceux qui ne se contentent pas d’admirer la représentation, mais qui veulent pénétrer dans les coulisses, voir l’envers des décors, et respirer la poussière des magasins d’accessoires. Ce besoin pathologique ne s’observe guère d’ailleurs que chez les gens dont le foie ou l’estomac fonctionne mal.

Quant à lui, Octave, qui avait joui pleinement et sans arrière-pensée de la beauté du spectacle, s’efforçant toujours au contraire d’oublier la laideur des dessous, il le connaissait trop maintenant pour le contempler encore. Il serait bien forcé, malgré les efforts de sa volonté, de découvrir de plus en plus l’envers des choses, et il ne voulait pas vieillir inutilement parmi des ruines. Le moment était venu pour lui, spectateur qui ne saurait désormais s’empêcher d’être clairvoyant, de se lever et de quitter la salle. D’autres restent, et se donnent pour distraction d’éclairer, et, par conséquent, d’attrister leurs voisins: aucun rôle ne lui paraissait plus égoïste, et en même temps plus nuisible.

Il trouvait plus raisonnable de s’en aller. Ce qui ne voulait pas dire qu’il approuvât en aucune façon le suicide. Quand on a profité largement des bienfaits de l’expérience humaine et des travaux humains, on a contracté envers ses devanciers une dette qu’on doit payer à ses successeurs. Au moment où la vie devient pesante, où, derrière les horizons fuyants de l’heureuse jeunesse, on voit poindre les désillusions amères de l’âge mûr, on n’a rien à perdre, et on peut dès lors consacrer ses jours à quelque grande mais dangereuse œuvre. Suivant ces principes, Octave allait entreprendre l’exploration scientifique des régions les moins connues de l’Inde et de la Chine. Il visiterait le Népal et le Thibet, et recueillerait des documents sur l’architecture, la civilisation, la religion de peuples vers lesquels l’Europe se tourne avec un intérêt tout nouveau. Ces mystérieux plateaux de la Haute Asie, où se cache la faible source du fleuve majestueux de la civilisation humaine, attirent aujourd’hui nos regards, qui s’y portent avec une curiosité passionnée. Comme si, des antiques souvenirs qui y flottent encore, pouvait surgir le secret de notre origine et le dernier mot de notre destinée.

Octave adorait l’Orient. Il voulait en parcourir les profondeurs inexplorées et satisfaire son ardente passion pour l’inconnu en même temps que payer son tribut à la science. Il savait très bien que de telles expéditions on ne revient guère, et pensait ne pouvoir mieux terminer une vie qu’il considérait comme arrivée à son terme normal. Il quitterait ce monde satisfait de son sort, et complètement heureux s’il lui était donné d’ajouter quelques notions nouvelles au trésor accumulé de nos connaissances.

En vain essayai-je de le dissuader. J’aurais pu savoir que mes efforts seraient inutiles. Octave était breton, et il avait dans le caractère la ténacité de sa race. Lent à prendre une résolution, il ne s’en laissait plus détourner lorsqu’il s’y était arrêté.

Les divers arguments par lesquels je tentai de l’ébranler l’amenèrent à prononcer des paroles qui me frappèrent vivement, car jamais je ne les aurais attendues sur de pareilles lèvres.

Le tour de la conversation nous avait conduits à parler des femmes, sujet que j’hésitais à aborder, craignant de réveiller en lui des souvenirs pénibles,

—Elles ne m’intéressent plus, me dit-il. La somme des ennuis qu’elles nous causent est trop supérieure à celle des agréments qu’elles nous procurent.

—Vous en jugez ainsi, lui dis-je, parce que vous êtes trop difficile. Tout en les traitant de créatures inférieures, en réalité vous leur demandez plus que toutes celles que vous avez connues ne pouvaient vous donner. Mais j’espère pour vous qu’il en viendra une...

—Ah! fit-il en riant et en lançant vers le plafond la spirale de fumée légère et bleuâtre de sa cigarette, voilà Daniel qui va parler de l’idéal rêvé, de l’ange inconnu! Je vous comprends d’ailleurs, très cher ami, car j’aime aussi, dans mes moments perdus, à cultiver ce genre de distraction: fabriquer de toutes pièces un être idéal que nous savons parfaitement ne pouvoir jamais se rencontrer sur notre chemin.

—Quoi! vous, le philosophe sceptique, le railleur impitoyable, vous vous êtes réellement représenté à certaines heures un idéal féminin. Je serais curieux de le connaître.

—Ce n’est pas lui, reprit-il, qui m’empêchera de partir, car je ne l’apercevrai jamais hors du domaine de l’imagination. Pourtant, si j’étais Dieu, je le fabriquerais aisément, cet être idéal, en prenant une qualité à chacune des femmes que j’ai connues. Le malheur est que de pareils assemblages paraissent introuvables sur notre planète. Où la chercher, celle qui parlerait à la fois au cœur, aux sens et à l’esprit, la créature assez intelligente pour comprendre vos travaux et les partager, assez constante pour que vous puissiez sûrement vous reposer sur elle, assez aimante pour tolérer vos faiblesses, assez forte pour vous réconforter aux heures de lassitude? Si philosophe, et si pénétré de la vanité de ses propres songes qu’on puisse être, on ne peut s’empêcher de rêver quelquefois au bonheur qu’une créature pareille vous donnerait.

Ému et surpris, je l’écoutais.—Comme elle serait aimée, pensais-je, celle qui se rapprocherait assez de cette belle image pour en donner au moins l’illusion! Comme elle serait aimée! Quels trésors de tendresse passionnée il refoule au fond de son cœur, sans avoir peut-être, hélas! la moindre chance de les dépenser jamais.

Octave continuait d’un ton plus léger:

—Ne croyez pas d’ailleurs que cette fantaisie me préoccupe beaucoup, car j’imagine que la toute-puissance divine elle-même aurait quelque peine à réunir dans un même être des qualités si contraires. Elle a dû avoir des raisons sérieuses pour décider que les femmes de cœur n’auraient ni tête ni esprit, et que celles qui ont de la tête et de l’esprit manqueraient de cœur. Une haute intelligence détruit chez la femme toute grâce, et lui communique quelque chose de masculin particulièrement insupportable. Voyez les bas-bleus, quelles exécrables créatures! Il faut donc osciller perpétuellement entre le petit oiseau à tête vide, la pédante sèche et raisonneuse, l’artiste folle et détraquée. Quant à la confiance que l’on peut mettre en elles—l’élément le plus essentiel de l’amour à mon point de vue,—il n’y faut point songer. La bête donne dans tous les pièges, et la spirituelle n’a pas de scrupules. Les Orientaux, les seuls peuples qui aient compris quelque chose aux femmes, savaient tout cela quand ils inventèrent le harem. Sur ce, Daniel, souhaitez-moi bon voyage, car je ne vois guère comment, pendant les trois mois qui me restent, je pourrais trouver et posséder ce que je n’ai pas même entrevu pendant quinze ans.

Il me serra la main, et nous nous séparâmes.