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Un mystérieux amour

Chapter 5: IV
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About This Book

A narrator recounts the life and confessions of his enigmatic friend Octave, tracing a portrait of a strikingly original man whose external affectations mask a complex inner tenderness. Through conversations and memories set against Parisian scenes, Octave's idiosyncrasies, habitual gestures, and contradictory moral logic emerge, including an attempted polygamous arrangement and its eventual collapse. Introspective passages and occasional verse reveal his keen irony, latent vulnerability, and the transformative influence of a woman who alone could enter his guarded interior, while the narrator reflects on originality, passion, and the limits of personal theory.

The Project Gutenberg eBook of Un mystérieux amour

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Title: Un mystérieux amour

Author: Daniel Lesueur

Release date: November 19, 2019 [eBook #60738]
Most recently updated: October 17, 2024

Language: French

Credits: Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK UN MYSTÉRIEUX AMOUR ***

Au lecteur

Table

Un Mystérieux Amour

DU MÊME AUTEUR:

Le Mariage de Gabrielle, ouvrage couronné par l’Académie française, (Calmann-Lévy) 1 vol. 3 50
L’Amant de Geneviève, (Calmann-Lévy) 1 vol. 3 50
Fleurs d’Avril, recueil de poésies couronné par l’Académie française, (Alphonse Lemerre) 1 vol. 3 »
Marcelle, (Alphonse Lemerre) 1 vol. 3 50
Sursum Corda, pièce de vers ayant remporté le prix de poésie à l’Académie française, (Alphonse Lemerre) 1 vol. » 75

DANIEL LESUEUR


UN
Mystérieux Amour

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
27-31 PASSAGE CHOISEUL, 27-31

M DCCC LXXXVI

UN MYSTÉRIEUX AMOUR

I

A une époque où le réalisme fleurit, où l’on sent dans la moindre nouvelle, dans le plus banal feuilleton, la prétention d’offrir un document humain, tout romancier qui se respecte écrit plus ou moins ouvertement en tête de son livre: «Ceci n’est pas un conte.»

Une telle précaution ne m’est pas nécessaire.

Quiconque voudra bien parcourir ces courtes notes et les vers qui les suivent, se sentira certainement en présence, non du réalisme le plus exact, mais de la réalité la plus profonde.

Ce que je présente ici n’est pas un travail personnel. Des souvenirs aussi simplement exprimés qu’il me sera possible, et des vers que l’auteur ne destinait pas à la foule, et peut-être eût frémi de voir étalés aux vitrines et livrés à la curiosité des passants, voilà ce que l’on trouvera dans ces pages. Le droit de les publier, je le puise dans des raisons qui n’ont rien de littéraire, et qui ressortiront, je le pense, de cette notice. Elles sont fort au-dessus d’un vain désir de gloire. A qui irait-elle, cette gloire? Le cœur mystérieux et doux qui ne l’ambitionnait pas était—on le verra—trop plein de meilleures choses pour seulement y songer, et, lui fût-il donné de battre encore, ce n’est certes pas elle qui le réveillerait.

II

Dire de mon ami, Octave de B..., qu’il était le plus grand original que nous eussions connu, mes camarades de jeunesse et moi, c’est, en somme, ne rien dire de lui.

Être original est rare. La véritable originalité est presque surhumaine. Car l’influence du milieu comptant comme un des plus puissants facteurs des idées et du caractère, l’impossibilité de s’y soustraire est, à peu de chose près, radicale. Le proverbe vulgaire: «Dis-moi qui tu hantes et je te dirai qui tu es», légèrement étendu dans son sens, devient—comme tant d’autres proverbes—une vérité philosophique. L’originalité, même relative, constitue donc l’exception, le phénomène, et, à mesure que l’humanité vieillit, elle apparaît de moins en moins.

Or, phénomène est synonyme aussi bien de merveille charmante que de monstruosité difforme.

Il y a des originaux dans l’art, dans la bonté, dans l’héroïsme, comme il y en a dans le crime. Quelques-uns ne sont tels que par la coupe de leurs habits; et, bien qu’il faille déjà une légère dose de force d’esprit pour porter des chapeaux à larges bords plats si la mode exige des bords étroits et retroussés, cette sorte d’originalité excite plutôt le rire ou un certain mépris. Cela tient à ce qu’il est facile de la feindre. Les autres, les admirables ou les terribles, celles qu’on n’imite pas, font naître l’envie ou la haine, à défaut de l’admiration. Elles ne sont jamais ridicules.

Dire d’Octave qu’il était original ne suffit donc pas, et, pour définir son originalité, il faut peindre son caractère.

Peu l’auront connu et apprécié comme moi, ce caractère, que l’on ne pénétrait pas aisément et qui ne se livrait guère. Certes, il aurait fallu une perspicacité plus intense que la mienne pour en parler, même légèrement; mais je ne sais quelle sympathie, un peu hautaine et protectrice, quel besoin d’épancher le secret de son être qui saisit même les plus forts, l’ont porté à me faire des confidences dont je veux être ici le simple rédacteur, après en avoir été l’auditeur passionnément intéressé.

Comme je me les rappelle distinctement, ces causeries dont je sortais toujours plus éclairé, plus fort et meilleur; ces épanchements d’un esprit à la fois ironique et enthousiaste, croyant peu au bien, mais l’accomplissant sans faste et sans bruit, et le découvrant dans les autres avec une émotion prompte, contagieuse, presque naïve. Comme j’étais surpris des contrastes entre la calme force, cruellement railleuse, et la vulnérable tendresse; entre la pénétration infaillible, claire, qui allait droit au fond des tristes vérités, et la douceur des illusions, voulues souvent, et malgré tout fraîches et pures comme l’ignorance de la jeunesse. Comme j’imagine volontiers ce que pouvaient être les abandons plus complets encore de cette âme fière et si fermée, se montrant sans réserve à la femme qui sut la comprendre, qui put en manier la clef de ses mains délicates, qui prononça enfin devant elle le magique: «Sésame, ouvre-toi!»

Cette femme, Octave ne l’avait pas rencontrée, il ne l’avait même pas entrevue lorsque, un soir d’été—mon Dieu, voilà cinq ans à peine!—il était assis avec moi, me parlant de lui par extraordinaire, sous les arbres sombres des Champs-Elysées, dans le tapage lointain, et presque agréable à cette distance, des cafés-concerts. Il se balançait doucement sur son fauteuil de fer peint, maniant de ses doigts distraits son éternelle cigarette, dont il tirait de temps à autre une bouffée sans s’interrompre.

Jamais je n’ai vu un homme fumer aussi obstinément, aussi régulièrement, aussi inconsciemment que lui. Il fumait comme on respire, sans même s’en douter. Il avait une façon très particulière de prendre sa cigarette entre le pouce et le doigt du milieu et d’y appliquer avec l’index un coup sec pour en faire tomber la cendre; il mettait à ce mouvement une grâce dégagée si absolument involontaire qu’elle me semblait toujours jolie et caractéristique à observer. Naturellement élégant dans ses attitudes et ses manières, il avait, lorsqu’il sortait la cigarette de son étui, lorsqu’il l’allumait à la précédente, lorsqu’il jetait celle-ci, brûlée à moitié et tout enflammée—sans faire attention, je dois le dire, si elle tombait soit sur une botte de paille, soit sur un tapis de prix—une série de petits gestes à lui, où déjà se trahissait cette originalité dont j’ai parlé, cette habitude de ne rien faire comme les autres, qui donnait de l’intérêt à ses moindres actes. Cela m’amusait de le regarder fumer comme cela m’amuse de regarder bondir et tourner un enfant ou un jeune chat; j’y voyais la même ignorance de l’effet produit, qui cause tant de plaisir aux yeux dans la chose animée; puis cela soulignait quelquefois si curieusement la pensée planant au-dessus de cette agitation machinale du corps.

Après tout, s’il n’est pas inutile, pour faire vivre par le style la personnalité d’un homme, d’indiquer la forme de ses traits et la nuance de ses cheveux, était-il superflu d’essayer de donner dès l’abord l’impression de ce qui était chez Octave mieux qu’un tic, une série de mouvements sans lesquels je ne puis me le figurer, et dont l’harmonie élégante marquait autant pour l’observateur que la vivacité un peu cassante de la voix, ou que l’ironie du regard tombant de haut et demi-voilé par les longues paupières.

Il avait alors trente-quatre ans. On ne pouvait le voir pour la première fois sans être frappé par l’aspect de sa haute taille et de sa tête énergique, à la fine barbe brune, au nez droit et un peu fort, aux grands yeux gris, aux sourcils foncés et aux tempes larges sur lesquelles les cheveux faisaient deux taches d’argent. Cette chevelure, qui, d’ailleurs, grisonnait à peine, mais qui, des deux côtés du front, avait pris une précoce et absolue blancheur, donnait, par son contraste avec l’éclat des yeux, avec le ton bistré de la peau et la teinte sombre de la barbe, un caractère étrange et saisissant à cette belle physionomie.

III

Or, par cette soirée d’été, où toutes les rumeurs parisiennes bruissaient jusque sous l’obscurité fraîche des grands arbres, voici ce que je disais, moi, un peu découragé, le cœur un peu alourdi par bien des ambitions déçues, voici ce que je disais à ce tranquille et dédaigneux Octave:

—Quoi! vous avez la fortune et la gloire entre vos mains, et vous en faites fi! Vous avez prodigué nombre d’années à des travaux arides, sur des sujets toujours différents, et la plupart des résultats que vous avez découverts, vous ne les publiez même pas. Notes de voyages, mémoires scientifiques, appareils ingénieux, tout cela reste le plus souvent dans vos cartons ou dans quelque coin de votre laboratoire. Le gigantesque travail historique que vous avez commencé avec les observations recueillies pendant dix ans d’explorations lointaines, qui vous ont permis d’éclairer d’une lueur toute nouvelle les problèmes les plus obscurs de l’histoire, que devient-il? Un volume à moitié imprimé est abandonné par vous pour une expérience ou une recherche nouvelle. A un chapitre de philosophie sociale succède un mémoire de mathématiques, d’anthropologie ou de chimie. Ne craignez-vous pas de perdre une autorité légitimement acquise en disséminant les forces de votre esprit dans des poursuites si diverses? Enfin, puisque des motifs d’ambition ne sauraient vous faire agir, ne craignez-vous pas du moins de sacrifier l’intérêt des autres à votre éternelle curiosité? Si vous persistez à garder pour vous seul les fruits de vos travaux, n’aurez-vous pas vécu, vous si généreux, comme un véritable égoïste?

Je souris en laissant échapper ce dernier mot, et Octave sourit aussi.

Il m’avait sauvé la vie en risquant la sienne à Champigny. Nous étions tombés dans une embuscade avec le détachement de mobiles qu’il commandait. Le ruban rouge qui ornait sa boutonnière lui avait été donné à cause de sa conduite héroïque et pleine de sang-froid le jour de cette bataille. Jamais je ne regardais l’étroit filet de pourpre sur le drap noir de son habit, sans songer aux gouttes de sang que j’avais vues étinceler sur son uniforme lorsque la balle qui devait m’atteindre lui avait traversé le bras.

—Avouez que vous êtes égoïste, Octave, répétai-je, tandis que l’opposition du mot et du souvenir me causait un plaisir secret qu’en l’analysant bien je qualifierai de subtilement dépravé. Vous êtes un sublime égoïste tant que vous voudrez, mais vous n’en êtes pas moins un égoïste. Et je trouve un peu fort qu’avec cela vous ayez l’air de nous dédaigner tous, comme si nous nous agitions dans des sphères inférieures.

A cette boutade finale, il rit franchement, de son rire grave, saccadé, sardonique.

Ce rire-là, quand je lui parlais, à lui, je l’appelais son rire satanique. Et, ma foi, j’allais presque mettre l’adjectif ici, en l’adoucissant d’un adverbe. Vraiment le rire démentait un peu l’homme. Au fond, Octave était trop défiant de lui-même, trop indulgent pour les autres, trop crédule au bonheur, pour avoir un pareil rire.

En réfléchissant, j’ai compris.

Hélas! nul n’est parfait. Si un homme a jamais réalisé l’idéal de la créature suprêmement intelligente, clairvoyante, digne—digne en face des autres comme en face du sort—c’était bien cet homme-là. Pourtant il avait un défaut, un défaut qui allait parfois jusqu’à la petitesse. Il avait la manie de la contradiction, au point de combattre ses propres idées dans la bouche de son interlocuteur. Il se plaisait à foudroyer les naïfs avec ses paradoxes, et sa grande joie était d’exaspérer son auditoire. Lorsqu’il y était parvenu, alors apparaissait sur ses lèvres le rire mordant qui poussait à bout, et, malheureusement, finit par lui devenir habituel.

Par un euphémisme plaisant, il s’accusait d’être taquin. Mais quelle taquinerie féroce! Son œil perçant et profond voyait comme à nu devant lui l’âme de celui qui lui parlait, et sa voix cruelle étalait froidement les petites misères que l’on cache avec plus de soin que les grands vices, et qu’il était bien dur d’entendre analyser avec cette sûreté tranquille.

Lui—l’indulgence même—que j’ai vu, trahi par des amis, trompé par des maîtresses, leur trouver des excuses lorsqu’il me parlait d’eux, voici cependant quelle était sa distraction suprême: forcer ceux qu’il aimait le mieux à sentir s’éveiller constamment sous sa main la brûlure de leurs plaies secrètes. Je crois qu’il n’aurait pu résister à cette barbare satisfaction même s’il avait vu jour après jour l’amour qui lui fut précieux s’user à une pareille épreuve. Mais pour l’être qui pénétrait jusqu’au fond de cette étrange nature, qui se trouvait une fois enveloppé par les flots de tendresse qu’elle recélait et dissimulait si bien, il y avait sans doute une âpre jouissance à souffrir ainsi par elle, et une fierté grande à en être tellement connu. Car, pour être apprécié par un homme qui pesait la valeur de tout et estimait si peu de chose, il fallait vraiment être doué de qualités très supérieures.

Je puis m’exprimer ainsi sans vanité, bien que je fusse son meilleur ami; car, moi, c’était bien différent: il m’avait sauvé la vie, et, pour cette raison, je lui suis toujours resté cher.

Cette amitié, elle a failli m’empêcher d’être sincère, et me faire passer sous silence le seul défaut d’Octave, la seule tache d’un si beau caractère. Mais je n’écris ni pour lui, ni pour moi, ni pour la personne dont je vais parler tout à l’heure. J’écris dans l’intention de mettre sous les yeux d’une génération portée à trop considérer le côté laid et attristant des choses, un tableau de bonheur qui m’a ébloui et que je crois propre à relever le cœur abattu de plusieurs. Ce tableau, si j’en supprimais les ombres, je le rendrais invraisemblable. Il n’aura d’effet que dans la proportion où il semblera vivant. Pour satisfaire une délicatesse personnelle, je risquerais donc de manquer le but qui m’a fait prendre la plume et m’a porté à révéler le secret d’un amour voilé jadis par un mystère jaloux.

Cependant, parmi ceux qui ne le connaissaient pas aussi bien que moi, on comprendra qu’Octave se fît tous les jours des ennemis. Il se passait trop bien des hommes; leur animosité provoquait son sourire; leur opinion à son égard lui était absolument indifférente. Il expliquait leur haine et même l’excusait. Il n’eût jamais refusé un service à celui qui, la veille, lui aurait fait du mal. Mais sa générosité et sa tolérance mêmes ne désarmaient pas ceux qu’il avait blessés; ils y sentaient un secret dédain, qu’ils ne pouvaient lui pardonner.

Lorsque j’eus accusé Octave d’égoïsme, en causant avec lui, ce soir-là, aux Champs-Elysées, il rit et ne s’en défendit pas.

IV

Il est vrai, me dit-il, mais je ne puis m’en faire un scrupule. A peine mon esprit est-il satisfait sur un point, que j’ai hâte de trouver une vérité nouvelle; et il serait vraiment trop dur de consacrer un temps précieux à consigner laborieusement ce que j’ai découvert, au lieu de marcher en avant aussi loin qu’il est possible d’aller dans une courte vie d’homme. Je tâche d’avoir une méthode, et je me défie des doctrines; c’est uniquement parce que mes méthodes sortent tout à fait de l’ornière classique, que j’ai pu constater parfois des faits nouveaux, au grand étonnement des spécialistes. Je suis arrivé au monde à la limite extrême de l’époque où il est encore permis de ne pas être exclusivement un spécialiste, et je suis heureux d’en profiter. Dans le siècle qui va naître, la science n’aura plus que des ouvriers, attelés chacun à une tâche étroite. Vous ne voyez pas très bien, Daniel, la relation qui peut exister entre mes travaux de laboratoire et mes recherches historiques. Ce sont les premiers pourtant qui m’ont conduit aux secondes, et ce sont les premiers aussi qui me montrent à chaque instant la complexité des phénomènes sociaux et la difficulté d’en trouver les lois. Quand l’évidence de cette difficulté me saisit trop, je me console en retournant au laboratoire; l’horizon en est limité sans doute, mais toujours distinct. Je vous avouerai volontiers d’ailleurs que la désolante impuissance de la science devant l’immensité de l’œuvre qu’elle doit accomplir, me paralyse quelquefois. Je me prends alors à songer à ce mot d’un penseur allemand, qui résume bien des philosophies: Wozu?—à quoi bon?—Quand nous voulons nous élever au-dessus de l’étroit domaine des faits et remonter aux causes, nous ne pouvons que constater aussitôt combien est limité notre savoir, et combien ce que nous arrivons à pénétrer est minime en comparaison de l’infini qui nous échappe. Quel que soit l’ordre de connaissances que nous abordions, nous nous heurtons bientôt à ce cercle des causes premières contre lequel les efforts de l’humanité semblent devoir se briser toujours.

Connaissons-nous la raison d’un seul phénomène, d’un seul, et la connaîtrons-nous jamais? Prenez le fait le plus simple, la chute d’une pierre, par exemple, et voyez s’il vous est possible d’en comprendre la véritable cause. Le premier étudiant venu vous dira que la pierre tombe en vertu des lois de l’attraction; mais réfléchissez un instant à ce que peut bien être cette force mystérieuse qui attire ainsi tous les corps vers le centre de la terre, et vous verrez vite que nous avons remplacé l’explication par un mot qui ne peut voiler notre ignorance qu’aux yeux du vulgaire. Ainsi de toutes choses. Des mots partout. Les Forces de la nature ont succédé à la bienveillante Providence de nos pères, sans être moins incompréhensibles que ne l’était la volonté divine. Nous traitons les phénomènes de l’univers comme les historiens traitent l’histoire. L’inexorable fatalité des événements, la complexité des facteurs qui les engendrent dépassant généralement de beaucoup leur compréhension, ils croient tout expliquer en attribuant à chaque fait des causes simples en rapport avec leur horizon étroit, mais qui, pour un esprit philosophique, ne soutiennent pas l’examen. Rien n’est plus simple que la physique dans un livre ou que l’histoire dans un cours, mais que d’insolubles problèmes sous cette simplicité apparente! Que de facteurs à déterminer que nous ne soupçonnons même pas! Que de forces inconnues encore qui remplissent le monde, que peut-être nous arriverons à utiliser pour des besoins vulgaires, comme on l’a fait de l’électricité, mais qu’au point de vue purement scientifique nous ignorerons toujours, bornant notre savoir à leur donner de nouveaux noms. La toute-puissante volonté de Jupiter n’était pas plus inconnue dans son essence que nos Grands Agents Naturels des temps modernes. L’explication des anciens n’était donc pas beaucoup plus fausse, et elle avait le mérite d’être beaucoup plus claire.

Ici je fis un geste pour interrompre Octave, sentant venir un de ces paradoxes audacieux dans lesquels il se complaisait. Mais, sans prendre garde à mon mouvement, il continua:

—Le rôle modeste mais laborieux du véritable savant doit donc être de recueillir des faits et non pas d’exposer des théories. Il doit se garder de glisser sur la pente attrayante mais dangereuse des conclusions. Car le plus souvent, à quoi cela sert-il? A faire sourire les enfants cinquante ans plus tard. Sans doute je vois bien cet écueil; et je me dis parfois qu’il vaudrait mieux passer ma vie à recueillir et à enregistrer patiemment des faits nouveaux qu’à bâtir de vains édifices avec ceux que je possède déjà. Mais après tout, en travaillant à ma guise, qu’aurai-je fait perdre à la société humaine—à supposer que tous mes efforts eussent pu avancer sa marche d’un pas?—Un peu de temps, quelques années?... Elle en a de reste.

Tandis que moi, ajouta-t-il gravement, je n’oublie pas que les miennes sont comptées.

V

Un dimanche matin, après m’être promené seul pendant plusieurs heures dans les bois de Chaville et de Ville-d’Avray, j’entrai dans un restaurant pour déjeuner. J’étais parti à cinq heures; il était midi. L’appétit parlait. L’endroit me parut charmant.

C’était un de ces établissements où l’on pénètre par une porte arrondie et peinte en vert, s’ouvrant dans une muraille de feuillage. Des nappes blanches reluisent doucement sous l’ombre des bosquets. Çà et là de jeunes couples sont installés en tête-à-tête. Un rayon de soleil se glisse sous les charmilles et éclaire une chevelure dorée ou fait briller le champagne dans un verre. Parfois, entre les branches, on aperçoit le bleu d’un lac.

J’allai droit au fond du jardin, et pris ma place non loin de la table la plus reculée, enveloppée comme les autres par des rideaux de verdure. J’avais cru deviner à cette table une société plus particulièrement désireuse d’isolement. Devais-je à Octave d’être devenu observateur et taquin? Peut-être. Le secret désir de voir un peu, d’entendre un peu, de gêner un peu, détermina le choix de ma salle à manger rustique.

A peine assis, et débarrassé des empressements du garçon, je lançai un regard sournois parmi les feuilles. Des chuchotements indignés parvenaient jusqu’à moi, excités par mon offensif voisinage. D’abord je ne perçus que des voix de femmes. Droit en face de moi, j’eus l’agréable surprise de découvrir un joli visage de madone; ovale pur, bouche candide, œil rêveur. Pourtant un léger désappointement suivit; car c’était sans doute une jeune fille, accompagnée d’un père, d’une mère, et d’une tante ou d’une amie, et ma curiosité recevait sa punition; je ne recueillerais là rien de piquant ou d’inattendu.

Mais ses voisines parlèrent. Elles devaient être à peine plus âgées que celle que j’avais seule distinguée jusque-là. Peu à peu, elles s’enhardirent, à la façon des oiseaux qui viennent par degrés picorer les miettes entre vos pieds si vous ne les regardez pas. Elles finirent par ne plus penser que j’étais là. Et alors je jouis du plus délicieux petit tournoi de malice élégante, des plus amusants petits coups de pattes veloutées ne rentrant qu’à demi leurs griffes, dont un homme qui déjeune tout seul à la campagne puisse souhaiter d’être le témoin oublié ou dédaigné.

Leur conversation, qui effleura mille sujets divers, empruntait toute sa verve à une sorte de rivalité toujours en éveil, et jusqu’à présent incompréhensible pour moi. L’une surtout excellait à ce jeu spirituel. Chacune de ses paroles contenait une raillerie piquante à l’adresse de l’une ou de l’autre de ses compagnes. La voix de celle-là était douce, mélodieuse, égale, et vibrante d’un léger dédain. Son langage était constamment pur, choisi, un peu précieux. L’esprit le plus prompt et le plus fin étincelait dans ses paroles, et tout ce que je percevais d’elle me révélait la plus haute distinction.

J’étais intrigué à un point que je ne saurais dire. Jamais dialogue débité à la scène ne m’avait autant captivé.

Mais qu’étaient-ce que ces trois jeunes, belles ou spirituelles créatures? Si elles étaient ennemies, qui les forçait à se réunir ainsi? Si elles étaient amies ou parentes, quel ton étrange régnait entre elles! Quant à la ravissante madone, que je trouvais toujours plus belle en la regardant davantage, c’était elle qui parlait le moins. Mais je m’étais trompé sur son compte. C’était certainement une jeune femme. Sans que les propos qui me parvenaient sortissent un instant des bornes de la décence et du goût, ils étaient de ceux que ne comprendraient pas et que diraient encore moins des jeunes filles.

Cependant le garçon m’apportait mon café. Je n’avais encore, à mon grand désespoir, rien découvert sur l’homme qui accompagnait ces trois femmes. Tandis que leurs jolis accents babillards et clairs me parvenaient distinctement, le sien restait sourd et inintelligible. Il parlait bas. De temps à autre, il semblait inviter sa petite bande joyeuse à en faire autant; c’était lorsqu’une jeune voix s’était élevée avec une vivacité involontaire. Parfois, si quelque flèche trop acérée avait vibré et transpercé les chairs, un mot de lui calmait, réprimait, rétablissait dans la causerie cet équilibre qu’au premier abord je croyais près de se rompre à chaque instant.

Il me semblait qu’il se jouait des volontés des trois femmes, et qu’il possédait sur elles un étrange empire. Même la hautaine—l’invisible,—que je pressentais si fière, il la courbait comme les deux autres, qui, elles, n’étaient que d’adorables enfants. J’aurais juré, à certains brusques silences, qu’un simple regard de lui venait d’arrêter ces esprits capricieux et opposés sur quelque chemin trop glissant. Si je m’amusais, moi, certes il devait éprouver un plaisir rare et de haut goût, celui qui dirigeait à son gré la représentation, et tirait ainsi tous les fils attachés aux cœurs de ces poupées merveilleuses—poupées vivantes, s’il en fût, vibrantes, et qui, à elles trois, par des qualités diverses, combinaient tout ce que l’élément féminin peut offrir de charme tendre, de noble hauteur, de folle espièglerie, d’enivrante beauté. Ah! que ma solitude du matin, dont j’avais joui si délicieusement au fond des bois, me parut morne et désolée à côté de l’excitement où me jetait un pareil rêve!

Mes voisins donnèrent un ordre, qui fut aussitôt crié par le garçon du côté des écuries:

—Faites avancer le cocher Paul!

Suivant la large allée tournante, un landau découvert s’approcha; une simple voiture de remise, mais fort bien tenue; un attelage passable, des harnais soignés, et, sur le siège, un cocher correct, rasé dans les règles, et qui prenait des airs de cocher de bonne maison. C’était une de ces voitures qu’on loue régulièrement et qui vous font une façon d’équipage particulier. Je me rappelai vaguement que mon ami Octave pratiquait ce système et me l’avait vanté, disant qu’on évite ainsi l’ennui et tous les tracas des «chevaux à l’écurie». Mais, au ton exquis du petit cercle, surtout à la distinction frappante émanant de l’une des trois dames, je m’étais vraiment attendu à voir avancer une voiture à panneaux armoriés. Un vain préjugé d’ailleurs; car cette bizarre petite société aurait pu partir à pied sans que je perdisse l’idée que ces femmes et que cet homme appartenaient à un monde d’élite.

Ils parurent.

L’homme s’approcha de la portière ouverte pour aider les dames à monter. J’eus un mouvement d’irrésistible curiosité. Il jeta sa cigarette pour offrir la main droite, tandis que la gauche s’appuyait légèrement sur le bord de la voiture.

C’était Octave.

La première femme qui monta, et s’assit au fond, était l’invisible orgueilleuse que j’avais tant voulu voir. Elle s’éleva sur le marchepied d’un mouvement élégant et décidé. Sa physionomie répondait à son langage, Elle avait les traits fins, de beaux yeux un peu durs, la bouche fière, aux coins légèrement abaissés. Elle était toute jeune.

Ses compagnes l’étaient plus encore.

Au moment où Octave achevait de placer la dernière, et se disposait à la suivre, il leva les yeux et me reconnut.

Il eut un imperceptible et indéfinissable sourire.

Le lendemain, je reçus de lui une invitation à dîner.

VI

Rarement une journée me parut plus longue. Sans doute j’allais avoir l’explication de la scène bizarre de la veille, j’allais pénétrer dans le secret de l’existence intime d’Octave. Or, toutes les aventures banales qui arrivent plus ou moins à chacun de nous me paraissaient d’une platitude insipide auprès du plus simple épisode de la vie de cet homme, raconté et interprété par lui. Tout ce qui le touchait prenait une saveur extraordinaire. Cela tenait à ses façons d’envisager les choses et de prévoir les conséquences des faits, aux jugements profonds qui accompagnaient ses récits. Mais cela tenait aussi aux événements eux-mêmes.

Certaines natures à part appellent, on ne sait par quel mystère, des accidents ou des bonheurs à part.

Octave, doué de cette âme redoutable et attirante qui se peignait dans ses yeux pleins de sombres éclairs, et de cette beauté mâle qu’adoucissait si étrangement le reflet argenté sur ses larges tempes, avait été le héros de plus d’une histoire passionnée ou terrible. Il était sévère pour les femmes, qu’il considérait comme des êtres inférieurs, impulsifs, changeants, auxquels on ne saurait se fier sans imprudence. Il était adoré par elles.

La crainte un peu comique qu’il éprouvait de cette adoration, souvent tenace et importune, me faisait lui dire qu’avant de savoir au juste comment il nouerait une liaison, il songeait aux moyens de s’en débarrasser.

—Certes, répondait-il. Il est plus facile de conquérir une femme que de se défaire d’elle ensuite.

Une bohémienne, ajoutait-il en riant, a prédit à ma mère que je périrais par la main d’une femme. Aussi je me tiens sur mes gardes vis-à-vis d’elles.

A en juger par quelques-unes de ses aventures, il n’avait pas trop tort.

Une grande dame russe avait essayé de le faire empoisonner par un pope, son ancien serf; une Espagnole exaltée lui avait tiré un coup de revolver; une Allemande sentimentale avait fait mine d’avaler devant lui le contenu d’une fiole de laudanum. Mais, en somme, le plus méchant tour que la jalousie lui eût joué, avait été de lancer contre lui une agence suspecte, cause d’ennuis sans nombre dont il ne put d’abord découvrir l’origine; des lettres furent volées dans son appartement, une maîtresse à laquelle il tenait beaucoup, gravement compromise. Il finit, grâce à sa perspicacité, par mettre la main sur ses invisibles ennemis, et il en fit justice promptement et sommairement. Quant à la femme qui les faisait agir, il se borna à l’effrayer en lui montrant que pour la perdre il n’avait qu’à prononcer un mot. Il ne s’y serait décidé pourtant qu’à la dernière extrémité, car il poussait jusqu’à l’excès les scrupules chevaleresques dont malheureusement notre époque se dégage de plus en plus. Si les femmes l’aimaient tant, il faut bien dire que la fascination qu’il exerçait sur elles ne suffisait pas toujours à les subjuguer; mais son extrême délicatesse dans les affaires d’amour, sa discrétion absolue, et—pour une certaine classe de conquêtes—sa générosité qui ne comptait point, achevaient l’œuvre de ses regards, de ses paroles, de sa réputation d’original farouche et blasé.

Lui, il se plaisait à n’attribuer ses succès qu’à la froideur un peu dédaigneuse avec laquelle il traitait les femmes.

—Elles aiment, disait-il, à se sentir maîtrisées par une main de fer. Comme tous les êtres inférieurs, elles sont à genoux devant la force. Elles s’éprennent de celui qui les méprise et qui ne craint guère de le leur montrer.

Il les considérait comme de jolis petits animaux fort malfaisants, mais très agréables d’ailleurs, et surtout extrêmement intéressants à observer. Il les déclarait incapables de se laisser influencer par le raisonnement, et livrées tout entières aux impulsions du moment. Pour lui, elles ressemblaient au sauvage qui échange le matin sa couverture contre de l’eau-de-vie, ne prévoyant pas qu’il en aura besoin pour se coucher le soir.

Il n’avait jamais voulu se marier, car il trouvait que c’est une incompréhensible folie de livrer son cœur, son repos, son honneur, son avenir, à un être à demi inconscient, qui, sans même de mauvaise intention, peut, d’un jour à l’autre, briser tout cela avec ses faibles mains.

Il avait eu de nombreuses liaisons, et prétendait n’avoir jamais été le premier à en rompre aucune. Cependant son horreur pour ce qu’un vocable bas mais expressif appelle le «collage», ses goûts changeants, la répulsion qu’il éprouvait à la seule idée d’un partage, la sûreté instinctive avec laquelle il pressentait l’ombre d’une trahison non encore accomplie, tout contribuait à rendre de sa part un amour de longue durée bien difficile, étant donnée la catégorie de femmes peu sévères à laquelle seule un célibataire peut s’adresser. Cette classe se restreignait encore par suite de sentiments très arrêtés chez Octave; jamais il n’avait fait la cour à une femme mariée. Il raisonnait ainsi:—Si je l’aimais, je ne pourrais souffrir l’idée qu’un autre la possédât; si je ne l’aimais pas, je ne verrais pas de raison suffisante pour la détourner de ses devoirs et me créer, ainsi qu’à elle, de justes remords et d’humiliants compromis.

Je m’appuyais sur ces circonstances pour défendre contre lui les femmes.—Les seules que vous connaissiez bien, lui disais-je, sont toutes, plus ou moins, des déséquilibrées, des déclassées, d’après lesquelles vous ne sauriez juger les autres. Si vous songez à votre mère...

—Ma mère, interrompait-il d’un air grave, était la femme la plus admirable que j’aie connue. Je l’ai vue se dévouer à mon père, devenu infirme, aveugle, exigeant, avec des raffinements de sacrifice que je qualifierai d’absurdement sublimes. Le vieillard, qui avait perdu la notion du temps et des saisons, lui demandait des perdreaux au mois de juin et des pêches au mois de janvier; jamais elle ne lui a dit non; et parfois ensuite, elle se contentait de manger dans sa chambre, en hiver sans feu, les aliments les plus communs.

—Ce qui prouve?...

—Ce qui prouve précisément ce que je veux prouver, Daniel: que les femmes ne raisonnent point. Elles sont dominées exclusivement par le sentiment. Lorsque ce sentiment est la pitié ou la générosité, elles le suivent jusqu’à ses dernières limites comme elles en suivraient un autre. Pourquoi ont-elles tant de prise sur nous? Parce que leur action s’exerce sur nos sentiments et non sur notre raison, et que nous obéissons beaucoup moins à l’une qu’aux autres. Nous sommes tous plus ou moins femmes ou enfants, et le raisonnement ne nous conduit guère. Plus on est homme, plus on est fort, plus on résiste à l’impulsion du sentiment, et plus on est au-dessus des entraînements de l’amour.

L’amour, Octave en parlait, mais je restais persuadé qu’il ne l’avait point connu. Il avouait cependant l’avoir éprouvé une fois.

C’était, suivant lui, une maladie dégradante, qui diminue l’homme, qui lui plante dans le cerveau une idée fixe, et lui ôte momentanément toute liberté d’esprit. Cette maladie sévit aussi bien sur le penseur que sur l’imbécile; elle a ses phases et son traitement. On ne s’en guérit que par une séparation prompte et radicale de la personne aimée. Alors se produit une crise aiguë, pendant laquelle on perd le boire et le manger, et, généralement l’usage de toutes ses facultés; puis le mal s’adoucit et enfin finit par disparaître, à la façon d’une fièvre éruptive ou d’un rhume de cerveau.

Octave s’était ainsi délivré d’une passion qu’il désignait sous le nom peu respectueux de «toquade». Une belle Italienne la lui avait inspirée. Mais cette femme était légère et lui aurait causé des chagrins sans nombre. Il eut la force de s’éloigner d’elle, et, prévoyant les divers degrés d’intensité puis d’apaisement du mal auquel il se sentait en proie, il le supporta patiemment et en nota avec le plus grand soin les effets et la durée. Je le vis bien souffrir à ce moment-là. Il s’était retiré tout seul à la campagne, et je me le rappelle encore jetant son dîner par-dessus le mur du jardin pour faire croire qu’il l’avait mangé, et mâchonnant sans pouvoir l’avaler l’unique bouchée qu’il avait mise entre ses dents. Cette fois en effet il avait pu se croire sérieusement amoureux.

L’était-il enfin aujourd’hui? Laquelle des trois charmantes femmes dont il se montrait entouré avait réussi à fixer ce grand volage, cet éternel railleur, qui se mettait au plus dur régime afin de se guérir aussitôt qu’il se croyait épris?

A six heures et demie, j’arrivai chez Octave. Son domestique m’introduisit au salon.—Monsieur n’était pas encore rentré, mais il ne pouvait tarder à revenir.

Je me jetai sur un canapé, et j’attendis.

VII

Je me trouvais dans une pièce que je connaissais bien, mais dont l’aspect me plaisait toujours. Je m’y attardais volontiers à causer ou à rêver. J’étais enchanté de m’y trouver seul, d’y laisser ma fantaisie errer sur tous les objets et se perdre en des songes lointains.

Des vitraux en ogive assombrissaient les deux croisées; Octave en avait composé lui-même le dessin. Des étoffes de l’Orient, aux éclatantes couleurs, pendaient devant les portes. D’énormes corps de bibliothèque en bois sculpté, renfermant des milliers de volumes, couvraient les murs. Dans leurs intervalles, sur la tenture rouge foncé, brillaient des armes bizarres disposées en panoplies, des yatagans recourbés, des poignards de Tolède, des kriss malais, des coupe-têtes indiens. Çà et là, des écrans immenses, faits de plumes de paon, aux reflets de pierreries. Quelques tableaux accrochés; des vues de pays éloignés, avec des perspectives infinies, dont les bleus horizons faisaient contre les sombres panneaux comme des taches de ciel. A terre, des tapis du Levant et des peaux de tigre; sur les tables, sur les consoles, de hauts narghilés, des aiguières d’or, des idoles de bronze, des coupes d’agate; des albums remplis de photographies, les unes de jolies femmes, les autres de villes étranges et de fantastiques contrées.

Les voyages et les femmes... Quelle place les uns et les autres tenaient dans la vie du maître de ces lieux!

Parmi les riches ou curieux bibelots, qui, tous, avaient été recueillis et rapportés par Octave dans ses expéditions scientifiques, on était surpris d’apercevoir quelques articles de Paris; ils avaient été dispersés là et trouvés dignes de cette espèce de charmant musée, l’un pour sa couleur, l’autre pour sa forme. Souvent on remarquait un cendrier de quelques sous dont la note heureuse corrigeait le brillant d’un coffret laqué valant plusieurs centaines de francs. C’est ainsi que sans s’inquiéter du prix ou de la provenance des objets, Octave composait des gammes de nuances, des ensembles de lignes, tout comme un musicien composerait une mélodie. Il s’amusait beaucoup des remarques stupéfaites des bourgeois, qui ne comprenaient rien à cette association de raretés et de choses sans prix, de Musée du Louvre et de boutique à treize.

—Mais quoi! disait mon ami, le seul cachet personnel que l’on puisse imprimer à un appartement vient de la disposition de ce qui s’y trouve. Il n’est point difficile aujourd’hui de posséder de vrais objets d’art, de vrais tapis d’Orient, de vrais tableaux de maîtres. Le beau mérite de les entasser dans une pièce, et d’avoir un salon qui ressemble à une boutique de curiosités! Dans l’arrangement d’une boutique de ce genre, le seul but est d’épargner la place. Ainsi fait le bourgeois; plus il peut faire tenir de bibelots dans une pièce, plus il trouve cela beau, et plus il est content. Surtout il faut que chaque objet coûte cher. Moi, qui ne reçois presque personne et qui ne collectionne que pour mes yeux, je désire que mes yeux soient satisfaits; peu m’importe par quel moyen. Autrefois le luxe était criard; maintenant tout le monde croit avoir du goût parce que tout le monde recherche les couleurs effacées. Je trouve bon pour ceux qui ne savent pas ce qu’ils veulent, de faire comme ils voient faire aux autres. Je n’ai pas besoin d’imiter. Que je sois en plein Paris du XIXe siècle ou que je vive au fond d’un désert, j’organiserai mon intérieur exactement de la même façon.

Lorsque Octave s’exprimait ainsi, je trouvais qu’il avait raison. Vraiment je ne devrais plus le dire, de peur d’être accusé de partialité. Mais je connais plusieurs artistes qui s’extasiaient en entrant chez lui.

Bientôt j’entendis sa voix dans l’antichambre. Dès qu’il m’aperçut en ouvrant la porte, il eut le même sourire que la veille lorsqu’il m’avait salué imperceptiblement du regard.

—Eh bien, dit-il, j’espère, homme curieux, que le spectable des joies de ma famille vous a converti.

—Converti à quoi?

—A la polygamie, parbleu! à cette grande et vénérable institution dont j’ai essayé plus d’une fois de vous faire comprendre les bienfaits.

Je crus d’abord à une plaisanterie. Lorsque j’eus compris, je restai pensif et quelque peu choqué.

—Vous êtes trop original pour moi, lui dis-je. Jusqu’à présent j’ai essayé de profiter de votre expérience des femmes et de la vie. Je m’aperçois qu’il me reste certains préjugés plus forts que votre exemple et que vos arguments.

Il sourit ironiquement, et, développant une de ses thèses favorites, compara les peuples de l’Occident avec ceux de l’Orient. Il condamna la morale relâchée des premiers, et vanta les principes sévères des seconds, qui doivent à la polygamie des institutions solides en contraste avec les mœurs mobiles et pleines de contradictions des Européens.

—Ceux-ci, ajouta-t-il, passent leur vie à se plaindre. Quel voyageur a jamais entendu un Oriental se lamenter sur sa destinée? Est-il un préjugé plus absurde que celui qui porte à critiquer une institution maintenue à travers les âges par les trois quarts des peuples du globe? N’est-ce pas le comble de l’hypocrisie que de contester l’utilité d’une coutume que les Européens eux-mêmes pratiquent plus ou moins en secret? En Orient, les foyers sont purs; les femmes sont forcément fidèles, puisqu’elles sont enfermées; les amours vénales et abjectes des pays chrétiens y sont totalement inconnues; il n’y a pas d’enfants illégitimes. La seule objection sérieuse est l’antipathie des femmes de nos contrées pour ce genre de vie. J’ai donc voulu m’assurer de la facilité avec laquelle on les persuade lorsqu’elles sont suffisamment éprises. Deux de celles que vous avez aperçues avec moi se sont assez volontiers soumises à cet essai, et la troisième... ne semble pas éloignée d’en faire autant.

La rivalité de ces trois charmantes créatures, qui toutes trois l’aimaient, et dont chacune rêvait en secret de conquérir entièrement un cœur partagé, procurait à Octave des jouissances particulières et très raffinées. J’avais eu le pressentiment de ces jouissances en écoutant la causerie pétillante et endiablée, dans le bosquet du restaurant. Mais, suivant moi, ces femmes étaient peu dignes d’estime puisqu’elles acceptaient de pareils compromis, et, par conséquent devaient aux yeux d’un homme délicat, perdre le plus exquis de leurs charmes.

Ma réflexion fit rire Octave.

—Cette manière de voir est par trop occidentale, s’écria-t-il. Il est vrai que le respect de la femme est peu développé chez nous, et c’est encore un point sur lequel nous sommes inférieurs à nos frères d’Orient.

—C’est trop fort! Vous prétendrez peut-être que la femme est plus considérée à Constantinople ou au Caire qu’à Paris?

—Sans comparaison. Vous savez ce que devient ici une conversation entre hommes dès que l’éternel sujet «femmes» est mis sur le tapis. Vous savez avec quelle légèreté—pour ne pas dire plus—nous parlons des plus fières et des plus chastes d’entre elles. Nos propos plongeraient un Arabe ou un Turc dans un étonnement indigné. Jamais ces gens-là ne causent des mystères du harem. Demander à l’un d’eux des nouvelles de sa femme serait lui faire une grave injure. Manquer de respect à l’une d’elles dans la rue, comme nous le faisons journellement à Paris, serait s’exposer à être massacré par les passants.

Pour moi, continua Octave en s’animant, je trouve cette dignité, cette sécurité conjugales, cette constance dans l’affection réciproque du mari pour la femme et de la femme pour le mari, bien supérieures à notre corruption et à nos hypocrisies européennes. Puisque la nature a destiné l’homme à avoir plusieurs femmes, puisque partout il en possède plusieurs, pourquoi jeter la pierre à des peuples qui agissent, en somme, avec plus de décence et de moralité que nous. Là où les lois humaines contrarient des nécessités naturelles plus puissantes et par conséquent fatales, elles créent le vice. Nos civilisations raffinées ont engendré des vices hideux. Les mœurs simples et naturelles de l’Orient ne connaissent ni la prostitution, ni l’infanticide, ni l’adultère, ni la vente des petites filles par leurs mères, ni l’abandon des enfants, ni tant d’autres monstruosités.

—Alors, dis-je, amusé, vous voulez nous amener, Octave, à reconnaître qu’il n’y a d’autre Dieu qu’Allah et que Mahomet est son prophète. C’est, je suppose pour propager vos doctrines par l’influence salutaire de l’exemple, que vous vous promenez le dimanche accompagné de trois femmes charmantes. Je ne doute pas que vous ne fassiez promptement des disciples.

—Je l’espère. Mahomet a introduit le monothéisme dans le monde, et a restreint la polygamie à ses justes limites, que la plupart des peuples avaient outrepassées. Voyez Salomon et ses centaines d’épouses. Quant à ces dames, elles sont enchantées. Étant plusieurs, elles peuvent se promener avec moi sans se compromettre. Une seule s’afficherait, mais trois...

—Comment, demandai-je, les avez-vous persuadées? Ce sont des femmes du monde, toutes plus ou moins distinguées par l’esprit ou la beauté, à ce qu’il m’a été aisé de juger. Plus elles vous aimaient, plus il était difficile de les unir dans cette singulière fraternité. Vous leur avez donc jeté un sort?

Il hocha la tête, haussa légèrement les épaules, et ne répondit que par un sourire.

Je continuai à réfléchir en silence. Octave tournait lentement autour du salon tout en fumant. C’était son habitude. Je le suivais des yeux, tirant moi-même de temps à autre quelques bouffées de mon cigare. Vraiment je ne savais trop que penser. Sa hardiesse d’idées, sa logique, sa bonne foi, me séduisaient. Pourtant quelque chose restait froissé au fond de moi.

L’amour idéal, l’amour unique et absolu, tel que le poétique et religieux Moyen Age en a gravé l’image dans nos cœurs, me hantait. Il nous emplit tous d’un vague tourment, nous autres Occidentaux, cet amour impossible. Nous ne sommes pas si vicieux que mon sceptique ami voulait bien le dire. C’est notre rêve que nous poursuivons, au moins tant que sourit notre jeunesse, à travers bien des souillures, après lesquelles, chaque fois, nous secouons nos ailes dans l’espérance de nous envoler pour les fuir à jamais. Nos erreurs viennent malgré tout d’une immense supériorité sur ces lourds serviteurs de Mahomet et du Coran, qui s’endorment dans un songe sensuel. Ils n’ont jamais entrevu ce que chacun de nous espère à vingt ans, ce qui nous fait marcher vers la mort avec tant de mélancolie dans le désespoir de ne point l’avoir trouvé. Mais je n’étais pas encore parvenu à ce triste jour où l’on abdique tout espoir. C’est pourquoi j’éprouvais une douleur secrète des théories implacables d’Octave.

Je lui dis enfin:

—Vous ne m’avez pas convaincu. L’amour n’est pas pour moi ce qu’il est pour vous. Vous êtes bien heureux—ou bien malheureux peut-être—de l’envisager comme vous le faites.

—Comment donc voulez-vous que je l’envisage? répliqua-t-il. Tenez, voyez cette cigarette; je la fume avec un grand plaisir. Serait-il sage de m’affliger à chaque seconde parce qu’elle se consume? Ainsi la vie, ainsi tous les bonheurs, ainsi les femmes surtout. Si vous voulez être heureux, ne demandez aux choses que ce qu’elles peuvent donner. Acceptez la joie présente quand vous la rencontrez, mais gardez-vous de songer au lendemain. Mettre les femmes sous clef dans un harem avec un eunuque à la porte, est encore le seul moyen qu’on ait trouvé pour leur éviter les tentations et s’assurer à peu près de leur constance. Tant que cette institution n’existera pas en France, je me passerai d’épouse légitime. A en juger par ce que j’observe autour de moi, je n’ai pas à le regretter beaucoup.