X
Dimanche, 1er décembre 1901.
Une heure encore en charrettes à bœufs, le long de la petite rivière, à la fraîcheur de l'extrême matin, traversant des villages édéniques, parmi des palmes et des guirlandes de lianes fleuries.
En un point de la berge, nous attendait le sampan qui nous avait amenés, le grand sampan dont la toiture est en forme de couvercle de cercueil. Alors, quittant nos attelages, nous commençons de redescendre au fil de l'eau, frôlés par les joncs, les graminées gigantesques. D'abord des marais, de plus en plus inondés. Et puis, la forêt noyée, qui nous enlève le peu d'air respirable, en nous enveloppant de son ombre empoisonnée; une heure et demie à l'aviron, pour traverser le presque sombre dédale, naviguant à mi-hauteur des arbres énormes, parmi les branches emmêlées de lianes. C'est vers midi seulement que nous échappons à l'oppression de cette forêt, et que le grand lac, s'ouvrant enfin devant nous, déroule à nos yeux, tout à coup éblouis, l'étendue d'une mer d'étain luisant.
La mouche à vapeur qui doit me ramener au Cambodge est là, seule, amarrée aux branches de ce semblant de rivage, comme perdue au milieu de ce désert de verdure et d'eau chaude. Qu'on allume les feux et partons dès qu'il sera possible.
Tout l'après-midi, tout le soir se passent à glisser, d'un mouvement rapide et monotone, sur ce lac qui aujourd'hui n'a pas de limites visibles, tant il dégage de brume, pour estomper l'horizon; le soleil semble le vaporiser, le boire,--un soleil tout embué d'humidité lui aussi presque trouble, mais sournois et terrible. Pas un souffle nulle part, et une tension électrique à en mourir. Notre course dessine sur l'eau morne des rides toujours pareilles qui se font et se défont en silence; nous naviguons sur je ne sais quel métal fondu, sans doute trop nonchalant ou trop lourd pour bruire comme de l'eau ordinaire; et ainsi nous berçons au passage des compagnies de pélicans, posés en longues bandes d'un blanc rose, qui dorment et qui se dérangent à peine à notre approche. Partout, somnolence et torpeur, sous une lumière à la fois excessive et diffuse. De temps à autre il se joue devant nous des fantasmagories pour nous effrayer; c'est vers l'Ouest toujours; nous voyons des choses sombres qui surgissent dans le lointain presque aussi vite que monteraient les fumées d'un volcan; elles enténèbrent tout un côté du ciel, elles prennent des nuances de cuivre, elles affectent des airs de rochers qui croulent, de montagnes qui vont s'ébouler en chaos: ébauches d'orages qui n'éclatent pas, mais qui tout aussitôt se transforment, s'atténuent et disparaissent comme les visions des rêves.
Pas une barque en vue, pas une jonque, nous sommes seuls sur ce lac sans bords. A travers toutes ces inconsistances du ciel et de l'eau, où ne s'indique jamais un point de repère, notre pilote--un Siamois--se dirige d'instinct sans doute, comme font les oiseaux voyageurs. Au crépuscule cependant, quand il s'agit de trouver l'entrée du grand fleuve dans lequel nous devons nous engager, il est perplexe, il hésite et change de route. Aucun danger d'ailleurs, mais seulement le risque d'être retenus là jusqu'au lever du jour.
Voici la nuit qui tombe, moite et languide, et nous ne savons plus guère où nous sommes. L'eau n'a toujours pas de contours précis. Des masses noires, qui sont des nuées d'orages traînant sur le lac, simulent çà et là des rives proches; nous voyons surgir des fantômes de montagnes, des fantômes de forêts.
De vagues étoiles, embuées aussi comme était le soleil, se dégagent enfin des brumes pour nous conduire; le pilote croit s'y reconnaître et nous continuons notre marche à toute vitesse... Une secousse violente! Le bateau se cabre et s'arrête, en même temps qu'éclate un fracas de branches brisées. Une masse d'ombre, qu'il avait prise pour un de ces nuages trompeurs, était réellement la berge; nous nous y sommes jetés, l'avant en plein dans les arbres, et, de la secousse, mille bestioles qui dormaient dans la verdure tombent comme une pluie sur nous, sauterelles, scarabées, lézards ou mauvais petits serpents... Machine en arrière, et nous nous dégageons, sans avoir de mal; c'était de la vase molle et de frêles palétuviers. Le Siamois d'ailleurs n'avait manqué l'entrée du fleuve que de quelques mètres, et maintenant nous y voici, sûrs de notre marche, qui s'accélère, aidée par le courant. C'est bien le Mékong, et tout est pour le mieux. Allons dormir.
XI
Lundi, 2 décembre 1901.
Vers trois heures cette nuit, sous un déluge où se déversaient toutes les nuées d'hier, nous sommes venus nous amarrer parmi les roseaux du grand fleuve, près de ce village de Kampong-Luong, le lieu de la rive me rapprochant le plus de certain temple, dédié aux mânes de la reine mère du Cambodge, qui est là-bas dans la grande brousse et où je veux faire en passant un pèlerinage.
A présent, à la pointe de l'aube, des pas formidables me réveillent... Ils font trembler la berge voisine et s'accompagnent d'une musique de branches qui s'écrasent. Par le sabord, ouvert près de ma tête, je regarde quels pesants visiteurs m'arrivent. Le jour à peine naissant m'indique un fouillis de roseaux et d'arbustes mouillés, qui semblent d'un vert déjà trop intense pour si peu de lumière, de même que le sol paraît déjà trop rouge. Et voici, dans ce décor de l'extrême matin, des bêtes colossales qui surgissent, s'ébattent avec des gaietés lourdes, ébranlant la terre... On croirait quelque scène des premiers âges du monde... Des éléphants! Sans nul doute les quatre éléphants promis; ils arrivent, ponctuels au rendez-vous; quatre hommes vêtus de blanc les suivent, leur parlent avec douceur, et, d'un ordre donné presque à voix basse, les immobilisent là juste en face de moi.
Quand les bons éléphants sont sellés, ayant chacun sur la nuque un conducteur accroupi et sur le dos un palanquin semblable à une cabane cambodgienne, on m'invite à prendre place, avec mon interprète et mes deux serviteurs. Nous partons à la file, chacun de nous dans sa maisonnette oscillante. D'abord le village à traverser. Ensuite le marché où s'agite un petit monde jaune, arrivé de la brousse voisine à pied ou en charrette; on vend des fruits, des graines, des poulets et de bizarres poissons du Mékong; nos éléphants, avertis de l'effroi qu'ils vont causer, ne marchent plus ici qu'à petits pas discrets; mais, comme toujours, tous les bœufs, tous les buffles s'enfuient devant la bête souveraine, et il y a des mannequins chavirés, des jattes de lait renversées, du tumulte, des cris.
Après ce groupement isolé de vie humaine, nous plongeons pour deux ou trois heures dans la grande brousse où, sur notre chemin, nous ne rencontrerons plus personne. Ce n'est pas la forêt d'ombre comme au Siam; non, la brousse, cette brousse indo-chinoise, inextricable, toujours pareille, inutile et infinie. Nous suivons d'étroits sentiers, sur une terre d'un rouge de sanguine, entre deux rideaux d'arbustes d'un vert trop éclatant. Des feuillages qui nous sont étrangers nous emprisonnent de plus en plus dans leur multitude compacte: toute une végétation éternellement arrosée, éternellement surchauffée, qui cependant n'arrive pas à jaillir en futaie puissante, mais demeure plutôt chétive, molle, d'une exubérance malsaine. Du haut de nos palanquins, nous voyons parfois des déploiements illimités de cette triste verdure-là, qui dit l'exil et qui sent la fièvre.
Au premier plan, devant soi, toujours la nuque de bronze du cornac, et par instants deux énormes oreilles grises qui se soulèvent pour battre l'air comme des éventails. On est royalement bien dans la maisonnette balancée, à l'abri du soleil de feu, cheminant d'une façon si solide et sûre, d'un pas qui ne bronchera jamais, avec une tranquillité qu'aucun obstacle n'aura la force de troubler. Et cependant, à la longue, on a le cœur serré par la monotonie de cette brousse, qui se referme derrière vous en silence, sans cesse, sans merci, à mesure que l'heure passe...
Nous faisons la halte méridienne dans une vieille bonzerie, au pied de la petite montagne qui sert de piédestal au mausolée des rois cambodgiens. Ici, il y a de l'eau courante, de vrais grands arbres et c'est un coin paradisiaque au milieu du désert de mauvaise verdure. Une vaste salle en bois rougeâtre, au toit contourné, n'ayant guère pour murailles que des stores de roseau, et décorée d'immenses images bouddhiques, sur papier de riz, qui sont pendues aux piliers. Nous nous y installons sur des nattes, très dignement accueillis par deux ou trois vieillards bonzes, et par une grand'mère bonzesse aux cheveux blancs tondus ras, dont la figure parcheminée porte cent ans. Nos éléphants ont été lâchés dans la brousse, où ils vont manger pour leur dîner quelques jeunes arbres. En marchant sur la pointe du pied, la vénérable vieille dame au religieux costume jaune nous apporte des oreillers, de forme carrée, pour appuyer notre tête, ou pour nous accouder; elle ne dit rien, et rien ne bouge dans ses traits que figèrent tant d'années d'un mysticisme inintelligible à nos âmes... Après le repas de midi nous nous endormons étendus sur des nattes, dans une sorte de paix monacale très particulière, entendant le bruit du ruisseau voisin qui donne une illusion de fraîcheur.
Vers trois heures et demie, le réveil, pour nos gens comme pour nous-mêmes, et je commande de rappeler nos éléphants, car il est l'heure de se remettre en route.
Cette montagne qui surplombe la bonzerie est l'une de ces fantaisies géologiques jetées çà et là au milieu des régions basses du Cambodge; un de ces petits cônes abrupts, isolés, inattendus, que l'on appelle ici des pnôm: presque tous sont sacrés et servent de base à un lieu de prière. Celui-ci, déjà très pointu par lui-même, est exagéré encore par le mausolée qui le couronne, et qui est plus pointu, plus effilé, qu'aucune de nos flèches de cathédrale;--c'est donc là-haut que dorment, au milieu de cette jungle à tigres et à singes, le plus près possible du ciel plein d'orages, les vieux rois cambodgiens. Les cendres de la reine mère viennent d'y être montées récemment, après une crémation accomplie suivant des rites immémoriaux, avec un cérémonial de danses et de musiques remontant sans nul doute à l'époque d'Angkor.
Il faut une heure environ pour arriver de la bonzerie à la pagode consacrée aux mânes de cette vieille princesse, et but de mon pèlerinage. C'est au baisser du soleil que nous l'apercevons, dans une sorte de clairière au milieu de la brousse. Parmi des palmiers hauts et frêles, dont les plumets verts dominent la jungle d'alentour, elle nous apparaît tout illuminée des feux de Bengale du couchant, doucement éclatante de dorures ternies comme une vieille orfèvrerie précieuse; elle se mire dans un étang solitaire parsemé d'îlots de lotus roses; elle a naturellement de longues cornes d'or, qui partent en tous sens des angles de la toiture; elle est posée sur un piédestal à trois gradins, au bord duquel des monstres aux attitudes moqueuses éclatent de rire, d'un effrayant rire de tête de mort. Et, entendant venir nos éléphants, des bonzes, vêtus de jaune-citron et drapés de jaune-orange, ouvrent les portes, puis s'arrêtent en groupes étages sur les marches du seuil. C'est une vision intacte des vieux âges de l'Asie, qui nous attendait dans le silence de ce lieu perdu et dans le rayonnement rouge du soir.
Au dire de mon interprète, il serait plus discret de ma part et plus élégant de ne pas demander aux bonzes, qui n'oseraient me le refuser, la permission de visiter l'intérieur de la pagode. Sans descendre de mon palanquin, je me bornerai donc à en faire lentement le tour.
C'est l'art d'Angkor que l'on retrouve ici, déchu évidemment de ses proportions colossales, trop cherché peut-être, trop maniéré, mais d'une étrangeté tellement exquise! Là-bas, les énormes murailles étaient couvertes de broderies de pierre. Ici, sous cette toiture fantasque à grandes cornes d'or, on dirait la pagode toute tendue d'un vieux brocart somptueux, qui scintille sous les rayons mourants du soleil--et c'est un réseau de minutieuses ciselures en stuc doré, où se mêlent des parcelles de cristal imitant des rubis et des émeraudes. Quant aux portes, qui brillent d'un éclat différent et plus bleuâtre, elles sont en mosaïque de nacre.
Nos éléphants, comme s'ils avaient compris que nous voulions regarder sans hâte, font le tour des terrasses avec une majesté somnolente. L'une après l'autre, chacune des statues postées sur les rebords nous adresse au passage sa grimace d'ironie; elles ont des corps d'homme, mais des figures d'épouvantail; elles représentent les Esprits gardiens des seuils éternels; leur présence suffit à indiquer un lieu mortuaire et à commander le recueillement; toutes se tiennent les jambes écartées, les mains posées sur les genoux pliés, ayant l'air de se baisser ainsi pour mieux rire--rire des fragilités humaines sans doute, rire de la naissance et rire de la mort... Ainsi que les parois de la pagode, tous les monstres en sentinelle sont couverts de ciselures dorées et de facettes de cristal, qui leur font des costumes de grand apparat, un peu défraîchis, il est vrai, par les ans, et tachetés de moisissure grise; quant à leurs visages, ils nous sont déjà connus; ils ont été copiés sur les bas-reliefs millénaires d'Angkor-Vat. Mais pourquoi ces attitudes convulsées par le rire macabre, dans ce lieu de l'apaisement suprême? Pour nous, quel abîme de mystère, qu'une telle conception des tombeaux!...
Quand nous avons fini de contourner la pagode, quand nous revenons devant les portes de nacre, il n'y a plus que les ors de la toiture, ses courbes un peu chinoises et ses longues cornes qui brillent d'un éclat ardent; le soleil achève de se noyer dans les verdures sans fin de la plaine; il n'illumine plus les murailles, et nous voyons ces vieux brocarts, déjà fanés par les pluies de beaucoup de saisons, s'éteindre en des nuances rares, où miroitent, par places seulement, des espèces de broderies de cristal. Les bonzes, pour nous faire honneur, sont restés sur les marches. Et tout cela--pagode, personnages en robe jaune qui ne bougent pas, esprits funéraires qui rient au bord des terrasses en s'appuyant des mains sur leurs genoux écartés--se reflète dans les eaux mortes de l'étang, où les lotus, fleurs du plein jour, commencent de rapprocher et de fermer leurs larges pétales roses parce que l'ombre du soir approche. Sur ces magnificences surannées, on sent de plus en plus descendre, avec le crépuscule, la paix des isolements profonds.
Il est l'heure de nous en aller, et le pas de nos éléphants redevient rapide pour le départ. Nous nous replongeons dans ces étroits sentiers, où tout le temps la verdure nous enserre et nous frôle. Une fois de plus la brousse se referme sur nous, l'éternelle brousse, se hâtant de nous cacher la clairière magique où, peut-être, rôde encore un peu l'âme incompréhensible d'une vieille reine d'Extrême-Asie.
Nuit noire, quand les bonnes bêtes géantes s'agenouillent pour nous déposer au village de ce matin, près de la berge. Le bateau nous attendait là sous pression, et je fais appareiller pour continuer de redescendre le Mékong. C'est l'époque de l'année où les eaux des lacs du Siam se déversent dans le grand fleuve, et nous partons de toute la vitesse de la machine, aidée de la vitesse du courant. Un peu après minuit, nous sommes de retour à Pnom-Penh, la ville presque coloniale française, et amarrés devant les jardins du gouverneur.
XII
Mardi, 3 décembre 1901.
A Pnom-Penh jusqu'au minuit suivant, après quoi il faudra se replier sur Saïgon, pour être rentré à bord dans les délais militaires. Pluie chaude et torrentielle tout le jour.
C'est ce soir, à neuf heures, que le vieux roi Norodon doit me recevoir. Le gouverneur ayant eu l'extrême bonté de lui dire que je n'étais pas un simple aide de camp, mais un «lettré de France», il paraît que ce sera une grande réception, où figurera le corps de ballet de la cour.
La pluie tombe encore en déluge quand la voiture du gouverneur vient me chercher pour me conduire au palais. Nuit étouffante, malgré l'arrosage à grande eau qui nous vient du ciel noir, et trajet sous des arbres confus, par des avenues obscures où rien ne semble vivre. Mais éblouissement de lumière à l'arrivée, quand des serviteurs se précipitent avec de larges parapluies asiatiques pour nous faire descendre, et nous protéger jusqu'à la salle de réception.
Elle est immense, cette salle, mais elle n'a pas de murailles, rien qu'un toit soutenu en l'air par de très hautes colonnes bleues. Dans des girandoles et sur des torchères cambodgiennes en argent--où naguère encore ne brûlaient que des mèches imbibées d'huile--la lumière électrique vient d'être récemment installée; un peu déconcertante ici, elle éclabousse avec brutalité la foule des princesses, des suivantes, des serviteurs, des musiciens, les cinq ou six cents personnes accroupies à terre sur des nattes: rien que des costumes blancs, des draperies blanches, et beaucoup de bras nus, de seins nus d'une couleur de bronze clair. L'orchestre, dès que nous paraissons, commence une musique d'Asie qui tout de suite nous emporte dans les lointains de l'espace et du temps. Elle est douce et puissante, donnée par une trentaine d'instruments en métal ou en bois sonore que l'on frappe avec des bâtons veloutés. Il y a des tympanons, des claquebois au clavier très étendu, et des carillons de petits gongs qui vibrent à la façon des pianos joués avec la pédale forte. La mélodie est triste infiniment, mais le rythme s'accélère en fièvre comme celui des tarentelles.
Sur une estrade, on nous fait asseoir près du lit de repos aux matelas dorés où le vieux roi infirme et presque moribond va venir s'étendre. Près de nous, sur une table également dorée, on a posé des coupes à champagne, et des boîtes en or rouge du Cambodge remplies de cigarettes. Nous dominons la salle, dont le milieu, tapissé de nattes blanches et assez vaste pour y faire manœuvrer un bataillon, reste vide: c'est là que le spectacle du ballet nous sera offert. Des potiches trop grandes, où trempent des feuillages nuancés comme des fleurs, sont posées au pied de chacune de ces colonnes bleues, qui laissent paraître dans leurs intervalles, au-dessus de la foule en vêtements clairs, le noir de la nuit pluvieuse, l'obscurité profonde du ciel; en ce moment elles laissent surtout paraître la pluie, qui s'abat en déluge plus furieux et dont les moindres gouttelettes, en passant dans cette vive lumière électrique, jettent tous les feux du prisme, brillent tellement qu'on croirait voir tomber des pierreries par milliers, des diamants en cascade. Deux portes là-bas donnent sur l'intérieur du palais, et c'est par là que vont arriver les ballerines. La chaleur reste accablante, malgré les larges éventails que des serviteurs ne cessent d'agiter au-dessus de nos têtes. Et partout des vols d'insectes, affolés par l'éclat des girandoles, tourbillonnent innombrables, moustiques, éphémères, scarabées bruissants ou grandes phalènes.
Il tardait à paraître, le roi, et maintenant des serviteurs apportent et déposent sur un coussin près de nous sa couronne et son sceptre d'or, garnis de gros rubis et de grosses émeraudes. Il est décidément trop malade4, il nous prie de l'excuser et nous envoie les attributs souverains, pour bien nous marquer que la réception quand même est royale.
Note 4: (retour) Il est mort peu de temps après. Et c'est son successeur, le roi Sisovath, qui est venu en France, où il a commis l'aimable faute de montrer aux Parisiens quelques-unes des ballerines de la cour; on ne devrait pas profaner et diminuer de tels spectacles en les produisant ainsi en dehors de leur cadre.
Le spectacle va donc commencer sans lui. La musique, tout à coup, se fait plus sourde et plus mystérieuse, comme pour annoncer quelque chose de surnaturel. L'une des portes du fond s'ouvre; une petite créature adorable et quasi chimérique se précipite au milieu de la salle: une Apsara du temple d'Angkor! Impossible d'en donner l'illusion plus parfaite; elle a les mêmes traits parce qu'elle est de la même race pure, elle a le même sourire d'énigme, les paupières baissées et presque closes, la même gorge de toute jeune vierge, à peine voilée sous un mince réseau de soie. Et son costume est scrupuleusement copié sur les vieux bas-reliefs, mais copié en joyaux vrais, en étoffes magnifiques; des espèces de gaines en drap d'or emprisonnent ses jambes et ses reins. Le visage tout blanc de fard et les yeux allongés artificiellement, elle porte une très haute tiare d'or, mouchetée de rubis, dont la pointe s'effile comme celle d'un toit de pagode, et, aux épaules, des espèces d'ailerons, de nageoires de dauphin, en or et pierreries. En or également et en pierreries, sa large ceinture, les anneaux qui ornent ses chevilles et ses bras nus couleur d'ambre un peu rose. Seule d'abord en scène, la petite Apsara des vieux âges, échappée du bas-relief sacré, fait des signes d'appel vers cette porte du fond--qui devient pour nous la porte des apparitions féeriques--et deux de ses sœurs accourent la rejoindre, deux nouvelles Apsâras, aussi étincelantes, les hanches moulées dans les mêmes gaines rigides, portant les mêmes tiares d'or et les mêmes ailerons d'or. Elles se prennent par la main toutes trois. Ce sont des reines d'Apsâras sans doute, car un trône a été préparé pour les faire asseoir. Mais elles échangent une mimique d'inquiétude, et recommencent des signes d'appel, toujours vers cette même porte... On était déjà émerveillé d'en voir trois. Est-ce que par hasard il en viendrait d'autres?... Et c'est par groupes qu'elles arrivent, dix, vingt, trente, parées en déesses comme les premières, tout le trésor du Cambodge est sur leurs têtes et sur leurs épaules charmantes.
Devant les trois reines assises, elles vont exécuter des danses rituelles, qui sont des danses presque sur place et plutôt des frémissements rythmés de tout leur être. Elles ondulent comme des reptiles, ces petites créatures sveltes, adorablement musclées et qui semblent n'avoir pas d'os. Parfois elles étendent les bras en croix, et alors l'ondulation serpentine commence dans les doigts de la main droite, remonte en suivant le poignet, l'avant-bras, le coude, l'épaule, traverse la gorge, se continue du côté opposé, suit l'autre bras et vient mourir aux extrêmes phalanges de la main gauche, surchargée de bagues.
Dans la vie réelle, ces petites ballerines exquises sont des enfants très gardées, souvent même des princesses de sang royal, que l'on n'a le droit ni d'approcher ni de voir. On les assouplit dès le début de la vie à ces mouvements qui ne paraissent pas possibles pour des membres humains; à ces poses si peu naturelles, qui cependant sont de tradition immémoriale dans ce pays, ainsi que l'attestent les personnages de pierre habitants des ruines.
Elles vont mimer à présent des scènes du Ramayana, telles que jadis elles furent inscrites dans le grès dur, aux bas-reliefs du temple ancestral. Et voici leurs beaux chars de guerre qui font leur entrée, copiés en petit sur ceux d'Angkor-Vat. Mais, par une convention naïve, les éléphants qui devraient les traîner ont été remplacés par des hommes, marchant à quatre pattes, tout nus et tout jaunes, coiffés de grosses têtes en carton avec trompes et oreilles articulées. Alors nous assistons à des épisodes gracieux ou tragiques, à des combats contre des monstres, surtout à des défilés de cortèges pour célébrer des victoires. On voit une petite reine de quatorze à quinze ans, très constellée, très fardée, idéale sur son char de guerre, poursuivie par les déclarations d'amour d'un jeune guerrier et les repoussant avec une grâce infiniment chaste; on voit mille choses délicates et charmantes, qui témoignent de l'art le plus affiné. Chaque fois qu'une théorie d'Apsâras se retire par l'une des portes du fond, une autre théorie apparaît à l'autre porte et vient lentement occuper la salle. Il en est quelques-unes, de ces petites fées tout en or, qui peuvent bien avoir sept ou huit ans, et qui défilent, peintes comme des idoles, casquées de trop hautes tiares, avec des ailerons de pierreries aux épaules, dignes et graves en des attitudes hiératiques.
Une chaleur de plus en plus lourde s'exhale de cette foule, qui se parfume au musc et aux fleurs; la pluie torrentielle continue d'emplir le fond du tableau avec son ruissellement de gemmes brillantes; de toute la brousse alentour, des myriades de bestioles ailées ne cessent de se précipiter vers les lustres et les torchères; il vient aussi de grandes chauves-souris et des oiseaux nocturnes; l'exubérante vie animale, dont l'air est rempli à l'excès, nous enveloppe et nous pénètre.
Maintenant voici le «Roi des Singes» qui arrive avec son masque d'or, grimaçant,--tel, il va sans dire, que je l'ai vu là-bas sculpté sur les murs des vieux temples. Lui aussi prend des poses qui ne sont pas naturelles, pas possibles (les poses des bas-reliefs, toujours); ses membres jeunes ont été de très bonne heure accommodés à ces exigences de la tradition. A sa suite, toute l'armée des Singes envahit la scène: petites filles encore, petites princesses masquées en épouvantail, mais dont les gorges naissantes se dessinent sous les précieuses soies légères. Et il s'agit, pour cette étonnante mais peu redoutable cohorte, d'aller délivrer la belle Sita, que des démons tiennent captive, très loin, dans une île... Nous sommes en plein Ramayana, et les mêmes spectacles évidemment devaient se donner à Angkor-Thôm, on devait y porter les mêmes costumes; cette soirée achève de nous faire concevoir ce que furent les splendeurs de la ville légendaire. Des temps que nous croyions à jamais révolus ressuscitent pour nos yeux; mais ce n'est pas une reconstitution étudiée qui les fait revivre; non, tout simplement rien n'a changé ici, au fond des âmes ni au fond des palais, depuis les âges héroïques. Malgré ses dehors si amoindris, ce peuple cambodgien déchu est resté le peuple khmer, celui qui étonna l'Asie d'autrefois par son mysticisme et son faste; on sait d'ailleurs qu'il n'a jamais perdu l'espoir de reconquérir sa grande capitale, ensevelie depuis des siècles sous les forêts du Siam,--et c'est toujours le Ramayana, l'épopée si ancienne et si nébuleuse, qui continue de planer sur son imagination et de guider son rêve.
Puisse la France, protectrice(?) de ce pays, comprendre que le ballet des rois de Pnom-Penh est un legs sacré, une merveille archaïque à ne pas détruire!...
Vers une heure du matin, dans la nuit noire et sous la pluie chaude, nous quittons le palais de Norodon, et je vais faire appareiller la mouche à vapeur qui m'attend. Je recommence à descendre le cours du Mékong, dans d'épaisses et pesantes ténèbres où s'évanouit pour moi la vision des petites fées du Ramayana.
Et après-demain il faudra être de retour à Saïgon, la ville au mauvais charme d'alanguissement et de mort, reprendre mon poste près de l'amiral, parmi mes compagnons d'exil; me recloîtrer entre les étouffantes murailles en fer de ce cuirassé, qui, depuis bientôt vingt-deux mois, vient de nous promener au milieu de toutes les houles des mers de Chine, mais qui sommeille, à présent, le long d'un quai morbide où la verdure des arbres est trop verte et le sol tristement rouge.
XIII
Octobre 1910.
Près de dix années encore ont passé sur ce pèlerinage. Et maintenant l'heure est venue très vite, à pas de loup, l'heure qui me semblait ne devoir jamais venir, l'heure crépusculaire de la vie où toutes les choses terrestres s'éloignent, diminuent, s'estompent en grisailles.
Après un peut-être dernier été lumineux passé en Orient, je suis rentré depuis ce matin dans ma maison familiale. Il fait beau aujourd'hui, dans ce coin de France où mes yeux s'ouvrirent, il fait calme sous un ciel bleu; mais le soleil, resté clair et chaud, a cependant un commencement de pâleur qui sonne le déclin de la saison, qui ajoute à la mélancolie de mon retour.
Et voici que le hasard me ramène dans ce réduit qui fut mon «musée» d'enfant,--une chambrette dont je ne songe pour ainsi dire jamais plus à ouvrir la porte, mais que je laisse subsister comme lieu de souvenir; les pauvres choses, qui me firent jadis tant songer à des pays lointains, s'y dessèchent et s'y émiettent dans leurs petites vitrines, comme des momies à l'abandon dans leur hypogée.
On y sent une odeur vieillotte de camphre, d'oiseaux empaillés, de je ne sais quoi de mort, et il y fait triste, ce soir, indiciblement... J'ouvre la fenêtre... Mais je crois que tout y est plus lugubre, au contraire, quand j'y ai fait pénétrer les rayons d'un soleil de soir d'octobre... Ah! une guêpe y est entrée en même temps... Oui, je me rappelle qu'autrefois il y venait aussi beaucoup de guêpes, car ce cabinet donne sur des jardins, de vieux jardins de province un peu trop enclos, mais dont les murs sont tapissés de vignes et de rosiers...
J'y pense tout à coup; ce numéro suranné d'une revue coloniale contenant les images qui furent les premières à me révéler les ruines d'Angkor, il doit être toujours là, derrière un rideau. Comment donc n'ai-je pas eu l'idée de le chercher à mon retour d'Extrême-Asie? Je vais tenter de le trouver, dans ce recoin, sous la poussière déposée comme une impalpable cendre.
Elle fut certainement décisive, l'influence qu'exerça ce musée sur l'orientation de ma vie. Il en va de même pour la plupart des hommes, simples jouets de leurs impressions initiales; des riens, longuement regardés au premier âge, suffisent pour infléchir, dans un sens ou dans un autre, toute la suite de leur destinée. Et ce soir--est-ce parce que je ne l'ai pas revu depuis de longs mois, ce minuscule musée--pour un peu ses sortilèges agiraient encore; les pauvres choses de ses étagères me donneraient presque l'inquiétude et le frisson de pays inconnus, vers lesquels m'évader et courir... Quel mouvement puéril! Mais c'est fini, tout cela; de l'inconnu, il n'en existe plus, et j'ai vidé la coupe des aventures!... Derrière cette vitre, tel oiseau éclatant qui me faisait rêver des «colonies», mais j'ai erré au plus impénétrable des forêts qu'il habita. Telle humble calebasse aux dessins barbares, que je considérais comme une précieuse curiosité; mais j'ai vécu parmi les noirs Yoloffs qui excellent à les graver ainsi, à l'ombre de leurs toits de roseaux, devant leurs horizons de sables. Telle pagaie accrochée contre le mur et qui évoquait pour moi les «sauvages des îles», mais les Polynésiens m'ont appris à manœuvrer les pareilles, en camaraderie avec eux, dans leurs pirogues balancées sur les houles du Grand Océan... Alors, vraiment, ce n'était que ça, le monde? Ce n'était que ça, la vie?...
Ah! j'ai retrouvé le numéro de la revue coloniale, révélateur d'Angkor. Sur le papier jauni, les images, combien elles sont imparfaites et maladroites, auprès des belles illustrations que l'on fait de nos jours; c'est qu'elles datent déjà d'un demi-siècle, hélas! Elles sont très fidèles cependant et voici bien les hauts donjons à silhouette de tiare, que maintenant j'ai contemplés en réalité, au soleil tropical ou sous les nuées des orages de là-bas. Dès que j'ai revu les si modestes gravures, tout de suite, bien entendu, les impressions de la première fois se représentent en foule à ma mémoire; même ces phrases emphatiques d'Ecclésiaste qui avaient chanté alors dans ma tête d'enfant, je les retrouve comme si elles étaient d'hier: «J'ai tout essayé, tout éprouvé... Au fond des forêts du Siam, j'ai vu l'étoile du soir se lever sur les ruines de la mystérieuse Angkor...»
Eh! Mais c'est aujourd'hui ce morne retour au foyer dont j'avais eu le pressentiment si net, le retour suprême, avec une âme très lasse et des cheveux blanchissants! Il n'y a pas d'illusion à se faire, c'est aujourd'hui, et le cycle de ma vie est clos...
Des guêpes encore viennent d'entrer, et des mouches bourdonnantes; devant les petites vitrines scellées et les petites choses mortes, elles décrivent leurs courbes folles; l'époque est proche cependant où elles vont s'endormir ou mourir; mais c'est par esprit de tradition elles aussi, sans doute, qu'elles ont tenu à reparaître gaiement dans ce lieu si longtemps fermé où elles avaient l'habitude, autrefois, de danser leurs rondes en ma compagnie. Les moindres bestioles, on le sait, refont éternellement les mêmes choses aux mêmes places, ainsi que les moindres mousses ou fleurettes sauvages revivent pendant des siècles dans le même coin des bois.
Pour feuilleter la vénérable revue démodée, je me suis assis près de la fenêtre ouverte. Le soleil de fin octobre s'abaisse sur cette plaine de l'Aunis que j'aperçois par-dessus les toitures proches et les remparts. A l'horizon extrême, il y a encore ces mêmes bois qui voisinent avec ceux de la Limoise et dont la ligne de contours n'a pas été changée. Dans le lointain des prairies, la Charente dessine sa mince traînée qui brille,--et jadis elle représentait pour moi la porte de l'inconnu, cette rivière par où les navires s'en allaient aux pays exotiques, aux «colonies»; mais où donc me mènerait-elle à présent, vers quels Océans que je n'aie pas explorés?... Dans la revue posée sur mes genoux, je découvre des images qui ne m'avaient pas frappé ou dont j'avais perdu le souvenir: voici bien le grand masque de Brahma, avec son expression moqueuse, tel qu'il m'apparut un soir dans la forêt d'ombre, multiplié d'une façon effarante et me regardant du haut des Tours à quatre visages; je ne me doutais pas qu'il fût resté tant d'années à me guetter ici, sur une étagère poudreuse, parmi les bibelots intimes de mon enfance. Sur la page que je tourne ensuite, voici trois Apsâras des bas-reliefs, avec leurs gorges rondes copiées sur des modèles qui palpitaient il y a mille ans; elles me ramènent à l'esprit le ballet des rois de Pnom-Penh qui fut comme l'apothéose terminant mon pèlerinage: tout un scintillement d'or, de couleur et de lumière à peine possible à concevoir ici, au milieu de ce cadre apaisé d'une arrière-saison en ma province natale, pendant que volent autour de moi les dernières guêpes d'un été. Mes yeux distraits vont des feuillets que je parcours à l'horizon, doré en tristesse par ce soleil couchant. Si rien n'a changé dans mon musée d'autrefois, tout également est resté pareil dans ces quartiers de ma ville de plus en plus désuète, d'où la vie maritime peu à peu se retire: les mêmes pans de murs, garnis des mêmes jasmins et des mêmes lierres, les mêmes toits en tuiles romaines jaunis par la rouille du temps, les mêmes cheminées dont je reconnais si bien tous les profils sur le ciel de cette fin d'une journée d'automne. Les arbres des jardins, qui étaient déjà vieux quand je commençais la vie, n'ont pas sensiblement vieilli depuis. Les grands ormeaux des remparts, qui étaient déjà séculaires, sont là toujours, formant une aussi magnifique ceinture avec leurs mêmes cimes vertes.5 Et quand tout s'est conservé immuable dans les entours, comment imaginer, admettre que l'on est soi-même non loin de finir, tout simplement parce que l'on atteindra bientôt le nombre d'années compté sans merci à la moyenne des existences! Mon Dieu, finir, quand on ne sent rien en soi qui ait changé, et que le même élan vous emporterait vers l'aventure, vers l'inconnu s'il en restait quelque part! Est-ce possible, hélas! devant cet humble mais immuable décor qui devrait pourtant, à ce qu'il semble, vous envelopper d'une protection, vous imprégner un peu de sa faculté de durer, devant tout cela qui si aisément s'éternise, avoir été un enfant pour qui le monde va s'ouvrir, avoir été celui qui vivra, et ne plus être que celui qui a vécu!...
Et cependant, de cette vie si brève, éparpillée par toute la terre, j'aurai retiré quelque chose, une sorte d'enseignement qui ne suffit pas encore, mais qui est déjà pour apporter une ébauche de sérénité. Tant de lieux d'adoration éperdue que j'ai rencontrés sur ma route et qui répondent chacun à une forme particulière de l'angoisse humaine, tant de pagodes, de mosquées, de cathédrales, où la même prière s'élève du fond des âmes les plus diverses! Tout cela ne m'a pas fait entrevoir seulement cette demi-preuve si froide de l'existence d'un Dieu que l'on indiquait dans les cours de philosophie de ma jeunesse, et qui est du rabâchage aujourd'hui: «la preuve par le consentement unanime des peuples». Non, mais ce qui importe infiniment plus, c'est qu'un tel ensemble de supplications, de larmes brûlantes, implique la confiance presque universelle que ce Dieu ne saurait être qu'un Dieu de pitié. Oh! certes, je ne prétends nullement dire là une chose un peu neuve; je ne veux que joindre, à tant de milliers d'autres témoignages, le mien, parce qu'il est attendu peut-être par quelques-uns de mes frères. A mesure que les siècles s'accumulaient sur l'humanité, les dieux si farouches qu'elle avait d'abord imaginés au sortir de sa nuit originelle ont graduellement fait place à des conceptions plus douces, moins grossières et, sans doute, moins inexactes. A mesure que la pitié des uns pour les autres, la fraternelle pitié prêchée par Bouddha et par Jésus, faisait son chemin dans nos âmes aux tendances plutôt féroces, la notion se fortifiait en nous qu'il devait y avoir quelque part une Pitié suprême pour entendre nos cris,--et alors les sanctuaires devenaient de plus en plus des lieux de supplications et de pleurs. Dans les mosquées de l'Islam, depuis le Moghreb jusqu'à la Mecque, tous les jours des hommes innombrables, le front battant la terre, font appel à la Miséricorde d'Allah! Le jaloux et sombre Jéhovah des Hébreux s'est effacé devant le Christ,--et j'ai vu le Saint-Sépulcre qui est bien le lieu du monde où s'entendent le plus de confiants sanglots. Même à Angkor, des statues bouddhiques, au sourire de pardon, se sont assises devant les quatre portes de la cella murée où des hommes d'il y a déjà plus de mille ans avaient senti qu'il fallait cacher le Dieu trop terrible de leurs premières théogonies. La souveraine Pitié, j'incline de plus en plus à y croire et à lui tendre les bras, parce que j'ai trop souffert, sous tous les ciels, au milieu des enchantements ou de l'horreur, et trop vu souffrir, trop vu pleurer et trop vu prier. Malgré les fluctuations, les vicissitudes, malgré les révoltes causées par des dogmes étroits et des formules exclusives, l'existence de cette Pitié suprême, on la sent plus que jamais s'affirmer universellement dans les âmes hautes qui s'éclairent à toutes les grandes lueurs nouvelles6. De nos jours, il y a bien, c'est vrai, cette lie des demi-intelligences, des quarts d'instruction, que l'actuel régime social fait remonter à la surface et qui, au nom de la science, se rue sans comprendre vers le matérialisme le plus imbécile; mais, dans l'évolution continue, le règne de si pauvres êtres ne marquera qu'un négligeable épisode de marche en arrière. La Pitié suprême vers laquelle se tendent nos mains de désespérés, il faut qu'elle existe, quelque nom qu'on lui donne; il faut qu'elle soit là, capable d'entendre, au moment des séparations de la mort, notre clameur d'infinie détresse, sans quoi la Création, à laquelle on ne peut raisonnablement plus accorder l'inconscience comme excuse, deviendrait une cruauté par trop inadmissible à force d'être odieuse et à force d'être lâche.
Note 6: (retour) En France, notre admirable Bergson qui vient de culbuter le déterminisme; en Amérique, William James et les disciples qui le continuent; aux Indes, quelques sages de Bénarès et d'Hadyar. Les uns par l'irréfutable raisonnement, les autres par l'observation merveilleuse, tous aujourd'hui en viennent peu à peu à consolider ces espoirs que nos ancêtres, sans autant chercher, savaient trouver si bien et si naturellement derrière les symboles des religions intuitives.
Et, de mes pèlerinages sans nombre, les futiles ou les graves, ce faible argument si peu nouveau est encore tout ce que j'ai rapporté qui vaille.
FIN
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY--1452-1-12.