The Project Gutenberg eBook of Un Pélerin d'Angkor
Title: Un Pélerin d'Angkor
Author: Pierre Loti
Release date: April 13, 2011 [eBook #35854]
Most recently updated: January 7, 2021
Language: French
Credits: Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
Online Distributed Proofreading Canada Team at
http://www.pgdpcanada.net (This file was produced from
images generously made available by the Bibliothèque
nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
UN PÈLERIN D'ANGKOR
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18.
AU MAROC 1 vol.
AZIYADÉ 1 vol.
LE CHATEAU DE LA BELLE-AU-BOIS-DORMANT 1 vol.
LES DERNIERS JOURS DE PÉKIN 1 vol.
LES DÉSENCHANTÉES 1 vol.
LE DÉSERT 1 vol.
L'EXILÉE 1 vol.
FANTÔME D'ORIENT 1 vol.
FIGURES ET CHOSES QUI PASSAIENT 1 vol.
FLEURS D'ENNUI 1 vol.
LA GALILÉE 1 vol.
L'INDE (SANS LES ANGLAIS) 1 vol.
JAPONERIES D'AUTOMNE 1 vol.
JÉRUSALEM 1 vol.
LE LIVRE DE LA PITIÉ ET DE LA MORT 1 vol.
MADAME CHRYSANTHÈME 1 vol.
LE MARIAGE DE LOTI 1 vol.
MATELOT 1 vol.
MON FRÈRE YVES 1 vol.
LA MORT DE PHILÆ 1 vol.
PAGES CHOISIES 1 vol.
PÊCHEUR D'ISLANDE 1 vol.
PROPOS D'EXIL 1 vol.
RAMUNTCHO 1 vol.
RAMUNTCHO, pièce 1 vol.
REFLETS SUR LA SOMBRE ROUTE 1 vol.
LE ROMAN D'UN ENFANT 1 vol.
LE ROMAN D'UN SPAHI 1 vol.
LA TROISIÈME JEUNESSE DE MADAME PRUNE 1 vol.
VERS ISPAHAN 1 --
Format in-8º cavalier.
ŒUVRES COMPLÈTES, tomes I à XI 11 vol.
Éditions illustrées.
PÊCHEUR D'ISLANDE, format in-8º jésus, illustré de nombreuses compositions de E. Rudaux, 1 vol.
LES TROIS DAMES DE LA KASBAH, format in-16 colombier, illustrations de Gervais-Courtellemont 1 vol.
LE MARIAGE DE LOTI, format in-8º jésus. Illustrations de l'auteur et de A. Robaudi. 1 vol.
E. GREVIN--IMPRIMERIE DE LAGNY
PIERRE LOTI
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
UN
PÈLERIN D'ANGKOR
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays.
Copyright, 1912, by Calmann-Lévy.
Il a été tiré de cet ouvrage
CENT EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE
et
VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR PAPIER IMPÉRIAL DU JAPON,
tous numérotés.
A
MONSIEUR PAUL DOUMER
Cher ami,
Vous gouverniez là-bas--et avec quelles facultés merveilleuses!--la dernière fois que j'y suis allé. Je dois à votre hospitalité exquise d'avoir pu, en très peu de jours, pénétrer jusqu'à Angkor; veuillez donc accepter la dédicace de ce récit, comme un témoignage de mon affectueuse reconnaissance, et aussi de mon admiration.
Et puis, pardonnez-moi d'avoir dit que notre empire d'Indo-Chine manquerait de grandeur et surtout manquerait de stabilité,--quand vous avez travaillé, si glorieusement et pacifiquement, pour lui assurer de la durée! Que voulez-vous, je ne crois pas à l'avenir de nos trop lointaines conquêtes coloniales. Et je pleure tant de milliers et de milliers de braves petits soldats, qu'avant votre arrivée nous avons couchés dans ces cimetières asiatiques, alors que nous aurions si bien pu épargner leurs vies précieuses, ne les risquer que pour les suprêmes défenses de notre cher sol français...
PIERRE LOTI.
UN
PÈLERIN D'ANGKOR
I
Je ne sais pas si beaucoup d'hommes ont comme moi depuis l'enfance pressenti toute leur vie. Rien ne m'est arrivé que je n'aie obscurément prévu dès mes premières années.
Les ruines d'Angkor, je me souviens si bien de certain soir d'avril, un peu voilé, où en vision elles m'apparurent! Cela se passait dans mon «musée» d'enfant, très petite pièce, en haut de ma maison familiale, où j'avais réuni beaucoup de coquillages, d'oiseaux des îles, d'armes et de parures océaniennes, tout ce qui pouvait me parler des pays lointains. Or il était décidé tout à fait à cette époque, par mes parents, que je resterais près d'eux, que jamais je n'irais courir le monde, comme mon frère aîné qui venait de mourir là-bas en Extrême-Asie.
Ce soir-là donc, écolier toujours inattentif, j'étais allé m'enfermer au milieu de ces choses troublantes, pour flâner plutôt que de finir mes devoirs, et je feuilletais des papiers jaunis, revenus de l'Indo-Chine dans les bagages de mon frère mort. Des carnets de notes. Deux ou trois livres chinois. Ensuite un numéro de je ne sais quelle revue coloniale où était contée la découverte de ruines colossales perdues au fond des forêts du Siam; il y avait une image devant laquelle je m'arrêtai saisi de frisson: de grandes tours étranges que des ramures exotiques enlaçaient de toutes parts, les temples de la mystérieuse Angkor! Pas un instant d'ailleurs je ne doutai que je les connaîtrais, envers et contre tous, malgré les impossibilités, malgré les défenses.
Pour y songer mieux, j'allai m'accouder à la fenêtre de mon «musée», celle de toute la maison d'où l'on voyait le plus loin; il y avait d'abord les vieux toits du tranquille voisinage, puis les arbres centenaires des remparts, au delà enfin la rivière par où les navires s'en vont à l'Océan.
Et j'eus cette fois la prescience très nette d'une vie de voyages et d'aventures, avec des heures magnifiques, presque un peu fabuleuses comme pour quelque prince oriental, et aussi des heures misérables infiniment. Dans cet avenir de mystère, très agrandi par mon imagination enfantine, je me voyais devenant une sorte de héros de légende, idole aux pieds d'argile, fascinant des âmes par milliers, adoré des uns, mais suspecté et honni des autres. Pour que mon personnage fût plus romanesque, il fallait qu'il y eût une ombre à la renommée telle que je la souhaitais... Cette ombre, que serait-ce bien?... Quoi de chimérique et d'effarant?... Pirate peut-être... Oui, il ne m'eût pas trop déplu d'être soupçonné de piraterie, tout là-bas, sur des mers à peine connues...
Ensuite m'apparut mon propre déclin, mon retour au foyer, bien plus tard, le cœur lassé et les cheveux blanchissants. Ma maison familiale serait restée pareille, pieusement conservée,--mais çà et là, percées dans les murs, des portes clandestines conduiraient à un palais de Mille et une Nuits, plein des pierreries de Golconde, de tout mon butin fantastique. Et, comme la Bible était en ce temps-là mon livre quotidien, j'entendais murmurer dans ma tête des versets d'Ecclésiaste sur la vanité des choses. Rassasié des spectacles de ce monde, tout en rentrant, vieilli, dans ce même petit musée de mon enfance, je disais en moi-même: «J'ai tout éprouvé, je suis allé partout, j'ai tout vu, etc...»--Et, parmi tant de phrases déjà tristement chantantes qui vinrent alors me bercer à cette fenêtre, l'une, je ne sais pourquoi, devait rester gravée dans mon souvenir, celle-ci: «Au fond des forêts du Siam, j'ai vu l'étoile du soir se lever sur les grandes ruines d'Angkor...»
Un coup de sifflet, à la fois impérieux et doux, me fit soudain redevenir le petit enfant soumis qu'en réalité je n'avais pas cessé d'être. Il partait d'en bas, de la cour aux vieux murs enguirlandés de plantes. Je l'aurais reconnu entre mille: c'était l'appel coutumier de mon père, chaque fois que j'étais légèrement en faute. Et je répondis: «Je suis là-haut dans mon musée. Que veux tu, bon père? Que je descende?»
Il avait dû entrer dans mon bureau et jeter les yeux sur mes devoirs inachevés.
--Oui, descends vite, mon petit, finir ta version grecque, si tu veux être libre après dîner pour aller au cirque.
(J'adorais le cirque; mais je peinais cette année-là sous la férule d'un professeur exécré que nous appelions le Grand-Singe-Noir, et mes devoirs trop longs n'étaient jamais finis.)
Donc, je descendis m'atteler à cette version. La cour, nullement triste pourtant, entre ses vieux petits murs garnis de rosiers et de jasmins, me sembla trop étroite, trop enclose, et je jugeai trop nébuleux, un peu sinistre même, le crépuscule d'avril qui y tombait à cette heure: j'avais en tête le ciel bleu, l'espace, les mers,--et les forêts du Siam où s'élèvent, parmi des banians, les tours de la prodigieuse Angkor.
II
Samedi, 23 novembre 1901.
Environ trente-cinq ans plus tard.
Une pluie chaude, pesante, torrentielle, se déverse de nuages plombés, inonde les arbres et les rues d'une ville coloniale qui sent le musc et l'opium. Des Annamites, des Chinois demi-nus circulent empressés, à côté de soldats de chez nous qui ont la figure pâlie sous le casque de liège. Une mauvaise chaleur mouillée oppresse les poitrines; l'air semble la vapeur de quelque chaudière où seraient mêlés des parfums et des pourritures.
Et c'est Saïgon,--une ville que je ne devais jamais voir, et dont le nom seul jadis me paraissait lugubre, parce que mon frère (mon aîné de quinze ans) était allé, comme tant d'autres de sa génération, y prendre les germes de la mort.
Aujourd'hui, il m'est depuis longtemps familier, ce Saïgon d'exil et de langueur; je crois même que je ne le déteste plus. Quand j'y étais venu pour la première fois--déjà un peu sur le tard de ma vie--combien j'avais trouvé son accueil tristement étrange et hostile! Mais je me suis fait à son ciel plombé, à l'exubérance de ses malsaines verdures, à la bizarrerie chinoise de ses fleurs, à son isolement au milieu de plaines d'herbages semées de tombeaux, aux petits yeux de chat de ses femmes jaunes, à tout ce qui est sa grâce morbide et perverse. D'ailleurs, je m'y sens déjà des souvenirs, comme un semblant de passé; j'y ai presque aimé, j'y ai beaucoup souffert. Et dans son cimetière immense, envahi d'herbes folles, j'ai conduit plusieurs de mes camarades de campagne.
A mes précédents séjours, nous étions sur un perpétuel qui-vive, pendant des expéditions de guerre, en Annam, au Tonkin ou en Chine; impossible de trouver le temps d'une profonde plongée dans l'intérieur du pays, vers ces ruines d'Angkor. Mais enfin, pour une fois, à Saïgon me voilà au calme; notre action maritime étant terminée dans le golfe de Pékin, le lourd cuirassé que j'habite est certainement amarré ici pour plus d'un mois, contre le quai nostalgique, près de cet arsenal morne et quasi abandonné où le sol est rouge comme de la sanguine sous des feuillées trop magnifiquement vertes.
Et c'est ce soir, après de si longues années d'attente, que je pars cependant pour ma visite aux grandes ruines. La pluie tombe sur Saïgon, diluvienne comme d'habitude; tout ruisselle d'eau chaude. Une voiture m'emmène au chemin de fer (il commence banalement, mon voyage) et fait jaillir à flots une boue rougeâtre, sur les torses nus des passants ou sur leurs habits de toile blanche. Autour de la gare, des quartiers où l'on se croirait en pleine Chine, bien plutôt qu'en une colonie française.
Le train part. Dans les wagons, on étouffe malgré l'arrosage de l'averse. Au crépuscule, qui est plus hâtif sous les épais nuages, il nous faut traverser d'abord de mélancoliques étendues d'herbe, que jalonnent tant de vieux mausolées chinois couleur de rouille; toute la Plaine des Tombeaux, où déjà l'on y voit gris; n'était cette chaleur persistante, le soir de novembre sur ce steppe exotique serait pareil aux plus brumeux soirs de chez nous. Et ensuite la nuit nous prend, dans l'infini des rizières...
Après deux heures de course, le train s'arrête; nous sommes à Mytho et c'est la tête de ligne, la fin de ce modeste petit chemin de fer colonial. Ici, changement à vue, comme il arrive en ces régions; tous les nuages ont fondu au ciel, et le bleu nocturne s'étend limpide, merveilleux, avec son semis d'étoiles. Nous sommes auprès d'un grand fleuve tranquille, le Mékong; pour me porter d'abord au Cambodge, en remontant ces eaux, une mouche à vapeur doit m'attendre par là, non loin. La route qui m'y conduit, le long de la berge, est comme l'avenue d'un parc soigné; mais les arbres, qui la couvrent de leurs branches, sont plus grands que les nôtres, et les lucioles y font danser partout leurs feux légers. Paix et silence; le lieu serait adorable, sans cette lourdeur de l'air toujours, et ces senteurs alanguissantes. Quelques lumières, en ligne parmi la verdure, indiquent les rues, les allées plutôt, de l'humble ville provinciale qui fut tracée d'un seul coup sur la plaine unie. Et comment dire la tristesse, le recueillement songeur, pendant les nuits, de ces coins de France, de ces semblants de patrie égarés au milieu de la grande brousse asiatique, isolés de tout, même de la mer... Par petits groupes, des soldats en vêtements de toile blanche font dans ce chemin leur monotone promenade des soirs, et, en les croisant, je distingue des voix qui ont l'accent de Gascogne, d'autres de ma province natale; pauvres garçons, que des mamans anxieuses attendent au foyer trop lointain, et qui vont consumer ici une ou deux des plus belles années de leur vie! Peut-être y laisseront-ils de ces métis, qui peu à peu infiltrent le sang français à cette inassimilable race jaune: ensuite ils rentreront chez eux, anémiés pour longtemps par ce climat; ou bien n'y rentreront pas, mais s'en iront dormir avec des milliers d'autres dans la terre rouge de ces cimetières,--qui sont inquiétants d'être si vastes et si envahis d'herbes folles...
La mouche à vapeur appareille dès que je suis à bord; nous commençons à remonter le Mékong, suivant de près les rives où les arbres tendent comme un rideau intensément noir, et où les lucioles continuent leur danse d'étincelles. Avant d'atteindre la lisière des forêts du Siam, j'aurai à traverser tout l'État du Cambodge; mais je m'arrêterai à Pnom-Penh, la capitale du bon roi Norodon, où j'arriverai dans la nuit de demain.
III
Dimanche, 24 novembre 1901.
Mon petit bateau à vapeur toute la nuit a refoulé le courant du fleuve majestueux, et marché vers le Nord. Le lever du jour nous trouve continuant la même navigation paisible, le long de cette brousse indo-chinoise dont les interminables rideaux étaient si noirs sous les étoiles, mais sont devenus si éclatants sous le soleil. Des bananiers, des cocotiers, des palétuviers, des bambous, des joncs, serrés les uns aux autres en masse compacte et sans fin. A première vue, on croirait qu'il est inhabité, ce pays; à mieux regarder, cependant, on s'aperçoit combien son opulent manteau vert est déjà sournoisement travaillé en dessous par le microbe humain. De distance en distance, des espèces de foulées, comme en tracent les fauves, débouchent de dessous bois et vont au fleuve; c'est elles qui dénoncent d'abord la présence des villages; quand on passe tout auprès, des puanteurs animales viennent se mêler aux senteurs des plantes; de pauvres cabanes se révèlent, blotties parmi les branches, et des hommes apparaissent, bien humbles et comme négligeables sous l'éternelle verdure souveraine. Annamites grêles, au torse couleur de safran. Jeunes filles souvent gracieuses de corps et de visage, mais repoussantes dès qu'elles sourient, à cause de ces dents laquées de noir qui font ressembler leur bouche à un trou sombre. Une très petite humanité enfantine et déjà vieillotte qui n'a guère évolué depuis l'ancêtre préhistorique, et que la puissante flore tropicale dissimule depuis des siècles dans ses feuillées.
Beaucoup de pirogues sur ce fleuve, des pirogues faites chacune d'un tronc d'arbre creusé. Et, partout contre les berges, des engins primitifs pour la pêche, sortes de claies en jonc, en bambou, affectant diverses formes singulières; la plupart ressemblent à d'énormes cocons et sortent à peine du fouillis vert pour ne plonger qu'à moitié dans l'eau; presque l'on s'imaginerait voir les chrysalides d'où naissent ces bonshommes jaunes: sortes de vers, de mites, qui rongent ici l'admirable revêtement des plaines. Et, en plus de tant de pièges tendus, il y a les innombrables oiseaux pêcheurs, aux longues pattes, au long cou, au long bec cruel toujours prêt à saisir. Hommes et échassiers guettent ces myriades de vies silencieuses, rudimentaires, qui passent dans le fleuve; de toute antiquité leur chair s'est nourrie de la chair plus froide des poissons.
Plus d'une fois mon pilote s'égare, dans la monotonie de ses rives sans cesse pareilles; il s'engage dans des petits affluents trompeurs, bordés toujours des mêmes rideaux de verdure. Et là nous nous échouons, il faut rebrousser chemin.
Sur le soir, le type humain change. Ces rares habitants des berges, entrevus dans les roseaux, ont le type plus hindou, plus aryen; les yeux sont grands et droits, avec des sourcils bien dessinés; des moustaches ombragent les lèvres des hommes. Les habitations changent en même temps, se font plus hautes, élevées sur pilotis. Nous ne sommes plus en Cochinchine; nous venons d'entrer au Cambodge.
Et, à une heure après minuit, nous nous amarrons à un quai, devant la ville de Pnom-Penh qui dort sous les étoiles.
IV
Lundi, 25 novembre 1901.
L'air, ici, est déjà moins accablant qu'à Saïgon, moins chargé d'électricité et de vapeur d'eau. On se sent mieux vivre.
Et une mélancolie tout autre émane de cette ville, qui est perdue dans l'intérieur des terres, qui n'a ni grands navires, ni matelots, ni animation d'aucune sorte. Voici relativement peu d'années que le roi Norodon a confié son pays à la France, et déjà tout ce que nous avons bâti à Pnom-Penh a pris un air de vieillesse, sous la brûlure du soleil; les belles rues droites que nous y avons tracées, et où personne ne passe, sont verdies par les herbes; on croirait l'une de ces colonies anciennes, dont le charme est fait de désuétude et de silence...
Aujourd'hui cependant se trouve être le troisième jour de la traditionnelle «fête des eaux», et, le soir, quand le soleil tourne au rouge de cuivre, les bords du grand fleuve tout à coup s'animent. Dans l'une des jonques royales, dont l'avant représente l'énorme tête d'un monstre de rêve cambodgien, j'assiste, en compagnie d'une vingtaine de Français et de Françaises en résidence d'exil à Pnom-Penh, au défilé des longues pirogues de course; elles passent dans des remous furieux d'écume, menées par des hommes demi-nus qui pagayent debout en de belles attitudes, s'excitant par des cris.
V
Mardi, 26 novembre 1901.
A l'écart, sur la rive du fleuve, les vastes quartiers du roi s'étendent, environnés de silence; avec leurs préaux dénudés, ils forment comme une sorte de clairière au milieu de ce pays, à côté de cette ville que les arbres envahissent, et les chemins de terre rougeâtre qui les entourent sont criblés de larges empreintes par la promenade quotidienne des éléphants.
Aujourd'hui, au premier soleil de six heures et demie du matin, errant seul, je franchis la porte d'une cour de ce palais, une cour qui est très grande et pavée de blanc; au milieu, isolée dans ce vide si clair, une svelte pagode blanche et or, dont le toit se hérisse de pointes d'or, et, isolés aussi sur les côtés de cette petite solitude, deux hauts clochetons d'or étonnamment aigus, que supportent des rocailles garnies d'orchidées et de mille plantes rares. Je n'aperçois personne nulle part. Mais le silence ici prend une forme spéciale; un bruissement s'y mêle, en sourdine, sans le troubler, une vague musique aérienne que l'on ne définit pas tout de suite,--et c'est le concert des petites sonnettes argentines suspendues à chaque pointe des clochetons et des toits; le moindre souffle qui passe les fait tinter doucement.
Elle est toute neuve, cette pagode; elle éblouit par la blancheur de ses marbres, et ses ors étincellent. Ses fenêtres ont des couronnements d'or qui, sur le fond neigeux des murailles, se découpent comme de nettes joailleries et finissent en pointe de flèche. Quant à ses toits, couverts de céramiques dorées, ils ont des cornes à tous les angles, mais des cornes très, très longues, qui s'inclinent, se redressent, menacent en tous sens! A côté de ces cornes-là, celles des pagodes chinoises vraiment paraîtraient rudimentaires, à peine poussées; on dirait que plusieurs taureaux géants ont été décoiffés pour orner l'étrange temple.--Les différents peuples de race jaune restent hantés depuis des siècles par cette conception des toitures cornues sur leurs édifices religieux; mais ce sont les Cambodgiens qui les dépassent tous en extravagance...
Des pas s'approchent, des pas lourds... Ah! trois éléphants!... Sans prendre garde à moi ils traversent la cour, avec des airs entendus, empressés, comme des gens qui savent ce qu'ils ont à faire. Le bruit de leur marche et des sonnettes pendues à leur collier trouble une minute le concert éolien qui tombe discrètement d'en haut, et puis, dès qu'ils ont passé, revient ce musical silence, qui est adorable ici, dans la pureté et la quasi-fraîcheur du matin.
Les portes ouvertes de la pagode m'invitent à entrer.
A son plafond, à ses murailles, des ors trop vifs brillent partout, et mon pas résonne sur des plaques d'argent bien neuves, dont elle est entièrement dallée. Il y a donc encore à notre époque des pays où l'on songe à construire de tels sanctuaires!...
Presque aussitôt, par une porte différente, quatre petites créatures m'apparaissent, toutes jeunes, toutes menues, les cheveux coupés ras comme des garçons, et une fleur de gardénia piquée sur l'oreille. Les belles soies qui les couvrent, dessinant leurs gorges à peine formées, indiquent des femmes du palais,--sans nul doute des ballerines, puisqu'il n'y a guère que cela, paraît-il, à la cour du vieux roi Norodon. Au mouvement que je fais pour me retirer, elles répondent par un gentil signe timide, qui signifie: «Restez donc, vous ne nous gênez pas.» Et je les remercie d'un salut. Cette courtoisie humaine, que l'on nous a apprise aux deux bouts opposés du monde et dont nous venons de faire vaguement l'échange, est d'ailleurs notre seule notion commune... J'avais déjà rencontré dans ma vie bien des femmes-poupées, bien des femmes-bibelots, mais pas encore des Cambodgiennes chez elles, et je regarde celles-ci évoluer sur les dalles d'argent à pas silencieux, avec tant de grâce aisée et naïve; leurs torses, tous leurs membres ont dû être assouplis dès l'enfance par ces longues danses rituelles, qui sont d'usage ici, aux fêtes et aux funérailles. Qui les amène si matin vers ce temple, quel chagrin puéril? Et quelles sortes de prières peuvent bien formuler leurs petites âmes, qui en ce moment se révèlent anxieuses dans leurs yeux?...
La chaleur est déjà lourde quand je reviens au quartier des Français, pour chercher l'ombre à bord de mon petit bateau amarré contre la berge. Accablement et silence, dans ces rues si bien tracées mais vides, où l'herbe envahit les trottoirs. A part quelques forçats cambodgiens, tout nus, l'air nonchalant et heureux, qui arrosent les pelouses des jardins aux bizarres fleurs, je ne rencontre plus personne: la ville du roi Norodon va s'endormir jusqu'à la tombée du jour, sous l'éblouissement de son soleil. Et décidément ce petit coin de France, qui est venu se greffer là, ne semble pas viable, tant il a pris, en peu d'années, un air de vétusté et d'abandon.
A trois heures de l'après-midi, je fais appareiller pour continuer mon voyage vers les ruines d'Angkor, en remontant le cours du Mékong.
Aussitôt disparaît Pnom-Penh. Et la grande brousse asiatique recommence de nous envelopper entre ses deux rideaux profonds, en même temps que se révèle, partout alentour, une vie animale d'intensité fougueuse. Sur les rives, que nous frôlons presque, des armées d'oiseaux pêcheurs se tiennent au guet, pélicans, aigrettes et marabouts. Parfois des compagnies de corbeaux noircissent l'air. Dans le lointain, se lèvent des petits nuages de poussière verte, et, quand ils s'approchent, ce sont des vols d'innombrables perruches. Çà et là, des arbres sont pleins de singes, dont on voit les longues queues alignées pendre comme une frange à toutes les branches.
De loin en loin, des habitations humaines, en groupe perdu. Toujours un fuseau d'or les domine, pointant vers le ciel: la pagode.
Mes hommes ayant demandé de s'approvisionner de fruits pour la route, je fais arrêter, à l'heure du crépuscule, contre un grand village bâti sur pilotis tout au bord du fleuve. Des Cambodgiens souriants s'avancent aussitôt, pour offrir des cocos frais, des régimes de bananes. Et, tandis que les marchés se discutent, une énorme lune rouge surgit là-bas, sur l'infini des forêts.
La nuit vient quand nous nous remettons en route. Cris de hiboux, cris de bêtes de proie; concert infini de toutes sortes d'insectes à musique, qui délirent d'ivresse nocturne dans les inextricables verdures.
Et puis, sur le tard, les eaux s'élargissent, tellement que nous ne voyons plus les rives: nous entrons dans le lac immense, formé ici chaque année, après la saison des pluies, par le puissant fleuve qui périodiquement inonde les plaines basses du Cambodge et une partie des forêts du Siam. Pas un souffle de brise. Comme sur de l'huile, nous traçons, en glissant sur ce lac de la fièvre, des plissures molles, que la lune argente. Et l'air tiède, que nous fendons vite, est encombré par des nuées de bestioles étourdies, qui s'assemblent en tourbillon à l'appel de nos lanternes et s'abattent en pluie sur nous: moucherons, moustiques, éphémères, scarabées ou libellules.
Vers minuit, alors que nous venions de nous endormir, fenêtres ouvertes et demi-nus, tout à coup nous arrive un essaim d'énormes scarabées noirs, bardés de piquants comme des châtaignes, mais d'ailleurs inoffensifs, qui se promènent en hâte, explorant notre poitrine et nos bras.
VI
Mercredi, 27 novembre 1901.
Sur le lac, grand comme une mer, voici le lever du soleil. Et en quelques minutes tout se colore. A l'horizon de l'Est, l'air limpide devient tout rose, et une ligne d'un beau vert chinois indique la continuation sans fin de la forêt noyée. Par contraste, du côté de l'Ouest--où la rive est trop lointaine pour être vue--il y a des amoncellements de choses sombres, chaotiques, terrifiantes, qui pèsent sur les eaux; des choses qui se tiennent debout, ainsi que des blocs de montagnes, et se découpent aussi nettes que des cimes réelles dans le ciel pur, mais que l'on dirait prêtes à des écroulements formidables comme ceux des fins de monde; l'ensemble de tout cela est raviné, creusé, tourmenté, avec des ténèbres dans les replis, avec des rougeurs de cuivre sur les saillies. Et juste au-dessus, comme posée, la vieille lune morte, la grande pleine lune couleur d'étain, commence à pâlir devant ce soleil qui surgit en face. Tout ce côté de l'Ouest serait à ne pas regarder, à faire peur, si l'on ne savait ce que c'est: un orage, d'aspect cent fois plus terrible que les nôtres, qui couve avec un air de dormir, et vraisemblablement n'éclatera pas.
C'est de là que nous étaient venues, sur la fin de la nuit, cette chaleur et cette sorte de tension électrique si énervantes; avec l'habitude de ces climats, nous avions deviné, avant de le voir, qu'il y avait quelque part dans l'air un épouvantail de ce genre. Mais voici que cela se déforme, s'atténue, cesse de donner l'illusion de la consistance, et on respire mieux à mesure que tout achève de se dissoudre: des nuages quelconques à présent; bientôt après, de simples vapeurs, qui restent pour embrumer chaudement la partie occidentale de cette petite mer, où nous passons seuls.
Pas une jonque en vue; pas plus de trace de l'homme qu'avant son apparition dans la faune terrestre. Mais çà et là de longues traînées, d'un blanc rosé, font des marbrures sur les eaux verdâtres saturées de matières organiques, et ce sont des compagnies de pélicans qui dorment et se laissent flotter.
Jusqu'au milieu du jour, nous continuons de cheminer sur le lac inerte, qui a des luisances d'étain poli. A l'horizon de l'Est, une espèce de moutonnement vert se prolonge sans fin, toujours semblable à lui-même: grands arbres, qui baignent jusqu'aux branches et dont les dômes seulement émergent encore. Ce n'est qu'un faux rivage, puisque sous la verdure le lac ne cesse de s'étendre à d'imprécises distances; ce n'est que la limite des eaux plus profondes, où la végétation perdrait pied.
Trente lieues, quarante lieues de forêt noyée défilent ainsi, tant que dure notre course paisible vers le Nord. Zone immense, inutilisable en cette saison pour l'homme, mais réservoir prodigieux de vie animale; ombrages pleins d'embûches de guets-apens, de griffes, de becs féroces, de petites dents venimeuses, de petits dards aiguisés pour les piqûres mortelles. Des ramures plient sous le poids des graves marabouts au repos; des arbres sont si chargés de pélicans que, de loin, on les croirait tout fleuris de grandes fleurs pâlement roses.
Aux instants où nous naviguons en frôlant presque cette forêt au vert éternel, les hôtes des branches s'épeurent, prennent leur vol. Et alors, de près, nous voyons des écheveaux de lianes, comme dévidés sur les arbres, les rattachant les uns aux autres, tellement que tout cela se tient pour ne former qu'une seule masse indémêlable.
A une heure, nous prenons notre mouillage, à l'ombre, dans une petite baie, enclose de folle verdure. C'est, paraît-il, le point où doivent venir me chercher les grands sampans commandés d'avance au chef du plus prochain village sur la route d'Angkor; la mouche à vapeur qui m'a conduit jusque-là ne pourrait du reste s'avancer davantage sous bois.
Ils apparaissent vers six heures du soir, ces sampans à toiture, sortant l'un après l'autre de dessous les lianes en fouillis. Le grand soleil rouge vient de se coucher quand j'y prends place, avec mon serviteur français, mon interprète cambodgien, mon boy chinois, notre petit bagage de nomades. Et nous commençons de nous enfoncer à l'aviron dans le dédale des arbres, au cœur de la forêt noyée qui se referme sur nous, tandis que la nuit vient nous envelopper, presque soudaine, sans crépuscule.
La région que nous allons traverser n'est que pendant six mois par an transformée en lac; bientôt les eaux se retireront, laissant reparaître la terre qui va hâtivement se couvrir d'herbages. Et les hommes reviendront bâtir des huttes pour la saison sèche, ramenant leurs troupeaux et suivis de l'inévitable cortège des tigres et des singes; la vie pastorale reprendra pied ici, jusqu'aux pluies prochaines.
Tous ces grands arbres, immergés jusqu'à la naissance des branches, simulent dans l'obscurité nos chênes ou nos hêtres; on dirait un pays inondé de nos climats, s'il n'y avait cette chaleur lourde, ces excès de senteurs, ces excès de bruissements partout, cette pléthore de sève et de vie. Le ciel s'est de nouveau rempli de nuées d'orage et l'air redevient accablant. Nuit sans étoiles et sans lune. Dans cette zone, point de silhouettes de palmes. Les énormes touffes noires, qui se suivent en procession indéfinie sur notre passage, rappellent les cimes de nos arbres, bien qu'elles soient d'essences inconnues; on les voit, malgré la nuit, se dédoubler dans le miroir obscurci des eaux, et leurs vagues images renversées suffisent à maintenir pour nous le sentiment de l'inondation, de l'anormal, du cataclysme. A tout instant nous heurtons les feuillées épaisses, d'où retombent sur nos épaules des lézards qui dormaient, des éphémères par myriades, des petits serpents ou bien des sauterelles. Souvent nos rameurs s'égarent, s'interpellent en lugubres cris asiatiques, et changent de route. Les ruines auxquelles nous allons faire visite sont vraiment bien gardées, par une telle forêt...
Au bout de deux heures cependant nous réussissons à sortir de dessous bois, pour entrer dans un marécage, parmi des herbes géantes. Là, sommeille une rivière très étroite, dont nous commençons à remonter le cours, frôlés par les joncs, les plantes de toute sorte. Nuit de plus en plus noire. Au passage, nous faisons lever de grands oiseaux qui s'effarent, ou bien une loutre, ou quelque biche que l'on entend fuir avec des bonds légers. Et vers dix heures enfin, tandis que nos bateliers continuent de ramer sans arrêt, nous nous étendons sous nos moustiquaires, pour dormir aussitôt d'un confiant sommeil.
VII
Jeudi, 28 novembre 1901.
Environ deux heures du matin. Nous sommes réveillés, mais délicieusement et à peine, par une musique lente, douce, jamais entendue et si étrange... Ce n'est ni très loin, ni très près... Des flûtes, des tympanons, des cithares; on dirait aussi des carillons de clochettes, et des gongs argentins rythmant la mélodie en sourdine. En même temps nous percevons que le bruit des rames a fait trêve, que le sampan ne marche plus. Donc, nous voici au terme de notre voyage par eau, et amarrés sans doute contre la rive pour débarquer ensuite au lever du soleil. La musique persiste, monotone, répétant toujours les mêmes phrases, qui ne fatiguent pas mais qui bercent. Et nous nous rendormons bientôt, ayant dit en nous-mêmes, pendant ces minutes d'un demi-réveil: «C'est bon, nous sommes arrivés au Siam, devant quelque village, et il y a fête nocturne... dans la pagode... en l'honneur des dieux d'ici...»
Six heures et demie du matin. Réveil encore, mais pour tout de bon cette fois, car il fait jour; entre les planches qui nous abritent, nous voyons filtrer des rais de lumière rose. La musique n'a pas cessé, toujours douce et pareille, mêlée maintenant à l'aubade sonore des coqs, aux bruits de la vie diurne qui revient.
Et c'est un enchantement de regarder au dehors! Si la végétation de la forêt noyée, sur laquelle nos yeux s'étaient fermés, rappelait celle de nos climats, ici la plus extravagante flore tropicale s'éploie en toutes sortes de palmes, de grandes plumes vertes, de grands éventails verts. Nous sommes devant un village, sur une petite rivière aux berges de fleurs. A travers les roseaux, le soleil levant jette partout ses flèches d'or. Des maisonnettes de chaume, sur pilotis, s'alignent le long d'un sentier de sable fin. Des gens demi-nus, sveltes, aux torses cuivrés, circulent parmi la verdure. Ils passent et repassent, un peu pour nous voir, mais les regards sont discrets, souriants et bons. Les fleurs embaument: une odeur de jasmin, de gardénia, de tubéreuse. Dans la pure lumière qui renaît, ce naïf va-et-vient matinal semble une scène des vieux âges où l'homme avait encore la tranquillité. Et puis, habitués comme nous l'étions à la laideur des filles d'Annam, qui n'y voient qu'entre des paupières bridées, par deux petits trous obliques, combien cela nous change et nous repose d'arriver au milieu d'une population qui ouvre ses yeux à peu près comme nous ouvrons les nôtres!
Et nous mettons pied à terre,--au Siam1. Là-bas, sous un hangar à toiture de nattes qui est la pagode, les musiciens de cette nuit, qui ont cependant fait silence, se tiennent accroupis auprès de leurs tympanons, de leurs flûtes et de leurs cithares. Ils avaient donné tout ce concert pour d'humbles images bouddhiques, peinturlurées de bleu, de rouge et d'or, qui sont là pendues et devant lesquelles se fanent des offrandes de fleurs: lotus, nénufars et jasmins.
Arrivent maintenant mes charrettes à bœufs, commandées depuis hier au chef du district; cinq charrettes, car il n'y a place dans chacune que pour une seule personne, tout contre le dos du cocher. Elles ressemblent à des espèces de mandolines qui seraient posées sur des roues et que l'on aurait attelées par leur long manche, courbé en proue de gondole.
Il faut se hâter de partir, afin d'arriver à Angkor avant le midi brûlant. Et le voyage commence en suivant l'étroite rivière par un sentier de sable bordé de roseaux et de fleurs; c'est sous une colonnade de hauts cocotiers d'où retombent des guirlandes de lianes, fleuries en grappes. Il fait une fraîcheur matinale exquise, sous ces grandes palmes; nous traversons des villages, tranquilles et jolis comme à l'âge d'or, où les gens nous regardent passer avec des sourires de bienveillance timide. La race semble de plus en plus mélangée de sang indien, car beaucoup de jeunes filles ont de grands yeux noirs, ombrés comme ceux des bayadères.
Halte au bout d'une heure à Siem-Reap, presque une ville, mais tout à fait siamoise, avec ses maisonnettes toujours perchées sur pilotis, et sa pagode qui se hérisse de cornes d'or. Il y a cependant un petit bureau de poste, tout campagnard, où l'on peut affranchir ses lettres avec des timbres à l'effigie du roi Chulalongkorn. Et un petit bureau de télégraphe, car on m'apporte une dépêche ainsi conçue: «Résident supérieur de Pnom-Penh à gouverneur de Siem-Reap. Vous prie faire prévenir M. Pierre Loti qu'il trouvera quatre éléphants à Kompong-luong à son retour.» C'est à souhait; les quatre éléphants, je les avais fait demander au bon roi Norodon, afin de pouvoir me rendre, après le pèlerinage d'Angkor, à la pagode où reposent les cendres de la reine mère du Cambodge, au milieu des bois.
Après Siem-Reap, nos charrettes à bœufs quittent la rivière, pour tourner dans un autre chemin de sable qui plonge en pleine forêt. Alors c'est fini tout à coup des grandes plumes vertes au-dessus de nos têtes; toute cette végétation de cocotiers et d'arékiers se localisait au bord de l'eau; nous pénétrons sous des feuillages qui ressemblent à ceux de nos climats, seulement les arbres qui les portent seraient un peu des géants à côté des nôtres. Malgré tant d'ombre, la chaleur, à mesure que monte le soleil, devient de minute en minute plus accablante. Suivant le vague sentier, à travers la futaie démesurée et la brousse impénétrable, nos charrettes sautillent, au trot de nos bœufs, entre deux rangées de buissons ou de fougères. Et les singes prudents grimpent au plus haut des branches.
C'est au bout de deux heures environ de cette course en forêt que la ville fabuleuse tout à coup se révèle à nos yeux, quand déjà nous nous sentions pris par le sommeil, à force de cahots, de bercement et de chaleur.
Devant nous voici de l'espace libre qui se développe; un marais envahi par les herbes et les nénufars; puis toute une vaste coupée, pour nous dégager enfin de ces bois où nous cheminions enfermés. Et plus loin, au delà de ces eaux stagnantes, voici des tours ayant forme de tiare, des tours en pierre grise, de prodigieuses tours mortes qui se profilent sur le ciel pâli de lumière! Oh! je les reconnais tout de suite, ce sont bien celles de la vieille image qui m'avait tant troublé jadis, un soir d'avril, dans mon musée d'enfant... Donc, je suis en présence de la mystérieuse Angkor!
Cependant je n'ai pas l'émotion que j'aurais attendue. Il est trop tard sans doute dans ma vie, et j'ai déjà vu trop de ces débris du grand passé, trop de temples, trop de palais, trop de ruines. D'ailleurs, tout cela est comme estompé sous l'éblouissement du jour; on le voit mal, parce qu'il fait trop clair. Et puis, surtout, midi approche, avec sa lassitude, avec son invincible somnolence.
Ces enceintes colossales et ces tours, qui viennent de nous apparaître comme quelque mirage de la torride chaleur, ce n'est pas la ville même, mais seulement Angkor-Vat, son principal temple,--auprès duquel nous devons camper pour ce soir. La ville, Angkor-Thom, on nous dit qu'elle gît plus loin, immense et imprécise, ensevelie sous la forêt tropicale.
Pour conduire à cette basilique-fantôme, un pont des vieux âges, construit en blocs cyclopéens, traverse l'étang encombré de roseaux et de nénufars; deux monstres, rongés par le temps et tout barbus de lichen, en gardent l'entrée; il est pavé de larges dalles qui penchent et, par places, on le dirait près de crouler dans l'eau verdâtre. Au pas de nos bœufs, nous le traversons, presque endormis; à l'autre bout s'ouvre une porte, surmontée de donjons comme des tiares, et flanquée de deux gigantesques serpents cobras qui se redressent, éployant en éventail leurs sept têtes de pierre.
Et, cette porte franchie, nous voici en dedans de la première enceinte, qui a plus d'une lieue de tour: une morne solitude enclose, simulant un jardin à l'abandon; des broussailles, enlacées de jasmins qui embaument, et d'où l'on voit çà et là surgir des débris de tourelles, des statues qui ferment les yeux, ou bien des têtes multiples de grands cobras sacrés. Le soleil nous brûle, maintenant que nous avons quitté l'ombre des épaisses ramures. Une avenue dallée de pierres grises allonge devant nous sa ligne fuyante, s'en va droit jusqu'au sanctuaire, dont la masse gigantesque domine à présent toutes choses; avenue sinistre, passant au milieu d'un petit désert trop mystérieux, et pour mener à des ruines, sous un soleil de mort. Mais, plus nous approchons de ce temple, que nous pensions voué au définitif silence, plus il semble qu'une musique douce arrive à nos oreilles,--qui sont un peu troublées, à dire vrai, par la fiévreuse chaleur et le besoin de dormir... C'est bien une musique pourtant, distincte du concert des insectes et du grincement de nos chariots; c'est quelque chose comme une lente psalmodie humaine, à voix innombrables... Qui donc peut chanter ainsi dans ces ruines, et malgré les lourdeurs accablantes de midi?...
Quand nous sommes au pied même des écrasantes masses de pierres sculptées, des terrasses, des escaliers, des tours qui pointent dans le ciel, nous rencontrons le village d'où montent ces prières chantées: parmi quelques hauts palmiers frêles, des maisonnettes sur pilotis, en bois et en nattes, très légères, avec d'élégantes petites fenêtres festonnées, qui se garnissent aussitôt de têtes curieuses, pour nous voir venir. Ce sont des personnages au crâne rasé, tous uniformément vêtus d'une robe couleur citron et d'une draperie couleur orange. Ils chantent à demi-voix et nous regardent sans interrompre leur litanie tranquille.
Très singulier village, où il n'y a point de femmes, point de bétail, point de cultures; rien que ces chanteurs, jaunes de figure et vêtus en deux nuances de jaune. Environ deux cents bonzes du Cambodge et du Siam, préposés à la garde des ruines sacrées, vivent là dans les continuelles prières, psalmodiant nuit et jour devant l'amas des blocs titanesques accumulés en montagne.
Tout de même l'arrivée de nos charrettes, de nos bœufs, de nos bouviers, interrompt un instant leur monotone rêve. Pour nous faire accueil, deux ou trois d'entre eux descendent des maisonnettes perchées, et, le crâne luisant sous le soleil, s'avancent à notre rencontre, sans hâte et à l'aise, dans cette chaleur qui tombe d'aplomb sur la terre et que la terre renvoie plus malsaine et plus mouillée.
Ils nous offrent comme gîte le grand abri qui sert aux fidèles pendant les pèlerinages: c'est, sur pilotis comme leurs maisons, un plancher à claire-voie et une toiture de chaume que supportent des colonnes en bois rougeâtre. Point de muraille; nous n'aurons jour et nuit pour nous enfermer que les draperies transparentes de nos moustiquaires. Pour mobilier, rien qu'un vieil autel bouddhique, aux dieux d'or mourant, devant lesquels des petits tas de cendre attestent qu'on leur a brûlé beaucoup de baguettes parfumées2.
Nous campons là sur des nattes, derrière nos mousselines hâtivement tendues, heureux de pouvoir enfin nous allonger, à cinq ou six pieds au-dessus de la terre où rampent les serpents, heureux de sentir nos têtes protégées par un vrai toit, qui donne, sinon de la fraîcheur, du moins de l'ombre épaisse. Et, cherchant l'ombre aussi, nos bœufs se couchent sous notre maison, contre le sol humide et chaud.
S'il y avait de l'air, il nous en viendrait de partout, même d'en bas, puisque le plancher est à jour; mais il n'y en a nulle part, à cette heure où tout est brûlant, immobile et languide. La torpeur méridienne achève d'éteindre les bruits, de figer les choses; l'éternelle psalmodie des bonzes, le murmure même des insectes semblent mettre une pédale sourde et se ralentir. A travers la mousseline comme à travers une brume, nous continuons de voir, tout près, tout près, les énormes soubassements du temple, dont nous devinons les tours se perdant là-haut, dans de l'incandescence blanche. La lourdeur et le mystère de ces grandes ruines qui emplissent la moitié du ciel, m'inquiètent davantage à mesure que mes yeux se ferment; et c'est seulement lorsque le sommeil est près de me faire sombrer dans l'inconscience que je reconnais bien comme accompli mon souhait de jadis, que je me sens tout à fait arrivé à Angkor...
Je dois avoir dormi deux ou trois heures, quand par degrés la conscience me revient... Qu'est-ce donc que je rêvais? Cela se passait dans un pays sans nom où il faisait tristement sombre; près de moi, sur une plage blanchâtre, le long d'une mer confuse et noire, s'agitaient des silhouettes humaines,--que peut-être j'ai aimées au cours de quelque existence précédente; qui sait, car mon cœur se serre un peu quand la grande lueur réelle, tout à coup revenue, les chasse dans le non-être sans retour... Où suis-je bien?... Sur quelle région de la Terre se rouvrent mes yeux?... Il fait chaud, d'une chaleur molle, comme si je m'étais couché au-dessus d'une vasque d'eau bouillante... De l'ombre sur ma tête. Mais, autour de moi, encadrées par ces espèces de franges qui retombent de la toiture en roseaux, des choses proches éclatent dans une lumière trop vive: ce sont des feuillages inondés de soleil et d'interminables alignements de pierres grises, dont la réverbération m'éblouit. Et puis dans l'air il y a des chants, comme des plaintes, sur un rythme inconnu.--Ah! les litanies des bonzes.--Et ces pierres grises?--Oui, je me rappelle: les assises colossales dés ruines... Je dormais depuis midi au pied du grand temple d'Angkor, dans cette clairière qui est gardée par des fossés et des petits murs, et que, de toutes parts, en silence, la forêt tropicale environne de ses épais linceuls verts.
Trois heures et demie, l'instant où chacun s'éveille ici, après l'accablement diurne. Sous le plancher à claire-voie, j'entends les bœufs qui se relèvent, les bouviers qui recommencent à parler. Les mouches bourdonnent en crescendo et les bonzes psalmodient plus fort.
Aucun nuage au ciel, aucune menace. Toute la voûte resplendit, pâlement bleue, au-dessus des énormes tours. Sans doute l'arrosage tropical va faire trêve encore pour ce soir. Que l'on attelle donc à nouveau les charrettes: au lieu d'entrer dans le temple, j'irai plutôt voir la ville, là-bas sous le suaire des arbres. Elle est loin, cette ville ensevelie. Tandis qu'il y a dix mètres à peine entre ma maisonnette suspendue et les marches qui mènent aux premières galeries du sanctuaire; il me sera toujours facile de m'y rendre, sous n'importe quelle ondée.
Avec les mêmes grincements de roues, la même lenteur berçante, nous retraversons le bocage enclos, ensuite le portique du seuil, le pont où se tiennent en sentinelle les grands serpents à sept têtes.
Et, par les vagues sentiers de brousse, nous nous replongeons sous le couvert infini de la forêt. Alors la chaleur, qui continue de peser aussi lourdement sur nos épaules, se fait tout à coup ombreuse et mouillée; des tourbillons de moustiques nous enveloppent, et nous respirons cette malaria spéciale qui donne la fièvre des bois.
Nous cheminions depuis une heure à travers la futaie ininterrompue, parmi les fleurs étranges, quand enfin les remparts de la ville se dressent devant nous, toujours en pleine nuit verte, sous l'enlacement des ramures. Ils étaient défendus jadis par des fossés de cent mètres de large, que la terre et les feuilles mortes achèvent de combler, et ils avaient plus de quatre lieues de pourtour. On croirait à présent des rochers, tant ils sont hauts et frustes, déformés par le travail patient des racines, envahis par les broussailles et les fougères. Et la «Porte de la Victoire», sous laquelle nous allons passer, on dirait, au premier aspect, l'entrée d'une caverne frangée de lianes...
A des époques imprécises, cette ville, depuis des siècles ensevelie, fut une des splendeurs du monde. De même que le vieux Nil, avec son limon seul, avait fait éclore dans sa vallée une civilisation merveilleuse, ici le Mékong, épandant chaque année ses eaux, avait déposé de la richesse et préparé l'empire fastueux des Khmers. C'est vraisemblablement à l'époque d'Alexandre le Macédonien qu'un peuple émigré de l'Inde vint s'implanter sur les bords de ce grand fleuve, après avoir subjugué les indigènes craintifs (des hommes à petits yeux, adorateurs du serpent). Les conquérants amenaient à leur suite les dieux du brahmanisme, les belles légendes du Ramayana, et, à mesure que croissait leur opulence sur ce sol fertile, ils élevaient partout des temples gigantesques, ciselés de mille figures.
Plus tard--quelques siècles plus tard, on ne sait trop, car l'existence de ce peuple s'est beaucoup effacée de la mémoire des hommes--les puissants souverains d'Angkor virent arriver, de l'Occident, des missionnaires en robe jaune, porteurs de la lumière nouvelle dont s'émerveillait le monde asiatique: le Bouddha, devancier de son frère Jésus, venait d'éclairer l'Inde, et ses envoyés se répandaient vers l'Extrême-Asie, pour y prêcher cette même morale de pitié et d'amour que les disciples du Christ avaient récemment donnée à l'Europe. Alors les farouches temples de Brahma devinrent des temples bouddhiques; les statues de leurs autels changèrent d'attitude et baissèrent les yeux avec des sourires plus doux.
Il semble que, sous le bouddhisme, la ville d'Angkor connut l'apogée de sa gloire. Mais l'histoire de son rapide et mystérieux déclin n'a pas été écrite, et la forêt envahissante en garde le secret. Le petit Cambodge actuel, conservateur de rites compliqués au sens perdu, est un dernier débris de ce vaste empire des Khmers, qui depuis plus de cinq cents ans a fini de s'éteindre sous le silence des arbres et des mousses...
Donc, à travers l'ombre, nous arrivons à la «Porte de la Victoire», qui d'abord nous semblait l'entrée d'une grotte. Cependant elle est surmontée de monstrueuses figures de Brahma, que nous cachaient les racines enlaçantes, et, de chaque côté, dans des espèces de niches, sous les feuillées, se tiennent embusqués d'informes éléphants à trois têtes.
Au delà de cette porte, couronnée de sombres visages, nous pénétrons dans ce qui fut la ville immense. Il faut le savoir, car, à l'intérieur des murailles, la forêt se prolonge, aussi ombreuse, aussi serrée, éployant aussi haut ses ramures séculaires. Nous quittons là nos charrettes pour nous avancer à pied par des sentiers à peine tracés, des foulées de bête fauve; comme guide, j'ai mon interprète cambodgien, qui est un familier des ruines; à sa suite, nos pas s'étouffent dans l'herbe, et nous n'entendons que le glissement discret des serpents, la fuite légère des singes.
Cependant de méconnaissables débris d'architecture apparaissent un peu partout, mêlés aux fougères, aux cycas, aux orchidées, à toute cette flore de pénombre éternelle qui s'étale ici sous la voûte des grands arbres. Quantité d'idoles bouddhiques, petites, moyennes ou géantes, assises sur des trônes, sourient au néant; on les avait taillées dans la pierre dure et elles sont restées, chacune à sa même place, après l'écroulement des temples, qui devaient être en bois sculpté; presque toujours de pieux pèlerins leur ont construit des toits en chaume pour les abriter contre les averses d'orage; on leur a même brûlé des baguettes d'encens et apporté des fleurs; mais il n'y a point de bonzes habitant à leurs côtés, à cause de la terrible «fièvre des bois» qui ne permet pas de dormir sous l'épaisseur des cimes vertes, et, même aux époques des grands pèlerinages, on les laisse passer leurs nuits dans la solitude.
Voici où furent des palais, voici où vécurent des rois prodigieusement fastueux,--de qui l'on ne sait plus rien, qui ont passé à l'oubli sans laisser même un nom gravé sur une pierre ou dans une mémoire. Ce sont des constructions humaines, ces hauts rochers qui, maintenant, font corps avec la forêt et que des milliers de racines enveloppent, étreignent comme des pieuvres.
Car il y a un entêtement de destruction même chez les plantes. Le Prince de la Mort, que les Brahmes appellent Shiva, celui qui a suscité à chaque bête l'ennemi spécial qui la mange, à chaque créature ses microbes rongeurs, semble avoir prévu, depuis la nuit des origines, que les hommes tenteraient de se prolonger un peu en construisant des choses durables; alors, pour anéantir leur œuvre, il a imaginé, entre mille autres agents destructeurs, les pariétaires, et surtout ce «figuier des ruines» auquel rien ne résiste.
C'est le «figuier des ruines» qui règne aujourd'hui en maître sur Angkor. Au-dessus des palais, au-dessus des temples qu'il a patiemment désagrégés, partout il déploie en triomphe son pâle branchage lisse, aux mouchetures de serpent, et son large dôme de feuilles. Il n'était d'abord qu'une petite graine, semée par le vent sur une frise ou au sommet d'une tour. Mais, dès qu'il a pu germer, ses racines, comme des filaments ténus, se sont insinuées entre les pierres pour descendre, descendre, guidées par un instinct sûr, vers le sol, et, quand enfin elles l'ont rencontré, vite elles se sont gonflées de suc nourricier, jusqu'à devenir énormes, disjoignant, déséquilibrant tout, ouvrant du haut en bas les épaisses murailles; alors, sans recours, l'édifice a été perdu.
La forêt, toujours la forêt, et toujours son ombre, son oppression souveraine. On la sent hostile, meurtrière, couvant de la fièvre et de la mort; à la fin, on voudrait s'en évader, elle emprisonne, elle épouvante... Et puis, les rares oiseaux qui chantaient viennent de faire silence, et qu'est-ce que c'est que cette obscurité soudaine? Il n'est pas l'heure cependant; il doit y avoir autre chose que l'épaisseur des verdures, là-haut, pour rendre les sentiers si sombres... Ah! un tambourinement général sur les feuillées, une averse diluvienne! Au-dessus des arbres, nous n'avions pas vu que tout à coup le ciel devenait noir. L'eau ruisselle, se déverse à torrents sur nos têtes; vite, réfugions-nous là-bas, près d'un grand Bouddha songeur, à l'abri de son toit de chaume.
Cela dure longtemps, l'hospitalité forcée de ce dieu,--et c'est infiniment triste, dans le mystère de dessous bois, au baisser du jour.
Quand le déluge enfin s'apaise, il serait temps de sortir de la forêt pour ne pas s'y laisser surprendre par la nuit. Mais nous étions presque arrivés au Bayon, le sanctuaire le plus ancien d'Angkor et célèbre par ses tours aux quatre visages; à travers la futaie semi-obscure, on l'aperçoit d'ici, comme un chaos de rochers. Allons quand même le voir.
En pleine mêlée de ronces et de lianes ruisselantes, il faut se frayer un chemin à coups de bâton pour arriver à ce temple. La forêt l'enlace étroitement de toutes parts, l'étouffe et le broie; d'immenses «figuiers des ruines», achevant de le détruire, y sont installés partout jusqu'au sommet de ses tours qui leur servent de piédestal. Voici les portes; des racines, comme des vieilles chevelures, les drapent de mille franges; à cette heure déjà tardive, dans l'obscurité qui descend des arbres et du ciel pluvieux, elles sont de profonds trous d'ombre devant lesquels on hésite. A l'entrée la plus proche, des singes qui étaient venus s'abriter, assis en rond pour tenir quelque conseil, s'échappent sans hâte et sans cris; il semble qu'en ce lieu le silence s'impose. On n'entend que de furtifs bruissements d'eau: les feuillages et les pierres qui s'égouttent après l'averse.
Le guide cambodgien insiste pour partir; nous n'avons pas de lanternes à nos charrettes, dit-il, et il faut rentrer avant l'heure du tigre. Soit, allons-nous-en; mais nous reviendrons, exprès pour ce temple infiniment mystérieux.
Tout de même, avant de m'éloigner, je lève la tête vers ces tours qui me surplombent, noyées de verdure,--et je frémis tout à coup d'une peur inconnue en apercevant un grand sourire figé qui tombe d'en haut sur moi,... et puis un autre sourire encore, là-bas sur un autre pan de muraille,... et puis trois, et puis cinq, et puis dix; il y en a partout, et j'étais surveillé de toutes parts... Les «tours à quatre visages!» Je les avais oubliées, bien qu'on m'en eût averti... Ils sont de proportions tellement surhumaines, ces masques sculptés en l'air, qu'il faut un moment pour les comprendre; ils sourient sous leurs grands nez plats et gardent les paupières mi-closes, avec je ne sais quelle féminité caduque; on dirait des vieilles dames discrètement narquoises. Images des dieux qu'adorèrent, dans les temps abolis, ces hommes dont on ne sait plus l'histoire; images auxquelles, depuis des siècles, ni le lent travail de la forêt, ni les lourdes pluies dissolvantes n'ont pu enlever l'expression, l'ironique bonhomie, plus inquiétante encore que le rictus des monstres de la Chine...
Nos bœufs trottent bon train pour le retour, comme devinant qu'il faut sortir avant la nuit de cette forêt, mouillée d'eau chaude, qui déjà se fait obscure presque soudainement, sans crépuscule. Et le souvenir des trop grandes vieilles dames, qui sourient là-bas derrière nous, discrètes au-dessus des amas de ruines, continue de me poursuivre pendant cette fuite sautillante et cahotée à travers la brousse.
Quand je retrouve enfin l'air libre, devant les larges fossés de nénufars, à l'entrée du pont cyclopéen, le ciel déblayé a repris une limpidité de cristal, et c'est l'instant où commencent à palpiter les étoiles. Au bout de la clairière réapparue, les tours du temple d'Angkor-Vat se dressent très haut; elles ne sont plus, comme à midi, pâlies par un excès de soleil, presque nébuleuses; d'une netteté violente, à présent, elles découpent à l'emporte-pièce, sur fond d'or vert, leurs silhouettes de tiares à plusieurs rangs de fleurons, et une grande étoile, l'une des premières allumées, scintille au-dessus, magnifiquement... Alors revient chanter en moi la phrase enfantine de jadis: «Au fond des forêts du Siam, j'ai vu l'étoile du soir se lever sur les grandes ruines d'Angkor.»
Après l'étouffement des voûtes d'arbres, après la forêt pleine d'embûches, on a déjà une impression de sécurité et de «chez soi» à rentrer dans l'immense enclos du temple où les broussailles n'ont guère plus que la taille humaine et où l'avenue dallée s'en va droite et sûre vers un semblant de village. Le chant des bonzes est aussi là pour me faire accueil, et quand je remonte par la petite échelle dans ma maisonnette sur pilotis et sans murailles, tout cela me semble hospitalier.
C'est à nuit close, précédé d'un Siamois porteur de torche, que je franchis enfin le seuil de ce temple colossal d'Angkor-Vat. J'avais cependant pris mon parti de n'y commencer mon pèlerinage que demain au lever du jour; mais il est là, si voisin, surplombant presque de sa masse terrible mon logis frêle!
Quelques marches de granit à monter et m'y voici, dans une première galerie infiniment longue qui a l'intimidante sonorité des cavernes et qui en avait d'abord le silence, mais qui tout de suite s'emplit de bruissements...
C'est la galerie extérieure, celle qui forme un carré de deux cent cinquante mètres de côté et qui entoure, comme un somptueux chemin de ronde, tout l'enchevêtrement étage des constructions centrales... Les dalles y sont feutrées d'on ne sait quoi de mou qui s'écrase sous les pas en répandant une odeur de musc et de fiente. Et, aux bruissements de l'arrivée, s'ajoutent à présent des petits cris aigus qui se propagent devant nous dans ces lointains si obscurs...
La torche en passant me révèle, sur les parois d'un gris sombre, une mêlée inextricable de guerriers qui gesticulent avec fureur; tout le long du chemin, un bas-relief ininterrompu déroule à perte de vue des batailles, des combattants par milliers, des éléphants caparaçonnés, des monstres, des chars de guerre... Je ne prétends pas m'aventurer cette nuit dans le dangereux dédale du milieu, dans le temple proprement dit, mais au moins voudrais-je en faire le tour, par ces galeries si droites, qui semblent si faciles, et continuer de suivre jusqu'au bout le déroulement du bas-relief... Cependant ils me troublent, ces petits cris aigus qui se multiplient en concert, comme poussés par des milliers de rats, au-dessus de ma tête!... Et puis, là-haut, en guise de pierres de voûte, ne dirait-on pas un tremblotement d'étoffes noires?... Oh! les adorables créatures inscrites çà et là aux parois, sans doute pour reposer les yeux de la longue bataille: un lotus à la main, elles se tiennent deux par deux, ou trois par trois, calmes et souriantes sous leurs tiares archaïques. Et ce sont les Apsaras divines des théogonies hindoues. Avec amour, les artistes d'autrefois ont ciselé et poli leurs gorges de Vierges... Qui dira ce qu'est devenue la cendre des belles sur qui furent copiés ces torses parfaits?... Horreur! voici que les voûtes s'abaissent vers nous, ou du moins les tremblotantes étoffes noires qui y paraissent suspendues!... Elles descendent à toucher nos cheveux, on sent le vent qu'elles font comme à grands coups d'éventail... Des corps poilus, agitant très vite de longues membranes chauves... Et c'était cela qui criait là-haut comme des rats... Nous sommes frôlés de toutes parts... D'énormes chauves-souris, en nuage, en avalanche, affolées, agressives!... Elles vont éteindre notre pauvre lumière falote. Sauve qui peut! Courons vers les portes... Ce temple, évidemment, ne veut pas qu'on le profane aux heures solennelles de la nuit.
Au dehors, paix soudaine, sérénité du ciel et splendeur des étoiles. Nous arrêtons notre course de fuite pour respirer délicieusement; il y a des jasmins qui embaument l'air, et la tranquille psalmodie des bonzes, après ces milliers de cris à nos oreilles, semble une musique exquise. Toutes ces figures tourmentées qui peuplaient les murailles et tous ces attouchements d'ailes affreuses!... De quel cauchemar nous venons de sortir!...
Du reste, c'est l'heure enchantée dans ces régions, l'heure où le brasier du soleil s'est éteint et où la rosée mauvaise n'a pas commencé de mouiller toutes choses. Dans l'immense clairière au milieu de laquelle trône le temple, et que défendent des fossés et des murs, on a une impression de sécurité parfaite, malgré l'ambiance et les grandes forêts. Les tigres ne franchissent point les ponts de pierre, bien que les portiques n'en soient plus jamais fermés; à part quelques singes curieux, toutes les bêtes des bois respectent le bocage enclos où des hommes habitent et chantent.
Et la grande avenue est là, qui s'en va devant moi, droite et sûre, blanchâtre dans la nuit, entre les touffes sombres des arbustes aux senteurs de jasmin et de tubéreuse; sans but, je me mets à cheminer doucement sur ses dalles, m'éloignant du temple, entendant de moins en moins le chant des bonzes qui par degrés se perd, derrière ma route, dans l'infini silence.
J'ai marché, marché, et voici les fossés aux lotus, avec le pont de sortie que gardent les serpents à sept têtes. La forêt, sur l'autre rive, dresse très haut son rideau noir; elle m'attire, avec son sommeil et son mystère. Sans y entrer, si j'allais seulement jusqu'à l'orée de ses futaies pleines de nuit où tant d'oreilles aux aguets doivent déjà m'entendre... Et je passe avec précaution le portique, m'assurant de chaque dalle où mon pied s'appuie comme à tâtons; en pareille obscurité, ce pont est imposant à franchir.
Mais il me semble que j'entends courir derrière moi à pas légers... Des hommes ou des singes?... Avant que j'aie eu le temps de me retourner, je me sens pris par la main, oh! très gentiment, et deux silhouettes humaines surgissent qui veulent me retenir. Tout de suite je les reconnais: deux de mes braves Siamois, conducteurs de bœufs; que me veulent-ils? Pour nous expliquer, nous ne savons aucun mot commun dans aucune langue. Mais ils me font signe que c'est téméraire d'aller plus loin: il y a des embûches, et il y a des bêtes avec des dents, qui mordent. Alors, soit, je me laisse ramener par eux.
Ils me conduisent en un coin d'élection où d'autres naïfs bouviers, également de mon cortège, sont étendus à fumer des cigarettes en prenant le frais. C'est sur le mur d'enceinte, bas et large, qui forme terrasse au-dessus des fossés de défense. Il paraît que je dois m'étendre aussi; sur le sol ce serait impossible, à cause de tous les venins sournois qui rampent dans l'herbe; mais, sur ces vieilles dalles bien nettes, on ne risque rien. L'un d'eux enlève le vêtement mince qui couvrait son torse de cuivre, le roule en peloton et en fait un oreiller pour ma tête; après quoi il faut allumer une de leurs cigarettes qui a je ne sais quelle agréable et anesthésiante odeur d'herbe brûlée. Nous ne pouvons pas causer, bien entendu; mais--sans doute parce que le silence, ici, a quelque chose de trop terrible--un des jeunes bouviers entonne en fausset très doux une petite chanson à dormir qui semble la plainte de quelque Esprit des ruines; rien qu'à l'écouter je me sens très loin, dans un pays d'inconnu et d'incompréhensible. Et de même les constellations, qui, au-dessus de ma tête renversée, scintillent sur le bleu noir de l'infini, me font à leur manière un permanent signal d'exil: la Grande Ourse, qui trônait à demeure dans nos nuits de France, semble avoir glissé dans le ciel; elle est presque tombée sous l'horizon, et, du côté inverse, je vois briller, très indicatrice, la Croix du Sud.
C'était, au premier abord, une sensation délicieuse de reposer ainsi, demi-nu, se confiant à la tiédeur égale et caressante d'une atmosphère qui ne peut à aucun moment se refroidir et où l'on sait que jamais ne se lèvera un souffle trop vif. Mais les instants de bien-être sont comptés en ces climats; autour de nous un petit susurrement, discret pour commencer, s'enfle de minute en minute et se généralise: les moustiques s'assemblent, ayant flairé de loin l'odeur inusitée de la chair. Et puis déjà la toile dont je suis vêtu s'amollit, s'imbibe d'humidité: l'éternelle mouillure de ces régions, qui avait fait trêve une heure ou deux, reparaît à présent sous forme de rosée. Nous sommes saupoudrés de gouttelettes d'eau; il faut revenir chercher un abri au pied du grand temple, dans le hameau des bonzes chanteurs, au hangar de pèlerins.
C'est sous ce hangar, et protégé par son petit autel à Bouddha, que je vais enfin m'endormir. Les pilotis m'éloignent du sol où courent les bêtes venimeuses, et une mousseline tendue est ma protection contre les bêtes qui volent. Autour de moi s'installent les bouviers jaunes de ma suite; comme ils n'ont pas de moustiquaire, il décident de se relayer pour entretenir jusqu'au matin, sous le plancher à claire-voie de notre logis, un grand feu d'herbes qui nous enveloppera tous d'un nuage protecteur. Et, bercé par les chants bouddhiques, je m'abîme bientôt dans le sommeil, au milieu d'une odorante fumée.