LA RIVIERA DU MONTPARNASSE
Au Montparnasse, carrefour peuplé de bourgeois, d'artistes et de souteneurs, Un Tel jadis aima vagabonder. Ce soir, afin de revivre les émotions anciennes, le convalescent parcourt le quartier, maintenant ombreux, où errent comme lui des nègres et des marins, recherchant un refuge sonore, éternels gamins bercés d'une romance.
Voici, boui-boui tentateur et rutilant de lumières, la Riviera de Montparnasse.
L'aigre voix de la chanteuse y résonne harmonieusement au cœur charmé des jeunes hommes. La fumée irrite la gorge de la pauvresse, les joyeux violons couvrent son chant. Qu'importe, orgueilleuse et secrètement ravie de plaire et d'être désirable, elle exalte en des refrains naïfs les amours des arsouilles, dressant au centre des lumières une chair palpitante et transfigurée.
Des plantes artificielles, aux feuilles droites et effilées comme des lances, entourent le tréteau, évoquant le charme lointain des îles en fleurs; de hautes glaces affinent et multiplient la beauté des femmes.
Ce faux luxe de café-concert, les mille lampes suspendues à son plafond d'azur et les musiques en goguette créent une atmosphère énervante et magique qui remplace, auprès du simple ouvrier de la cité, le charme des plages parfumées et sentimentales, l'enchantement d'être fortuné et la nocturne volupté des sombres ombrages où frémit le vent de la mer.
Ici, l'homme oublie les peines de la vie. Il cherche, parmi les rythmes et les illuminations, une ivresse héroïque qui l'exhaussera, ornant d'images imprécises et jolies l'ombre de sa misère.
Les pures amours, les dévouements irraisonnés, l'implacable courage naissent d'une chanson. Les combattants, au sortir de la mêlée, les femmes délaissées, les adolescents rêveurs viennent à la Riviera du Montparnasse, avec une âme simple, désireuse de joie et de clarté. Leur sensibilité y découvre des horizons plus vastes; ils en sont éblouis, comme s'ils avaient bu ce philtre généreux qui donnait aux héros légendaires une invincible vigueur.
La voix aigre de la chanteuse, éveillant les désirs ailés de l'amour et les passions guerrières, devient claire, souple et brûlante. Les marins croient ouïr de vieux Noëls campagnards et l'ariette et la ronde que chantait leur grand'mère. Les vieux rentiers à la tête oscillante fredonnent en l'écoutant les refrains lestes où triompha Thérésa, la grande encanailleuse.
Elles reviennent, parées de fleurs fanées, en l'imagination du populaire, toutes les chanteuses de jadis: amante désolée du croisé lointain, Lisette émue de Béranger, brave et rubescente vivandière des chansons à boire. L'ouvrier se sent entraîné par les marches allègres des charpentiers et des rémouleurs, fidèles compagnons du tour de France.
Les artistes évoquent les jolies satires de ces petits soupers où de petits abbés disaient des épigrammes. Nègres, jeunes Bretons songeurs, ouvriers, artistes étrangers, tous, dans le rythme heureux des violons, renaissent à la joie et à l'espérance.
La Riviera du Montparnasse, c'est la Côte d'Azur du pauvre.
Seul, dans une immobilité glacée, un petit Japonais baisse la tête tristement. Il est las de cette rumeur et les mille parfums ambiants l'énervent. Les yeux emprisonnés dans le cercle d'or de ses binocles, l'esprit absent, en quel rêve confus s'exile-t-il?
Il revoit les fleuves luisants et les arbres naïfs de sa patrie. Indifférent au café qui fume devant lui, sur la table de marbre, il évoque les vertiges anciens de l'opium, le sommeil mystérieux et lourd de l'éther.
Une âpre toux secouant sa frêle poitrine, les yeux clos, ce petit gnome méprise les joies et les exaltations occidentales. Nos femmes lui paraissent être d'étranges animaux malades, absolument différentes des souples danseuses qu'adora sa jeunesse, au pays des maisons d'osier et de lanternes peintes.
Malgré l'amertume de son exaltation, le Japonais n'en subit pas moins la magie du rythme et des lumières. Un Tel, lui-même, délaissant un instant le souvenir des pires choses qu'il entrevit, se laisse séduire et bercer par la mièvrerie sentimentale des romances.
Avant la guerre, le beuglant fut une école agréable et pernicieuse où furent professées, parmi les danses et les cris, les idées les moins nobles du siècle. C'est là que l'esprit du populaire se faussa et prit, en écoutant des chanteuses court vêtues, tous les vices cosmopolites qui l'avilissaient.
Depuis, en changeant de répertoire, le café-concert a transformé son âme. Les grands sentiments qui soulèvent les foules se répercutent entre ses glaces étincelantes. Une sorte d'impérialisme s'y crée, amoureux du panache et de l'amour. La Riviera du Montparnasse est un nouveau temple, dont nul dieu clairvoyant et courroucé n'a su jusqu'ici chasser les marchands.
Vils phraseurs exaltant les rêveries humanitaires, dressant l'affamé contre le capital et incitant aux révoltes isolées, marchands de refrains incendiaires qui, selon le goût de l'instant, entraînent leur public à l'assaut du veau d'or ou sous les murs de Verdun; clowns à la voix arsouille qui, tour à tour, bafouent la patrie et chantent la gloire d'un général républicain, ils sont légion ceux qui, indifférents à la misère et à la gloire des peuples, adorent aujourd'hui les idées et les hommes qu'ils piétinaient hier, à seule fin d'ajouter à leur fortune.
Mais, heureusement, il en est qui savent exécuter, avec art et modestie, leur beau métier d'artiste; ceux-là, alchimistes dévoués, donnent aux misères de la vie, tous les soirs, un reflet d'espérance.
Imitant le parler savoureux de la rue aux Herbes-Potagères, un artiste belge, d'une santé florissante, évoque auprès d'une commère, également plantureuse, les jours où il jouait à la marelle et croquait des gâteaux dans Bruxelles, alors que M. Beulemans y triomphait bourgeoisement, ne devinant pas quel orage formidable menaçait les riantes vallées de la Meuse et sa bonne ville en fête. L'artiste y met l'accent ému qu'exige son rôle attendri.
Voici qu'il lui faut, maintenant, danser et chanter. Il danse, serrant en ses bras la joyeuse commère. Sa faconde, ses gestes épanouis, sa bedaine rebondissante, sa trogne illuminée enchantent le public. Ce ne sont plus que rires, exclamations, appels délirants à travers la salle surchauffée.
On dirait une franche et voluptueuse kermesse où ce meneur de cotillon fait danser, au cœur de tous, la joie de vivre.
Un Tel se laisse gagner par cette commune allégresse. Il ignore que le chanteur apprit récemment la mort de son père et de son frère, fusillés sur la grand'-place du Marché-aux-Fleurs, pour n'avoir pas voulu incliner sous le joug envahisseur leur patriotisme ombrageux, et nul de ceux que la Riviera de Montparnasse exalte, console et réjouit ne songe à deviner l'envers de ce décor verdoyant et doré et la douleur vraie de cet amuseur.
Ne faut-il pas que, par une inexorable loi du destin, au côté des marchands de mensonges lyriques que seuls l'or et le succès captivent, certains comédiens, conscients de leur rôle prestigieux et portant une large blessure au cœur, chantent sur les tréteaux et simulent une joie sans pareille, afin que les marins errants, les ouvriers épuisés, les nègres venus de leur forêt natale pour mourir dans nos campagnes, les soldats qui goûtent les joies éphémères du retour, s'en aillent, à minuit, dans le Montparnasse obscur et silencieux, avec des refrains aux lèvres?
LE SOLDAT PERDU
Un Tel désira revoir les groupements où jadis il partageait, avec quelques rares esprits cultivés et beaucoup de sots et de prétentieux, l'amour des belles-lettres. C'est dans une brasserie surpeuplée, parfumée de tabacs exotiques et trépidante comme une chaudière, qu'Un Tel revit des esthètes qui l'irritèrent et lui rendirent plus estimables que jamais les paysans de son escouade, au raisonnement lent et grave, à la vie saine, aux mœurs raisonnables.
Chinois aux visages fripés, Russes énervés et misanthropes, Roumains phraseurs, toute une faune cosmopolite y discutait des problèmes d'art moderne, séduite par l'incohérence et le désordre. Des juives aux cheveux taillés comme de vieux Bretons, à la croupe large, férues d'esthétique et des questions sociales, âpres à soutenir leur race errante, trônaient en des poses martiales, condamnant sans douceur nos institutions et nos œuvres. Leurs époux, frêles adolescents venus des Carpathes lointaines, approuvaient, sans y rien comprendre, les discours de ces viragos.
Autour des petites tables chargées de soucoupes, les métèques audacieux qui prétendent imposer leurs maladies mentales et leurs tares à la pensée française se donnaient rendez-vous. Des oisifs les rejoignaient, vieillards qui, jadis, menèrent une bohème souriante, en compagnie de Verlaine et de Moréas; jeunes gens séduits par l'étrangeté du lieu, courtisanes raffinées dont l'ancien métier de modèle a formé le goût.
Un Tel exècre cette foule; néanmoins, il lui plaît de s'y noyer, afin de mieux comprendre combien il est, désormais, étranger à toute sa fièvre mauvaise. Le soldat, perdu en ce tourbillon, méprise infailliblement ces esthètes, ces penseurs, ces artistes qui, mis en présence d'événements grandioses, alors que le monde en fut bouleversé, se refusèrent de changer leurs mesquines habitudes et la conception égoïste qu'ils avaient des choses.
Pour l'honneur des lettres, il est heureusement des écrivains qui firent l'amer sacrifice de leur sang et de leur liberté. Ceux-là ont acquis le droit de s'irriter et de réprimer un jour les manifestations orgueilleuses et turbulentes de cette phalange ultra-moderne.
«L'art est inexistant. La poésie, de Villon à Jehan Rictus, est une longue plaisanterie; Constantin Meunier est un pompier et Cézanne un marchand de couleurs. Seuls apparaissent, confuses et promises néanmoins à un prestigieux avenir, les quelques influences dont les ultra-modernes ont hérité le secret et qui nous permettront de nous élever à la splendeur d'imagination, à la géniale pureté des Sioux.»
Telles sont les opinions qui triomphent, à l'heure apéritive, dans le café sonore où les artistes sont réunis.
Les poètes ultra-modernes, chercheurs d'émotions cursives et rares, mettent à la base même de leur art l'originalité de la forme. Faute de pouvoir faire mieux, ils révolutionnent la syntaxe et la typographie. Balbutiant des sons, entre-choquant les mots, ils enfantent une poésie saccadée, faite de notations brèves qui se poursuivent et se répètent en un rythme nègre et décevant.
Moderne! Quel soldat inspiré par les hautes et graves visions entrevues au cours des combats ne saurait l'être? Un Tel estime que l'esprit moderne n'existe pas, spécialement, dans une forme neuve et révolutionnaire, mais bien en lui-même, extérieurement au mode d'expression. Malgré le modernisme apparent de leurs poèmes, Un Tel sourit de ces faux poètes, pauvres d'imagination et de verbe, malvats de la poésie, ayant l'enfance de croire qu'il suffit de se coiffer d'un chapeau haut de forme pour être gentilhomme.
A toutes les tables, ils exultent, expliquant leurs œuvres, dénombrant leurs admirateurs. Le mépris de cette sorte de gens à l'égard de leurs confrères est égal à leur ignorance. Ces hommes de génie improvisés nient toute évolution profitable; ils réduisent à néant les œuvres de leurs aînés, bouleversant les lois heureuses sans lesquelles l'art ne serait qu'un délire stérile. Un Tel s'indigne de cette promiscuité. Il souffre d'entendre ces prophètes annoncer un avenir grotesque, surgi de leur cerveau malade, comme devaient souffrir les fiers colons du Far-West lorsqu'ils voyaient venir vers eux, dans le ciel illimité qui les ravissait, les viles fumées de l'Amérique industrielle.
Un soldat est là, solitaire échoué par hasard sur la banquette où il rêve, au côté d'une mulâtresse aux dents étincelantes qui parle de l'œuvre récente de son amant: une berceuse en forme de tomate. Un Tel converse avec ce camarade inconnu. Ne sont-ils pas tous deux perdus en cette foule?
Le soldat est d'un village dont le vieux curé mourut en entendant le premier coup de canon. Le presbytère était fleuri et bien ordonné, on y buvait un excellent vin rouge. Vieilles gens, vin vieux, vieilles maisons, c'était un village de l'Est si joli au bord du petit canal. Il y avait une ferme borgne où l'on s'amusait avec une boiteuse au museau de musaraigne. Le conseiller municipal était un brave homme qui s'occupait de ses bêtes et d'administration, sans autre ambition que le bien-être de la commune.
Il avait fallu quitter cet éden à la déclaration de guerre. Le soldat était parti parce que l'impérieux devoir militaire le commandait. Dans trois mois, se disait-il, je reviendrai. Il avait baisé sa femme au front, puis il avait levé dans ses bras vigoureux son enfant qui ne comprenait pas la gravité de l'heure et, devant cet être frêle, le père avait pleuré. Il ne savait ce qu'étaient devenus les êtres chers. Ayant eu une permission, il était venu à Paris plutôt qu'ailleurs: c'est si vaste, la capitale. Dans toutes les femmes aux lèvres peintes, aux poitrines opulentes, il croyait revoir d'anciennes amies d'enfance, jadis aimées, en des printemps paisibles. Hélas! Pas un visage ne souriait à son ennui. Il était perdu dans le Paris indifférent. Un Tel comprit cette misère et, parce que les soldats ont une âme commune, il confia à ce nouveau camarade son irritation.
Ils burent, unis dans le mépris du civil.
Tandis qu'un esthète glabre et morne auprès d'eux confiait à la mulâtresse son désir «que la compénétration de l'objectif et du subjectif lui permît de réaliser le vrai bloc plastique», les deux soldats affirmaient la valeur de la grenade citron qui tient parfaitement en main et dont les éclats sont redoutables, comparée à celle de la bombe à cuillère qui n'est guère pratique, la garce, et vous ménage des surprises.
Un Tel était heureux que la bonne santé morale et la calme raison d'un compagnon lui aient fait oublier, en buvant une fraîche bouteille, la vilenie et la stupidité de ceux qu'il avait la douleur de nommer ses confrères. Le soldat perdu était réconforté de s'être découvert une amitié, alors qu'il désespérait de tous et de lui-même. Ce bonheur partagé ne leur semblait pas miraculeux.
Tant il est vrai que rien n'est si proche d'un soldat, comme un autre soldat, son frère.
L'ANCIEN
A la manière dont le public accueillait les récits de l'ancien, Un Tel cherchait à deviner de quelle affection et de quel respect l'entourerait plus tard cette jeunesse pour laquelle il s'était battu et qui aurait la joie de naître en un pays prospère, calme et redouté.
Certes, l'ancien inspirait un respect atténué; son allure débraillée, sa face pourpre et sa voix grasseyante lui donnaient un étrange aspect de vagabond. Chiffonnier, ramasseur de mégots, colporteur, il appartenait à cette aristocratie lépreuse des rôdeurs parisiens, en qui le passant croit reconnaître des amis lointains, tant il est accoutumé à les rencontrer au même carrefour, narguant la poussière, la bourrasque ou la pluie, appartenant à la rue, tels le kiosque multicolore et l'arbre verdoyant.
Pensionnaire des asiles de nuit et des hôpitaux empuantis, où couchent à la corde une dizaine de gueux dans la même soupente; habitué des soupes populaires, l'ancien se contentait aisément de ces modestes agapes et de ce confort embryonnaire. Il aimait à vagabonder, sans autre but que d'attendre le soir, dissertant sur de graves problèmes économiques, en compagnie de déclassés qui, parfois, sous leurs guenilles, gardaient une obscure élégance.
Nourris de déchets et d'eau grasse, les gueux de Paris, liés aux mouvements de la rue, secoués par les fièvres de la foule, ont une vie aventureuse. Ils forment une société pittoresque, sorte de petit Etat indépendant qui fera peut-être un jour sa révolution et conquerra le pouvoir.
C'était une vieille idée d'Un Tel que nous verrions surgir, au déclin du quatrième Etat syndicaliste, un cinquième Etat où régneraient les vagabonds. Pourquoi l'ancien, couvert de pustules, ne serait-il pas à son tour un favori de la fortune, un maître, lui qui jamais ne consentit à l'esclavage?
L'ancien, ne soupçonnant pas le bel avenir promis aux déclassés, estimait être relativement heureux. Depuis vingt ans, il ne couchait plus dans un lit. L'été, à la campagne, il dormait dans les arbres; les corbeaux l'y couvraient de fiente. Qu'importe! Bercé par le vent comme un marin dans la mâture, il évoquait certaines heures qui furent belles, où les paysans, pour s'égayer, le conviaient à leurs noces; il buvait dans le verre de la mariée un délicieux vin d'Anjou à 30 francs la bouteille. L'automne voyait revenir l'ancien dans les parages de Notre-Dame, car il affectionnait la place Maubert. Il s'y livrait à de rares et modestes besognes: il vendait des brochures sans jamais parvenir à se constituer un pécule honorable. Il n'y tenait guère, au reste, considérant que la misère était sa profession.
A de certaines heures, l'ancien retrouvait une gravité et un maintien souvent délaissés. Il faisait alors l'émouvant récit de ses souvenirs militaires. Garde forestier en 1870, sans redouter la mort et la servitude, il avait porté des dépêches à travers les lignes ennemies. Combien de fois narra-t-il son histoire? Un Tel était attristé de songer à l'ironie et à l'indifférence qui, jadis, accueillaient ce récit. Avant la guerre, la jeunesse était portée à traiter de radotages l'historique d'événements où la France avait souffert et mérité par son courage intrépide l'admiration de son adversaire.
Pourtant ce gueux, dont on riait, était un de ceux qui défendirent le sol envahi. En serait-il de même pour les combattants de la grande guerre et se pourrait-il qu'un jour l'enfance insoucieuse poursuivît de quolibets un fusilier de l'Yser, un fantassin de Verdun? Cruelle question qu'il était impossible de ne point se poser en présence de ce vieillard obstiné à ne pas mourir et à se ressouvenir d'un passé d'honneur et de souffrance.
Maintenant, juste retour de la fortune, l'ancien est écouté. Dans les bouges où les convalescents lutinent les filles, il parle haut, ne voulant pas que les soldats de 1914 puissent l'accuser de n'avoir pas servi. De son bâton noueux, il frappe la table grasse, faisant tinter les verres et les bouteilles; ses yeux s'illuminent, sa voix sonne la charge. La tenancière du bouge, une matrone, n'a plus besoin d'imposer le silence à sa bruyante clientèle; tous les soldats, les voyous et les gourgandines écoutent pieusement cette évocation d'un passé si intimement relié à notre présent tourmenté. Un Tel admire cette suite harmonieuse et logique dans notre histoire; il lui semble entrevoir en une perspective infinie toutes les guerres où il fallut que des gueux mourussent pour que fussent affirmés notre force et notre désir de vivre.
Comme elle est simple, la voix de la race! Elle dit:
«C'était terrible aussi en 1870. J'ai vu de longs trains immobilisés où le pain et les vivres moisissaient qui devaient ravitailler l'armée de Mac-Mahon. Ce qui nous a perdu, c'est la lâcheté de ce Bazaine livrant Sedan, alors que le brave Mac-Mahon lui tendait la main. J'allais la nuit dans les lignes allemandes porter des dépêches, je ramassais les livrets de nos camarades morts. Pauvres gosses, l'ennemi les avait surpris sans qu'ils tentent la moindre défense; ils avaient leur gamelle remplie de pommes de terre à côté d'eux, ils allaient manger; il n'y avait pas de garde, pas d'avant-garde, rien; ils avaient été tués. J'ai vu tout cela! Les brigands me cherchèrent dans ma maison, j'en avais une, cachée sous le lierre; ils retournèrent tout, de la cave au grenier. Ils ne m'ont pas eu.
«Au début, je me disais: serait-ce comme en 1870? Puis, il y eut la Marne. Vous êtes courageux, les enfants; nous aussi, nous l'étions, mais on nous trahissait.»
Ecoutant cette voix du passé, témoignage d'une ancienne vaillance, Un Tel ressent quelque amertume à considérer le sort misérable de ce vieux combattant. Ceci ajoute à sa volonté d'agir, au retour, en sorte que la fortune soit moins rebelle à ceux qui sauvèrent le pays de l'asservissement.
Les ingrats et les profiteurs de la guerre auront à redouter que de jeunes vétérans, ayant tout perdu dans l'immense conflit, viennent grossir les rangs de l'armée bohème du cinquième Etat, lui donnant un esprit combatif, une organisation et une vigueur invincibles.
EN ROUTE
En ces temps où l'héroïsme est une habitude, Un Tel résolut de n'attacher qu'une relative importance aux hommages de ceux qui vantaient ses exploits sans les connaître, et parce qu'il est bon de couronner le soldat blessé de phrases pompeuses. Egalement, il décida de repousser les conseils mesquins de certains égoïstes satisfaits, lesquels estiment qu'il faut, dosant son dévouement lorsque le hasard vous fit sortir de la mêlée, ne pas s'y précipiter à nouveau.
Ainsi, sans inutile exaltation et dédaignant toute considération commune, à seule fin de satisfaire à sa fantaisie, Un Tel, déclaré inapte à l'infanterie, sollicita de partir sur les tanks.
La magie des choses neuves éblouira toujours l'imagination des enfants, ces poètes de quelques saisons qu'on voudrait immortelles, ainsi que celles des poètes, ces éternels enfants.
Suivant un rite cher au service de santé, Un Tel dut faire examiner sa blessure par de nombreuses commissions, appelées à en juger toutes différemment et sans que l'opinion exprimée par chacune d'elles semblât intéresser les autres.
—Et celui-là! Qu'en ferons-nous? dit un major.
—Sa profession, demanda un aigre vieillard aux yeux myopes.
—Journaliste.
—Envoyons-le au grand quartier général pour allonger les communiqués!
Humblement, et n'ignorant pas que tout homme désireux de combattre et préférant le péril à la quiétude de l'arrière est suspect, Un Tel balbutia:
—Je désirerais, si toutefois vous n'y voyez pas un trop vif inconvénient, être versé dans le service des tanks.
Sidérés, les majors s'interrogèrent; un homme existait qui ne tenait pas à s'incruster à l'arrière; ceci méritait qu'on y fît attention. Quels mobiles étranges le poussaient à choisir un poste réputé dangereux? N'y aurait-il pas, sous ce désir apparent de combattre, un mystérieux moyen d'échapper à toute bataille? Vraiment, cette opposition violente à l'ordre des choses était de par trop révolutionnaire!
Ainsi, les désirs avoués des convalescents s'orientent tous vers plus de quiétude et de bien-être, vers une paix heureuse, et voici qu'un importun ne permettait pas à la commission les ironies faciles par lesquelles les majors apprennent aux soldats que la guerre n'est pas terminée.
—Faiblesse générale à la suite de blessure. Nous allons vous envoyer à la campagne, mon ami.
Impossible de retourner contre le volontaire la flèche, déjà fort usagée, du sarcasme. Mais, comme il faut qu'une commission de santé élève toujours un jugement dressé comme une barricade, empli d'attendus énigmatiques, contre le martyr qu'elle a visité, le commandant major accabla Un Tel de cette phrase vengeresse:
—Ils ne savent pas ce qu'ils veulent. Au lieu de se défiler, celui-ci tient à se faire casser la gueule. Patientez, mon ami, le centre des réformes décidera de votre cas. Je vous déclare inapte au service armé.
En des casernes modernes, aérées, propres et mélancoliques, le centre groupe des milliers d'hommes aux membres atrophiés et tordus. L'ennui règne en ce purgatoire du soldat. Toute la nuit, pour bercer son sommeil, les usines d'alentour vrombissent et mille trains sifflent qui partent, tentateurs, vers des zones libres, loin de la mesquinerie de l'arrière et des bureaucraties.
Un Tel se présenta devant deux majors.
—Cet homme est incapable d'appartenir au service armé... Allons donc!
Afin de prouver à leurs prédécesseurs que les jugements des hommes sont faillibles, les deux majors affirmèrent l'aptitude absolue d'Un Tel à l'infanterie.
Heureux en son cœur d'une telle décision, le soldat, qui se savait pareil au bouchon de liège sur les flots promené, se composa un visage d'infortune. La manifestation de sa joie l'eût envoyé, par réflexe, dans le train des équipages.
Certes, maintes raisons pourraient excuser le séjour d'Un Tel à l'arrière. Néanmoins, armé de raisons plus judicieuses encore, il veut repartir. Il ne croit pas être, comme certains l'insinuent non sans ironie, un buveur de sang. Il sait que la guerre est cruelle et qu'il faut au soldat montant à l'assaut une volonté de destruction contre laquelle tout ce qui vit au monde s'élève et proteste. Simplement, il estime qu'un jeune homme valide, dont nul mal intérieur n'atténue la vigueur, doit se battre.
D'aucuns invoquent de nobles motifs pour demeurer au calme. Ils se rangent aimablement dans cette élite qu'il faut conserver, afin que soit assuré plus tard le règne de nos arts et de nos industries. Ils se disent indispensables à la vie nationale, continuant le cours régulier de leurs travaux et lançant des poèmes où l'héroïsme de la troupe est chanté sur le mode alexandrin. Plutôt que de combattre l'incendie, le rôle unique d'un jeune ténor dont le théâtre est en feu serait-il de chanter encore, attendant que les flammes le dévorent et l'anéantissent?
Les vains motifs exposés par les jeunes hommes de l'arrière afin de se faire pardonner leur inaction dissimulent une évidente lâcheté.
Les gens raisonnables ont une conception vulgaire et singulièrement étroite du devoir. Le combattant, pour peu qu'il ait fait quelques mois de tranchées, a accompli tout le devoir que le pays était en droit d'exiger de lui; il peut demeurer à l'arrière. Seul est condamné à se battre éternellement le sot bonhomme qui, au cours de tant d'assauts mortels et de bombardements, n'a pas eu l'esprit de se trouver dans la trajectoire d'une balle errante.
L'ironie des uns, les protestations affectueuses des autres, mille raisonnements faciles et intéressés invitent le convalescent à s'éloigner de la lutte.
Il en est qui, particulièrement cyniques, affirment au soldat la vanité de son sacrifice. Au retour, disent-ils, rien ne distinguera l'ancien combattant de tous ceux qui ne luttèrent point. Que si le soldat, par suite de ses blessures, ne peut remplir les fonctions où jadis il excellait, on le chassera, sans considérer en rien ses mérites guerriers.
Un Tel sait que ses camarades, que tous ceux qui souffrirent de la guerre, que la foule des ressuscités, au sortir des tombeaux où elle vécut plusieurs années infernales, transformera la France en un juste pays où le mérite des uns et l'infamie des autres seront reconnus. Tous les soldats ont la rude conviction que les égoïstes qui refusèrent de partager la douleur de la race seront châtiés de leur indifférence.
Cela sera, car la guerre sut donner à ceux qui la firent une endurance et des qualités qui les mettront à même de se créer une vie aisée et d'imposer leur volonté commune. Les hommes, demeurés rétifs à l'appel de la gloire, seront en présence du combattant en état d'infériorité. Ils n'auront pas cette habitude de la lutte, cette force prudente et mesurée, cette inépuisable volonté de vie et de triomphe que les soldats ont acquises dans la tranchée.
Au retour, du fait que tant de fois l'homme faillit la perdre, la vie lui sera plus douce. A tout instant de l'existence, il évoquera l'angoisse qu'il eut à l'heure où, frappé comme un bétail dans la nuit, il sentit couler son sang. Il comparera la paix riante de son foyer à cette fièvre d'aventures qui s'empara de lui et voulut le briser.
Comme tous ses camarades, Un Tel vivra simplement. Sympathisant avec tous, il n'aura de courroux qu'à l'égard des lâches et des profiteurs qui prétendront se joindre à l'allégresse commune et revendiquer une part de lumière à laquelle ils n'auront plus droit.
Le soir, assis à son foyer, dans l'intime féerie de la lumière, Un Tel, auprès de sa blonde compagne, se remémorera les veillées glaciales devant Verdun, alors que l'horizon était zébré d'éclairs. La vie d'Un Tel sera faite de souvenirs. La pensée des morts y régnera, impérieuse et grave. Tous ceux du bataillon, tombés sous les mitrailleuses; les autres, ces inconnus momifiés entre les lignes, les bras en croix, la bouche ouverte, auprès desquels se couchaient les patrouilleurs, tous les morts reviendront, ils prendront place autour des tables chargées de bouteilles et de victuailles, lors des festins du retour.
C'est en songeant au bonheur qu'il aura de vivre, en la paix retrouvée, la France étant prospère, qu'Un Tel trouve le courage de repartir. Il faut l'avouer aussi: instinctivement, l'homme sera toujours poussé, de siècle en siècle, par cet éternel désir d'errer sur les routes et de se battre, besoin instinctif qui heurte les races et les fait s'entr'égorger, éternel dédain du mâle envers la mort, orgueil d'être fort et jeune qu'une gouape héroïque, en son parler d'arsouille, exprimait ainsi:
—Cette guerre! C'est pour montrer que nous avions du sang dans les veines.
Certes, le soldat ne saurait se battre, s'il n'avait, imprimée en son cœur frémissant, la certitude absolue du retour. Un Tel croit avec ferveur qu'il ne pourra mourir; aussi préfère-t-il, à l'indignité de vivre à l'arrière, sous la protection d'un million de poitrines fraternelles, se jeter à nouveau dans la mêlée afin d'y jouer, une fois de plus, avec la fortune et la douleur.
ÉCOLE BUISSONNIÈRE
Afin qu'Un Tel puisse se reposer des fatigues de sa convalescence, et sans doute en récompense de sa bonne volonté, l'administration militaire décida qu'il ferait, avant que de rejoindre le front, un joli voyage en Bretagne.
Ce fut un matin de vent et de pluie qu'Un Tel eut la joie de visiter, pour la première fois, sa pittoresque villégiature. Il aima, dès l'abord, cette ville où, pour l'accueillir, s'élevait sous les arbres taillés de la grand'-place, coulé dans un bronze sombre et dur, un buste de corsaire.
De jeunes garces, troublées par la présence de cet étranger en leurs rues désertes, le regardaient avec des yeux poignants. Des sœurs en robe blanche descendaient lentement de vieux escaliers aux degrés usés et couverts de mousse. Un peuple d'estropiés: boiteux, bossus, hilares, nains aux jambes cagneuses, petits-fils de rudes marins, dernière pulsation d'une race brûlée par l'alcool et le soleil des tropiques, était groupé, tel un troupeau inquiet et naïf, devant l'hôtel de ville.
En vue de se présenter au conseil de révision, ces jeunes Bretons avaient arboré le chapeau enrubanné, le veston à godets, les sabots ornementés des jours de beuverie et de piété. L'un d'eux, maigre épileptique, une vomissure aux lèvres, disloqué par les convulsions, les reins dans le ruisseau, polluait d'une gadoue honteuse son pantalon à carreaux blancs et noirs.
Un riche mariage, celui d'une opulente commère avec un lieutenant aux yeux bleus, avait lieu dans une petite église dont le beffroi, recouvert de tuiles lumineuses, domine la ville. Au seuil de l'église, un suisse herculéen attendait l'heureux couple, noblement appuyé sur sa haute canne à pommeau d'argent. Il avait un pantalon écarlate, à la housarde, et rayé d'or, et, tel, il ressemblait à ces généraux bohèmes qui, dans les toiles animées de nos grands-pères, galopaient fougueusement à la poursuite d'une invisible smala.
Un Tel logeait dans un haras. Les box, où jadis s'énervaient des juments hennissantes, avaient été transformés en dortoirs. Une froideur monacale emplissait cette demeure. Le lit se composait d'une paillasse et de trois couvertures. La nourriture n'avait aucun raffinement inutile et nulle épice complémentaire ne gâtait cette pitance paysanne. Une étrange bière, où le houblon était absent, ajoutait au frugal repas sa particulière amertume. Mais le pain, rond comme une tête d'ange, onctueux et souple, était savoureux. Un Tel, en mordant cette mie éblouissante, avait la chaude sensation de se nourrir de lumière.
Un pré, où deux vaches maigres tournaient sans cesse, donnait au haras un aspect bigarré. On eût dit une élégante et sobre écurie de Chantilly transportée dans une campagne biblique.
Un Tel, indifférent au croassement incessant et monotone des corbeaux, sachant que la mer était proche, en souvenir des promenades qu'il fit jadis sur les plages parfumées avec des belles aux chapeaux fleuris comme un parterre de Versailles, se sentait une âme spacieuse.
La vie de dépôt ne laisse pas que d'évoquer aux yeux du soldat les splendeurs du service actif.
Quelle activité!
Trois pelles, trois pioches et une lime, vulgaires instruments de labeur manuel, peuvent être, pour qui sait les utiliser avec patience, les suscitateurs de la plus sereine des philosophies, celle qui consiste à mesurer la vanité des œuvres humaines.
De toutes les œuvres dont l'homme s'honore, la corvée de caserne, celle accomplie loin des lignes, est la plus inutile. Il importe d'abord, si l'on est soldat, de faire surgir du sol, d'arracher à la grâce du ciel, les outils nécessaires au travail. Il faut ensuite découvrir, en usant de ruse et de clairvoyance, le chantier où l'on est attendu.
Afin de se sacrifier, à son tour, au rite immortel de ce mystère comique qu'est et sera toujours une corvée militaire, Un Tel, à qui son grade conférait la maîtrise d'une escouade, reçut un matin l'ordre de se rendre dans un hôpital désaffecté, situé quelque part, au centre de la ville, et d'y défoncer une cloison.
Suivi de compagnons martiaux, Un Tel s'en fut chez le commandant de la place quérir trois pelles, trois pioches et une lime. Des scribes hautains lui enjoignirent de se présenter à la caserne dite des Jacobins; il suffisait d'y invoquer leur assentiment pour être immédiatement servi. Le capitaine, veillant à l'entretien du matériel de l'armée, envoya Un Tel au sergent casernier; celui déclara ne pouvoir donner d'aussi précieux objets que sur demande régulière, formulée en termes prévus et dûment signée du commandant d'armes. Ayant obtenu la signature exigée, Un Tel dut attendre que l'homme préposé à la garde du matériel fût revenu de l'estaminet où, tout le jour, il exposait ses conceptions sur l'amour.
Armée de pioches, si petites qu'on eût dit des jouets d'enfants, et de vastes pelles, l'escouade parcourut le quartier du centre. Ayant heurté maintes portes et troublé la quiétude matinale de toutes les vieilles ménagères d'alentour, les soldats échouèrent au seuil d'un couvent silencieux. La portière, que cette invasion prétorienne inquiétait, manda la supérieure. Celle-ci, doucement émue en présence de cette troupe armée, daigna se souvenir que jadis, alors que le couvent était transformé en hôpital, on avait jugé nécessaire d'abattre une cloison; il y avait de cela deux ans. Longtemps on avait espéré qu'une pioche glorieuse ferait tomber tout ce platras inutile. Puis, alors que l'on était las d'attendre la collaboration de l'armée à cette œuvre brutale, une converse, forte et râblée, l'avait fait sauter d'un coup d'épaule.
Tels étaient les durs travaux imposés à Un Tel, afin de varier son existence et de lui rendre plus agréable sa villégiature.
Auprès du lavoir, où les Bretonnes s'invectivaient en leur parler rauque et sonore, Un Tel, un soir, fut accosté par un personnage d'allure romantique, à la barbe sale, qui, jouant avec son feutre, manifesta une vive joie de le retrouver. C'était La Bruyère, l'ilote de la rue de Bièvre, le bohème insensé qui avait amusé les vingt ans du soldat. Le mage vivait dans une vaste soupente qu'il parait du nom d'atelier, peignant des fleurs et de naïves marines où des fauves menaçants bâillaient sur le rivage. Végétarien involontaire, il se nourrissait de légumes crus, arrosés de vinaigre. Les Bretons simplistes prenaient La Bruyère pour le descendant réel de quelque haute lignée; ils le supposaient tombé dans une enfance vicieuse à la suite de fortes études et de débauche. La Bruyère était un exemple de persévérance dans le délire; il apparaissait même, si tant est que cela fût possible, que la guerre avait accentué sa folie.
Narrant son invraisemblable odyssée, le mage marchait, aux côtés d'Un Tel, sur la route où courait un vent d'orage:
—Oui, au début des hostilités, mes ennemis voulurent me faire disparaître. Une dizaine d'hommes, en armes, vinrent s'emparer de ma personne et me conduisirent à la mairie. J'avisais une petite porte qui s'ouvrait sur la campagne et je fuyais, droit devant moi, à toutes jambes, prêt à étrangler la première personne qui aurait osé porter la main sur moi. Je fis huit cents kilomètres pour me rendre en ce pays de chouans où les paysans me sont fidèles et se feraient mettre en morceaux pour ma défense.
«Certes, j'eus de nombreuses difficultés. Enfin, ceux de Paris m'ont reconnu comme le véritable descendant des Naundorff. Ce ne fut pas sans peine, car mes ennemis veillaient. J'ai su imposer la vérité. Désormais, je mènerai les événements. Les Chambres cherchent-elles une direction, un éclaircissement? Elles constituent un comité secret en apparence, ne voulant pas avouer qu'elles viennent, en dernier ressort, de demander conseil. Je ris de toutes ces tergiversations, car le comité secret: c'est moi!
«J'ai donné mes directions à Galliéni, à Lyautey, à tous les généraux. Quand Painlevé prit les rênes du Pouvoir, je lui écrivis, conseillant certaines réformes. Il ne voulut pas me répondre; ayant peur de moi, il me fit dire par les journaux qu'il allait mobiliser la classe 18. Il appelait cela une réforme. De ce jour, je lui refusai tout conseil, et cela ne laisse pas que de se ressentir déjà dans la marche des événements. Ah! non, les civils ne valent pas les généraux.
«Egalement je me suis occupé de l'affaire de Verdun. J'ai dit à Pétain: «Faites charger les canons par la gueule, enlevez toute l'infanterie; les Allemands bondiront sur vos pièces et vous les anéantirez.» Ce qui fut fait.
«Je suis en pourparlers, actuellement, avec l'amirauté anglaise, en vue d'appliquer une de mes récentes inventions à la capture des sous-marins. Il me fallut lutter à tout instant, vaincre l'indifférence générale et mater mes adversaires. J'ai rassemblé mes molécules pour agir et être une force. Je ferai de grandes choses avec le secours de saint Georges.
«On me redoute. Déjà Philippe d'Orléans, l'usurpateur, et le roi d'Espagne se sont entretenus à mon sujet; mes agents me l'ont fait savoir. Alphonse, toujours parfaitement renseigné, a dit à Philippe: «Méfie-toi de ce La Bruyère, c'est une force.»
«S'ils ne veulent pas de moi pour rétablir l'harmonie et le bien-être dans ce pays, bast! j'irai ailleurs refaire la France. Il est des jaloux qui disent de moi: «Pourquoi n'est-il pas au front, un gaillard, un Bourbon?» Comme si celui qui tient la queue de la poêle devait s'intéresser à ce qui se passe au seuil de la cuisine.»
Un Tel admirait l'ingénuité de La Bruyère; il encourageait sa folie, lui remémorant d'aimables plaisanteries de jadis et les ovations ironiques qui saluaient le mage au quartier Latin. Toute une jeunesse ne l'avait-elle pas porté en triomphe, un certain soir, le hissant sur les lions de l'Institut pour qu'il pût haranguer à son aise la foule de ses admirateurs?
Au demeurant, à travers le prisme étincelant de sa folie, La Bruyère voyait les choses de la guerre avec un esprit qui n'était pas tellement différent de celui des hommes raisonnables. Il avait la sensibilité primesautière, le jugement orgueilleux de nombre de ses contemporains, et sa déraison n'était peut-être qu'un miroir déformant un peu les désirs et les passions de son époque.
Devisant, les deux amis étaient parvenus aux confins de la cité. Une foule dense les entourait, dont l'exubérance et la joie les incitaient à délaisser leur entretien, afin d'admirer la ville. C'était le marché. Sur la place bruyante du vieux port, les tentes multicolores étaient agitées par le vent de la mer, comme des voiles.
Une forte commère enrubannée, consciente de son honnêteté et fière de sa baraque de toile, faisait ruisseler en ses mains le flot des chaînes, des glaces, des couteaux, des chapelets et des fausses perles. Elle claironnait un boniment qui savait attirer et séduire l'acheteur.
—Enlevez tout, mes braves gens! Douze sous au lieu de quarante, ça vient d'un incendie. Profitez du malheur!
Ses mots brefs semblaient clamer aux échos du monde la profession de foi de leur siècle. Voulant justifier les petits profits nécessaires, ils expliquaient et condamnaient les prospérités insolentes et criminelles.
—Profitez du malheur!
Cela sonnait durement, comme un commandement irrité. Néanmoins, cette femme était excusable qui, voulant adoucir le sort de ses deux gars partis au front, vendait de la camelote brillante avec des mots d'assassin. Elle ignorait la sanglante vérité de son boniment, et il est à croire qu'un esprit vengeur, désireux de fustiger l'ignominie des profiteurs, l'inspirait.
A ces vils marchands gorgés de vins fins, de luxure et d'or, qui, sans la guerre, coucheraient sur cette paille où vivent actuellement, couverts de vermine, ceux qui les enrichissent, Un Tel préférait La Bruyère, riche de folie et d'espérances.
Las de rôder, les deux compagnons prirent place à la table accueillante d'une petite auberge. Un conscrit breton, à la tête d'inquisiteur, aux yeux d'acier, le cou gonflé par un goitre naissant, leur servit une soupe chaude, non sans avoir fait un grand signe de croix. Ils burent du cidre dur à la gorge et doré comme des pommes. L'hôtesse leur conta les aventures de son fils, un marin sans spécialité, embarqué sur la Gloire; elle accusa rageusement la cabaretière d'en face de monopoliser les billons pour les revendre à la foire. Des femmes passaient, dont les sabots claquaient sur les pavés pointus de la ruelle. L'air fleurait bon l'aubépine; des parfums marins ajoutaient à la tendresse illuminée du soir une fraîcheur sereine.
Délaissant toute irritation, sensible à la beauté de l'heure, Un Tel se sentait prêt à pardonner à la vilenie des hommes.
C'est ainsi qu'il apprit à se recréer, en faisant l'école buissonnière, l'âme charitable et joyeuse qu'il faut au combattant.
A M. le Colonel Vormot,
Commandant le ...e d'Infanterie.
HISTOIRE D'UNE FOURRAGÈRE
Le régiment auquel on a l'honneur d'appartenir est toujours le plus beau régiment de France. Pourtant, il en est qui se signalent particulièrement par leur vaillance constante, leur belle tenue sous les armes et leurs succès réitérés. Ceux-là reçoivent du généralissime ce suprême honneur: la fourragère, cordon symbolique où sont étroitement liés le rouge du sang versé et le vert printanier de l'immortelle espérance.
Le régiment d'infanterie auquel Un Tel appartenait reçut l'éclatant hommage de la fourragère. Composé de Bretons songeurs et durs à la souffrance, de Picards malicieux et buveurs, de gavroches parisiens, il fut une phalange de héros simples, de braves gens indifférents au danger, sur qui l'acide du doute ne savait mordre.
Ces hommes, habitués aux travaux quotidiens de la terre ou de l'usine, accomplirent des labeurs guerriers en ouvriers infatigables et consciencieux, et leur effort patient et prolongé leur valut la plus enviée des récompenses.
Les gens de l'arrière, nous entendons ceux qui gardent l'estime du soldat: vieillards suivant la marche de nos bataillons avec l'amer regret de leur impuissance, femmes dont le souvenir est une protection, adolescents aspirant à rejoindre la carrière où triomphent et souffrent leurs aînés, tous les amis du troupier français, compagnons heureux de sa vie civile, ne peuvent imaginer de quels humbles sacrifices une fourragère est le symbole.
Terrasser sous les pires bombardements, monter à l'assaut, veiller sans repos dans la nuit menaçante, être brave, mépriser la fatigue et la souffrance, c'est le tribut offert à la France par tous les régiments. Afin de recevoir la fourragère, il faut ajouter encore à tant de vertus et d'abnégations.
Réserve de l'armée active, jetée immédiatement dans la mêlée, le régiment d'Un Tel partit, au début de la guerre, vers la Meuse belge. L'armée du général Langle de Cary, à laquelle cette unité appartenait, prit, lors de la retraite, un ascendant magnifique sur l'envahisseur, le harcelant d'attaques incessantes, lui barrant les routes et les ponts et le rejetant dans les fleuves. Pour cette tenue valeureuse, le généralissime l'autorisa à demeurer quarante-huit heures de plus que le gros des troupes sur les lignes inviolées par elle défendues.
Aux soirs orageux de la Marne, traversant les villages en flammes, le régiment poursuivit les colonnes allemandes jusqu'en la forêt d'Argonne. Maurupt, Sermaizes et les bourgs d'alentour se consumaient dans une odeur de poudre et de mort. Les villages étaient pris d'assaut, à la baïonnette. A Vitry-le-François, les légionnaires aux casques noirs du kronprinz jonchaient les rues de leurs corps éventrés.
C'est après cette lutte fougueuse que vint le dur hiver d'Argonne. Il fallut combattre huit mois dans les bois ravagés, tenir la tranchée, en dépit des grenades et des crapouillots, et malgré les mines traîtresses qui, soudainement, ouvraient une tombe aux soldats.
Beauséjour, les Eparges, Calonne, le régiment d'Un Tel fut de toutes les offensives. Au pas de parade, il s'empara, une aube brumeuse, de la crête de Tahure, désormais immortelle. L'hiver suivant, il défendit Verdun. Dix fois décimé et toujours reformé, le régiment devait à sa gloire d'être partout où l'on se battait. La Somme le revit indomptable et, malgré ses pertes, indompté.
Un régiment est un faisceau de volontés, de faiblesses, de joies et de rancœurs. Un Tel était un des atomes de cette force, souvent diminuée et toujours renaissante. Certes, l'infime volonté d'un soldat est une frêle chose néanmoins, multipliée par le courage de ses camarades, elle aboutit à de puissants résultats.
Ayant participé à toutes les batailles où le régiment s'était honoré, il était normal qu'Un Tel s'enorgueillit de sa fourragère. Elle lui appartenait; elle était à ceux qui, ne fût-ce qu'un instant, avaient souffert pour elle. Ce petit patrimoine de gloire indivisible appartenait à Donquixotte aussi bien qu'à Citoillien. La bravoure enfiévrée de l'un et la froide raison de l'autre tissèrent les fils du précieux cordon. La gaieté turbulente de Lulusse et la fantaisie de l'adjudant Gustave, toutes les vertus agissantes des compagnons d'Un Tel parèrent, elles aussi, cette fourragère de leurs vivantes couleurs.
Pareil au désir des poètes, l'effort des soldats demeure toujours insatisfait; il semblerait que la somme des sacrifices à venir est multipliée par celle des douleurs encourues. Aussi, afin de parfaire l'œuvre de son régiment, Un Tel, dès son retour, se mit à sa dure besogne, désireux d'orner d'un laurier neuf les couleurs fanées de son drapeau et de gagner, à force de peine et de témérité, l'autre fourragère, récompense des unités victorieuses, cordon vert et or, aux couleurs de la médaille militaire, que Lulusse a si justement nommée l'omelette aux fines herbes.
Dès qu'il revint à son régiment, Un Tel connut que la guerre était transformée. Il en avait appris le pittoresque et l'horrible, mais il ignorait encore la perfection tragique de la lutte moderne, cette algèbre implacable de la destruction que seuls la pyrotechnie, la mécanique et le génie parviennent à résoudre et qui font l'infanterie victorieuse.
Groupés dans un vaste bois, les hommes attendaient l'attaque qu'ils devinaient prochaine. L'artillerie tonnait avec une violence continue. Le ciel était vibrant de moteurs et d'ailes brillantes. Des grappes innombrables de combattants se suspendaient aux flancs des coteaux.
Les fantassins se préparaient à lutter.
Ils ne songeaient guère à mourir, et le pire qu'ils osaient imaginer leur était souriant. Ils se voyaient blessés, transportés à l'arrière par des brancardiers attentifs, couchés en des lits doux et clairs, entourés de soins précieux. Ils rêvaient de plages aux noms fleuris, de promenades auprès de la mer miroitante, d'aventures sentimentales.
Certains soignaient particulièrement leur toilette; d'autres cachaient dans la poche de leur capote des images de femmes et d'enfants. Il en était qui partaient à la recherche d'une ultime bouteille, vaine précaution, car des vivres et des boissons étaient distribués en abondance: biscuits, sardines, chocolat, vin, alcool, qui donnent aux soldats un moral parfait.
Parallèlement à cette préparation inférieure, à ce ravitaillement alimentaire, il se faisait dans les compagnies une sorte de veillée intellectuelle.
Les capitaines avaient réuni leurs chefs de section. Consultant la carte, ils expliquaient ce que devaient être les différentes phases de l'assaut. Les cartes représentaient, exactement, le terrain qu'il importait de conquérir. Des lignes azurées indiquaient les tranchées françaises, des lignes pourpres celles de l'adversaire.
Franchissant les petits dessins compliqués, le bataillon devait parcourir 2 kilomètres et ne s'arrêter que sur des positions, maintenant rasées, où jadis des petits bois sombres frémissaient dans le vent. L'artillerie précéderait les premières vagues d'assaut. Rien ne devait arrêter la progression lente et mathématique des troupes. Telle compagnie atteindrait tel chiffre indiqué sur la carte, telle autre se grouperait sur les ruines de tel ouvrage.
Les photographies prises par l'aviation révélaient chez l'ennemi d'étranges bouleversements. Quelques rares abris existaient encore, où celui-ci, terré, attendait le redoutable assaut qui devait l'anéantir.
Une compagnie guerroyante est une sorte d'usine où chaque homme reçoit une besogne obscure et limitée. Franchir les diverses barrières, surprendre l'adversaire, nettoyer le terrain conquis, l'organiser sont autant de travaux où les grenadiers, les voltigeurs et les incendiaires peuvent utiliser leur compétence particulière et leur commune bravoure.
Excellent à lancer la grenade, Un Tel reçut la mission de nettoyer les sapes. Il lui était ordonné de supprimer tout ce qui tenterait une vaine résistance; il se sentait une respiration égale, la main ferme, l'âme décidée.
La guerre est une impérieuse nécessité. Un Tel, convaincu de l'efficacité de ses actes, assuré de défendre ses intérêts et ses affections, n'écoutait pas les paroles désabusées de quelques camarades. Certes, il savait que l'ambition des grands chefs est une des raisons principales de nos offensives, mais il lui importait peu que d'autres gagnassent des étoiles ou des lauriers, si leur ambition concordait avec l'intérêt des armées. Aussi bien que le dévouement silencieux des soldats, le bruyant orgueil des généraux gagne des victoires.
Chargés de musettes et de bidons, armés de pistolets automatiques et de grenades, la toile de tente en sautoir, les hommes, dans l'ombre propice du soir, partirent vers les lignes. Des obus illuminaient le ciel. La troupe était silencieuse. Nul ne songeait que de toute cette jeunesse vigoureuse il ne resterait peut-être à l'aube que des chairs broyées et des membres épars.
Il fallut, parmi les mares de boue, traverser un village écroulé.
Un Tel espérait en son étoile. La lutte pourrait être dure; sans doute, il serait blessé; mais il échapperait à la mort. La confiance en la fortune et le désir de vivre conduisent les armées vers le sacrifice.
La route, coupée de fondrières et d'excavations, s'arrêta. Le bataillon prit un chemin détourné, ouvert dans la broussaille. Lentement, du pas des processions, des milliers d'hommes s'avancèrent, au clair de lune, vers la première ligne. L'ennemi ne devina pas cette marche silencieuse, menace formidable pesant sur sa destinée.
Une tresse blanche, tendue par le génie, guidait la file errante. Un ravin empli d'eau, traversé de passerelles légères, séparait deux collines; dans cette cuve de mort et d'effroi, les hommes semblaient être de fantomales apparitions surgies d'une tombe immense. Un Tel, couvert de vase, les vêtements déchirés, respirait avec une âpre joie l'odeur de terre et de poudre qui l'entourait. Il y avait une sorte de magie captivante à n'être qu'une infime volonté perdue dans cet immense mécanisme.
Les vagues d'assaut devaient se dresser à quatre heures cinquante, après un bombardement précipité de cinq minutes, et gagner leurs objectifs.
Il était trois heures. Sur le vaste front d'attaque, les compagnies se déployaient en lignes de tirailleurs. Des trous avaient été creusés, où les hommes se couchaient; on eût dit, à ras de terre, des berceaux où dormaient de grands enfants, tant les soldats étaient immobiles.
Couché sur le dos, Un Tel admirait le ciel. Un dépôt de fusées et de grenades sauta qui fit jaillir à l'horizon des cascades de lumière. Le souvenir vint au soldat des soirs bruyants où le peuple fêtait, parmi les valses et les explosions, son illusoire liberté. Il revit le 14 Juillet de son enfance, quand sa vieille mère le menait au Pont-Neuf admirer les fusées multicolores et les bouquets d'artifices. Il y avait liesse, et les femmes s'abandonnaient à la joie d'être désirées. Pauvres folies d'antan, combien ceux qui vous connurent vous trouvent aujourd'hui dérisoires!
A quatre heures cinquante, sans commandement, les hommes se levèrent et marchèrent, automatiquement, vers ce qui avait été la tranchée allemande, amas de terre retournée où pourrissaient, gonflés comme des chevaux crevés, quelques cadavres. De rares gourbis, aux charpentes croulantes, existaient encore. Ces sapes obscures, inondées de pétrole, éventrées par les grenades, se mirent à flamber.
L'ordre des vagues était rompu. Les hommes se rejoignaient dans l'assaut, indifférents au possible danger, étonnés, voire même inquiets de ne rencontrer aucune résistance. De vieux compagnons, longtemps séparés, se retrouvaient:
—Tiens, te v'là, vieille canaille!
—Oui, je reviens de perm'; tu parles d'une nouba!
—Sacrée brute, tu ne crèveras pas encore cette fois-ci? Il y a pourtant assez longtemps qu'on te rencontre.
Et les deux hommes s'arrêtaient, afin de deviser quelques instants sur les joies de l'arrière et le muflisme du civil.
Ce n'était pas une attaque, mais une marche d'épreuve dans un terrain mouvant. Le tir de barrage de l'adversaire ne se déclanchait pas; les troupes avançaient, allaient à l'aventure, droit devant elles, et malgré les conseils préventifs de prudence. Parfois, l'éclatement d'un obus de 75 couvrait de boue et de poudre un assaillant de par trop téméraire; quelque isolé tombait, frappé à la poitrine d'une balle de mitrailleuse; n'importe, délaissant toute sagesse, ivres de leur facile succès, les fantassins s'arrêtèrent non loin d'un ruisseau dont les eaux illuminaient la vallée.
Pourquoi prendre position à cet endroit, plutôt qu'ailleurs, ils l'ignoraient, toute science militaire étant délaissée. Une seule chose apparaissait, réelle, absolue, la cote 304 était reconquise. Il fallait organiser le terrain, terrasser, creuser une tranchée profonde et continue, dissimuler à l'observation des adversaires les mitrailleuses. On ne le fit point, non par ignorance ou faiblesse, mais parce que la crainte du danger ne survit jamais à la pire des épreuves. Seul un malheur nouveau peut inspirer, quelques instants, une peur salutaire.
Animés d'une même curiosité, les hommes du bataillon, séparés de leurs sections, groupés au hasard, se mirent à visiter le terrain conquis, comme si des guides invisibles leur imposaient une mystérieuse direction.
Un Tel découvrit des morts effrayants et pestilentiels, au torse sectionné. Il se plut à contempler un magazine allemand abandonné dans un abri; on y voyait d'héroïques images: une représentation d'Iphigénie au théâtre prussien de Namur, ou bien encore des princesses de Bavière soignant des pionniers à la tête fendue, voire même un officier hautain courtisé par des Polonaises admiratives, témoignages de force orgueilleuse et de joie prétorienne. Des armes traînaient, dont un glaive large et clair, qu'on eût dit enlevé à quelque panoplie du moyen âge. Un Tel, parmi les vestiges épars de cette armée enfuie, cherchait à deviner la vie de l'adversaire.
Les obus creusaient un sillon irrégulier sur les crêtes. Les blessés aux chairs déchirées appelaient désespérément les brancardiers; certains se voyaient mourir, isolés de tous, ignorant le sort de leur bataillon et redoutant de voir surgir une patrouille ennemie.
Soudain, un tir formidable s'abattit sur les troupes françaises. Les obus, avec une précision parfaite, écrasaient les escouades, faisant voler les armes, les bidons et les pierres, arrachant les membres et décapitant les veilleurs épouvantés. Un Tel, porteur d'un ordre, courait à la recherche d'un officier, fouetté par les explosions.
Tout le bataillon agonisait dans les trous d'obus.
Il y avait une douleur poignante à voir tant de jeunes hommes, nés à peine à l'amour, mourir sans espoir de revoir les villes trépidantes et les campagnes silencieuses de leur enfance. Certains semblaient lancer encore le dernier mot gouailleur, témoignage de leur vaillance irraisonnée, qui leur avait été rentré dans la gorge.
Un Tel erra des heures, cherchant en vain un être vivant parmi ce peuple abattu.
La nuit vint qui mit une ombre caressante sur les visages durcis des morts. C'est ainsi que fut reprise, aux armées du kronprinz, la cote 304, d'où l'ennemi, trop longtemps, domina Verdun, citadelle invaincue.
LE POTE
C'est à la cote 304 que mourut un officier par ses soldats nommé le Pote, c'est-à-dire le meilleur des amis, le fidèle compagnon, l'homme intrépide et fraternel qui ne fut jamais égoïste, faible ou désemparé.
Pour être un pote accompli, il faut ajouter au plus chevaleresque des caractères un extérieur plaisant et faubourien, une verve inépuisable et commune. Il en est qui, meneurs d'hommes, aimés et victorieux, demeurèrent incompris. Il n'y avait qu'un Pote dans les armées françaises: il est mort à Verdun; mais son souvenir s'immortalise dans les conversations des troupiers, comme si, couché par un obus stupide, ce héros avait conquis dans la mort une vie plus riche et plus expansive.
A de jeunes lectrices aux dents étincelantes, à l'œil noir, qui partirent vers les Amériques, parées des pourpres de Racine, Un Tel conta la vie du Pote. Sans doute, ces jolies hirondelles ont-elles, en des mots exquis, appris aux rois des métaux la splendeur d'un homme de chez nous. Des millions de dollars ont été peut-être offerts à nos armes par un boyard que les gestes du Pote enchantèrent.
Pauvre Pote, c'était le bel homme dans l'expression conventionnelle du mot. Il était de haute taille, dépassant d'une tête sa section. Il avait un corps admirablement proportionné, la poitrine large, des traits réguliers, une chair claire et veloutée d'enfant. L'infirmier qui rapporta ses restes dans une toile de tente est à jamais angoissé de n'avoir pu retrouver de cette architecture magnifique qu'un amas informe et léger d'os brisés et de muscles sanglants.
Ami de l'école buissonnière et des jeux cruels, c'était un enfant des Buttes-Chaumont, élevé à la diable, par une marchande des quatre-saisons. Tracasser les gardes du parc, jeter des pierres dans les vitrines de la pharmacie et attacher des casseroles à la queue des chiens errants, telles avaient été les occupations principales du Pote au cours de sa prime jeunesse.
Lulusse de Charonne et le Pote s'étaient rencontrés en des combats singuliers, car ils courtisaient, à treize ans, les mêmes gourgandines. Ensemble, ils avaient traversé à la nage le canal Saint-Martin, narguant la police impuissante. Le soir, au Zénith-Concert, ils accompagnaient la chanteuse de genre dans ses refrains excentriques.
Mais le Pote délaissa bientôt les bandes vicieuses de son quartier et les amitiés équivoques; il se mit au travail, sa mère ayant à nourrir six frères et sœurs qui chérissaient la soupe fumante et le pain frais.
Comme il aimait les chevaux, qui sont de grands camarades silencieux, il se fit charretier. Le métier est dur. Il faut se lever à l'aube, panser les bêtes, nettoyer et gratter le harnachement, atteler, partir dans Paris, éviter les accidents. Un charretier modèle sait garder des chevaux propres, il leur épargne la fatigue. Il y a là toute une science difficile à acquérir. A quinze ans, le Pote menait la pierre de taille, attelant à six chevaux, gagnant des journées d'homme qu'il rapportait fièrement à sa mère.
Doué d'un appétit formidable, il dévorait des livres de viande, copieusement arrosées de vin du faubourg, heureux de se dépenser pour les siens, glorieux d'avoir été, par le malheur, élevé à la dignité de chef de famille. Il n'eut alors que des amours passagères, ne voulant point délaisser sa vieille, celle qu'il appelait son copain, la grosse ménagère aux mains rouges qui lui lavait son linge, l'affectueuse gardienne qui l'avait bercé quand il était un gosse.
A la caserne, le Pote fut le type accompli du mauvais soldat, irréductiblement indiscipliné. Certes, il manœuvrait avec vigueur, on ne pouvait nier que son arme fût brillante; mais il n'en terrorisait pas moins Tap-Tap, son adjudant, lequel, au cours de sa longue carrière, n'avait jamais rencontré un soldat pareillement narquois et révolutionnaire.
A la guerre, le Pote participa à toutes les batailles. Infatigable, il accomplissait les travaux les plus durs, abattant les arbres, creusant la terre avec acharnement, portant les sacs des camarades éclopés. Il gardait son âme de gamin des Buttes-Chaumont, son amour du travail et cette allure indépendante qui faisait, au quartier, la douleur de Tap-Tap.
Il devint un exemple de force et de conscience et les événements en firent un chef, à la fois chéri et redouté, sorte de guide implacable qui savait entraîner les plus hésitants parmi les pires dangers.
Sergent, adjudant, officier, le Pote demeura simple. On eût dit un enfant dont les yeux riaient à la lumière et qui admirait les spectacles de la vie, en amateur qu'un rien amuse. Autant, en ligne, le Pote s'imposait d'être grave, autant, au repos, il se révélait joyeux et fantaisiste.
Buvant ferme, mangeant avec voracité et se livrant aux incongruités de table chères au truculent Rabelais: rots sonores et pets hardiment ponctués, il était la gaieté turbulente des popotes.
L'accent traînard, le Pote avait un vocabulaire étrange et primesautier; il scandait chaque phrase d'un balancement d'épaules. Surprenait-il un de ses hommes au repos, alors qu'un travail pressé s'imposait, au fainéant il disait, sans douceur:
—Si tu ne fais pas ton tapin, je te rentre dans le cassis.
Témoignant de son désir de revenir à une vie simple, il disait encore à son fidèle compagnon Gustave, le Rempart de Calonne:
—Si je te rencontre un jour à Panam, avec ton haut de forme, tandis que je baladerai mon attelage, je te gueulerai: «Oh! eh! Gustave...» Et tu ne te retourneras pas, vieille cloche de mon cœur. Dame, ça t'ennuiera de jacter avec un mec qui aura un falzard de velours.
Un terme unique lui servait à flageller les lâches, les fainéants, les peureux, les faibles, les veilleurs qui dorment au créneau, les soldats qui n'ont pas l'amour absolu du devoir et le courage constant qu'il faut à la guerre:
—C'est des ordures!
Par un jeu cruel du hasard, le Pote mourut, obscurément, sous un bombardement formidable, à l'entrée d'une sape. Né pour les actions éclatantes, il fut enterré avec ses hommes, sans combattre. Et pourtant, lorsqu'il courait au danger, l'œil en feu, la tête haute et la jugulaire serrant son menton volontaire, on évoquait, à le voir, les fougueuses images de l'Empire où des cavaliers intrépides chevauchaient des boulets.
De toute cette vie splendide anéantie, demeure un souvenir clair et consolateur; mais une amertume se mêle à sa beauté, si l'on songe à la mère du mort, à ce copain qui avait souffert, pleuré, besogné pour que vive et grandisse le fils qu'elle adorait, le gars travailleur, solide et gai, qui fut un des plus beaux soldats de France.