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Un tel de l'armée française

Chapter 33: LA KERMESSE
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About This Book

A vivid character study follows a young French man raised in modest provincial surroundings whose childhood pleasures, family rituals and early losses shape an exuberant, athletic temperament. The narrative balances scenes of domestic intimacy and public rejoicing with episodes of sport, youthful romances and friendships, notably with a childhood companion who pursues a different path. It traces his alternating impulses toward poetic feeling and physical daring, and his gradual orientation toward military life, highlighting tensions between memory, camaraderie, desire and duty.

TAP-TAP OU LA SERVITUDE MILITAIRE

Dans les gourbis empuantis, afin de distraire leur attente, les fantassins se narrent de fortes histoires où vit, implacable et souriant, l'humour français. A la 304, sur la position conquise, ceux que la mort épargna évoquent avec joie les innombrables mésaventures de Tap-Tap, un de ces cœurs inférieurs dont le destin fut de ne connaître, de l'existence militaire, que la vile servitude.

Gonflé comme une outre, l'œil rond, la trogne amarante, Tap-Tap était, avant la guerre, l'adjudant classique et redoutable, le Flick patibulaire immortalisé par Courteline, terreur du quartier, âme obscure et toujours irritée. En la période héroïque où nous vivons, il est demeuré l'éternel instructeur, le soliveau de l'arrière, régnant, au dépôt, sur un peuple effarouché d'auxiliaires et de bleuets. Néanmoins, Tap-Tap a mérité bien de l'honneur, car il égaya les escouades les plus affligées par le seul souvenir de ses exploits.

Dans la sape, le conteur aimé des copains, prenant l'attitude brisée de Tap-Tap bredouillant des phrases ridicules, obtient un bruyant succès.

Tap-Tap avait trois affections: les frites, son chien et sa femme; il les confondait dans une même ferveur.

Il disait des frites:

—Les frites, j'en suis fou. Quand c'est ma Renée qui les fait, elles sont toutes dorées et savoureuses. Ah! mon cher, dès qu'elles sont placées sur la table... à droite, par quatre... direction de ma gueule!

Le chien de Tap-Tap était glorieux au quartier. Bichonné, la queue en trompette et la coiffure d'un lion, il suivait son maître à l'exercice, à la salle des rapports, en tous lieux. Peu respectée des troupes, cette bête fut, de tout temps, l'innocente victime sur qui s'appesantissait l'ire des soldats que l'adjudant avait persécutés.

Mais il y avait, pour le quadrupède, des compensations heureuses.

Un jour, la compagnie manœuvrait dans la vaste cour de la caserne; l'adjudant, désireux d'arrêter les hommes, afin d'éblouir le colonel, commanda impérieusement:

—Compagnie!

La troupe fit le mouvement préparatoire de tout arrêt brusque, sorte de tension unanime vers l'ordre attendu.

Le chien fit: «Brrroupp!»

A ce commandement, peu réglementaire, les hommes prirent une immobilité parfaite.

Le colonel, satisfait, négligea néanmoins de proposer à l'avancement cet instructeur imprévu. N'importe, le chien, malgré l'ingratitude des supérieurs, connut des heures insignes. A la sentinelle discourtoise qui prétendait lui interdire l'entrée des casernements (les femmes, les chiens et les colporteurs étaient alors bannis des casernes), Tap-Tap commandait:

—Rectifiez la position, imbécile, et laissez-le passer, mon chien! C'est un petit adjudant.

La femme de Tap-Tap était une grosse mégère prétentieuse, admirant la haute situation de son époux, et qui, outre ses talents culinaires, avait toutes les vertus qui rendaient la Sulamite précieuse à Salomon.

—Ma femme, certifiait Tap-Tap, ce n'est pas qu'elle soit belle, belle, belle, mais elle aime bien.

Encore remplaçait-il le verbe «aimer» par un autre, plus expressif.

Mme Tap-Tap reçut, un soir, la visite d'un aimable soldat: figure aimable, mise soignée, attitude respectueuse; il semblait être le plus correct des troupiers français.

—C'est bien ici, monsieur Tap-Tap?

—Mais z'oui! Entrez donc. Jules est en train de fabriquer un violon avec une boîte à cigares; il sera content de vous voir...

—Ne le dérangez pas, je vous prie. C'est une simple communication.

—De la part de qui?

—De la part de ses hommes. Vous lui direz que c'est un c...

Le gentil messager n'attendit pas la réponse.

Mais, la considération du commun importe peu, si l'on s'estime soi-même, et Mme Tap-Tap ne manque pas à cet orgueilleux devoir.

Entre deux lampées de gniole, les nouveaux venus au bataillon, évoquant la gloire de Tap-Tap, disent que l'heureux homme est maintenant sous-lieutenant; sa femme en est toute rubescente. Chez les commerçants, elle exulte.

Les dames des officiers sont réunies chez la bouchère. Il y a là une commandante arrogante, la capitaine, la trésorière, des lieutenantes. Mme la capitaine est une Parisienne distinguée, fine, élégante; elle accepte, sans trop de dédain, la fréquentation de l'épouse Tap-Tap. Ce ne sont que plaintes sur la hausse du sucre, le manque de beurre et l'imperfection des camemberts. Enfin, pour couronner cet édifice de récriminations, Mme Tap-Tap, croyant réunir les suffrages de ces dames, de conclure:

—Heureusement que nous autres, femmes d'officiers, on se dém...

La guerre fit de Tap-Tap un instructeur hors ligne. Nul mieux que lui ne sait conduire une patrouille d'avant-garde et organiser un secteur, en Bretagne. Il dispose ses forces dans les estaminets du voisinage et, lorsque le parti uhlan apparaît, si les Français, ivres de calvados, sortent en titubant, il s'écrie:

—Bravo! C'est une feinte. Ayez l'air d'être saouls pour mieux les surprendre.

Mieux encore: à l'aide d'un vieux cadre de bicyclette, d'une boîte à sardine emplie d'essence et d'un manche à balai, Tap-Tap recrée le plus exact des aéroplanes. L'infanterie approche silencieusement; l'aviateur met le feu à la boîte à sardines, les fantassins s'emparent du pilote.

Que si les bleus sourient de ces étranges manœuvres et les trouvent puériles, il leur en cuirait de le montrer, l'instructeur ne laissant pas que d'avoir la dent dure; à quelque godelureau qui, le voyant venir, se permit de crier: «Vingt-deux!» il répondit, fort habilement:

—Vingt-deux et vingt-deux font quarante-quatre. J'en prends quarante pour moi; il vous en reste quatre... et vous les passerez à la salle de police.

Pauvre Tap-Tap! C'est peut-être, au demeurant, un bon garçon sous une rude écorce. Victime d'une hostilité de par trop rigoureuse, il a, sans doute, des beautés morales ignorées.

Alors que ceux qui se jouent de son souvenir partagent la gloire du métier militaire et ses douleurs sans en connaître jamais la basse amertume, qui sait s'il n'a pas, songeant à ses anciens bleus, murmuré:

—Ce sont de braves, d'admirables garçons!

Il est vrai que, juste réciprocité, une voix de la cote 304, qui semble être celle de la reconnaissance, a dit, en forme de conclusion:

—Le père Tap-Tap, c'est grâce à des types comme ça qu'on reprendra l'Alsace et la Lozère!

EXÉGÈSE DE CERTAINES PHRASES
MILITAIRES

Voici des mots plaisants et cruels, ceux que l'on jette dans la mêlée, avec violence, afin qu'ils rebondissent, de vallons en vallons, jusqu'à l'arrière, et qu'ils y éclatent grenades insolentes, à la face du profiteur de la guerre et du bourgeois suralimenté.

D'un métal étincelant et sonore, ils ne perdent, à l'usage, aucune de leurs qualités vigoureuses.

«On les aura... les pieds gelés!» exprime à la fois la certitude d'être vainqueur et celle de ne recueillir du noble effort généreusement accompli que des misères et des souffrances. Qu'on les ait, celui qui lutte n'en peut douter. Pourquoi se battrait-il, s'il n'avait la certitude du succès? Il est assuré d'y avoir, également, les pieds gelés.

«On les aura... les pieds gelés!» est un défi à ceux qui invoquent la victoire, les pieds au chaud, le ventre à table. Juste leçon de choses, cette phrase apprend aux égoïstes que les conquêtes ne se font pas en portant des toasts et que tel discours pompeux ne saurait être comparé à une heure de veillée nocturne, dans l'angoisse et la boue de l'hiver.

Mots où se révèle l'abstraction absolue de tout amour de la gloire, combien vous êtes durs à l'égard de ceux qui ne connurent de la guerre que les honneurs et les profits!

Certaines phrases du soldat masquent des sentiments hésitants et troubles; ce sont des miroirs mensongers où l'inquiétude ne veut pas se manifester, car il faut toujours avoir la pudeur de sa crainte.

Ainsi: «Qu'ouest-ce que c'ouest? Il y a une fusée dans le secteur?»

Sereine ironie où le combattant se joue de sa misère et crainte inavouée! Comment? On jouit ici d'un bien-être parfait, l'ennemi est invisible et silencieux, et voici qu'une fusée atteste sa présence et sa vigilance. Il est vraiment ridicule que des adversaires indélicats veuillent troubler la paix d'un secteur et nuire au bien-être inconstant du soldat. «Qu'ouest-ce que c'ouest?» Question gouailleuse, qui témoigne à la fois du désir d'être renseigné et de l'indifférence relative où l'on est de savoir exactement ce qui se passe.

«Versailles! Tout le monde descend!» est d'une parfaite abnégation. Si les obus s'écrasent dans le boyau où les fantassins, aplatis sur le sol, attendent d'être pulvérisés, une voix s'élève, attestant ainsi que la mort est égale pour tous: officiers et soldats.

Toute cette joyeuse bande de jeunes voyageurs, jadis partis vers les paysages heureux de la fortune et de l'amour, descend dans les gares obscures de la mort. Tout le monde abandonne le voyage. Est-il si dur de s'arrêter ainsi? Que non! Tout au moins, on aura la fierté de le taire. La vie était une promenade agréable, courte et souriante; voici qu'il faut descendre du train bruyant; descendons en chœur, avec l'harmonieux ensemble des troupes bien dressées.

Certes, le noir laurier n'est pas sans amertume. «On n'a pas idée de ça à Clignancourt» est le reflet d'un regret attristé. Clignancourt ou tel autre quartier affectionné, phare illuminant la misère du monde, prisme de souvenirs dont chaque rayon réchauffe le cœur du soldat, c'est le pays où l'on est né. En cet heureux secteur, l'homme vivant en paix n'a pas idée de ce que peut être la souffrance. Il n'a pas idée de ça. «Ça», ce sont les poux qui vous rongent, la charogne dont l'odeur entête, la boue où l'on s'enlise et qui vous oppresse.

«Ça», ce sont les corvées serviles, la nuit, dans les ravins marécageux, où traîne un gaz écœurant. «Ça», c'est la perspective de n'être bientôt qu'un amas informe de vers et d'étoffes que rejettera sur le parapet la pelle indifférente des pionniers. A Clignancourt, lorsque les bars sont ruisselants de lumière et que le peuple s'enivre de liqueurs multicolores, il fait bon errer à l'aventure dans les rues animées. On ne pense pas alors à la nécessité qu'il y a de quitter les belles dont la grâce est un enchantement et d'aller mourir, déchiré par une aveugle mitraille. Certes, à Clignancourt, on ne saurait songer à ces choses.

Mais c'est en la plus chère des affections humaines que le soldat, aux heures d'angoisse, cherche un réconfort: «Pleure pas! Tu la reverras, ta mère!» C'est, malgré sa vulgarité foncière, une parole de foi vivace et d'amour.

Qu'importent les périls encourus, l'atroce soif et le sang versé, si le combattant revoit sa mère, la sainte femme qui calmait les fièvres d'autrefois en posant au front de l'enfant ses mains fines. Tant que tu as une mère, fantassin, pourquoi verser des larmes? N'est-elle pas la consolatrice, celle qui guérit de toute peine et fait oublier l'horreur des explosions et des enlisements.

La revoir, leur mère, ce fut le suprême espoir de ceux qui sont couchés, à jamais, dans les entonnoirs, la poitrine ouverte.

Le soldat est un pauvre qui se nourrit d'espérances.

«Vivement demain soir, qu'on se couche!» C'est l'espoir-type. Le coucher, fût-ce dans la fange, c'est dormir et «mourir un peu», mourir à la solitude sentimentale, à la fatigue, oublier. Etre au lendemain soir, c'est avoir vécu deux jours de plus, c'est avoir deux jours de moins à souffrir.

«Vivement le mois de mai, qu'on voie les fleurs!» Autre espérance: voir les fleurs! C'est une modeste joie permise, en mai, à ceux qui savent garder un cœur champêtre. Les citadins sont particulièrement sensibles à cette résurrection des roses. En outre, depuis le prince de Ligne, les soldats ont toujours eu le sentiment de la nature: ils aiment en elle la protection que ses forêts leur donnent, la fraîcheur de ses eaux et la caresse du soleil. «Vivement le mois de mai» est une joyeuse sonnerie de trompette qui nargue l'hiver.

Espérer en l'avenir est une manière de se satisfaire d'illusoire et de rêve qui n'empêche aucunement les combattants d'aspirer à des joies immédiates.

«Y a-t-il du rab de rab?» Question précise exigeant une réponse satisfaisante. Il faut qu'il y ait toujours du rab de rab dans la répartition des aliments. L'art du parfait caporal est de savoir diviser une boîte de sardines en quinze rations égales et de faire en sorte qu'il y ait du rab. Le rab de rab s'impose; il donne la sensation de l'infini; il est nécessaire au moral des armées.

Avant que de manger et pour bien se battre, le soldat doit boire. Le quart est nuisible en ce qu'il rationne le vin; seul, le bidon permet que l'on satisfasse entièrement sa soif, surtout depuis qu'une autorité bienveillante a imposé le bidon de deux litres. Le soldat lève son bidon, boit à la régalade et dit: «Un coup de clairon pour la classe.»

Il faut être prévenant envers les camarades, d'où le mot connu de tous ceux qui tournèrent dans les boyaux à la recherche d'une position de première ligne: «Attention au fil!»

Sacré fil téléphonique, toujours présent, et qui vous coupe la face ou s'attache à vos pieds! Par lui, néanmoins, on est relié à l'arrière; il est une sorte de dieu favorable et taquin qui protège et persécute, à la fois, ses fidèles.

Si la tranchée a ses mots, errant de la mer aux Alpes, les boyaux ont les leurs: «Faites passer qu'on ne suit pas» est le plus répandu. On ne suit jamais d'assez près, et la file est coupée par de multiples accidents. Mais les hommes ont assez de philosophie pour savoir que leurs camarades ne les abandonnent pas. On ne meurt pas les uns sans les autres, n'est-ce pas? C'est pour cela que ceux qui ne suivent pas prient qu'on les attende; ils veulent leur part de malheur.

Il est aussi des mots nés mystérieusement de la souffrance, éclos en d'obscures cervelles et qui sont une merveille de sagesse et de vérité. Ainsi: «Près du front, loin du cœur!», formule clairvoyante, cristallisant fort bien l'indifférence du civil, le mépris inexprimé mais certain de l'embusqué, la légèreté sentimentale de nombre de femmes; toutes pauvretés de nos temps qui suffisent à justifier cette autre parole vengeresse du front: «Y a un civil dans le secteur et il ne tombe même pas d'obus!»

LES PARADIS ARTIFICIELS

Il est des heures d'amertume où le soldat n'a plus cette âme réjouie qui le fait pareil aux enfants. Un Tel se sent alors isolé, parmi le peuple des camarades, ironisé de ceux qui l'entourent, abandonné de ses amis, l'âme en dérive. Ne pouvant avoir les réalités somptueuses de son désir, il rêve de bonheurs inconnus, il aspire à d'impossibles joies. Vivant en de magnifiques mirages où le viennent bercer les ombres des plaisirs disparus, enivré par la magie de sa vie antérieure, il sent alors le bouquet des vins de sa jeunesse revenir à sa lèvre.

De simples lectures lui sont une occasion d'oublier sa misère. Hélas! Combien peu d'écrivains peuvent consoler et réjouir les cœurs taciturnes. Il est difficile d'aimer avec la foi des simples lorsque l'on a une âme compliquée, habituée aux mystères des idées, aux passions agitées, à la frénésie de la chair.

Pourtant, le bonheur n'est réel que s'il naît d'une affection pure, et la joie la plus vive est encore celle qui jaillit, sans fièvre, de notre cœur. Cette rare joie est fuyante, et vainement l'homme tente de la retenir. Les paradis artificiels du soldat, les rêveries qui l'enchantent sont d'une matière éphémère et fragile; il faut, pour entretenir leurs doux feux, y mettre un soin d'artiste qui n'est guère compatible avec la brutalité des choses militaires.

L'idée d'un Dieu affable et protecteur, conçu dans l'imagination d'Un Tel, ne suffit pas à son rêve; il lui voudrait une forme sensible, des couleurs et des lignes déterminées.

Un Tel aime les femmes, et celle qui les incarne toutes, sa femme, parce qu'elles sont de chair, avant que d'avoir les vertus et les beautés de l'esprit. N'en aurait-il jamais eu qu'une image, il la chérirait peut-être, cette femme élue, pour la splendeur inconnue et désirable que les lumières et les ombres lui révéleraient. Un Tel ne peut aimer Dieu de cette sorte. Au temps où croire en la religion du Christ était sacrifier sa vie, il eût été le plus ardent des martyrs. Le catholicisme n'étant plus qu'une organisation sociale, puissante et parfaitement policée, Un Tel n'y découvre point ce feu où l'homme rêve de réchauffer son cœur glacé. Aussi, ne pouvant avoir une religion fortifiante et las de chercher au ciel l'impossible bonheur, tente-t-il de réaliser ici-bas, par des artifices humains, des paradis consolateurs.

Les émotions littéraires, musicales ou plastiques, la lecture d'un beau livre, l'audition d'une musique chère, la vue d'un paysage harmonieux sont des moyens immédiats de recréer le mirage.

A lire Laurette ou le Cachet rouge, d'Alfred de Vigny, dans une mince édition aux jolis caractères, Un Tel évoque à la fois toutes les lectures qu'il fit et ses amours, dont certaines eurent la simplicité de ce conte; il y prend une leçon de tenue et de grandeur, admirant le style grave et volontairement châtié de cet écrivain magnifique qui, délaissant le vain falbalas des phrases, ne voulut, pour son œuvre, d'autres pompes que celles austères et rares de la noblesse d'esprit.

C'est ainsi qu'Un Tel oublie, dans un livre, l'égoïsme de certains, la vilenie des autres et toute cette gadoue sanglante qui l'entoure.

Dans un petit village bombardé, les musiciens du régiment, en rond, exécutent avec un art inégal les morceaux de leur répertoire. Les cuivres sonnent, entre les murs croulants, comme s'ils voulaient renverser, à leur tour, les fermes que les obus négligèrent.

Allègre ou mélancolique, la musique est douce à l'ouïe du soldat; elle ajoute à la douceur illuminée du soleil un rayon d'or sonore et communique à tous une sainte ivresse, à laquelle Un Tel ne peut échapper.

Le public est rare, qui cherche l'émotion sacrée auprès des cuivres.

Quelques fantassins baladeurs viennent écouter les airs mille fois entendus; des automobilistes américains, graves, vêtus avec soin, méticuleusement rasés, ont tenu à assister à cette manifestation d'art; ils y ont mis la solennité qui jamais ne les quitte, honorant ainsi, par leur maintien correct, le pays qu'ils représentent et celui qu'ils viennent visiter.

Un enfant, sale et dépenaillé, sorte de Poil de Carotte meusien que l'éclatement des bombes ne trouble pas, suit avec une fièvre visible le rythme de l'orchestre; il se balance, tout son petit être enlevé par les mesures alternées des marches ou des berceuses; on dirait une de ces danseuses ingénues des Indes qui, sur des airs barbares, miment les passions des hommes. Le gosse est possédé d'un esprit de flamme, car voici que retentissent, volupteuses et lentes, les premières mesures de Lakmé.

La fraîcheur des forêts lointaines, la douceur de s'aimer dans les temples, il n'est rien qui échappe à la sensibilité d'Un Tel. Pareil à l'enfant enivré, il suit les mouvements de la vague sonore. Mais il évoque encore des sensations plus fines. Il revoit les belles soirées d'opéra-comique où Lakmé l'enchantait. Il était prostré dans un coin ombreux de ce poulailler célèbre où tous les bohèmes et les midinettes de Paris viennent oublier leur misère. Il avait, auprès de lui, une maîtresse à la gorge frémissante et nue, qui portait, avec une grâce perfide, de petites robes de liberty parsemées de fleurs.

Un Tel, alors, se sentait une âme d'empire, des désirs conquérants, un orgueil illimité, tout cet azur avait été chassé du ciel. Mais, voici que la musique rendait, divin artifice, les joies perdues, qu'elle apportait sur ses ailes invisibles les parfums de l'amour, le frôlement des chairs, la féerie des spectacles, le plaisir infini de Paris.

Un Tel, mieux encore que les émotions créées par la musique, le livre et les spectacles changeants de la nature, aime la griserie qui lui vient de ses propres idées.

Précieux artifice que l'idée, nimbant d'une apparente beauté les réalités les plus dures. C'est par elle que l'on croit à la nécessité du sacrifice. Elle permet de mourir avec abnégation, de subir les pires maux, de vivre dans la fiente, de se nourrir de viande pourrie, d'être un soldat.

Il est évident que trois années de guerre ont transformé les idées d'Un Tel. Il avait rêvé d'actions triomphales; il se voyait fortuné, admiré de tous. La guerre lui apprit à être heureux dans la simplicité, comme d'autres, mécaniquement, de comptables qu'ils étaient avant la mobilisation, sont devenus d'estimables cuisiniers.

Nombre d'idées ont été renouvelées par les événements tragiques de ces temps; mais, de toutes celles dont la pensée d'Un Tel est occupée, les idées de guerre, nées de la grande épreuve, priment impérieusement. Un Tel, au cours de multiples conversations, dans les cantonnements et les sapes, se fait l'apôtre d'un droit nouveau, aux règles dures et inflexibles.

Certains ignorants de l'arrière, esprits incompréhensifs, osent prétendre que les soldats, au retour, se précipiteront égoïstement sur les joies de ce monde et qu'ils se hâteront de jouir en compensation de toutes les privations subies. Le droit nouveau, né dans la tranchée, s'oppose absolument à cette conception basse de la vie future des soldats victorieux.

Un Tel a décidé de faire survivre, chez les citoyens, l'esprit de fraternité et de dévouement qui anime les soldats. Il défendra, au nom de ceux qui se sont battus, au nom des morts, le droit des combattants au bien-être, à la vie équilibrée.

Grouper les soldats de la guerre, ceux qui vraiment l'ont faite; être une force raisonnable et puissante et imposer aux pouvoirs publics la volonté des hommes qui firent la France victorieuse, telle est l'intention d'Un Tel.

Son programme social est simple. Il veut secourir les victimes de la guerre en mettant à contribution les fortunes des munitionnaires, commerçants enrichis au cours de la tourmente, qui se doivent de faire vivre les enfants et les veuves des héros. Il faut à tout prix, une révolution fût-elle nécessaire, extérieurement à toute idée politique ou confessionnelle, exiger qu'une place honorable soit accordée aux combattants dont les sacrifices et les efforts surent assurer la continuation de notre vie nationale.

Ces idées consolent Un Tel et lui font une auréole de joie et d'espérance. Ceci n'est pas un précieux artifice, certes; les idées sont des maîtresses dont Un Tel a connu, sans jamais leur en tenir rancune, l'implacable infidélité. Néanmoins, il advient que celles-ci, nées dans le plus formidable des orages, défiant les vents contraires, ont une particulière vigueur. Ce ne sont plus de tendres musiques faites pour bercer l'ennui et la rancœur des soldats; elles ont la souplesse et la vigueur des choses vivantes; elles s'imposeront, animant les discussions sociales, soulevant les foules obscures et réaliseront le miracle d'avoir fait naître et mourir, en un siècle ingrat, pour les simples et les pauvres glorieux, les raisins de la Terre promise.

LE PEUPLE ET LE ROI

Il est juste que les combattants, ayant subi les pires peines, reçoivent des honneurs. Certes, les honneurs ne sont pas toujours répartis avec justice; néanmoins, l'intérêt que l'on porte aux soldats, de quelque façon qu'il se manifeste, leur est très sensible. Aussi, Un Tel fut-il ravi d'avoir été désigné pour escorter le drapeau de son régiment quand les rois alliés vinrent passer en revue les troupes dont l'audace reconquit les hauteurs de Verdun. Ce lui fut, au surplus, une occasion inespérée de boire, de manger chaud et de se dépouiller de toute sa vermine.

Quand il n'est pas déployé dans la lumière, entouré d'ovations et de fanfares, le drapeau, protégé par une gaine de toile cirée, attend de nouvelles gloires, couché dans un fourgon de ravitaillement. On a sorti le drapeau de son ombre.

Sur les routes poudreuses, un autobus dont les flancs sont ornés de lettres énigmatiques: R. V. F. (ravitaillement en viande fraîche, disent les soldats) emporte l'escorte du drapeau vers un champ d'aviation où grondent cent moteurs.

Les drapeaux de Verdun sont déployés.

En voici quarante aux franges dédorées, à l'étoffe en lambeaux, muets symboles de maux effroyables. Le vent soulève leur écarlate. On dirait, à les voir, un parterre de géraniums. Les hommes qui les entourent ont des faces viriles et des yeux où, malgré eux, et en dépit de leur volontaire ironie, se voit l'âme de la patrie.

Le peuple en armes est rangé derrière ses drapeaux. Ce sont des paysans, des ouvriers. La force vit en eux de ceux qui, ayant guillotiné leur maître et brûlé les demeures aristocratiques, renversèrent tous les empires du monde.

Un Tel, immobile, et qui sentit jadis gronder en lui des colères de régicide, se sent pris d'une grande émotion.

Un roi, le plus miséreux des rois de ce temps, chassé de ses terres pour avoir refusé de trahir sa parole, passe en revue, aux accents débonnaires de la Brabançonne, les troupes françaises. Il est grand et distingué. Il semble, discrètement, essuyer une larme en saluant les drapeaux.

Le peuple de soldats lui trouve fière allure; il l'estime pour sa simplicité, certes, mais il aime surtout en lui cet air taciturne qui sied aux grands capitaines. Magnifique et réservé, triste et cordial, c'est ainsi que lui apparaît, nimbé de l'auréole du martyr, le roi, celui qu'après boire et dans la fièvre des meetings, il nommait le tyran, le ploutocrate, et qui n'est qu'un pauvre grand homme, chargé de toutes les misères d'un peuple.

Les avions font dans le ciel d'aventureuses courbes, ils se laissent choir en «feuille morte», ils descendent vertigineusement vers les baïonnettes lumineuses et, soudain, se redressent. L'aviation danse, au ciel limpide, toute une fantasia de métal et de flammes.

Les drapeaux, où souffle l'esprit le plus révolutionnaire du globe, s'inclinent en présence d'une majesté. Il se fait une fusion, entre le prince et la foule, comme si, se prêtant un mutuel appui, ces deux forces comprenaient enfin la nécessité de leurs rôles réciproques.

Il y aurait quelque vanité à tirer de ce groupement sentimental imposé par les circonstances, une conclusion sociale immédiate. Un Tel sait trop bien, pour en avoir souffert, que, dans leurs imperfections multiples, les vérités supposées les plus absolues sont sujettes à transformation; néanmoins, il croit, en présence de tant de générosité simple incarnée dans un homme, à la nécessité où nous sommes, actuellement, de faire tenir le symbole de tout ce que nous aimons sur une tête, fût-elle couronnée du bonnet phrygien ou d'un laurier d'or.

Les musiques jouent une fois encore la Brabançonne. Le roi s'éloigne, cependant que les soldats, assis sur la pelouse, devant leurs faisceaux, font une orgie de sardines et de confitures.

LA DÉGRADATION

Le vent tourne en rafales, dans le village, secouant les auvents des maisons désertes. Le ruissellement de la pluie et les mille bruits de l'orage ajoutent à l'angoisse de minuit. L'homme, attaqué par des puissances invisibles, surgies de l'ombre et venues du ciel, se terre, convaincu, en présence des éléments courroucés, de sa faiblesse éternelle. Parfois, un cheval errant, couvert de boue, traverse furieusement la place de l'Eglise.

Dans une maison, rongée de lèpres, deux soldats prisonniers, à la veille d'être dégradés, reposent, gardés par la maréchaussée. Si leur corps est étendu sur le fumier, leur âme est en route. Ils ne dorment pas, et leurs yeux, ouverts dans la nuit, contemplent les paysages de leur enfance.

Amère rêverie que celle d'un soldat rejeté de l'armée par ses compagnons, comme indigne de porter les armes. Le «hors la loi» civil, ce voleur cynique qu'une justice nécessaire condamne, nargue souvent son juge; le mystique assassin sourit parfois à la guillotine; jamais le soldat, à la veille d'être dégradé, n'a cette morgue des grands criminels. Ne plus être ce matricule vivant, ce rouage symbolique, ce postulant à la mort qu'est un modeste soldat, combien de ceux qui partirent vers d'impossibles gloires, à la mobilisation, se résoudraient à cette indignité?

La réelle force de l'existence militaire, c'est de cimenter à jamais les esprits et les corps des soldats et de savoir leur imposer les généreux sacrifices de vivre et de mourir ensemble. Jean et Paul, les deux prisonniers, n'ont pas échappé à la douce tyrannie du devoir militaire. Ils sont attristés de leur sort, comme s'ils n'étaient en rien responsables du délit qui les fait condamner.

Jean est un paysan brutal. Enfant, il gardait les vaches dans les pâturages paternels; un obscur instinct le forçait alors à frapper ses bêtes. Garnement redoutable, il devint, à seize ans, la terreur des bals champêtres, le champion de toutes les rixes sanglantes.

Paul, fluet et distingué, rêveur dont l'idéal malingre est de courir, sans cesse, après d'insaisissables amours, fut la proie de toutes les belles infidèles de la capitale.

Jean, au cours d'une attaque, coupa le doigt d'un camarade éventré, afin de lui ravir son anneau d'or; Paul, poursuivant une amoureuse, déserta. Tous deux furent condamnés à cinq ans de prison.

En cette nuit orageuse où il semble que doit errer l'âme immortelle et courroucée du roi Lear, les deux hommes attendent leur dégradation.

L'aube est venue. La tempête s'est apaisée. Dans un vaste champ, le bataillon est assemblé. Le soleil fait aux troupes l'aumône d'une caresse. Jean et Paul sont amenés au centre des soldats. Ils sont là, les frères de combats et de festins, les joyeux buveurs, les compagnons au cœur loyal, ceux avec qui furent partagés la misère et le vin; ils vont assister à l'humiliation des deux condamnés.

Les justiciers sont au garde à vous, leurs baïonnettes luisent, inflexibles comme la loi, droites ainsi que des consciences de soldats. Le commandant, vêtu de kaki, présente le sabre. Un sergent, fébrilement, jette à terre le calot des deux misérables; il leur arrache leurs boutons qui roulent dans l'herbe luisante. Jean oscille, comme souffleté par un vent de mer; il voudrait frapper, il lui semble que tout le sang de son corps afflue en ses poings noueux. Paul est pâle et sombre, diminué par son regret et sa honte, tel un vieillard qui regarde mourir son dernier amour.

Un commandement bref, un choc d'armes, et les deux hommes s'en vont. Jean, rouge de rage contenue, songe qu'il va pouvoir boire enfin le café matinal; Paul pleure doucement. L'armée des camarades s'éloigne, cependant que certains regrettent de devoir rester dans le rang, alors qu'il y a à ramasser, sur le lieu de la dégradation, de si jolis boutons de capote.

UN TEL A TRÉBIZONDE

Vers ce pluvieux automne, le quatrième de la guerre, Un Tel eut la joie, longtemps espérée, de revenir en permission. Quatre saisons semblables, quatre manières différentes de combattre. Le premier automne fut mouvementé, imprévu; on y connut des périls et des triomphes miraculeux; le second, illuminé par les soirs victorieux de Tahure, sut redonner l'espérance aux cœurs les plus désabusés; le troisième nous fit perfectionner nos méthodes scientifiques de guerre: la Somme nous valut, en effet, des succès parfaitement organisés, d'où le hasard était banni; enfin, le quatrième automne, terminant avec honneur la bataille de Verdun, affirma la puissance de notre machinisme, de notre chimie et de nos armements.

Si l'art de la guerre se transformait, mûri, perfectionné par les événements et le temps, Un Tel put juger que l'esprit de l'arrière subissait des transformations plus radicales encore.

Lors de sa convalescence, le soldat avait connu quel égoïsme inavoué se cachait sous les sympathies apparentes du civil; il avait jugé, sans en tirer rancœur, la faiblesse et l'outrecuidance des faux soldats qui pavoisaient la ville d'un azur menteur. Sa permission lui fit connaître tout un peuple nouveau, né de la guerre et vivant de ses profits, vermine dorée grouillant dans le Paris libre et fier de jadis.

Combien, hélas! d'esprits frivoles et désœuvrés se joignirent à cette horde mercantile, croyant être suprêmement élégants en affichant la sorte d'indifférence souriante qui prend, chez le civil, le nom immérité de persévérance patriotique. L'art de tenir devint rapidement une mode criminelle, masquant les appétits féroces et les mille lâchetés endormies au cœur des hommes.

Un Tel avait lu, dans sa jeunesse, un roman qui l'avait séduit étrangement, tel un poison magique ou un maléficieux opium. La mère d'Un Tel lui offrait tous les jeudis un magazine illustré écrit pour l'enfance. Le gamin y découvrit Les Vautours du Bosphore, sorte de récit romanesque des derniers jours de Trébizonde.

On y voyait de beaux cavaliers venus des mers mortes pour adorer des vierges esclaves. De jeunes femmes d'Anatolie jouaient de la guzla, le soir, dans les jardins où chantaient des fontaines. L'empereur se prélassait parmi les tentures et les soies écarlates. Les courtisans se livraient à des chasses magnifiques, précédés d'une meute hurlante. Des processions traversaient la ville; les soldats inclinaient leur large glaive lorsque passaient, adorés des foules, entourés d'enfants extasiés, les ostensoirs d'or.

Toute cette foule pieuse, amoureuse, artiste, ne voyait pas venir vers elle, traversant l'orageuse poussière du désert, les janissaires de Mahomet II, les troupes cruelles et innombrables, montées sur des éléphants blancs. Les savants, les théologiens, les musiciens tentèrent trop tard de conjurer l'orage qui les menaçait; ils cherchèrent alors des formules prestigieuses, des rythmes harmonieux, des parfums raffinés dont le pouvoir arrêterait les légions ottomanes. Les étendards furent hissés sur les remparts, les aristocrates se couvrirent de cuirasses où rutilaient des diamants et des fleurs.

Mais tant de splendeur déployée sous le soleil n'attendrit pas le mammouhd; il renversa les remparts pavoisés, fit enfermer les belles Trébizondines en des sacs que les janissaires précipitèrent dans le Bosphore; il brisa les ostensoirs, les calices, déchira les précieuses draperies; il fit abattre les derniers enfants des Comnènes, empereurs de Trébizonde. La reine dut défendre, contre les vautours du Bosphore, les cadavres ensanglantés des sept princes, cependant que la fille aînée des Comnènes, Anna, apostate, épousait le sultan. Les vaincus de Trébizonde, sans honte, organisèrent des festins, confiants en l'immortalité de leur race; leurs femmes dansèrent nues devant le conquérant. Les porte-lyres, les déclamateurs, les choristes, délaissant l'orthodoxie chrétienne vaincue, entonnèrent des hymnes vibrants à la gloire du Coran. Des juifs se répandirent dans les harems, vendant les colliers et les bracelets qu'ils avaient arrachés aux vierges noyées dont les corps avaient échoué sur les rives.

Un Tel s'était enivré de ces images où les combats, la volupté, la fortune et la mort se heurtaient mystérieusement. Il avait relu cent fois le naïf roman, lui donnant une portée symbolique.

Permissionnaire, le soldat eut la sensation directe de tenir en sa main durcie la clef d'or qui lui permettrait de pénétrer le mystère de toute chose. A la lumière de ce roman dérisoire, que son imagination de poète avait réenfanté, le soldat comprit parfaitement les situations de son temps, les idées de ceux qui l'entouraient. Il crut, au cours de sa permission, faire, après tant de voyages sur l'Yser, la Marne et la Meuse, une promenade étrange sur les rives perfides du Bosphore.

Quand il quitta la gare enfumée où toute une foule curieuse se pressait, désireuse de voir les soldats boueux, les vrais, les revenants du front, il ne lui sembla pas, dès l'abord, que la grande capitale orientale était si différente de Paris.

Les rues étaient animées. On y remarquait des soldats de toutes les nations. Des hommes, vêtus de complets dont la coupe s'apparentait à la tenue militaire, erraient, fumant de prétentieux cigares. Un Tel sut que ces beaux spécimens de l'espèce masculine, fortement musclés et doués d'une incomparable vigueur, étaient des indispensables sans lesquels on ne saurait assurer la vie des ministères et sous-secrétariats qui sont, en Orient, comme en France, l'âme même de la nation.

Un Tel désira connaître les quartiers centraux de la cité. Il s'en fut aux boulevards, où régnait une vive allégresse. Tout un peuple de courtisanes aux toilettes provocantes se laissaient lutiner par des Espagnols petits et bruns. Des Suisses, de nobles citoyens de tous les Etats neutres du monde buvaient force chopes, aux terrasses, en devisant. Leurs idiomes mélangés composaient, sans doute, le plus splendide des éloges en faveur de la nation guerrière qui, malgré sa douleur cachée, les recevait dans ses brasseries accueillantes. Certes, on aurait eu quelque difficulté à croire, en voyant cette grande kermesse, à la présence proche des troupes mahométanes. Pourtant, un certain communiqué militaire annonçait que des combats acharnés avaient eu lieu à quatre-vingts kilomètres de Trébizonde.

Pour connaître l'esprit d'un peuple, il n'est tel que de lire ses gazettes. Les feuilles importantes, celles à fort tirage, représentent un esprit commun, assez éloigné du caractère réel de la nation. C'est dans les petites revuettes que l'on découvre les pensées cachées, les désirs vrais, les colères de la foule.

Un Tel acheta de multiples hebdomadaires. Il y vit avec plaisir que l'amour demeurait, en Orient, l'occupation primordiale de tous. Il s'agissait là d'un amour frivole et sans portée sérieuse, d'une joie légère, d'un aimable échange de bons procédés entre gens de sexes différents. Des aviateurs y quémandaient l'amour de femmes généralement blondes et fortunées; des secrétaires aux armées ambitionnaient à gagner un cœur, grâce à une formule magique; il suffisait de prononcer ces mots énigmatiques: Secteur postal tant.

Certains hebdomadaires politiques reflétaient des âmes d'une incomparable énergie; on y luttait, sans crainte, contre le cléricalisme ou la démocratie, adversaires dont la force doit être formidable, puisque, malgré des siècles de polémique, nul ne parvint à les abattre.

Un Tel se rendit compte, également, que les modes importaient à Trébizonde. Il admira que l'on pût se passionner, en temps de guerre, pour la coupe d'un manteau, le style d'une robe. Cela prouvait un calme dans la souffrance, une possession de soi-même, une maîtrise des nerfs dont les Parisiennes eussent été certainement incapables. Qu'il y ait une littérature de modes, n'est-ce pas la preuve irréfutable que la vie nationale est équilibrée, que les Barbares ne sont pas arrivés à ébranler le moral des citadins?

Fallait-il aussi qu'à Trébizonde on poussât jusqu'à l'excessif l'amour de l'armée, pour que des hommes n'ayant jamais été aux tranchées consentissent à se chausser d'immenses bottes, à revêtir de lourds manteaux, à s'habiller avec la rudesse et la simplicité du soldat.

Les quotidiens ravirent Un Tel. A les lire, il retrouva l'Orient merveilleux des «vautours du Bosphore». Ce n'étaient qu'assassinats mystérieux, vols de documents, disparitions énigmatiques. Un jeune voyou, devenu une personnalité trébizondine, avait été étranglé en prison avec un lacet de soie. Des juifs qui, jadis, eussent porté, peinte à leur dos, la croix jaune infamante, avaient fondé des agences chargées d'injurier les honnêtes citoyens, de les accuser des pires crimes. Un pacha, riche comme un conte des Mille et Une Nuits, entouré de femmes empanachées et ruisselantes de pierreries, avait acheté des consciences de proconsuls et tissé avec des fils d'or, contre sa patrie, la trame la plus infâme. Une danseuse qui se disait Hindoue et se peignait au brou de noix, belle comme la Vénus Aphrodite, après avoir charmé de sa danse voluptueuse Trébizonde en émoi, avait vendu les plans du grand état-major.

On ne pouvait imaginer un tel romanesque, et les «Vautours du Bosphore» eux-mêmes étaient surpassés.

Pauvres vautours, acharnés sur des cadavres d'enfants impériaux, la nouvelle Trébizonde a des vautours d'une autre envergure, des carnassiers à tête de citoyens qui déchiquettent de la chair vivante, de la bonne chair de soldat! Celui-ci, désireux de s'offrir des danseuses et des automobiles, à peine sorti d'une prison d'enfants, rentra dans une cellule de grande personne, ayant planté son bec acéré dans le dos de ses compatriotes en armes. Cet autre brassait des affaires de trahison, par milliers, avec un sourire débonnaire, se nourrissant de mets exquis, buvant les plus fines liqueurs. Combien de vierges d'Anatolie et d'ailleurs avaient, pour un peu d'or étranger, subi les caresses de ce pacha?

Heureusement, toutes les nations cultivées subissent une tyrannie puérile et charmante, celle des petites revues littéraires. L'esprit du lecteur en sort rasséréné. Trébizonde se devait d'avoir des poètes abstraits chez qui l'amour de l'obscurité compensait celui des belles-lettres.

A la terrasse d'un café célèbre pour sa clientèle littéraire et théâtrale et qui porte le nom d'une ville où l'on aspire à mourir de l'avoir contemplée, Un Tel eut la joie de se mêler, anonymement, à une foule glorieuse. Les plus spirituels d'entre les critiques trébizondins, des hommes de théâtre, des managers, des actrices, le monde cinématographique, tous ceux que l'on admire et qui s'admirent encore mieux, discutaient en buvant du porto.

Ces gens eussent pu, comme le vulgaire, disserter à perte de vue sur les opérations des armées. Ils tenaient à montrer que les pires maux ne sauraient troubler en rien une forte race. Le jeune premier exprimait en termes mesurés son opinion sur la récente générale du Théâtre Impérial et le jeu ridicule d'un autre jeune premier, son concurrent. Les cinématographistes vilipendaient les firmes nouvelles, reprochant aux éditeurs de déformer, par malice, la souplesse de leur jeu et leurs traits sympathiques. En souvenir, les imprésarios déshabillaient les actrices. Mais, agités par la fièvre du soir et les vapeurs des vins, c'est lorsqu'ils expliquaient leur rôle national qu'il fallait les voir. Ils se retrouvaient une âme semblable, une même manière d'observer les événements, un égal désir de ne pas y participer.

Jouer des rôles enthousiastes ou gais, appelés à soutenir le moral du soldat; écrire des pages émouvantes sur les combats, tels devaient être leurs rôles en temps de guerre.

Un Tel se souvint d'avoir entendu, à Paris, lors de sa convalescence, cette aimable romance sur la conservation des élites; ce n'était alors qu'une théorie, timidement exposée. A Trébizonde, le droit de préserver sa vie pour le bien-être de tous et la perpétuation de la race était accordé à toute une phalange de jeunes seigneurs du théâtre et de la presse qui, par leurs attitudes conquérantes et leur crâne élégance, donnèrent à Un Tel le sens exact de son infériorité.

Combien les vulgaires soldats, retenus au désert et qui se font écraser par les éléphants sacrés du mammouhd, sont de médiocres défenseurs de la patrie, comparés à cette génération fleurie de fils d'académiciens et de jeunes premiers, amants des plus célèbres hétaïres de la cité ou pâles androgynes qui poussent l'amour des hommes jusqu'au plus raffiné des orientalismes.

Un Tel fut confus de n'être qu'un rustre. Il sentit que ses mœurs normales, sa brutale santé étaient un défi à l'élégance et à la grâce de ces enfançons vers qui montait l'encens des élites trébizondines.

A Paris, il est des gens qui pensent encore que tout honneur et toute joie doivent revenir à ceux qui se battent dans la fange, se noient dans les ravins inondés ou meurent d'épuisement, par les nuits de tempête, comme des loups. A Trébizonde, on estime au contraire qu'une précieuse jeunesse, conservée prudemment dans un service d'intendance ou de photographie, est autrement utile à la vie nationale. Elle entretient l'élégance et le bon ton dans les rues de la cité; il est bien qu'on la voie s'amuser, aimer et boire; elle permet de dire aux étrangers: «Malgré les flèches qui nous viennent des lointains archers du sultan, nous sommes un peuple aimable et joyeux!»

Les Trébizondins sont gens d'esprit. Ils ont cette forme d'esprit supérieure: la rosserie. Dans les pâtisseries où patrouillent les sectionnaires des administrations, ceux qui portent des abeilles brodées sur leur pourpoint, le combattant est gentiment nommé le P. B. D. F., autrement dit le Pauvre Ballot du Front. Certes, on le considère à sa juste valeur. Il est un rouage nécessaire, une utilité, comme les œufs dans l'omelette. On l'aime aussi pour sa tenue pittoresque; mais, toutes considérations sentimentales écartées, qui donc oserait soutenir, à Trébizonde, qu'un soldat ayant l'audace de demeurer dans la boue ou la poussière, durant plusieurs années, n'est pas cette chose sympathique en somme et naïve que les gens spirituels ont appelé le P. B. D. F.

Le roman ridicule et somptueux où Un Tel berça son désir d'aventures n'avait pas exagéré, qui montrait les Trébizondins, à la veille d'être égorgés, chantant sur leurs remparts. Les descendants des invertis et des apostates de l'ancienne ville impériale n'avaient pas démérité de leurs ancêtres. Ce peuple de marchands, de poètes, d'amoureuses et de comédiens était le même que celui qui laissa mourir les enfants des Comnènes et permit que leurs jeunes corps fussent la proie des vautours.

Irrité, mais heureux quand même de s'être mêlé à toute cette vie prestigieuse et clinquante, Un Tel désira quelque repos. Il erra en de paisibles quartiers où des artisans travaillaient le fer et le bois. De vieilles femmes usaient leurs pauvres yeux à tricoter pour les soldats. Il vit de maigres femmes plier sous de lourds fardeaux, avec une abnégation, une ténacité qui faisaient d'elles les obscures amazones d'une guerre misérable. Il connut la peine du peuple, les courses infinies qu'il faut qu'une ménagère fasse pour nourrir son enfant. Il rencontra des bambins, dont les pères étaient tous morts en défendant la patrie, qui revenaient de l'école, une petite serviette sous le bras, en jouant comme des moineaux. Une jeune fille les accompagnait, grave de toute cette maternité charitable qui la poussait à soigner les orphelins. Un Tel apprit avec joie qu'à Trébizonde des infirmières bénévoles veillaient au chevet des soldats mourants. Il sut d'admirables dévouements, des générosités splendides.

Il pouvait, maintenant, retourner vers les gares d'embarquement, loin du Bosphore chanteur et lumineux, rejoindre les grandes concentrations militaires, suivre son régiment dans l'hiver et la nuit.

Un Tel avait la conviction qu'à l'arrière un peuple de vieillards, de femmes et d'enfants s'associerait, la paix revenue, aux aspirations des soldats; il devinait que, sous les ors menteurs et les voiles fastueux de la Trébizonde moderne, vivait une humanité charitable.

Peut-être faudrait-il chasser des rues de la cité quelque pacha attardé ou quelque inverti trop lyrique; mais, cette besogne sanitaire accomplie, Trébizonde n'en serait pas moins la plus belle, la plus harmonieuse et la plus libre des capitales du monde.

LES NOUVEAUX SOUVENIRS
DE LA MAISON DES MORTS

Un Tel, au cours de sa permission, rendit visite au Salon littéraire le plus estimé de la guerre. Toujours il exista un cercle, choisi entre mille, où se groupèrent les beaux esprits et les caractères originaux de l'époque. Une agréable loi a voulu qu'une femme fût la reine de ces cénacles où s'organisèrent des révolutions, où se créèrent des renommées.

La femme est, de par sa grâce innée, un aimant. Elle attire, sans violence, les êtres les plus divers. L'art des femmes est de savoir se rendre à la fois toutes-puissantes et impersonnelles; elles président leur salon et, pourtant, il semblerait qu'elles s'effacent et disparaissent pour laisser place à leurs invités, à la manière de ces vieux pastels dont les couleurs évanouies gardent, quand même, leur souveraine lumière. Tel le ver méprisable s'insinue au cœur des roses, de vils personnages hantèrent, eux aussi, ces endroits privilégiés.

Celui-ci n'échappait à aucune des lois qui font les grands salons littéraires. Une femme le présidait. D'une beauté assez froide, vêtue avec une recherche grave, elle n'inspirait pas le désir, mais on aimait à l'admirer pour sa noblesse de Tanagra immobile et jolie.

De jeunes écrivains et des maîtres du verbe, des espoirs et des regrets, les sommités de l'art et ses apprentis se groupaient autour d'elle. Enfin, pour que ce salon ressemblât parfaitement à ses devanciers, quelques canailles prétentieuses y encombraient les fauteuils.

La chronique méchante assurait que d'aucuns y venaient uniquement pour y savourer des gâteaux, de cinq à sept, une fois par semaine.

Né de la guerre, ce salon ne vivait que d'elle, mais avec noblesse et sans profit. Une pensée pieuse avait présidé à sa création. La prêtresse de cette tendre chapelle rêvait, rien moins, que d'honorer les écrivains morts à la guerre, blessés ou prisonniers, de les aimer dans leurs œuvres. Quelques paroles étaient offertes au disparu; de belles voix disaient les pages les plus éloquentes de son œuvre, et l'on se séparait en communiant dans le souvenir du cher absent, dont le corps avait été broyé par un obus implacable, mais qui, néanmoins, grâce à son génie naissant, laissait une âme immortelle.

Hélas! le beau rêve de la plus belle des femmes de lettres ne se réalisait qu'imparfaitement. La faute en était aux personnages frivoles dont l'indifférence narguait la tendresse des convaincus. Il est dommage que le monde littéraire soit peuplé de mufles, car il y éclôt de nobles idées. La honte de ce nouveau salon fut d'y admettre certaines gens du boulevard, dont un pseudo-poète qui se permit, déchet humain immobilisé, d'exalter en vers patriotiques le courage des soldats. Ce versificateur à monocle, une tête de Baudelaire pour cantiniers, célèbre pour ses invectives à l'égard de Racine, créait une sorte d'amertume dans un lieu où ne devait régner que l'admiration la plus affectueuse; il était la lie du plus pur des vins.

Des femmes bavardes troublaient de leurs confidences irritantes l'émotion des plus chers instants. Certaines petites cabotines se paraient, selon le rite du jour, de robes aux couleurs diverses, rouges en l'honneur des blessés, noires pour les deuils; elles eussent aimé en arborer de tricolores.

De faux héros parfumés, le torse moulé en un dolman soyeux, décorés d'ordres inconnus, osaient se joindre aux vrais soldats sur qui subsistait, malgré les soins décents, la boue tenace de Verdun.

On y fêta de jeunes écrivains admirables, dont la mort fut un exemple; des mutilés qui, de leurs mains broyées, ne pourront plus écrire; des prisonniers, dont le rêve est enclos en des fils barbelés, quelque part, dans un camp silésien.

Certaines heures y furent poignantes, témoin celle où un vieillard vint exprimer sa douleur sur la mémoire d'un jeune, regrettant de vivre en un temps où les anciens se voyaient obligés d'orner de couronnes les tombes où reposent des poètes de vingt ans.

Un Tel fut heureux d'avoir connu, au cours d'une brève permission, le seul lieu où se pratiquait, en des rites nouveaux, la religion du souvenir.

On peut revenir au front avec une âme moins irritée contre l'indifférence du civil quand le hasard vous fit rencontrer, chez lui, un peu de cette fraternité souriante et de cet esprit de corps qui reste l'apanage du combattant.

LE MARIAGE DE LULUSSE

Permissionnaire, Un Tel reprit ses courses pittoresques dans le vieux Paris. Il voulait revoir la ville, sous tous ses aspects, les seuls salons littéraires ne suffisant pas à satisfaire sa curiosité de soldat. C'est alors qu'il rencontra Lulusse de Charonne, un vieux compagnon d'armes.

Le maître-coq de l'escouade, aux jours glacés d'Argonne, le boute-en-train de la compagnie, avait été frappé cruellement, un soir, près d'un carrefour, en distribuant le rata, dans l'exercice de ses fonctions culinaires. Un éclat d'obus lui avait emporté la jambe.

Dès l'abord, Lulusse en eut un évanouissement de sa personnalité. Avoir été le mâle vigoureux qui séduit et mate, à la fois, un quartier, l'homme satisfait de sa force et de sa souplesse, et n'être plus qu'un infirme pitoyable, ne suscitant qu'une éphémère admiration, ce fut le pire tourment. Mais, le désir d'être aimé et redouté l'emporta sur l'amertume et la faiblesse. A Charonne, Lulusse redevint le conquérant des beaux soirs; il retrouva les accents éteints de sa verve, traquant l'embusqué sans répit et se reconstituant, dans une vie moins noble que celle des armes, une gloire solide et incontestée. Même, il en vint à jouer de son malheur, à plaisanter de son infirmité. Dans les cabarets où le peuple s'enivre de discours, d'un geste vif, levant son pilon, il frappait sur les tables de marbre, commandant d'une voix impérieuse un nombre illimité de bouteilles.

Un printemps vint, messager d'allégresse. Les rues étaient illuminées et le chœur des oiseaux peuplait les jardins de pures chansons où rien n'apparaissait de la colère des hommes, Lulusse sentit une tendresse infinie lui caresser l'âme. Il perdit son apparente brutalité et, négligeant de persécuter les embusqués, il devint rêveur. La crapule que Lulusse émerveillait par son insolence ne voulait pas reconnaître en lui le lion de Charonne, turbulent et grossier, qu'elle aimait.

Une jeune couturière au visage triste et doux, à la chevelure noire, était la cause involontaire de ce changement rapide, Lulusse l'avait rencontrée dans le faubourg. Elle passait, les yeux perdus, l'attitude modeste. Elle plut à l'infirme, parce qu'elle semblait être une opposition céleste à toutes les femmes capiteuses qu'il avait possédées. Elle n'avait pas les yeux de fièvre et la lèvre écarlate des amoureuses; elle ne se parait pas d'étoffes éclatantes et ne portait pas à sa gorge la trace des morsures du dernier amant. C'était une femme simple et douce, appelée à devenir, l'amour aidant, une mère de famille exemplaire, la plus fidèle des compagnes.

Simple idylle? Lulusse avait promis d'être bon, de travailler, de déserter les bars; la jeune couturière, effrayée mais admirative, en présence de cet homme redoutable, s'était abandonnée à la joie de l'amour. Ils allaient se marier.

—Tu viendras à mon mariage, demain, vieille canaille, dit Lulusse à Un Tel. J'enterre ma vie de gouape. Je veux devenir un citoyen patenté, un comme les autres. On restera bon vivant, et la bourgeoise ne s'ennuiera pas avec moi. Pour ce qui est de la rigolade, on sera toujours là pour un coup.

Satisfait de s'être fait une vie régulière, Lulusse retrouvait sa gouaille et ses allures orgueilleuses.

Un Tel, le lendemain, se rendit au mariage. La cérémonie fut dénuée d'inutile pompe, le maire officia avec simplicité. C'est alors que la noce commença. Chez un traiteur bourguignon, la famille et les amis étaient assemblés. La table, chargée de bouteilles et de fleurs, ressemblait à l'autel de quelque divinité païenne; l'or et le rubis des vins miroitaient au soleil.

Lulusse rayonnait, comme le vin. Il narrait des histoires de guerre, il enluminait avec joie des aventures qui ne laissaient pas que d'être gaies en elles-mêmes; il évoquait, parmi les compagnons de jadis, les innocents, ceux dont les malheurs bêtes ou la peur instinctive font le bonheur d'un bataillon. Il y avait Masclet, qui tombait dans les trous d'eau et qu'il fallait repêcher avec une crosse de fusil; il y avait l'ordonnance du capitaine, celui qui préparait à son officier des choux-fleurs à la mayonnaise; il y en avait d'autres, bons drilles en somme, et si délicieusement niais! Puis, du plaisant à l'héroïque, Lulusse contait ses anciens exploits. Un Tel abondait dans ce sens, aimant à revoir ainsi toutes les figures heureuses ou tourmentées qu'ils connurent.

Deux vieux parents, des ouvriers du faubourg, admiraient cette jeunesse qui n'avait pas tremblé dans la tempête. Les femmes riaient ou s'apitoyaient, selon la couleur des récits, cependant que le fils d'une voisine, indifférent à ce tumulte humain, dévorait avec une ferveur animale les gâteaux délaissés. La petite mariée contemplait son homme. Comme il était beau, et quelle émotion elle avait ressentie quand, selon une plaisanterie classique, il lui avait enlevé sa jarretière.

—C'est pas tout ça, les amis, on va danser! invita Lulusse.

Les servantes écartèrent la table. Une vieille demoiselle, pianiste attitrée des noces, dont le concours avait été sollicité, se mit au piano, et l'on dansa.

Lulusse qui, pour fêter un tel jour et par orgueil d'homme, portait une jambe mécanique, enleva sa femme et se mit à tourner follement. Soudain, il pâlit et s'affaissa. Il sentit une honte infinie l'envahir. Sa jambe s'était brisée; l'appareil gisait à terre, ridicule avec sa carapace de cuir et de nickel. Les danseurs, emportés par leur élan, bousculaient l'objet, sans y prendre attention.

Tandis que la pianiste continuait à marteler ses rondes entraînantes, la petite mariée, compatissante, posa sa fine main sur le front de l'infirme, qui se mit à pleurer.

LA KERMESSE

Un Tel rejoignit son bataillon au repos dans un de ces aimables villages de la Marne, entourés de croix de bois et qui reverdissent et prospèrent malgré les incendies qui les ont ravagés. Des maisons de briques ont été reconstruites, et les anciens habitants, qui ne purent se recréer le foyer disparu, se sont aménagé, dans les caves, des abris protecteurs. L'église romane, son clocher abattu, sa nef ouverte, atteste du malheur qui s'abattit sur la région.

Le soir où revint le permissionnaire, il régnait dans le village une particulière allégresse. Les soldats se promenaient, en quête de secrètes beuveries, l'accès des cafés leur étant interdit. Au seuil des granges, des lascars, leur gamelle de soupe fumante en mains, interpellaient les filles de ferme, sorte de héros pantagruéliques qui en appelaient joyeusement aux plaisirs conjugués de la table et de l'amour. Un clairon lointain sonnait des fanfares heureuses.

Le bataillon donnait, sous de grands arbres centenaires, à l'entrée du village, un concert.

Quand la nuit fine descendit sur la campagne, des lampions bleus, suspendus aux ramures, illuminèrent sa scène improvisée. La foule des soldats se pressait sur des gradins de fortune: chaises, bancs ou charrettes dus à la générosité de l'habitant. Le général de brigade, un petit homme débonnaire, sorte de roi galant, ami de la poule au pot et des belles, prit place, entouré de l'auréole d'azur que lui faisaient, harmonieusement, les soldats. Les enfants des écoles, assis à terre, admiraient en silence les lampions que le vent balançait dans les arbres.

L'orchestre joua une marche boulevardière qui souleva un formidable enthousiasme.

Parsingaux, le chef de musique, caressait de son bâton sa noble barbe. Il conduisait, d'un air méprisant, les cuivres et les bois. Les soldats, en chœur, reprenaient au refrain, témoignant de la joie qu'ils avaient de sentir leur cœur bondir au rythme des fanfares et du mépris qu'ils ressentaient à l'égard du chef d'orchestre. Ils chantaient: