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Un Turc à Paris, 1806-1811 / Relation de voyage et de mission de Mouhib Effendi, ambassadeur extraordinaire du sultan Selim III (d'après un manuscrit autographe) cover

Un Turc à Paris, 1806-1811 / Relation de voyage et de mission de Mouhib Effendi, ambassadeur extraordinaire du sultan Selim III (d'après un manuscrit autographe)

Chapter 10: La Garde impériale.
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About This Book

Le récit relate le voyage d'un envoyé ottoman par mer et par terre jusqu'à Paris et son séjour diplomatique de cinq ans, mêlant impressions de voyage et comptes rendus politiques. Il propose des descriptions vives, parfois naïves, des mœurs françaises, des divertissements publics, des cérémonies et des institutions quotidiennes. S'y insèrent lettres officielles et négociations qui aboutissent à un rapprochement formel et à l'envoi d'un représentant français à Constantinople, mettant au jour la diplomatie pratique de la mission. La correspondance incomplète conserve le point de vue de l'envoyé sur les projets français en Orient et sur la prudence ottomane face à ces desseins. Le manuscrit conjugue observation oculaire et analyse politique mesurée.

....... .......... ...

«Si grande est la diligence apportée aux choses de l'armée que les Délégués sont choisis de telle façon que leurs opinions ne soient jamais en opposition avec celles des ministres dirigeants…

«Après huit ou dix années de service, si le soldat n'est pas tué ou blessé, il est libéré. S'il est atteint d'une blessure et s'il n'a personne pour l'assister, on le reçoit dans un grand sérail où il est nourri et logé jusqu'à la fin de ses jours.

«Ces lois, les Français s'efforcent de les introduire dans les pays qu'ils ont nouvellement conquis.»

La Garde impériale.

«En dehors de l'armée 40.000 soldats de toute arme sont choisis parmi les hommes de forte taille. Leur office est de garder l'Empereur nuit et jour. Ils sont casernés dans les environs de la ville et l'on voit à chaque instant des détachements de ce corps traverser les rues pour monter la garde au palais…

«Toutes les fois que l'empereur sort en voiture un peloton de cette garde, variant de cent cinquante à deux cents hommes, l'escorte à cheval. La nuit ils éclairent sa marche de torches allumées qui font que tout le monde s'écarte sur son passage. En campagne, de forts détachements entourent sa personne qu'ils ne perdent jamais de vue. La garde ne prend aucune part aux actions à moins que la nécessité ne l'y oblige. Bien que ces soldats soient vêtus à la franca, ils n'en portent point la coiffure ordinaire. Ils se coiffent d'un grand bonnet en peau de loutre à la manière des delil de la Mecque[26]. Sur ce bonnet retombent des ganses et des cordonnets…»

[26] Delil, cicerones qui guidaient les pèlerins dans leur marche vers les Saints-Lieux du Hedjaz.

Leurs écoles.

«Comme nul Français ne peut se soustraire à l'action des lois, les enfants de la noblesse ou des particuliers enrichis dans le négoce sont soumis à l'obligation de s'instruire. Leur instruction les mène aux situations les plus élevées de l'armée et de l'administration. Dans ce but, le gouvernement a ouvert des établissements dans la capitale et dans les principales villes du pays sous le nom de pensions où ils reçoivent une instruction conforme aux vues de l'Empereur. Celui-ci s'est assuré le concours des lettrés qui se font payer en conséquence. Les élèves y jouissent de tout le bien-être désirable moyennant un prix fixe. Un congé limité leur est accordé tous les deux mois.

«Une autre catégorie d'écoles dites impériales, ne reçoit que les fils des maréchaux, des généraux, des hauts dignitaires et dont la pension est payée sur la cassette de l'Empereur. Ils portent un uniforme spécial pour que chacun les reconnaisse. A leur sortie, ils passent des examens, puis ils sont distribués dans les différentes armes où ils occupent un rang en rapport avec leurs aptitudes.

«Dans toutes ces écoles, les nazaréens enseignent d'étranges choses. Ce n'est pas assez de dire qu'ils témoignent d'étonnantes aptitudes pour les sciences. Il faut ajouter que leur esprit s'attache à tirer parti de leurs connaissances. Ainsi, ils appellent chimie une science qui ne peut être vraisemblablement que celle que nous désignons nous-mêmes par El-Kimika (alchimie); mais chez eux il s'agit moins de transmuer le cuivre en or ou de changer le verre en rubis que d'étudier les métaux, les arbres, les pierres et enfin tout ce qui existe dans la nature. Leurs recherches, à ce que j'ai compris, ont pour but de pénétrer la cause qui fait, par exemple, que la pierre se transforme en chaux et s'effrite sous les doigts; pourquoi les unes sont susceptibles d'être polies, les autres colorées ou parfumées. Pourquoi les arbres distillent les uns la gomme, les autres le mastic, le sucre ou le poison? Tout cela est bien pourtant le produit de la même terre, issu d'une même argile. Aussi croient-ils intéressant de rechercher les raisons qui les rendent si dissemblables entre eux. Pour atteindre ce but ils ont ouvert ce que dans leur langue ils appellent cabinet. Le gouvernement y a installé des appareils de forme bizarre, de grands et de petits bocaux où ils renferment des échantillons de ce que l'Asie, l'Europe et l'Afrique, les îles, la mer contiennent de choses rares ou précieuses: l'or, l'argent, des pierres précieuses, le fer, le plomb, le cuivre, le mercure; puis des terres de couleur jaune, rouge et blanche, des éclats de bois pareils à la nacre. Plus loin sont les insectes de toutes formes et de toutes grosseurs, des poissons et du bois pétrifiés, des éléphants, des lions, des tigres, des serpents, des singes, des abeilles, etc., conservant toutes les apparences de la vie. Les métaux, comme les animaux, servent de sujet de leçon aux lettrés…

«Ces derniers ne sont pas moins habiles dans l'art de dessécher les animaux. J'en ai vu à Pesth de bien curieux. Mais le plus singulier je l'ai vu à Paris. Il ressemblait à un petit âne et n'avait que trois pieds. Le troisième était fixé à la racine de la queue. On y voit beaucoup de choses semblables, mais je m'arrête, car je ne saurais tout raconter.

«Dans ces mêmes écoles on enseigne la physique à la mode nazaréenne. Les lettrés du pays prétendent que l'air que nous respirons serait un composé d'air vital, d'air mortel et de feu. L'air, d'après eux, renfermerait les éléments les plus contradictoires, mais Dieu seul sait tout… A la vérité c'est merveille de voir les instruments par lesquels ils font les expériences qui servent à démontrer leur science…»

Mouhib effendi fait ici le récit d'une expérience à laquelle il assista sur la décomposition de l'air. Après avoir expliqué les mystères de l'Alchimie française, il ajoute: «Voilà ce que j'ai vu de mes yeux. Le lettré me proposa de faire la même expérience, mais je m'y refusai. Il me montra d'autres instruments non moins étranges pour expliquer, disait-il, les éclairs et la foudre qui tombe du ciel. Ne me souciant pas d'en voir davantage, je me retirai[27]

[27] Le diplomate turc sort du laboratoire plus scandalisé que convaincu. J'assistai un jour à un examen à la faculté de médecine de Constantinople. Questionné sur un point de physiologie l'étudiant répondit d'une manière assez satisfaisante, puis il ajouta, en manière de conclusion: «Tout ça, ce sont des idées que je ne saurais adopter. Je suis musulman et ma religion m'interdit d'y croire.»

Où Mouhib effendi décrit la première exposition.

«Nulle part, écrit-il, les arts ne sont aussi activement cultivés que chez les nazaréens. Un exemple de cette activité c'est le spectacle qu'il m'a été donné de voir. On vient d'élever dans le centre de la ville un bâtiment divisé en nombreux pavillons qui communiquent entre eux par des couloirs. On y a exposé tout ce que le monde contient de pierreries, de bijoux, d'ustensiles en or, en argent; des machines, des pendules, des armes: canons, pistolets, fusils, et autres engins de guerre dont l'énumération n'aurait point de fin. Dans un pavillon spécial l'on a entassé des outils à l'usage des artisans. Tous ces objets sont disposés avec ordre et les plus précieux sont enfermés dans les vitrines. Cette foire où rien ne se vend, mais où tout est exposé pour l'agrément des yeux et l'instruction du monde, a été organisée par le gouvernement non seulement pour inspirer à chacun le goût des arts, mais pour faire connaître les œuvres des inventeurs et en perpétuer le souvenir. A l'exemple de mon prédécesseur, je rapporterai avec exactitude tout ce que j'y ai vu:

«A côté des objets de création récente, on a placé intentionnellement, pour susciter des comparaisons, le produit similaire du type ancien. A côté des objets précieux placés là pour faire connaître la gloire de l'État, qui sont en or, en cristal et en ivoire, on a placé des échantillons de chaux et de brique, des toiles et des draps, des tentes, des instruments de géométrie, des scies, des poulies et autres choses semblables.

«Lorsqu'un particulier est pris de l'envie de faire une invention, il parcourt les galeries, examine tout, et, si cet examen lui suggère une idée nouvelle, il rentre chez lui pour la réaliser. Toutefois, s'il s'aperçoit que ce qu'il avait dans l'idée est déjà inventé, il se borne alors à y apporter des modifications avantageuses. Son œuvre achevée, il la présente à l'examen d'un groupe de savants qui se prononcent sur son utilité. Si elle est jugée bonne, il reçoit une médaille ou une récompense en argent, puis un droit de vente exclusif.

«C'est ainsi qu'un industriel, auteur d'une charrue, reconnue supérieure aux autres, obtint le monopole de la vente. Un autre ayant perfectionné une machine à feu dont le travail égalait la puissance de 12 hommes, le gouvernement l'en récompensa par la cession d'un monopole de vente qu'il s'empressa d'exploiter et qui bientôt l'enrichit. Cette pompe à feu, je l'ai vue comme tout le monde. Là où il fallait douze chevaux pour accomplir un travail, un seul homme suffit, plus un sac de charbon pour entretenir le feu sans lequel la pompe ne fonctionnerait pas: on voit à quel point le travail s'en trouve simplifié. Et pourtant cette machine ne mesure qu'une dizaine de zerdals de surface, mais sa structure est si merveilleuse que la gravure la mieux faite ne saurait en donner une vue exacte. Ainsi plus besoin d'animaux et par suite d'orge, de foin et de paille, ni de palefreniers.

«Ce curieux objet me remet en mémoire la tentative d'Arakil ousta, l'inventeur de l'outillage de notre poudrière, pour faire que les vaisseaux de guerre pussent remonter le Bosphore par vent contraire. Il présenta à l'arsenal, au temps de Hussein pacha, un gabion de son invention auquel il adapta je ne sais quelle machine munie de cylindres qui dépassaient les sabords de chaque côté. Quatre ou cinq hommes auraient suffi pour le diriger. A l'aide de ce simple appareil il se faisait fort de remorquer les vaisseaux à trois ponts jusqu'à la rade de Bouyouk-Déré, malgré les courants les plus violents. Arakil ousta ne fut point écouté, et l'invention en resta là. C'est en cherchant dans les galeries si je ne trouverais pas un instrument semblable à celui de l'ousta de la poudrière que je découvris la pompe à feu citée plus haut. La seule différence (que j'ai pu établir entre les deux systèmes), c'est que celui de Stamboul ressemblait à un cabestan. Cependant des hommes instruits m'ont assuré que ces diverses machines n'ont encore donné aucun résultat appréciable…

«L'entrée des galeries est ouverte au public deux fois par semaine et les femmes y ont accès en même temps que les hommes. Les ambassadeurs et les personnes spécialement invitées y peuvent pénétrer tous les jours.»

Mouhib effendi visite consciencieusement les imprimeries où «toute publication de quelque nature qu'elle soit passe sous le contrôle de l'autorité qui censure et retranche des textes tout ce qui pourrait nuire aux intérêts de l'État».

«J'ai visité celle du Moniteur dont le matériel est arrangé dans un ordre parfait. De nombreux casiers sont là contenant les caractères des alphabets turc, grec, syrien, hébraïque, allemand, russe et d'autres langues inconnues. J'ai visité la fonderie, les ateliers où chacune de ces langues occupe une place à part. J'ai observé que les typographes ignorent tous celle des livres qu'ils composent, mais qu'ils n'en étaient pas moins habiles à les composer, sans doute par un effet de l'habitude. J'y ai compté jusqu'à cent cinquante presses, pareilles à celles de Scutari. Le Moniteur consomme, m'a-t-on dit, une dizaine de charrettes de papier. Son personnel comprend un effectif de 600 ouvriers. On doit savoir que dans les pays du frenghistan, hommes et femmes sont obligés de lire les gazettes et leur impatience à savoir ce qu'elles contiennent fait qu'on les voit lire même sur la voie publique. Nous payions 25 francs notre abonnement trimestriel au Moniteur et nous étions abonnés à six autres gazettes, ce qui nous revenait à 72 francs par trimestre.

«Pendant mon séjour à Paris, on construisit une machine de bronze pour l'impression des livres turcs et arabes. En apparence, elle réalisait un progrès, mais à l'épreuve, les résultats qu'elle donna furent médiocres. Comme j'exprimais mon opinion au directeur, à ce sujet, il me répondit qu'il s'était aperçu lui-même de ses imperfections, mais qu'il pensait l'utiliser encore quelque temps avant de la refondre.

«Comme j'allais me retirer, il me présente une feuille sortant tout humide de la presse où je lis qu'elle a été tirée «en souvenir de la visite que Mouhib effendi, envoyé extraordinaire de la Sublime Porte, a faite à l'imprimerie nationale».

«J'ai eu plus d'une fois l'occasion d'observer que les ouvrages imprimés avec des caractères en plomb manquent de netteté. C'est le cas de l'ouvrage Amentu Birguivi Cherhi dont mon père est l'auteur. Au cours du tirage j'essayai d'y remédier en soumettant le papier à un fort polissage, mais je ne tardai pas à m'apercevoir de l'inutilité de mes efforts. Pour obtenir un résultat appréciable il aurait fallu le rouler un millier de fois, et dans ce but j'avais fait fabriquer un rouleau spécial. Or, je ne pus dépasser la centaine. A Paris, je m'informai s'il n'existait pas un procédé qui me faciliterait la besogne. On me montra un cylindre que j'expédiai à Stamboul et dont nos imprimeurs ont eu à se louer.»

Du commerce et de l'institution appelée poste.

«Les nazaréens sont des calculateurs habiles et leurs gouvernements s'ingénient à qui mieux mieux pour donner au commerce de leur pays le plus grand développement. Ils s'avisent, pour s'enrichir, d'expédients les uns plus surprenants que les autres… Ils utilisent dans ce but le cours des fleuves, les ruisseaux, le vent, la force naturelle de tous les éléments. Où il y a de l'eau, ils construisent un moulin hydraulique; où l'eau fait défaut, ils élèvent un moulin à vent…

«… Ce système (commercial) est complété par cette étonnante administration des postes dont je tenterai d'expliquer les procédés dans la mesure où j'ai pu les comprendre…

«Ce service (des postes) mérite également l'attention par la sévérité qui préside à son fonctionnement. Si quelqu'un se présentait, par exemple, au nom du gouvernement pour réquisitionner des chevaux affectés au service, il serait honteusement chassé. Je ne parle pas seulement du simple fonctionnaire, mais l'Empereur lui-même ne serait pas mieux reçu et il ne pourrait en tous cas disposer des chevaux sans payer.

«Voici un fait dont j'ai été témoin: Un jour on signala à la frontière l'arrivée de l'ambassadeur de Perse. Les autorités envoyèrent aussitôt à sa rencontre un Mihmandar[28], mais elles eurent soin, en même temps, de lui donner l'argent nécessaire pour défrayer l'hôte jusqu'à Paris, si bien que celui-ci n'eut pas à débourser un para tout le long de son voyage. Cependant chacun sait que les pays infidèles sont chiches de leur argent.

[28] Fonctionnaire que la S. Porte attache à un étranger de distinction voyageant en Turquie.

«Les localités traversées par un haut fonctionnaire de l'État ou par un général qui va prendre un commandement ne sont nullement obligées de contribuer à leurs frais de déplacement. Dans ces pays, chacun, petit ou grand, voyage suivant ses moyens propres. Les mœurs y sont telles que si un fonctionnaire se permettait d'user de son autorité pour réquisitionner le matériel des postes, les particuliers ne manqueraient pas de se prévaloir de son exemple. Telle est la raison pour laquelle les courriers de l'État disposent d'un matériel indépendant. Ils ne sont autorisés qu'à louer moyennant finance, aux relais, les chevaux dont ils ont besoin.

«Il a été créé, en outre, pour la commodité du public, un système de voitures économiques, appelées diligences. On peut les comparer à nos bazars-caïks du Bosphore. Ces voitures stationnent au milieu des places où elles attendent les voyageurs qu'elles transportent moyennant un prix fixé par un tarif. Hommes, femmes, enfants s'y entassent pêle-mêle avec leurs bagages. On sait d'avance l'heure du départ et, par suite de la régularité du service, celle de l'arrivée. Le soir, le gîte et un repas les attendent dans l'une des nombreuses auberges semées sur la route. S'ils refusent de manger le repas qu'on leur sert, ils n'en payent pas moins leur écot. C'est ce qui advint à nos serviteurs qui avaient refusé de toucher aux plats par crainte de manger du porc. Les postillons nous firent observer, pour nous engager à payer, que l'aubergiste n'avait pu prévoir que des musulmans se trouveraient parmi les voyageurs. Bon gré mal gré nous dûmes payer un repas que nous n'avions pas mangé.»

Le Départ.

«Aussitôt que l'Iradé me rappelant à Constantinople me fut communiqué, je remis les pouvoirs à Ghalib effendi, notre premier secrétaire, qui était à ce moment atteint d'une maladie grave. Aussi avions-nous décidé, avant de quitter Paris, que s'il venait à mourir, le drogman serait appelé à le remplacer. Munis de nos passeports, j'entrepris de gagner Constantinople par la voie de terre et de faire voyager les gens de ma suite par la voie de mer. Cependant nous voyageâmes de conserve jusqu'à Marseille. Trois jours après notre départ, nous arrivions à Lyon, ville importante, dont la population se livre à l'industrie des étoffes de soie et de laine. Son commerce est très actif, encore qu'elle n'exporte plus ses produits en Angleterre à cause de la guerre; mais, comme le reste du monde lui est ouvert, elle redouble d'efforts pour se créer de nouveaux débouchés. Nous étant remis en route, nous arrivions à Marseille après trois jours de marche. Peu après nous y recevions la nouvelle de la mort de Ghalib effendi en même temps que la transmission de ses pouvoirs au drogman. Le mauvais temps nous contraignit à rester dans cette ville plus que nous ne l'aurions voulu et nos gens ne purent embarquer qu'au dix-huitième jour de notre arrivée. Le temps s'étant remis au beau, le navire put lever l'ancre et, avec l'aide de Dieu, mit le cap sur l'île de Malte. Quant à nous, nous nous acheminâmes vers Toulon.

«Marseille est une grande ville sur la mer blanche et son port est assez bien abrité. Le château qui en défend l'entrée fut détruit pendant la révolution. Il peut contenir jusqu'à deux cents navires de commerce, mais aujourd'hui il est à peu près abandonné. Avant que la guerre éclatât avec l'Angleterre le mouvement du port était de trois cents navires et son commerce était florissant. On n'y voit plus aujourd'hui que quelques vaisseaux sous pavillon ottoman[29].

[29] Ces vaisseaux étaient hydriotes et spetziotes. Avant la Révolution française le commerce en Levant appartenait presque exclusivement à la France. Il se faisait par caravanes, c'est-à-dire que les bâtiments partis de Marseille allaient faire relâche dans les différentes échelles du Levant pour y décharger leurs marchandises. Les comptoirs que l'on y établissait relevaient de la Chambre de commerce de Marseille. La Révolution et les guerres qui suivirent ont ruiné ce commerce. Les traditions s'y perdirent et la concurrence s'y établit. Le commerce grec fut le premier à mettre à profit les événements politiques. La marine des îles moréotes date de cette époque, ce devait être le facteur principal de l'émancipation de la Grèce moderne.

«Le soir venu, au signal d'un coup de canon, une chaîne est tendue d'un môle à l'autre, à travers de massifs anneaux de fer. Dès lors aucun navire n'est plus admis à y pénétrer. L'entrée en est même interdite aux simples embarcations. Un fanal y est allumé après le coucher du soleil, et de chaque côté s'élèvent des postes où des soldats montent la garde nuit et jour. Ces précautions ne sont pas inutiles, car il ne se passe pas de jour où l'on ne voie apparaître au large deux ou trois navires anglais. La population se plaint vivement de cet état de choses.

«L'on peut dire que l'Eyalet de Provence vit de son industrie et principalement des transactions du port de Marseille où s'accumulent les denrées de la Turquie, de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc. J'ai pu m'assurer par moi-même de la cherté excessive des denrées, encore que l'Eyalet soit réputé pour sa fertilité.

«M'étant arrêté plusieurs jours à Toulon, on me fit savoir que je pouvais visiter l'arsenal et je m'empressai de profiter de la permission. Je pénétrai d'abord dans une salle où étaient exposés une multitude de vaisseaux en miniature auxquels rien ne manquait de ce qu'il faut pour naviguer. L'usage est de fabriquer un petit modèle de chaque navire en construction et il y avait là toute une flottille de l'aspect le plus curieux. J'y découvris également plusieurs modèles de «pompes à feu». Ensuite, je pénétrai dans un vaste bâtiment haut de plusieurs étages et contenant tout ce qui est nécessaire pour faire la guerre: carabines, pistolets, sabres français et autres engins de guerre. La voilerie est à côté, puis viennent la plomberie et la poulierie. Des ouvriers libres y travaillent confondus avec des galériens condamnés aux travaux forcés. Un chef d'atelier me dit que l'arsenal occupait trois catégories d'ouvriers: les journaliers, les déserteurs et les condamnés pour vol et assassinat. A chacun, indistinctement, l'arsenal impose une besogne en rapport avec ses connaissances et ses aptitudes physiques. Ceux qui ne savent aucun métier sont employés à transporter les lourds fardeaux. En vue de les encourager au travail et pour les détourner du mal, la direction leur alloue, au moment de leur mise en liberté, une somme d'argent. L'usage d'abréger la durée de la peine à laquelle un criminel a été condamné n'existe pas chez les frenks.

«Des cales s'alignent, innombrables, au bord de l'eau. Il y en avait cent cinquante en maçonnerie construites sur le modèle des nôtres. Je parcourus plus rapidement que je n'aurais voulu les ateliers de forge et de mécanique, puis de vastes ateliers où l'on fabrique des affûts de canons, et des roues, ainsi que différents autres objets qui entrent dans l'armement des vaisseaux. Des ouvriers appartenant aux trois catégories d'individus signalés plus haut, y travaillent en grand nombre. Une grue s'élève à cet endroit, dont les dimensions me parurent si extraordinaires que je ne cessai de l'admirer. J'y ai vu également un marteau gigantesque lequel, en tombant d'une certaine hauteur, perfore et façonne le fer avec une surprenante facilité. A proximité d'un bassin destiné à la réparation des navires, mais qui est moins grand que celui de Cassim pacha, une soixantaine d'hommes étaient occupés à manœuvrer quarante pompes. Surpris de voir tant de gens engagés dans une besogne que je jugeai inutile, je ne pus m'empêcher d'en parler au directeur qui m'accompagnait. Il m'expliqua que cette manœuvre n'avait d'autre but que d'occuper tous ces criminels dont l'inaction pourrait avoir des suites dangereuses à cause de leur grand nombre. En effet, ils étaient plus de dix mille, tant galériens que déserteurs. Dans l'impossibilité de loger cette quantité d'hommes dans l'arsenal, on s'est avisé d'aménager les entreponts des vieux navires où ils sont conduits le soir quand leur tâche est finie.

«L'arsenal a la forme d'un bassin et de toutes parts une muraille l'enveloppe. A l'extérieur, s'ouvre un autre port où l'on construisait à ce moment des frégates et des galions. Autour du bassin se développe une série de constructions closes. Au loin, un groupe d'îles forme comme une rade immense. Une quinzaine de jours auparavant, l'amiral anglais y avait fait une soudaine apparition à la tête de vingt vaisseaux. Cette flotte mouillait hors de la portée des canons et débarquait ses malades sur la plage que l'amiral installait sous des tentes et où ils séjournaient une vingtaine de jours sans que personne osât les inquiéter. Je tiens ces détails des Français eux-mêmes. Cependant ces derniers disposaient à ce moment de forces respectables. J'ai pu moi-même compter, ancrés dans le port, quatre vaisseaux de ligne et quatorze frégates prêts à prendre la mer. Ils avaient en construction deux vaisseaux à trois ponts, en outre sept ou huit vaisseaux en armement. Je ne fais pas entrer en ligne de compte les dix-huit transports qui étaient en voie de construction à Toulon, dont trois à Marseille.

«L'amiral français nous ayant invités à aller lui rendre visite à son bord, il nous envoya sa chaloupe. Il nous reçut à la coupée, et se mit en devoir de nous faire les honneurs de son navire. Tandis que nous visitions les batteries deux rayas grecs se jetèrent à mes pieds, me suppliant de les prendre en pitié. Ils avaient été capturés à bord d'un navire anglais par des corsaires français. Je les rassurai de mon mieux et je leur promis de m'entremettre en leur faveur auprès de l'amiral. Après un instant de repos et au moment de prendre congé je le priai de rendre la liberté aux deux Grecs. Il me les remit sur-le-champ. En apprenant cette nouvelle les deux prisonniers se crurent rappelés à la vie et je les retrouvai remerciant le ciel avec ferveur.»

Leurs navires corsaires.

«Je rappellerai qu'il existe trois sortes de puissances militaires: celle dont la force n'est que terrestre, celle dont la force est à la fois terrestre et maritime, et enfin celle dont la puissance est fondée exclusivement sur la marine.

«Les deux dernières, outre leur flotte régulière, s'appliquent à construire des navires de course qu'ils arment contre l'ennemi. En temps de guerre les commerçants, les banquiers, les gens riches et nobles se cotisent pour construire des vaisseaux qu'ils confient à un marin expérimenté et à un bon équipage. Le gouvernement participe à l'armement en donnant au navire un pavillon, la solde aux équipages et des vivres pour plusieurs mois. Les prises sont débarquées dans les ports, ou bien sur les côtes des nations alliées. Elles sont mises en vente et le produit en est partagé entre l'équipage et le capitaine. Cette répartition s'effectue suivant des règles établies, auxquelles chacun se soumet. Mais quand les affaires tournent mal et qu'au lieu de prendre on est pris, le gouvernement, s'il y a lieu, les indemnise de leurs pertes. Cette forme de course revêt l'aspect d'une opération commerciale, et les frenks ne l'envisagent point de mauvais œil. J'ai vu à mon passage à Marseille un navire de course dont l'équipage se composait de Tunisiens musulmans et de Grecs. Toutes les fois qu'un conflit s'élevait entre eux, le cas était déféré aux tribunaux spéciaux établis dans les ports.

«Outre le dommage qu'ils causent à l'ennemi, les bateaux-corsaires constituent d'excellents éclaireurs capables de fournir à ceux qui les utilisent de précieux renseignements en temps de guerre.

«Après avoir quitté Toulon, la première ville qui se présenta fut Nice, qui appartient au roi de Sardaigne. J'ai pu la voir d'une hauteur où s'élèvent les ruines d'un vieux château qui a son histoire. On m'a raconté que les Arabes de Tunis, après s'être emparés de cette position, livrèrent la ville aux flammes. Le château fut détruit et il se trouve encore dans l'état où ils le laissèrent. La ville ne s'est jamais relevée complètement de ce désastre. Son port est néanmoins bien défendu, et l'on y remarque une caserne. Je ne pouvais me lasser d'en admirer les environs où les jardins succèdent aux bois d'orangers et de citronniers dont l'aspect réjouit le cœur. Les fleurs y croissent en telle abondance que les habitants en exportent de grandes quantités à Paris.

«Après, nous gagnâmes Villefranche, dont la rade abritait à ce moment trois navires à l'ancre. On nous assura qu'elle en pourrait contenir de cinquante à soixante. Plus loin est Savone où se trouve actuellement interné le pape de Rome. Il lui a été défendu de s'établir ailleurs, et l'on peut croire qu'il ne sortira plus de cette place. De là nous nous rendons à Gênes où régnait dans le peuple une grande misère. Les faubourgs de cette ville et les villages des environs souffrent du plus grand dénuement et l'on m'a assuré que la population y mourait littéralement de faim. Malgré cette situation, le recrutement militaire s'y poursuit, comme en Provence, avec la plus grande rigueur. La jeunesse du pays, par groupes de 5 à 600 hommes, est envoyée sur les champs de manœuvres pour y être exercée. Toute la partie du littoral comprise entre Marseille et Gênes est garnie de canons en prévision d'une attaque des Anglais. De distance en distance, l'on a placé des installations télégraphiques pour signaler les tentatives de débarquement que leurs vaisseaux y pourraient faire. Aussitôt qu'apparaît à l'horizon une voile suspecte, tous les postes sont prévenus et l'alerte est générale. Nonobstant ces précautions les navires anglais n'en renouvellent pas moins, comme il leur plaît, leurs provisions d'eau. Arrivant inopinément sur un point de la côte, ils effrayent la population qui les laisse agir à leur guise.

«De Nice à Gênes, le voyage s'accomplit à dos de mulet, à cause du mauvais état des routes. Nous dûmes escalader une montagne abrupte dont le parcours nous prit quatre heures de la journée. La campagne est fertile et entièrement recouverte d'oliviers et de châtaigniers; de tous côtés s'étendent de belles cultures. L'on est en train d'y construire une route carrossable qui contourne le pied des montagnes et qui doit, dit-on, mener de Nice à Gênes. Cette dernière ville est grande. De vastes palais attirent nos regards en traversant les rues. Ils sont ornés de hautes colonnes et d'escaliers de marbre du plus magnifique effet. Les portes qui y donnent accès sont aussi élevées que celles de nos hans de Stamboul. La brique dont ils sont construits est de la couleur de la décoration qui est le vert antique. Ce sont incontestablement les constructions les plus solides que j'aie vues en Europe. Dans le port, des corsaires français sont mouillés non loin des môles.

«Puis, nous traversons Campo-Moro et la ville de Piacenza où s'élève un château. Sa campagne est arrosée par le Pô qui est le plus grand fleuve de l'Italie. Le volume d'eau qui gonfle son lit en hiver est trois fois plus considérable qu'en été. Je traverse plus loin un autre fleuve, la Trébigne, dont j'ai entendu souvent prononcer le nom à Paris, à cause de la bataille que Français et Autrichiens s'y sont livrée en ces derniers temps. Elle aurait été si acharnée que les eaux en furent troublées.

«Puis nous traversâmes successivement Keramote, Pouzzole où s'élève un château construit en briques, Mantoue où nous admirons un autre château, Edebella (?) et sa citadelle romaine, Cartoletto, Callomonte, Udine où s'élève une autre fameuse citadelle, puis Coridjé sur la frontière, qui aurait été cédée par les Autrichiens aux Français. Après avoir fait une halte à Lobiata, autrement dit Lyntch, je visitai Trieste, puis Fiume sur l'Adriatique, Costanitza, sur les bords du Lono. Je m'arrêtai ensuite quelques jours à Dubnitza pour y célébrer les fêtes du baïram en compagnie de mes frères musulmans. Ensuite, m'étant remis en chemin, je parcourus les étapes de Banialvka, Isvonik, Tchélébi-Pazari, Tachlidja, Pierpol, Ieni-Pazar, Wulschtrin, Pristnia, Coumanova, Kustendil, Pazardjik, Filippé, Edirné. Le 28 du mois de Zilhidjé 1226, j'atteignais la Der-Saadet[30]. Moins heureux que nous, nos compagnons, qui s'étaient embarqués à Toulon, sont tombés aux mains des Anglais qui les ont gardés prisonniers pendant quarante jours; remis en liberté, ils sont arrivés à bon port en même temps que nous, ce qui nous a fort étonnés. Que Dieu donne la paix aux musulmans; qu'ils soient heureux sous les auspices de l'État sublime. Amen!

[30] Maison de félicité. C'est ainsi que les Turcs désignent Constantinople à l'imitation des Arabes qui donnaient ce nom à Bagdad.

ÉDITIONS BOSSARD, 43, rue Madame
PARIS (VIe)

EXTRAIT DU CATALOGUE

Auguste Gauvain.L'Europe au Jour le Jour.—Recueil d'histoire contemporaine.

Tome I.—La Crise Bosniaque (1908–1909). Prix  7.50

Tome II.—De la contre-révolution turque au Coup d'Agadir (1909–1911). Prix  7.50

Tome III.—Le Coup d'Agadir (1911). Prix  7.50

Tome IV.—La Première Guerre Balkanique (1912). Prix  7.50

Tome V.—La Deuxième Guerre Balkanique (1913). Prix  9  »

Tome VI.—Les Préliminaires de la Guerre Européenne (1913–1914). Prix  9  »

Tome VII—La Guerre Européenne (juin 1914–février 1915). Prix 12  »

Tome VIII.—La Guerre Européenne (février 1915–novembre 1915). Prix 12  »

Tome IX.—La Guerre Européenne (novembre 1915–septembre 1916). Prix 15  »

P.-N. Milioukov.Le Mouvement intellectuel russe (Traduit du russe par J.-W. Bienstock). Avec 4 portraits. Prix 12  »

A. Albert-Petit.La France de la Guerre.

—Tome I.—(Août 1914–mars 1916). Prix  9  »

—Tome II.—(Mars 1916–septembre 1917). Prix  9  »

—Tome III.—(Septembre 1917–juin 1919). Prix 12  »

Président W. Wilson.—Messages, Discours, Documents diplomatiques relatifs à la guerre mondiale.—Traduction conforme aux textes officiels, publiée avec des notes historiques et un index par Désiré Roustan, professeur de philosophie au Lycée Louis-le-Grand. Volume I: 18 août 1914–8 janvier 1918; Volume II: 11 février 1918–4 mars 1919.—Appendice et Index. 2 vol. in-8 (se vendant séparément). Prix de chacun  4.50

Ernest Lémonon.L'Allemagne vaincue.—Un vol. in-8. Prix  7.50

Eugène Gascoin.Les victoires Serbes de 1916.—20 photographies, une carte hors texte. Un vol. in-8. Prix  4.80

Jules Chopin (alias Jules Pichon).—L'Unité de la Politique Italienne.—Une carte hors texte. Un vol. in-16 Bossard. Prix  2.70

Louis Hautecœur.L'Italie sous le Ministère Orlando, 1917–1919.—Un vol. in-8. Prix  7.50

Auguste Boppe.A la suite du Gouvernement Serbe. De Nich à Corfou (20 octobre 1915–19 janvier 1916). Une carte hors texte. Un vol. in-16 Bossard. Prix  3  »

Auguste Gauvain.L'Encerclement de l'Allemagne.—Un vol. in-16 Bossard. 1919 (7e mille). Prix  3  »

Fernand Roches.Manuel des Origines de la Guerre.Causes lointaines.Cause immédiate. Préface de M. A. de Lapradelle, professeur de Droit des Gens à la Faculté de Droit de Paris. Avec un tableau synoptique en deux encres et un index des noms propres (500 pages). 1919 (3e mille). Prix  6.60

A. Lugan.Les Problèmes internationaux et le Congrès de la Paix (Vue d'ensemble).—Un vol. in-8. 1919 (2e mille). Prix  3.90

Jacques Ancel.L'Unité de la politique Bulgare 1870–1919. Avec une carte hors texte en déplié.—Un vol. in-16 Bossard. Prix  2.40

Auguste Gauvain.L'Affaire Grecque.—Un vol. in-16 Bossard. 1918 (8e mille). Prix  3  »

Charles Frégier.Les Étapes de la Crise Grecque, 1915–1918. Préface de M. Gustave Fougères, directeur de l'École française d'Athènes.—Un vol. in-16 Bossard. Prix  3.90

Émile Laloy.Les Documents secrets des Archives du Ministère des Affaires étrangères de Russie publiés par les Bolchéviks.—Un vol. in-16 Bossard. 1920. Prix  3.90

ABBEVILLE.—IMPRIMERIE F. PAILLART.