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Un tuteur embarrassé

Chapter 28: XXIII
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About This Book

An irrepressible young ward narrates a series of comic domestic episodes in which her prankish behavior repeatedly embarrasses her respectable guardians and their tutor. After a fainting spell leaves relatives convinced of her death, she listens to their eulogies and reexamines her conscience, vanity, and attachments, notably to a gentle cousin and a vivacious youth. Determined to spare her household further trouble, she contemplates a decisive change in her life. The narrative blends light satire of bourgeois propriety with self-aware first-person reflection and episodic mishaps.

— Alors, c'est à moi de te laisser la place, Robert; à moi de te rendre à tes parents, à ta vie de famille; à moi de partir, enfin.

— Et tu irais où, pauvre petite?

Elle demeura interdite une minute, puis soudain:

— Je travaillerai! Je serai institutrice.

— Non, petite, abandonne cette idée. Ecoute-moi plutôt. Essaie de travailler, de devenir instruite et posée. Ne perds pas pour cela ta belle gaieté…

— Ah! oui, parles-en, de ma gaieté, mon pauvre ami!

— Si. Tu dois être rieuse et sereine, d'abord parce que tu es à l'âge où l'on rit, ensuite parce que…

— Parce que? répéta Odette attentive et voyant qu'il s'arrêtait.

Un peu ému, il poursuivit:

— Si je venais à mourir, là-bas…

— Oh! fit-elle en un mouvement d'angoisse.

— Mettons les choses au pire, il est plus sage de tout prévoir, enfant. Donc, si je venais à mourir, je te demande, Odette, d'être la consolation et la joie de mes parents.

— Comment pourrais-je être joyeuse, en ce cas, Robert?

— Tu l'essaieras; et d'ailleurs, c'est dans ta nature. Allons, je puis compter sur toi.

Alors, Odette d'Héristel comprit que la vie est parfois réellement triste.

XX

On était de retour à Paris.

Rue Spontini, la vie avait repris son cours paisible; mais si Mlle d'Héristel n'avait été si absorbée par son propre chagrin, elle aurait constaté avec étonnement que cette vie subissait des changements.

Ainsi, on ne gardait qu'une seule domestique en dehors d'Euphranie, servante inséparable d'Odette.

On prenait souvent l'omnibus, presque plus de voitures et l'on allait beaucoup à pied.

Les repas étaient tout aussi abondants, mais moins délicats que par le passé.

On n'avait pas renouvelé la garde-robe des demoiselles Samozane.

M. Samozane fumait de moins bons cigares; ces dames usaient leurs vieux vêtements.

Gui n'achetait plus de romans pour, le dimanche, se reposer des labeurs de la semaine; il n'allait plus aux courses ni au théâtre.

Mais, Odette ne s'apercevait de rien, ou, si parfois un changement la frappait, elle pensait, indifférente:

— Je conçois qu'on ne s'amuse pas en l'absence de Robert.

Il fallut une malencontreuse "distraction" de Gui pour ouvrir ces jolis yeux si bien fermés par l'ingénieuse bonté du jeune tuteur.

Un jour, Gui rentra… très gai, d'un lunch offert à l'issue d'un mariage où il avait quêté.

Il avait le champagne expansif.

— Ce n'est pas que j'en ai abusé, disait-il à Odette qu'il prenait pour confidente, l'ayant trouvée pensive, à la salle à manger, devant une carte d'Afrique étalée toute grande sur la table.

Ma foi! non, je n'ai pas bu plus de trois cigarettes et pas fumé plus de cinq coupes… Non, je veux dire tout le contraire. Mais tu me comprends, toi, cousinette.

— Oui, oui, c'est bon, va-t'en! fit Mlle d'Héristel impatientée, quoiqu'elle eût envie de rire, au fond.

— Oh! mais, à propos, poursuivit le jeune fou, comme illuminé par un soudain souvenir, j'ai vu un de tes prétendants, chez les Mivières.

— Je n'ai pas encore eu de prétendants, tu rêves, mon pauvre Guimauve; je suis trop jeune et pas assez aimable.

— Je te dis, moi, que Pierre Harvelet pensait à toi, l'hiver passé.

— Oh! si peu!

— Mais ne le regrette pas, va, il n'en vaut pas la peine; ce n'est pas un chic type.

— Pourquoi? demanda Odette, amusée malgré elle.

— Voyons, un garçon qui disait, il y a une heure: "La petite d'Héristel me plairait encore, mais, je n'ai pas assez d'argent pour épouser une fille sans dot."

— Et c'est de moi qu'il parlait? fit Odette incrédule, en souriant.

— Bien sûr, en toutes lettres. Quand je te dis qu'il n'en vaut pas la peine!

— Il me croit donc sans fortune?

— Dame! tu n'ignores pas que tout se sait, et que les choses se colportent avec une facilité!… Non, c'est à croire que les gens n'ont qu'à bavarder, en ce monde.

Bref, tu penses bien que l'histoire de ton procès perdu a vite fait le tour de notre petit cercle.

— Mon procès perdu?… répéta Mlle d'Héristel en ouvrant de grands yeux.

— S'il n'y avait que le procès encore, tant pis pour l'avocat! Mais tes pauvres sept cent mille francs rasés, envolés, fichus, pour parler le beau langage du siècle.

— Mais, qu'est-ce que tu racontes donc? s'écria Odette un peu pâle, se sachant si elle devait ajouter foi aux divagations de son cousin.

Avec un peu d'adresse, celui-ci eût encore pu reprendre pied; mais, pour cela, son cerveau était trop embrouillé par le champagne, et, au contraire, il mit plus avant dans le plat ses respectables semelles.

— Oui, Robert nous avait recommandé à tous un silence absolu à ton égard sur ce désastre.

On devait attendre son retour pour t'apprendre délicatement que tu es pauvre. Mais à quoi bon. Il vaut mieux que tu sois prévenue.

Il croisa les jambes, prit une mine grave, et ajouta:

— N'empêche que j'ai fait une gaffe. Vois-tu, c'est le Roederer qui en est cause.

Sois gentille, Nénette, et pour ne pas m'attirer de désagréments, ne dis rien, n'est-ce pas? tu feras l'ingénue jusqu'au jour où…

— Mais non, moi je veux savoir! cria Mlle d'Héristel qui était toute blanche, mais qui doutait encore. Explique-toi, Gui.

Le jeune homme passa la main dans ses cheveux d'un air de fatigue.

— M'expliquer?… Ah! pauvre petite! Ce sera dur! Je sens que je ne suis pas éloquent, aujourd'hui.

Odette qui n'avait pas la moindre envie de rire, s'élança vers son cousin et, lui pressant énergiquement le bras, comme pour le ramener à la saine raison:

— Gui, parle! Voyons, est-ce vrai ce que tu m'as appris?

Il prit une attitude tragique:

— Je ne mens jamais, fit-il en étendant une main large et maigre, aux ongles nets et très longs. Comme Mucius Scaevola, je me laisserais griller vif, plutôt que d'altérer la vérité; et lors même que je parviendrais à la maturité de Mathusalem (ce qui ne m'ennuierait pas si je restais bien conservé), mes lèvres ignoreraient le mensonge.

— Laissons là l'histoire ancienne, veux-tu?

— Si je le veux? J'ai fini mes études et, sans avoir positivement surmené mon cerveau, je désirerais le laisser reposer.

— Je te demande simplement si tu ne plaisantais pas en disant que je suis ruinée?

— Va t'informer auprès de ma tante, ou de papa, qui est redevenu ton retuteur… Ou plutôt, non, ne leur demande rien: ils me gronderaient d'avoir été indiscret.

Puis, un peu dégrisé, étonné de l'expression désespérée qui flottait sur le petit visage de sa cousine:

— Non, vrai, Nénette, ça t'ennuie tant que ça, cette perte d'argent?
Je te croyais plus désintéressée.

Elle éclata.

— Tu ne comprends donc rien, Gui?… Ce n'est pas d'être pauvre qui me navre.

Mais, est-ce que le… l'accident était arrivé avant… avant… Enfin, avant le jour où je suis allée me promener avec Robert?…

Gui enfonça ses deux mains dans son épaisse chevelure.

— Ca, tu sais… c'est assez difficile… Tu t'es promenée si souvent…

— Enfin, y a-t-il trois mois?

— Il y a trois mois, j'en suis absolument certain, puisque…

— Bien, cela me suffit. Mon Dieu! Mon Dieu! Et moi qui lui ai dit…

— Oh! je te pardonne, tu sais; entre nous, ça ne tire pas à conséquence, fit Gui croyant qu'il était en jeu.

Elle faillit trépigner.

— Est-ce que je parle de toi, voyons? Est-ce que je pense à toi seulement?

— Merci, tu me combles.

— Ce pauvre Robert que, méchamment, j'ai accusé en face, de chasser à la dot… juste à l'heure où, me voyant dépouillée de mon argent, il s'ingéniait à me cacher le malheur, à me laisser ignorer que je devais à lui et aux siens jusqu'au pain que je mange!

— Oh! ne parle pas de ça, Nénette, fit Gui qui n'avait entendu que la fin de cette phrase; d'abord, tu en manges si peu, de pain! et ensuite tu n'es pas réduite à la mendicité, sapristi! tu possèdes le bien de ta mère.

— Une somme infime que je dépense et au-delà en colifichets, à satisfaire de stupides fantaisies. Non, quand j'y pense!…

Elle était blême, sa respiration s'arrêtait dans sa gorge; elle fit signe au jeune homme d'ouvrir la fenêtre.

Il obéit mollement, en murmurant:

— Tu es verte, cousinette. Est-ce que tu te trouves mal? Ah! non, je t'en prie, ne remeurs pas; une fois passe encore, mais deux, c'est ennuyeux; et puis, je ne me sens pas la force de te ramasser, je suis un vrai poulet pour le moment.

Mais la petite nature énergique d'Odette d'Héristel reprit vite le dessus; elle laissa là son bavard de cousin et, les jambes encore flageolantes, elle gagna sa chambre, se jeta su son lit et pleura pendant deux heures consécutives, transperçant de ses larmes plusieurs mouchoirs et son oreiller.

Pendant ce temps, sérieux comme la statue de Napoléon aux Invalides,
Gui allait trouver sa mère.

— Maman, dit-il humblement, je viens de faire une jolie gaffe.

— Parle comme il faut, si tu veux que je te comprenne, répondit Mme
Samozane sans quitter des yeux son ouvrage.

— C'est que, mère, les mots "four, bévue, impair" ne me semblent pas assez forts pour qualifier ma bêtise.

— Grand Dieu! qu'as-tu bien pu faire? s'exclama la pauvre femme qui, cette fois, leva les yeux et, d'ahurissement, laissa tomber son aiguille.

Indolemment, Gui se mit à quatre pattes pour la chercher.

— Qu'est-ce que cette tenue? demanda la mère, quand il eut repris à peu près sa position normale.

— Cette tenue, c'est celle d'un jeune homme chic qui a quêté à un mariage…

— Et bu un peu trop de champagne au lunch.

— Peut-être, maman, mais il fallait bien porter des toasts à la santé des nouveaux mariés.

— Soit. Dis-moi, maintenant, quelle sottise tu as commise?

— J'ai trahi un secret de famille.

— Nous n'avons rien de caché; notre vie est au grand jour.

— Auprès d'Odette, poursuivit Gui, d'une voix creuse. Je lui ai dit qu'à présent qu'elle a perdu son procès et son bien, les messieurs ne la trouveront pas si gentille.

— Tu pouvais t'en dispenser.

— Eh! Je le sais bien, j'ai assez fait mon meâ culpâ, mère.

— Et Robert qui avait tant recommandé de nous taire jusqu'à son retour! dit seulement Mme Samozane en reprenant son dé.

Enfin, ce qui est fait est fait; mais tu es un fameux bavard, mon pauvre garçon.

— Je n'avais pas très bien ma tête à moi.

— Tu n'as pas besoin de me le dire. Et, maintenant, je t'engage à aller te reposer.

— Je ne fais que ça depuis que je suis rentré. Alors, mère, vous ne m'en voulez pas de trop de ma balourdise, puisque le mot gaffe vous agace?

— Ah! tu veux dire?… Mon Dieu! il n'y a que demi-mal, répliqua la mère après avoir cassé son fil avec ses dents.

Au fond, je n'étais pas de l'avis de Robert; je ne suis pas absolument fâchée que la petite sache un peu que la vie ne lui réserve pas seulement des roses.

A propos, qu'a-t-elle dit?

— Qui ça? demanda le jeune homme en étouffant un bâillement.

— Mais Odette; voyons, où as-tu la tête?

— Au-dessus de mon cou, mère chérie. Ah! oui, Odette, elle est devenue bleue, noire, jaune, verte, et a crié je ne sais plus quoi. Elle paraît très navrée; j'ai cru, un moment, qu'elle allait tourner de l'oeil.

— Gui, voilà que tu parles encore argot!

— C'est pour ne pas oublier le seul idiome que mon professeur ne m'ait pas enseigné. Bah! elle se consolera. Nénette d'Héristel, fille pauvre désormais et destinée, quoique jolie, à coiffer Sainte-Catherine. N'est-ce pas, maman, elle est jolie?

— Qui cela?

— Sainte-Cath… je veux dire, ma cousine Nénette.

— Oui, mais il y a mieux.

— Mieux, bien sûr, sous le rapport de la régularité des traits; et elle n'aura jamais cinq pieds trois pouces, la chérie; mais, je ne connais personne pour rivaliser avec elle du côté charme, grâce espiègle, finesse…

— Voilà que tu deviens lyrique, fit Mme Samozane, sans pouvoir s'empêcher de rire. Ne lui dis pas cela, au moins.

— A Nénette, pas de danger, mère. Vous savez bien que nous sommes tout le temps à nous disputer. Et puis, pour l'instant, les compliments ne tomberaient pas à pic; elle doit être affreuse, la pauvrette.

— Quel tour lui as-tu joué encore?

— Aucun, à part ce que vous savez. Mais elle est en train de pleurer comme une vigne; elle doit avoir les yeux cramoisis, le nez rouge et les joues luisantes.

— Vraiment? En ce cas, il faut que j'aille à elle, dit vivement Mme Samozane qui abandonna son siège et son ouvrage, et se dirigea vers l'appartement de sa nièce.

Elle trouva Odette à peu près dans l'état pittoresque dépeint par Gui, et attirant la jeune fille dans ses bras:

— Eh bien! chérie, cela nous fait donc tant de peine de nous savoir appauvrie?

Impétueusement, Odette embrassa l'excellente femme:

— Ah! tante, non, ce n'est pas surtout cela, car au fond, plaie d'argent n'est pas mortelle, mais depuis ma ruine, puisque ruine il y a, je vis à vos dépens.

— Qu'est-ce que cela, mignonne? Tu ne songes pas qu'auparavant, nous jouissions de ton bien-être; donc, la réciproque est juste.

— Tante, je veux, maintenant, devenir très raisonnable…

— Tu l'es déjà… depuis peu, il est vrai, mais enfin cela t'est venu.

— Je ne veux pas dire seulement raisonnable sous le rapport de la dépense, mais, je travaillerai.

Longtemps, elles restèrent ensemble, l'une consolant l'autre; mais
Odette ne livra pas à sa tante le secret de son coeur.

XXI

"C'est un peu dur, mais on s'y fait; et puis, le sentiment du devoir accompli est une consolation.

J'ai repris le règlement de vie que, il y a quelques mois, j'avais suivi… deux jours, je crois, mais j'y ai apporté quelques modifications.

Dans l'après-midi, je me remets au piano et aux lectures sérieuses.

Ce n'est pas que cela m'amuse, mais je suis persévérante à présent, au grand ébahissement de Guimauve qui me prenait, je crois, pour un papillon à la cervelle absente.

Qui l'aurait cru? En suant sang et eau, en m'armant d'une patience angélique et en y passant bien des heures diurnes et nocturnes, je suis parvenue à me faire un joli corsage tout simple, en panne claire et qui me va comme un gant.

Tante a dû me corriger un peu les épaules, mais elle m'a quand même félicitée.

Et me voilà prise d'un grand zèle pour entraîner mes cousines à nous fabriquer toutes sortes de joliesses qui nous économiseront les couturières et nous habilleront aussi bien qu'elles.

Sans avoir mon enthousiasme, Jeanne et Blanche se sont mises à l'oeuvre et ne réussissent pas mal.

Guimauve se moque de moi, m'appelant Mlle la Jupière et la Corsagière, mais je demeure sereine sous ses railleries qui tombent à faux.

Mon oncle ne m'avait pourtant pas trouvé la bosse de la couture, et il s'en étonne.

Mes tantes n'en reviennent pas, elles.

Alors, qu'elles se préparent à mieux, je leur offrirai bien d'autres surprises.

Quant à Nanie, elle n'est pas éloignée de me prendre pour une fée et, afin de mériter cet éloge un peu trop pompeux, je lui ai fait, de mes blanches mains, une robe couleur capucin dont elle fait ses beaux dimanches.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Les jours passent.

Nous revoici à l'été; mais cette année, par économie, nous n'irons pas à la campagne.

Qu'importe! La proximité du Bois de Boulogne nous rend très supportable le séjour de la rue Spontini.

Je ne souffre de ce changement, moi, que pour les Samozane. Et encore! Mon oncle est plus à même à Paris de poursuivre ses études phrénologiques.

Jeanne préfère rester ici, où elle a plus de chance de rencontrer M. de
Grandflair.

Blanche adore se promener dans les rues et sur les boulevards.

Seules, mes tantes et Euphranie se verraient, je crois, avec plaisir, travaillant à l'ombre d'un acacia sans devoir, pour cela, passer une robe de rue et mettre un chapeau.

Guillaume est bien partout, lui, et sa bicyclette lui permet de tâter de la campagne presque tous les soirs, sans débourser un centime.

Reste moi.

Eh bien! moi, que me font toutes choses, à présent?

Si je l'avais voulu, j'aurais suivi à Dieppe les Fonterailles, anciens amis de mon père, qui ont cherché à m'y entraîner avec eux.

J'ai tenu bon.

D'abord, il m'aurait fallu des toilettes neuves pour me rendre sur une plage mondaine, et je suis devenue une personne trop économe pour me laisser aller à une dépense inutile à présent.

Ensuite, je ne consentirais pas à goûter un plaisir que ne partageraient pas mes cousines.

Ces pauvrettes, Blanche et Jeanne, n'en sont pas comblées, et je ne veux pas m'amuser à leur barbe (ce qui est une pure métaphore), quand rien ne m'y force.

Enfin, dernier et suprême argument, que je n'ai pas avoué par exemple, là-bas, je ne serais plus à bonne source pour avoir des nouvelles du voyageur.

Elles ne sont pas fréquentes, ces nouvelles, mais quand arrive le lointain courrier, on est si heureux de savoir tout de suite que l'exilé n'est pas mort; qu'il a eu, dans sa tente, des hyènes veillant maternellement sur son sommeil; qu'il les a expulsées au réveil, et que, à force de quinine, il combat la fièvre et la maladie de foie.

C'est égal, j'ai beau étudier, lire, coudre, faire de la musique, je trouve que les semaines sont d'une longueur désespérante et je voudrais être plus vieille de deux ans."

XXII

"Energique décision.

Visite inattendue, d'abord.

Celle d'un parent… éloigné, mais qui aime à entretenir les relations de famille; Hector de Merkar, qui occupe un poste supérieur dans une des premières maisons de banque d'Alger.

J'aime son caractère, un peu vif mais rond, franc, et son aspect est plutôt celui d'un militaire que d'un homme de finances.

A cinquante ans, il porte fièrement une haute taille un peu épaissie par l'âge, une belle chevelure grise, et le poids d'une nombreuse nichée.

Il a cinq enfants dont il parle beaucoup et avec émotion, et une femme dont il parle moins, sans aucune émotion.

Quand viennent les chaleurs, il passe la Méditerranée et dépose tout ce monde-là de l'autre côté de l'eau, dans le département de l'Isère, je crois, où Mme de Merkar a des parents.

A la chute des feuilles, ils retournent à Alger.

Et voilà que, cette année, Odette d'Héristel est invitée à partager le voyage, le mal de mer et la vie des Merkar dans la capitale de l'Algérie pendant la saison d'hiver.

J'ai commencé par refuser énergiquement, mais mon oncle et mes tantes m'ont raisonnée et j'ai fini par céder.

Je comprends leur insistance, ils espèrent que cela me guérira de mes idées grises; car, si je n'ai pas absolument de "blue devils" comme disent nos voisins d'Outre-Manche, je ne suis pas toujours dans le rose, tant s'en faut!

Ils comptent donc sur la distraction, l'attrait du nouveau, pour faire de moi l'Odette d'autrefois; pas la méchante, la gaie, bonne enfant, enfin.

Moi, ce n'est pas pour cette raison que je consens à suivre les Merkar dans leurs pénates.

Je deviens une fille très pratique, aussi, je remarque que l'on continue à me gâter comme lorsque j'étais riche; je me dis donc que mon absence sera une économie pour les Samozane.

Ensuite, les voyages forment la jeunesse, instruisent, mûrissent; je me formerai, m'instruirai, et mûrirai… pas trop, j'espère.

Les Merkar ont des enfants pourvus d'une institutrice, paraît-il; mais, puisque je ne suis pas encore assez vieille pour gagner ma vie, je ferai là-bas, mon apprentissage, non de mère de famille, mais de "governess".

J'apprendrai la manière de dresser les petits à l'étude sans les décourager; je travaillerai le piano avec fougue si cela m'est facile, et je tâcherai d'acquérir d'autres talents qui me manquent.

Si je ne reviens pas d'Algérie, accomplie et armée de pied en cape pour the struggle of life, ce ne sera pas de ma faute.

Alors, peut-être, Robert me pardonnera-t-il ce qu'il n'a pas dû oublier encore…

Et Nanie, dans tout cela, que devient-elle? Je laisse la chère vieille aux Samozane qui la traitent avec égards et auxquels elle se rend utile; on l'a chargée de la cuisine, ce dont elle s'acquitte avec habileté et économie, de sorte qu'on n'a pas besoin de lui adjoindre une aide pour le reste.

Nanie se figure qu'en ce voyage je serai noyée, mangée par les requins ou par les baleines; elle se figure aussi que, si j'en réchappe, je vais me rencontrer, nez à nez, au premier tournant de rue, avec M. Robert Samozane.

Pour elle, l'Afrique est si petite!"

XXIII

— Tu ne nous aimes donc pas, Nénette, que tu nous quittes, comme cela, sans regret?

— D'abord, tu dis des bêtises, Guimauve. Sans regret? Qu'en sais-tu?

Ils causaient sérieusement tous les deux, Gui la tête en bas, les pieds en l'air, position très commode pour converser en se délassant, affirmait-il; Odette assise, les coudes sur la table, très grave, sa mince figure dans ses mains menues.

— Et puis, continuait l'acrobate improvisé, tu vas aller sur l'eau; il peut t'y arriver malheur, Nénette.

— Qu'est-ce que ça fait? On ne meurt qu'une fois.

De stupéfaction, Gui reprit la position verticale.

— Tu as envie de quitter ce bas monde, toi, Nénette?… s'exclama-t-il.

Elle secoua les épaules.

— Non, je ne souhaite pas encore cela; mais enfin, si la mort venait, je ne me désespérerais pas.

— Dame! tu en as déjà tâté: tu sais ce que c'est.

— Oh! il y a si longtemps, et puis ce n'était qu'une contrefaçon, soupira Odette d'un petit air triste. Mais rassure-toi, Gui, la traversée que je ferai ne sera pas longue: vingt-quatre à vingt-six heures au plus.

— Tu ne vas pas te marier là-bas? dit encore l'étourdi, très peiné par le prochain départ de sa cousine.

— Moi? pour quoi faire? répliqua-t-elle, distraite.

— Dame! pour… Tiens, pour avoir un mari et des enfants.

— Ah! je ne m'en soucie aucunement.

— Combien tu me soulages! ne put s'empêcher de s'écrier Gui.

— Pourquoi? fit encore Odette sincèrement étonnée.

— Ah! voilà, c'est mon secret. Je te le confierai plus tard. Pour le moment, revenons aux Merkar. Savoir si tu te plairas, chez eux.

— Pourquoi pas? Mon grand cousin est si gentil.

— Lui oui, mais sa femme?

— Je ne la connais pas encore.

— Donc, prends garde!

— Son mari ne parle jamais d'elle, c'est peut-être preuve qu'elle n'est pas agréable.

Et, dans un élan de fervente exaltation, Odette ajouta:

— Tant mieux, si le mariage est désuni.

Gui la considéra avec des yeux si arrondis par la stupeur, que, rieuse, elle se hâta de poursuivre:

— Parce que, vois-tu, mon bon Guimauve, en ce cas, j'aurais quelque chose de bon à faire; je me rendrais utile, j'apporterais la paix dans ce milieu troublé; je m'y appliquerais, du moins.

Gui pouffa de rire.

— Non, c'est trop drôle! Nénette raccommodeuse de ménages, je voudrais voir ça!

— Tu ne le verras peut-être pas, répliqua la jeune fille, toujours grave, mais cela pourra arriver.

Après un court silence, Gui continue:

— Là-bas, tu seras dévorée par les moustiques.

— Merci. Cesse de parler, Gui, si c'est pour abîmer tous les pays que je dois traverser.

Toutefois, les jeunes gens se réconcilièrent, et même, Gui aida sa cousine en ses préparatifs.

Il eût voulu qu'elle n'emportât que fort peu de choses, afin de revenir plus vite; mais elle, sérieuse, entassait dans ses malles presque tout ce qui lui appartenait. N'était-ce pas des souvenirs de sa chère jeunesse insouciante, des souvenirs aussi de Robert, et eût-elle pu consentir à les laisser derrière elle?

— Quel dommage qu'on ne soit pas riche! on t'accompagnerait au moins jusqu'à Marseille, disait le jeune Samozane, les bras chargés de jupons soyeux.

— Et quel dommage que je ne puisse t'offrir cette satisfaction! soupirait Odette, le nez dans une casse qui se remplissait peu à peu. Enfin! la vie est un tissu de sacrifices qui nous sont imposés et que nous devons…

— Avaler héroïquement, comme l'huile de foie de morue, acheva le jeune homme. Ah! Nénette, tu marches sur les brisées des prédicateurs. Pourvu que tu ne reviennes pas d'Afrique transformée en soeur prêcheuse, comme tu en as déjà eu la velléité un jour.

Mlle d'Héristel sourit à ce ressouvenir. Ah! que l'Odette de ce temps-là lui semblait loin.

A mesure que l'heure du départ approchait, les Samozane pensaient davantage au vide qu'allait faire au milieu d'eux la chère absente.

N'y avait-il pas assez d'un absent?

Odette se sentait le coeur gros, elle aussi, et, tout en essayant d'encourager son oncle et ses tantes, elle contenait un petit sanglot dans sa poitrine et se disait tout bas que jamais elle n'avait tant aimé sa famille adoptive qu'au moment de la perdre.

XXIV

"C'est moi la plus à plaindre, puisque je quitte les miens et qu'ils restent ensemble, eux, bien affectueusement serrés dans le cher nid de la rue Spontini.

Moi, je suis à peu près seule… quoique en compagnie de huit personnes au moins, parce que ces personnes me sont encore à peu près inconnues.

Je les ai cueillies à Livron, en me dirigeant vers Marseille.

Le père, je l'avais déjà vu; il est bon et aimable; sa femme est l'indolence même. D'un air mourant, elle m'a souhaité la bienvenue; puis, m'a présenté ses enfants, de beaux bambins aux yeux de gazelle et à la nature de salpêtre, à ce qu'il m'a paru.

L'institutrice, Mlle Gratienne, a la physionomie résignée d'une personne attachée à la famille de ses élèves, mais qui en voit de drôles chaque jour.

Le voyage s'est bien passé jusqu'à Marseille.

Je ne connaissais pas cette ville, qui m'a plu. J'ai trotté dans ses rues et le long de ses ports ensoleillés qui ont des murs ou des pavés trop blancs sous un ciel presque trop bleu.

Car ici, on se croirait encore en été et l'on a très chaud.

J'ai vu la Cannebière grouillante, gaie, pleine de bruit, de travailleurs et de paresseux, de gens qui s'embrassent ou se disputent, au bout de laquelle se dressent les bateaux immobiles.

Le nôtre, dort à la Joliette, paraît-il, nous irons le voir demain.

Comme il me semble que je serai loin, de l'autre côté de cette eau si bleue, mais aux dimensions si grandes!

Mon cousin de Merkar est tout entier pris par les affaires, par les derniers préparatifs du départ aussi, car c'est sur lui que retombe tout. Je n'aperçois presque pas sa femme.

. . . . . . . . . . . . . . .

A bord.

Et, maintenant, nous voilà à bord du Chanzy qui roule un peu… mais si peu, parce que nous sommes dans le golfe du Lion.

Mon cousin fume comme un pacha, joue avec les petits, cause et fait une manille avec un ami, enfin, jouit de ses dernières heures de vacances; car, une fois à Alger, il se remettra au travail.

Ma cousine soupire dans sa cabine, au fond de sa couchette d'où, prétend-elle, elle ne parvient même pas à braver le mal de mer.

Pauvre femme! Je suis de l'avis de son mari: si elle consentait à se secouer un peu, elle se porterait beaucoup mieux.

Elle est encore fort jolie, mais mon cousin, qui l'a épousée d'un coup de tête, pour sa beauté, m'a fait entendre que ce n'était pas la compagne qu'il lui fallait.

Je vois que je suis tombée dans un ménage désuni et dans une maison qui va cahin caha, mal dirigée, ou plutôt point dirigée du tout, par une main indolente et inhabile.

Mais qu'importe! Ne vais-je pas me décourager avant même de toucher au port, c'est le cas de le dire?

Et puis, où donc se trouve la perfection?

J'ai beau admirer la mer, le ciel, le bateau sur lequel j'écris en ce moment, je me sens triste de me savoir si loin des Samozane; il me semble que quelque chose s'est détaché de moi pour rester là-bas, auprès d'eux, pendant que moi, je flotte vers l'inconnu, peut-être vers une tristesse plus grande encore. Tout à l'heure, comme nous quittions la côte provençale à force de vapeur, une voix a prononcé tout près de moi: "On n'aperçoit plus la terre!" et ce mot a fait déborder l'amertume de mon coeur; j'ai senti que j'allais pleurer et j'ai répondu je ne sais quoi à M. de Merkar qui me félicitait sur ma crânerie à supporter le roulis.

Pourtant, il se montre plein de délicates attentions à mon égard, les enfants s'apprivoisent et je leur conte des histoires abracadabrantes qui les mettent en joie. Mlle Gratienne semble s'attacher à moi, pauvre fille qui a peu de compensations à sa vie d'exilée.

Je l'étudie et je me répète que telle est la destinée qui m'attend.

Je me vois, dans un avenir peu lointain, assujettie comme elle à un devoir quotidien, fatigant, auprès d'enfants turbulents, pas toujours soumis, élevées à la diable par une mère trop faible.

O Robert! toi que j'ai offensé, que tu me manques pour me montrer ce que je dois faire et pour soutenir mon courage!

Mais aussi, j'ai bien fait de prendre ce parti en son absence; s'il eût été à Paris le mois dernier, il ne m'eût pas laissé suivre les Merkar; il eût usé de son autorité de tuteur pour me retenir.

Jusqu'à présent, je n'ai pas à me plaindre: voyage, traversée, tout s'effectue bien.

Le ciel n'a pas un nuage; voici la nuit qui s'annonce splendide, irradiée d'étoiles, et la lune, en croissant tout mince, semble nous suivre d'un oeil souriant dans notre course sur les ondes.

Peu de bruit: celui de la vague heurtant la coque du navire, la voix de deux passagers causant sur la passerelle, et, dans le milieu du bâtiment, la trépidation de la machine.

Tout est beau, calme, lumineux.

Si toute ma vie pouvait ressembler à cette soirée magique!…

. . . . . . . . . . . . . . . .

J'ai passé une nuit presque bonne, quoique un peu secouée dans ma couchette, tandis que ma petite compagne Yanette, dormait à poings fermés au-dessus de moi.

Longtemps, j'ai admiré hier la soirée superbe que nous traversions silencieusement et qui m'inspirait des idées graves, saintes, un recueillement que l'on doit ressentir surtout devant ces splendides spectacles.

Ah! ce matin, quel changement!

Certes, tout est aussi beau, aussi bleu; mais le moyen de se recueillir au milieu des bavardages des enfants, des bruits de la manoeuvre, des coups de cloche, des causeries des passagers!

"Voici un oiseau de terre! Alger n'est pas loin!" a crié quelqu'un.

En effet, déjà dans une brume bleuâtre la côte s'esquisse blanche et jolie.

Voici maintenant la ville étalée le long du port, et Raoul me désigne Mustapha, que nous irons voir et qui s'étage sur la colline en villas fleuries et blanches aussi.

Mon coeur se dilate devant l'idéale beauté de la ville dans laquelle je vais vivre.

Vivre, oui, longtemps? Qu'en sais-je? Tout cela dépendra de ceux qui m'entourent, et de moi, de mon courage.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Arrivée, débarquement, ahurissement.

Foule d'Arabes en burnous blancs ou en fez rouge crasseux, aux pieds nus, qui nous prennent de force nos colis, en nous disant dans un sourire aux blanches dents:

"Yé té suis. Pas peur. Yé té suis."

Heureusement que mon cousin vient à la rescousse, nous délivre des importuns, nous empile tous dans deux voitures et reste sur le port à s'occuper de la douane et de nos bagages.

Mes bagages à moi, ont encore un poids et des dimensions ordinaires, mais ceux de ma cousine de Merkar sont incommensurables et innombrables. Je riais tout bas de la "tête" que faisait son mari en les comptant.

— Que peuvent bien contenir tant de caisses? murmura-t-il effaré.

— Mon Dieu! répondit la gouvernante avec un sourire indulgent: des robes, des jupons, des corsages, des chapeaux…

— Et aussi des petits pots de rouge et de blanc que maman se met sur la figure, ajouta Yannette, l'enfant terrible.

Dieu du ciel! quand je pense que j'ai failli devenir presque aussi frivole que cette chère cousine de Merkar! à part les petits pots de rouge et de blanc, bien entendu, dont je n'ai jamais usé."

XXV

"Mon Dieu! oui, c'est beau, gai, fleuri… Mais je ne goûte pas comme je le devrais le charme de ma vie actuelle; qu'y a-t-il donc?

On se croirait ici en un perpétuel été; les nuits sont divines, les soirées exquises, les journées délicieuses; je n'ai pas le temps de m'ennuyer, car je travaille huit heures quotidiennement à la vive surprise de M. de Merkar qui me croyait, moi aussi, une femme superficielle, n'approfondissant rien, ne rêvant que chiffons.

Je dis "moi aussi", parce que telle est Mme de Merkar, dont je ne veux, certes, pas médire, mais qui passe sa vie… à ne rien faire."

"Dieu me préserve d'être jamais une pareille nullité! Par bonheur, ses enfants ne lui ressembleront pas.

Je m'occupe beaucoup d'eux, et décharge ainsi la pauvre Mlle Gratienne qui n'en pouvait mais sans mon aide, auparavant.

Seulement, je suis un peu novice dans l'art d'enseigner et j'ai souvent besoin de ses lumières.

Or, il arrive qu'en instruisant les petits, je me fais grand bien à moi-même: cela me force à rouvrir mes livres d'étude, à revoir tout ce que j'avais vu trop rapidement, et je suis étonnée de m'y intéresser si fort.

Je me remets également au piano, de sorte que, grâce à Mlle Gratienne qui est très bonne musicienne, plus encore en théorie qu'en pratique, j'espère bientôt pouvoir rivaliser avec la brillante Antoinette Dapremont.

Hélas! à quoi cela me servira-t-il? Où est Robert? Le reverrai-je jamais? et, si cela arrive, daignera-t-il s'apercevoir que j'ai changé à mon avantage?

Peut-être que je ne caresse qu'un rêve mort et que je porterai toute ma vie le poids d'une déception que j'ai fait naître moi-même par mes sots caprices.

Je me sens très capable aujourd'hui, de mourir de chagrin si une grande douleur survenait dans ma vie.

Déjà, je ne suis plus gaie que par boutades; j'éprouve par instants un impétueux besoin de repos moral, de solitude même; alors, je vais me réfugier au Jardin d'Essai ou au "Bois de Boulogne" (il m'est permis d'y aller seule), et là je pense en regardant la nature si riche et si belle.

J'entendais l'autre jour M. de Merkar dire à sa femme, sur le ton de la déception:

— On nous avait annoncé une parente d'une gaieté exubérante, aux répliques amusantes, à l'esprit toujours en éveil; certes, cette chère Odette est pétillante d'humour à ses heures, elle a des réparties d'un inattendu exquis, mais elle a aussi des moments de langueur, de tristesse même, assez fréquents. D'où cela vient-il?

— Je ne sais, répondit son indolente épouse. Sans doute, on a surfait sa réputation, ou bien, elle regrette Paris.

Par bonheur, les petits de Merkar sont de bonnes natures un peu emportées peut-être (en cela ils tiennent du père), mais ils sont francs et affectueux.

De fréquentes querelles éclatent entre les parents; et moi qui avais le vif désir de rétablir l'ordre dans le ménage, je ne puis m'interposer, sentant que le pauvre mari a le droit de s'insurger quand on déjeune à une heure au lieu de midi, ou que les domestiques ont oublié de faire une commission importante.

Pourvu que ma cousine ne prenne pas l'idée de me faire convoler en justes noces avec un petit officier algérois, joueur et paresseux, ou avec un employé de la maison! M. de Merkar a sous ses ordres une vingtaine de célibataires mûrs ou frais.

Bah! quand je me sentirai en péril de mariage, je m'enfuirai sous d'autres cieux.

Je ne puis cependant pas exposer à mes cousins l'état de mon coeur qui a déjà une bonne fissure; non, n'est-ce pas? Je les connais depuis trop peu de temps.

Hier, a dîné avec nous, le secrétaire de M. [de] Merkar, jeune homme de petit avenir, à l'âme sensible.

En versant de l'eau sur la nappe, à côté de mon verre (il me regardait tout en me versant), il s'est cru obligé de me faire un compliment sur mon "chic" de Parisienne.

Ah! le pauvre enfant! Qu'aurait-il dit, alors, s'il m'avait connue au temps de ma prospérité!

Nous avons fait une jolie excursion à Aumale, par le chemin de fer, ayant pour compagnons de route deux missionnaires qui échangeaient leurs idées sur le paradis.

J'avais grande envie de leur demander si, dans les voyages qu'exige leur ministère, ils n'avaient jamais rencontré un charmant ingénieur parisien du nom de Robert Samozane.

Je ne l'ai pas osé.

C'est que, où que j'aille, sur terre ou sur mer, à la ville ou à la campagne, malgré moi le souvenir de ce terrible et cher tuteur me hante au point de me devenir une souffrance, surtout quand je songe combien j'ai été coupable envers lui.

Je dois avouer qu'aucun homme, ici comme ailleurs, ne me paraît aller à sa cheville, pour parler vulgairement, pas même les plus spirituels, les plus élégants, les plus instruits, les plus distingués, les plus intelligents, les plus séduisants.

Et je voudrais être encore la petite fille, la gentille Nénette, un peu désobéissante, mais câline, qui venait à chaque instant lui conter ses petites fredaines, ses joies et même ses minuscules chagrins.

Car il me consolait, me gâtait, me dorlotait… hélas! et cela a duré jusqu'au jour de ma mort (de ma simili-mort, devrais-je dire), qui a apporté ce stupide changement dans ma vie et a fait de moi une jeune fille désagréable, sotte et égoïste.

De sorte qu'il doit conserver de moi un pitoyable souvenir."

XXVI

Une bonne idée de Mme de Merkar: pour rendre constamment serein le front de sa jeune parente, elle voulait la "produire" un peu dans le monde.

Elle voulait prêcher pour son saint, la chère femme, car elle ne secouait volontiers son indolence que pour assister à une fête, à un concert, à un dîner.

Elle persuada à son mari d'ouvrir son salon et d'inviter quelques personnes marquantes de la ville.

Sans enthousiasme comme sans répugnance, Mlle d'Héristel sortit donc ses plus jolis costumes de ses armoires et, comme l'esprit découlait d'elle ainsi que l'eau d'une fontaine, elle se conquit bien vite les bonnes grâces des amis de ses parents.

Cette pétulante Parisienne, recueillie dans la solitude et gaie en société, devint bientôt l'enfant gâtée des Algérois et des Algéroises.

Si elle ne s'y fût opposée, tant elle était devenue raisonnable à présent, elle aurait passé ses journées en promenades, en jeux et sports, et ses soirées à danser.

Comme il y a des jeunes gens à marier en Algérie, ainsi qu'en France, beaucoup s'informèrent du chiffre de sa dot.

Beaucoup aussi reculèrent quand il leur fut répondu que Mlle d'Héristel, passant (à tort, nous le savons), pour avoir des goûts dispendieux, ne possédait que quatorze cents francs de rente.

Quelques-uns, très jeunes ou sincèrement épris, eussent persisté sans la sagesse d'un père ou d'une mère pratiques qui ne voulaient pas, pour leur fils, d'un mariage avec une fille pauvre.

Mais nous savons aussi qu'Odette se souciait peu du mariage.

Il y eut même une conquête qu'elle fait à Blidah, et qui la couvrit de surprise et même de confusion.

Des amis de M. [de] Merkar l'emmenèrent faire une excursion dans la ville des orangers, ce qui la ravit. Là, elle se vit accueillie comme toujours fort aimablement et, de plus, fit la connaissance d'un célibataire déjà mûr et fort riche, qui parut charmé de ses originales répliques, de son juvénile enthousiasme pour les belles choses, en même temps que de sa gentille figure.

Mais, quand on les présenta l'un à l'autre, ce fut un petit coup de théâtre: ils eurent chacun un haut le corps de stupeur et un instinctif mouvement de recul.

A ces mots: "Monsieur Garderenne", Odette fronça le sourcil et pensa:

— Bon! l'homme qui m'a retiré, légalement paraît-il, les sept cent mille francs formant mon avoir et ma dot. Voilà une rencontre dont je me serais volontiers passée.

Et lui, à cette phrase:

— "Mademoiselle Odette d'Héristel, de Paris, que nous avons le bonheur de posséder depuis quelque temps…"

— Bien! la fameuse petite cousine qui détenait, en toute confiance, la somme à laquelle j'avais droit et que j'ai enfin maintenant! Quelle tête vais-je faire, mon Dieu?

Il fit une tête fort naturelle, par la raison qu'Odette n'aimant pas les situations ambiguës, s'était bien vite écriée en tendant les mains à son ennemi:

— Je sais que nous avons eu maille à partir ensemble, monsieur, de loin il est vrai; mais puisque tout est fini… pour votre plus grande gloire, faisons la paix; ce sera facile quant à ce qui me concerne, car je ne vous en ai jamais voulu et je suis sans fiel.

— Vraiment? s'exclama M. Garderenne qui n'en croyait pas ses oreilles.

— Je n'exprime jamais que des sentiments que je ressens, répondit
Odette avec dignité.

— Mais alors, je suis confus… je regrette… j'aurais voulu… si j'avais su…

— Ne regrettez rien du tout, monsieur, conclut la jeune fille; sans vous en douter, vous m'avez probablement rendu un très grand service.

— Moi? fit le quinquagénaire en écarquillant les yeux.

— Oui, vous.

— Expliquez-moi, de grâce…

— Rien du tout pour le moment. Plus tard, je ne dis pas.

Et, sur ces énigmatiques paroles elle lui abandonna, puis lui retira sa main, qu'il baisait et eût voulu conserver plus longtemps dans la sienne.

Le soir, en fumant un dernier cigare devant la mer qui reflétait les étoiles, Olivier Garderenne se disait:

"Charmante, la petite cousine, absolument charmante, et pas plus de rancune dans son coeur que dans mon petit doigt.

Elle porte si allègrement sa pauvreté que je n'en ressens que plus de remords de lui avoir redemandé mon bien.

Si je l'avais connue avant d'entamer ce diable de procès, j'aurais proposé un arrangement; nous aurions partagé la somme. Ainsi, elle aurait une dot pour lui faciliter un bon mariage; car elle se mariera, la mignonne, elle est trop gentille pour rester fille. Et pourtant, sans dot!… Ah! si j'avais vingt ans de moins… pas même tant: dix ans seulement!"

Ce qui n'empêcha M. Garderenne, quelques jours plus tard, de se joindre à la joyeuse troupe qui regagnait Alger, au lieu d'achever l'hiver à Blidah ainsi qu'il l'avait projeté.

— Car, se disait-il, on est aussi bien à Alger; mieux même, puisqu'on y a le théâtre, des concerts et des nouvelles fraîches de France, qu'on ne trouve pas à Blidah.

Mais, le principal attrait pour lui consistait en un petit costume de drap beige habillant une charmante jeune fille qu'il comptait revoir souvent.

En effet, il s'ingénia si bien à rencontrer Odette, qu'il ne se passa guère de jour sans qu'il la vît.

Lorsqu'elle n'avait point paru à la musique sur la place, s'il ne l'avait pas croisée rue Bab Azoum ou rue Bab-el-oued, il arrivait chez les Merkar comme par hasard, ou sous prétexte d'offrir à l'indolente mère de famille des places pour le cirque ou une loge au théâtre.

Puis, ce furent des bouquets de fleurs, des boîtes de bonbons qui plurent sur Odette, habilement partagés entre elle et Mme de Merkar. Mais personne ne s'y trompait et M. de Merkar riait parfois dans sa barbe en murmurant:

— Je devrai bientôt prévenir le bon tuteur Samozane, de ce qui se passe ici. Voilà notre petite cousine en train d'ensorceler inconsciemment ce brave Garderenne.

Il va sûrement, un de ces jours, la demander en mariage; mais, quoiqu'il soit admirablement conservé pour son âge, je ne conseillerai pas à la fillette d'accepter pour époux un homme qui pourrait être son père. Et, d'un autre côté, la mignonne est dans le cas de tomber plus mal. Enfin, on verra.

Ce que prévoyait M. de Merkar arriva: Garderenne, tremblant comme un écolier à son premier examen, après s'être laissé affirmer par son miroir qu'il était "encore très bien", vint trouver Mme de Merkar, au vif déplaisir de celle-ci dont cette demande dérangeait la quiétude.

— Odette? ma cousine?… Mais comment donc cher monsieur. J'aurais préféré que vous consultassiez mon mari d'abord, mais il est à Oran pour la semaine. Si vous vouliez attendre…

Garderenne affirma qu'il ne se sentait pas ce courage; en quelques jours, d'autres pouvaient survenir pour lui couper l'herbe sous le pied; il avait si peur, et si grand'hâte!…

Attendrie par cette infortune, Mme de Merkar, qui ne s'inquiétait guère des sentiments de sa jeune cousine, rassura son hôte, lui dit que certainement, Odette "serait raisonnable" et finalement, l'autorisa à interroger lui-même Mlle d'Héristel.

Ce n'était sans doute pas très correct, mais de quel ennui se délivrait la nonchalante femme qui avait horreur des entretiens sérieux et des discussions même pacifiques!

Garderenne prit la balle au bond, fit naître une occasion et, à l'ombre odorante d'un eucalyptus, tandis que Mlle Gratienne, deux mètres plus loin, surveillait les ébats de son jeune troupeau, il adressa à Odette sa demande d'une voix défaillante.

L'ex-pupille de l'oncle Valère eut d'abord envie de rire.

Elle se contint et pensa:

— Ce pauvre homme, qui a du regret de m'avoir appauvrie, croit réparer sa faute (si faute il y a), en m'offrant son nom, sa main, sa fortune et son coeur. Il se figure que l'argent est tout pour moi et que je serai heureuse de devenir Mme Garderenne, même au prix d'un mari de trente ans plus âgé que moi.

Voyant qu'elle ne fronçait pas le sourcil, plein d'espoir, le quinquagénaire renouvela sa demande.

Très franche, Odette répondit:

— Si j'avais seulement dix années de plus, de l'expérience et plus de plomb dans la cervelle, je vous dirais probablement "oui."

— Mais? fit M. Garderenne, pantelant.

— Mais, n'ayant que vingt ans, je ne veux pas. Vous le comprenez bien, voyons?

— Hélas! soupira le pauvre homme.

Puis, reprenant un peu de courage, il poursuivit:

— Il est certain que l'écart de nos âges rend ma requête un peu ridicule.

— Non, corrigea doucement Mlle d'Héristel, on n'est pas ridicule pour cela et l'on a vu des jeunes filles épouser des vieux maris qui les rendaient très heureuses.

— Ah! vous voyez bien!

— Oui, mais cela ne revient pas à dire que je veuille me marier avec vous.

— Ce serait pour moi le paradis.

— Je sais bien, dit Odette avec son adorable naïveté, vous ne feriez pas une trop mauvaise affaire en m'épousant; je ne suis pas une beauté, mais, en général, je ne déplais pas; j'ai un peu d'esprit et, depuis un an, j'ai beaucoup changé à mon avantage.

— Je ne crois pas qu'autrefois…

— Autrefois? Ah! demandez à mon cousin Robert ou à mon oncle Samozane.

— Ils sont un peu loin en ce moment pour…

— Oui, c'est vrai; eh bien, apprenez que naguère encore j'étais une enfant charmante, trépignant pour une robe manquée, une partie de plaisir remise; disant des choses peu aimables à tout le monde, vivant à ma guise sans me soucier des autres…

— Qui vous a guérie, alors?

— Vous.

— Moi? fit Garderenne stupéfait. Mais je ne vous connaissais pas dans ce beau temps-là.

— Vous rappelez-vous que je vous ai dit, il y a quelques semaines:
"Vous m'avez rendu un grand service?"

— C'est vrai, lequel?

— Voyez-vous, j'étais trop riche et trop gâtée: on me regardait comme une héritière qui a le droit d'avoir tous les caprices; comme une petite idole. C'était très mauvais, cela.

Un beau jour, vous m'avez appauvrie…

— Ah! oui, j'ai fait une jolie chose, murmura Garderenne, rouge comme une pivoine.

— Je ne vous dis pas que ce soit un acte chevaleresque, car enfin, vous, homme déjà riche, vous dépouilliez de sa dot une jeune fille…

— N'évoquez pas ces souvenirs, de grâce, vous me torturez… Je suis prêt à…

— Ne soyez prêt à rien du tout, qu'à m'écouter. Donc, vous aviez le droit pour vous, c'était très juste; mais ce dont vous ne vous doutez pas, c'est du bien que vous m'avez fait en m'appauvrissant.

— J'avoue que cela échappe à ma compréhension.

— C'est pourtant facile à saisir: riche, je demeurais nulle et frivole; pauvre, je redeviens sérieuse… à peu près, bien sûr, dans des bornes raisonnables: je me remets au travail, me rends utile et fais enfin une femme et non plus une poupée.

— Ainsi, le voilà le fameux service rendu?

— Mais oui; n'est-ce pas assez?

— J'espérais mieux, soupira le célibataire.

— Eh! tout le monde ne peut pas se vanter de m'avoir fait un pareil don!

— Enfin, vous refusez?

— Quoi? de vous épouser? parfaitement, je vous l'ai dit sans restriction.

— Cependant, de cette façon, vous rentreriez tout naturellement en possession de la fortune que…

— Mais je n'en ai plus envie. Vous l'avez, gardez-la. Tenez, je vous permets encore de me traiter paternellement: vous me coucherez sur votre testament, si le coeur vous en dit. Si vous mourez avant moi, je vous garderai ainsi un bon souvenir. Par exemple, si vous venez à vous marier…

— Je n'en ai pas le moindre désir, je vous le jure.

Ils se séparèrent, l'un très affligé, l'autre assez sereine; non que le malheur de son prochain lui devînt une source de joie, mais parce qu'elle se disait, sans pouvoir s'empêcher de sourire:

— Première demande en mariage, un prétendant mûr. Trente ans de plus que moi, cela commence à compter. Enfin, c'est toujours flatteur de voir quelqu'un aspirer à votre main quand ce quelqu'un est riche et la demoiselle pauvre.

Je voudrais que Robert sût cela.

XXVII

Après cette conquête, qui ne lui avait coûté nulle peine, ainsi qu'elle le disait elle-même, Odette continua à se voir entourée mais sans que personne lui fît d'ouverture analogue à celle de M. Garderenne.

Et voilà que, soudain, M. de Merkar, l'homme des résolutions promptes, offrit à la joyeuse bande un tour en Kabylie.

Les petits poussèrent des hourras frénétiques à cette proposition. Mlle Gratienne y acquiesça de tout coeur et Odette joignit triomphalement sa voix à celle des enfants: outre qu'elle n'était pas encore assez vieille pour renoncer à tout plaisir, elle espérait vaguement rencontrer un jour Robert en pérégrinant à travers l'Algérie.

Mme de Merkar mit en avant le prétexte de sa santé pour ne point prendre part à cette partie, à la fois fatigante et amusante, et son mari n'essaya même pas de vaincre sa résistance. Il avait coutume de laisser sa femme à ses siestes répétées et à ses cosmétiques, quand on entreprenait une excursion quelconque.

Comme on terminait l'hiver, les pluies n'étaient plus à craindre et l'on comptait sur un temps favorable pour faire l'ascension des montagnes kabyles et pour visiter les villes du littoral.

M. de Merkar ayant à voir, pour affaires, l'administrateur de la commune mixte de Port-Gueydon qui est le nom français de Azzeffoun, petit port situé sur la côté méditerranéenne, on commença par ce lieu.

— Nous n'y trouverons ni hôtel, ni auberge même, dit M. de Merkar, mais l'hospitalité est de règle dans le monde des fonctionnaires et des colons que nous allons voir, et nous ne risquons pas de coucher à la belle étoile.

On prit, à sept heures du soir, le petit chemin de fer de l'Est-Algérien qui aboutit, après un pénible effort, à la ville de Tizi-Ouzou où l'on toucha à minuit.

M. de Merkar s'occupant des bagages, Mlle Gratienne et Odette avaient fort affaire de tenir éveillés les enfants que l'attrait de la nouveauté n'animait même plus.

On s'entassa dans un affreux char (voiture publique de Tizi-Ouzou), déjà à moitié rempli d'Arabes aux burnous douteux, qui se juchaient sur leurs colis dans la crainte de les voir égarer.

Les grandes personnes se partagèrent les petits, une fois la jeune bande arrivée à l'hôtel Lagarde, le meilleur de la région, et l'on dormit à peu près bien.

Au matin, Odette, aussi curieuse que ses petits cousins, abandonna bien vite son lit et alla regarder par la fenêtre les Kabyles faire leurs ablutions et se prosterner dans la poussière pour prier, le front tourné vers l'Orient.

De maigres chameaux pelés attendaient, résignés, leur pitance non moins maigre, près des puits.

Des gamins crasseux, coiffés de fez rouges devenus grenats à force de saleté, narguaient les "roumis" et leur jouaient des tours ou agaçaient les chiens.

Comme on trouve de la troupe à Tizi-Ouzou, quelques pantalons garance égayaient le paysage.

Et par dessus tout cela, commençait à briller un soleil impeccable dans un ciel sans nuage.

Les enfants burent du lait de brebis ou d'ânesse, qui leur fit faire la grimace; les grandes personnes, un café détestable; puis, en route dans un break horriblement dur qui les fit tous rire aux éclats et qui, au trot de deux juments maigres, mais excellentes, devait cahoter nos voyageurs jusqu'à six heures du soir.

Et il en était cinq du matin.

La route se fit d'abord en silence, soit que les enfants eussent encore sommeil, soit qu'ils admirassent recueillis malgré eux, l'inoubliable paysage se déroulant sous leurs yeux.

La voiture ne traversait pas de village, puisque, jusqu'à Fréha, halte qui coupe en deux le voyage, on aperçoit à peine de temps à autre une chaumine, un gourbi.

Les blanches cigognes, déjà de retour, faisaient pousser aux fillettes des exclamations d'envie; Odette même, aussi enfant que ses cousines, eût voulu en emporter une en France.

"Puisque, disait-elle, on affirme que cet oiseau porte bonheur!"

Puis, toujours bonne, voyant piétiner dans la poussière des Kabyles gênés par leurs fardeaux et se rendant à Bréha ou à Azzeffoun eux aussi, elle implorait pour eux M. de Merkar.

— Si vous leur permettiez de monter sur le siège, mon cousin!

— Oui, Odette, mais ces gens-là ne sont peut-être pas très propres…

— Que si: la loi de Mahomet n'ordonne-t-elle pas de se laver?

— Seulement les pieds et les mains, Odette.

— C'est toujours cela de gagné, mon cousin.

— Soit, puisque vous le voulez.

Ainsi, on recueillit deux représentants décrépits du sexe mâle, puis, un jeune homme aux dents de lionceau et aux yeux de velours noir, qui remercièrent les généreux voyageurs à grand renfort de bénédictions.

— Qu'Allah te donne beaucoup d'enfants, disaient-ils à M. de Merkar, lequel répliquait sans sourire:

— Merci, j'en ai déjà suffisamment.

Tandis que les petits garçons effleuraient d'un doigt timide le chapelet de bois que porte tout Kabyle autour de son cou.

On traversa le Sébaou, l'unique fleuve de la Kabylie, où les cigognes viennent faire leur toilette matinale et que le soleil du printemps n'avait pas encore desséché.

L'air était pur, vierge, irrespiré, dans ces plaines immenses où, de loin en loin seulement, apparaissait la silhouette pâle d'un Arabe perché sur son mulet, ou celle plus massive d'une femme voilée portant un fardeau d'herbes.

— Et voici Fréha où nous allons nous réconforter… tant bien que mal, dit M. de Merkar. Mademoiselle Gratienne, voulez-vous avoir la bonté de réveiller le petit troupeau?

Les enfants se frottaient les yeux, ahuris, cependant que des effluves d'une cuisine bizarre leur chatouillaient les narines.