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Une femme d'argent

Chapter 12: XII
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About This Book

The narrative follows a prominent Parisian banking family whose founder, Hyacinthe Charlemont, rises from modest origins through industry and civic engagement, and whose son Amédée squanders that legacy through pleasure and mismanagement. As the house falters, a diligent clerk, Fourcy, sustains the business by zeal and competence. Interpersonal tensions over money, status, and appearances surface in episodes about displays of jewelry and social ambition, and the story examines bourgeois pride, inherited privilege versus earned merit, and the moral consequences of financial decline amid changing public reputations.

XI

Le lendemain matin, un landau découvert était rangé devant le perron de la maison de Nogent, et madame Fourcy, au bras de son mari, descendait de sa chambre pour monter en voiture.

Elle paraissait toute joyeuse, pleine de fraîcheur, de jeunesse, d'entrain, et, à voir le doux sourire qui éclairait son beau visage, on n'eût jamais deviné qu'elle traversait une crise; les regards qu'elle attachait sur son mari ne parlaient que d'affection et c'était tendrement qu'elle s'appuyait sur lui.

Les enfants les attendaient dans le vestibule prêts à partir.

—Oh! maman, s'écria Marcelle en la regardant descendre, comme tu es jolie, comme ta toilette te va bien.

Alors Fourcy attirant sa fille à lui, sans abandonner le bras de sa femme, l'embrassa pour la remercier de cette parole, de ce cri qui lui remuait si doucement le coeur.

—Et moi? dit Lucien

—Toi, il fallait le dire avant moi, s'écria Marcelle.

—Les grands sentiments sont recueillis, dit Lucien sentencieusement.

—Et ils trouvent le lendemain ce qu'ils auraient dû dire la veille, continua Marcelle en riant.

Sans répliquer, Lucien s'approcha de sa mère, et il l'embrassa, puis se tournant vers sa soeur, et lui faisant une révérence moqueuse:

—S'ils ne savent pas parler, ils savent agir.

—Ne vous querellez pas, dit Fourcy, vous avez raison tous les deux; ainsi jugé sans plaidoiries, car nous n'avons pas le temps de nous livrer à des discours.

Ils montèrent en voiture. Au moment où madame Fourcy venait de s'asseoir, elle leva les yeux en l'air et instantanément son visage souriant changea d'expression: à l'une des fenêtres du second étage elle venait d'apercevoir Robert, qui les regardait et qu'elle avait oublié.

—Qu'as-tu donc, maman? demanda Marcelle, qui, placée vis-à-vis de sa mère, avait remarqué ce brusque changement de physionomie réellement frappant.

Mais avant d'attendre la réponse à sa question, elle avait aussi levé les yeux dans la même direction que sa mère et elle avait vu Robert.

—Tiens, Robert qui est à la fenêtre! dit-elle.

Et de la main elle lui envoya un signe amical.

Cela fit que tout le monde se tourna vers la fenêtre, madame Fourcy comme son mari, sa fille et son fils, et que tous en même temps ils dirent adieu à Robert: madame Fourcy en inclinant la tête d'un air peiné, Fourcy de la voix et des deux mains, Marcelle et Lucien d'un geste de camaraderie affectueuse.

Pour lui, penché en avant mais sans s'appuyer sur le balcon, le visage blême, les yeux ardents, se tenant raide, il n'avait rien dit.

Le cocher toucha ses chevaux qui partirent.

—Ce pauvre Robert que nous abandonnons, dit Fourcy, j'ai eu envie de lui proposer de l'emmener; je crois que cela le peine de nous voir partir sans lui.

—C'eût été changer le caractère de cette matinée que de la partager avec un étranger, dit madame Fourcy.

—C'est justement ce qui m'a arrêté, répondit Fourcy, bien que Robert ne soit pas un étranger pour nous; à mes yeux il est presque le frère de Lucien.

—Je ne crois pas qu'il serait venu, continua Lucien, il m'a dit qu'il avait à sortir ce matin.

Fourcy pressa le genou de sa femme et la regarda avec un sourire entendu: si Robert sortait, c'était bien certainement pour aller chez sa maîtresse et rompre avec elle: il avait entendu raison, le brave garçon, la nuit avait porté conseil; maintenant il n'y avait pas à craindre de scène violente entre le père et le fils: cette coquine allait être congédiée; désormais il n'y aurait plus qu'à payer les dettes qu'elle avait fait contracter, ce qui ne serait rien, si grosses que fussent ces dettes; quel soulagement! comme il avait bien fait de lui adresser des observations; elles avaient porté, et aussi celles de sa femme sans doute; et pour lui ce fut une satisfaction de penser qu'elle avait été son associée on cette affaire délicate, et qu'avec lui elle avait contribué à arracher l'héritier des Charlemont à cette coquine, qui l'aurait ruiné et perdu.

—D'ailleurs, continua Lucien, il n'est pas en dispositions joyeuses; quand je suis entré ce matin dans sa chambre de bonne heure, je l'ai trouvé debout avec la même toilette que celle qu'il avait hier soir; son lit n'était pas défait; il ne s'était pas couché; alors, comme je lui demandais s'il n'était pas souffrant, il s'est jeté dans mes bras et il m'a embrassé. Vous pensez si j'ai été étonné. J'ai voulu l'interroger, discrètement bien entendu, il a refusé de me répondre. J'ai vu qu'il avait dû passer une partie de la nuit à écrire.

—Les choses vont mal avec M. Charlemont, dit Fourcy qui ne pouvait pas entrer dans d'autres explications devant Marcelle, mais elles vont aller mieux, et d'ici quelques jours Robert sera redevenu ce qu'il était autrefois.

—Ah! bien, tant mieux, dit Marcelle, il est vraiment trop fantasque.

On était entré dans le bois de Vincennes. Madame Fourcy appela l'attention de son mari sur les jardins dont on longeait les grilles et alors la conversation changea: Robert fut abandonné, ce qu'elle avait cherché.

Elle voulait être tout à son mari, tout à ses enfants, et que Robert ne vînt point se jeter au travers d'eux pour les attrister.

Il fut vite oublié; en tous cas on ne s'occupa plus de lui.

Il y avait bien autre chose à faire vraiment que de parler d'un absent, car ils étaient tous à l'unisson, aussi heureux les uns que les autres.

Le temps n'était plus cependant où la petite pensionnaire de Gonesse, la pauvre orpheline qui n'avait jamais quitté sa triste et misérable pension trouvait des splendeurs sans pareilles au restaurant Gillet.

De même, il n'était plus où Lucien soutenait contre ses camarades de collège que le restaurant Gillet était le meilleur de Paris et qu'il n'avait pas son pareil, ni pour le luxe de sa décoration, ni pour la cuisine qu'on y mangeait, ni pour les vins qu'on y buvait.

Depuis, madame Fourcy avait connu d'autres splendeurs et Lucien avait bu d'autres vins, mais ce n'était pas avec leurs idées présentes qu'ils allaient à ce déjeuner, c'était avec leurs souvenirs, la mère et le père aussi bien que les enfants.

Aussi se trouvaient-ils dans les meilleures dispositions pour être satisfaits de tout, puisqu'il fallait simplement que ce tout de l'heure actuelle ne fût pas inférieur au tout de la dernière fois.

Et ce jour-là il lui fut supérieur, car il se trouva que c'était non seulement un anniversaire qu'ils fêtaient, mais encore l'aurore d'une ère nouvelle.

Le jour que madame Fourcy avait si fiévreusement désiré, si impatiemment attendu était arrivé: la fortune pour elle n'était plus désormais qu'une affaire d'années; dans un délai qu'elle pouvait calculer à peu près sûrement, elle se voyait riche.

Le rêve que Fourcy avait secrètement caressé sans oser le formuler franchement, même pour lui, était enfin réalisé: tout ce qu'il avait souhaité, tout ce qu'il pouvait espérer, il l'avait, il le tenait: Jacques Fourcy de la maison Charlemont, quel honneur!

Lucien se voyait l'associé de Robert Charlemont, c'est-à-dire à trente ans, une puissance, un personnage, un des rois de la finance parisienne.

«Marquise Collio», c'était ce que se disait Marcelle, car il était bien certain qu'en lui parlant comme il l'avait fait, son père n'avait eu d'autre but que de la préparer à ce mariage.

Il y avait là pour chacun de quoi assaisonner les mets qu'on leur servait et développer le bouquet des vins qu'on leur versait, de même il y avait de quoi aussi donner le sourire à leurs lèvres et l'entrain à leurs paroles.

Le temps passa avec rapidité, et lorsque, après le déjeuner, ils eurent fait le tour du bois de Boulogne dans leur voiture, Fourcy eut un mot qui traduisait leur satisfaction aussi bien que leurs espérances.

—L'année prochaine, dit-il, nous recommencerons cette bonne promenade, seulement j'espère que ce sera dans une voiture à nous, traînée par des chevaux à nous.

—Je demande à choisir les chevaux, dit Lucien.

—Moi, la livrée, dit Marcelle.

—Et toi? demanda Fourcy en s'adressant à sa femme.

—Oh! moi, je demande à ne rien choisir du tout; maintenant qu'il n'y a plus d'économies à faire, je donne ma démission d'acheteuse; chacun son tour; vous n'avez plus besoin de moi; j'ai assez travaillé pour la famille.

—C'est juste, dit Fourcy; cependant tu nous aideras bien de tes conseils?

—Cela, volontiers.

Il fallait rentrer, car après avoir joui du commencement de leur journée entre eux, en famille, il fallait en partager la fin avec leurs amis.

La voiture reprit grand train le chemin de Nogent.

—Je pense que personne ne sera encore arrivé, dit Fourcy lorsque la voiture franchit la grille d'entrée.

Mais il se trompait, car lorsqu'elle déboucha sur la pelouse ils aperçurent, assis sur deux chaises à l'ombre d'un platane, un vieillard de grande taille et de forte corpulence, qui, son chapeau posé devant lui sur une table, prenait là le frais en attendant.

—M. Ladret, dit Marcelle, déjà, quel ennui!

—Moi je me sauve, dit Lucien, j'ai à préparer mon feu d'artifice.

—Veux-tu que je t'aide? demanda Marcelle.

—J'ai besoin de toi.

—Tu sais, dit madame Fourcy s'adressant à son mari en riant, que si tu veux accompagner les enfants, je tiendrai compagnie à M. Ladret.

—Oh! maman, quel courage tu as! dit Marcelle.

Tout en parlant ainsi, ils étaient descendus de voiture et pendant ce temps, M. Ladret, qui s'était levé et qui avait remis son chapeau, s'était dirigé vers eux, marchant lourdement, mais gravement, avec importance, en homme qui a la conscience de ce qu'il vaut.

Et ce qu'il valait ou plutôt ce que valait sa fortune, car pour lui il ne valait pas cher, c'était cinq ou six cent mille francs de rente qu'il avait gagnés dans les expropriations et des démolitions de la Ville de Paris, et qui selon son sentiment devaient lui tenir lieu de ce qui lui manquait, c'est-à-dire de la jeunesse, de l'éducation, de la politesse, de l'esprit, de la bonté, de la générosité,—ce qui lui faisait dire bien souvent d'un ton sentencieux, avec la conviction d'un homme qui n'a jamais reçu de démenti:—«Quand on a le sac, on a tout.»

Et le sac, il l'avait d'autant mieux rempli qu'il ne l'ouvrait pas facilement, vivant seul, sans femme, sans enfants, sans famille et presque sans amis.

—Les amis, disait-il souvent, ça mange votre dîner en prenant toujours les meilleurs morceaux, et le soir lorsqu'ils s'en retournent à deux ou trois, ça vous écorche; je connais ça.

Il connaissait ça d'autant mieux que c'était ainsi qu'il procédait à l'égard de ceux qui voulaient bien l'inviter.

XII

Bien que Fourcy n'eût jamais eu grande estime pour le père Ladret qu'il recevait plutôt par habitude que par amitié, et parce que celui-ci s'invitait lui-même le plus souvent à venir à Nogent en disant que de toutes les maisons amies où il allait, c'était celle où il se plaisait le mieux, il était cependant trop poli pour suivre le conseil que sa femme lui avait donné et fausser compagnie à son hôte.

Il l'introduisit donc au salon, et tandis que madame Fourcy montait chez elle pour se débarrasser de sa toilette de ville, il resta avec lui, et comme il fallait bien un sujet de conversation entre eux, il prit celui qui occupait son esprit: la visite de M. Amédée Charlemont qui venait à Nogent pour la première fois, puis ce nom de Charlemont l'amena à parler du changement qui venait de s'accomplir dans sa situation. Alors ce furent, de grands compliments de la part de Ladret, qui pour la première fois admit l'idée que son ami Fourcy pouvait bien être quelqu'un.

Madame Fourcy redescendit et ce fut seulement après un temps assez long de conversation générale que Fourcy laissa sa femme seule avec Ladret.

—Je vais voir si les enfants n'ont pas besoin de moi, dit-il en s'excusant, vous permettez?

—Vous savez que je ne me suis jamais gêné pour personne, cela fait que je ne demande pas qu'on se gêne pour moi.

Aussitôt que Fourcy fut sorti, Ladret se renversant en arrière au fond de son fauteuil, en allongeant une jambe et en repliant l'autre, introduisit la main dans la poche de son pantalon. Mais ce ne fut pas sans peine qu'il accomplit cette opération, d'abord parce que sa main était grosse, ensuite parce que son ventre qui était proéminent tombait sur ses cuisses et les recouvrait.

Enfin il réussit, et des profondeurs de cette poche il tira un petit écrin en velours qu'il présenta à madame Fourcy d'un air triomphant.

—Qu'est-ce que c'est que cela? demandait-elle avec indifférence.

—Ça, dit-il étonné, ça, c'est deux perles noires que j'apporte à ma belle Geneviève.

Et en même temps il ouvrit l'écrin pour montrer deux grosses perles noires, dont l'éclat métallique se détachait nettement sur la blancheur du velours.

Mais elle ne parut pas le moins du monde éblouie:

—Et à quel propos m'apportez-vous ces perles? demanda-t-elle.

—Faut-il répondre franchement?

—Sans doute.

—Eh bien, c'est à propos de ce qui s'est passé entre nous en ces derniers temps.

—Que s'est-il donc passé de particulier, je vous prie?

—Rien de particulier il est vrai, mais dans l'ensemble ça n'a guère marché; alors j'ai pensé que si j'étais gentil pour ma belle Geneviève, ma belle Geneviève de son côté voudrait être gentille pour son vieux Ladret, et d'autant mieux qu'après avoir eu les pendants d'oreilles elle aurait envie d'avoir le collier de perles.

—Alors c'est un marché?

—Est-ce que tout n'est pas un marché dans la vie?

—Pour vous, peut-être, pour moi non.

—Tiens!

—Et je n'accepte pas celui-là.

Il la regarda un moment d'un air ahuri, tenant toujours son écrin ouvert, puis tout à coup clignant de l'oeil:

—Et celui du collier? dit-il.

—Pas plus celui du collier que celui des pendants: vous pouvez donc refermer cet écrin et le remettre dans votre poche.

Il ne se le fit pas répéter, et cette fois il trouva sa poche beaucoup plus facilement pour y remettre l'écrin qu'il ne l'avait trouvée la première fois pour l'en sortir.

Cela fait, il la regarda en face pour lire sur son visage ce qui se passait en elle, mais il ne le devina pas.

—Ah! ça, que se passe-t-il donc? demanda-t-il.

—Vous ne le comprenez pas?

—Dame!

—Eh bien, puisque vous voulez que je vous parle clairement, je vous obéis: à partir d'aujourd'hui tout est fini entre nous.

Il resta un moment abasourdi, puis secouant la tête:

—Ah çà voyons, dit-il, tu te moques de moi, n'est-ce pas; qu'est-ce que toutes ces grimaces? Au lieu de me faire une scène, dis tout de suite ce que tu veux, si c'est à cela que tu dois arriver: nous verrons.

Elle avait jusque-là parlé avec calme, avec hauteur, mais ces derniers mots lui firent perdre ce calme, et vivement elle répondit:

—Je vous ai dit ce que je voulais, je vous le répète que tout soit fini; cela et rien autre chose.

—Mais pourquoi?

—Parce que la vie que vous m'avez imposée me fait horreur.

De nouveau il la regarda et avec une réelle stupéfaction, mais une fois encore il cligna de l'oeil d'un air fin:

—Voyons, avoue que tout ça, c'est parce que je t'ai refusé les actions du charbonnage de Saucry dont tu avais envie; eh bien, je te les donnerai, mais nous ferons la paix, n'est-ce pas, et tu seras gentille; dis que tu le seras, hein!

Elle était assise en face de lui, elle se leva d'un bond et vivement elle fit le tour du salon pour s'assurer que toutes les portes étaient fermées, alors revenant vis-à-vis de lui et restant debout:

—Je vous ai dit tout à l'heure que la vie que vous m'aviez imposée me faisait horreur, mais je n'ai pas été franche jusqu'au bout, car j'aurais dû ajouter que vous aussi me faisiez horreur. Vous voulez que je vous le dise, vous me poussez à bout, vous m'outragez, je n'ai plus à vous ménager, vous qui m'avez perdue, vous que je hais et que je méprise parce que vous m'avez fait la femme que je suis depuis dix ans et que je ne veux plus être!

—Ai-je été à vous, ou bien êtes-vous venue à moi?

—Oui, j'ai été à vous, cela est vrai, j'y ai été parce que vous étiez riche et surtout parce que je vous croyais un honnête homme.

—Vous êtes venue parce que vous vouliez de l'argent.

—Et pourquoi le voulais-je, cet argent?

—Pour payer vos pertes à la Bourse.

—Et comment les avais-je faites, ces pertes?

—Que m'importe?

—Il m'importe à moi: voyant que l'honnête homme qui était mon mari et que j'aimais ne voulait pas faire d'affaires, j'ai cru que je pourrais en faire, moi, et que je gagnerais sûrement en profitant des renseignements ou des indiscrétions que j'entendais autour de moi. Il est arrivé un jour où au lieu de gagner j'ai perdu. Il fallait payer, je ne le pouvais pas. J'ai eu alors l'idée funeste de m'adresser à vous parce que, je vous l'ai dit, je vous savais riche et parce que je vous croyais un honnête homme, et puis aussi parce que vous étiez un vieillard. Vous m'avez répondu que vous ne prêtiez pas à une femme, mais que vous lui donniez, quand elle voulait être gentille; c'était votre mot, il y a dix ans, comme c'est votre mot encore. Je me suis sauvée.

—Et vous êtes revenue.

—Oui, quand après avoir frappé à toutes les portes, j'ai vu qu'il ne me restait qu'à m'adresser à mon mari que j'aimais, ou à vous que je haïssais: Le premier pas fait, j'ai continué et j'ai été âpre à l'argent… avec fureur. Tout ce que j'ai pu tirer de vous, je l'ai tiré avec joie, avec bonheur, sans autre regret que de ne pouvoir pas vous ruiner. Mais aujourd'hui je ne veux plus de cet argent; et vous m'offririez votre fortune entière que je ne l'accepterais pas. Comprenez-vous, maintenant que j'ai parlé, que tout est fini entre nous? Sortez donc de cette maison pour n'y revenir jamais. Sortez-en tout de suite. J'expliquerai votre départ: vous avez été indisposé. Partez.

Et comme après un long moment d'attente il n'avait pas bougé, elle poursuivit:

—Mais partez donc, partez.

Il ne bougea pas davantage, et il resta dans son fauteuil à la regarder, réfléchissant. Enfin il se leva: mais ce ne fut pas pour partir: pendant qu'elle parlait, il avait passé de l'étonnement à la stupéfaction, puis quand il avait compris, de la stupéfaction à la colère; maintenant il paraissait avoir repris ses esprits et jusqu'à un certain point son sang-froid:

—Bon, dit-il, je comprends cet accès de vertu qui vous pousse subitement en voyant que vous pouvez être riche par votre mari; c'est la contre-partie de celui qui vous a poussé, mais pas de vertu celui-là, quand vous avez cru au bout de dix ans d'attente que vous ne le seriez jamais par lui; de sorte que vous avez voulu gagner vous-même la fortune qu'il ne vous gagnait pas et vous avez travaillé pour ça, j'en sais quelque chose, et si ce mobilier pouvait parler, il serait mon témoin. Mais cet accès de vertu qui vous prend aujourd'hui, ça ne durera pas. Vous n'êtes pas une femme de vertu, ma belle dame, vous êtes une femme d'argent, une femme qui comprend la vie, une femme qui ne se débarrassera pas du jour au lendemain d'idées, de besoins, de satisfactions qui sont les siens depuis dix ans et si bien en elle qu'ils sont sa seconde nature, la vraie celle-là, la solide, celle qui vous a, qui vous tient et ne vous lâche pas. Vous reviendrez donc à l'argent… et à moi, je vous le dis; et j'ajoute que ce jour-là, malgré tout ce que vous venez de me dire, vous me retrouverez, parce que moi aussi je suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai pas plus me détacher de vous que vous ne pourrez vous détacher de vos idées, de vos habitudes et de vos besoins: je peux bien vous dire que je l'ai essayé plus d'une fois, quand vous aviez fait une trop forte saignée à ma bourse, et que je n'ai pas pu. Je pars donc tranquille, bien certain que nous nous retrouverons un jour bons amis.

—Jamais.

—Alors l'accès de vertu que je suppose n'existerait donc pas, et cette scène n'aurait d'autre but que de me faire céder la place au petit Robert Charlemont, ou bien à son père qui entre aujourd'hui dans cette maison d'où je sors.

—Vous êtes fou, fou d'une folie sénile.

Il secoua la tête par un geste, qui disait qu'il ne se sentait pas atteint, et il continua:

—Ou bien encore au marquis Collio, au bel Evangelista, bien que je ne croie pas beaucoup à celui-là malgré sa beauté; et cela pour deux raisons: la première, c'est que vous voulez en faire un gendre qui vous débarrasse de votre fille devenue trop grande et par là gênante pour vos affaires; quand elle était en pension, c'était bon, vous pouviez aller et venir; mais maintenant que vous l'avez près de vous, ça vous oblige à toutes sortes de manoeuvres embarrassantes, car ça voit clair les jeunes filles; la seconde raison, c'est que le bel Evangelista, qui est vraiment fait pour tourner la tête des femmes, n'est riche qu'en beauté, et que vous êtes trop femme d'argent pour prendre un amant pauvre.

A ce moment il fut interrompu par la porte du salon qui venait de s'ouvrir, on annonça:

—M. le marquis Collio

XIII

Le père Ladret n'avait pas été trop exagéré en disant que le marquis Collio était fait pour affoler les femmes; c'était en effet un très joli homme; sans rien d'efféminé cependant, grand, bien pris, souple, élégant et gracieux de manières avec une de ces belles têtes italiennes larges au front, minces et fines au menton, qui semblent avoir été modelées dans un triangle allongé: la chevelure était noire et luisante comme les ailes d'un corbeau; les yeux étaient ardents et veloutés; et sur la blancheur de la peau un peu grenue se détachaient vigoureusement des moustaches soyeuses, assez minces pour ne pas cacher des lèvres roses et des dents nacrées.

Après les premières paroles de politesse qui furent courtes, au moins de la part de madame Fourcy, celle-ci revint au père Ladret et parut continuer un entretien interrompu:

—C'est bien réellement que vous voulez vous retirer, dit-elle, et toutes mes instances seront donc vaines pour vous retenir?

—Mais…

Elle lui coupa la parole, ne voulant pas lui permettre de répondre dans un autre sens que celui qu'elle entendait lui tracer et l'obliger à suivre.

Au reste, je serais désolée de penser que pour notre plaisir vous avez aggravé votre indisposition.

—M. Ladret est souffrant? demanda Evangelista d'une belle voix sonore et avec un léger accent, qui dans une bouche aussi gracieuse était un agrément.

Vivement madame Fourcy prit les devants et répondit elle-même à cette interrogation:

—M. Ladret était venu pour passer la journée avec nous, mais en nous attendant, car nous rentrons seulement, il a pris froid dans le jardin sous l'ombrage trop frais des platanes et il vient d'avoir un mouvement fébrile qui l'oblige à nous quitter. Et elle regarda Ladret comme pour lui dire qu'il devait trembler de fièvre, mais il n'en fit rien, abasourdi qu'il était, autant qu'émerveillé de la façon dégagée dont elle le mettait à la porte.

—Et au moment même où vous êtes entré il se retirait, continua-t-elle, en avançant sur Ladret comme pour le pousser dehors.

Mais ses regards étaient si affectueux, sa parole était si douce qu'il fallait savoir ce qui venait de se passer entre eux pour deviner ce qu'il y avait réellement sous ces regards et cette parole.

Ladret recula, alors elle avança plus hardiment, le dominant, le poussant du regard, des mains, de toute sa personne.

Elle le conduisit ainsi jusqu'à la porte, lui parlant toujours doucement, lui prodiguant les plus vives démonstrations de sollicitude et de sympathie, le meilleur des amis, un père.

Mais lorsqu'elle lui eut ouvert elle-même la porte, il s'arrêta un moment et regarda autour de lui: le marquis Collio était dans l'embrasure d'une fenêtre à l'autre extrémité du salon; penché sur une jardinière dont il examinait les fleurs, il n'y avait donc pas à craindre qu'il entendît ce qui se disait dans l'embrasure de la porte, pourvu qu'on eût la précaution de baisser la voix. Alors il se pencha vers madame Fourcy.

—Tu sais, dit-il, en frappant d'une main sur sa poche et en lui soufflant ses paroles, les perles ne retourneront pas chez le bijoutier, elles restent à ta disposition!

—Mais partez donc.

—Et les actions du charbonnage, quand tu voudras, elles sont présentement à 11,500.

Il n'en put dire davantage, elle poussait la porte sur lui, mais cela suffisait: elle lui reviendrait, l'offre des actions produirait sûrement son effet: jamais il n'avait vu personne résister à l'argent… quand la somme était assez grosse.

Vivement, légèrement madame Fourcy revint à Evangelista:

—Voilà une indisposition que je bénis, dit celui-ci.

—Comment, s'écria-t-elle, vous vous réjouissez de ce que ce pauvre M. Ladret est malade? Il n'est pas si ennuyeux que cela; je vous assure que c'est un excellent homme que nous aimons beaucoup.

—Excellent homme, je ne dis pas, mais ennuyeux, je le soutiens, au moins en ce moment…

Il avait dit ces quelques mots légèrement, mais arrivé là, il changea de ton, et sa voix prit une gravité tendre, tandis que son regard s'adoucissait et que son attitude se faisait caressante:

—… Car en ne s'en allant pas, il m'eût privé du tête-à tête qu'un heureux hasard nous ménage.

Mais elle l'arrêta d'un geste simple et net, où il n'y avait ni effarement, ni coquetterie.

—Je vous en prie, dit-elle, n'allons pas plus loin.

—Vous ne voudrez donc jamais m'entendre?

Ils étaient debout au milieu du salon; d'une main, elle lui montra un fauteuil, tandis que de l'autre, elle en tirait un pour s'asseoir en face de lui.

—Non, monsieur le marquis, non, dit-elle avec une fermeté douce, je ne consentirai jamais à vous entendre sur ce sujet, mais puisque malgré mes prières vous avez voulu une fois encore l'aborder, c'est vous qui m'entendrez…

Et avec un sourire qui prouvait combien elle était calme et pleinement maîtresse d'elle-même, sans trouble, sans émotion, aussi bien que sans colère:

—… Ainsi nous trouverons à bien employer le tête-à-tête qu'un heureux hasard nous ménage.

—Ah! madame, vous êtes cruelle de traiter légèrement un sujet qui m'émeut si profondément.

—Légèrement! Non certes. Mais sérieusement au contraire, comme la chose la plus grave et la plus importante de ma vie, soyez-en convaincu. En m'écoutant, vous allez bien le voir. Si je vous disais que je n'ai pas été sensible aux attentions dont j'ai été l'objet de votre part, je ne serais pas sincère. En me voyant, moi, vieille femme…

—Oh! madame.

—Trouvez-vous donc qu'on soit jeune quand on approche de la quarantaine? Oubliez-vous que nous fêtons aujourd'hui le vingtième anniversaire de notre mariage? Donc, j'avoue qu'en me voyant, moi, vieille femme, produire une certaine impression sur un homme jeune, élégant, distingué, plein de mérites, j'ai éprouvé un sentiment de vanité féminine que je ne chercherai pas à cacher. Mais d'autre part, je dois vous dire avec une entière franchise que ma vanité seule a été émue.

Evangelista ne fut pas maître de retenir un mouvement.

—Que cet aveu ne vous blesse pas, dit-elle, il ne vous atteint en rien dans vos mérites qui, je le reconnais, sont grands, il n'atteint que moi. Sans doute à ma place plus d'une autre femme eût été touchée au coeur. Mais je ne suis point de ces femmes au coeur sensible. Je ne suis qu'une bourgeoise, monsieur le marquis, une bonne petite bourgeoise qui n'a jamais rien compris à ce qu'on appelle la passion. A vrai dire, je ne sais pas ce que c'est, et quand j'ai vu des femmes sacrifier leur honneur, leur tranquillité, leur vie parce qu'elles aimaient, disait-on, cela m'a toujours paru inexplicable. Je sais bien que l'amour tient une grande place dans les livres et qu'il y a toute une littérature qui raconte ses joies, ses chagrins, ses désordres, mais je ne vois pas qu'il en tienne une semblable dans la vie ordinaire.

—Niez-vous donc la passion?

—Je ne la nie ni ne l'affirme, je dis seulement que pour moi je ne la comprends pas, ou si vous voulez, que je ne la sens pas. Sans doute c'est infirmité de ma nature, mais enfin je suis ainsi et non autre, croyez-le, car je vous parle avec une entière franchise, une sincérité absolue, en pesant mes paroles que j'adresse à un homme qui m'inspire autant de sympathie que d'estime, et que je veux, que je dois éclairer puisqu'il s'est trompé sur mon compte. Jeune j'ai pensé, j'ai senti ainsi, et en vieillissant mes idées et ma manière de sentir se sont affirmées, elles ne se sont pas démenties.

—C'est que vous n'avez jamais été aimée, et si…

Elle lui coupa la parole:

—Je ne vous comprendrais pas, dit-elle en répondant à l'avance à ce qu'il allait dire. Et puis n'oubliez pas que j'aime mon mari. Mon Dieu, ce n'est pas de cet amour passionné que je ne comprends pas, mais c'est d'une affection réelle et sincère. Mon mari est pour moi le plus honnête homme et le meilleur homme du monde. Il n'a eu qu'une visée dans la vie: mon bonheur et le bonheur de ses enfants. Je ne vais pas, moi, m'exposer à faire son malheur. Et pourquoi? entraînée par quoi? Je l'ignore. On ne fait quelque chose que dans un but; n'est-ce pas? on ne commet une faute, ou un crime qu'en vue d'un intérêt certain. Eh bien, moi je ferais cette chose sans but, je commettrais cette faute sans intérêt! Vous comprenez que c'est impossible, et que l'amour ne peut pas entraîner une femme qui ne sent point l'amour, la passion un coeur qui n'est point passionné.

Il était impossible d'être plus nette et de dire plus clairement: Vous avec cru, mon beau jeune homme, que vous n'auriez qu'à me regarder d'un air tendre et à me parler d'amour pour me faire tomber dans vos bras, eh bien, vous vous êtes trompé, attendu que ma nature est complètement insensible à ce qui est tendresse et à ce qui est amour; des sens? je n'en ai pas; un coeur? je n'en ai pas davantage; je suis une femme de tête, rien de plus, et vous seriez encore plus beau que vous n'êtes, encore plus séduisant, que vous ne me donneriez pas ce qui me manque; passez donc votre chemin et ne perdez pas votre temps…

Cependant madame Fourcy n'avait pas dit encore tout ce qu'elle voulait dire, et elle n'était point encore arrivée au bout de la ligne qu'elle s'était tracée: maintenant il fallait qu'elle s'occupât de Marcelle.

—J'ai cru devoir, dit-elle, vous donner cette explication loyale, non seulement pour vous et pour moi, mais encore pour ma fille.

Evangelista la regarda surpris.

—Je vais m'expliquer, continua-t-elle, car je tiens à ce qu'il n'y ait entre nous rien d'ambigu. Voulant justifier aux yeux de tous votre assiduité dans cette maison, vous avez publiquement fait la cour à la fille pour cacher celle que vous faisiez secrètement à la mère, dont vous vouliez sauvegarder la réputation, et cela sans penser que vous pouviez compromettre celle de la fille C'était là un jeu dangereux, dont vous n'avez pas, j'en suis certaine, mesuré toutes les conséquences, car enfin, il n'y avait pas que le monde qui pouvait prendre ce jeu au sérieux. Il y avait aussi la jeune fille. Que serait-il arrivé si elle s'était intéressée aux sentiments qu'en lui témoignait? S'y est-elle intéressée? Je ne veux que vous poser ces questions. Vous les examinerez. Encore un seul mot: M. Fourcy devient l'associé de la maison Charlemont: cela crée une position à Marcelle: et il ne faut pas qu'elle soit exposée à manquer les beaux mariages qui vont se présenter pour elle.

Evangelista allait enfin répondre, mais Marcelle et Fourcy en entrant dans le salon l'empêchèrent de prendre la parole.

XIV

Jamais madame Fourcy n'avait été aussi jolie qu'en se mettant à table, et elle eût assurément fait la conquête de M. Amédée Charlemont placé à sa droite, si celui-ci avait pu prêter attention à une femme qui avait dépassé la trentaine; vingt-cinq ans pour lui étaient déjà un âge vénérable, trente ans quelque chose d'antédiluvien, et puis quand on avait de grands enfants comme Lucien et Marcelle, on n'était plus une femme; on était une mère; il les respectait, les mères, c'est-à-dire qu'il leur adressait la parole de temps en temps, sans trop savoir ce qu'il leur disait et sans suivre ce qu'elles lui répondaient, mais il ne les regardait pas et même il ne les voyait pas, ayant le bonheur d'être ainsi organisé que ce qui lui était désagréable ou antipathique n'existait pas pour lui.

Ce qui faisait la beauté de madame Fourcy ce soir-là, ce n'était point une toilette bien réussie, car elle n'avait jamais été plus simplement habillée, plus modestement, sans un seul bijou, comme une bonne petite bourgeoise, ne portant à sa main ordinairement brillante de pierreries qu'un seul petit anneau d'or, celui de son mariage,—c'était l'éclat de la physionomie, la gaieté du regard, la sérénité du sourire qui reflétaient sur son visage la satisfaction profonde d'une âme parfaitement heureuse.

Et de fait elle l'était pleinement.

Pour la première fois depuis dix ans elle se trouvait débarrassée de tout souci, de tout tracas et sa situation était celle d'un commerçant qui se retire des affaires après fortune faite.

En elle, autour d'elle, partout où elle portait les yeux, elle ne voyait que des sujets de satisfaction:

Son mari, son bon Jacques en passe de gagner rapiment des millions et de faire grande figure dans le monde;

Lucien, l'héritier et le successeur de son père;

Marcelle, une grande dame, une marquise, car Evangelista, bien certainement, allait maintenant se retourner de ce côté, et elle aurait le plaisir d'avoir pour gendre un homme charmant, dont elle n'avait pas voulu pour amant;

Le vieux, l'horrible, l'infâme Ladret, congédié;

Robert, en bonne voie de guérison, car, puisqu'il avait accepté la combinaison d'une maîtresse, il était bien évident qu'à un moment donné il se laisserait distraire par cette maîtresse qui tiendrait à se l'attacher sérieusement, et finalement il se consolerait.

Quel soulagement et aussi quel triomphe! quelles bonnes raisons n'avait-elle pas pour se réjouir et même pour s'enorgueillir d'avoir ainsi amené sa barque à bon port, au milieu des écueils et sur une mer fertile en naufrages!

Qui eût pu la contrister, affaiblir sa joie ou abaisser son orgueil?

Elle ne le voyait pas, elle ne le sentait pas, car le blâme qu'elle aurait encouru, et l'opprobre dont elle aurait été frappée, si la vérité avait été connue, ne seraient venus selon son sentiment personnel que de préjugés pour elle absolument vains. En réalité, quel mal avait-elle fait? Aucun, puisqu'elle n'avait pas à se reprocher d'avoir jamais ruiné personne. Quel tort avait-elle fait à son mari? Aucun, puisqu'elle avait toujours été pleine d'une tendre affection pour lui, et qu'elle s'était appliquée à le rendre heureux, sans qu'il pût demander, sans qu'il pût souhaiter plus qu'elle ne lui donnait.

Pendant ces dernières années de lutte, elle seule aurait pu se plaindre, car elle avait eu plus d'une fois des heures de lassitude et de dégoût.

Elle ne l'avait pas fait pourtant, elle avait persévéré quoi qu'il lui coûtât, et maintenant elle pouvait justement se féliciter de son courage, en voyant comment elle avait été payée de sa peine.

Et pensant à cela elle promenait des regards pleins d'une satisfaction attendrie autour d'elle, sur son mari et ses enfants, aussi bien que sur sa table luxueusement servie, sur son buffet chargé d'une vieille argenterie magnifique et de porcelaines rares, sur les cuirs de Cordoue qui décoraient les murs de la salle, sur les portières en velours de Gênes.

A qui était-il dû ce luxe dont jouissait son mari ainsi que ses enfants, et dont elle jouissait elle-même, si ce n'est à elle et à elle seule?

Sans elle où seraient-ils tous en ce moment? Dans quelque pauvre maisonnette à l'étroit, autour d'une table servie en faïence anglaise, avec un horrible papier imitant le cuir collé sur les murs.

Est-ce que dans cette bicoque, autour de cette misérable table, M. Charlemont se pencherait vers elle, à chaque instant comme à l'heure présente, pour la complimenter sur le goût avec lequel elle avait meublé et orné sa maison, sur l'excellence de sa cuisine, sur la qualité et l'authenticité de ses vins?

Si elle n'avait pas été assez avisée pour prendre à l'avance ses précautions, combien leur faudrait-il de temps maintenant pour organiser la vie qui convenait à leur nouvelle position?

Tandis que désormais elle n'avait qu'à jouir au milieu des siens du bien-être et du luxe qu'elle avait su se préparer.

C'était un avenir de repos qui de ce jour commençait pour elle.

Elle pouvait respirer, s'abandonner, être elle-même, faire ce qu'elle voulait, rien que ce qu'elle voulait, et cela dans une tranquillité parfaite.

Plus de précautions à l'égard de celui-ci, plus de prévenances envers celui-là: maîtresse d'elle-même, de ses paroles, de ses pensées, de son humeur bonne ou mauvaise, de son sourire comme de son ennui.

Pour le moment c'était le sourire qui épanouissait son visage; c'était en souriant qu'elle mangeait l'excellent dîner qu'elle avait fait servir, en souriant qu'elle s'adressait ou qu'elle répondait à chacun, même à Robert triste et sombre au bout de la table: «Riez donc, semblait-elle lui dire, amusez-vous, mangez bien»; mais c'était en vain, il ne riait pas, il ne s'amusait pas, il ne mangeait guère, il la regardait se demandant comment elle pouvait montrer une pareille gaieté, même en la simulant, même en jouant un rôle. Pourquoi n'avait-elle pas pour lui un coup d'oeil, rien qu'un seul, un éclair, dans lequel elle mettrait son âme? Mais non, elle riait, elle parlait, elle s'amusait.

Et même elle mangeait.

Elle mangeait non du bout des dents, mais pour de bon, avec un excellent appétit, et aussi avec plaisir: la faim ne se simule pas avec cette facilité, et elle avait faim, cela paraissait évident.

Il n'était pas le seul d'ailleurs qui remarquât ce bel appétit; à un certain moment, M. Amédée Charlemont se pencha vers elle:

—Savez-vous que je vous admire, dit-il à mi-voix.

—Vraiment, répondit-elle.

Et elle eut un petit mouvement de vanité; si peu coquette qu'elle fût quand son intérêt n'était pas en jeu, elle ne pouvait pas être insensible au compliment d'un homme comme M. Charlemont.

—Vraiment, répéta-t-elle en le regardant.

—Avouez que vous êtes un peu gourmande, hein? Je trouve la gourmandise adorable chez une femme. D'ailleurs entre nous (je baisse la voix pour que mon fils ne soit pas scandalisé), plus une femme a de vices, plus elle a de moyens de séduction. Celui-là est un de ceux que j'estime le plus. Quoi de plus gai à voir qu'une jolie petite femme qui mange bien, avec bel appétit et aussi avec jouissance. Cela m'a toujours charmé. Et je ne connais rien de plus triste que de dîner ou de souper en tête-à-tête avec une femme qui ne mange pas; si bien disposé qu'on soit, on en arrive vite à ne pas manger soi-même; on pleurerait dans son verre. Seulement on dit que les femmes qui sont douées de ce joli rire sont moins… comment dirai-je bien? sont de complexion peu tendre. Est-ce vrai?

—Je n'en sais rien.

—Comment vous n'en savez rien? Si vous ne me renseignez pas là-dessus, je ne peux pourtant pas m'adresser à Fourcy, car pour qu'il pût me répondre il faudrait qu'il eût des termes de comparaison, et bien certainement ce n'est point son cas, le brave garçon.

Une place était restée inoccupée à un des bouts de la table, c'était celle d'un homme de Bourse, un faiseur nommé La Parisière qui avait été le camarade de jeunesse de Fourcy et qui était resté son ami: ceux qui se prétendaient bien informés disaient qu'il avait même été mieux que cela et qu'en tout cas il continuait d'être en relations d'affaires avec madame Fourcy, qui se servait de lui, à l'insu de son mari, pour ses spéculations et ses opérations de Bourse;

On croyait qu'il ne viendrait pas, lorsqu'au second service il arriva empressé, ému.

—Eh bien, tu es un joli garçon, dit Fourcy. Une heure de retard.

—Il me semble que vous ne deviez pas compter sur moi.

—Et pourquoi donc?

—Comment pourquoi? Vous ne savez donc pas la nouvelle?

—Quelle nouvelle? demanda madame Fourcy remarquant l'air troublé de La
Parisière.

—Vous n'avez donc pas été à Paris aujourd'hui?

—Au bois de Boulogne seulement.

—Mais M. Charlemont ne vient donc pas de Paris?

—Si, mais pas directement; j'ai déjeuné à la campagne.

—Est-ce que Paris est en révolution!

—Non Paris, mais la Bourse; la justice a mis les scellés chez Heynecart dans l'après-midi.

Plusieurs exclamations partirent en même temps et celle de madame Fourcy ne fut pas la moins vive: Heynecart était un financier qui avait fait depuis deux ans des opérations considérables, jetant sur le marché des affaires de toutes sortes, un homme d'une capacité prodigieuse, disaient les uns, un grand financier qui devait accomplir des miracles; un simple banquiste, disaient les autres.

—Tu sais, continua La Parisière, que Heynecart était à Londres depuis quelque temps pour arranger des combinaisons qui devaient le sauver; eh bien, il n'a rien arrangé du tout, et il s'est brûlé la cervelle, dit-on, ce qui n'est pas prouvé pour moi, mais ce qui l'est, c'est que la justice a mis les scellés, et que toutes ses affaires ont subi une dégringolade effroyable, un vrai désastre.

—Que dis-tu de cela, Fourcy? demanda M. Amédée Charlemont anc une certaine inquiétude, car il ne savait pas si sa maison était ou n'était pas engagée dans ce désastre.

—Cela ne nous atteint en rien; j'avais pris mes précautions.

Et il fit un signe à sa femme pour qu'elle ordonnât de continuer le service un moment interrompu; mais elle ne lui répondit pas; immobile, elle restait les yeux fixés sur la nappe, ne voyant rien, n'entendant rien.

XV

Ce changement de physionomie n'avait point échappé à Robert, qui après avoir trouvé qu'elle était trop gaie pendant la première partie du dîner, trouvait maintenant qu'elle était trop triste.

Pourquoi ce brusque changement?

Tout d'abord il s'était douloureusement demandé ce qui pouvait provoquer chez elle cet entrain de joie et cet éclat de beauté, alors qu'elle devrait être triste et sombre; et longuement en l'observant à la dérobée de ses yeux mobiles qui ne la quittaient presque pas, il avait examiné cette question pour lui si cruelle.

Qui la surexcitait ainsi?

Était-elle réellement, sincèrement joyeuse, comme elle paraissait l'être?

Voulait-elle plaire à l'un de ceux qui étaient assis à sa table?

A qui?

Et il avait suivi ses regards qui bien souvent, lui semblait-il, s'étaient fixés sur le marquis Collio placé à côté de Marcelle; alors il s'était inquiété de l'expression de ces regards qu'il trouvait trop tendres, trop encourageants. Se n'était pas de ce jour que la présence de ce bel Italien, si charmant, le faisait souffrir, et bien souvent elle lui avait inspiré des accès de jalousie qui n'avaient cédé que devant les protestations et les témoignages d'amour de sa maîtresse le plaignant, le rassurant toujours sans se fâcher jamais. Mais maintenant, loin de le rassurer ou de le plaindre, elle voulait rompre, et en un pareil moment, elle se montrait bien attentionnée pour ce bel Evangelista, qui lui-même paraissait beaucoup plus sensible aux charmes de la mère qu'à ceux de la fille. Dans cette rupture qu'elle voulait, ou tout au moins dans l'éloignement momentané qu'elle exigeait, le marquis Collio n'était-il pour rien? n'était-ce pas lui qui allait prendre la place qu'elle cherchait à faire libre?

Robert était une nature jalouse; et son imagination prompte à s'alarmer allait facilement et rapidement aux extrêmes. Cependant il aimait si profondément sa maîtresse, elle avait su lui inspirer une telle foi, elle, avait su lui inspirer une telle confiance en son amour et en sa fidélité qu'il avait rejeté loin de lui cette idée lorsqu'elle s'était présentée à son esprit. Qu'elle le trompât, c'était impossible, qu'elle ne l'aimât plus, c'était plus impossible encore.

Il devait réagir contre les impressions d'une imagination affolée: il n'avait pas dormi; la fièvre le dévorait; c'était lui, bien certainement, qui se trompait; ce ne pouvait pas être elle qui le trompait. Avant de croire, il fallait voir et bien voir…

Alors il avait regardé, mieux regardé, et il avait cru remarquer qu'Evangelista qui tout d'abord avait été assez froid pour Marcelle, s'était peu à peu échauffé et qu'il en était venu à négliger la mère pour s'occuper de ta fille, riant avec celle-ci, se faisant empresse auprès d'elle, aimable et tendre; en homme qui cherche à plaire et qui veut être brillant.

Cela l'avait rassuré et il s'était fâché contre lui-même d'avoir pu écouter tout d'abord les suggestions mauvaises de son esprit enfiévré; c'était un futur gendre que madame Fourcy regardait dans Evangelista, rien qu'un gendre.

Mais quand à la gaieté de madame Fourcy avait succédé une sombre préoccupation, il était de nouveau revenu à son inquiétude et à ses angoisses.

Pourquoi ce brusque changement?

N'était-ce point parce que le marquis Collio se montrait maintenant si empressé auprès de Marcelle? la mère n'était-elle pas jalouse de sa fille?

Il est vrai que jusqu'à l'arrivée de La Parisière madame Fourcy avait gardé sa gaieté et que pour raisonner juste, il fallait examiner quelle influence cette arrivée avait pu exercer sur ce changement d'humeur.

Et alors abandonnant Evangelista, toute son attention s'était portée sur La Parisière, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour constater que certains signes s'échangeaient entre celui-ci et madame Fourcy; imperceptibles pour les indifférents, ces signes n'étaient que trop visibles pour lui qui avait d'autres yeux que les convives assis autour de cette table, et plus attentifs à ce qu'on leur servait qu'à ce qui se passait autour d'eux.

A les bien étudier l'un et l'autre, il semblait que pour madame Fourcy il n'y avait plus que La Parisière qui existât, et que pour celui-ci il ne s'inquiétait que de madame Fourcy; évidemment, elle l'interrogeait, et lui, de son côté, il lui répondait.

Que disaient-ils? Quel sujet pouvait être assez grave pour les absorber à ce point qu'ils prenaient si peu souci de ceux qui les entouraient?

Dix fois, vingt fois il avait surpris le regard interrogateur de madame Fourcy tourné du côté de La Parisière, et bien qu'elle se vît observée elle n'avait même pas pris la peine de se contraindre.

Que lui demandait-elle avec cette étrange insistance?

Il n'était pas possible pour lui d'admettre qu'il s'agissait d'affaires entre eux et que ces affaires avaient un rapport quelconque avec la catastrophe d'Heynecart. Madame Fourcy avait pour les affaires le même dédain que lui; et s'intéressât-elle à Heynecart ou à ses spéculations qu'elle n'aurait pas de raisons pour n'en point parler franchement et ne pas interroger La Parisière tout haut. Si une exclamation lui avait échappé à l'annonce du suicide et du désastre d'Heynecart, et bien d'autres s'étaient écriés comme elle, elle n'avait cependant pas adressé à La Parisière une seule question à ce sujet; preuve bien évidente qu'il ne la touchait pas.

Il y avait donc autre chose.

Quoi?

Si Robert n'admettait que difficilement les affaires d'intérêt, par contre il était toujours disposé à croire aux affaires de sentiment,—les seules, d'ailleurs, qui comptassent pour lui et eussent de l'importance.

Quelles affaires de sentiment pouvaient exister entre une femme charmante comme sa Geneviève et un sapajou comme La Parisière, un vrai singe au front bas et fuyant, aux abajoues pendantes, au menton de galoche, qui ne savait ni marcher ni s'asseoir et qui était toujours en mouvement avec ses grands bras ballants et ses mains retroussées comme s'il se disposait à sauter sur une branche en emportant quelque chose qu'il aurait volé?—cela, il ne le croyait pas, il ne le devinait pas tant la chose eût été monstrueuse.

Et cependant il fallait bien qu'il y eût entre eux quelque affaire grave, ou leur entente, ou leurs signes ne s'expliquaient pas.

Tant que dura le dîner il ne les quitta pas des yeux, tâchant de deviner ce mystère, mais sans arriver à autre chose qu'à constater cette entente aussi clairement que s'ils l'avaient avouée tout haut.

Après le dîner on devait tirer un feu d'artifice, car Lucien, resté très jeune, avait la passion des feux d'artifice qu'il préparait lui-même en partie et qu'il tirait toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion avec un plaisir toujours nouveau: à la fête de son père, à la fête de sa mère, à la fête de sa soeur, à sa propre fête, réservant toujours le plus beau et le plus riche pour l'anniversaire du mariage de ses parents,—ainsi que cela se devait puisque c'était la grande fête de la famille.

En sortant de table, on alla donc s'asseoir, dans le jardin sur des chaises qui avaient été préparées en face de la pelouse, à l'extrémité de laquelle le feu d'artifice devait être tiré; et madame Fourcy prit place à côté de M. Charlemont, qui lui avait donné le bras pour la conduire.

—Tu viens m'aider, n'est-ce pas? demanda Lucien à Robert.

—Assurément.

Et il suivit Lucien, mais bientôt il resta en arrière, car il ne voulait pas perdre madame Fourcy de vue; en se cachant dans un massif d'arbustes, il pouvait l'observer sans être vu lui-même.

Elle ne resta pas longtemps à sa place, et quittant M. Charlemont elle alla auprès d'un autre de ses convives avec qui elle s'entretint quelques instants, puis abandonnant celui-là aussi, elle passa à un troisième.

Elle était ainsi arrivée au commencement de l'allée, qui justement longeait le massif d'arbustes dans lequel Robert était caché, et La Parisière se tenait là comme par hasard.

Tous deux en même temps ils disparurent dans l'allée qui avant de venir à lui faisait une courbe.

Que devait-il faire? Fallait-il qu'il s'avançât doucement sous bois pour surprendre leur entretien; ou bien ne valait-il pas mieux qu'il les attendît au passage? Aller jusqu'à eux était plus sûr; mais à condition toutefois que le bruit ne le trahît pas, ce qui n'était guère probable. Comment se justifierait-il auprès de Geneviève s'il était découvert? Il attendit.

Bientôt un bruit de pas sur le gravier de l'allée et un murmure de voix étouffées lui annoncèrent qu'ils approchaient: sa respiration se suspendit un moment et il écouta en regardant.

Ils marchaient à côté l'un de l'autre, mais sans se donner le bras, et rien dans leur attitude ne trahissait l'intimité de deux amants.

C'était La Parisière qui parlait en appuyant ses paroles par un mouvement rapide de la main droite comme s'il frappait et refrappait sur quelque chose.

Enfin Robert entendit faiblement, puis plus distinctement.

—Vous n'en serez pas quitte à moins de trois cent mille francs; vous devez le comprendre sans que j'aie besoin de vous recommencer le calcul. C'est une grosse somme, vraiment; mais vous conviendrez que ce n'est pas ma faute si vous l'avez perdue. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire quand je vous ai dit que Heynecart sombrerait?

—Parce que j'avais des renseignements qui m'inspiraient confiance.

—Vous voyez bien que Fourcy n'avait pas cette confiance, vous ne l'avez pas cru plus que vous ne m'avez cru. Et voilà. Mais ce n'est pas tout ça. Quand me donnerez vous ces trois cent mille francs?

—Je ne les ai pas.

—Trouvez-les, réalisez-les; vendez tout, il me les faut samedi.

—C'est impossible.

—Il me les faut.

Elle répondit; mais ce qu'elle dit, Robert ne l'entendit pas, car ils l'avaient dépassé.

Une affaire d'argent! c'était d'argent qu'il s'agissait entre elle et La
Parisière! Et il l'avait soupçonnée!

—Robert, cria la voix de Lucien, où donc es-tu?

Il courut du côté d'où venait cette voix.

XVI

S'il n'avait pu saisir au passage qu'une partie de l'entretien de La Parisière et de madame Fourcy, il en avait assez entendu cependant pour comprendre la situation aussi clairement qui si elle lui avait été expliquée en détail, du commencement au dénouement.

La Parisière était le courtier de madame Fourcy, cela et rien de plus; par son entremise elle avait joué à la Bourse, en spéculant sur les valeurs Heynecart.

Pour lui, c'était là quelque chose de considérable, car il avait entendu de çà de là, sans jamais pouvoir les approfondir ou les démentir, les bruits qui couraient sur madame Fourcy, et maintenant ces insinuations qui l'avaient indigné et suffoqué tombaient devant la révélation d'un fait certain: elle avait joué à la Bourse; et c'était avec les gains qu'elle avait ainsi réalisés qu'elle avait payé les belles choses dont elle s'était entourée; quoi de plus légitime et de plus naturel? Pourquoi n'aurait-elle pas essayé de s'enrichir puisque son mari ne l'enrichissait pas?

Il était probable que pendant longtemps ses spéculations avaient été heureuses, puisqu'elle avait pu acheter ce mobilier artistique qui lui formait un cadre digne de la beauté d'une femme comme elle, mais un jour elles avaient échoué, précisément dans cette affaire Heynecart, et maintenant elle devait trois cent mille francs.

Ce qui était grave, c'était qu'elle ne les avait pas, ces trois cent mille francs.

Et ce qui paraissait plus grave encore, c'était qu'elle ne pouvait pas s'adresser à son mari pour qu'il l'aidât à les payer, car elle avait engagé ces spéculations, à son insu bien certainement, peut-être même malgré lui, et jamais elle ne se résignerait à implorer son concours; d'ailleurs voulût-il payer, qu'il ne le pourrait pas, probablement, car il lui serait impossible de réaliser une pareille somme du jour au lendemain.

Quelle crise elle allait traverser, la pauvre femme!

Il n'y avait qu'à se rappeler l'exclamation qu'elle avait poussée lorsque La Parisière avait annoncé la nouvelle de la débâcle Heynecart pour sentir ses angoisses; et il n'y avait qu'à se rappeler aussi l'expression désespérée de son beau visage ordinairement si calme et si serein pendant la fin du dîner, alors qu'elle adressait à La Parisière des appels anxieux pour tâcher d'apprendre quelle était l'étendue de son désastre: ce mutisme alors qu'elle avait si grand intérêt à connaître la vérité n'était-il pas la meilleure preuve qu'elle devait se cacher de son mari; sans cela n'eût-elle point parlé franchement, n'eût-elle pas interrogé La Parisière?

Et c'était quand elle éprouvait de pareilles tortures qu'il avait eu la misérable pensée de s'imaginer qu'il pouvait exister une liaison entre elle et ce monstre de La Parisière! comment expierait-il jamais un crime aussi abominable, quelle honte pour lui, quel remords! Ah! comme il aurait voulu se jeter à ses genoux, avouer ses mauvaises pensées et se les faire pardonner dans un élan de tendresse.

Cependant à sa honte et à ses remords, de même qu'à la douleur que lui causait le désespoir de sa maîtresse, se mêlait un sentiment de joie et d'espérance.

Il allait pouvoir lui venir en aide, et lui prouver enfin que ce qu'il lui avait dit et répété si souvent «qu'il était prêt à tout pour elle», n'était point une vaine parole.

Jusque-là il avait eu toutes les peines du monde à lui faire accepter les cadeaux qu'il avait tant de joie à lui offrir, et le plus souvent, il avait été obligé d'en atténuer la valeur réelle pour les lui imposer, ayant à lutter contre des scrupules et des répugnances presque invincibles.

Mais à cette heure il allait bien falloir qu'elle cédât; ce n'était point de bijoux plus ou moins riches qu'il s'agissait, de perles, de diamants, de pierreries qu'elle pouvait refuser et qu'elle avait, en effet, toujours refusés en disant: «qu'un bouquet de violettes d'un sou offert tendrement lui faisait un aussi grand plaisir qu'une rose en diamant»; maintenant elle n'allait plus se fâcher contre lui, le gronder comme elle l'avait toujours fait lorsque à force d'instances et de prières il était parvenu à vaincre ses refus.

N'allait-elle pas, au contraire, éprouver un élan de joie, lorsqu'il lui apporterait les trois cent mille francs qui la sauveraient? Assurément, elle voudrait les refuser; elle lui dirait qu'elle n'était pas une femme d'argent, qu'elle ne voulait pas qu'il y eût de l'argent entre eux, mais après le premier moment de résistance, après le premier mouvement de révolte de sa dignité, elle se jetterait dans ses bras, heureuse et fière de cette preuve d'amour.

Ce serait alors que profitant de son émotion, il avouerait comment il avait surpris les paroles de La Parisière et les soupçons qui tout d'abord avait affolé son esprit, car pour la tranquillité de sa conscience, il lui fallait cette confession. Et elle était si bonne, si indulgente qu'elle lui pardonnerait.

Alors ce serait une vie nouvelle qui commencerait pour eux, ou plutôt ce serait la continuation de ce qui existait en ces derniers temps; car elle n'oserait plus bien certainement parler de rupture ni même d'éloignement; ses craintes seraient étouffées par les transports de sa gratitude. Que peut-on refuser à celui qui vous sauve? Que ne veut-on pas faire pour lui?

C'était dans sa chambre qu'il raisonnait ainsi, allant de déductions en déductions: arrivé à cette conclusion il sauta à bas de son lit, entraîné par la joie. Il ne pouvait plus rester en place. Il lui fallait marcher, et par le mouvement épuiser sa surexcitation fiévreuse.

Pendant assez longtemps il tourna autour de sa chambre, ne s'arrêtant que pour se mettre à sa fenêtre et respirer pendant quelques instants l'air frais de la nuit.

Alors il écouta: tout dormait dans la maison silencieuse; au moins tout semblait dormir, mais elle, la pauvre femme, sûrement elle ne dormait pas. En proie à l'inquiétude, elle se tourmentait, cherchant comment elle ferait face aux difficultés qui l'enveloppaient. Et elle ne se doutait pas que sous le même toit qu'elle, à quelques pas d'elle il y avait un homme qui lui aussi ne dormait pas et qui, après avoir cherché comme elle à sortir des difficultés de cette situation, venait de trouver le moyen de la sauver.

Il était bien simple ce moyen: emprunter trois cent mille francs n'importe à quel prix, et les lui apporter pour qu'elle les remît à La Parisière.

Seulement il fallait trouver à emprunter ces trois cent mille francs, et cela était moins simple.

Il n'était qu'un mineur, et si son père ne consentait pas enfin à son émancipation, près de deux années encore s'écouleraient avant qu'il fût mis en possession de la part de fortune de sa mère qui lui revenait. Or, il savait par expérience que les mineurs, même quand ils auront prochainement et sûrement une belle fortune, ne trouvent pas facilement des prêteurs.

En ces derniers temps, ses revenus étant épuisés, il avait été obligé de recourir à des emprunts, et ç'avait été après toutes sortes de démarches, de négociations, de délais et de temps perdu qu'il avait pu se faire remettre deux cent mille francs par l'usurier Carbans qui l'avait égorgé.

À ce moment il avait pu se résigner à ces négociations et à ces délais, attendu qu'il ne s'agissait alors pour lui que d'une fantaisie, qui si charmante qu'elle lui parût, et si fort qu'elle lui tînt à coeur pouvait sans inconvénient être retardée dans sa réalisation. Un jour qu'il avait voulu faire un cadeau à madame Fourcy, elle l'avait accueilli avec des reproches, alors il avait imaginé pour vaincre une bonne fois cette résistance de lui en faire un tous les jours pendant un certain temps, jusqu'à ce qu'il l'eût réduite à rire de cette plaisanterie; et ç'avait été à cela que lui avaient servi les deux cent mille francs de Carbans; un soir il lui avait offert des boutons d'oreilles en diamants, elle s'était fâchée, sérieusement fâchée; le lendemain, il lui avait offert une bague, elle s'était fâchée encore, mais un peu moins fort; le troisième jour, quand elle l'avait vu lui mettre au poignet un bracelet, elle n'avait poussé qu'une exclamation; et le quatrième, quand il lui avait attaché un collier au cou, elle avait ri en l'embrassant tendrement.

Mais maintenant il ne pouvait plus subir ni négociations ni délais; il lui fallait l'argent tout de suite, dût-il pour l'obtenir se laisser égorger bien mieux encore que la première fois.

Que lui importait le prix dont il payerait cet argent?

La seule chose qu'il vît et qui le touchât, c'était le plaisir qu'il ferait à Geneviève en lui apportant ces trois cent mille francs: «J'ai entendu ton entretien avec La Parisière.—Eh quoi!—Je sais que tu dois lui payer trois cent mille francs avant samedi…—Mais.—Ne t'inquiète pas, reste tranquille.—Cependant…—Les voilà.»

Quel coup de théâtre!

La joie qu'il allait voir dans ses yeux, l'élan avec lequel elle allait le serrer dans ses bras, ne valaient-ils pas tout l'argent du monde?

Car c'était ainsi que, décidément, il procéderait.

Tout d'abord il avait pensé à lui dire qu'elle devait rester tranquillement à Nogent pendant qu'il allait se rendre à Paris pour arranger ce prêt de trois cent mille francs; mais il avait renoncé à cette idée trop plate.

Le coup de théâtre valait mieux, il était plus original et puis il promettait des joies plus grandes.

A la vérité, ce moyen avait cela de mauvais qu'il la laissait plus longtemps livrée à l'angoisse; mais serait-elle vraiment, à l'abri de l'angoisse pendant qu'elle le saurait à Paris à la recherche de cet argent? S'il ne revenait pas tout de suite, ne s'imaginerait-elle pas qu'il n'avait pas réussi, qu'il ne pourrait pas réussir?

Le lendemain matin, il se leva donc de bonne heure, pendant que la maison était encore endormie, et il prit un des premiers trains pour Paris.