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Une femme d'argent

Chapter 18: XVIII
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About This Book

The narrative follows a prominent Parisian banking family whose founder, Hyacinthe Charlemont, rises from modest origins through industry and civic engagement, and whose son Amédée squanders that legacy through pleasure and mismanagement. As the house falters, a diligent clerk, Fourcy, sustains the business by zeal and competence. Interpersonal tensions over money, status, and appearances surface in episodes about displays of jewelry and social ambition, and the story examines bourgeois pride, inherited privilege versus earned merit, and the moral consequences of financial decline amid changing public reputations.

XVII

A sept heures et demie du matin, il descendait de voiture, rue Saint-Marc, devant la porte de Carbans: la rue était déserte encore, les boutiques étaient closes, seule une laitière qui était en même temps fruitière avait installé ses brocs de fer battu et ses paniers de légumes sous la porte de la cour, et sur un tabouret elle se tenait là, en marmotte, les joues hâlées par le grand air et le soleil de la campagne, n'ayant aucune ressemblance avec les femmes pâles et étiolées, aux yeux bouffis, aux cheveux ébouriffés et sans chignon qui, traînant des jupons sales sur leurs savates, venaient lui acheter leurs deux sous de lait.

Le concierge n'était pas encore levé, mais Robert n'avait pas besoin de demander l'adresse de Carbans, ses jambes avaient gardé souvenir de l'escalier qu'elles avaient monté plus d'une fois et elles le conduisirent au second étage, où sa main qui se souvenait aussi n'eut qu'à tirer un pied de biche dont les poils graisseux lui avaient laissé une impression de dégoût qui persistait encore et qui bien des fois depuis lui avait fait secouer ses doigts.

Il fallut qu'il le tirât plusieurs fois, ce pied de biche, avant qu'on répondît à son appel.

Enfin la porte s'ouvrit, ou plutôt s'entr'ouvrit, une chaîne de sûreté la retenant à l'intérieur et ne permettant pas un envahissement violent dans ce très modeste logement où se remuaient des millions.

Dans l'entrebâillement se montra une jeune femme, une jeune fille, quelque chose comme une servante-maîtresse qui évidemment venait d'être troublée dans son sommeil et qui arrivait à la hâte pour voir si le feu était à la maison.

En apercevant Robert elle recula d'un air de mauvaise humeur et elle acheva de boutonner sa camisole.

—M. Carbans, demanda Robert.

—C'est pour ça que vous réveillez les gens, vous?

—J'ai besoin de le voir tout de suite.

—Il dort.

—Éveillez-le.

—Jamais de la vie.

Et elle fit mine de refermer la porte, mais en voyant Robert fouiller dans la poche de son gilet, elle s'arrêta et elle attendit.

Il lui tendit un louis, elle le prit et le garda dans sa main fermée, car elle n'avait pas de poche; cependant, elle ne décrocha pas la chaîne.

—C'est pour affaire, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

—Une affaire pressante.

—Enfin pour lui demander de l'argent, n'est-ce pas?

Robert n'était pas habitué à se laisser ainsi interroger, cependant il se contint.

—Oui, dit-il.

—Eh bien, monsieur, je vais vous gagner votre puis que vous ne m'aurez pas donné pour rien: si vous tenez à avoir votre argent, ne réveillez pas monsieur, parce que, voyez-vous, quand on le fait lever avant son heure il mettrait le bon Dieu à la porte; il est comme ça.

—Mais tout retard est impossible, il le comprendra.

—Il ne comprendra rien du tout parce qu'il ne vous écoutera seulement pas; je vous dis qu'il est comme ça, croyez-moi.

C'était là une raison à laquelle il fallait malgré tout se rendre, car c'eût été une trop grosse imprudence de s'exposer à fâcher Carbans; où aller si celui-là refusait d'ouvrir sa bourse?

—Mais enfin quelle est son heure? demanda Robert.

—Pas avant neuf heures.

—Je viendrai à huit heures trois quarts.

—C'est ça; je vous ferai entrer et vous attendrez.

Et cette fois elle lui poussa la porte au nez.

Que faire pour passer le temps? Il marcha droit devant lui, et comme une petite pluie commençait à tomber, il entra dans un café qui venait d'ouvrir ses volets.

Il était là depuis assez longtemps déjà, regardant, sans les voir, les garçons faire leur ménage, lorsqu'on vint s'asseoir à sa table, devant lui.

Surpris, il leva les yeux sur ce nouveau venu qui lui tendait la main; c'était un journaliste, plus bohème et faiseur que journaliste cependant, avec qui il s'était rencontré quelquefois, mais sans avoir jamais eu de relations suivies avec lui.

—Vous savez donc que c'est ici seulement, dit-il, qu'on vous sert du café fait le matin même, et non celui du soir réchauffé?

—Non.

—Ah! je l'ai cru en vous voyant là à pareille heure.

—Et vous, c'est pour cela que vous venez?

—Pour cela et pour lire les journaux; parce que vous savez qu'en se levant matin et en lisant bien les journaux, il faut vraiment avoir peu de chance si l'on ne trouve pas le moyen de gagner cinq cents francs dans sa journée.

Et il lui développa cet axiome qui n'avait pas grand intérêt pour Robert, puisque ce n'était pas cinq cents francs qu'il devait trouver dans sa journée mais bien trois cent mille, ce qui était une autre affaire; cependant, cela lui fit passer le temps..

Huit heures et demie arrivèrent, il retourna rue Saint-Marc.

La chaîne de la porte était décrochée et il put entrer, mais Carbans n'était pas encore levé; il dut attendre dans une petite salle à manger enfumée et empestant la cuisine, où au bout de vingt ou vingt-cinq minutes Carbans fit son entrée, l'air maussade et grognon.

—Ah! c'est vous, monsieur Charlemont, dit-il sans répondre autrement au salut de Robert.

—Vous voyez.

—Je veux dire que c'est vous qui venez dès le matin réveiller les gens; dans la haute banque on s'imagine donc que ceux de la petite banque n'ont pas besoin de dormir? ils en ont d'autant plus besoin qu'ils ont plus de mal; nous gagnons notre argent nous-mêmes, nous autres, et nous n'avons pas un tas de pauvres diables qui travaillent pour nous.

Robert, que l'accueil de Carbans avait déjà mal disposé, fut suffoqué par ce rapprochement de la petite banque et de la haute banque; ce coquin se comparer à son père, c'était trop fort! Cependant il retint sa colère, et au lieu de dire ce qui lui venait aux lèvres il se tut.

—Qu'est-ce que vous voulez? demanda Carbans. De l'argent, m'a dit ma bonne.

—Justement.

—Vous avez joué, et vous avez perdu?

—Non.

—Alors, que voulez-vous faire de cet argent?

—Payer une dette.

—Et c'est pour ça que vous venez carillonner le matin à la porte des gens? Voyons, jeune homme, ça n'est pas si pressé que ça de payer une dette.

—Vous croyez?

—Dame! c'est sûr.

—Je ne pense pas comme vous.

—Autrefois quand les jeunes gens arrivaient accompagnés des gardes du commerce qui les conduisaient à Clichy, certainement ça pressait et il fallait se lever, mais maintenant on a le temps de se retourner, que diable. Voyons, de quoi s'agit-il? Quelle est cette dette?

—Trois cent mille francs que je dois payer avant samedi.

Carbans ôta sa calotte de velours et, saluant avec ironie:

—Tous mes compliments, monsieur Charlemont, vous allez bien; oàh! mais! très bien; deux cent mille francs il y a trois mois, trois cent mille francs aujourd'hui, ça promet. Et vous dites que vous n'avez pas joué?

—Non.

—Alors comment devez-vous une pareille somme?

Robert ne pouvait pas répondre: d'ailleurs, ces interrogations le blessaient.

—Je la dois, cela suffit.

—Eh bien non, cela ne suffit pas, attendu que je ne crois pas à cette dette. Que vous vouliez vous procurer trois cent mille francs, ça, je le crois, puisque vous les cherchez: mais que vous les deviez, ça, c'est une autre affaire et je ne le crois pas. Et si vous voulez, je vais vous dire ce qui en est, car c'est d'une simplicité enfantine. Vous avez une maîtresse.

—Monsieur…

—Vous avez une maîtresse que vous aimez passionnément, et qui profite de cette passion pour vous tirer une carotte de trois cent mille francs, comme elle vous en a tiré déjà une de deux cent mille; sans compter celles que je ne connais pas. Eh bien! mon jeune monsieur, voulez-vous l'avis d'un homme qui a une certaine expérience et qui en a vu de toutes les couleurs? Cet avis est qu'on vous met dedans: défiez-vous.

—C'est de votre argent que j'ai besoin non de vos avis, dit Robert exaspéré.

—Et qui est-ce qui prétend qu'il n'y a plus de jeunes gens? s'écria Carbans. Comment, vous me devez déjà trois cent mille francs et vous vous imaginez que je vais consentir à ce que vous m'en deviez de nouveau quatre cent cinquante ou cinq cent mille, c'est-à-dire au total huit cent mille francs? Mais vous me prenez donc pour un fou; ou bien vous n'avez donc jamais lu le code au titre de la Minorité, que vous venez me proposer gaillardement d'accepter un pareil risque?

—Vous savez bien que ma fortune est plus que suffisante pour couvrir ce risque, et que cette fortune ne peut pas m'échapper.

—Si vous êtes vivant à l'époque de votre majorité, oui, mais si vous êtes mort? Et notez qu'un homme qui donne à une femme cinq cent mille francs en trois mois a bien des chances pour mourir… de plaisir ou de chagrin.

—Je vous fais un testament.

—Qui serait annulé haut la main; et puis quand même il ne le serait pas, ça n'est pas une garantie. Je ne veux rien vous dire de blessant, mais vous savez comme moi qu'un testament ça se révoque, et que celui que vous me feriez ce matin, vous pourriez le révoquer ce soir. Non, voyez-vous, l'affaire n'est pas faisable.

—Je vous souscrirai pour… il hésita un moment… cinq cent mille francs de valeurs.

Carbans secoua la tête.

—Six cent mille.

—Vous m'offririez un million que je le refuserais, vous devez bien comprendre que l'affaire n'est pas faisable.

—Tous l'avez bien faite une première fois.

—C'est justement pour ça que je ne veux pas la faire une seconde; d'ailleurs vous avez un mauvais chien à la tête des affaires de la maison de votre père, Fourcy qui a pris ses précautions; et ce que je vous dis, tout autre à qui vous vous adresserez vous le répétera.

Tout fut inutile, et à neuf heures du soir, Robert rentra à Nogent n'ayant pas mieux réussi auprès de ceux auxquels il s'adressa, qu'il n'avait réussi auprès de Carbans; partout la même réponse: l'affaire n'était pas faisable.

—M. votre père vous a attendu une partie de la journée, dit Fourcy.

—Je n'ai pas pu le voir.

Et il tâcha de parler d'autre chose.

A un certain moment il se trouva isolé dans un coin du salon avec madame
Fourcy:

—Je te verrai cette nuit, dit-elle vivement à voix basse, attends-moi.

Il la regarda stupéfait, elle lui avait déjà tourné Je dos.

Que s'était-il donc passé?

XVIII

Pendant la nuit précédente, à l'heure où Robert arpentait fiévreusement sa chambre en cherchant les moyens de sauver sa maîtresse, madame Fourcy de son côté cherchait comment elle payerait ces trois cent mille francs.

Mais tandis que Robert, seul derrière sa porte close, avait pu suivre librement ses pensées, elle avait dû, elle, faire d'abord bon visage à ses convives jusqu'au départ du dernier, puis à ses enfants qui étaient venus l'embrasser dans sa chambre et causer affectueusement quelques instants avec elle, puis enfin à son mari lui-même qui, grisé de bonheur après cette belle journée, s'était laissé aller à de longs épanchements.

Il avait fallu qu'elle l'écoutât, qu'elle lui répondit, qu'elle partageât sa joie, sans laisser paraître l'angoisse qui la dévorait, sans même pouvoir parler de fatigue: ce n'était pas seulement un chagrin, des inquiétudes qu'elle devait lui épargner, c'était ses soupçons qu'il importait avant tout de ne pas provoquer.

Enfin elle avait été libre: libre de s'abandonner et de déposer le sourire qu'elle avait mis sur son visage, libre de penser, de réfléchir, de chercher.

Qu'allait-elle faire?

Ce coup qui la frappait au moment où elle s'y attendait si peu, la jetait hors d'elle-même et lui enlevait le calme et la décision qu'elle avait toujours eus; encore dans le rêve qu'elle venait de faire, elle ne pouvait pas s'habituer à la réalité: était-ce possible?

Et machinalement elle se répétait:

«Trois cent mille francs, trois cent mille francs;» elle devait trois cent mille francs, et il fallait qu'elle les payât avant le samedi, ou bien La Parisière les demandait à son mari.

Car sur ce point elle voyait clair et ne se berçait point d'illusions: si elle ne payait pas, La Parisière parlait; il n'y avait pas d'arrangements à prendre avec lui, il n'y avait pas à attendre, il fallait payer.

Devait-elle le laisser parler? Ou bien, prenant les devants, devait-elle se confesser à son mari?

Il lui semblait, dans son trouble, que c'était là la première question à examiner et à résoudre.

Qu'elle laissât La Parisière parler ou bien qu'elle parlât elle-même, il était certain que son mari lui pardonnerait et cette perte de trois cent mille francs et ses spéculations à la Bourse: elle le connaissait trop bien, elle savait trop quelle était l'influence, la puissance, qu'elle possédait sur lui pour avoir des doutes à ce sujet: quoi qu'elle fît, quoi qu'il souffrît, il était homme à tout pardonner.

Mais ce n'était pas à ce seul point de vue du pardon ou des souffrances de son mari qu'elle devait se placer, bien que pour elle ces souffrances à infliger ou à épargner à son bon Jacques fussent une considération d'une importance considérable, car elle ne voulait pas qu'il souffrit par elle, et pour éviter que cela arrivât, elle était prête à tous les sacrifices.

En dehors de cette question du pardon et de la souffrance, il y en avait une autre capitale, qui était que Fourcy averti par La Parisière n'aurait pas les fonds pour payer ces trois cent mille francs; car si sage et si ordonné qu'il fût, il n'avait pu faire que de bien petites économies; la plus grande partie de ses appointements avait passé à payer la propriété de Nogent et ses réparations; une autre était employée au service des primes d'une assurance sur la vie qu'il avait contractée au profit de sa femme et de ses enfants; enfin la dernière était absorbée par les dépenses de la maison et de la famille.

Pour trouver ces trois cent mille francs, il faudrait donc qu'il les empruntait ou qu'il vendit la maison de Nogent; s'il les empruntait, c'était bien, l'affaire était réglée tout de suite, au moins comme affaire. Mais s'il ne voulait point recourir à cet emprunt, et avec son caractère toutes les chances étaient pour qu'il ne le voulût pas, quelles que fussent ses instances auprès de lui, il faudrait vendre, et vendre non seulement la maison qui ne valait pas trois cent mille francs, mais encore le mobilier, et alors tout serait découvert; la vente du mobilier dirait sa valeur. Comment alors expliquer son acquisition?

D'ailleurs, elle l'aimait, ce mobilier, il lui avait coûté assez cher pour cela, et elle ne voulait pas qu'il fût vendu.

De même, elle ne voulait pas davantage vendre ses bijoux, dont elle eût facilement tiré beaucoup plus de trois cent mille francs.

Et de même elle ne voulait pas non plus vendre ses valeurs, actions, obligations au porteur qu'elle avait eu tant de peine à gagner.

Se résigner à ces ventes, c'était renoncer à la vie qu'elle avait voulue et qu'elle s'était faite; et c'était là un sacrifice au-dessus de ses forces.

Quand elle avait décidé qu'elle gagnerait elle-même et toute seule la fortune que son mari ne lui gagnait point, elle s'était fixé un certain chiffre qu'elle voulait atteindre, et sur lequel elle avait bâti son avenir et celui de ses enfants: ce chiffre elle le tenait enfin, pouvait-elle volontairement le lâcher? Elle ne s'en sentait point le courage.

Sans doute les circonstances n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles avaient été à ce moment; aujourd'hui Fourcy était l'associé de la maison Charlemont, et il allait s'enrichir; elle reconnaissait cela; mais d'autre part elle se disait aussi qu'il pouvait mourir; si ce malheur arrivait avant qu'il fût resté assez longtemps l'associé de M. Charlemont, quelle serait sa situation à elle? Comment retrouverait-elle jamais ce qu'elle aurait sacrifié?

Et puis elle tenait à ses bijoux que pour la plupart elle n'avait même point portés, et qui étaient restés sans en être jamais sortis dans leurs écrins. Était-ce au moment où elle allait enfin pouvoir s'en parer franchement et les montrer à tous, les faire admirer la tête haute, sans s'exposer aux méchants propos, qu'elle pouvait s'en séparer? Quelle femme accomplirait un pareil acte d'héroïsme?

Pour elle, jamais elle n'en serait capable, et l'accomplît-elle dans un moment d'exaltation, les regrets et les remords de la réflexion empoisonneraient sa vie.

Il ne fallait donc pas qu'elle pensât ni à laisser parler La Parisière, ni à se confesser à son mari, ni à vendre ses valeurs, ni à vendre ses bijoux.

Et cependant il fallait qu'elle payât ces trois cent mille francs.

Comment?

Depuis qu'elle examinait ces terribles questions, il y avait un mot qui revenait sans cesse à son esprit, et qui malgré les efforts qu'elle faisait pour le chasser s'imposait quand même à son attention.

C'était celui que le père Ladret lui avait dit en la quittant, qu'elle avait entièrement oublié pendant la première partie du dîner et que maintenant elle se répétait machinalement, comme un refrain importun, qu'on veut oublier et qui revient quand même:

«Malgré tout, vous me retrouverez quand vous voudrez, parce que je suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai jamais me détacher de vous: je l'ai essayé; je n'ai pas pu.»

Il avait dit vrai en parlant d'elle: oui, elle était à l'argent, elle le reconnaissait, il fallait bien qu'elle le reconnût.

Avait-il dit vrai aussi, en parlant de lui; était-il, serait-il encore à elle?

Vraiment, cela était horrible d'en être réduite à cette extrémité.

Mais enfin cela ne l'était pas plus que la première fois.

Après tout et en envisageant froidement les choses, elle avait la satisfaction de se dire qu'elle avait lutté pour se dégager, et que ce n'était pas sa faute si elle retombait vaincue par la fatalité.

Ce qui était d'elle, c'était d'avoir refusé les perles noires dont elle avait eu cependant une furieuse envie depuis si longtemps, et c'était encore d'avoir refusé les actions du charbonnage de Saucry, qui auraient si bien fait son affaire. Cela devait être porté au compte de ses bonnes intentions.

Ce qui était de la fatalité, c'est-à-dire en dehors et au-dessus d'elle, c'était de ne pouvoir pas réaliser ce qu'elle avait désiré.

Est-ce que son désir n'était pas de vivre tranquille au milieu de sa famille, entre son mari et ses enfants, en s'appliquant à les rendre tous également heureux?

Est-ce que ce n'était pas avec un profond ennui et un invincible dégoût qu'elle était obligée de sourire à ce vieux cacochyme et de se mettre en frais d'amabilité pour qu'il lui dît: «Tu as été bien gentille aujourd'hui»? Était-ce pour elle, pour sa satisfaction ou pour son plaisir qu'elle faisait la gentille avec cette vieille bête?

Si elle avait été une femme de plaisir, si elle avait cherché sa satisfaction, n'aurait-elle pas écouté le be-Evangelista? [sic]

Mais non, elle l'avait repoussé, elle l'avait découragé, et si bien qu'il ne penserait plus qu'à Marcelle.

C'était un lieu commun dans leur famille de dire que Fourcy ne pensait qu'au bonheur des siens; eh bien, et elle qu'avait-elle l'ait toute sa vie et que faisait-elle encore en ce moment, si ce n'est de se sacrifier au bonheur des siens?

Elle irait donc chez Ladret, et ce serait lui qui payerait ces trois cent mille francs, si comme il l'avait dit, il était vraiment à elle.

Elle verrait ce qu'elle valait; si elle avait vieilli.

Arrêtée à cette résolution, elle avait trouvé un peu de sommeil, mais non de ce sommeil calme et enfantin qui était le sien ordinairement et qui la rendait plus charmante encore la nuit que le jour, lorsqu'on pouvait la voir la tête appuyée sur son bras reployé, dormir les lèvres entr'ouvertes, respirant doucement et régulièrement.

Le lendemain matin, au moment où Fourcy allait partir pour Paris, elle lui avait demandé s'il n'irait pas voir M. Ladret.

—Je ferai mon possible; mais il est probable que la débâcle Heynecart va me donner bien du tracas et peut-être n'aurais-je pas un instant de liberté; alors j'enverrai Lucien.

—C'est que Lucien n'aime pas beaucoup M. Ladret, et M. Ladret, de son côté, n'aime pas beaucoup Lucien; le pauvre bonhomme était, je t'assure, très mal à son aise hier, et je crois qu'une marque d'intérêt réel, et non pas simplement une visite de politesse, lui serait agréable, à son âge.

—Je comprends cela; mais je ne sais pas ce que je pourrai faire.

—Si j'y allais moi-même?

—Excellente idée, et bien digne de toi, la femme bonne et prévenante par-dessus tout.

XIX

Quoique fort riche, Ladret n'avait pas de maison de campagne: «Ça coûte trop cher, disait-il, et puis on est envahi par un tas de gens qui viennent s'établir chez vous, et dont ou ne sait comment se débarrasser.» Parlant de ce principe, il aimait mieux s'établir chez les autres, mais sans jamais leur imposer l'ennui de ne pas s'avoir comment se débarrasser de lui, car ne se trouvant bien nulle part, il ne testait jamais, été ou hiver, plus d'un jour ou deux hors de Paris.

Madame Fourcy arriva chez lui à l'heure de son déjeuner au moment même où il allait se mettre à table.

—Comment allez-vous? demanda-t-elle gaiement comme s'ils s'étaient séparés la veille dans les meilleurs termes.

Il fut syncopé:

—Du diable si je vous attendais!

—Et pourquoi donc?

—Vous me le demandez?

—Ne m'avez-vous pas dit que quand je voudrais venir, je serais la bien venue? je viens.

Et elle le regarda avec son plus gracieux sourire, tandis que de son côté il l'examinait avec méfiance, se disant que cette étrange visite devait être dirigée contre sa bourse; pendant quelques instants, il resta silencieux, cherchant un moyen de parer le coup dont il avait le pressentiment, enfin il crut l'avoir trouvé.

—Après vos adieux, dit-il, j'étais si bien convaincu que nous ne nous reverrions pas que j'ai rendu ce matin les perles noires au bijoutier et qu'en même temps j'ai porté les titres du Charbonnage à mon agent de change pour qu'il les vende.

Et il la regarda en dessous pour voir l'effet que ces paroles allaient produire; mais elle ne broncha pas.

—Qu'importé? dit-elle.

Elle jeta ces deux mots d'un air si indifférent qu'il poussa un soupir de soulagement; ce n'était pas pour les perles qu'elle venait, ni pour les actions; elle avait réfléchi qu'elle avait eu tort de vouloir rompre et elle revenait; cela semblait être probable; il n'avait donc qu'à se bien tenir, il lui ferait payer les frais de sa révolte.

—Avez-vous déjeuné? demanda-t-il d'un ton moins hargneux.

—Non, puisque je viens déjeuner avec vous.

Il s'épanouit.

—Ça, c'est gentil; nous allons boire du Château-Yquem, n'est-ce pas, une bonne bouteille.

—Volontiers.

On se mit à table, et madame Fourcy fut ce qu'elle avait été la veille pendant la première partie du dîner, c'est-à-dire tout à fait charmante; elle se connaissait bien et si elle avait choisi le déjeuner, c'était parce qu'elle était certaine de s'y montrer tout à son avantage; elle avait surtout une manière de boire à petits coups en passant la langue sur ses lèvres, en les tétant doucement, qui était des plus gracieuses et si ravissante pour ceux qui ne la regardaient pas avec des yeux indifférents que bien souvent Ladret, transporté d'enthousiasme, s'était écrié: «Comment ne se ruinerait-on pas pour une petite femme comme ça, et avec plaisir encore?»

Qu'il se ruinât avec ou sans plaisir, ou tout au moins qu'il ne comptât pas, c'était ce qu'elle voulait présentement, aussi retourna-t-elle plus d'une fois au Château-Yquem.

Cependant elle ne parla de rien, ce qui n'était pas possible devant le domestique qui les servait; aussi Ladret en arriva-t-il à se persuader qu'elle était venue pour se réconcilier, tout simplement; ce qui, à dire vrai, lui paraissait tout naturel.

Mais alors pourquoi diable avait-elle voulu rompre? Ce fut la question qu'il lui adressa lorsque, après le déjeuner, ils restèrent en tête-à-tête et qu'ils n'eurent plus d'oreilles indiscrètes à craindre.

—Pourquoi avons-nous eu des querelles depuis que nous nous connaissons? demanda-t-elle au lieu de répondre franchement à cette question.

—Tantôt pour ceci, tantôt pour cela; mais je ne dirais pas précisément pourquoi, je ne m'en souviens pas.

—Nous nous sommes toujours fâchés parce que vous n'avez jamais eu égard à mes observations et à mes plaintes toujours les mêmes.

—Cela n'est pas juste.

—Rien n'est plus juste, au contraire, et vous savez bien que rien ne pourrait me causer une plus grande douleur, une plus profonde humiliation que de me traiter… en femme d'argent, comme vous dites; mais si j'avais été une femme d'argent, il y a longtemps que je vous aurais ruiné, mon pauvre ami.

Il ne trouva pas à propos de laisser échapper les paroles qui lui venaient aux lèvres et qui étaient que si elle ne l'avait pas ruiné, c'était parce qu'il ne lui en avait pas laissé la liberté; puisqu'elle faisait les premiers pas de la réconciliation, il devait faire les autres.

—En quoi vous ai-je traitée hier en femme d'argent? demanda-t-il.

—En m'offrant cet écrin comme vous me l'avez offert pour que je sois gentille, comme si vous vouliez acheter cette gentillesse; c'est par cela que j'ai été blessée et c'est ainsi qu'a commencé cette querelle qu'une mauvaise disposition chez moi…

—Oh! joliment mauvaise.

—… A poussée jusqu'à la colère folle.

—Vous en convenez.

—Parfaitement; est-ce que je ne conviens pas toujours de mes torts; et vous, conviendrez-vous maintenant des vôtres!

Il resta ébahi.

—Mais quels torts ai-je donc eus? demanda-t-il.

—Celui-de vous montrer homme d'argent, dans une pareille circonstance.

—Homme d'argent, en vous apportant des perles qui…

—Vous voyez bien que vous alliez dire ce qu'elles vous avaient coûté; mais si grosse que fût la somme, était-ce là ce que vous deviez m'offrir dans cette circonstance?

Il se montra de plus en plus stupéfait.

—Mais quelle circonstance? demanda-t-il.

—Vous ne me direz point, n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que Heynecart venait de se brûler la cervelle et que toutes ses affaires venaient de s'effondrer à la Bourse; vous ne me direz pas non plus, n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que j'avais des opérations engagées dans ses affaires? Est-ce en un pareil moment que vous deviez m'offrir des perles d'un air triomphant?

—Mais je ne savais-rien de tout cela.

—Allons donc, ne dites pas cela, dites-moi plutôt qu'avec ces perles vous avez voulu vous en tirer à bon compte; c'était ingénieux, j'en conviens, mais ce n'était pas généreux.

—Me tirer de quoi?

—Savez-vous ce que j'aurais fait, moi, si j'avais été à votre place, moi que vous accusez d'être une femme d'argent, eh bien, au lieu de vous offrir des perles, je vous aurais offert de l'argent, en tous cas je me serais mise à voire disposition. Que vouliez-vous que je fisse de vos perles et en quoi ce cadeau… économique pouvait-il me toucher, au moment où je venais d'apprendre que j'avais à payer trois cent mille francs?

—Trois cent mille francs! s'écria-t-il comme s'il avait été frappé d'un éclair qui lui montrait enfin ce qu'il avait été si longtemps sans voir.

—Oui, trois cent mille francs que j'ai perdus et que je dois payer avant samedi.

Elle le regarda à la dérobée, mais il avait déjà eu le temps de mettre sur son visage un masque qui ne laissait rien paraître; alors elle continua:

—Savez-vous ce que j'attendais de vous en nous trouvant seuls? l'offre de m'aider, car vous savez bien que je ne peux pas payer ces trois cent mille francs, et non l'offre de ces perles, qui dans un pareil moment était une dérision pour moi.

—Mais encore un coup, je ne savais rien du désastre d'Heynecart, que j'ai appris le soir seulement en rentrant à Paris.

—Oui, mais moi j'ai cru que vous le connaissiez comme je le connaissais moi-même, et c'est cette croyance qui m'a fait perdre la tête; vous devez comprendre maintenant qu'elle n'était pas bien solide, car j'étais… je suis affolée.

Elle se tut, n'ayant plus qu'à le voir venir.

Mais il demeura longtemps silencieux, et il le fût demeuré toujours s'il avait pu; cependant, il fallait qu'il parlât.

—Comment diable avez-vous eu confiance en Heynecart? dit-il.

—Que diable allais-je faire dans cette galère, n'est-ce pas? c'est là tout ce que vous trouvez à me dire; cela n'a pas d'intérêt maintenant; ce qui en a un, ce qui est une question de vie ou de mort pour moi, c'est que j'y suis et qu'il faut que j'en sorte, ou plutôt qu'on m'en sorte, car il est certain que je ne peux pas m'en tirer moi-même toute seule.

De nouveau elle se tut, et elle attendit, car à une demande ainsi posée il fallait bien qu'il répondît.

Il fut longtemps, très longtemps à se décider:

—Certainement, dit-il en lui prenant la main qu'elle lui abandonna, si j'avais ces trois cent mille francs, je serais heureux de te les offrir; mais je ne les ai pas.

Elle retira sa main.

—Vous n'avez qu'un mot à dire pour les avoir demain, ce n'est donc pas parler sérieusement. Ou vous m'aimez, et vous pouvez me le prouver.

—Mais je t'adore.

—Ou vous ne m'aimez pas, et vous pouvez aussi me le prouver; l'heure est venue de faire l'une ou l'autre de ces deux preuves: de me sauver si vous m'aimez; de me tuer si vous ne m'aimez pas; car vous devez bien comprendre que c'est ma vie qui est en jeu en ce moment; si je ne peux pas payer, mon mari sera averti par La Parisière. Il ne pourra pas plus payer que je ne le peux moi-même. Il faudra vendre la maison, vendre le mobilier; alors la vérité se découvrira et je n'aurai plus qu'à mourir, tuée deux fois par vous, qui m'avez imposé ce mobilier que je ne vous demandais pas, et qui m'avez refusé la somme qui peut me sauver et que je vous demande.

Sur ces derniers mots, elle se leva pâle et frémissante.

Et elle attendit.

—Mais je ne les ai pas, répéta-t-il au bout d'une minute terriblement longue pour elle; non, je ne les ai pas, parole d'honneur.

Elle fit deux pas vers la porte; il la suivit.

—Ne te fâche pas, ne t'en va pas, je t'en prie, dit-il, nous tâcherons d'arranger cela; toi de ton côté en faisant un sacrifice, tu as des bijoux, moi du mien…

Sans répondre, elle continua d'avancer vers la porte.

—Veux-tu cinquante mille francs?

Elle ne s'arrêta point.

—Eh bien j'irai jusqu'à soixante mille, je ne les ai pas, mais, je les trouverai: c'est une grosse somme, soixante mille; plus tard nous verrons, ne t'en va pas.

Et lui prenant les deux mains, il la retint, elle ne les retira point, mais se tournant vers lui, longuement elle le regarda tremblant devant elle, partagé entre la peur de la perdre et la peur de perdre son argent.

—Eh bien! cent mille, murmura-t-il, veux-tu? oui, cent mille.

Elle ne partit point.

XX

Madame Fourcy était revenue à Nogent, n'ayant rien pu obtenir de plus que ces cent mille francs; au moins de positif et de certain; car pour les promesses Ladret en avait été prodigue; il lui en avait fait de toutes sortes, mais pour plus tard; attendu qu'à l'heure présente il était réellement embarrassé; lui aussi s'était engagé dans de mauvaises affaires… ça arrive à tout le monde, n'est-ce pas, même aux plus habiles, elle en savait personnellement quelque chose, mais plus tard il recouvrerait sa liberté d'action, et alors, oh! alors…

Elle n'avait pas été dupe de ces protestations qui à ses yeux n'étaient que des précautions; il voulait s'assurer contre une nouvelle tentative de rupture et la tenir solidement au moyen de l'appât des sommes complémentaires qu'il lui remettrait par fractions pour qu'elle fût gentille, et par versements échelonnés de façon à ce que de longtemps elle ne pût pas lui échapper.

Maintenant comment se procurer les deux cent mille francs qui lui manquaient sans vendre ses bijoux, comme Ladret avait eu la bassesse de le lui proposer?

C'était sous l'oppression de cette question qu'en voyant Robert rentrer elle lui avait jeté les quelques mots qui l'avaient si fort étonné; il avait la générosité de la jeunesse, celui-là, et il ne comptait pas avec sa passion; il n'y aurait pas de scène à lui faire; les choses iraient toutes seules; elle n'aurait pas à se mettre en peine, à chercher, à se contraindre, et cela était heureux, car elle ne se sentait pas en bonnes dispositions: déjà avec Ladret elle avait été très faible, elle s'en rendait parfaitement compte, ayant été raide quand elle aurait dû être tendre, cassante quand elle aurait dû plier; ce n'était pas ainsi qu'elle aurait dû le prendre: bonne quand il ne s'agissait que de petites sommes, cette manière s'était trouvée détestable, quand il avait été question de trois cent mille francs; décidément rien n'était plus mauvais que de jouer la comédie avec son tempérament, c'était d'après le tempérament de ceux sur qui on voulait agir qu'il fallait la jouer; elle s'en souviendrait.

Mais ce serait plus tard qu'elle profiterait de cette leçon, car présentement avec Robert ce ne serait pas jouer la comédie qu'il faudrait, mais tout simplement exposer les choses telles qu'elles étaient: elle avait spéculé, elle avait perdu, elle ne pouvait pas payer, voulait-il, pouvait-il lui trouver les deux cent mille francs qui devaient la sauver?

Et ce ne serait pas trois cent mille francs qu'elle lui demanderait, comme toute autre à sa place ne manquerait pas de le faire, mais seulement, mais simplement deux cent mille; les deux cent mille qui lui étaient indispensables. En agissant ainsi et avec cette discrétion, n'était-ce pas prouver, au moins se prouver à soi-même, qu'elle n'était pas une femme d'argent, comme le prétendait ce vieux gredin de Ladret? Si elle avait été âpre à l'argent, elle eût profité de cette occasion pour demander quatre cent mille francs à Robert, et tel qu'elle le connaissait elle était certaine qu'il n'eût pas hésité à les emprunter pour les lui donner.

Cependant, lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle eut un moment d'hésitation: n'était-ce pas réellement tentant de gagner deux cent mille francs avec cette facilité, et justement pour la dernière fois qu'elle faisait une affaire d'argent? mais ce ne fut qu'un éclair, bien vite elle rejeta loin d'elle cette mauvaise pensée qui, si elle la réalisait, lui laisserait assurément un remords; et elle ne voulait pas qu'il y eût des remords dans sa vie; si sa jeunesse avait été tourmentée par des soucis, elle voulait que son âge mûr et sa vieillesse fussent tranquilles.

Ce ne fut que dans la seconde partie de la nuit qu'elle put aller trouver Robert, car Fourcy ayant été pris d'un accès de fièvre assez violent, elle resta près de lui à le soigner, à le veiller, et malgré la hâte qu'elle avait de terminer cette affaire des deux cent mille francs, elle ne voulut pas quitter son mari avant de l'avoir vu endormi d'un sommeil calme, qui lui donnait à espérer que cette indisposition subite n'aurait pas de suite.

Pour Robert, cette longue attente avait été exaspérante, partagé qu'il était entre la crainte et l'espérance et allant de l'une à l'autre, continuellement ballotté, entraîné sans pouvoir se fixer à rien.

A quel mobile obéissait-elle en voulant le voir?

A un élan d'amour?

A un élan de désespoir?

Et les heures s'écoulaient minute par minute qu'il comptait une à une; elle ne venait pas; il écoutait: rien que le silence; depuis longtemps déjà toutes les portes étaient fermées, aucune ne se rouvrait; tous les bruits s'étaient éteints dans la maison endormie et au dehors dans la nuit calme.

Enfin ses oreilles, que l'anxiété faisait plus fines que de coutume, entendirent un léger craquement, puis un autre, puis un bruissement à peine perceptible; c'était elle; de la porte de la chambre où il s'était avancé, il la vit se dessiner en blanc dans l'ombre de l'escalier qu'elle montait sans lumière; encore quelques marches, encore une, et silencieusement, sans un mot elle fut dans ses bras; mais se dégageant aussitôt elle alla à la cheminée sur laquelle brûlait une bougie qu'elle souffla; alors seulement, elle revint à lui.

—Morte, dit-elle, morte de frayeur et d'angoisse.

Il voulut l'attirer, mais doucement elle se défendit:

—Ecoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi, et tu vas comprendre pourquoi je suis dans cet état de crise, qui m'a fait tout braver pour venir te trouver, ce qui est folie.

Elle s'était assise près de lui, tout contre lui, lui tenant les deux mains dans les siennes, les serrant, les étreignant.

—C'est un aveu, dit-elle en soufflant ses paroles, un aveu que j'ai à te faire. Tu t'es demandé plus d'une fois, n'est-ce pas, comment avait été payé le mobilier de cette maison et le bien-être qui nous entoure? Je ne sais quelles réponses tu as pu te faire; mais je vais te révéler la vérité; j'ai depuis longtemps engagé des spéculations par l'entremise de La Parisière, et elles m'ont fait gagner quelque argent.

Il fut pour l'interrompre et lui dire: «Je sais tout»; mais comment lui dire en même temps: «J'ai voulu te sauver et je ne peux rien pour toi?» Comme il réfléchissait à cela, désespéré par son impuissance, elle poursuivit:

—Mais après avoir gagné, j'ai perdu; le désastre Heynecart vient de me coûter deux cent mille francs qu'il faut que je paye avant samedi, et que je viens te demander de me faire trouver en les empruntant toi-même.

Cette fois il ne put pas se taire, puisqu'il était ainsi mis en demeure, ne devait-il pas parler, et franchement tout dire?

—Pourquoi me demander deux cent mille francs quand tu en dois réellement trois cent mille?

—Eh quoi!

Mais il ne lui laissa pas de temps de l'interroger.

—Hier soir, dans le jardin, j'ai entendu ce que La Parisière t'a dit en passant devant les arbustes derrière lesquels je me trouvais.

—Tu étais là?

—J'étais là caché pour vous écouter et vous surprendre; en voyant les signes mystérieux qui s'étaient engagés entre vous pendant le dîner, j'avais été pris d'un accès de jalousie folle, et j'avais voulu savoir; me le pardonneras-tu jamais?

Et il se mit à genoux devant elle comme pour l'implorer; mais elle ne le laissa point dans cette position.

—Oh! le pauvre enfant, dit-elle en le relevant, le pauvre fou!

—Si tu savais ce que j'ai souffert, si tu savais ce que je souffre maintenant de cette lâcheté; mais cela me soulagera de l'avoir confessée; et d'ailleurs ce n'est pas le moment de me plaindre, ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de toi. Pourquoi deux cent mille francs?

Elle avait eu le temps de profiter de l'émotion de Robert pour trouver une réponse à cette question, qui tout d'abord l'avait surprise.

—Parce que je suis décidée à accomplir un sacrifice qui m'est cruel plus que je ne saurais le dire, mais pour lequel, j'en suis certaine, j'aurai ton autorisation et ton approbation; ce sacrifice, c'est de vendre les bijoux que tu m'as donnés.

—Jamais.

—Il le faut.

—Jamais je ne souffrirai cela, et puisque tu parles d'approbation, jamais je ne te donnerai la mienne: comment as-tu pu avoir la pensée de te séparer de ces souvenirs de tendresse; ils ne te disent donc rien?

—Ils me disent que tu es un coeur généreux, et c'est parce qu'ils m'ont dit cela que dans ma détresse la pensée m'est venue de m'adresser à toi.

—Eh bien, puisqu'ils t'ont dit cela une fois, il faut que tu les gardes pour qu'ils te le répètent. Tu auras tes trois cent mille francs.

—Mais comment?

—Ah! cela, je n'en sais rien, car je dois l'avouer que je les ai cherchés aujourd'hui sans les trouver.

—Toi!

—Si tu as eu la pensée de me les demander, ne devais-je pas avoir la pensée de te les offrir? Je les ai donc cherchés. Mais si je ne les ai point trouvés aujourd'hui, je les trouverai demain. N'importe comment, je les trouverai. Quand je devrais les demander à mon père! Quand je devrais les voler!

—Oh! mon enfant, ne parle pas ainsi.

—Et pourquoi! Un crime, n'est-ce pas une preuve d'amour, la plus grande preuve qu'un honnête homme puisse donner à celle qu'il aime? Et je voudrais tant te prouver combien… jusqu'où je t'aime.

Et la prenant dans ses bras, il l'étreignit longuement; cette fois elle ne le repoussa pas, elle ne se dégagea pas, car si calme qu'elle fût ordinairement, si maîtresse de soi, si froide, elle avait été émue par ce cri d'amour, et un peu de la flamme dévorante qui était en lui avait passé en elle.

—Oui, tout à toi, tout pour toi, murmurait-il en mots entrecoupés, ma vie, mon honneur; tout, tout pour toi!

Mais, tandis qu'il restait anéanti dans son ivresse passionnée, elle retrouvait vite son calme.

—Tu sais, dit-elle, que ce que je te demande et ce que tu me promets, c'est un acte de folie.

—Tant mieux.

—Un acte de folie qui peut me perdre si l'on vient jamais à découvrir comment et pour qui tu t'es procuré cette somme.

—On ne le découvrira jamais.

—On peut le découvrir; l'autre nuit je t'expliquais quels dangers je courais, ils vont être bien plus grands encore. Il faut, autant que possible, les détourner. Je te demande donc de suivre le plan que je t'avais tracé. Et puis je te demande aussi de m'apporter un bracelet en pierres fausses exactement pareil à celui que tu m'as donné, et qui peut si malheureusement guider les soupçons. Si je vois ces soupçons se former, ce bracelet en pierres fausses peut me devenir très utile pour les détourner.

XXI

Si Robert n'avait pas pu la veille se procurer les trois cent mille francs qu'il voulait offrir à madame Fourcy, comment les trouverait-il maintenant?

C'était là une question qu'il n'avait pas examinée avant de répondre.

Elle lui demandait deux cent mille francs, c'était assez pour qu'il les promît.

Elle était dans ses bras, haletante, éperdue; elle se serrait contre lui, elle l'étreignait, elle lui parlait bas en l'effleurant de ses lèvres, en le brûlant de son souffle; dans l'obscurité de la nuit il voyait ses yeux éplorés et son visage pâle qu'éclairait faiblement la lumière de la lune, comment eût-il pu réfléchir?

Comment eût-il pu examiner la question de savoir où il se procurerait ces trois cent mille francs; elle lui eût demandé un million, il l'eût promis; elle lui eût demandé sa vie, il l'eût donnée.

Elle avait eu bien raison de penser que celui-là ne comptait point avec sa passion.

Mais au réveil il fallait compter avec la réalité.

Comment trouver ces trois cent mille francs?

A qui les demander?

S'il suivait ce jour-là le même procédé que la veille, c'est-à-dire s'il s'adressait aux usuriers, serait-il plus heureux qu'il ne l'avait été?

C'était là une expérience qu'il n'avait pas le temps de répéter et de poursuivre jusqu'à ce qu'elle eût réussi, c'était tout de suite, le jour même, qu'elle devait réussir.

Dans ces conditions, un mot qu'il avait dit à madame Fourcy, sans réflexion, et comme d'instinct, s'imposait à sa pensée: son père.

Pourquoi ne s'adresserait-il pas à son père?

En réalité, ce qu'il lui demanderait, ce ne serait pas un don de trois cent mille francs, mais un prêt de pareille somme garanti par la fortune qui lui reviendrait le jour de sa majorité et qui déjà était sienne. N'était-ce pas une simple fiction légale qui l'empêchait dès maintenant de disposer librement de cette fortune: puisqu'il en avait la jouissance, pourquoi n'en avait-il pas la propriété, c'est-à-dire le droit d'en user et d'en abuser?

Son père, si la chose lui était bien présentée, devait comprendre cela.

Il est vrai que son père et lui ne pensaient pas, ne sentaient pas généralement de la même manière, et que pour lui ç'avait été, comme c'était encore le grand malheur de sa vie.

Il était encore petit enfant lorsqu'il avait perdu sa mère, mais assez âgé cependant pour avoir gardé souvenir de la bonté et de la tendresse qu'elle lui avait prodiguées.

Cette femme charmante, qui avait cru faire un mariage d'amour en épousant le bel Amédée Charlemont, avait compris, au bout de peu de temps de mariage, qu'elle s'était cruellement trompée, et que son mari, si brillant qu'il fût, ou peut-être justement parce qu'il était brillant et séduisant, n'avait aucune des qualités qu'une femme honnête et bonne est en droit d'exiger chez un mari. Ç'avait été pour un coeur sensible et passionné comme le sien une cruelle blessure et une longue douleur, car elle avait senti que sa vie était manquée et, sans avoir commencé, déjà finie à vingt ans.

Heureusement elle était alors enceinte et elle avait trouvé un soutien dans la pensée que si elle ne pouvait pas être aimée par son mari, elle serait au moins aimée par son enfant à qui elle se donnerait tout entière.

Et avant que cet enfant fût né, elle l'avait adoré.

Elle avait voulu non seulement le nourrir mais encore l'élever, le soigner elle-même, ce qui pour son mari avait été un acte de pure folie. Qu'une mère voulût allaiter son enfant, cela il l'admettait au moins jusqu'à un certain point, c'est-à-dire quand elle était jeune, jolie, et qu'elle avait un beau sein, ce qui était le cas de sa femme; que deux ou trois fois par jour, quatre au plus elle donnât à téter à son fils qu'on lui apportait bien pomponné dans du linge blanc et des dentelles, il comprenait cela, et même il trouvait qu'on pouvait regarder avec plaisir ces petites lèvres roses se pendre à ce sein blanc gonflé de veines bleues; d'ailleurs il y avait un tas de tableaux représentant des scènes de ce genre; et ce qui avait été bon pour l'art, l'était également pour lui; il voyait cela à travers des souvenirs artistiques. Mais qu'elle voulût le débarbouiller elle-même, le laver, le changer de linge, le moucher ou essuyer la bave de son menton, cela n'était pas supportable: c'était donc une nourrice: quelle drôle de vocation!

Nourrice elle l'avait été jusqu'au bout sans une minute de distraction ou de lassitude; puis ensuite quand l'enfant avait grandi, meilleure mère encore qu'elle n'avait été bonne nourrice.

Et non de ces mères qui croient avoir largement rempli leur devoir quand avant de sortir elles ont recommandé rapidement, en faisant bouffer les brides de leur chapeau, «qu'on veille bien sur le petit», et quand, en rentrant, elles ont demandé «si bébé a été sage»; mais de ces mères qui restent penchées sur leur enfant sans le quitter jamais, vivant avec lui, mangeant avec lui, dormant près de lui d'un sommeil léger qui suit le rythme de sa respiration.

C'étaient là pour Robert les doux souvenirs de son enfance qui faisaient qu'il avait gardé religieusement le culte de sa mère et qu'il reportait jusqu'à un certain point sur toutes les femmes, le tendre respect qu'elle lui avait inspiré. Vaguement, par instinct, sans raisonnement et sans expérience, il était porté à croire qu'il y avait en elles quelques-unes des qualités de sa mère, un peu de la tendresse de celle-ci, de sa bonté, de sa générosité.

Lorsqu'elle était morte, le changement pour lui avait été grand, et de ce jour jusqu'à celui où il avait aimé, son coeur était resté fermé à la tendresse.

Sans doute son père n'avait pas été dur pour lui, mais il n'avait pas été bon non plus; n'ayant le temps, à vrai dire, d'être ni l'un ni l'autre et restant des mois entiers quelquefois sans voir son fils, bien qu'il l'eût gardé dans sa maison et confié aux soins d'une gouvernante modèle qui avait élevé plusieurs enfants, merveilleusement disait-on, au moins merveilleusement pour la tranquillité des parents qui avaient pu se débarrasser de tout souci sur elle, sur sa régularité et sur sa rigidité.

Quand Robert avait quitté cette gouvernante-perfection pour entrer au collège, il n'avait pas plus vu son père. A la vérité, on ne l'avait point laissé sans le faire sortir, et il était revenu tous les dimanches dans la maison paternelle, mais elle était vide cette maison, sans que le père s'y trouvât jamais. Quels tristes souvenirs lui avaient laissés ces journées de congé, où il dînait tout seul dans la grande salle à manger déserte, servi par un domestique grave qui n'ouvrait pas la bouche, et comme le lundi matin il enviait les plaisirs que lui racontait son ami Lucien Fourcy ou ses autres camarades; alors pour ne pas être humilié par eux, il en inventait de fantastiques qu'il leur racontait aussi, mais ces fantaisies de son imagination ne rendaient que plus dure pour lui la triste réalité.

Peu à peu il était arrivé à croire qu'il n'avait pas de père, et vive avait été sa surprise lorsque parvenu à ses dix-huit ans, et croyant être mis en possession de sa fortune, ce père s'était révélé pour s'opposer à l'émancipation que quelques-uns de ses parents maternels lui avaient promise et qu'il croyait obtenir.

—Tu as le côté sentimental qu'avait ta mère, lui avait répondu M. Charlemont pour justifier son refus, et tu ne ferais que des sottises; pour jouir de la liberté complète, attends un peu que la vie t'ait endurci.

Ils avaient alors vécu chacun de leur côté, et quand ils s'étaient rencontrés, ç'avait toujours été par des plaisanteries que M. Charlemont l'avait accueilli, le raillant «pour ses coins sombres», se moquant de sa timidité, le blaguant comme un ami «pour son côté sentimental.»

En tout un camarade, non un père, et un camarade qui le prend de haut, avec supériorité, bon enfant mais maître.

De là des heurts dans leurs relations qui les avaient rendues difficiles: le père se plaignant que le fils manquât d'expansion et de confiance, le fils que le père manquât de tendresse et de dignité.

Mais malgré tout, malgré les différences de caractère, d'humeur, de tempérament, d'habitudes, d'idées qui existaient entre eux, enfin malgré l'opposition que M. Charlemont avait apportée à l'émancipation de son fils, il ne s'ensuivait pas que celui-ci, dans la crise d'argent qu'il traversait, ne pouvait pas s'adresser à son père.

Le tout était de faire comprendre à M. Charlemont que trois cent mille francs prélevés sur une fortune de plusieurs millions n'était pas une ruine pour son fils, et que ce n'était pas non plus une folie bien grave.

Ce serait à lui à trouver des raisons pour plaider cette cause et il lui semblait qu'auprès d'un père tel que le sien, qui avait mené, qui menait l'existence que tout Paris connaissait, ce procès pouvait très bien être gagné; a-t-on le droit d'être implacable pour les autres quand on est si peu sévère pour soi-même?

Robert descendit donc de sa chambre décidé à risquer cette démarche auprès de son père, et ce qu'il apprit de Lucien le confirma dans son idée.

M. Fourcy indisposé ne pouvait pas aller à Paris.

Crédule et superstitieux comme tous les passionnés, Robert vit dans cette indisposition un hasard providentiel, une chance favorable qui devait presque sûrement le faire réussir; car si Fourcy avait été à Paris, il aurait fallu s'adresser à lui pour toucher l'argent ou pour obtenir un mandat sur la Banque de France, et jamais assurément le sévère Fourcy n'aurait consenti à verser cette somme ou à signer ce mandat sans présenter auparavant des observations à M. Charlemont. Quelles auraient été ces observations? Le caractère et les idées de Fourcy le disaient à l'avance. Quelle influence auraient-elles exercée? Avec un homme tel que lui et avec l'autorité qu'il avait dans la maison et sur M. Charlemont, tout était à craindre.

Puisqu'il était retenu à Nogent, tout au contraire était à espérer: M.
Charlemont serait libre.

XXII

Si grande hâte qu'il eût d'aborder celle affaire et de revenir à Nogent avec les trois cent mille francs qu'il avait promis à madame Fourcy, il ne pouvait pas se présenter trop tôt chez son père, qui n'était point visible le matin.

Ce n'était point en effet la coutume de M. Charlemont de coucher dans son appartement de la rue Royale, et son valet de chambre pouvait compter les jours où il avait vu rentrer son maître avant dix heures du matin. Mais entre dix et onze heures il arrivait régulièrement; c'était même la seule régularité de sa vie gouvernée en tout par la fantaisie ou le hasard, et alors on était certain de le trouver procédant à sa toilette ou déjeunant.

Cette heure était pour lui la plus remplie de sa journée, car bien qu'il n'employât aucune teinture ni aucune composition plus ou moins infaillible «pour réparer des ans l'irréparable outrage», il donnait beaucoup de temps à sa toilette, ayant toujours eu au plus haut point le culte de sa personne qu'il soignait avec amour, et qu'il admirait complaisamment avec une entière bonne foi. Peut-être n'y avait-il pas à Paris de cabinet de toilette plus vaste, plus confortable que le sien, et où l'on trouvai autant de brosses, de peignes, de fers, de ciseaux, de pinces, d'épongés, de bassins de toutes sortes et de toutes formes, depuis l'argent jusqu'à la faïence. C'était dans cette pièce qu'il donnait ses audiences intimes, autant parce que cela lui était commode, que parce qu'une sorte de coquetterie féminine lui faisait prendre plaisir à se montrer avec tous ses avantages pour bien prouver que l'âge n'avait pas de prise sur lui.

Quand Robert arriva rue Royale il trouva son père dans ce cabinet, assis devant une fenêtre, le torse à moitié nu, les jambes nues, se faisant les ongles, soigneusement.

—Ah! c'est toi, dit M. Charlemont, sans s'interrompre, je t'ai attendu hier.

—Il m'a été impossible de venir, je vous fais mes excuses.

—Enfin, c'est bon; puisque te voilà, nous avons à causer… sérieusement; je n'ai rien voulu te dire chez Fourcy, à cause de Fourcy, mais la langue m'a plus d'une fois démangé, car je n'aime pas à retenir ce qui me vient aux lèvres. Et ce qui me venait, c'étaient des reproches. J'en ai appris de belles à mon retour. Cent mille francs dépensés et des dettes.

Robert ne répondit rien; d'abord parce qu'il n'avait rien à répondre; ensuite parce que ce n'était pas le moment de contredire son père.

—L'argent dépensé, c'est bien, continua M. Charlemont; je n'insiste pas là-dessus, tu es jeune et tu as pu te laisser entraîner, bien que cet entraînement conduise à quatre cent mille francs par an, ce qui est beaucoup, tu en conviendras. Mais des dettes, toi, mon fils; le nom de Charlemont chez des usuriers, cela, c'est trop: elle t'a donc affolé cette femme?

Il avait dit ces derniers mots sévèrement, avec mécontentement, presque avec indignation quoique la sévérité et l'indignation ne fussent guère dans sa nature, mais il ne put pas continuer sur ce ton.

—C'est donc une enjôleuse, dit-il, une femme habile, n'est-ce pas?
Est-elle drôle, au moins?

C'était Robert qui avait pris un visage sévère et indigné: drôle? si madame Fourcy était drôle? et c'était son père qui lui posait de pareilles questions!

—Quel âge a-t-elle? continua M. Charlemont: je la vois blonde; mais elle peut être brune et charmante aussi, il ne faut pas être exclusif; c'est par le sentiment qu'elle t'a pris, hein? Ah! la mâtine savait à qui elle avait affaire.

Robert ne fut pas maître de se contenir plus longtemps; blême, frémissant, les lèvres serrées, la voix tremblante, il dit:

—Mon père, je vous prie de ne pas oublier que j'aime celle dont vous parlez.

—Eh! sacrebleu, voilà bien le mal, s'écria M. Charlemont se levant et jetant sur une table les ciseaux et la lime dont il se servait; si tu ne l'aimais pas, crois-tu que je m'inquiéterais? Que tu aies des maîtresses, cela m'est bien égal, que tu en aies trois, que tu en aies dix, je ne t'en parlerai jamais; mais que tu en aies une que tu aimes assez pour faire toutes les folies qu'elle voudra, voilà ce que je ne souffrirai pas, et je te le dis tout net.

Il s'était mis à marcher violemment, il s'arrêta, et faisant deux ou trois tours à pas plus lents, il parut se calmer.

—Ne me fais donc pas parler en père de théâtre, dit-il en revenant au ton familier, j'ai cela en horreur, positivement. Mais que diable! entends raison, et tâche que ce soit à demi-mot. Je t'ai dit que je ne trouverais pas mauvais que tu eusses des maîtresses; je te le répète, mais à condition que ce ne soient pas des femmes dangereuses. Il y a assez de femmes de ce genre, Dieu merci, et charmantes, tu peux m'en croire, avec lesquelles la liaison d'un jeune homme tel que toi est toute naturelle. Pourquoi n'as-tu pas pris la petite Lisette auprès de laquelle je t'ai vu tourner il y a quelques mois? C'était tout à fait ton affaire: très gentille, cette petite, je t'assure, très gentille, tu aurais fait son bonheur et elle aurait fait le tien.

Robert eut un geste de répulsion.

—Non, elle ne te plaisait point, continua M. Charlemont; et la jolie
Adèle Pluchart? Tu ne diras pas qu'elle n'est pas ravissante, celle-là.

—Je dis que ces femmes ne m'inspirent que le dégoût.

—Eh bien, moi, je te dis que celles qui sous des apparences honnêtes exploitent l'amour d'un jeune homme, d'un enfant, pour s'enrichir à ses dépens, ne m'inspirent que le mépris.

—Mon père…

—Ah! sacrebleu, tu m'exaspères à la fin par ton obstination autant que par ta raideur. Je tâche de te parler en camarade, en ami, en frère, et tu me réponds sur le ton de la tragédie. Je n'aime pas ça. Mais puisque tu ne veux pas me comprendre, je vais être clair et précis. Tu es engagé dans une liaison qui peut te perdre, j'entends qu'elle soit rompue, et tout de suite. J'ai dit.

Il s'établit un silence; en toute autre circonstance, Robert se serait incliné et serait sorti pour courir au plus vite auprès de celle qu'il aimait; mais en ce moment ce n'était pas à lui qu'il pouvait penser, c'était justement à celle qu'il aimait, et qu'il voulait sauver; c'était à cela, et à cela seul qu'il devait être sensible.

—Eh bien, demanda M. Charlemont, quelles sont les intentions?

Il fallait parler; mais, comme beaucoup de timides, Robert était résolu et même téméraire lorsqu'il ne pouvait plus reculer.

—Je vous ai dit que j'aimais celle dont vous parlez, mais le mot dont je me suis servi rend mal le sentiment que j'éprouve pour elle; ce sentiment, c'est une passion profonde, c'est une entière possession, je suis à elle corps et âme; et pour moi il n'y a, comme il n'y aura, comme il n'y a eu qu'une femme au monde,—elle. Cela dit, vous comprenez donc, mon père, que je ne peux pas, comme vous l'exigez, rompre une liaison qui est ma vie même.

—Tu la rompras, ou je saurai bien trouver le moyen de la rompre moi-même.

—S'il s'agissait d'un caprice, vous pourriez parler ainsi, mon père, mais en réfléchissant à ce que je viens de vous dire, à la grandeur et à la profondeur du sentiment que je viens de vous avouer, il me semble, j'espère, que vous ne persisterez pas dans votre résolution.

—Plus que jamais.

—C'est donc un grand crime à vos yeux que l'amour? pour moi c'est une grande vertu; en tous cas, c'est un grand bonheur, le plus grand qui soit sur la terre, et je vous demande, je vous prie, je vous supplie de ne pas me l'enlever.

—Mais quelle est donc celle femme?

Robert ne répondit pas.

—Tu vois bien que tu n'oses pas l'avouer.

—Je ne le peux pas.

—Parce qu'elle…

Mais Robert pressentant les paroles qu'il allait prononcer, les arrêta vivement:

—Parce qu'elle a eu foi en mon honneur et que mon honneur me défend de parler.

—Même à ton père?

Il inclina la tête.

—Je comprends que ce qui vous indispose contre elle et vous la fait juger à faux, ce sont mes dépenses. J'avoue que les apparences peuvent vous donner raison. Mais je vous jure que ce n'est point à son instigation que ces dépenses ont été faites par moi. C'est une femme de coeur, une femme d'honneur, ce n'est point une femme d'argent. Il est vrai que l'argent a pris certaine place dans nos relations et même qu'il en occupe une en ce moment qui est considérable, qui est capitale. J'ai contracté des engagements que je dois remplir et pour lesquels je m'adresse, à vous.

—Quels engagements?

—Je dois trois cent mille francs qu'il me faut payer avant samedi.

—Tu es fou.

—Non, mon père, et ce que j'ai à ajouter à cet aveu va vous prouver que je parle, et que j'agis raisonnablement. Ce n'est point que vous me donniez trois cent mille francs que je vous demande, c'est que vous me les avanciez sur mes revenus, m'engageant à ne dépenser, jusqu'au jour où je vous aurai remboursé ces trois cent mille francs, que la somme que vous me fixerez vous-même. N'avez-vous pas là la preuve que ce n'est pas pour mon argent que je suis aimé, puisque je n'aurai pas d'argent? Et si je suis toujours aimé, n'aurez-vous pas la preuve aussi que celle qui m'aime n'est pas ce que vous croyez?

A plusieurs reprises, M. Charlemont se passa la main sur le front comme pour le rafraîchir.