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Une femme d'argent

Chapter 25: XXV
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About This Book

The narrative follows a prominent Parisian banking family whose founder, Hyacinthe Charlemont, rises from modest origins through industry and civic engagement, and whose son Amédée squanders that legacy through pleasure and mismanagement. As the house falters, a diligent clerk, Fourcy, sustains the business by zeal and competence. Interpersonal tensions over money, status, and appearances surface in episodes about displays of jewelry and social ambition, and the story examines bourgeois pride, inherited privilege versus earned merit, and the moral consequences of financial decline amid changing public reputations.

—Et à quoi doit servir cette somme? demanda-t-il enfin.

—A sauver celle que j'aime.

—Et comment?

—Je ne peux pas le dire.

—Alors tu t'es imaginé que tu n'avais qu'à venir gaillardement me demander comme cela trois cent mille francs pour que je te les donne.

—Non gaillardement, mais respectueusement, m'adressant à vous parce que vous êtes mon père et parce qu'il me semble naturel de mettre ma confiance et mon espérance en vous, quand mon amour, quand mon bonheur, quand ma vie sont engagés.

—Eh bien, ce n'est pas moi qui les dégagerai; non seulement tu n'auras pas cette somme, mais encore je ne payerai rien des dettes que tu as pu contracter; quand cela sera connue, tu verras si tu peux en contracter de nouvelles.

—Mon père, vous ne ferez pas cela.

—Et qui m'en empêchera?

—Votre coeur auquel je m'adresse; le souvenir de ma mère que j'invoque en vous demandant d'être pour moi aujourd'hui ce qu'elle serait, vous le savez bien, si elle était là; une fois dans votre vie, mon père, remplacez-la, je vous en conjure.

Sans répondre, M. Charlemont poussa le boulon d'une sonnette, et aussitôt son valet de chambre entra.

—Coiffez-moi, dit-il.

Robert resta un moment étourdi; puis au bout de quelques secondes, sans un mot, sans un geste, il sortit lentement.

XXIII

Il allait droit devant lui sans savoir où il allait, l'esprit bouleversé, le coeur brisé.

Eh quoi, il avait fait appel à l'affection de son père, et il n'avait point été écouté; il avait invoqué le souvenir de sa mère, et il ne lui avait été répondu que par des paroles de colère ou de raillerie.

Pourquoi son père le traitait-il ainsi?

Pourquoi ce père, dont les aventures amoureuses étaient connues de tout Paris, se montrait-il impitoyable en présence d'un amour réel? Ne croyait-il donc qu'à la galanterie?

Il avait vu, il avait compris quelle était la grandeur de cet amour et il n'avait point été ému; quel nomme était-il donc?

Cette question, Robert se l'était déjà posée bien souvent depuis l'âge où il avait commencé à sentir, ou plus justement depuis l'époque ou il avait pu raisonner ses sensations: pourquoi son père se montrait-il si indifférent à son égard? Pourquoi jamais une parole affectueuse, jamais une visite au collège jamais un dîner à la maison, jamais une promenade en tête-à-tête? son père ne l'aimait donc pas? Il n'avait donc pas dans sa vie de plaisir une minute, une pensée pour son fils? Avec une nature inquiète et jalouse comme la sienne, affamée d'affection, tourmentée du besoin d'aimer et d'être aimé, ces idées étaient devenues une véritable obsession qui avait attristé sa jeunesse, et plus que tout contribué à développer en lui ce caractère susceptible et cette humeur sombre qu'on lui reprochait et qu'il se reprochait lui-même.

Mais à qui la faute s'il était ainsi, et non ce qu'il eût voulu être?

A qui la faute, si toutes les fois qu'il avait fait appel à la tendresse de son père, dans les petites comme dans les grandes choses, elle ne lui avait pas répondu?

Enfant il en avait éprouvé des douleurs désespérées, maintenant c'était la révolte qui grondait dans son coeur: non, son père n'aurait pas dû lui répondre de cette façon; non, sa mère n'eût point accueilli ainsi sa demande.

Ce souvenir lui brisa les jambes; il était dans les Champs-Elysées à ce moment déserts; machinalement il se laissa tomber sur une chaise qui se trouva devant lui, et ses lèvres murmurèrent un mot à peine articulé, un cri instinctif, un appel suprême:

—Oh! maman.

Et sur ses mains tombèrent deux larmes chaudes.

Mais il ne s'abandonna pas à cette défaillance qui l'avait surpris: sa mère n'était plus là pour le sauver; il ne devait compter que sur lui-même.

Il se leva, et d'un pas ferme il se dirigea vers Paris.

Sans avoir de nombreuses relations, ce qui n'était pas de son âge, il connaissait cependant un certain nombre de personnes riches: puisque son père n'avait pas voulu lui venir en aide, il s'adresserait à ces personnes.

La première chez laquelle il eut l'idée d'aller était un grand industriel qui lui avait toujours témoigné beaucoup de sympathie et pour qui trois cent mille francs devaient être une bagatelle.

Au moment où Robert arriva, ce personnage allait se mettre à table, et il fallut que Robert acceptât à déjeuner; mais quel que fût son désir de se montrer bon convive, il lui fut impossible de manger.

—Êtes-vous souffrant?

—Non, pas du tout.

—Préoccupé, alors?

—Il est vrai.

—Des chagrins d'amour, je parie.

Robert regarda le domestique qui les servait et devant lequel il n'aurait jamais pu se confesser; cependant c'était là une ouverture dont il devait profiter.

—Je vous conterai cela tout à l'heure, dit-il.

En effet, lorsqu'ils furent seuls, il «conta cela», et il termina son récit en présentant sa demande.

—Trois cent mille francs, mon cher garçon, rien que cela!

—Je donnerais ma fortune entière, si je l'avais, pour sauver celle que j'aime.

—Mais vous ne l'avez pas, cette fortune.

—Malheureusement.

—Hum! et comment la personne que vous aimez doit-elle cette somme?

—Pardonnez-moi si je ne vous réponds pas, c'est son secret.

—Et pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à votre père?

La question était dangereuse, Robert le sentit, mais il ne pouvait pas l'esquiver, et il ne pouvait pas d'autre part répondre par un mensonge.

—Mon père croit devoir employer la sévérité avec moi, il m'a refusé.

—Alors, mon pauvre enfant, comment voulez-vous que je fasse ce que votre père n'a pas fait? Il a eu ses raisons pour agir ainsi, je n'ai pas le droit, vous devez le comprendre, d'intervenir entre vous et lui.

—Mais…

—Je ne ferai jamais cela.

Il fallut frapper à une autre porte, et cette fois Robert se dit qu'il devait procéder différemment. La somme qu'il avait demandée était évidemment trop grosse, les raisons qu'il avait données pour expliquer son emprunt n'étaient évidemment pas des raisons pour des gens qui se croient sages: une femme aimée à sauver, la belle affaire vraiment?

Il demanda cinquante mille francs pour une dette d'honneur qui devait être payée sans retard.

Il n'obtint pas plus les cinquante mille francs qu'il n'avait obtenu les trois cent mille.

Il diminua encore sa demande et la fit descendre à vingt-cinq mille; on lui offrit cinquante louis; tout ce qu'on avait; et encore était-ce une grande preuve d'amitié qu'on lui donnait là.

Pendant toute la journée, il se fatigua à battre les quatre coins de Paris, enfiévré, désespéré, se disant après chaque refus qu'il était fou de s'obstiner, et s'obstinant quand même, persévérant malgré tout.

Ne trouverait-il donc pas un coeur généreux qui le comprît?

A six heures du soir il prit le chemin de fer pour aller à Montmorency faire une dernière tentative, et il revint à huit heures, ayant échoué à Montmorency comme il avait échoué à Paris.

Il fallait rentrer à Nogent où elle l'attendait, d'autant plus tourmentée par l'angoisse qu'elle ne le voyait pas revenir.

Que lui dire?

Et cependant il fallait qu'il dît quelque chose, qu'il expliquât ce qu'il avait tenté et comment il n'avait pas réussi. Après les humiliations de la journée, celle-là serait encore la plus cruelle. Il n'avait rien pu, il ne pouvait rien pour elle; quelle honte et quelle douleur!

Ordinairement le soir la famille était réunie dans le salon ou bien sur la terrasse qui dominait le jardin, et c'était là qu'il espérait trouver madame Fourcy; mais personne n'était sur la terrasse et le salon était sombre.

Que se passait-il donc? Un frisson le secoua de la tête aux pieds, car il était dans un état nerveux où le corps aussi bien que l'esprit se laisse effarer sans résistance.

Une femme de chambre lui donna d'elle-même l'explication qu'il n'osait demander: M. Fourcy, toujours Souffrant, gardait la chambre, et madame Fourcy, ainsi que Lucien et Marcelle, étaient installés près de lui.

Il éprouva comme un soulagement à la pensée qu'il ne la verrait peut-être pas ce soir-là; mais la réflexion lui dit que c'était là une lâcheté à laquelle il ne devait pas s'abandonner.

—Si vous avez occasion d'entrer dans la chambre, dit-il, vous annoncerez que je suis rentré.

—Je peux prévenir M. Lucien.

—Non, ne prévenez personne; faites simplement ce que je vous demande, et comme je vous le demande, vous m'obligerez.

Et il alla s'installer sur la terrasse, décidé à attendre là qu'elle descendît et vînt le rejoindre.

Il n'eut pas longtemps à attendre; au bout de quelques minutes elle arriva, courant plutôt que marchant.

—Eh bien? demanda-t-elle à voix basse.

—Je n'ai pas réussi.

Elle laissa échapper un cri étouffé, où il y avait autant de colère que de surprise.

—Il faut que je vous explique, dit-il, comment…

—A quoi bon!

—Il le faut.

—Alors suivez-moi dans le jardin, et ne parlez que lorsque je vous le dirai.

Ils s'éloignèrent, et lorsqu'ils approchèrent de l'endroit où avait déjà eu lieu leur entretien, elle se tourna vers lui.

—-Parlez, dit-elle d'un ton bref.

En quelques mots pressés, il dit ce qu'il avait fait: sa visite à son père; ses tentatives auprès de ceux de qui il avait espéré une aide.

—Vous êtes naïf, dit-elle.

—Pourquoi?

—Comment, vous allez demander à des amis de vous prêter trois cent mille francs.

—A qui donc pouvais-je les demander?

—Il ne fallait pas les demander, il fallait les acheter: les amis ne prêtent pas leur argent, mais il y a des gens qui vendent le leur; je vois que vous tenez au vôtre.

—Oh! Geneviève.

—Eh bien, quoi?

—Vous savez bien que ce que vous dites que j'aurais dû faire aujourd'hui, je l'ai fait hier.

—Mal sans doute, puisque vous n'avez pas réussi; on ne résiste pas à l'argent; si vous aviez offert assez, vous auriez obtenu ce que vous demandiez; ce n'est pas à un homme qui aura un jour une fortune considérable qu'on refuse trois cent mille francs, quand cet homme est décidé à mettre à cet emprunt le prix qu'il faut. Enfin il suffit. Je regrette de vous avoir fait perdre votre temps; mais vous regretterez aussi de m'avoir fait perdre le mien. J'ai été folle de croire à vos protestations.

—Oh! ne dites pas cela.

—Et vous deviez aller jusqu'au crime, disiez-vous: un crime, n'est-ce pas une preuve d'amour! Ce sont vos paroles n'est-ce pas? Et voilà que dans la réalité, vous n'avez pu aller seulement jusqu'à une folie d'argent.

Elle parlait les dents serrées, en paroles sifflantes.

—Au reste, cela vaut mieux ainsi, continua-t-elle; je n'aurai pas le remords de vous avoir entraîné à un acte déraisonnable. Rentrons.

Il oublia ses blessures pour ne penser qu'à elle:

—Mais qu'allez-vous faire? dit-il

—Me sauver moi-même.

—Comment?

—Cela, c'est mon secret.

Elle fit quelques pas du côté de la maison.

—Oh! je t'en supplie, dit-il, ne nous séparons pas ainsi; à la honte et à la douleur que j'éprouve de n'avoir pas réussi, n'ajoute pas l'angoisse de l'inquiétude; que je sache au moins ce que tu veux faire, ce que je dois faire.

—Ce que vous devez faire? demandez-le à votre amour; ce que je vais faire, je vous le dirai quand j'aurai vu certaines personnes qui me prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour.

XXIV

Il passa une nuit affreuse.

Comme elle lui avait parlé durement, avec quelle sécheresse, avec quel mépris!

Mais tout cela n'était rien encore à côté de ses derniers mots: «Vous saurez ce que je veux faire quand j'aurai vu certaines personnes qui me prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour.»

Qu'avait-elle voulu dire?

Qu'allait-elle faire?

Quelles étaient ces personnes, quels étaient ces amis en qui elle mettait une si grande confiance?

C'étaient là des questions pour lui plus terribles les unes que les autres.

Bien qu'il eût foi en sa maîtresse et qu'il fût convaincu qu'elle n'aimait et qu'elle n'avait jamais aimé que lui, il n'en était pas moins jaloux, de cette jalousie qui porte non sur ce qui existe en réalité, sur ce qui se voit, mais sur ce qui pourrait exister, sur ce qui est plus ou moins probable et qu'on peut appeler la jalousie d'imagination, la plus cruelle de toutes peut-être, par cela même que, au lieu d'être limitée à tel objet, ou à telle personne, elle est infinie.

Elle lui avait reproché d'être naïf, parce qu'il s'était adressé à des amis pour leur demander trois cent mille francs, et voilà qu'elle-même voulait maintenant s'adresser à ceux qu'elle disait avoir. Alors comment expliquer que ce qui avait été naïf pour lui ne l'était point pour elle? Comment s'imaginait-elle que ses amis à elle feraient ce que ses amis à lui ne devaient pas faire? Il y avait là quelque chose d'étrange, que la foi la plus solide, la confiance la plus aveugle ne pouvait pas accepter, et que la jalousie la moins prompte à s'alarmer devait examiner au contraire.

Quels étaient ces amis? quelle influence avait-elle sur eux? quels moyens d'action pouvait-elle employer auprès d'eux?

De tous ces amis, au moins de tous ceux qu'il connaissait, il n'en voyait qu'un seul qui fût en état de pouvoir prendre instantanément trois cent mille francs dans sa bourse,—Ladret.

Et justement c'était à celui-là qu'il eût voulu qu'elle ne recourût point, car c'était celui qui lui inspirait la plus vive répulsion. Des griefs contre lui, il n'en avait point, au moins de précis qu'il pût formuler. Mais il lui déplaisait: Sa façon d'être avec madame Fourcy le blessait; les regards qu'il attachait sur elle, ses sourires muets, le ton dont il lui parlait, et plus que tout, les longues poignées de main qu'il lui donnait en ayant toujours des prétextes pour lui retenir, pour lui flatter les mains dans les siennes, l'avaient vingt fois exaspéré au point de le pousser à des accès de colère folle.

Que madame Fourcy éprouvât un sentiment tendre pour Ladret, il n'imaginait pas cela; c'eût été monstrueux.

Mais que Ladret éprouvât un sentiment de ce genre pour madame Fourcy, sinon de tendresse au moins de désir, cela était possible.

Et c'était à cet homme qu'elle allait s'adresser; elle allait lui sourire; elle allait le prier. Évidemment ce serait un prêt qu'elle demanderait, car il lui était impossible d'admettre la pensée que ce pouvait être un don. Mais si on lui avait refusé ce prêt à lui qui avait une belle fortune, dont il prendrait possession à une époque fixe et peu éloignée, comment l'accorderait-on à madame Fourcy, qui n'avait pas cette fortune et qui ne pouvait pas donner l'assurance qu'elle en aurait jamais? C'était parce qu'il était mineur qu'il n'avait pas pu contracter ce prêt, et elle, femme mariée, s'engageant sans son mari, n'était-elle pas plus incapable encore, et l'engagement qu'elle prendrait ne serait-il pas encore plus nul que celui qu'il aurait pu prendre lui-même?

Dans ces conditions, que ne faudrait-il pas qu'elle promît, que ne faudrait-il pas qu'elle fît pour obtenir cet argent?

Et il souffrirait cela, lui qui l'aimait, lui son amant!

Mais alors il serait donc le plus misérable et le plus lâche des hommes?

Un crime, avait-il dit, il commettrait un crime pour la sauver, et il avait parlé avec une entière bonne foi, sans forfanterie; cependant ce crime, il ne l'avait point commis, et il n'avait même pas eu la pensée de le commettre, quand il s'était vu réduit à l'impuissance et forcé d'avouer qu'il ne pouvait rien pour elle. Mais n'en commettait-il pas un à cette heure en ne la sauvant pas, et en la laissant implorer le secours de Ladret; et plus grand celui-là que s'il avait volé lui-même ces trois cent mille francs pour les lui apporter, plus honteux?

A qui la faute si elle avait à subir quelque parole outrageante de
Ladret?

Que cette idée ne se fût pas présentée à son esprit quand il était rentré à Nogent pour raconter et expliquer ses échecs, c'était déjà bien grave: il aurait dû comprendre qu'elle ne pourrait pas s'abandonner à la fatalité, qu'elle voudrait lutter, chercher quelque moyen pour se défendre et se sauver.

Mais que maintenant que cette idée lui avait été suggérée, il permît qu'elle fût mise à exécution, c'était impossible.

Sans doute il pouvait le lendemain, quand madame Fourcy voudrait sortir pour aller à Paris chez Ladret ou chez tout autre de ses amis, lui barrer le passage et lui dire: «Tu n'iras pas, je ne veux pas que tu fasses cette démarche qui blesse ma jalousie et outrage notre amour.» Mais cela n'était possible que s'il tenait dans ses mains la somme qu'elle allait chercher.

Eh bien il l'aurait, coûte que coûte, il se la procurerait.

Il est des mots qu'on ne prononce pas impunément, car jetés au hasard de la conversation, bien souvent et sans qu'ils expriment une idée arrêtée, il arrive quelquefois qu'ils font naître cette idée et lui donnent un corps. «Quand je devrais demander ces trois cent mille francs à mon père, avait-il dit à madame Fourcy, n'importe comment je les trouverai, quand je devrais les voler.»

Il les avait demandés à son père, il ne les avait point obtenus.

Il les volerait.

Elle verrait alors s'il avait été sincère en lui disant que pour lui un crime était une preuve d'amour, la plus grande qu'un honnête homme pût donner à celle qu'il aime, et elle verrait aussi si elle avait été juste de le railler pour ces paroles, si elles étaient d'un fanfaron et d'un lâche.

Honnête il l'avait été, il l'était, au moins il avait la fierté de l'honnêteté, et d'instinct, il avait la conviction que pour lui il ne commettrait pas une indélicatesse, dût-elle décupler sa fortune; mais ce qu'il n'aurait jamais consenti à faire pour lui, il le ferait pour celle qu'il aimait et qu'il devait sauver au prix même de son honneur et de sa conscience.

Elle lui avait bien sacrifié son honneur, de femme et de mère, il lui sacrifierait son honneur d'homme.

Arrêté à cette idée, il lui fallait trouver maintenant le moyen de la mettre à exécution et tout de suite; mais si cette résolution avait été difficile à prendre, elle semblait difficile aussi à réaliser; il ne suffit pas de dire je volerai trois cent mille francs, il faut pouvoir les voler.

Sur ce point il n'eut point à subir toutes les hésitations, toutes les irrésolutions qui l'avaient assailli lorsque cette idée du vol s'était présentée à lui, et qui avaient dévoré dans la fièvre et dans l'angoisse les heures de sa nuit.

Celui à qui il devait prendre cette somme, c'était son père.

Là-dessus il n'y avait pas de doute possible: enlever trois cent mille francs à son père, ce n'était même pas lui causer un embarras! D'ailleurs ce préjudice il le réparerait un jour qui n'était pas éloigné, le jour de sa majorité, quand il serait mis en possession de sa fortune, et il le réparerait complètement, pour le capital et les intérêts.

Mais s'il était parfaitement décidé à prendre cet argent à son père, il ne l'était pas sur la manière de le prendre.

Ce fut à étudier cette manière qu'il employa le reste de sa nuit.

Au collège il s'était amusé à imiter l'écriture de ses camarades et de ses maîtres et il avait poussé cet art si loin que bien souvent on avait recouru à son talent pour se faire fabriquer par lui de faux bulletins et de fausses exemptions. Jamais il n'avait refusé de rendre ces services à ceux de ses camarades qui les réclamaient. Mais jamais il n'avait voulu faire pour lui ce qu'il faisait volontiers pour les autres.

Pourquoi ne se servirait-il pas de ce talent pour fabriquer une fausse lettre de crédit, une fausse lettre de change, un faux chèque de trois cent mille francs qu'il signerait, non pas du nom de son père, qui ne signait jamais rien, mais du nom de Fourcy qui avait la signature de la maison de banque; ce serait la maison Charlemont qui rembourserait ces trois cent mille francs, ce ne serait pas Fourcy.

Où toucherait-il cet argent?

Là se dressait une nouvelle question.

A Paris, cela pouvait être dangereux, car il n'y aurait que quelques pas à faire pour s'assurer que le titre était faux.

Mais à Londres, en se présentant chez les correspondants de son père, ce moyen ne pouvait-il pas, ne devait-il pas réussir?

En partant le lendemain pour Londres il pouvait être de retour le samedi en temps pour que madame Fourcy, à qui il donnerait rendez-vous à Paris aux environs de la gare du Nord, reçût l'argent de ses mains et le portât chez La Parisière. Qu'importait que cet argent fût en billets de la banque d'Angleterre ou en billets de la Banque de France?

Mais pourrait-il imiter l'écriture et la signature de Fourcy de manière à tromper les banquiers anglais? Il n'en savait rien, n'ayant jamais eu l'occasion d'essayer cette imitation.

C'était ce qui lui restait maintenant à voir.

Il avait justement dans sa poche une lettre que Fourcy lui avait écrite quelques jours auparavant, il n'avait qu'à la prendre pour modèle.

Aussitôt il avait sauté à bas de son lit, et ayant allumé deux bougies pour y mieux voir, en chemise, sans se donner le temps de s'habiller, il s'était mis au travail.

Il lui avait fallu assez longtemps pour maîtriser le tremblement de sa main, mais lorsque par un effort suprême de sa volonté il était parvenu à lui imposer la rectitude et la souplesse, en quelques minutes il était arrivé à une imitation de l'écriture et de la signature de Fourcy, si parfaite qu'un expert même se fût laissé tromper.

Alors un soupir de soulagement s'était échappé de sa poitrine depuis si longtemps serrée dans un étau; madame Fourcy était sauvée.

XXV

Il serait parti pour Londres à la première heure, si avant son départ il n'avait pas voulu voir madame Fourcy, pour lui dire que le samedi matin elle toucherait ses trois cent mille francs, et pour convenir avec elle de l'endroit où il lui remettrait cette somme en arrivant.

A la vérité il eût pu lui écrire cela au lieu de le lui dire; mais outre qu'une lettre est toujours dangereuse, et une lettre de ce genre surtout, il avait pour la voir une raison toute-puissante, au moins pour son coeur, qui était qu'au moment de lui donner une pareille preuve d'amour, il avait besoin de la voir, non pour lui avouer ce qu'il allait entreprendre, mais simplement pour la voir, l'embrasser, l'étreindre d'un regard dans lequel il aurait mis tout son amour; il n'était pas possible que dans la matinée il ne la rencontrât pas.

Il descendit donc de bonne heure, mais la première personne qu'il rencontra, ce ne fut pas elle, ce fut Lucien déjà habillé et prêt à partir pour Paris.

—Comment va ton père? demanda Robert.

—Un peu mieux, mais il ne pourra pas encore aller à Paris aujourd'hui, ni même peut-être demain. Cela le tourmente et lui donne la fièvre d'impatience.

—La maison ne peut-elle pas marcher pendant quelques jours toute seule et sans lui?

—Il y a des affaires importantes en ce moment, et puis il y a aussi de gros payements à faire; c'est même pour cela que je pars si tôt aujourd'hui.

Et se frappant sur la poitrine, c'est-à-dire sur la poche de côté de son veston, il ajouta en riant:

—Tel que tu me vois, je suis bon à voler en ce moment, et il y a des gens qui ne me laisseraient pas entrer à la banque aujourd'hui, s'ils savaient ce que je porte dans cette poche.

—Et que portes-tu donc?

—La fortune de la maison Charlemont, bien que ma poche ne soit pas grosse.

—Tu devrais bien m'en donner un peu, de cette fortune.

—Es-tu bête! En prévision des gros payements qu'il y a à faire aujourd'hui, mon père m'a demandé de lui apporter le cahier de mandats blancs de la Banque de France, et je reporte aujourd'hui à la caisse dix de ces mandats qu'il a signés, les uns remplis, les autres en blanc pour faire face aux besoins de la journée. C'est pour cela que je dis que j'ai dans ma poche la fortune de la maison Charlemont; car s'il me prenait fantaisie de garder un de ces mandats non remplis et de le remplir moi-même, en écrivant cinq, six, dix millions, après la formule: «Reçu de la Banque de France la somme de……..», la Banque de France me payerait à vue et sans difficulté, sans autre formalité qu'une signature quelconque que j'apposerais au dos du mandat, la somme de cinq, six ou dix millions, enfin tout ce que je lui demanderais jusqu'à concurrence, bien entendu, de ce qu'elle a en compte courant.

Robert écoutait, frémissant d'anxiété, car il ne connaissait rien aux affaires de banque; vingt fois, il est vrai, il avait entendu prononcer le mot mandat blancs, mais sans jamais penser à demander ce que c'était au juste; et en écoutant il pensait que s'il pouvait obtenir un de ces mandats, son voyage à Londres devenait inutile, et qu'il se procurerait tout de suite les trois cent mille francs qu'il lui fallait.

—Sais-tu que c'est dangereux, cela? dit-il d'une voix rauque.

—Si j'étais un voleur, oui, cela serait dangereux, mais mon père sait bien que je vais remettre à la caisse les dix mandats qu'il m'a confiés, et qu'une fois à la caisse ces mandats ne sont pas plus exposés que ne le sont les sommes que le caissier a entre les mains.

—Mais s'ils n'arrivaient pas à la caisse, c'est là ce que je veux dire, n'est-ce pas possible?

—Il faudrait pour cela que je les volasse, ce qui n'est pas possible, n'est-ce pas?

—Si on te les volait?

—Dans ma poche, cela n'est pas facile; et puis il faudrait pour cela qu'on sût ce que j'ai dans ma poche, et comment veux-tu qu'on le devine, cette poche est comme toutes les poches du monde. Adieu.

—Mais…

—Je manquerais le train; à ce soir.

—Lucien.

Mais Lucien était déjà loin, courant la main posée sur la poche de son veston bien boutonné cependant.

A quoi bon le rappeler?

C'était instinctivement que Robert avait voulu le retenir sans trop savoir ce qu'il faisait, affolé par l'idée que Lucien avait là dans sa poche dix fois plus, cent fois plus d'argent qu'il n'en fallait pour payer La Parisière. Mais cette idée était folle. Il ne pouvait pas demander un de ces mandats à Lucien, qui ne le lui remettrait pas. Et il ne pouvait pas davantage le lui prendre.

Décidément, il n'y avait que son projet d'aller à Londres qui était pratique et il devait y revenir, sans s'en laisser distraire et sans chercher autre chose.

Aussitôt qu'il aurait prévenu madame Fourcy, il partirait.

Et il continua d'errer dans la maison en la guettant.

Il était impossible qu'à un moment donné elle ne sortît pas de sa chambre ou de celle de son mari, et en deux mots à la hâte, dans le vestibule ou dans l'escalier, il l'avertirait; d'ailleurs, ne devait-elle pas aller elle-même à Paris pour s'adresser à ces amis dont elle lui avait parlé?

Le temps s'écoula, il ne la vit point, il ne l'entendit point.

Enfin, n'y tenant plus, il se décida à interroger la femme de chambre d'une façon détournée.

—Madame est dans la chambre de monsieur; elle le veille avec mademoiselle Marcelle.

—Est-il donc plus mal?

—Non, mais il a besoin de repos; présentement il dort; si monsieur le désire, je peux prévenir madame.

Il eut un moment d'hésitation; l'heure le pressait et il ne pouvait pas attendre ainsi indéfiniment; mais il n'osa pas cependant commettre l'imprudence de faire dire à madame Fourcy qu'il avait besoin de lui parler; elle lui avait si souvent recommandé une extrême circonspection, et avec tant d'instances.

Il recommença donc à attendre, mais elle continua à ne pas paraître.

L'heure marchait cependant.

Allait-il donc passer la journée ainsi, c'est-à-dire la perdre, quand il y avait si grande urgence à ce qu'il se mît en route; s'il laissait partir les trains de marée par la ligne du Nord et par celle de l'Ouest, à quelle heure arriverait-il à Londres?

Il fallait se décider.

Puisqu'il ne pouvait pas lui parler, il lui écrirait; sans doute cela était jusqu'à un certain point dangereux, mais il n'avait pas le loisir de n'employer que des moyens absolument sûrs; d'ailleurs il prendrait toutes les précautions pour détourner les dangers probables: ainsi il n'écrirait que dans des termes vagues et il irait déposer lui-même sa lettre dans la chambre de madame Fourcy, dans une potiche placée sur le bureau où madame Fourcy serrait ses livres de compte, et où il avait été convenu entre eux qu'il cacherait ses billets lorsqu'il aurait absolument besoin de lui écrire, ce qu'il ne devait faire et ce qu'il n'avait fait jusqu'à ce jour qu'à la dernière extrémité. Par le balcon qui courait le long de la façade du premier étage, il pouvait facilement entrer dans cette chambre, et puisque Fourcy était dans la sienne, avec madame Fourcy et Marcelle, il n'y avait pas à craindre qu'il fût vu; en tous cas il ouvrirait les yeux et les oreilles. Bien certainement quand madame Fourcy apprendrait qu'il était parti sans la voir, elle irait à cette potiche et trouverait sa lettre.

Il monta à sa chambre pour écrire: «Je pars à l'instant pour Londres avec le regret de n'avoir pu vous voir avant; ne vous inquiétez pas pour ce que vous m'avez demandé, ne faites pas de démarches; je suis certain de le trouver à Londres et de vous le rapporter samedi matin; j'arriverai à la gare du Nord à huit heures du matin, et ici entre neuf et dix heures.»

Cela fait, il descendit au premier étage et par la fenêtre ouverte du vestibule, il passa sur le balcon.

Les fenêtres de la chambre de madame Fourcy qui se trouvaient les premières étaient ouvertes aussi. Il s'avança doucement, marchant à petits pas et comme s'il regardait dans le jardin, mais n'ayant d'yeux et d'oreilles en réalité que pour la chambre.

Aucun bruit; personne.

Dans le jardin, personne, non plus, qui le pût voir.

Vivement il entra dans la chambre et le tapis amortit le bruit de son pas qu'il faisait aussi léger que possible.

Le petit bureau sur lequel se trouvait la potiche était placé entre deux fenêtres, Robert n'avait donc que trois pas à faire dans la chambre et à allonger le bras pour jeter sa lettre dans la potiche.

Au moment où il allait la laisser tomber, il s'aperçut que le bureau était ouvert, et sur le tablier un petit cahier blanc lui sauta aux yeux, les lui creva et instantanément il reçut une commotion au coeur.

La main toujours étendue au-dessus de la potiche, il lisait:

C. Fr……..

30,150

Paris, le

Reçu de la Banque de France la somme de dont elle débitera le compte.

C'était le cahier de mandats blancs dont Lucien lui avait parlé et duquel Fourcy avait détaché le matin même les dix mandats qu'il avait envoyés à Paris.

Qu'il en détachât un lui-même de la souche; qu'il le signât du nom de Fourcy; qu'après les mots, «la somme de», il écrivît trois cent mille francs; qu'au dos il mît un nom ainsi qu'une adresse de fantaisie; qu'il se présentât à la Banque de France, à la première caisse des comptes courants comme l'indiquait une mention, et dans une heure il touchait les trois cent mille francs qu'il avait vainement demandés à tout le monde depuis deux jours.

Évidemment cela valait mille fois mieux, cela était beaucoup plus sûr que d'aller à Londres.

Il n'eut pas une seconde d'hésitation: vivement il détacha un mandat de sa souche, et au lieu de jeter sa lettre dans la potiche, il la mit dans sa poche.

Maintenant il n'avait plus besoin de prévenir madame Fourcy, puisque dans deux heures au plus il serait de retour à Nogent avec les trois cent mille francs.

Doucement il sortit de la chambre avec plus de précaution encore qu'il n'en avait pris pour y entrer et en quatre ou cinq enjambées il monta chez lui.

Là, sa porte fermée au verrou, il recommença son expérience de la nuit, et après une dizaine d'essais, quand il fut bien maître de sa main, il signa le mandat du nom de Fourcy, le remplit des deux inscriptions en chiffres et lettres 300,000, trois cent mille francs, et le mit dans sa poche.

XXVI

Une heure après il descendait de voiture à la porte de la Banque et il se faisait indiquer par un surveillant la caisse des comptes courants.

En chemin il avait agité la question de savoir de quel nom il acquitterait le mandat, et il avait décidé que ce serait d'un nom anglais. Tout d'abord il avait eu l'idée de le signer simplement Robert Charlemont, car il n'avait pas l'intention de se cacher, bien au contraire, mais il avait réfléchi qu'il pouvait y avoir à cela quelque danger non seulement pour le succès de son plan, mais encore pour madame Fourcy elle-même, et alors il avait renoncé à cette idée pour adopter celle de se faire passer pour Anglais et de prendre un nom anglais: James Marriott. Quand il voulait, il faisait très bien l'Anglais, assez bien en tous cas pour ne pas éveiller le soupçon chez des gens aussi occupés que les employés de la Banque.

Ce fut donc avec une tenue raide, marchant à grands pas, brutalement, qu'il traversa la grande salle et se présenta à la caisse des comptes courants; bien que son émotion fût profonde, il n'éprouvait aucune crainte, il ne sentait aucune défaillance. Et cependant il se rendait parfaitement compte des dangers qu'il bravait: un employé de la maison de son père pouvait être là, attendant son tour pour être payé; on pouvait contester la signature Fourcy, si bien imitée qu'elle fût; on pouvait lui poser des questions qu'il n'avait pas prévues; lui demander de justifier qu'il était James Marriott.

On ne lui demanda rien autre chose que de mettre au dos du mandat son nom et son adresse, mais il crut remarquer qu'on l'examinait longuement.

Ce fut le moment poignant de son aventure: si on lui avait pris la main, on l'aurait sentie mouillée à la paume d'une sueur froide. Cependant il se tenait la tête haute; en apparence indifférent à ce qui se passait autour de lui, mais en réalité voyant, entendant tout; le bruit de l'or et de l'argent qu'on mettait dans les balances, le flicflac des chaînettes qui retenaient les portefeuilles des garçons de recette, et par-dessus tout le murmure confus des voix se mêlant au piétinement des gens qui entraient par les portes donnant sur la grande salle.

Parmi ces gens qui allaient et venaient, n'y avait-il pas quelque agent de police, chargé de la surveillance, et qui d'un moment à l'autre allait venir lui demander d'où il tenait ce mandat de trois cent mille francs, et comment à son âge il pouvait être légitime possesseur d'une pareille somme?

—M. James Marriott, dit une voix.

Il ne bougea pas.

—M. James Marriott.

Cette fois il se rappela que James Marriott, c'était lui, et il s'avança lentement.

On ne lui adressa qu'un seule question:

—Combien?

Alors, avec un accent anglais prononcé, il répondit:

—Trois cent mille francs.

Et en trente paquets de dix billets, on lui compta ces trois cent mille francs.

S'il avait osé, il les aurait entassés dans ses poches, au plus vite, mais il eut peur d'éveiller les soupçons en ne comptant pas les billets, et les unes après les autres il vérifia ou tout au moins il eut l'air de vérifier les liasses.

All right.

Et il sortit marchant posément, malgré l'envie folle qu'il avait de se mettre à courir; ce fut seulement quand il fut installé dans sa voiture qu'il respira.

Elle était sauvée.

Comme elle allait être heureuse!

Et lui, quel bonheur il allait éprouver à la voir heureuse!

Cependant, à la pensée de la joie qu'il allait lui donner, il ne sentait pas en lui un élan, un transport d'enthousiasme comme il en avait éprouvé déjà lorsqu'il avait pu faire quelque chose pour elle.

Tout au contraire, c'était un certain trouble qu'il constatait en lui, un malaise.

Mais en constatant cet état, il ne s'en préoccupa pas autrement, sans doute il était encore sous le coup de l'émotion et des angoisses par lesquelles il venait de passer.

Heureusement tout cela était fini; maintenant pour elle comme pour lui c'était la tranquillité qui allait succéder à ces angoisses qui, pour elle aussi, avaient dû être terribles.

Il arriva à Nogent.

Comme il sortait de la station, il aperçut madame Fourcy, en toilette de ville, qui venait bien évidemment prendre le train.

Il courut à elle.

—Vous, dit-elle sèchement.

Ce fut un coup qu'il reçut en pleine poitrine, mais il réfléchit aussitôt qu'elle était encore sous l'impression de leur séparation de la veille, qu'elle ne pouvait pas savoir ce qu'il venait de faire pour elle.

—Où allez-vous? demanda-t-il.

—Vous voyez bien, à Paris.

Il la regarda en souriant.

—N'y allez pas, dit-il.

—Etes-vous fou?

—Oui, de joie.

A son tour, elle le regarda surprise et interdite.

—Au lieu de prendre le train, dit-il, voulez-vous venir avec moi cinq minutes dans le bois, à un endroit où nous puissions causer sans être entendus ni vus.

Comme elle hésitait, il ajouta à voix basse:

—J'ai l'argent.

Elle resta un moment suffoquée, mais elle se remit vite; alors lui prenant le bras et se serrant contre lui:

—Allons, dit-elle de sa voix la plus caressante.

Ils étaient au milieu de la place de la station, ils se dirigèrent vers le bois, et après avoir traversé le pont du chemin de fer et suivi la grande route, ils arrivèrent au bord d'une petite mare entourée de grands arbres et de taillis touffus: malgré le voisinage de la grande route, l'endroit était désert à souhait pour un tête-à-tête.

Mais elle n'avait pas pu attendre jusque-là pour l'interroger, et tout en longeant la route, elle lui avait posé question sur question.

—Était-il possible qu'il eût réellement l'argent?

—Là, dans mes poches, j'en suis bourré, et ce paquet sous mon bras qui a l'air d'une livre de beurre enveloppée dans un journal, est une liasse de billets de banque qui n'ont pas pu tenir dans mes poches.

—Et comment t'es-tu procuré cet argent?

—Ça, c'est mon secret, dit-il, en essayant de plaisanter.

—Tu as des secrets pour moi?

—Je n'en ai qu'un, c'est celui-là.

Il s'était demandé s'il lui dirait la vérité et un moment il avait pensé à la confesser telle qu'elle était: «Tu as cru que je me vantais quand je t'ai dit que j'étais capable de commettre un crime pour toi, voilà celui que j'ai commis»; mais il avait réfléchi qu'elle pouvait vouloir refuser l'argent qu'il s'était ainsi procuré, et alors il avait résolu de ne parler que lorsqu'elle aurait employé cet argent de façon à ne pouvoir pas le reprendre et le lui rendre.

—Mais pourquoi m'as-tu dit hier que tu ne pouvais pas trouver ces trois cent mille francs?

—Parce que hier et avant-hier je n'avais pas eu une inspiration qui m'est venue cette nuit: crois-tu qu'en voyant tes angoisses, mon esprit n'a pas travaillé; il fallait l'impossible, je l'ai réalisé.

—Mais comment?

—Plus tard je te le dirai.

Elle le regarda un moment, puis réfléchissant qu'il était peut-être imprudent à elle de vouloir approfondir cette question, elle n'insista pas. Elle avait l'argent, c'était l'essentiel. En réalité, ce n'était pas son affaire de s'inquiéter du prix dont il l'avait payé; et même il valait mieux pour elle qu'elle l'ignorât.

—Oh! le cher enfant, dit-elle.

Et longuement, elle lui pressa le bras contre elle.

—Je n'ai pas à te dire, n'est-ce-pas, continua-t-elle, que ce que tu viens de faire pour moi, je m'en souviendrai toujours avec…

Il l'interrompit:

—C'est de cela qu'il ne faut pas parler, dit-il vivement.

—Eh bien, je n'en parlerai point, mais plus tard je te montrerai de quels sentiments tu as empli mon coeur. Pour le moment, je ne veux plus t'adresser qu'une seule question: ton père doit-il apprendre prochainement cet emprunt de trois cent mille francs?

—Qu'importe?

—Il importe beaucoup au contraire, et je te prie de me répondre.

—Je pense qu'il l'apprendra prochainement, très prochainement, il peut l'apprendre aujourd'hui, demain.

—Alors tu dois comprendre que cela nous impose une extrême prudence, car ton père voudra savoir à quoi tu as employé cet argent, pour qui; et si tu ne veux pas que je sois perdue, il ne faut pas que les soupçons puissent se porter sur moi.

—Mais que veux-tu donc?

—Que tu te conformes à ce que je t'ai demandé.

—C'est impossible.

—Il le faut cependant; mais si tu ne peux pas t'y résigner, je te demande au moins de t'éloigner pendant quelque temps, de voyager.

—Eh quoi, c'est en ce moment que tu me tiens ce langage?

—Veux-tu donc, mon enfant, attendre qu'il soit trop tard; et ne sens-tu pas qu'en t'éloignant tu détournes de moi les soupçons; on te suit; on ne vient pas à moi; comment penser que tu t'es séparé de la femme que tu aimes le jour même où tu as fait un pareil sacrifice pour elle?

—Oui, comment le penser!

Elle parut ne pas comprendre l'accent avec lequel il avait jeté ce cri désespéré, et longuement, en paroles pressantes, suppliantes, elle lui expliqua comment il devait partir pour la sauver, non pas dans quelques jours, non pas le lendemain, mais tout de suite, sans même revenir à la maison de Nogent où elle allait rentrer, elle, en disant qu'elle avait manqué le train et qu'elle n'irait pas ce jour-là à Paris: ils ne se seraient pas vus; le soir même, de la ville où il serait, il écrirait à son père.

Il avait commencé à l'écouter avec stupéfaction, puis un anéantissement l'avait envahi, son coeur avait cessé de battre, sa pensée s'était arrêtée, il avait éprouvé quelque chose d'analogue à la mort, puis en sortant de cette défaillance un mouvement d'indignation l'avait soulevé et mis brusquement sur ses jambes.

—Vous avez raison, lui dit-il, il vaut mieux que je parte: voici l'argent.

Et se mettant à genoux dans l'herbe il avait tiré les paquets de billets de banque de ses poches, et il les avait enveloppés dans le journal.

—Ah! Robert, dit-elle, est-ce ainsi que nous devrions nous séparer?

—Eh bien alors, ne nous séparons pas.

Elle avait recommencé ses explications en revenant vers la mare; là, ne voyant personne, elle l'avait pris dans ses bras, puis après l'avoir embrassé, elle s'était sauvée sans se retourner.

Il était resté immobile, et pendant qu'il la suivait des yeux, le sentiment de trouble et de malaise qu'il avait déjà éprouvé en sortant de la Banque l'envahissait de nouveau; il avait cru dans son délire passionné qu'il serait fier de son crime, et maintenant c'était la chaleur de la honte qui lui brûlait le visage.

XXVII

Avant de rentrer chez elle, madame Fourcy envoya une dépêche télégraphique à La Parisière:

«Venez ce soir ou demain, je vous remettrai le nécessaire.»

Ainsi, il serait rassuré, car bien qu'il fût couvert au moins dans une certaine mesure, il devait commencer à être inquiet, et elle ne voulait pas tourmenter inutilement un brave garçon, qui en plus d'une circonstance lui avait rendu service.

Cela fait, elle se hâta de regagner sa maison, serrant par moment sous sa poitrine le paquet de billets de banque avec des tressaillements voluptueux.

Enfin elle avait réussi cette dernière opération comme elle avait réussi toutes celles qu'elle avait entreprises elle-même, servie une fois de plus par sa chance. Mais malgré tout ce serait la dernière: maintenant elle voulait être à son mari et à ses enfants, rien qu'à eux. C'était cette raison, pour elle toute-puissante, qui l'avait déterminée à envoyer ce pauvre Robert en voyage. Assurément elle eût voulu lui épargner ce chagrin, car il avait réellement éprouvé une grande, une très grande douleur lorsqu'elle lui avait rappelé qu'ils devaient se séparer. Elle l'avait bien vu. Mais quoi? pouvait-elle sacrifier son repos à la satisfaction de ce garçon? Il venait de se conduire très galamment, cela était certain. Il était très bon enfant, cela était certain aussi. Mais malgré tout, comme il était gênant et encombrant avec ses sentiments passionnés! Quelle singulière idée il se faisait de la vie: dans le bleu, toujours plus haut. Qu'il y montât, qu'il y restât si telle était sa fantaisie. Mais pour elle, elle avait affaire sur la terre, où elle voulait qu'on la laissât désormais tranquille et se reposant.

Quand ils la virent arriver, Fourcy et Marcelle poussèrent en même temps une exclamation de surprise.

—Que t'est-il donc arrivé? demanda Marcelle.

—Es-tu souffrante? demanda Fourcy qui s'inquiétait facilement et dont la sollicitude pour sa femme était toujours en éveil.

—J'ai manqué le train tout simplement.

—Et tu n'as pas attendu l'autre?

—Non; cela m'aurait pris trop de temps.

—Une demi-heure.

—Je serais revenue trop tard; et pendant cette demi-heure, je me serais donné la fièvre d'impatience, te sachant là dans ton lit.

Il lui prit la main et la lui embrassa.

—J'irai demain à Paris, dit-elle, ou après-demain quand tu seras mieux.

—Je ne suis pas bien mal.

—Enfin je ne veux pas te quitter: il faut que tu sois malade pour que nous ayons la bonne fortune de te voir au milieu de nous, je ne vais pas choisir ce moment-là pour m'éloigner: j'avais presque des remords d'être partie.

Fourcy ne répondit rien, mais d'un signe à sa fille il l'appela près de lui.

—Regarde ta mère, mon enfant, dit-il d'une voix émue; tu auras un mari un jour, souviens-toi; sois pour lui ce qu'elle est, ce qu'elle a été depuis vingt ans pour ton père.

Elle reprit près de lui la place qu'elle avait quittée pour partir à Paris, et pendant la journée la mère et la fille s'ingénièrent à qui mieux mieux à faire paraître le temps moins long au malade; quand Marcelle ne lui faisait pas de la musique, madame Fourcy lui lisait les journaux.

—Vous me faites presque souhaiter d'être toujours malade, dit Fourcy.

—Quel malheur que Lucien soit à Paris, dit madame Fourcy, nous serions si heureux tous les quatre ensemble.

—A propos, dit Marcelle, on n'a pas vu Robert aujourd'hui; il n'avait pas l'air gai hier; tu diras ce que tu voudras, papa, mais je ne pourrai jamais m'habituer à l'humeur de ce garçon-là. Qu'est-ce qu'il fait ici? Peux-tu me le dire toi, maman? Il est parti toute la journée. Il rentre le soir pour se coucher, et quand il se montre, c'est avec une tête… oh, mais une tête. Et vous appelez ça passer une saison à la campagne! Elle lui aura été bien agréable, sa saison; non, papa, non, jamais, jamais je ne m'habituerai à lui.

—Je crois que tu n'auras pas d'efforts à faire pour cela, dit madame
Fourcy.

—Que veux-tu dire? demanda Fourcy.

—Je crois qu'il est à la veille de faire un voyage

—Il te l'a annoncé?

—Pas positivement.

—Ah! tant pis, dit Marcelle.

—Mais c'est probable, continua madame Fourcy.

—Alors tant mieux, dit Marcelle. S'il paraissait s'amuser chez nous, je ne parlerais pas ainsi, mais puisqu'il s'ennuie, le mieux pour tous est qu'il s'en aille; c'est de tout coeur que je lui souhaite bon voyage.

Et comme elle sortit sur ce mot, Fourcy continua à parler de Robert avec sa femme.

—Ce que c'est que l'influence d'une passion coupable, dit-il, voilà un garçon qui, assurément, est doué de qualités réelles. Eh bien, comme il est absorbé par sa passion, dominé par elle, il se rend insupportable à tous. Ah! je donnerais bien quelque chose pour connaître la coquine qui s'est emparée de lui. Tu n'as pas quelques soupçons?

—Comment veux-tu?

—Ah! c'est juste. Heureusement que cela va prendre fin, au moins je l'espère: ce voyage est un indice favorable; il aura réfléchi; et puis comme d'autre part nous lui avons coupé les vivres, sa coquine en voyant qu'elle ne peut plus l'exploiter l'aura probablement envoyé promener.

A ce moment, Marcelle rentra dans la chambre émue et tremblante.

—Qu'as-tu?

—C'est M. Evangelista qui est là, peux-tu le recevoir, maman?

—Mais…

—Je resterais près de papa.

—Pas du tout, dit Fourcy, descendez l'une et l'autre, et retenez le marquis aussi longtemps qu'il voudra, j'ai sommeil.

Il ne fut pas difficile de retenir le marquis Collio qui se montra très aimable pour Marcelle, très empressé auprès d'elle, sans aucune de ces exagérations de galanterie italienne qui jusqu'à ce jour avaient été dans ses habitudes.

Marcelle était radieuse.

Et de son côté madame Fourcy manifestait une franche satisfaction, qui mettait Evangelista à son aise et lui permettait d'exprimer ce qu'il sentait et ce qu'il pensait, sous les yeux mêmes de madame Fourcy, sans aucun embarras, en homme qui a pris son parti et qui est heureux de s'être décidé.

Évidemment, il voyait maintenant Marcelle avec d'autres yeux, et il reconnaissait des qualités et des charmes dans la fille de l'associé de la maison Charlemont, dont il ne s'était point aperçu quand elle n'était que la fille de M. Fourcy tout court: de là à une demande en mariage, il n'y avait qu'un pas, et en les regardant, en les écoutant, madame Fourcy se disait qu'il serait bientôt franchi.

N'avait-elle pas le droit de s'enorgueillir de son ouvrage? Evangelista était un homme charmant, qui ferait un excellent mari; et puis il était marquis, ce qui à ses yeux avait son prix. Ce n'était pas seulement d'une belle fortune qu'elle allait jouir désormais, mais encore d'un rang dans le monde et par son mari et par son gendre. Ah! comme elle avait été sage de se débarrasser de Robert, et comme elle allait aussi rompre nettement avec Ladret. Plus de soucis: la paix, le bonheur pour elle et pour les siens.

Comme la visite d'Evangelista se prolongeait, il en survint une autre qui décida le marquis Collio à se retirer, celle de La Parisière.

—Veux-tu que je remonte auprès de père? demanda Marcelle qui n'éprouvait aucun plaisir à voir et à écouter le coulissier.

—Volontiers.

—J'ai reçu votre dépêche et j'accours, dit La Parisière aussitôt que
Marcelle fut sortie du salon.

—Vous m'excusez de n'avoir pas été à Paris; j'ai été retenue par la maladie de mon mari.

—Vous savez, avec moi, les politesses sont inutiles, je trouve même que c'est du temps perdu, et je ne comprends pas qu'on s'amuse à perdre le temps à un tas de cérémonies et de paroles oiseuses: «Bonjour, bonsoir, comment vous portez-vous?» Si l'on calculait ce que cela fait au bout de l'année et encore mieux au bout de la vie d'un homme, on y renoncerait. Vous avez besoin de moi. Vous m'appelez, me voici. Au fait, de quoi s'agit-il.

—Des fonds que je dois vous remettre.

—Je m'en doute bien, et alors vous avez décidé…

—Que je vais vous les remettre.

La Parisière sauta sur sa chaise; évidemment il ne s'attendait pas à cette réponse.

—Si vous voulez me donner un moment, continua madame Fourcy, je vais aller vous les chercher.

Elle revint bientôt, portant le paquet de billets que Robert lui avait remis.

—Voici trois cent mille francs, dit-elle, le compte y est, si vous voulez le vérifier.

—Comment! en billets de banque, s'écria la Parisière.

—En quoi donc pensiez-vous que j'allais vous les verser; en sous?

—En valeurs, en titres quelconques que j'aurais négociés, car je n'ai jamais eu d'inquiétude sur vos ressources; mais du diable si je m'imaginais que vous aviez trois cent mille francs comme ça chez vous! Mes compliments.

Et il la salua respectueusement.

—Je ne les avais pas, mais on me les devait et je les ai fait rentrer.

—Alors mes compliments à votre créancier; je voudrais bien en avoir quelques-uns de ce genre.

—J'ai même fait rentrer une plus grosse somme; et vous me ferez acheter demain pour cent mille francs de rente trois pour cent, au porteur bien entendu; je vous verserai l'argent dans la journée.

—Et c'est tout? demanda La Parisière sur le ton de la plaisanterie.

—Mon Dieu, oui. A ce propos je vous dirai que c'est la dernière affaire que nous faisons ensemble, Heynecart m'a donné une leçon qui me profitera.

La Parisière secoua la tête d'un air incrédule.

—Vous verrez, dit madame Fourcy.

Et après qu'il eut compté les billets, elle le congédia.

—Comment! tu n'as pas fait monter La Parisière, demanda Fourcy lorsqu'elle revint près de lui.

—Il t'aurait fatigué.

—Et que voulait-il?

—Prendre de tes nouvelles.

—Voilà qui est vraiment aimable de sa part, lui qui sacrifie si peu à la politesse.

Le soir, en rentrant, Lucien rendit compte à son père de ce qui s'était passé à la maison de banque pendant la journée; tout avait marché avec la régularité ordinaire.

Mais pour lui il avait été surpris par une dépêche qu'il avait reçue de
Dieppe: cette dépêche était de Robert, qui annonçait qu'il allait faire
un voyage en Angleterre: parti à l'improviste sans avoir pu revenir à
Nogent, il priait Lucien de l'excuser auprès de M. et madame Fourcy.

—Du coup il est parti, s'écria Marcelle, bon voyage!

—Quand il reviendra, dit Fourcy, tu verras comme il sera aimable.

XXVIII

La dernière corvée que madame Fourcy s'était imposée était d'aller chercher les cent mille francs que Ladret lui avait promis. Elle eût bien voulu la retarder et rester à Nogent auprès de son mari; mais elle ne pouvait pas laisser passer le délai qu'elle avait fixé elle-même à Ladret. C'était pour le samedi qu'elle était censée avoir besoin de cet argent; elle ne pouvait donc pas attendre au lundi ou à un autre jour. Il lui eût demandé comment elle avait pu effectuer son payement sans le gros appoint qu'il lui apportait, et la réponse eût été difficile, sinon impossible. Et puis, il avait l'argent aux mains, et il fallait coûte que coûte mettre l'occasion à profit. Ce n'était pas avec lui qu'on pouvait dire que ce qui est différé n'est pas perdu.

Elle partit donc en promettant d'être absente aussi peu de temps que possible.

—Ne te presse pas, dit Fourcy, je suis bien, et je vais descendre au jardin où Marcelle me tiendra compagnie, tu ne me laisses pas seul.

Apres le départ de sa femme, il alla, comme il l'avait dit, s'installer dans le jardin. Le temps était à souhait pour un malade, ni trop chaud, ni trop frais, tempéré par une douce brise qui vivifiait l'air.

Il s'allongea dans un fauteuil, les pieds sur une chaise, et Marcelle, s'étant assise auprès de lui, reprit haut la lecture d'un livre qu'elle avait commencé le matin.

Soit que le livre ne fût guère amusant, soit que le grand air produisît un effet assoupissant sur lui, au bout d'un certain temps, il s'endormit.

Marcelle lut encore quelques instants, puis elle baissa la voix progressivement, puis enfin elle se tut.

Pendant assez longtemps elle resta sans bouger, mais la femme de chambre s'étant avancée pour lui parler, ce fut elle qui se dérangea et qui, marchant doucement sur la pointe des pieds, alla au-devant de la domestique. Il s'agissait d'une armoire à ouvrir. Alors ayant bien regardé son père, elle entra dans la maison: il dormait toujours, et comme du balcon elle pouvait le voir à la place qu'il occupait, elle crut qu'elle pouvait sans inconvénient le laisser seul pour quelques instants.

A peine était-elle entrée dans la maison, que la jardinière qui était en même temps la concierge s'avança vers Fourcy, précédant un jeune homme assez élégamment vêtu, qui portait à la main un petit paquet enveloppé de papier blanc.

Au bruit de leurs pas sur le sable, Fourcy s'éveilla.

—Qu'est-ce que c'est?

Le jeune homme s'avança.

—Mon Dieu, monsieur, je suis vraiment fâché de vous avoir éveillé, mais je ne savais pas que vous dormiez, on m'avait dit que vous étiez dans le jardin vous reposant, et comme je ne pouvais pas laisser en des mains étrangères ce que j'apporte à madame Fourcy, qui est absente, j'avais cru que je pouvais demander à vous voir. Je vous fais toutes mes excuses.

—Ce n'est rien.

Et Fourcy tendit la main pour prendre le petit paquet que la jeune homme lui remit.

Il était assez léger ce paquet, et de forme ronde; sous le papier de l'enveloppe on sentait un couvercle bombé; en tout, cela avait assez l'air d'une boîte de bonbons.

Fourcy l'ayant pris le déposa négligemment sur une chaise à côté de lui, tandis que le jeune homme le regardait avec surprise.

A ce moment Marcelle parut dans le jardin, sur le perron de la maison, mais voyant son père avec quelqu'un et pensant qu'il était en affaire, elle n'avança pas.

—Et de la part de qui dois-je remettre cette boîte à ma femme? demanda
Fourcy.

—De la part de MM. Marche et Chabert, bijoutiers.

—Très bien.

—Je réitère mes excuses à monsieur pour l'avoir dérangé, mais je ne pouvais vraiment pas laisser un objet de cette valeur entre les mains d'une domestique.

Ce fut au tour de Fourcy de regarder le jeune commis avec surprise; alors celui-ci, se méprenant sur la cause de cette surprise, se hâta d'ajouter:

—Je n'ai certes pas l'intention de mettre en doute la probité de cette domestique, mais je n'aurais pas osé lui confier cet écrin que MM. Marche et Chabert m'avaient recommandé, d'ailleurs, de ne remettre qu'à madame Fourcy; madame ou monsieur, c'est la même chose.

—Vous avez une facture? demanda Fourcy.

—La voici.

Et le commis tira de son portefeuille une facture sur papier rose; elle était simplement pliée en deux et non sous enveloppe.

Fourcy l'ouvrit, le total lui sauta aux yeux et lui fit pousser un cri.

—Qu'est-ce que cela?

—La facture de réparation du collier.

—On a fait erreur.

—Je ne crois pas; mais si monsieur a des observations à faire je vais en prendre note; je ne dois pas toucher la facture qui n'est pas acquittée; je puis assurer monsieur qu'on s'est conformé en tout aux recommandations de madame: les deux diamants qui ont été changés sont repris au prix qui a été convenu et ceux qui ont été mis en place ont été choisis par madame qui en a accepté le prix; le reste est pour le travail de réparation, et fixé tout au juste, comme c'est l'habitude de la maison.