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Une femme d'argent

Chapter 31: XXXI
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About This Book

The narrative follows a prominent Parisian banking family whose founder, Hyacinthe Charlemont, rises from modest origins through industry and civic engagement, and whose son Amédée squanders that legacy through pleasure and mismanagement. As the house falters, a diligent clerk, Fourcy, sustains the business by zeal and competence. Interpersonal tensions over money, status, and appearances surface in episodes about displays of jewelry and social ambition, and the story examines bourgeois pride, inherited privilege versus earned merit, and the moral consequences of financial decline amid changing public reputations.

Pendant ces explications assez longues, Fourcy avait eu le temps de se remettre et de se dominer.

—Il suffit.

Le commis recommença ses excuses, et il allait se retirer lorsque Fourcy le retint.

—A combien estimez-vous ce collier? dit-il en montrant l'écrin du doigt.

—C'est selon.

—Comment cela?

—Je veux dire: est-ce pour en acheter un pareil? ou pour vendre celui-là?

—Pour en acheter un pareil.

—De cinquante à soixante mille francs; mais c'est un prix en l'air, monsieur doit le comprendre.

—Parfaitement, je vous remercie.

Cette fois le commis de MM. Marche et Chabert s'en alla.

Alors, Marcelle qui le guettait vint à son père, mais brusquement, sur un ton qu'il n'avait jamais pris avec elle, celui-ci la pria de le laisser seul.

Peinée encore plus que surprise, elle le regarda; il était pâle et ses mains tremblaient.

—Tu es plus mal, s'écria-t-elle.

—Non, laisse-moi, je t'en prie, laisse-moi.

Elle n'osa pas insister; mais elle ne s'éloigna que de quelques pas et elle resta dans le jardin de manière à ne pas quitter son père des yeux.

Il voulait être seul pour réfléchir, pour raisonner, pour comprendre. Un collier de diamants de cinquante mille francs appartenant à sa femme! Une réparation de six mille francs commandée par elle! Qu'est-ce que cela pouvait vouloir dire! C'était à croire qu'il rêvait, ou que la fièvre lui donnait le délire. Et cependant il était bien éveillé, en pleine réalité. Ce commis venait de lui parler. Il tenait entre ses mains ce collier.

Alors?

Il cherchait.

Mais il ne trouvait pas de réponses aux questions qui se pressaient, qui se heurtaient dans sa tête bouleversée.

Il était vrai que sa femme aimait les pierreries et les bijoux; mais elle n'avait jamais eu que des pierres fausses.

Comment ce collier valait-il cinquante mille francs?

Il y avait là quelque erreur, quelque mystère qu'il était fou de vouloir examiner tant que sa femme n'était pas là. D'un mot bien certainement elle lui expliquerait cela. Il fallait donc l'attendre.

L'attendre sans chercher, sans se donner la fièvre, sans se laisser entraîner à des explications qui n'expliqueraient rien.

Mais il avait beau se répéter cela, l'angoisse le dévorait.

Alors il appela sa fille et la pria de reprendre sa lecture.

Puis il lui dit de le laisser seul.

Puis il la rappela encore.

Marcelle, en le voyant ainsi, avait été prise d'une inquiétude mortelle; elle avait voulu envoyer chercher le médecin, mais il s'y était opposé; sa mère n'arriverait-elle point à son secours?

Mais elle se fit attendre longtemps encore, et comme la fraîcheur commençait à tomber, Fourcy remonta à sa chambre, toujours aussi agité.

Enfin madame Fourcy arriva et Marcelle qui avait l'oreille aux aguets reconnut son pas dans l'escalier:

—Voici maman.

—Laisse-moi avec ta mère.

Madame Fourcy entra vivement dans la chambre et elle courait à son mari pour l'embrasser quand, l'ayant regardé, elle s'arrêta:

—Qu'as-tu? Tu es plus mal.

Il s'était dit qu'il l'interrogerait de telle et telle manière, et il avait réglé les questions qu'il lui adresserait, mais il oublia tout pour courir immédiatement à la question qui l'avait si horriblement angoissé.

—Comment as-tu un collier en diamants qui vaut cinquante mille francs?

Elle resta syncopée, et ce ne fut qu'au bout de quelques instants qu'elle retrouva la parole:

—Que veux-tu dire? balbutia-t-elle.

—Un commis de MM. Marche et Chabert t'a rapporté un collier? d'où te vient-il?

Pendant qu'il parlait, elle avait eu le temps de se remettre et de réfléchir, cependant elle n'avait pas encore pu préparer sa réponse.

—Ah! mon pauvre Jacques, dit-elle, dans quel état je te retrouve.

—Ce collier!

Elle hésita.

—Il y a là une erreur, n'est-ce pas? demanda-t-il d'un ton suppliant: explique-moi, parle.

Elle se décida:

—Je vois bien qu'il faut tout te dire, si pénible, si honteux que cela soit pour moi.

—Mon Dieu!

—Tu te souviens de toutes les difficultés que tu as opposées à M. Esserie quand il a voulu que la maison Charlemont se charge de l'émission de son affaire d'Algérie et tu te souviens aussi de toutes mes instances pour te décider à prendre cette émission; eh bien, ce collier a été ma récompense, M. Esserie me l'a offert quelques mois avant sa mort.

—Et tu ne m'en as rien dit!

—Je n'avais pas osé tout d'abord; et puis, à mesure que le temps s'est écoulé, j'ai moins osé encore; ah! j'ai bien souffert je t'assure; et je me suis demandé bien souvent si tu ne voyais pas que je te cachais quelque chose; il me semblait que tu allais m'interroger, et alors je me serais confessée, comme je me confesse en ce moment.

Il laissa échapper un profond soupir de soulagement; et l'attirant à lui il l'embrassa.

—Ah! Geneviève, quel mal tu m'as fait! Appelle Marcelle que je l'embrasse, car j'ai été bien dur pour elle, la pauvre enfant; comme on est injuste et cruel quand on souffre!

XXIX

Cette émotion ne devait pas être la seule de la journée.

Après le dîner Fourcy voulut que Lucien lui rendît compte ce ce qui s'était passé à la maison de banque.

—Cela va te fatiguer, dit madame Fourcy, tu as besoin de repos.

—Il est vrai que j'ai besoin de calme, et grandement, mais le meilleur moyen de me le donner, c'est de m'assurer que tout est en ordre; j'en dormirai mieux. Va, Lucien.

Et Lucien commença ses explications; il avait apporté des lettres, des notes, il les lut à son père qui, couché dans son lit, écoutait attentivement, tandis que madame Fourcy et Marcelle à l'autre bout de la chambre travaillaient silencieusement autour d'un guéridon, sous la lumière de la lampe.

Comme cela durait depuis assez longtemps déjà, madame Fourcy s'approcha du lit.

—Tu vas te fatiguer, dit-elle.

—Nous avons bientôt fini, donne-moi le cahier des mandats blancs, une plume, de l'encre, et tout de suite après je dors.

Elle passa dans sa chambre et presque aussitôt, elle revint apportant le cahier que son mari lui avait demandé.

Alors, celui-ci s'asseyant sur son lit et se faisant donner un petit pupitre, se mit à remplir les souches restées au cahier, en consultant et en copiant les pièces de caisse que Lucien lui tendait.

—Après? dit-il tout à coup.

—C'est tout.

—Comment c'est tout?

—Tu vois, dit Lucien, montrant la dernière pièce qu'il venait d'appeler; je suis au bout.

—Tu te seras trompé, recommence.

Lucien recommença, lisant les pièces de caisse, tandis que Fourcy suivait sur les souches du cahier.

—Tu vois bien qu'il manque un mandat, dit Fourcy.

—Tu m'en as donné dix hier, six ce matin, en tout seize.

—Il y en a eu dix-sept de détachés du cahier.

Et Fourcy compta les souches.

Puis passant le cahier à son fils:

—Compte toi-même, dit-il.

Lucien fit ce compte et comme son père il trouva dix-sept.

—Comment cela peut-il se faire? demanda-t-il.

Fourcy ne répondit pas à cette interrogation, mais d'une voix frémissante, il dit:

—Donne-moi le cahier et appelle toi-même les numéros d'après les pièces de caisse.

Vivement Lucien fit ce que son père lui demandait.

—Tu vois, dit celui-ci, que le mandat qui manque porte le numéro 30,150; il se trouve donc entre les dix que je t'ai donnés hier et les six de ce matin.

—Voilà qui est extraordinaire, murmura Lucien.

—Cela est.

Madame Fourcy et Marcelle s'étaient approchées du lit, elle écoutaient ces paroles qui s'échangeaient rapidement, qui volaient entre le père et le fils.

—Comment t'expliques-tu cela? demanda madame Fourcy à son mari.

—Je ne m'explique rien, je cherche, répondit Fourcy.

Et en même temps il attacha ses yeux sur son fils, le regardant attentivement, le sondant.

Sous ce regard Lucien se troubla et un flot de sang lui empourpra le visage.

—Tu ne m'as bien donné que dix mandats hier, dit-il, tu les as comptés toi-même et je les ai comptés aussi, voici la note qui constate qu'ils ont été remis tous les dix à la caisse; pour aujourd'hui voici celle qui constate la remise des six que tu m'as fait porter ce matin.

Il y eut un moment de lourd silence, ni Fourcy ni madame Fourcy ne regardaient leur fils, seule Marcelle tenait ses yeux tournés vers son frère.

Ce fut seulement après quelques secondes terriblement longues que Fourcy reprit la parole, mais cette fois pour s'adresser à sa femme, et aux premiers mots qu'il prononça il fut facile de voir qu'un travail s'était opéré dans son esprit et que d'une première idée à laquelle il n'avait pas pu se tenir, il était passé à une autre.

—Hier matin, n'est-ce pas, dit-il, aussitôt après avoir signé les mandats je t'ai remis le cahier?

—Oui.

-Qu'en as-tu fait?

—Je l'ai porté dans ma chambre.

—Tout de suite?

—Tout de suite.

—Et tu l'as enfermé dans ton petit bureau?

—Oui… c'est-à-dire que je l'ai mis sur mon bureau qui était ouvert à ce moment.

—As-tu fermé le bureau?

—Oui…

—Tu n'en es pas sûre?

—Oui,… au moins je le crois.

—Tout de suite?

—Je crois que oui; en tous cas je n'ai pas quitté ma chambre, ou si je l'ai quittée un instant ç'a été pour venir dans celle-ci.

—Tu n'as pas oublié tes clefs sur ton bureau?

—Cela non, j'en suis certaine.

—Et ce matin?

—Ce matin, je t'ai donné le cahier quand tu me l'as demandé, et je l'ai remis aussitôt dans le bureau.

—Tu l'as trouvé fermé quand tu as voulu prendre le cahier?

—Fermé à deux tours, je m'en souviens parfaitement.

—C'est incompréhensible, dit Fourcy qui se laissa aller sur l'oreiller.

—Tu vois, dit madame Fourcy, tu vas te donner un violent accès de fièvre, je t'en prie, calme-toi; ce mandat ne peut pas avoir disparu tout seul; il se retrouvera demain, sois-en certain; il y a là quelque erreur, peut-être une niaiserie.

—Veux-tu que j'aille à Paris? demanda Lucien.

—Tu ne trouverais personne ce soir, dit madame Fourcy, il faut attendre à demain. Je t'en prie, Jacques.

Et par de douces paroles, comme on fait avec les enfants malades, elle s'efforça de le calmer et de le persuader qu'il devait dormir.

Dormir! Il en avait bien envie vraiment. Cependant, il ne répondit rien, et il parut se rendre aux raisons qu'elle lui donnait.

Elle crut qu'elle l'avait convaincu, et comme il ne parlait plus, elle pensa qu'il dormait. Alors, de peur de l'éveiller, ils sortirent tous les trois de sa chambre.

Mais il ne dormait point et quels que fussent ses efforts pour se calmer, pour ne pas penser, il ne trouvait point le sommeil.

Comment expliquer cette étrange disparition? c'était la question qu'il agitait; la tournant dans tous les sens, l'examinant sous toutes ses faces, sans pouvoir la résoudre autrement qu'en admettant que ce mandat qui manquait avait été dérobé, qu'on l'avait détaché de la souche.

Mais pour cela il avait fallu qu'on eût le cahier entre les mains et personne ne l'avait touché à l'exception de sa femme et de son fils.

C'était toujours là qu'il s'arrêtait, la tête en feu, le coeur serré, les entrailles tenaillées.

Car enfin, malgré tout ce qu'il pouvait se dire, il y avait un fait qui l'écrasait de tout son poids et dont tous les raisonnements du monde ne pouvaient pas le débarrasser: un mandat avait disparu.

Les heures s'écoulèrent, le sommeil ne vint pas.

Enfin, n'y tenant plus, il descendit doucement de son lit, et à pas étouffés, il alla écouter à la porte de la chambre de sa femme: aucun bruit, sa femme dormait.

Alors il passa une robe de chambre et, allumant une bougie à sa veilleuse, il ouvrit sa porte avec précaution, puis marchant légèrement, il monta à la chambre de son fils qui était au second étage.

La porte n'étant point fermée en dedans, il n'eut qu'à tourner le bouton pour entrer: le bruit que fit le pêne dans la gâche réveilla Lucien qui se dressa vivement sur le coude et regarda effaré autour de lui en homme surpris dans son premier sommeil.

En voyant son père pâle et les traits contractés, il poussa un cri:

—Tu es plus mal.

Il allait sauter à bas du lit, mais son père le retint.

—Non, dit-il, j'ai à te parler.

Alors Lucien le regarda et il fut effrayé de l'altération de ses traits; jamais il ne lui avait vu cette expression de souffrance et de désolation.

—Tu n'aurais pas dû te lever, dit-il tendrement, il fallait me faire appeler, je serais descendu; tu vas gagner froid; descendons ensemble, tu te recoucheras et tu me parleras de dedans ton lit; moi je ne suis pas malade.

Le visage de Fourcy se détendit, mais ce ne fut qu'un éclair.

—C'est du mandat, dit-il, que j'ai à te parler.

—Tu as une idée?

Fourcy hésita un moment, puis d'une voix basse:

—Oui, dit-il.

—Eh bien?

Mais Fourcy ne parla pas, pendant longtemps il resta les yeux attachés sur son fils.

—Il est certain, dit-il enfin, que le cahier n'a passé que par les mains de ta mère… et par les tiennes.

—Eh bien? balbutia Lucien.

Mais Fourcy ne put pas continuer comme il avait commencé par déductions méthodiques, un élan l'entraîna:

—Tu as toujours été un bon garçon, dit-il, honnête et loyal, mais tu es jeune, tu as pu céder à des suggestions… Tu t'es peut-être trouvé dans une position grave.

—Père! s'écria Lucien haletant.

—Oui, c'est ton père qui te parle, un père qui t'aime tendrement et qui trouverait dans son amour paternel…

Mais Lucien ne le laissa pas continuer:

—Toi, s'écria-t-il, c'est toi qui…

Déjà sous l'éclair du regard de son fils, Fourcy avait détourné les yeux dans un mouvement de confusion, ce cri acheva de le bouleverser.

Se jetant sur son fils il lui posa la main sur la bouche.

—Non, s'écria-t-il, ne prononce pas ce mot que je n'aurais jamais dû prononcer moi-même; j'ai foi en toi, mon fils, mon cher enfant.

Et le prenant dans ses deux bras, il l'embrassa passionnément.

Puis lui passant la main sur les cheveux avec un geste qui avait la douceur d'une caresse maternelle:

—Pardonne-moi, dit-il, c'est la fièvre qui m'a affolé.

Ce fut Lucien qui à son tour le prit dans ses bras et l'embrassa.

—Nous chercherons demain ensemble, dit-il, et nous trouverons; pour ce soir laisse-moi te reconduire et te recoucher.

Mais Fourcy ne voulut pas le laisser entrer dans sa chambre.

—Ta mère nous entendrait; que lui dirions-nous?

XXX

La mort seule aurait pu empêcher Fourcy d'aller le lendemain à Paris; il se trouva avec Lucien à l'ouverture des bureaux de la banque.

La vérification fut courte; la caisse n'avait bien eu aux mains que seize mandats; le dix-septième détaché de la souche et portant le numéro 30,150 ne figurait nulle part.

Fourcy, Lucien et le caissier principal coururent à la Banque de France pour continuer les recherches commencées; car ce n'est pas l'habitude de la Banque de France de prévenir jour par jour ses clients des payements qu'elle fait pour eux et c'est tous les vingt jours seulement qu'il y a une vérification contradictoire de la part de la Banque et du titulaire du compte courant.

La recherche fut facile: le mandat 30,150 était de trois cent mille francs, signé Fourcy et acquitté par James Marriott.

Le vol était manifeste.

Par qui avait-il été commis?

On interrogea les employés de la première caisse; mais il y eût contradiction dans les réponses qu'on en put tirer.

Pour les uns ce James Marriott était un jeune Anglais de grande taille à l'air raide et brutal.

Pour un autre ce n'était pas un jeune homme, c'était au contraire un vieillard à cheveux blancs qui avait toute la tournure d'un patriarche.

Et personne ne voulait démordre de son opinion.

—Je me souviens parfaitement qu'il avait les cheveux noirs.

—Et moi qu'il les avait blonds.

—Et moi qu'il les avait blancs.

A côté de ces observateurs il y avait des employés qui ne se rappelaient rien et qui n'avaient pas fait attention à la couleur des cheveux de James Marriott, ni à sa taille, ni à son âge, ayant d'autres préoccupations en tête que de regarder les gens qui défilaient devant les guichets.

Une autre question qui se présentait était celle de savoir si la signature de Fourcy était vraie ou fausse: les employés de la Banque soutenaient qu'elle était vraie et qu'entre cette signature et celle des seize autres mandats il n'y avait aucune différence appréciable; Fourcy convenait de cette parfaite ressemblance, mais il ne reconnaissait pas cette signature cependant comme la sienne, et la preuve qu'il donnait, aussi bien qu'il se la donnait à lui-même, il la trouvait dans ce fait que les mots «trois cent mille francs» étaient ou plutôt semblaient écrits par lui; il avait signé des mandats, cela était certain, il avait même rempli les blancs sur plusieurs, cela était certain aussi: mais ce qui était tout aussi certain, c'était que sur aucun il n'avait écrit les mots «trois cent mille francs»; donc la signature n'était pas plus de sa main que l'inscription, elles étaient l'une et l'autre l'oeuvre d'un faussaire habile.

Mais alors comment ce faussaire avait-il pu se procurer ce mandat blanc?
C'était la question qui se posait pour lui, comme pour les autres.

Lorsqu'il avait été question d'avertir la police, Fourcy avait manifesté une certaine répugnance à recourir à son aide, ce qui avait grandement surpris son caissier et les employés de la Banque de France, cependant il avait cédé; alors après toutes les explications données, la question de la police avait été la même:

—Comment le faussaire avait-il pu se procurer le mandat qu'il avait signé et rempli?

Et Fourcy n'avait pu répondre que ce qu'il se répondait depuis la veille, c'est-à-dire qu'il n'y comprenait rien.

Le premier jour, il avait signé dix mandats, le second, il en avait signé six, en tout seize, et cependant dix-sept avaient été détachés de la souche.

—Entre quelles mains le cahier avait-il passé?

Entre les siennes et aussi entre celles de sa femme et de son fils.

Lucien présent n'avait pas pu s'empêcher de détourner les yeux, et à la rougeur qui tout d'abord avait empourpré son visage avait brusquement succédé une pâleur mortelle: si son père qui le connaissait et l'aimait avait pu le soupçonner, ces gens ne le pouvaient-ils pas bien mieux encore? il leur fallait un coupable.

—Et dans ces conditions vous n'avez pas de soupçons sur quelqu'un?

—Je n'en ai pas.

—Et cependant?

—Il y a un coupable. Évidemment. Mais quel est-il, où est-il? je l'ignore et c'est ce que je vous demande de chercher.

—Nous le chercherons, et il est à croire que nous le trouverons.

Lucien aurait voulu que son père rentrât aussitôt à Nogent, mais avant de quitter Paris, Fourcy avait besoin de voir M. Charlemont à qui il devait annoncer ce vol.

Il se rendit donc rue Royale.

—Veux-tu que je monte avec toi? demanda Lucien.

Mais cette offre que son affection filiale lui inspirait n'était pas sans le troubler; quelle contenance prendrait-il si M. Charlemont le regardait avec les mêmes yeux que les gens de la police? Si fort qu'il fût de sa loyauté et de son innocence, il sentait très bien qu'on pouvait, que même on devait le soupçonner et cela lui causait de lâches angoisses.

Mais Fourcy n'accepta pas son secours:

—Je passerai au bureau avant de rentrer et si j'ai besoin de toi tu m'accompagneras.

Justement, M. Charlemont venait de rentrer.

—Toi à Paris! dit-il en voyant entrer Fourcy, tu vas mieux alors?

Mais en le regardant, il comprit qu'il devait se tromper: Fourcy était pâle, ses yeux avaient une fixité étrange, les sourcils se tenaient relevés et des rides profondes creusaient des sillons dans le front.

—Serais-tu plus mal? demanda M. Charlemont.

—Je suis sous le coup d'une émotion terrible; on vient de nous voler trois cent mille francs.

—Oh! oh! et comment cela?

Fourcy expliqua ce comment, ou plutôt il expliqua qu'il ne pouvait rien expliquer.

M. Charlemont était beau joueur, il avait perdu et gagné des sommes considérables sans se laisser jamais émouvoir; il écouta donc le récit de Fourcy sans se troubler, en le suivant de point en point, et en le classant méthodiquement dans sa mémoire.

—On t'a dérobé un mandat, dit-il, lorsque Fourcy fut arrivé au bout de son récit, c'est clair comme le jour.

—Ce qui n'est pas clair, c'est la façon dont le vol a été commis.

—Tu dis que personne n'a eu le cahier de mandats, entre les mains?

—Personne autre que ma femme et que Lucien.

—C'est là ce que j'appelle personne, ce n'est pas ta femme qui a détaché un de ces mandats.

—Évidemment.

—Ce n'est pas non plus Lucien.

Fourcy laissa échapper un soupir de soulagement.

—Ton fils est un loyal garçon et le soupçonner serait une indignité aussi bien qu'une absurdité.

M. Charlemont avait jusque-là parlé nettement avec son ton ordinaire, mais il baissa la voix et il hésita dans ses mots comme s'il les cherchait.

—Pour que ce mandat ait été dérobé, il faut qu'on l'ait pris dans le bureau de ta femme.

—Mais qui?

—Probablement ce n'est pas un domestique, car je ne crois pas que tu aies des domestiques qui connaissent les mandats blancs et l'usage qu'on en peut faire. C'est donc quelqu'un qui connaît les affaires de banque. N'est-ce pas ton sentiment?

Fourcy n'osa pas répondre.

M. Charlemont baissa encore la voix et s'approchant de Fourcy:

—Où était Robert? dit-il.

Fourcy poussa un cri.

—Mon cher monsieur Amédée, ne laissez pas votre esprit aller jusqu'à une pareille supposition, vous en seriez trop malheureux; vous ne savez pas quelle honte et quels remords ce serait pour vous. Ce que vous me disiez tout à l'heure de mon fils, je vous le répète en l'appliquant au vôtre: Robert est un loyal garçon, le soupçonner serait une indignité.

—Depuis que nous nous sommes vus, j'ai eu la visite de Robert; sais-tu ce qu'il m'a demandé? Trois cent mille francs pour la femme qu'il aime.

—Trois cent mille francs, murmura Fourcy atterré.

—Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai demandé: où était Robert?

Mais Fourcy ne resta pas longtemps anéanti sous cette révélation, peu à peu il se redressa.

—Soyez sûr, dit-il, qu'il n'y a là qu'une mystérieuse coïncidence, rien de plus; de ce qu'il vous a demandé trois cent mille francs et que c'est de trois cent mille francs aussi qu'on a fait ce faux mandat, il ne s'ensuit pas qu'il est l'auteur de ce faux.

—Tu conviendras que les apparences l'accusent avec une force terrible.

—Mais d'autre part elles le défendent aussi, car il y avait impossibilité matérielle à ce qu'il pût prendre ce mandat, si l'on admet qu'il en était capable, ce que pour moi je n'admettrai jamais.

—Où sont-elles ces impossibilités? n'habitait-il pas chez toi?

—Le cahier de mandats a été placé par ma femme dans son bureau fermé à clef.

—Et si ta femme n'a pas bien fermé ce bureau, ou si elle a laissé la clef sur la serrure?

—Mais ce bureau est dans la chambre de ma femme, et cette chambre est en communication directe avec la mienne par une porte qui est restée ouverte, ma femme et ma fille ne m'ont pas quitté. Enfin c'est avant-hier matin que j'ai détaché les dix mandats précédant le 30,150, et c'est avant-hier matin aussi que Robert a quitté Nogent.

—Justement, ne l'a-t-il pas quitté après avoir détaché le mandat?

—Mais je vous explique précisément que c'est impossible, puisque entre le moment où j'ai remis le cahier à ma femme pour qu'elle le serre et celui où Robert a quitté la maison, on ne pouvait pas entrer dans la chambre sans que nous nous en apercevions, ma femme, ma fille et moi.

—Il ne s'est pas détaché tout seul, n'est-ce pas? Eh bien, comme il faut que quelqu'un l'ait détaché, si ce n'est pas Robert, c'est ta femme ou ta fille, ou même toi. Choisis maintenant. Pour moi, par malheur, je ne peux pas hésiter.

—Jamais je ne soupçonnerai Robert.

—Mais cette fuite…

—Ce voyage.

—Fuite ou voyage; son brusque départ n'est-il pas une nouvelle charge contre lui? C'est un grand malheur, mon pauvre Fourcy, que tu aies eu l'idée de prévenir la justice.

—Mais la Banque de France l'aurait prévenue.

—Je veux dire que c'est un malheur que nous n'ayons pas pu cacher ce vol. Mes idées là-dessus sont depuis longtemps fixées; ne jamais se plaindre, ne jamais convenir qu'on a été volé. Maintenant comment arrêter la justice? Jusqu'où ira-t-elle?

XXXI

Tout d'abord cette justice que M. Charlemont redoutait ne parut pas faire grand'chose; un commissaire aux délégations judiciaires alla à Nogent plusieurs fois, puis il vint aux bureaux de la rue du Faubourg-Saint-Honoré; et ce fut tout, au moins en apparence.

Mais par contre dans le public, surtout dans le monde de la finance, parmi les employés de la maison Charlemont et parmi les amis et les connaissances de la famille Fourcy, les suppositions allèrent grand train, avec toutes sortes d'explications, chacun ayant la sienne qui naturellement était la seule bonne.

Les détails du vol avaient été connus, répétés et colportés, et tout le monde savait comment les choses s'étaient passées, ou tout du moins comment Fourcy expliquait qu'elles avaient dû se passer.

Un mandat avait disparu, c'était là le fait connu.

Qui l'avait pris? c'était là-dessus que couraient les commentaires.

—Pourquoi ne serait-ce pas le fils Fourcy?

—Oh!

—Il a eu le cahier entre les mains, et il peut très bien en avoir détaché un mandat qu'il aura signé du nom de son père et rempli.

—C'est un honnête garçon.

—Il peut avoir été entraîné par une femme, ou bien par quelque dette de jeu; et il aura perdu la tête. Cela se voit tous les jours, des honnêtes garçons qui donnent tout à coup un démenti à leur honnêteté, et qui vont jusqu'au vol pour satisfaire leur passion.

—Ce n'est pas un garçon passionné.

—En tous cas c'est un garçon qui connaît les affaires de banque, et vous, avouerez avec moi que le vol n'a pu être commis que par quelqu'un au courant du mécanisme de ces mandats blancs, d'autre part vous avouerez aussi qu'ayant eu le cahier de mandats entre les mains il a pu céder à la tentation d'en prendre un.

—C'est un Anglais qui l'a touché.

—Un Anglais, ou un Français, ou un Italien, ou un Allemand, les employés de la Banque varient, et puis quand ce serait réellement un Anglais, n'est-il pas possible que ce garçon ait pris un Anglais pour complice?

Bien que Lucien n'entendît aucun de ces propos, il n'était pas moins cruellement malheureux de cette situation, et personne plus que lui ne souhaitait qu'on trouvât au plus vite le vrai coupable. Quand on le regardait, il s'imaginait qu'on cherchait en lui quelque chose qui trahît sa culpabilité, et qu'on voulait voir comment était fait un voleur. Quand on ne le regardait point, ou bien quand on parlait bas en sa présence, quand on se taisait tout à coup au moment où il arrivait quelque part, il était convaincu que c'était de lui qu'il était question et qu'on l'accusait. Quand on l'interrogeait franchement sur les détails du vol, c'était bien pire encore, et souvent il se troublait par les efforts mêmes qu'il faisait pour paraître calme. Avait-il bien raconté cette fois les choses comme il les avait déjà racontées sans y changer un mot? Ne prendrait-on pas ce changement pour une contradiction? Une contradiction, n'était-ce pas une preuve de culpabilité? Puisque son père qui le connaissait et qui l'aimait avait bien pu le soupçonner, comment des gens qui ne le connaissaient pas et qui ne l'aimaient pas auraient-ils assez foi en lui pour ne pas le juger sur les apparences qui, il s'en rendait compte, devaient le condamner? Il ne pouvait pas prendre les devants et démontrer son innocence. Il ne pouvait même pas se défendre, puisqu'il n'était pas ouvertement attaqué.

A la vérité tous les soupçons ne se portaient pas sur Lucien et quand on disait qu'il avait eu le cahier de mandats entre les mains, il y avait des personnes qui faisaient remarquer qu'il n'avait pas été le seul dans ce cas.

—Pourquoi le soupçonner, ce jeune homme?

—Ce n'est pas le soupçonner que constater qu'il a pu s'il l'a voulu, et s'il en était capable, détacher ce mandat de sa souche.

—Il n'est pas le seul; son père, sa mère aussi ont pu le détacher.

—Oh! le père. Pourquoi aurait-il employé ce moyen dangereux? s'il voulait voler, ne pouvait-il pas prendre dans la maison Charlemont et avec toute sécurité pour lui une somme beaucoup plus importante? Un homme dans la situation de Fourcy ne s'amuse pas à voler trois cent mille francs. Et puis c'est le plus honnête homme du monde.

—Et la mère?

—Allons donc!

—N'était-ce pas elle qui avait la garde des mandats? Avez-vous vu quelquefois une femme ayant à payer la note de son couturier ou de son bijoutier?

—Non.

—Eh bien, moi, j'en ai connu: capables de tout, d'un vol aussi bien que d'un assassinat.

—Madame Fourcy est toujours très simple, cela est un fait.

—Sur elle, oui, je vous l'accorde, mais chez elle? A Paris? A Nogent? Est-ce que c'est avec les cinquante ou soixante mille francs que gagne son mari qu'elle a pu réunir et payer le mobilier luxueux qui se trouve dans ses deux maisons?

—Il y a longtemps qu'elle l'a acheté, ce mobilier.

—L'avait-elle payé?

Et sur ce thème chacun brodait une histoire; ceux qui autrefois s'étaient étonnés qu'elle eût un tapis de vingt mille francs dans son salon, des tapisseries des Gobelins, des sirènes au bas de son escalier, des cantonnières en brocatelle, des vases Médicis en porcelaine de Sèvres, des fanaux de galère, ceux-là s'écriaient d'un air triomphant:

—Vous souvenez-vous de ce que je vous disais autrefois?

—Vous aviez peut-être raison.

—Comment, si j'avais raison?

—Qui aurait cru cela!

—Moi.

—Une honnête femme, une mère de famille!

—Quand elles s'y mettent, ce sont les pires.

—Je ne croirai jamais cela.

Nombreux étaient ceux qui «ne voulaient pas croire cela», mais rares étaient ceux qui ne parlaient pas de ce vol et qui ne cherchaient pas à l'expliquer d'une façon raisonnable ou absurde.

Ainsi colportés et enjolivés par l'imagination, l'envie ou la malveillance, ces bruits étaient devenus une sorte de rumeur publique qui enveloppait la famille Fourcy: à Paris, à Nogent, partout on ne parlait que du vol de ces trois cent mille francs.

Mais dans le monde qui de près ou de loin touchait aux Charlemont, on ne s'en occupait pas moins.

Seulement, de ce côté ce n'était pas Lucien ou Madame Fourcy qui fournissaient le sujet des conversations, et ce n'était pas sur eux que les soupçons tombaient, c'était sur Robert.

Et ceux à qui il s'était adressé pour emprunter les trois cent mille francs, qu'il avait vainement cherchés, ne manquaient pas de faire remarquer la coïncidence curieuse qui existait entre cette tentative d'emprunt et ce vol.

—La même somme, est-ce drôle, hein!

—En tous cas, la rencontre est vraiment extraordinaire.

—Au moment même où il cherche à tout prix trois cent mille francs, on les vole à son père.

—Et notez que c'est chez Fourcy que le vol est commis; c'est-à-dire dans la maison même où habitait à ce moment Robert Charlemont.

—Cependant il faut noter que si des charges s'étaient élevées contre ce jeune homme, ou même simplement des présomptions, on n'aurait pas été assez maladroit pour dénoncer ce vol à la justice.

—Mais il paraît que ce n'est pas M. Charlemont qui a déclaré le vol à la police, ce n'est pas non plus Fourcy intéressé cependant à ce qu'on trouvât le voleur, c'est la Banque de France; il paraît même que Fourcy a manifesté une certaine répugnance à faire sa déclaration.

—Cela est caractéristique.

—Évidemment il avait des soupçons et il craignait qu'on découvrît la vérité. A-t-il fait cette déclaration sincèrement, a-t-il tout dit? N'a-t-il rien voulu cacher? Vous savez comme il est dévoué aux Charlemont, n'a-t-il pas arrangé les choses pour dépister les recherches? Il est homme à faire cela. Il se laisserait même, je crois, soupçonner sans se défendre pour éviter une honte au nom de Charlemont qu'il vénère.

—Il est étrange aussi que Robert Charlemont ait quitté Paris le jour même du vol.

—Où est-il?

—À l'étranger.

—Où cela?

—On n'en sait rien; il a envoyé une dépêche de Dieppe pour dire qu'il passait en Angleterre et depuis on est sans nouvelles de lui.

—Il est seul, ou bien avec la lemme qui lui faisait emprunter trois cent mille francs?

—On ne sait pas.

—Mais cette femme, quelle est-elle? Une cocotte? Une femme mariée?

—Personne ne la connaît, et c'est là ce qu'il y a de vraiment mystérieux dans cette affaire. Il n'a jamais parlé de cette femme, et c'est une discrétion rare chez un jeune homme de dix-neuf ans.

—C'est qu'il ne pouvait pas le faire sans la compromettre.

—Ce n'est donc pas une cocotte?

—Sans doute; mais d'autre part ce n'est pas non plus une honnête femme, car on ne vole pas pour une honnête femme; sans compter qu'il avait déjà dépensé pour elle, avant cette affaire des trois cent mille francs, plus de quatre cent mille francs.

—Si ce n'est pas une honnête femme, c'est au moins une habile femme; elle va bien.

—Peut-être; car il n'y a pas besoin d'être habile avec les gens du tempérament du jeune Charlemont: les passionnés comme lui font des folies naturellement, sans qu'on les pousse, d'eux-mêmes, pour le plaisir de les faire, et pour prouver à celle qu'ils aiment, aussi bien que pour se prouver à eux la grandeur de leur passion.

—Au moins a-t-elle été habile de prendre pour amant un garçon de ce tempérament.

—Cela oui, et il est à croire qu'elle l'avait étudié avant de se faire aimer de lui; car c'est elle qui s'est fait aimer, soyez-en sûr; Robert Charlemont est aussi timide que passionné et si elle n'avait pas été à lui, il est certain que lui n'aurait point osé aller à elle. Elle l'a pris.

—Alors il est probable qu'elle le gardera, les timides sont aussi les fidèles.

—Dans ce cas elle n'a pas été habile de se faire donner ces trois cent mille francs, car avec de la prudence et une sage lenteur elle aurait pu tirer de lui une bonne partie de la fortune des Charlemont, ou tout au moins la fortune entière de madame Charlemont, que Robert va bientôt recueillir: elle a égorgé la poule aux oeufs d'or.

XXXII

Quand madame Fourcy avait appris la disparition du mandat, elle n'avait point eu une seconde d'hésitation, c'était Robert qui l'avait pris.

Pour elle il avait été facile de reconstituer les choses telles qu'elles s'étaient passées.

Robert s'était introduit dans sa chambre par le balcon; il avait vu le cahier de mandats sur le bureau; il en avait détaché un, puis après l'avoir signé et rempli, il avait touché trois cent mille francs à la Banque, et aussitôt il était revenu à Nogent pour lui remettre les billets.

Elle le suivait comme si elle l'avait vu de ses yeux.

Ainsi il avait été sincère quand il avait dit qu'il donnerait son honneur pour elle et qu'il commettrait un crime.

Son honneur, c'était affaire à lui.

Mais son crime c'était affaire à lui et à elle.

Pour lui, il s'arrangerait avec son père, elle n'avait pas à en prendre souci autrement.

Mais pour elle, dans quelle situation périlleuse il la mettait!

Jamais elle n'en avait traversé de plus grave.

On allait chercher le coupable.

Si on le trouvait, on chercherait ce qui l'avait poussé à être coupable.

Et alors?

Alors on arriverait jusqu'à elle, facilement, tout droit.

C'est-à-dire qu'elle serait perdue.

Et cela au moment même où elle allait enfin pouvoir jouir de la vie qu'elle avait toujours souhaitée.

Cela était invraisemblable, absurde, inique, odieux, une infamie, une monstruosité et cependant cela était ainsi.

Heureusement Robert n'était pas en France, on ne pouvait pas l'interroger, le faire parler, l'amener à se trahir, et elle avait au moins le temps d'envisager froidement la situation et de chercher les moyens pour en sortir à son avantage.

Elle avait donc réfléchi, elle avait donc cherché, mais elle n'était arrivée qu'à cette conclusion désespérante qu'elle ne pouvait rien, puisqu'elle ne savait même pas où il était.

Elle avait habilement interrogé Lucien, mais celui-ci, depuis la dépêche de Dieppe, n'avait rien reçu, et il ne savait pas où pouvait se trouver son camarade, qui, depuis son brusque départ, n'avait donné de ses nouvelles à personne.

Alors, elle avait fait causer son mari pour apprendre de lui si M. Charlemont recevait des lettres de Robert. mais M. Charlemont ignorait complètement ce que son fils était devenu.

Et avec toutes sortes de précautions et de réticences, Fourcy avait avoué à sa femme, car il n'avait pas de secret pour elle, que cette disparition de Robert, loin d'être un chagrin pour M. Charlemont, lui était un soulagement.

—Croirais-tu qu'il soupçonne Robert de m'avoir dérobé ce mandat; j'ai eu beau lui expliquer, lui prouver que c'était impossible, il le soupçonne. Et pour justifier ce soupçon il s'appuie sur ce fait que la veille Robert était venu lui demander trois cent mille francs pour cette misérable femme qu'il aime… à la folie. Tu comprends qu'il ne peut y avoir là qu'une coïncidence fatale; mais aux yeux de M. Charlemont elle est écrasante pour son fils. Quant à moi, je ne partagerai jamais ces soupçons, jamais; Robert est un garçon passionné, exalté, qui peut aller loin poussé par la passion, mais jamais jusqu'au crime. Et toi, qu'en penses-tu?

—Je pense que ces soupçons ne reposent sur rien, si ce n'est sur la colère d'un père justement indigné par la conduite de son fils.

—Comme voilà bien le langage de la raison et du coeur, s'écria Fourcy, je voudrais que M. Charlemont t'entendît; mais je lui répéterai tes paroles; il ne faut pas qu'il se laisse ainsi entraîner par cette colère indignée, car tu comprends que cela lui est une affreuse douleur, est-il rien de plus horrible que d'accuser son fils? et puis cela est injuste envers ce pauvre garçon qui n'est pas, qui ne peut pas être coupable.

—Évidemment.

Alors elle s'était retournée vers son fils et avec de longs détours, elle lui avait expliqué que si Robert donnait de ses nouvelles, il serait peut-être sage de lui écrire de ne pas revenir à Paris avant que le temps n'eût calmé la colère de M. Charlemont.

—Tu comprends, n'est-ce pas, que si M. Charlemont laissait paraître ses soupçons… insensés, cela provoquerait une scène terrible entre le père et le fils et une rupture entre eux: tandis que si Robert ne revient pas tout de suite, M. Charlemont s'apaise peu à peu, et d'ailleurs on a la chance de trouver d'ici-là le vrai coupable.

Mais Lucien ne s'était pas rendu à ces raisons de sa mère, car il en avait d'autres qui lui étaient personnelles, pour désirer le retour de Robert: les soupçons dont il se sentait enveloppé et qui le rendaient si malheureux. Il ne voulait pas croire que c'était Robert qui avait dérobé le mandat, mais enfin si c'était lui! Il avait pu céder à un entraînement irréfléchi, poussé par une passion irrésistible, violenté par un besoin d'argent, mais il était trop droit, trop loyal pour laisser les soupçons s'égarer sur un innocent; en voyant ces soupçons se porter sur un camarade et un ami, il parlerait, cela était certain; il n'y avait pas de doute possible à ce sujet.

Aussi, à quelques jours de là, Lucien, ayant enfin reçu une lettre de Robert, datée d'une petite ville du pays de Galles, lui répondit-il dans un sens opposé à celui que souhaitait sa mère:

«Dans ton voyage tu ne lis donc pas les journaux, mon cher Robert, que tu ne me dis pas un mot de ce qui s'est passé ici. De ce silence je dois conclure que tu ne sais rien et que par conséquent je dois remplacer les journaux qui te manquent. D'ailleurs de quoi te parlerais-je, sinon de la chose qui occupe mon esprit jour et nuit et qui me rend l'homme le plus malheureux du monde?

»Depuis ton départ, c'est-à-dire pour être exact, le jour même de ton départ, on a dérobé à mon père un mandat blanc de la Banque de France; on l'a signé du nom de mon père, on l'a rempli, et on a touché à la Banque, qui a payé avec cette facilité que je t'expliquais le matin même,—trois cent mille francs.

»C'est une grosse somme. Cependant, je ne t'en parlerais pas, la maison Charlemont pouvant perdre ou gagner trois cent mille francs sans que cela t'émeuve, si par le fait de ce vol je ne me trouvais pas dans la situation la plus terrible.

»Je n'ai pas à te dire, n'est-ce pas, que ce n'est pas moi qui ai pris ce mandat et qui ai touché ces trois cent mille francs. Tu me connais assez pour que cette idée ne te vienne pas à l'esprit. Si un fils dans un moment d'égarement peut prendre trois cent mille francs à son père, ce n'est certainement que quand il a la certitude de pouvoir les lui rendre un jour. Or, ce n'aurait point été là mon cas. Je n'ai point, je n'aurai point de sitôt trois cent mille francs pour les restituer; et puis ces trois cent mille francs n'étaient point à mon père, ils étaient à la maison Charlemont; enfin je n'ai jamais eu besoin de trois cent mille francs.

»Mais tout le monde ne me connaît pas comme toi, tout le monde ne sait pas ce que je te dis là, et comme il résulte des faits que j'ai eu ce cahier de mandats entre les mains, de façon à pouvoir en prendre un ou plusieurs si je voulais, il y a des gens qui croient que j'ai fait réellement ce que je pouvais faire.

»Te représentes-tu ma situation: je ne peux aller nulle part sans qu'aussitôt tous les yeux ne se ramassent sur moi pour m'examiner et m'étudier; quand j'arrive dans un groupe ou quand j'aborde des amis, les conversations cessent aussitôt et vingt fois j'ai entendu ces deux mots, pour moi terribles: «C'est lui.»

»Qui lui?

»Celui qui a pris le mandat et touché les trois cent mille francs.

»Personne, bien entendu, ne me l'a encore dit en face, pas même la police qui continue ses recherches, jusqu'à ce jour vaines, mais n'est-ce pas assez, n'est-ce pas trop qu'on le dise tout bas?

»Je suis sûr qu'au milieu de tes tranquilles promenades dans ce beau pays de Galles que j'aurais été si heureux de visiter avec toi, tu te mettras à la place de ton ami resté à Paris lui, et qui n'ose même pas sortir sur le boulevard, où il y a des gens qui s'arrêtent, qui se retournent pour le regarder passer. Si tu savais quelle force de volonté il me faut pour ne pas marcher sur eux et les gifler. Comme je voudrais qu'il y en eût un qui me dît tout haut ce que tant d'autres disent tous bas! On a beau prétendre qu'un duel ne prouve rien; au moins cela soulage. Je crois vraiment que j'aimerais mieux un bon coup d'épée en pleine poitrine que la continuation de cet état de choses intolérable. Au moins, dans mon lit je ne verrais que mes parents, qui, eux, tu le penses bien, savent que je suis innocent.

»Je n'ai pas besoin de te dire non plus combien mon père a été affecté de cette perte de trois cent mille francs; il veut les prendre à son compte en prétendant qu'il y a responsabilité pour lui.

»Ma mère aussi est très affligée; elle ne dit rien; mais il est facile de voir qu'elle est dans un état de grand trouble et de chagrin.

»Seule, Marcelle est comme à l'ordinaire; il semble que tout ce qui se passe ne la touche pas; il est vrai qu'elle n'a pas sa raison, la pauvre fille, ou plutôt qu'elle n'est pas de ce monde: elle est dans le bleu, avec son bel Evangelista qui, je crois, ne tardera pas à devenir mon beau-frère. Si j'ai un duel, il sera mon témoin. Naturellement, tu seras le second. Donne-moi donc ton adresse régulièrement, si tu changes de pays, pour que je puisse te prévenir par dépêche. Il m'en coûtera de te faire interrompre ton excursion, mais tu ne refuseras pas ce service à:

»Ton ami désespéré,

»LUCIEN FOURCY.»

Elle avait été difficile à écrire cette lettre, car il fallait en peser tous les mots.

Si Robert n'était pour rien dans le vol du mandat, il ne fallait pas qu'il pût croire qu'on le soupçonnait.

Mais, d'autre part, s'il en était l'auteur, il fallait lui faire sentir qu'il devait le déclarer, pour ne pas laisser accuser un innocent, alors surtout que cet innocent était son meilleur ami.

En la relisant il crut avoir obtenu ce double résultat: «Si un fils peut prendre trois cent mille francs à son père, c'est quand il a la certitude de pouvoir les lui rendre.—On a beau prétendre qu'un duel ne prouve rien, au moins cela soulage.—Tu seras mon témoin.»

Tout cela assurément toucherait Robert s'il était coupable, et il n'attendrait point la dépêche qui devait l'appeler comme témoin, pour arriver à Paris et confesser la vérité.

XXXIII

Lucien ne s'était pas trompé dans ses raisonnements; Robert, en recevant la lettre de son camarade, monta en wagon pour revenir à Paris au plus vite.

Mais, malgré sa hâte, il n'arriva que le dimanche matin à la gare du
Nord.

Bien qu'à cette heure matinale il n'eût pas grande chance de trouver son père, il se rendit aussitôt rue Royale, mais M. Charlemont n'était pas rentré, et il était même probable qu'il ne rentrerait pas parce qu'il devait être à la campagne.

Après avoir rapidement changé de linge et de costume, Robert partit pour Nogent: après tout il était peut-être mieux de voir Fourcy avant son père.

Mais Fourcy venait de partir pour faire une promenade en bateau avec
Marcelle et Lucien.

—Et madame?

—Elle est dans sa chambre; si monsieur le désire, je vais la prévenir.

—Volontiers.

Et Robert entra dans le salon en proie à une émotion poignante, ses jambes tremblaient sous lui; son coeur ne battait plus: il allait la voir.

Il s'assit, il se releva, il se rassit.

Heureusement il n'eut pas longtemps à attendre elle arriva.

Mais avant de venir à lui, elle eut soin de bien refermer la porte, et cela fait, elle jeta un coup d'oeil circulaire dans le salon; alors seulement elle le regarda en venant à lui.

—Vous! dit-elle d'une voix sourde, pourquoi êtes-vous revenu?

—Pour déclarer la vérité, et empêcher qu'on ne soupçonne un innocent à propos de ce mandat que j'ai pris et rempli.

—Etes-vous fou! s'écria-t-elle.

—Comment? c'est une folie à vos yeux de confesser sa faute? pour moi ce serait une infamie de ne pas le faire.

—Ce qui a été une infamie, ç'a été de dérober ce mandat sur mon bureau et de vous procurer cet argent par un pareil moyen.

—Vous! s'écria-t-il, c'est vous qui me parlez ainsi!

—Et qui donc plus que moi a le droit de vous tenir ce langage?

Il la regarda un moment, stupéfait, éperdu, écrasé, puis presque à voix basse il murmura:

—Et pour qui donc cet argent?

—Pour moi, et c'est là justement ce qui me fait vous dire que c'est une infamie. Comment? vous avez cru que je pouvais accepter de l'argent volé? Mais non, vous ne l'avez pas cru, puisque vous n'avez pas osé m'avouer, quand je vous ai interrogé, comment vous vous l'étiez procuré. Vous m'avez trompée.

—Moi?

—Et maintenant, quand je ne suis plus en état de vous rendre cet argent, vous venez me dire: «Je viens déclarer la vérité; ce serait une infamie de ne pas le faire.» Moi je vous réponds: «Ce serait infâme de le faire.»

—Faut-il donc laisser soupçonner un innocent?

—Et que m'importe votre innocent? j'ai bien le temps vraiment de penser ou de m'occuper des autres quand c'est mon honneur, quand c'est ma vie qui sont en jeu; quand c'est le bonheur, l'honneur, la vie des miens qui sont perdus si vous parlez.

—Mais, c'est d'un des vôtres qu'il s'agit, et cet innocent que je ne veux pas qu'on soupçonne, c'est Lucien.

—Lucien!

—Lisez cette lettre.

Il lui tendit la lettre de Lucien.

Rapidement, elle lut cette lettre, tandis que debout devant elle il la regardait.

Eh quoi, c'était là la femme pour qui il avait commis un crime, et la récompense de son crime, c'était ce qu'elle venait de lui dire, c'était le regard de mépris qu'elle lui avait lancé? Depuis qu'elle l'avait abandonné au bord de la petite mare du bois de Vincennes, dans ses longues journées de voyage, comme dans ses nuits sans sommeil, il l'avait bien souvent pesé ce crime, mais jamais il n'avait été aussi lourd, aussi écrasant pour sa conscience, qu'en ce moment où celle qu'il avait voulu sauver n'avait pour lui que des reproches et des injures.

Elle ne le laissa pas longtemps à ses réflexions.

—C'est cette lettre qui vous a fait revenir? dit-elle.

—Sans doute.

—Elle est d'un enfant.

—Mais…

—Lucien s'inquiète de propos en l'air, et encore les tient-on comme il se l'imagine, ces propos?

—Qu'importe qu'on les tienne, s'il souffre parce qu'il croit qu'on les tient.

—Mais si vous déclarez la vérité comme vous le voulez, ce ne seront plus des propos en l'air qu'on tiendra, ce ne seront pas des accusations qu'on dirigera contre un innocent, ce seront des accusations précises qu'on formulera contre des coupables.

—Contre un coupable, moi.

—Et la complice de ce coupable!

—Croyez-vous donc que je veuille la faire connaître?

—Et vous croyez donc qu'on ne la découvrirait pas facilement quand vous auriez parlé? Que vous confessiez la vérité pour vous, pour vous seul, je le comprendrais: en réalité ceci se passerait entre votre père et vous; et la justice n'a pas à s'occuper d'un fils qui prend de l'argent à son père. Mais vous imaginez-vous que quand vous aurez avoué que c'est vous qui avez dérobé ce mandat et touché ces trois cent mille francs, tout sera fini? Ne comprenez-vous pas qu'on vous demandera à quoi vous avez employé cette somme?

—Je ne le dirai pas.

—Pour qui?

—Je ne le dirai pas.

—Et ce sera précisément parce que vous ne le direz pas qu'on cherchera avec plus d'acharnement à le savoir. On remontera dans votre vie: on la suivra jour par jour, heure par heure, et il ne sera pas difficile d'arriver à moi. Alors que se passera-t-il? Avez-vous pensé à cela?

—J'ai pensé à Lucien.

—Comment voulez-vous que je puisse me défendre quand vous aurez avoué? cet aveu vous le ferez pour vous en même temps que pour moi. Est-ce cela que vous voulez?

—Je veux que Lucien ne souffre pas pour moi et par ma faute.

—Mais ne souffrira-t-il pas plus si vous parlez que si vous vous taisez?

—J'aurai fait mon devoir.

—Alors dites que c'est pour vous que vous voulez parler, ne dites pas que c'est pour lui. Mais raisonnez donc, pauvre enfant, avant d'agir ainsi à la légère, par coups de tête, passionnément.

Elle avait jusque-là parlé sur le ton de la colère qui se contient, durement, violemment; elle adoucit sa voix, en même temps qu'elle adoucit aussi la clarté perçante de son regard qu'elle tenait attaché sur lui comme pour le sonder jusqu'au plus profond de son coeur et dans ses entrailles.

—Allons, dit-elle, asseyez-vous là et écoutez-moi. Vous dites que vous voulez épargner une souffrance à Lucien en prenant la responsabilité de votre faute. Cela est d'un coeur loyal et d'un caractère haut. Cela est de vous.

En écoutant ce langage si différent de celui dont elle venait de l'accabler, il leva les yeux sur elle, et ne rencontrant plus le regard froid et dur qui l'avait si cruellement blessé, il eut un attendrissement.

—Oh! Geneviève, murmura-t-il.

—Écoutez-moi. Vous ne voulez pas que Lucien souffre; mais quand vous m'aurez perdue, car vous me perdez si vous me parlez, je vous l'ai prouvé, ne souffrira-t-il pas mille fois plus? Innocent, il souffre de propos qui ne l'atteignent pas. Mais quand ces propos atteindront sa mère coupable, sa mère déshonorée, sa mère un objet de honte et de mépris pour tous, quelles ne seront pas ses tortures? Vous n'avez pas pensé à cela.

—J'ai obéi à cette lettre.

—Vous n'avez vu que votre ami, maintenant voulez-vous regarder celle que vous avez aimée?

—Que j'ai aimée!

—Que vous aimez. Que voulez-vous qu'elle devienne quand la vérité sera connue? Ses enfants, ils s'éloigneront d'elle. Cette maison, il faudra qu'elle la quitte. Croyez-vous qu'elle supportera ces douleurs et voulez-vous les lui imposer?

Il resta longtemps silencieux, les yeux baissés, n'osant pas la regarder.

—Mais alors? dit-il enfin d'une voix faible.

—Je vous avoue que c'a été avec effroi que je vous ai vu tout à l'heure dans ce salon, craignant tout de votre retour, mais ce retour qui pouvait nous perdre, peut nous sauver, nous sauver tous si vous le voulez.

—Que faut-il faire?

—S'il est des soupçons qui se portent sur Lucien, il en est d'autres qui se portent sur vous.

—Ah!

—Ceux de votre père; je l'ai su par mon mari, et aussi ceux de quelques personnes qui trouvent une coïncidence bizarre entre le… la présentation du mandat à la Banque et votre départ. Eh bien, votre retour peut faire tomber ces bruits. Montrez-vous, promenez-vous et ceux qui trouvent un sujet d'accusation dans votre fuite seront, par le fait seul de votre présence, réduits à se taire, s'ils ne veulent pas reconnaître qu'ils se sont trompés.

Il ne vit qu'une chose dans ces paroles, un moyen pour rester à Paris, c'est-à-dire près d'elle, et il oublia tout pour ne penser qu'à cela.

—Si je reste, dit-il timidement, ne puis-je pas revenir ici, ne serait-ce pas ce qu'il y aurait de mieux pour braver les bavardages?

—Mon enfant, je vous ai demandé de vous montrer, non de rester. Une apparition suffit pour prouver que vous ne craignez rien. Rester serait dangereux.

—Vous voyez… vous m'éloignez encore.

—Comment voulez-vous qu'en ce moment nous reprenions notre heureuse existence de ces derniers temps, quand tous les yeux seraient fixés sur nous pour nous observer, nous espionner, ceux de nos domestiques, ceux de la police, ceux même des indifférents? Ce serait de la folie.

De l'espérance passionnée qui avait un moment soulevé son coeur, il retomba brusquement dans la réalité:

—Que voulez-vous donc? demanda-t-il, ce que vous déciderez, je le ferai.

—Je vous l'ai dit: vous montrer; et puis quand l'effet sera produit disparaître de nouveau, et cette fois sans donner de vos nouvelles, en vous arrangeant pour que personne ne puisse savoir où vous êtes.

—Et nous! s'écria-t-il avec un accent déchirant.

—Nous attendrons; devons-nous prendre souci de quelques jours, et de quelques semaines quand l'avenir est à nous?

Et après avoir jeté un coup d'oeil rapide autour d'eux elle se laissa tomber dans ses bras:

—Ah! Robert!

Puis après un temps assez long donné à cet épanchement, elle lui avait minutieusement expliqué ce qu'il aurait à faire et à dire, de façon à ne laisser rien au hasard, et à ce qu'il ne se trahît pas.

Ces explications avaient duré jusqu'au moment où Fourcy et les enfants étaient rentrés de leur promenade.