—Qui est mort il y a trois ans au moins; vraiment, madame, c'est une bien mauvaise chance de n'avoir que des morts, pour témoins.
Il s'établit un silence terrible, au moins pour le mari et la femme.
Fourcy s'était pris la tête à deux mains, désespérément, et il s'enfonçait les ongles dans le crâne pour se donner à lui-même la sensation de la réalité.
Les paupières baissées, mais les yeux ouverts, madame Fourcy tâchait de se rendre compte de l'effet de ses paroles aussi bien sur son mari, que sur le juge d'instruction et le commissaire. Elle avait senti que c'était chose grave de donner le nom d'Esserie après celui de Tasté, deux morts, mais elle n'avait pas osé risquer celui de La Parisière: interrogé, La Parisière ne serait-il pas forcé de parler des trois cent mille francs d'Heynecart, et des cent mille francs d'achat de rente? Et alors ne serait-ce pas la découverte de la vérité entière? Telle était la situation, qu'un mot en moins pouvait aussi bien la perdre qu'un mot en plus. Et le terrible, c'était qu'elle ne pouvait pas réfléchir à ce qu'elle disait: il fallait qu'elle parlât, et de telle façon qu'elle eût l'air de parler naturellement, sans réflexion, en n'obéissant qu'à la franchise.
Ce fut le commissaire de police qui rompit le silence.
—Monsieur le juge d'instruction, dit-il, je voudrais avoir l'honneur de vous entretenir un moment.
Le magistrat parut jusqu'à un certain point suffoqué par cette demande d'un subalterne, cependant il se leva et il suivit le commissaire à l'autre bout du salon, tandis que Fourcy et madame Fourcy restaient vis-à-vis le greffier sans se parler.
—Pour moi, dit le commissaire à voix basse et le nez tourné vers la fenêtre ouverte, ce brave homme est innocent.
—Peut-être.
—Je crois pouvoir l'affirmer, moi qui ne suis pas infaillible, mais je n'en dirais pas autant de la femme.
—C'est mon sentiment.
—Si elle a gagné de l'argent avec M. Esserie, elle a très bien pu en perdre avec d'autres. Et si elle en a perdu plus qu'elle n'en avait, elle a pu aussi prendre un de ces mandats blancs dont elle avait la garde. Pour cela il ne lui a fallu qu'un complice pour le remplir et le touche à la Banque de France. Une femme, quand elle est jolie, trouve toujours un complice.
—Qui soupçonnez-vous?
—Personne; et pour le moment je ne m'inquiète pas de cela, ce n'est pas de ce côté que les recherches doivent être présentement dirigées. L'important, c'est de savoir, si, comme je le pense, elle a éprouvé des pertes d'argent en ces derniers temps.
—Et comment?
—Il paraît qu'elle a des relations avec un coulissier, nommé La Parisière, je crois qu'en cherchant de ce côté nous pourrions bien chauffer.
—Alors?
—Mon avis serait, si vous voulez me permettre d'en avoir un, de surseoir jusqu'à ce que ce La Parisière ait été interrogé.
XXXVIII
Le juge d'instruction suivi du commissaire de police revint au milieu du salon.
—Nous en resterons là pour aujourd'hui, dit-il.
Madame Fourcy respira: elle avait gagné du temps; c'était beaucoup.
Quant à Fourcy, il les regarda avec stupéfaction: qu'avait dit le commissaire de police? Pourquoi cette suspension? Il ne comprenait pas.
Sa femme s'était approchée de lui, mais il ne fit pas attention à elle, il ne lui adressa pas la parole, il ne la regarda pas.
Le greffier avait ramassé ses papiers et il avait rejoint son juge et le commissaire du côté de la porte.
Fourcy les avait suivis.
Madame Fourcy ne s'en inquiéta pas autrement: d'ailleurs elle n'avait plus qu'une préoccupation pour le moment: se préparer à l'explication qui allait éclater entre son mari et elle après le départ des magistrats, car il n'était que trop évident qu'elle ne l'avait pas convaincu. Mais elle le convaincrait, ne voulant pas que le pauvre homme souffrît par sa faute. Il avait bien déjà accepté l'histoire du collier de diamants offert par Esserie; il accepterait de même maintenant le concours de celui-ci dans les prétendues spéculations qu'il avait conseillées et dirigées; Esserie était mort depuis trois ans et demi, elle pouvait donc mettre sur son compte tout ce dont elle voudrait le charger. A la vérité, elle n'aurait pas de preuves à apporter à l'appui de ses dires. Mais elle avait mieux que des preuves à donner à son mari: ses caresses, sa tendresse, et si profondément blessé qu'il fût, si fâché, si peiné, il n'y résisterait pas: elle connaissait sa force. Quant aux autres, quant à ces gens de police, elle n'en prenait pas souci; c'était pour faire de nouvelles recherches qu'ils abandonnaient la place; eh bien, ils n'avaient qu'à chercher, ils ne trouveraient rien. C'était de son bon Jacques, de lui seul qu'elle devait s'inquiéter maintenant; c'était lui qu'elle devait convaincre, rassurer, consoler, et elle savait comment lui faire tout oublier. Il avait été bien dur avec elle; mais elle ne lui en voulait pas pour cela; il avait eu raison, le brave garçon, et même il avait été très beau quand les bras croisés, se contenant à peine, il avait pris la place du juge d'instruction.
Elle fut très surprise de le voir suivre les magistrats et sortir avec eux.
—Il va revenir, se dit-elle.
Et elle se prépara.
Cependant il ne revint pas.
C'est qu'avant de revoir sa femme il voulait être fixé, sinon sur tous les soupçons qui l'assaillaient, au moins sur un,—sur celui qui torturait son esprit depuis le jour où le commis de MM. Marche et Chabert lui avait remis le collier de diamants.
Quand sa femme lui avait dit que ce collier était un cadeau de M. Esserie, il n'avait pas tout d'abord soulevé d'objection, et il avait accepté son récit, avec bonheur, malgré le chagrin qu'il éprouvait à la pensée qu'elle avait pu le tromper. Mais peu à peu le doute avait germé dans son esprit, s'était développé dans son coeur, l'avait envahi tout entier. Pourquoi l'avait-elle trompé? Combien de fois avait-il agité cette question sans lui trouver de réponse. Cependant il n'avait pas dit un mot, il n'avait rien laissé paraître de ses angoisses. Sa foi en sa femme était trop profonde pour qu'il se plaignît, trop respectueuse pour qu'il admît certaines hypothèses qui eussent été un outrage à son amour. Mais voilà que tout à coup cette foi avait été détruite par la découverte de nouveaux mensonges; et alors ses premiers soupçons s'étaient redressés plus pressants, plus terribles, et un mot qu'il n'avait jamais osé prononcer était sorti de ses lèvres.
—Était-ce vraiment Esserie qui lui avait donné ce collier?
Puis après ce doute en étaient venus d'autres qui s'enchaînaient à celui-là.
—Était-ce Tasté qui lui avait donné le diamant dont elle avait parlé?
Était-ce Esserie qui l'avait dirigée dans ses spéculations?
Après n'avoir rien voulu admettre, il croyait tout possible maintenant, et ce qui lui avait paru naturel lorsqu'il avait foi en elle, lui paraissait coupable maintenant qu'il avait plus cette foi.
Pour le diamant de Tasté, pour les conseils, pour l'intervention d'Esserie dans les spéculations qu'elle avouait, les recherches étaient difficiles, peut-être même impossibles, puisqu'ils étaient morts l'un et l'autre; mais pour le collier on pouvait savoir du marchand qui l'avait vendu, si c'était vraiment Esserie qui l'avait acheté.
A la vérité, ce ne serait qu'un petit fait, mais qui pour lui aurait une importance capitale: si elle avait été sincère, on pourrait admettre qu'elle l'était aussi pour le diamant de Tasté et le concours d'Esserie; si elle avait menti, elle mentait encore.
Ce marchand était sans doute MM. Marche et Chabert, et c'était pour interroger ceux-ci qu'il revenait en toute hâte à Paris.
Cependant avant d'aller chez eux, il passa à son bureau, où il prit six mille francs, prix de la réparation du collier.
Dix minutes après il était chez les bijoutiers et il demandait à payer la réparation qui avait été faite au collier de madame Fourcy.
Ce fut un des chefs de la maison qui lui répondit et qui acquitta la facture.
—Comment donc se fait-il, demanda Fourcy, qu'il ait fallu changer deux pierres?
—C'est qu'elles étaient défectueuses.
—Alors il ne devrait y avoir rien à payer.
—Il n'y aurait rien en effet à payer si le collier sortait de chez nous, mais nous ne pouvons pas réparer gratis les malfaçons de nos confrères.
—Je croyais que c'était chez vous qu'avait été acheté ce collier qui est un cadeau qu'on… nous a fait.
Ce fut la rougeur au front qu'il appuya sur ce «nous».
—Il vient de chez M. Fréteau, rue de la Paix.
Il n'y avait qu'à aller chez ce M. Fréteau; mais les conditions n'étaient pas les mêmes: là, il n'avait pas de facture à payer, on ne saurait pas de quel collier il voulait parler, s'il ne le représentait pas.
Immédiatement, il retourna à Nogent, car la fièvre le dévorait, et il ne pouvait pas attendre.
Si sa femme lui demandait pourquoi il voulait ce collier, il ne lui répondrait pas, et l'émotion qu'elle manifesterait ou ne manifesterait pas, serait déjà un indice.
Mais il ne la trouva pas, elle était partie pour Paris peu de temps après lui, dit Marcelle.
—Qu'as-tu donc? demanda-t-elle en le regardant, comme tu es agité, tu trembles, tu me fais peur.
—Ce n'est rien, je suis pressé, j'avais à parler à ta mère.
—C'est pour le vol, n'est-ce pas?
—Oui.
—Est-ce qu'on croit avoir trouvé le voleur?
—Peut-être.
Et il monta à la chambre de sa femme où il s'enferma; bien qu'il n'eût jamais ouvert une seule des armoires de sa femme, il en avait les doubles clefs, il lui fallut peu de temps pour trouver celle qui allait au coffre dans lequel elle serrait ses bijoux.
Il fut surpris de le voir vide et de n'y plus trouver que le collier réparé par MM. Marche et Chabert, à côté du bracelet avec une émeraude entourée de diamants que sa femme lui avait dit avoir acheté quelque temps auparavant. Il fut pour le prendre aussi, mais ayant ouvert l'écrin sans y trouver de nom ni l'adresse, il le laissa, et n'emporta que le collier, se demandant ce qu'elle avait fait de ses autres bijoux et pourquoi ils avaient disparu, car tout lui était matière à pourquoi maintenant: ce qui était aussi bien que ce qui n'était pas.
Mais ce qu'il se demandait surtout, c'était ce qu'allait lui répondre le bijoutier; avec quelle impatience, quelle anxiété il comptait les minutes dans le trajet de Nogent à la Bastille et de la Bastille à la rue de la Paix!
Le bijoutier était chez lui, Fourcy ouvrit l'écrin et présenta le collier.
—C'est bien vous, monsieur, qui avez vendu ce collier?
—Parfaitement.
—Je désire savoir… quand,—il hésita embarrassé, honteux,—et dans quelles conditions.
—Mais, monsieur, dit le bijoutier en se redressant comme s'il n'était pas disposé à répondre.
—Je me nomme Jacques Fourcy, de la maison Charlemont, et vous devez comprendre…
Instantanément les manières du bijoutier changèrent, de hautaines qu'elles étaient elles se firent obséquieuses.
—Entièrement à votre disposition, dit-il en interrompant vivement, je vous donnerai toutes les explications toutes les justifications que M. Charlemont peut désirer, et si vous voulez voir mes livres, je suis prêt à les soumettre amiablement à votre examen; je tiens à ce que vous emportiez la preuve que la plus rigoureuse loyauté a réglé les affaires que j'ai faites avec M. Robert Charlemont.
Robert! qu'avait à faire Robert en ceci?
Mais le bijoutier continuait:
—J'ai vendu ce collier à M. Robert Charlemont soixante mille francs et je suis prêt à accepter une expertise si l'on soutient que le prix est exagéré; je n'ai point traité M. Charlemont en mineur.
—C'est bien à M. Robert Charlemont que vous avez vendu ce collier? balbutia Fourcy.
—A lui-même, et c'est à lui-même que j'ai livré.
—Vous… en êtes sûr?
—Comment? si j'en suis sûr.
Et le bijoutier appelant un employé se fit apporter un livre de commerce.
—Vous voyez, le 11 avril à M. Robert Charlemont un collier, soixante mille francs.
Et il continua en lisant la description du collier.
Mais Fourcy, bien qu'il voulût le suivre, ne voyait rien que des raies de feu qui couraient sur le livre.
De même il n'entendait pas non plus ce que lui disait le bijoutier, un seul mot plusieurs fois répété frappait son oreille: mineur, mineur.
Il balbutia quelques paroles de remerciements.
—Mais, monsieur…
—Il suffit…
Et chancelant il se dirigea vers la porte.
—Vous oubliez le collier.
XXXIX
Il oubliait tout, le malheureux? et le collier qu'il avait apporté, et l'endroit où il était, et les gens qui l'entouraient, tout excepté un nom qui frappait la voûte de son crâne et retentissait dans son coeur effroyablement: Robert Charlemont.
Robert Charlemont était l'amant de sa femme!
Sa femme avait un amant!
Était-ce possible?
Rêvait-il?
N'était-il pas fou?
Et tout en marchant dans la rue sans rien voir, sans rien entendre, il se répétait:
—Geneviève! Robert!
Trompé par sa femme.
Trompé par Robert.
Pouvait-il être rien de plus atroce pour lui?
Sa femme qu'il avait tant aimée, la mère de ses enfants!
Et Robert! un Charlemont!
Elle avait accepté de l'argent de cet enfant!
Cette coquine que Robert aimait, pour laquelle il se ruinait; c'était
Geneviève.
Mais alors?
Et devant cette interrogation, il reculait épouvanté.
Le vol du mandat, Esserie, Tasté, tout était donc possible!
Verrait-il jamais clair au fond de l'abîme qui venait de s'ouvrir devant lui? devait-il y regarder?
Il se heurtait aux gens qui le repoussaient et l'interpellaient pour sa maladresse: en traversant une rue, une voiture faillit l'écraser et le cocher l'accabla d'injures; il ne voyait pas, il n'entendait pas: imbécile, fou, inerte, il allait devant lui, incapable de se conduire.
Il fallait qu'il entrât quelque part pour tâcher de se reconnaître, pour se reprendre s'il le pouvait; que n'avait-il été écrasé par cette voiture; ce serait fini; quel soulagement!
Il pensa instinctivement à son bureau; il s'y enfermerait; après la première explosion il retrouverait peut-être un peu de raison pour réfléchir et voir ce qu'il devait faire.
Car il devait faire quelque chose.
Quoi?
Au moment où il traversait son entrée, son garçon de bureau l'arrêta pour lui dire que le commissaire de police l'attendait depuis quelques instants déjà et qu'il était avec M. Charlemont, dans le cabinet de celui-ci.
Le commissaire de police maintenant! Que voulait-il? que venait-il lui apprendre?
Son premier mouvement fut de s'enfuir, car il ne pourrait jamais répondre à ce qu'on allait lui dire; et bouleversé, affolé comme il était, il ne pouvait pas paraître devant M. Charlemont… le père de Robert.
Mais déjà le garçon de bureau lui avait ouvert la porte pour l'introduire dans le cabinet de M. Charlemont,—il entra.
Suivant son habitude, M. Charlemont, qui se trouvait ce jour-là en retard, était venu pour voir Fourcy à la maison de banque, de belle humeur comme à son ordinaire, et bien loin de ce qui se passait à ce moment même. Ne trouvant point Fourcy, il avait voulu se retirer au plus vite, heureux comme un écolier qui ne rencontre point son professeur et qui a la chance d'échapper à une corvée, lorsque le commissaire aux délégations était survenu.
—C'est Fourcy que vous venez voir? avait demandé M. Charlemont.
—Oui, monsieur.
—Il n'est pas ici; et je ne sais quand il rentrera.
Le commissaire de police avait hésité un moment; puis il s'était décidé à demander à M. Charlemont quelques instants d'entretien, que celui-ci ne lui avait accordés que d'assez mauvaise grâce; tout ce qui se rapportait à ce vol l'ennuyait et jusqu'à un certain point l'inquiétait; s'il en avait eu le moyen, depuis longtemps il aurait fait abandonner les recherches de la justice.
—Monsieur, je vous écoute, avait-il dit au commissaire en s'asseyant et en prenant la pose ennuyée avec laquelle il écoutait les importuns.
—Tout d'abord, j'ai regretté de n'avoir pas trouvé M. Fourcy, avait dit le commissaire, mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi, et c'est vraiment un heureux hasard qui me fait vous rencontrer; le coup qui va frapper ce pauvre M. Fourcy sera peut-être moins rude, lui venant de vous pour qui il a une si profonde amitié, que de moi.
—Quel coup?
Alors le commissaire avait raconté ce qui s'était passé le matin à
Nogent.
—Vous avez soupçonné Fourcy, le plus honnête homme du monde, un modèle de probité, de délicatesse, d'honneur! s'était écrié M. Charlemont, se levant indigné.
—Ce n'était pas nous qui l'accusions, c'étaient les circonstances.
Et il avait expliqué comment la disproportion existant entre les ressources de Fourcy et le milieu luxueux dans lequel il vivait, avait éveillé les soupçons de certaines personnes et donné naissance à des bruits que la justice avait dû éclaircir.
De là l'interrogatoire de Fourcy qui avait été déplorable.
De là celui de madame Fourcy qui avait été plus déplorable encore, mais qui avait eu au moins ce résultat de montrer jusqu'à l'évidence que les soupçons en se portant sur Fourcy s'étaient égarés.
—Mais si la parfaite honorabilité du mari éclatait au jour, la femme se trouvait gravement compromise. En nous parlant d'opérations et de spéculations faites par l'entremise de gens morts, il était évident que madame Fourcy nous trompait et voulait nous empêcher de contrôler ses dires. Pourquoi? Très probablement parce qu'elle n'en avait pas fait que de bonnes. Si elle avait perdu, n'avait-elle pas pu être amenée à s'emparer d'un mandat blanc et à le faire remplir et toucher par quelque complice? Avant tout, ce qui s'imposait à nous, c'était donc de chercher si elle avait éprouvé ces pertes que nous soupçonnions. Après l'enquête que nous avions faite sur M. et madame Fourcy ainsi que sur leur entourage, nous savions que madame Fourcy entretenait des relations suivies avec un coulissier, M. La Parisière, et il était raisonnable de supposer qu'elle avait pu se servir du ministère de ce coulissier pour ses opérations. C'était donc auprès de lui que nous devions poursuivre nos recherches. Ce que nous avons fait tout de suite en arrivant à Paris, car il n'y avait pas de temps à perdre, madame Fourcy menacée devant agir vivement de son côté pour essayer de se défendre. Nous ne nous étions pas trompés: M. La Parisière a été obligé de reconnaître qu'il avait été le courtier de madame Fourcy, laquelle, dans les affaires Heynecart, avait perdu trois cent mille francs.
—Trois cent mille francs!
—Juste la somme volée. Non seulement elle avait perdu cette somme, mais elle l'avait payée. Et payée, sans vendre d'autres valeurs, en trois cents billets de mille francs qu'elle avait remis de la main à la main à M. La Parisière. Comment avait-elle pu se procurer cette somme?
Depuis assez longtemps déjà, M. Charlemont avait abandonné sa pose nonchalante, et c'était avec une angoisse visible qu'il écoutait ce récit; ces derniers mots l'avaient fait se dresser par un mouvement involontaire.
—Vous voyez que nous ne nous étions pas trompés. Nous ne nous étions pas trompés davantage en supposant que madame Fourcy, effrayée, ne perdrait pas de temps pour organiser sa défense. Comme nous étions en train d'interroger M. La Parisière, elle est arrivée. Sa présence seule était un aveu, car que venait-elle faire chez La Parisière, si ce n'est prévenir notre enquête? Je l'ai priée alors de vouloir bien m'accompagner chez M. le juge d'instruction, qui après l'avoir entendue l'a mise en état de détention.
—Arrêtée!
—Cette mesure douloureuse ne pouvait pas être plus longtemps différée: sans ressources connues, madame Fourcy a trouvé le moyen de payer trois cent mille francs; comment s'est-elle procuré cette somme? Il y a pour elle obligation d'autant plus rigoureuse à répondre, qu'ayant eu entre les mains un cahier de mandats de la Banque de France, elle n'a pas pu représenter un de ces mandats qui a été volé, prétend-elle, et qui, rempli et signé par un faussaire, a été présenté à la Banque, laquelle a payé au porteur trois cent mille francs, somme égale à celle que madame Fourcy devait. Nous, nous soutenons que c'est elle qui a dérobé le mandat et que c'est son complice qui l'a touché. Nous n'avons pas encore le complice; mais le meilleur moyen de le découvrir, c'est d'avoir entre les mains le coupable principal; et nous l'avons. Maintenant il est probable que nous n'aurons plus besoin que de quelques jours, de quelques heures peut-être pour trouver ce complice. Ainsi nous aurons mené à bonne fin une affaire qui, je vous l'avoue, nous a donné du tracas non qu'elle fût compliquée ou mystérieuse, mais parce que ses acteurs occupaient un rang social qui rendait nos recherches assez difficiles, et nous imposait en tous cas une certaine délicatesse dans nos procédés d'investigation.
Si par ces quelques mots discrets le commissaire avait cherché les compliments et les remerciements de M. Charlemont, il n'avait pas réussi: M. Charlemont était resté sans répondre, atterré, et une seule parole était sortie de ses lèvres:
—Mon pauvre Jacques.
—C'est justement à M. Fourcy, à sa douleur que j'ai pensé, et c'est ce qui m'a inspiré cette démarche: ne faut-il pas qu'il apprenne la vérité?
—Elle va l'écraser.
—Peut-être lui serait-elle moins cruelle de votre bouche que de la mienne. Le rôle que j'ai rempli dans cette triste affaire et que mon devoir professionnel m'imposait, doit me rendre odieux à ce pauvre homme si rudement frappé dans son honneur et dans sa tendresse, car il adore sa femme, le malheureux. Vous, monsieur, il vous aime, il vous estime et il vous écoutera comme il ne pourrait pas m'écouter, moi en qui il verrait l'instrument de cette catastrophe. Je vous demande donc la permission de me retirer.
M. Charlemont n'aimait pas les scènes dramatiques et il avait horreur des émotions violentes, mais en cette circonstance, et pour la première fois de sa vie peut-être, il n'avait pas commencé par penser à lui: son pauvre Jacques.
—Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux en effet, que vous ne lui portiez pas vous-même ce coup qui peut le tuer ou le rendre fou.
Et le commissaire s'était dirigé vers la porte; mais M. Charlemont l'avait retenu:
—Si le malheureux veut voir sa femme, le pourra-t-il?
—Cela dépend de M. le juge d'instruction.
XL
Au moment où le commissaire aux délégations allait ouvrir la porte pour sortir, Fourcy était entré; mais le commissaire ne s'était arrêté que tout juste le temps de saluer.
—M. Charlemont vous expliquera ce qui m'amenait, dit-il en s'adressant à Fourcy.
Et vivement il sortit sans se retourner.
Cette brusque arrivée de Fourcy avait surpris M. Charlemont qui n'avait pas eu le temps de se préparer; il s'établit donc un moment de silence et ils restèrent en face l'un de l'autre, debout, sans faire un pas, à la place même où le commissaire venait de les laisser; chacun se demandant comment dire ce qu'il avait à dire: Fourcy la trahison de sa femme et de Robert; M. Charlemont la culpabilité possible, et l'arrestation de madame Fourcy.
Fourcy, trop profondément bouleversé pour réfléchir ne pouvait faire un effort de volonté assez puissant pour ressaisir sa raison.
Et M. Charlemont, en voyant le trouble désordonné de Fourcy, son agitation fébrile, sa pâleur mortelle, son tremblement, n'osait risquer une parole qui pouvait tuer le malheureux homme.
Cependant il fallait qu'il parlât sous peine d'exaspérer cette angoisse déjà si violente.
Se décidant enfin, il vint à lui et brusquement il lui prit les deux mains:
—Mon bon Jacques, tu sais combien je t'aime, dit-il, tu sais que tu n'as pas de meilleur ami que moi, et que quoi qu'il arrive, je serai toujours pour toi un camarade, un frère.
Sans répondre Fourcy le regarda avec effarement.
—Et bien oui, c'est un coup, un coup terrible que je vais te porter; je voudrais trouver des ménagements pour te l'adoucir, mais je suis si troublé, si ému.
Fourcy se cacha le visage entre ses deux mains, puis, après un moment, les abaissant à demi et courbant la tête, d'une voix brisée, il dit:
—Je sais tout.
—Ah!
—Je viens de voir le bijoutier qui a vendu à Robert le collier de diamants qu'il lui a donné… elle que j'aimais tant… la misérable! recevoir de l'argent de votre fils!
Et éclatant en sanglots, il se jeta dans les bras de M. Charlemont.
—Ah! mes enfants, mes enfants!
Mais M. Charlemont ne répondit pas à cette étreinte désespérée.
Abasourdi, consterné, il se tenait les bras ballants, se demandant s'il avait réellement entendu les mots qu'il se répétait machinalement comme pour leur donner un sens.
Robert, l'amant de madame Fourcy; la femme de son Jacques, la maîtresse de son fils!
C'était bien cela que disait Fourcy, cependant.
Sans bien savoir ce qu'il faisait, il murmura:
—C'est impossible!
Fourcy ne répondit que par un sanglot.
Alors, bien que M. Charlemont ne fût pas expansif, il prit ce malheureux dans ses bras, et comme il eût fait avec un enfant, il l'embrassa:
—Mon pauvre garçon!
Mais tout à coup il se dégagea et, prenant Fourcy par la main:
—Tu dis qu'il lui a donné un collier en diamants, s'écria-t-il.
—Un collier de soixante mille francs et bien d'autres bijoux encore, sans doute, notamment le bracelet qu'il a fait payer par la caisse.
—Tu en es sûr?
—Pour le collier, oui, je viens de voir le livre, du bijoutier, et le bijoutier m'a dit qu'il avait vendu le collier que je lui représentais à M. Robert Charlemont.
—Eh bien, c'est Robert qui lui a donné aussi les trois cent mille francs qu'elle a perdus dans les affaires Heynecart.
Fourcy le regarda sans comprendre.
—C'est vrai, tu ne sais pas, s'écria M. Charlemont.
Et comme il croyait n'avoir plus de ménagements à garder, en quelques mots il expliqua ce que le commissaire venait de lui raconter: la perte des trois cent mille francs dans les affaire Heynecart et le payement de cette somme aux mains de La Parisière en trois cents billets de banque de mille francs.
—Tu comprends maintenant où elle a eu ces trois cent mille francs; soit qu'elle ait remis un mandat blanc à Robert, soit que celui-ci qui entrait dans sa chambre comme il voulait, se soit approprié ce mandat, c'est lui qui l'a rempli, qui l'a signé de ton nom, qui a touché la somme à la Banque et qui la lui a donnée. Est-ce clair maintenant? Ne vois-tu pas comment les choses se sont passées? ta… cette femme expliquant à son amant qu'elle a perdu trois cent mille francs qu'il faut qu'elle paye sous peine d'être déshonorée, et celui-ci, dans un élan d'enthousiasme passionné, les lui promettant, les cherchant partout, les demandant à tous, et quand il n'a pas pu se les procurer, les volant à son père. Avais-je raison, quand je disais que c'était lui?
—Mon Dieu! murmura Fourcy.
—Oui, c'est horrible! horrible pour toi, horrible pour moi; ta femme coupable! mon fils voleur! ton honneur, le mien perdus; et pourquoi?
Ils restèrent quelques instants accablés, mais non également. Car ce n'était pas seulement son honneur perdu que Fourcy pleurait, c'était aussi son amour, ses vingt années de tendresse, de confiance, de bonheur, de tout cela il ne resterait donc pour lui qu'un souvenir empoisonné.
Tout à coup, M. Charlemont, beaucoup moins abattu et qui suivait sa pensée, s'écria:
—Au moins, dans ce malheur terrible, nous pouvons nous raccrocher à cela, qu'un fils qui vole son père échappe à la justice. Robert coupable rend la femme libre.
—Libre?
—Les déclarations de La Parisière l'ont fait mettre en état de détention.
—En prison!
—Nous allons lui faire rendre la liberté; Robert reconnu coupable du vol, l'affaire ne peut plus avoir de suite, et fût-elle sa complice, l'eût-elle poussé à ce vol, que nous devons désormais n'avoir qu'un but: la faire reconnaître innocente par la justice, sinon pour elle, au moins pour toi, pour tes enfants; viens avec moi au Palais de justice.
—Mais…
—Je ne te quitte pas; en nous hâtant nous avons chance de trouver encore le juge d'instruction à son cabinet; viens, viens.
Et il l'entraîna.
En route Fourcy ne prononça pas un seul mot, il était dans un état de prostration complète, un être inerte, une masse de chair affaissée dans le coin de la voiture.
A un certain moment M. Charlemont, effrayé de cette immobilité, lui prit la main pour s'assurer qu'il n'était pas mort frappé par une congestion.
Ce fut seulement en arrivant sur le Pont-Neuf que Fourcy sortit de cette stupeur; alors se penchant en avant il regarda la rivière longuement et un soupir s'échappa de sa poitrine.
—Je tous attendrai dans la voiture, dit-il, je ne pourrais pas supporter les questions du juge d'instruction: d'ailleurs que lui dirais-je?
M. Charlemont eut peur de le laisser seul, car il avait vu le regard que Fourcy avait jeté sur la rivière et il en avait compris l'expression, il voulut donc insister pour l'emmener avec lui, mais Fourcy persista dans son refus:
—Ne craignez pas que j'oublie mes enfants, dit-il, pourrais-je les laisser à leur mère?
—Je vais revenir aussi vite que possible, dit M. Charlemont.
Et en courant comme un jeune homme, il monta les marches de l'escalier du Palais.
Mais, malgré sa promesse, il fut longtemps avant de revenir; enfin, Fourcy le vit reparaître et sautant en bas de la voiture, il courut au-devant de lui:
—Eh bien? cria-t-il de loin.
—Je n'ai rien pu obtenir; il faut les aveux de Robert et sa comparution: explications, supplications, offre de caution, le juge d'instruction et, après lui, le procureur général n'ont rien écouté. Heureusement, Robert qui doit toucher demain, à Londres, un chèque que je lui ai fait envoyer ce matin, trouvera chez MM. Bass et Crawford un télégramme qui le rappellera à Paris; il peut être demain soir ici; entrons au télégraphe, que j'envoie cette dépêche.
—Et maintenant? demanda M. Charlemont lorsque la dépêche fut remise au guichet.
—Je n'ai dans mon trouble qu'une pensée: les enfants. Si terrible que cela soit pour moi, il faut que je rentre dans cette maison de Nogent et que je leur explique pourquoi leur mère est absente, car je ferai tout au monde pour qu'ils n'apprennent pas l'horrible vérité: leur mère!
—Veux-tu que je t'accompagne?
—Je crois, autant que je peux croire quelque chose, qu'il vaut mieux que je sois seul avec eux.
—Eh bien, je vais au moins te conduire jusque chez toi.
Mais à l'entrée du village Fourcy voulut descendre de voiture.
—A demain, dit M. Charlemont en lui serrant les mains longuement à plusieurs reprises…
—Oui, demain, je vous dirai mes résolutions.
Marcelle accourut à lui:
—Ah! te voilà, dit-elle, quel bonheur, tu étais si troublé quand tu es parti que j'avais peur; étais-je folle; et maman?
Il sentit ses jambes trembler sous lui, mais il se raidit.
—Ta maman ne rentrera pas aujourd'hui; elle reste à Paris.
—Tu me fais peur.
—Il ne faut pas avoir peur, chère fille.
—Elle est malade!
—Non, je te jure, tu entends, je te jure qu'elle n'est pas malade, c'est pour une affaire… grave que je t'expliquerai, pour le moment, je ne peux rien te dire; laisse-moi monter à ma chambre, j'ai quelques mots à écrire.
Il n'avait rien à écrire, il avait à crier sa douleur; vivement il s'enferma, il étouffait; quelques instants de plus et il ne pouvait pas résister à l'élan qui le poussait dans les bras de sa fille.
Il était enfermé depuis assez longtemps déjà, lorsqu'on frappa à la porte: il reconnut la voix de Lucien: le fils maintenant.
Il alla ouvrir, Lucien se précipita dans la chambre:
—Père, est-ce possible?
Et il tendit un journal à son père.
—Où est mère?
—Elle ne rentrera pas ce soir.
—Alors c'est donc vrai?
—… Tu sens bien qu'elle est innocente.
—Ah! père!
Et Lucien se jeta dans les bras que son père lui tendait, et sans paroles, longuement ils pleurèrent aux bras l'un de l'autre.
Mais Fourcy ne put pas s'abandonner.
—Pensons à ta soeur, dit-il, je voulais lui cacher la vérité, mais maintenant c'est impossible; il faut la lui apprendre; tu me soutiendras… mon fils.
XLI
Fourcy ne s'était pas couché, il avait passé la nuit enfermé dans sa chambre, tantôt marchant en long et en large, tantôt se jetant dans un fauteuil, se levant, s'asseyant, et, quand le hasard de sa course l'amenait à la porte de la chambre de sa femme, se rejetant en arrière désespérément.
Il fallait qu'il décidât la vie nouvelle qui commençait pour lui, celle de ses enfants.
Pour sa femme, c'était fini; il ne la reverrait jamais; ce n'était pas sans une affreuse douleur, la plus cruelle qu'il eût éprouvée depuis qu'il était au monde, qu'il prenait cette résolution, mais c'était sans hésitation, jamais plus il ne s'échangerait entre eux ni un regard, ni une parole.
Mais ses enfants?
Mais lui-même?
Pour ses enfants, il ne pouvait les lui laisser, c'était une femme perdue, ce n'était plus une mère, et puis, d'ailleurs, comment vivrait-il sans eux dans l'horrible isolement où il allait se trouver plongé: il avait été bon père; il n'avait pensé qu'à eux; elle, qu'avait-elle été!
Pour lui, il quitterait Paris, il quitterait la France; sans doute c'était sacrifier la fortune et cette position qu'il avait été si heureux, si glorieux d'obtenir après quarante années d'efforts, mais mieux valait la misère que la honte; pouvait-il rester à la tête de la maison Charlemont, pouvait-il être un jour l'associé de l'amant de sa femme? Tout ce qu'il pouvait accepter de M. Charlemont maintenant, c'était une place d'employé dans leur succursale d'Odessa où une tête intelligente et une main ferme pouvait rendre les plus grands services. Ce serait donc à Odessa qu'il irait avec Lucien et Marcelle recommencer la lutte à cinquante-six ans, travailler pour les siens, leur refaire une petite fortune, après avoir payé les trois cent mille francs que Robert avait volés pour elle.
Longues avaient été ses hésitations, cruels avaient été ses déchirements avant d'arrêter ces résolutions si graves pour lui et pour ses enfants.
Combien souvent s'était-il demandé si dans l'état de bouleversement où il était jeté, il pouvait s'arrêter à un parti. Et cependant il fallait qu'il se décidât et que le matin il fît connaître sa résolution à ses enfants, puisque le soir même elle allait être mise en liberté.
Mais dans son trouble, il y avait une chose qu'il n'avait pas prévue: les raisons qu'il devrait donner à ses enfants pour justifier ces résolutions.
Au mot de séparation, tous deux avaient été stupéfaits et leurs regards sinon leurs paroles lui avaient demandé anxieusement pourquoi cette séparation puisque leur mère était innocente.
Alors il avait senti combien sa situation était mauvaise; il ne pouvait pas accuser leur mère, et ne pas l'accuser c'était en quelque sorte s'accuser soi-même.
Il n'avait pu parler que de la question d'argent:
—Votre mère, malgré moi, a fait ce que je n'ai jamais voulu faire: des spéculations. Elle a profité de sa situation, c'est-à-dire de ma situation, pour obtenir de l'argent de ceux qui avaient besoin de l'influence et du crédit de la maison Charlemont. Avec cet argent, elle a acheté ce mobilier qui a une grande valeur; elle a fait des affaires; peut-être même s'est enrichie. Je n'en sais rien, et ne veux pas le savoir. Mais ce que je sais, c'est qu'elle a compromis ma réputation d'honnête homme, et qu'elle a rendu ma situation dans la maison Charlemont impossible; de même qu'elle a rendu celle de Lucien impossible aussi. Un établissement qui se respecte n'emploie pas des gens qui font trafic de leur influence pour faire des bénéfices personnels sans s'inquiéter de savoir ce que ces bénéfices coûteront à la caisse ou à la considération de leur maison. Sans en avoir conscience, je veux le croire, je le crois, votre mère m'a déshonoré….
Bien qu'il ne voulût donner à ce mot qu'un sens restreint, il en eut peur lorsqu'il l'eut prononcé, et tout de suite il s'empressa de l'expliquer:
—… Dans le monde des affaires, je veux dire, où ma réputation est perdue. Combien m'accuseraient de m'être entendu avec votre mère si je n'accomplissais pas cette séparation… plus douloureuse pour moi que vous ne pourrez jamais l'imaginer, bien que vous ayez été témoins chaque jour de… la tendresse avec laquelle j'aimais votre mère.
Et comme il se sentait prêt à succomber à l'émotion, il se hâta d'arriver à la conclusion.
—Je vais annoncer à M. Charlemont que je renonce à la situation qu'il m'avait faite.
—Eh quoi! s'écria Lucien.
—Il le faut; ce n'est pas toi, mon fils, qui ferais passer la fortune avant l'honneur; et dans quelques jours, demain peut-être, nous aurons quitté Paris pour aller à Odessa où je pourrai travailler la tête haute.
—Mon Dieu! murmura Marcelle.
Ce cri remua Fourcy jusque dans les entrailles: c'était à Evangelista qu'elle pensait, à son amour perdu, à son mariage manqué.
Hélas! la pauvre enfant, c'était son premier chagrin, et c'était lui, son père, qui en porterait la responsabilité, comme il porterait celle de la déception qu'il infligeait à son fils. Etait-il situation plus malheureuse, plus misérable que la sienne? responsable de tout, coupable de rien; ce n'était pas assez de ses propres souffrances, il fallait qu'il fît lui-même souffrir ceux qu'il aimait si tendrement, et, quand il avait si grand besoin de recevoir d'eux une consolation et un soutien, qu'il les éloignât de lui.
Doucement il la prit dans ses bras:
—N'oublie pas, ma mignonne, que quand même nous resterions à Paris, certains projets possibles hier, sont impossibles aujourd'hui; fille d'un homme sans position, tu n'es plus ce que tu étais, fille de l'associé de la maison Charlemont.
Le mot juste, c'était «fille de madame Fourcy», mais ce mot, il ne pouvait pas le dire.
Après les enfants, il avait une autre tâche non moins cruelle à remplir auprès de M. Charlemont, à qui il devait annoncer son prochain départ.
Il fallait donc qu'il allât à Paris; mais en approchant de la gare de Nogent, il lui sembla que tous les gens qui le connaissaient, ou qui simplement voyageaient avec lui d'ordinaire, le regardaient curieusement en chuchotant ou en se faisant des signes; la honte le serra à la gorge; il n'eut pas le courage d'entrer dans la gare, mais prenant le pont, il gagna le bois, et, par des chemins peu fréquentés, il se rendit à Vincennes, où il monta en tramway.
M. Charlemont était rue Royale, l'attendant, car pour la première fois depuis longtemps, il avait couché chez lui.
—Eh bien, mon pauvre Jacques, comment es-tu?
—Je ne sais pas; je ne m'occupe pas de cela.
Et il expliqua ce dont il s'était occupé; ce qu'il avait résolu.
—Tu veux que nous nous séparions! s'écria M. Charlemont.
—Il le faut.
—Tu es fou; la douleur te fait perdre la raison; ne parlons pas de cela en ce moment.
—Parlons-en au contraire pour n'y plus revenir, car je ne serais pas en état peut-être de m'imposer un nouvel effort; le coeur me manque à la pensée de quitter cette maison dans laquelle j'ai été élevé, où j'ai grandi, où j'espérais mourir; c'est la mort dans l'âme, vous le sentez bien, n'est-ce pas, que je me sépare de vous.
Il se détourna pour cacher les larmes qui emplissaient ses yeux.
—Alors ne nous séparons pas.
—Il le faut.
—Mais c'est ma ruine!
—Non la vôtre, mais la mienne.
—N'est-ce pas la même chose?
Fourcy ne releva pas ce cri égoïste; tant bien que mal il expliqua sa résolution d'aller à Odessa, en même temps qu'il expliqua aussi comment et par qui il pouvait être remplacé à la tête de la maison de Paris.
Mais M. Charlemont ne se rendit pas à ses raisons:
—Si tu devais te trouver en relations avec mon fils, je comprendrais tes scrupules, cela, en effet, serait intolérable; mais tu n'as pas ce danger à craindre: Robert ne restera pas à Paris; je vais l'attendre à la descente du chemin de fer, je le conduirai au Palais de justice, et je le remettrai en wagon pour qu'il retourne à Londres d'où il ne reviendra pas. Quant à le voir me remplacer comme héritier, cela n'est pas probable, de sitôt au moins, je suis solide; d'ailleurs cela se réalisât-il qu'il serait temps de faire alors ce que tu veux faire aujourd'hui. Pense à tes enfants que tu vas ruiner; pense à moi.
—Je pense à mon honneur.
—Mais ton honneur sera-t-il mieux défendu si tu t'enfuis, que si bravement tu fais tête à l'orage?
Et avec plus de chaleur qu'il n'en montrait d'ordinaire, M. Charlemont développa ce thème, que la honte d'une femme n'atteint qu'elle et ne rejaillit pas sur son mari.
—Vas-tu sacrifier ta fortune, vas-tu sacrifier tes enfants, vas-tu me sacrifier à je ne sais quel orgueil mal placé?
Fourcy avait écouté ce discours la tête basse, en proie à la plus violente émotion, tout à coup il la releva et venant à M. Charlemont d'un bond:
—Non à mon orgueil, s'écria-t-il, mais à mon amour; vous ne sentez donc pas que si je la fuis, c'est que je l'aime!
—Comment!
—Cela est lâche, cela est misérable, tout ce que vous voudrez, vous avez raison; mais je l'aime! Voulez-vous que je m'expose à me trouver en face d'elle? Qui sait alors ce qui se passerait? voulez-vous que j'aie la lâcheté dans un mois, dans six mois de retourner à elle? Alors pour qui serait le déshonneur? Vous voyez bien qu'il faut que je parte; et tout de suite, au plus vite.
M. Charlemont lui prit les deux mains.
—Mon pauvres Jacques!
Mais après cette expansion de sympathie et de commisération, il eut un retour sur lui-même qu'il ne put pas s'empêcher d'exprimer:
—Et quand je pense, dit-il, qu'il y a d'honnêtes gens qui me font un crime de n'avoir jamais aimé que des filles; eh bien! non, ma parole d'honneur, il n'y a que ça.
XLII
Ce ne fut ni ce jour-là, ni le lendemain, ni le surlendemain que madame Fourcy vit finir sa détention; malgré les aveux et les explications de Robert, l'affaire était en effet plus compliquée que M. Charlemont ne l'avait cru tout d'abord, car s'il y a un article du code pénal qui dit que les soustractions commises par les enfants au préjudice de leurs père ou mère ne peuvent donner lieu qu'à des réparations civiles, la fin du même article dit aussi que ceux qui auraient recelé ou appliqué à leur profit tout ou partie de ce qui aurait été soustrait seront punis comme coupables de vol.
Il fallut manoeuvrer adroitement, arranger les choses, changer le caractère du vol, faire agir des influences toutes-puissantes pour arracher sa mise en liberté.
Ce fut M. Charlemont qui mena toute cette affaire, et bien qu'il trouvât que madame Fourcy était très justement en prison et qu'on agirait sagement en l'y laissant toujours, il ne négligea rien pour l'en faire sortir au plus vite, montrant un zèle et une activité vraiment extraordinaires chez un homme qui n'avait jamais eu souci que de ses plaisirs.
Enfin le juge d'instruction ayant rendu une ordonnance portant qu'il n'y avait lieu à suivre contre la dame Fourcy, le procureur de la République ordonna qu'elle fût mise en liberté si elle n'était retenue pour autre cause.
Fourcy avait demandé à M. Charlemont de faire connaître ses résolutions à sa femme et celui-ci avait consenti à se charger de cette mission, ainsi qu'à régler tout ce qui avait rapport à la séparation; aussitôt qu'il la sut libre et installée dans son appartement de Paris, il se présenta donc chez elle, après toutefois qu'il l'eût fait prévenir de sa visite.
Si cette entrevue était cruelle pour madame Fourcy, pour lui elle était difficile, car il devait oublier qu'il avait devant lui la femme qui avait perdu son fils et déshonoré son nom, pour ne penser qu'à son pauvre Jacques et aux intérêts sacrés qu'il lui avait confiés.
Ils restèrent un moment en face l'un de l'autre sans parler.
Ce fut madame Fourcy qui commença:
—Je ne dirai pas que je suis heureuse de vous voir, et cependant la vérité est que, malgré mon trouble, je profite de l'occasion qui m'est offerte de traiter avec vous cette déplorable affaire des trois cent mille francs que M. Robert m'a prêtés, et que je vous rendrai aussitôt que je pourrai négocier certaines valeurs qui étaient le gage de cet emprunt.
—Ah! c'était un emprunt, dit M. Charlemont.
—Et que voudriez-vous que ce fût?
—Ce qu'a été le collier; mais je ne suis pas ici pour discuter cette question des trois cent mille francs, pas plus que celle du collier, j'y suis pour vous apporter les intentions de votre mari, que vous connaissez déjà en partie et rien que pour cela, ne nous égarons donc pas: ces intentions, les voici: séparation amiable, c'est-à-dire sans intervention de la justice; liquidation de la communauté avec vente de la maison de Nogent et reprise par vous du mobilier qui la garnit, ainsi que de celui qui se trouve dans votre appartement; enfin, engagement formel de votre part de ne jamais chercher à revoir ni votre mari ni vos enfants.
—Pour ce qui est affaires je me soumettrai à tout ce que mon mari voudra; mais quant à ne pas le revoir, je ne prendrai jamais cet engagement, car mon plus ardent désir, mon espérance est au contraire de le revoir un jour, et si je ne vais pas en ce moment me jeter à ses genoux, c'est uniquement pour ne pas retarder cette réconciliation en essayant précisément de la brusquer; le temps agira; je mets ma confiance en lui; quant à mes enfants, je prendrai encore bien moins l'engagement qu'on veut m'imposer; c'est à eux seuls de décider s'ils veulent ou ne veulent pas revoir leur mère: pour moi, leur réponse est certaine, et je ne vous cache pas que c'est sur eux que je compte pour ramener mon mari et lui faire reprendre sa position à Paris, près de vous et dans le monde, qu'un coup de désespoir, c'est-à-dire de folie, lui fait abandonner.
Elle prononça ces derniers mots simplement, mais cependant en les soulignant de manière à bien dire à M. Charlemont: «Si vous tenez à votre Jacques, voilà le moyen de l'avoir.»
M. Charlemont, sans rien répliquer, reporta ces paroles à Fourcy.
—C'est bien, dit celui-ci, nous partirons ce soir même; rien ne me retient à Paris; à Odessa, je saurai me défendre et défendre les enfants s'il le faut.
—Emmèneras-tu donc les enfants sans qu'ils fassent leurs adieux à leur mère? dit M. Charlemont.
Fourcy le regarda avec inquiétude, longuement.
—Elle peut mourir. Pense à la responsabilité dont tu te chargerais, celle que tu prends est déjà terriblement lourde. Il ne faut pas que tes enfants puissent t'adresser un reproche. Il ne faut pas que tu puisses t'en adresser toi-même. Après tout elle est leur mère.
—C'est là leur malheur, hélas!
—Sans doute, mais quelle que soit sa faute, cette faute n'empêche pas qu'elle ait été bonne et dévouée pour eux.
Fourcy était profondément bouleversé par ces paroles qui ne traduisaient que trop justement ce que plus d'une fois il s'était dit tout bas depuis qu'il avait arrêté sa résolution.
—Alors votre avis est…, demanda-t-il.
—Je n'ai pas d'avis; tout ce que je peux dire, c'est ce que je ferais si j'étais à ta place.
—Eh bien?
—Eh bien, je les enverrais chez leur mère.
—Et si elle les garde?
—Elle ne peut pas les retenir de force; ce ne sont plus des petits enfants; ils doivent comprendre la gravité de la situation; et ils la comprennent, sois-en sûr; c'est pour cela qu'en leur annonçant que vous partez ce soir, je leur demanderais s'il veulent voir leur mère avant; ils décideraient ainsi eux-mêmes et ta responsabilité serait couverte.
La réponse de Lucien et de Marcelle fut la même: ils voulaient voir leur mère.
Ce fut dans ses bras qu'elle les reçut; et ce fut dans une crise de larmes que tous les trois ils s'embrassèrent.
Il s'écoula un temps assez long sans que madame Fourcy abordât la question de leur prochain départ, mais enfin elle se décida:
—Que votre père s'éloigne de moi, je ne peux pas me plaindre, car je reconnais qu'en faisant à son insu ces spéculations qu'il ne voulait pas risquer lui-même, je lui ai causé une grande douleur. Mais pour qui les ai-je faites, ces spéculations? pour vous. Pour qui ai-je voulu m'enrichir, pour qui me suis-je enrichie? pour vous. Malgré cela, malgré la légitimité de mon but, je comprends combien sa douleur et sa colère doivent être terribles; et c'est pour cela que je n'ose rien tenter en ce moment pour le faire renoncer à sa résolution; mais vous pensez bien, n'est-ce pas, que je n'abandonne pas l'espoir de le ramener plus tard… bientôt même si vous voulez m'aider. Pour cela vous n'avez plus qu'une chose à faire: lui demander de ne pas l'accompagner en Russie. Soyez sûrs que si vous restez, il reviendra; il reviendra à vous d'abord, à moi ensuite, et nous reprendrons tous notre ancienne existence, où nous étions si heureux. Ce bonheur dépend donc de vous. Partez et nous serons séparés à jamais. Restez et nous serons bientôt réunis. Parlez et la position de votre père à la tête de la maison Charlemont est perdue; l'avenir de Lucien est sacrifié; le mariage de Marcelle est manqué. Restez, votre père reprend sa position, Lucien continue à se pousser dans la maison Charlemont, et le mariage de Marcelle se fait.
Et comme Lucien et Marcelle avaient laissé échappé un mouvement:
—Je ne parle pas à la légère: ni pour M. Charlemont qui ne désire rien tant que garder votre père et Lucien, ni pour le marquis Collio que je viens de voir. Si je disais à Marcelle qu'il n'a pas été ébranlé dans ses intentions par ce qui s'est passé, je ne serais pas sincère; mais il a compris la situation, et si vous restez à Paris près de votre mère qui se trouvera ainsi protégée contre la flétrissure que le monde m'infligerait dans le cas où vous m'abandonneriez; si d'autre part il peut espérer que cette séparation entre votre père et moi n'est que passagère, il persiste dans sa demande et dans un mois j'ai la joie, chère fille, de donner une dot d'un million à ton mari en signant ton contrat de mariage. Il est bien entendu que le jour où Lucien se mariera, il aura la même dot. Voilà ce que vous pouvez. Vous voyez que votre bonheur, celui de votre père, et le mien est entre vos mains.
Comment auraient-ils résisté à de pareils arguments?
Aussi n'y résistèrent-ils point.
Mais le difficile pour eux était de demander à leur père de ne pas partir avec lui.
Ce fut à chercher ce moyen qu'ils employèrent le temps de leur retour près de lui.
Enfin il fut décidé que ce serait Marcelle qui prendrait la parole, la demande d'Evangelista lui donnant une ouverture.
—Sais-tu, père, que tu avais mal jugé le marquis Collio, dit-elle, rouge de confusion et tremblante d'anxiété.
—Comment cela?
—Il persiste dans son projet de mariage… si… nous restons à
Paris… près de maman.
Lucien lui vint en aide, et acheva ce qu'elle n'avait plus la force de dire.
Fourcy fut anéanti.
—Je ne pars pas ce soir, dit-il.
Ils se jetèrent dans ses bras et l'étouffèrent de leurs caresses.
Il les repoussa doucement:
—Je verrai le marquis Collio, demain, dit-il.
Evangelista confirma ce qu'avait dit madame Fourcy, mais sans parler du retour possible de Fourcy, la leçon lui ayant été faite et bien faite à ce sujet par sa future belle-mère.
Fourcy rentra à Nogent plus malheureux qu'il ne l'avait encore été peut-être.
Ses enfants qui l'attendaient accoururent au-devant de lui:
—J'avais compté sur vous pour me soutenir, dit-il, mais je sens que je n'ai pas le droit de vous sacrifier; restez près de votre mère; moi, je pars; vous me conduirez ce soir à la gare.
Puis, cédant à la douleur et à l'attendrissement, il les prit tous deux dans ses bras et fondit en larmes:
—Oh! mes enfants!