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Une femme d'argent

Chapter 9: IX
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About This Book

The narrative follows a prominent Parisian banking family whose founder, Hyacinthe Charlemont, rises from modest origins through industry and civic engagement, and whose son Amédée squanders that legacy through pleasure and mismanagement. As the house falters, a diligent clerk, Fourcy, sustains the business by zeal and competence. Interpersonal tensions over money, status, and appearances surface in episodes about displays of jewelry and social ambition, and the story examines bourgeois pride, inherited privilege versus earned merit, and the moral consequences of financial decline amid changing public reputations.

Il s'approcha d'elle et la prenant dans ses deux bras il la serra fortement sur sa poitrine en l'embrassant:

—Moi, te gronder, ma chère Geneviève, moi qui voudrais voir toujours un sourire dans tes beaux yeux. Si je t'ai demandé: «pourquoi as-tu acheté cela?» c'est simplement parce que je ne veux plus que tu portes des bijoux faux.

—Je ne demanderais pas mieux que d'en porter de vrais.

—Cela m'humilie autant que cela me peine de voir qu'une femme comme toi, avec ta beauté, avec ta supériorité, en est réduite à se parer de bijoux faux, tandis que les plus beaux, les plus vrais, seraient à peine dignes de toi: aussi tu vas me faire le plaisir de te débarrasser de tous ceux-là.

—Comment!

—Je ne veux plus que tu en portes des faux, mais comme d'autre part je ne veux pas contrarier tes goûts et que moi-même je trouve que les bijoux te vont admirablement, je serai heureux de t'en donner des vrais.

Ce fut elle à son tour qui le prit dans ses bras et l'embrassa.

—Mon bon Jacques!

—Tu es contente.

—Je suis heureuse de ton intention et je te remercie avec un coeur ému de ta bonté et de ta tendresse; mais je ne veux pas te permettre de réaliser cette intention, je ne veux pas que tu te ruines à m'acheter des diamants.

—Je ne me ruinerai pas.

—Je ne veux pas que tu dépenses ton argent, celui de nos enfants pour satisfaire mes caprices: est-ce qu'un mari doit se ruiner pour sa femme?

—Mais quand ce mari est le plus épris, le plus passionné des amants?

—Il se contente d'être aimé pour son amour: qu'importe que mes bijoux soient faux si tout le monde croit qu'ils sont vrais?

—Mais moi je sais qu'ils sont faux et cela suffit; je ne veux pas que chez une femme comme toi, qui est l'honnêteté et la droiture en personne, il y ait un mensonge quel qu'il soit.

—Eh bien moi, je ne veux pas que tu me fasses un pareil cadeau: il me semble que cette honnêteté dont tu parles s'amoindrirait, si elle acceptait un cadeau qui entraînerait une si grosse dépense; je sens bien que tu aurais plaisir à me le faire, mais moi j'aurais honte à l'accepter de toi; n'en parlons donc plus, et laisse-moi porter ces bijoux qui me suffisent et me contentent; c'est entendu, n'est-ce pas?

Et elle lui tendit la main.

—Tu sais, n'en parlons plus, je ne veux pas que tu en parles.

—Veux-tu au moins me permettre de te dire que tu es la meilleure des femmes?

—Cela oui, tant que tu voudras; je veux même bien que tu laisses librement couler cette larme attendrie que tu retiens dans ta paupière et qui vaut mieux pour moi que tous les diamants du monde.

Puis tout de suite, comme si elle voulait couper court à cette émotion:

—Mais tu as donc gagné aujourd'hui des millions? dit-elle en riant.

—Justement.

—Et tu ne le dis pas! fit-elle en riant d'un air moqueur.

—C'est ta faute; j'arrivais empressé de partager avec toi cette bonne nouvelle, et c'est même ce qui m'a fait avancer mon retour, quand cet incident de tes bijoux, se jetant entre nous, m'a empêché de te parler de ce que j'avais tant de hâte à te dire.

—C'est donc sérieux?

—Comment! si c'est sérieux: à partir de janvier prochain M. Charlemont me donne une part dans les bénéfices de la maison.

Il avait prononcé ces quelques mots lentement, d'un air triomphant.

—Enfin, dit-elle, il te rend donc justice?

Il resta un moment interdit.

—Eh quoi, dit-il enfin, c'est ainsi que tu accueilles cette nouvelle que j'étais si heureux de t'apporter!

—Vas-tu t'imaginer que je ne suis pas heureuse de l'apprendre? mais il y a si longtemps que je l'attends que ma joie ne peut pas être aujourd'hui ce qu'elle eût été il y a cinq ans, il y a dix ans; tu as cinquante-six ans, moi j'en ai trente-cinq, quand jouirons-nous de la fortune que tu vas mettre dix ans encore à gagner?

—Nos enfants en jouiront.

—Mais nous? Ah! que n'est-elle venue plus tôt!

Ce fut avec violence qu'elle lança ces derniers mots, avec un accent désespéré où il y avait autant de rage que de douleur.

—As-tu manqué de quelque chose pendant ces dix ans?

Elle le regarda longuement et secouant la tête:

—J'ai manqué de confiance en l'avenir, j'ai manqué de sécurité: en te voyant refuser si obstinément de faire des affaires, comme tu en avais la facilité, j'ai cru que la fortune ne viendrait jamais et que notre existence à tous se traînerait dans la médiocrité… et si tu venais à mourir, la mienne et celle de nos enfants dans la misère! Dieu merci pour toi, tu n'as pas été sous l'obsession de cette horrible pensée; mais ne pensons plus à cela, d'autant plus que regrets et remords sont inutiles maintenant.

—Comment des regrets et des remords! Que veux-tu dire?

—Rien… rien, si ce n'est que j'ai eu tort de te tourmenter pendant ces dix dernières années et de te pousser à faire des affaires.

—Ne parle donc pas de remords à propos de cela; ton intention était bonne, et si je n'ai pas cédé à tes suggestions, je ne t'en ai jamais voulu de ce que tu me les adressais pressantes et fréquentes; je comprenais le sentiment qui te les inspirait; au reste, tu vois maintenant qu'en ne prenant les choses qu'au point de vue de nos intérêts, j'ai eu raison de te résister; si j'avais fait des affaires, si j'avais gagné de l'argent, M. Charlemont ne m'aurait jamais fait sa proposition, c'est cette médiocrité justement qui l'a décidé.

—Dis la comparaison entre la médiocrité de celui qui faisait tout, et l'opulence de celui qui ne faisait rien: et quelle part te donne-il?

—Cela n'a pas été décidé, mais le principe est posé, et c'est là l'essentiel; je pense donc qu'en voyant M. Charlemont, tu n'hésiteras pas à lui montrer ta satisfaction.. et ta reconnaissance, au moins pour Lucien qui sera un jour l'associé du fils comme je suis celui du père; il vient dîner demain avec nous.

Cette grande nouvelle si importante pour Fourcy ne parut pas jeter madame Fourcy dans une extase de joie.

—Ah! dit-elle simplement.

Et ce fut tout.

Fourcy resta pendant quelques instants à la regarder tout étonné, mais il ne se permit pas d'observation; il savait que sa femme n'avait jamais aimé M. Charlemont, son coeur ulcéré par dix années d'attente ne pouvait changer tout à coup; cela viendrait plus tard sûrement elle lui rendrait justice; il était tranquille.

—Où est Marcelle? demanda-t-il; elle aussi doit apprendre cette nouvelle, qui peut avoir une influence décisive sur son avenir.

—Dans le jardin; va la lui apprendre toi-même.

—Viens avec moi.

—Il est juste de te laisser ce plaisir, va.

VII

Il croyait trouver sa fille à la place qu'elle occupait le plus souvent dans le jardin, sous un beau tulipier, dont les longues branches qui n'avaient jamais été coupées retombaient sur le gazon et formaient une voûte de verdure impénétrable aux rayons du soleil aussi bien qu'à la pluie: elle affectionnait cette place autant pour la fraîcheur qu'on y trouvait toute la journée, que pour les perspectives qui se déroulaient de là sur le cours de la Marne et les horizons lointains.

Mais elle n'était pas là; au moment où il allait se mettre à sa recherche, deux détonations qui retentirent presque en même temps lui apprirent qu'elle était au tir, avec Robert Charlemont sans doute.

Il se dirigea donc du côté d'où étaient parties ces détonations et au bout d'une allée de tilleuls, à l'endroit où cette allée finit à un mur, il les aperçut tous les deux, sa fille et Robert; ils lui tournaient le dos et Robert tenait dans ses mains une petite carabine qu'il était en train de charger; ils faisaient face à une plaque noir en fer appliquée contre le mur et sur laquelle se détachait la blancheur de deux cartons.

Au bruit de ses pas sur le gravier de l'allée, ils tournèrent la tête et aussitôt Marcelle vint au devant de lui en courant et en criant:

—C'est père, quel bonheur!

Alors il s'arrêta pour la regarder venir, pour l'admirer avec ses yeux de père, et de fait, elle était réellement charmante dans sa robe blanche légère que soulevait derrière elle la rapidité de sa course, et les frisons de ses cheveux blonds flottant au vent, arrivant les bras entr'ouverts, les lèvres souriantes de tendresse, le regard joyeusement ému; en tout des pieds à la tête une belle jeune fille de dix-huit ans, aussi gracieuse que jolie.

Elle jeta ses deux bras autour du cou de son père et se haussant sur la pointe des pieds, elle l'embrassa sur les deux joues de deux gros baisers qui sonnèrent.

—Est-ce gentil, dit-elle en se pendant à son bras, de venir nous faire cette bonne surprise; puisque te voilà, tu vas tirer quelques balles avec nous; tu donneras une leçon à M. Robert; lui qui tire si bien d'ordinaire, il en a joliment besoin aujourd'hui.

Pendant ce temps, Robert Charlemont s'était avancé à son tour, mais lentement, comme à regret, ou comme s'il était retenu, et ç'avait été aussi avec une sorte de contrainte qu'il avait pris et serré la main que Fourcy lui tendait dans un mouvement affectueux.

Mais ni Fourcy ni Marcelle n'avaient remarqué cette contrainte, habitués qu'ils étaient l'un et l'autre à la réserve de Robert, qui se tenait toujours sur une sorte de défensive, même avec ses meilleurs amis. Était-ce timidité? Était-ce fierté? Était-ce humeur sombre? Le certain c'est qu'il n'avait jamais montré la moindre expansion; lui, le fils d'un père tout en dehors, aux manières ouvertes, au parler haut et facile, il était tout en dedans et il ne parlait que peu, aussi peu que possible, pour ne dire que ce qu'il devait dire en quelques mots rapides, d'une voix basse. Et cependant il n'était ni laid, ni sot, ni maladroit; beau garçon au contraire, grand, souple, les traits du visage fins et distingués, naturellement élégant, au repos au moins, car lorsqu'il agissait il y avait une hésitation dans ses manières qui leur donnait de la gaucherie; avec cela des cheveux noirs, fins et frisés, le teint pâle et des yeux qui eussent été magnifiques sans leur expression sombre et s'ils n'avaient point toujours été en mouvement, inquiets et défiants.

—Bonjour, mon cher Robert, dit Fourcy, je vous apporte de bonnes nouvelles de M. votre père, que j'ai vu ce matin.

—Ah! il est revenu?

—D'hier soir; il va très bien, il a fait un excellent voyage.

—J'en suis heureux.

—Il a été un peu surpris de ne pas vous trouver, car vous ne lui avez pas écrit que vous étiez ici.

Il y eut de l'embarras dans la contenance de Robert, et ce fut au bout d'un instant qu'il répondit:

—Non.

—Vous aurez le plaisir de le voir demain.

Robert le regarda d'un air surpris, semblant dire que son intention n'était pas d'aller le lendemain à Paris.

—Car il doit venir ici, continua Fourcy, il nous fait l'amitié de dîner avec nous pour célébrer l'anniversaire de notre mariage.

—Ah!

—Et vous m'en voyez l'homme le plus heureux du monde, car c'est la première fois qu'il vient à Nogent. Au reste, cette joie n'est pas la seule qu'il m'ait donnée aujourd'hui: pour me récompenser de mon dévouement encore plus que des services que j'ai pu rendre, il m'accorde une part dans les bénéfices de la maison.

Cessant de s'adresser à Robert et se tournant vers sa fille, qui était restée appuyée sur son bras:

—C'est pour vous annoncer cette grande nouvelle, ce grand bonheur, ce grand honneur, à ta mère et à toi, que j'ai avancé mon retour, car pour Lucien vous pensez bien qu'il en a été averti tout de suite.

Marcelle ne dit rien, mais elle serra le bras de son père dans une étreinte qui valait toutes les paroles.

Pour Robert, il demeura un moment silencieux, enfin il se décida à parler, mais ce fut lentement et à voix basse:

—Je remercierai mon père, dit-il; vous ne doutez point, n'est-ce pas, du plaisir que me cause cette bonne nouvelle; c'est un acte de justice.

Il s'établit un moment de silence, et ils restèrent tous les trois debout au milieu de l'allée: évidemment l'entretien était difficile entre deux personnages aussi peu à l'unisson que Fourcy et Robert: l'un débordant de joie, l'autre glacé.

—Eh bien, reprenons-nous le tir? demanda Marcelle après quelques secondes de ce silence.

Puis coupant à la plaque et montrant les deux cartons:

—Ne te trompe pas, dit-elle à son père, le bon carton, c'est le mien, le mauvais, je veux dire l'autre, c'est celui de M. Robert.

—Je venais de marcher vite, dit Robert en prenant la parole plus rapidement que de coutume, c'est ce qui a fait trembler ma main.

—Eh bien, maintenant, vous avez eu le temps de vous calmer, continua
Marcelle.

—Maintenant je vous demande la permission d'aller m'habiller pour dîner; d'ailleurs la nuit vient et ma vue est mauvaise le soir.

Sans en dire davantage, il les quitta et se dirigea vers la maison, marchant à grands pas.

—Quel singulier garçon, dit Marcelle lorsqu'il se fut éloigné, on ne sait jamais s'il est content ou fâché; bien fine sera sa femme si elle devine ce qu'il faut faire pour le rendre heureux.

—Il faut le plaindre et non le condamner, ma mignonne; son enfance a été triste; il a perdu sa mère tout jeune, et son coeur au lieu d'être échauffé par la tendresse maternelle, a été glacé par la dureté d'une gouvernante trop sévère; et justement il avait besoin de tendresse, d'affection, même de caresses. Elles lui ont manqué, car son père, entraîné dans le tourbillon de sa vie fiévreuse, n'a pas pu s'occuper de lui… comme il l'aurait voulu, sois-en certaine. Sous cette apparence froide, Robert est une nature tendre et même passionnée; il ne faut pas juger les timides sur leur timidité. Mais ce n'est pas de lui qu'il doit être question entre nous, ma mignonne; c'est de toi, c'est de nous.

—De moi, père?

—Ne vas-tu pas t'inquiéter? c'est te réjouir au contraire qu'il faut; viens un peu sur ce banc que je t'explique mieux ce que je veux dire.

Mais au lieu de la faire asseoir sur le banc près de lui, ce fut sur un de ses genoux qu'il la prit, de façon à ce qu'elle lui fit face et qu'il pût bien la regarder: tandis qu'il était dans l'ombre du soleil couchant, elle se trouva ainsi éclairée en plein visage par la lueur rouge du ciel.

Pendant quelques instants, il la regarda longuement:

—Sais-tu, dit-il enfin, qu'après ta mère tu es la plus belle jeune fille que j'aie jamais vue.

Pour cacher le sourire qu'elle sentait s'épanouir sur son visage, elle se pencha vers son père et elle l'embrassa à plusieurs reprises sans relever la tête.

—Quand on est aussi charmante, aussi séduisante que toi, dit-il en continuant, on peut se flatter, et cela sans un orgueil déplacé, qu'on fera un bon mariage, et même un beau mariage. Cependant, pour que cela se réalise, il faut joindre à cette beauté d'autres mérites, c'est-à-dire la fortune, ou une grande situation. Jusqu'à ce jour je n'avais à te donner ni fortune, ni grande situation. Mais voilà que les choses sont changées, car si je n'ai pas encore la fortune, tu comprends, n'est-ce pas, qu'associé de la maison Charlemont est un titre chez un beau-père. C'est pour cela que je suis si heureux de t'annoncer cette nouvelle.

Elle ne dit rien, mais ses joues et son front se couvrirent de rougeur, tandis que ses lèvres pâlirent. Il continua:

—Tu sais bien que je ne désire pas te marier et que plus longtemps tu resteras avec nous, plus je serai heureux; mais d'autre part je ne veux pas non plus t'empêcher de te marier et te garder par égoïsme paternel; je t'aime pour toi, non pour moi, pour ton bonheur, non pour le mien; ou plus justement le tien sera le mien. Je veux donc que tu saches bien que le jour où tu éprouveras un sentiment de tendresse sérieuse et profonde pour un homme digne de toi et qui t'aimera comme tu mérites d'être aimée, je te le donnerai. Quand tu éprouveras ce sentiment, si tu n'oses pas en parler à ton père, tu te confieras à ta mère qui, bien entendu, est de moitié avec moi dans ce que je te dis en ce moment. Maintenant c'est assez là-dessus. Nous nous sommes compris, n'est-ce pas, et il n'est pas nécessaire d'insister davantage. Rentrons à la maison; si ton frère n'est pas arrivé, nous n'aurons pas longtemps à l'attendre pour nous mettre à table.

Elle s'était levée et elle restait en face de lui, les yeux baissés; tout à coup elle le prit dans ses bras et l'embrassant avec effusion:

—Oh! papa, dit-elle, cher papa, quel bon père tu es.

Et ils se mirent en route, marchant lentement dans l'allée déjà pleine d'ombres; la fille s'appuyant doucement sur le bras de son père; le père lui serrant tendrement la main contre son coeur et de temps en temps se tournant vers elle pour la regarder avec un sourire de bonheur et de fierté.

VIII

A table, madame Fourcy avait à sa droite son fils Lucien, à sa gauche
Robert Charlemont, en face d'elle son mari et sa fille.

C'était pour Fourcy la meilleure heure de sa journée que celle où il se trouvait ainsi entouré des siens, et il y avait vraiment plaisir à voir la satisfaction qui rayonnait sur son visage, quand après s'être assis sur sa chaise et avoir déplié sa serviette, il regardait sa femme, en attendant qu'elle le servît.

Mais ce soir-là c'était plus que de la satisfaction qui éclatait dans ses yeux, son sourire et tous ses mouvements, c'était de l'enthousiasme.

Enfin il touchait le but qu'il avait poursuivi si obstinément, à travers tant de difficultés, et dans le ciel radieux qui se levait sur sa tête il n'y avait pas le plus petit nuage, pas la moindre menace d'orage. Que pouvait-il craindre? il ne le devinait pas. Que pouvait-il souhaiter de plus? il ne le voyait pas. La fortune? il mettait enfin la main dessus. La considération? Il l'avait depuis longtemps déjà. Les joies du coeur? Elles lui étaient toutes données par sa famille: sa femme qui ne vivait que pour lui; ses enfants, son fils et sa fille qui l'aimaient tendrement.

Et lentement ses yeux émus allaient de l'un à l'autre, de la mère au fils, du fils à la fille, pour revenir à la mère et s'arrêter sur elle longuement, avec admiration.

Car ce qu'il avait dit à M. Charlemont était pour lui l'expression de la stricte vérité: sa femme à ses yeux avait toujours seize ans.

Évidemment c'était là l'exagération d'un mari aveuglé par l'amour, cependant il n'était que juste de reconnaître que cette femme qui se donnait trente-cinq ans et qui en avait réellement trente-six, était restée extraordinairement jeune sans que rien en elle, ni dans son visage, ni dans son corps, ni dans son sourire, ni dans sa démarche eût subi la dure atteinte des années; charmante elle avait été jeune fille, jolie, plus que jolie elle était femme et mère.

Et cependant elle était blonde avec les traits fins et le teint d'une transparence veloutée.

Mais ces conditions ordinairement défavorables à la conservation et à la prolongation de la beauté, loin de lui être contraires, l'avaient servie, et c'étaient elles justement qui la faisaient paraître plus jeune qu'elle n'était en réalité. Avait-elle vingt-six ans? En avait-elle trente? C'était ce que l'observateur le plus sagace eût été bien embarrassé de dire en la voyant pour la première fois. En tous cas, avec sa tête mignonne, sa chevelure blonde, son clair regard, son nez de statue grecque, ses petites dents pointues, son corsage d'un contour parfait, sa taille svelte et souple, son sourire enfantin et son doux parler, il semblait qu'elle fût d'une pâte autre que celle que le temps use, une de ces Diane de Poitiers qui se conservent dans la glace et qui à cinquante ans passés inspirent de folles passions juvéniles que bien entendu elles ne partagent pas.

Bien que madame Fourcy montrât aussi une vive satisfaction, et bien que les deux enfants fussent presque aussi heureux que leur père, le dîner ne fut pas gai comme il aurait dû l'être, l'attitude de Robert suffisant pour jeter un froid qui, par moment, arrêtait la conversation.

Et cependant il était manifeste qu'il faisait des efforts pour ne pas s'abandonner, il parlait, il riait, il se secouait, puis tout à coup il se taisait et restait absorbé comme s'il eût été seul, et alors le contraste entre son entrain factice et ses dispositions vraies ne rendait que plus sensible sa préoccupation.

Tout à son bonheur, Fourcy n'avait ni les yeux ni l'esprit à remarquer ce qui se passait autour de lui, cependant il ne put pas ne pas être frappé de cette attitude.

Mais il se l'expliqua.

Et même après le dîner il crut devoir l'expliquer à sa femme.

—Tu as remarqué, lui dit-il en profitant du moment où les deux jeunes gens et Marcelle venaient de descendre dans le jardin, combien Robert est préoccupé.

—En effet, il ne s'est pas montré très gai.

—Dis qu'il a été très sombre et tu seras encore au-dessous de la vérité: je sais ce qu'il a.

—Ah! fit-elle avec un brusque mouvement de surprise.

—Histoire de femme.

—Comment! murmura-t-elle.

—Ah! te voilà bien avec ton étonnement de mère et d'honnête femme, tu ne vois toujours dans ce garçon qu'un grand enfant, le camarade de ton fils; eh bien, apprends que ce grand enfant a une maîtresse pour laquelle il a fait des folies.

—Des folies! quelles folies?

—Des grosses, de très grosses dépenses et comme je lui ai annoncé le retour de son père, il craint une explication à ce sujet; il est certain qu'il ne l'a pas volée. Je vais lui parler.

—Pourquoi te mêler de cela?

—Dans son intérêt, et puis aussi parce que M. Charlemont m'a demandé de l'aider dans cette affaire qui le tourmente et l'inquiète.

—Est-ce que M. Charlemont connaît cette maîtresse?

—Pas du tout.

—Il n'a pas de soupçons?

—Il en a si peu qu'il m'a prié de l'aider à chercher quelle pouvait être cette femme.

—Et tu lui as promis cela?

—Parbleu.

—Tu as eu tort.

—Et pourquoi donc?

—Parce que… parce qu'il est toujours mauvais d'intervenir entre un père et un fils; crois-moi, laisse-les s'expliquer entre eux sans te mêler de rien; cela sera prudent et sage.

—J'ai promis.

—Encore un coup, tu as eu tort; cela n'est pas d'un homme sage et prudent comme toi.

—Je ne peux pourtant pas assister les bras croisés à la ruine de ce pauvre garçon, car cette femme le ruine; c'est une coquine.

—Qu'en sais-tu?

—C'est M. Charlemont qui me l'a dit et prouvé.

—Il ne la connaît pas.

—Il la juge d'après les folies dans lesquelles elle entraîne son fils, et un homme comme lui ne se trompe pas là-dessus: une femme honnête qui se fait donner de l'argent, c'est horrible, c'est pire qu'une courtisane.

—Qui vous dit que c'est une femme honnête?

—Si c'était une cocotte ou une comédienne, on la connaîtrait, et on ne la connaît pas.

—Peut-être n'existe-t-elle que dans votre imagination?

—Comme c'est bien toi, ma bonne Geneviève, de ne jamais vouloir croire au mal! Mais tu comprends que nous autres hommes qui connaissons la vie, nous ne pouvons pas nous en rapporter aux protestations de nos consciences; il faut bien admettre la réalité, si laide, si effroyable qu'elle soit; eh bien, la réalité, c'est qu'il y a de ces femmes qu'on croit honnêtes et qui sont des monstres. Je ne dis pas qu'il y en ait beaucoup; je te concède même qu'elles sont rares, très rares si tu veux, mais enfin il y en a et c'est aux mains d'une de ces femmes que ce malheureux Robert est tombé.

—Mais encore qu'a-t-il fait?

—Il se laisse ruiner; entre autres détails caractéristiques, croiras-tu qu'il lui a donné un bracelet qui coûte 17,000 francs.

—Sans doute, c'est beaucoup.

—C'est une petite fortune.

—Pour un autre que Robert, oui; mais dans sa situation, avec l'héritage qu'il recueillera bientôt, cela n'est pas excessif; un Charlemont peut bien donner 17,000 francs à sa maîtresse sans que pour cela on parle de ruine.

—Évidemment, s'il n'y avait que ce bracelet, il ne faudrait pas se fâcher, mais il y a bien d'autres dépenses qui ont été payées à la caisse, sans compter celles qui ne l'ont pas été par nous, mais par lui directement avec l'argent qu'il a emprunté aux usuriers, entre autres à Carbans, un misérable qui a ruiné des centaines de jeunes gens.

—Vous savez ce qu'il doit à cet usurier?

—Non, mais j'ai tout lieu de croire que la somme est considérable. Tu comprends bien que Robert n'a parlé de cette dette à personne et que Carbans n'en parlera pas lui-même avant que les billets soient échus, car il doit bien espérer, le coquin, qu'il fera encore des affaires avec Robert, et il ne va pas s'exposer à perdre un client de cette importance. Cependant, je lui ai fait dire aujourd'hui même quelques mots, qui vont lui inspirer une réserve craintive. Mais je ne peux pas à l'avance prendre cette précaution avec tous les usuriers de Paris, auxquels Robert peut avoir l'idée de s'adresser. C'est donc auprès de lui et sur lui qu'il faut agir, ce que je vais faire.

—Ce soir?

—Certainement.

—Pourquoi ne pas attendre?

—Parce que demain, sans doute, M. Charlemont aura une explication avec son fils, et il ne me paraît pas sage de laisser cette explication s'engager sans avoir préparé Robert. Les rapports sont tendus entre le père et le fils. Le père a des reproches sérieux à adresser au fils. Le fils croit avoir des griefs contre son père. Cela crée une situation délicate, d'autant plus dangereuse que tous deux sont d'un caractère violent, le père avec emportement, le fils avec une colère froide qui l'entraîne loin trop souvent. Je voudrais qu'il ne s'échangeât point entre eux de paroles irréparables. C'est pour cela que je tiens à faire quelques observations à Robert ce soir même.

—Que veux-tu lui dire?

—Je ne sais pas au juste; ce que le moment m'inspirera; m'adresser à son coeur; car il ne faut pas te laisser tromper, c'est un garçon de coeur.

—Je n'en ai jamais douté.

—Tu n'as pas toujours été juste pour lui; tu n'as rien dit, par amitié pour moi, pour ne pas blesser ce que tu appelles mon fétichisme des Charlemont, mais j'ai deviné ce que tu pensais; eh bien, je t'assure que tu t'es trompée sur le compte de Robert, qui vaut mieux, beaucoup mieux qu'on n'est disposé à l'admettre quand on le juge sur les apparences: bien dirigé il deviendra un homme de valeur, c'est moi qui te le dis. Laisse-moi donc, malgré ta répugnance, avoir avec lui cet entretien, qui peut amener un grand bien, en tous cas empêcher un grand mal.

—Mais…

—Non; je t'assure qu'il m'est impossible de te céder, en un mot je remplis un devoir, c'est tout dire. Le voici: je vais faire un tour de jardin avec lui: tu garderas Lucien et Marcelle pour que nous ne soyons pas dérangés.

Elle voulut insister encore, mais il ne l'écouta pas.

—Non, dit-il, il le faut.

IX

—Voulez-vous que nous fassions un tour de promenade au clair de la lune? demanda Fourcy à Robert au moment où celui-ci s'approchait.

—Mais… volontiers… si vous voulez, répondit Robert.

—La lune est superbe, dit Marcelle, et elle produit au loin sur les eaux de la Marne un effet féerique, c'est superbe.

—Pour la première fois de sa vie peut-être, Fourcy n'écoutait pas ce que disait sa fille.

Marcelle, Lucien! dit madame Fourcy en appelant ses enfants.

Et tandis qu'ils venaient à elle, Fourcy et Robert descendirent dans le jardin illuminé par la blanche lumière de la pleine lune et tout parfumé par l'odeur des fleurs rafraîchies.

Par un mouvement affectueux, quasi paternel, Fourcy prit le bras de Robert et le mit sous le sien; cela fut si vite fait que Robert surpris ne put pas s'en défendre.

Ils marchèrent un moment côte à côte en silence, et ce fut seulement quand ils furent à une certaine distance de la maison que Pourcy prit la parole d'une voix grave, mais avec un ton affectueux.

—Mon jeune ami, dit-il, vous pensez bien que je ne vous ai pas proposé cette promenade rien que pour le plaisir de la promenade: sans doute, j'ai beaucoup de sympathie pour vous, une vive et profonde amitié, je tiens à vous le dire formellement, bien que vous vous en doutiez… un peu, n'est-ce pas?

Il fallait répondre, mais ce que Robert murmura, ce furent quelques paroles inintelligibles.

—Malgré cette sympathie et cette amitié, continua Fourcy, je ne vous aurais cependant point amené au milieu de ce jardin, dans cette allée écartée, à pareille heure, si je n'avais pas eu à vous entretenir de choses graves… et urgentes.

Robert ne répondit rien, mais il ne fut pas maître de retenir un frémissement de son bras, et aussitôt il le dégagea doucement.

—Je vous ai dit, poursuivit Fourcy, que j'avais vu M. votre père; dans notre entretien il a été question de vous, et j'ai dû lui communiquer votre compte.

—Ah!

—C'était un devoir pour moi, vous devez le comprendre, et d'autant plus strict que ce compte est lourd, très lourd.

—Je ne sais pas.

Fourcy fut interloqué, car il ne lui était jamais venu à l'idée qu'on pouvait ne pas connaître son compte, mais après quelques instants de réflexion, il se remit:

—Eh bien! j'aime mieux cela, dit-il, c'est la preuve que vous avez péché inconsciemment et non en sachant ce que vous faisiez: le mal peut donc se réparer ou plutôt s'arrêter, ce qui est l'essentiel.

Il regarda en face Robert, que la lune éclairait en plein, tandis que lui-même était dans l'ombre.

—Mon cher enfant, dit-il, vous avez une maîtresse.

—Monsieur…

—Vous en avez une, nous le savons; et ce qu'il y a de terrible, c'est que cette femme n'est pas digne de vous.

—Mais, monsieur…

—Voyons, mon enfant, vous ne me direz pas non, car vous êtes un esprit loyal, je le sais, incapable de tromper, d'ailleurs votre trouble et votre émotion me font l'aveu que vos lèvres, par un sentiment de discrétion que je comprends, voudraient retenir: vous êtes pâle comme le linge et voyez vos mains, voyez comme elles tremblent.

—C'est qu'en vérité ce que vous me dites…

—Vous blesse dans votre amour pour cette femme, je le sens, mais c'est précisément pour cela que je vous le dis, sinon pour vous blesser, au moins pour vous éclairer; ne faut-il pas, mon pauvre enfant, que vous sentiez, que vous voyiez que cette femme ne mérite pas votre amour?

—Vous ne savez pas qui elle est.

—Mieux que vous, je sais ce qu'elle est: une femme d'argent qui spécule sur la tendresse aveugle d'un jeune homme pour le ruiner. Si c'est son métier, c'est bien, il n'y a rien à dire, et justement par cela même elle n'est pas dangereuse. Mais si elle est une femme du monde, du vrai monde, ne voyez-vous pas que c'est une coquine?

Robert poussa un cri.

—Une coquine, répéta Fourcy avec force, je le dis à regret parce que cela vous peine, mais je le dis, je l'affirme.

Et il étendit la main droite avec le geste du serment.

—Et ce serait pour cette femme que vous vous ruineriez, que vous vous fâcheriez avec votre père, que vous compromettriez votre avenir! Non, Robert, c'est impossible; vous ne voudrez pas cela, vous ne ferez pas cela.

Comme Robert restait les yeux baissés, immobile, mais le visage convulsé, en proie évidemment à une émotion terrible, Fourcy continua vivement de façon à poursuivre l'avantage qu'il croyait avoir obtenu.

—Pourquoi je vous tiens ce langage, n'est-ce pas? C'est là ce que vous vous demandez. Je vous l'ai dit en commençant: parce que j'éprouve pour vous une profonde et vive amitié; parce que je vous aime comme si vous étiez mon enfant: et que dès lors, je veux que vous arriviez demain, préparé par les réflexions que vous ne manquerez pas défaire cette nuit, à écouter sagement les reproches de M. votre père. Avec moi, vous pouvez vous fâcher, vous emporter, me dire tout ce que la colère vous soufflera. Cela n'a pas d'importance. Moi je ne compte pas. Mais votre père, Robert, il faut l'écouter, l'écouter avec respect, avec un esprit et un coeur disposés à lui accorder les satisfactions qu'il sera en droit d'exiger. Croyez-vous qu'il n'a pas été indigné, ce père! quand je lui ai mis sous les yeux l'état de vos dépenses? Et pensez-vous qu'il n'aurait pas le droit de se laisser aller à la colère? Savez-vous… mais non, vous ne le savez pas, vous me l'avez avoué, que pendant ces trois derniers mois vous avez dépensé plus de cent mille francs, cent trois mille quatre cent soixante francs, pour être exact.

—Mes dix-huit ans ne m'ont-ils pas donné la disposition du revenu de la fortune de ma mère?

—Mais ce n'est pas seulement votre revenu que vous avez dépensé, ce qui serait déjà excessif, c'est aussi des dettes que vous avez faites et en vous adressant à des usuriers, à Carbans notamment.

—Mon père, en s'opposant à mon émancipation, comme il l'a feit avec obstination, m'a dégagé de toute responsabilité; libre, je n'aurais peut-être pas abusé de ma liberté.

—Maître de votre héritage maternel, qu'en auriez-vous fait, entraîné par la passion et subissant l'influence de cette femme cupide? Ce n'est donc pas des reproches que vous devez adresser à votre père, c'est des remerciements. Sans doute, il est fâcheux que vous ayez contracté ces dettes; mais enfin avec une fortune comme la vôtre, ce n'est pas là un mal irréparable; tandis que si vous aviez eu la libre disposition de votre fortune, il serait peut-être trop tard maintenant pour la sauver. Au reste, ce n'est pas seulement la question d'argent qui est grave dans cette liaison, c'est cette liaison elle-même. Je ne veux pas me faire plus sévère que je ne suis et vous tenir le langage d'un rigoriste: Je comprends qu'un jeune homme s'amuse, surtout quand il est dans votre position. Ce qui est grave, c'est de se jeter à votre âge dans une passion qui épuise le coeur et trop souvent pour jamais. Pour vous tenir enchaîné à elle, pour vous dominer, pour faire de vous un instrument dont elle joue à son gré, cette femme est obligée de vous pousser et de vous maintenir dans une exaltation de passions qui n'a rien de commun avec la vie ordinaire. Comment sortirez-vous de ses mains, si vous êtes assez faible pour vous laisser retenir longtemps? Je vous le demande.

Et comme Robert ne répondait pas, après un moment d'attente il continua:

—Tenez, prenons un exemple autour de nous, moi, si vous le voulez bien; vous voyez, puisque depuis quelque temps vous vivez avec nous, quel est notre intérieur. J'adore ma femme qui m'aime tendrement, et malgré notre âge, ou plus justement malgré le mien, nous sommes aussi heureux qu'il est possible de l'être: des jeunes mariés pour tout dire: mon Dieu oui. Je ressens pour ma femme l'amour qu'elle m'avait inspiré quand elle était jeune fille, et je vous assure qu'elle me rend en tendresse, en affection, en dévouement tout ce qu'un homme peut désirer.

Robert ayant laissé échapper un mouvement, Fourcy s'arrêta et le regarda, mais ils avaient changé de position, et comme c'était Robert maintenant qui tour naît le dos à la lune, il était impossible de lire sur son visage noyé dans l'ombre les émotions qui l'agitaient.

—Eh bien, poursuivit Fourcy, croyez-vous que si au lieu de donner ma jeunesse au travail, je l'avais livrée à la passion, les choses seraient aujourd'hui telles que vous les voyez? Non, mon ami, non. Aussi je vous adjure de réfléchir à ce que je viens de vous dire et de vous préparer sagement à l'entretien que vous aurez demain avec M. votre père. Moi, ne me répondez pas, c'est inutile. D'ailleurs je vous ai fait entendre, bien contre mon gré, soyez-en persuadé, des paroles qui vous ont blessé, irrité: oh! ne dites pas non, je le sens, je le vois, elle moment serait mal choisi pour vous demander amicalement ce que vous comptez faire. J'ai voulu simplement provoquer vos réflexions. Je vous laisse aux prises avec elles. Quand vous voudrez, nous rentrerons.

Robert resta quelques instants sans répondre comme s'il n'avait pas entendu: puis d'une voix qui tremblait:

—En effet, dit-il, j'ai besoin de réfléchir, je ne rentrerai donc pas encore.

—Alors à bientôt, quand vous voudrez.

Et Fourcy se dirigea vers la maison, examinant en lui-même ce qui venait de se passer et s'il avait bien dit tout ce qu'il aurait dû dire; l'attitude de Robert l'inquiétait; vraiment ce garçon, avec son mutisme, était extraordinaire; il y avait en lui un mélange de froideur et de violence qu'on ne s'expliquait pas.

Quand il rentra dans le salon, il expliqua son inquiétude et ses doutes à sa femme.

—J'ai peut-être été trop dur pour la maîtresse, dit-il, je lui ai montré que c'était une coquine et il aurait peut-être mieux valu le prendre par la douceur.

—Qu'a-t-il dit?

—Rien; un morceau de marbre

—Où est-il?

—Dans le jardin à réfléchir.

Mais au même instant Robert parut à la porte du salon.

—Toi qui es fine, dit Fourcy à sa femme en parlant plus bas, et qui vois clair, tâche donc de deviner en l'observant ce qui se passe en lui, et dans quelles dispositions il est. J'ai peur pour demain. M. Charlemont a bien raison de trouver qu'il y a dans ce garçon des coins sombres et mystérieux gui ne disent rien de bon.

X

Pendant qu'il allait près de son fils et de sa fille, installés à l'autre bout du salon, Robert s'approcha de madame Fourcy.

Il marchait d'un pas saccadé, la tête haute, le visage pâle, les lèvres serrées, en proie bien manifestement à une émotion profonde.

—Vraiment la soirée est superbe, dit-il en parlant d'une voix claire, de façon à être entendu de Fourcy ainsi que de Lucien et de Marcelle.

Et il s'assit auprès de madame Fourcy. Alors se penchant vers elle, mais sans la regarder et d'une voix étouffée, à peine perceptible:

—Il faut que je vous voie cette nuit, dit-il rapidement.

—Vous êtes fou.

—Il le faut.

Cela fut jeté avec violence; puis il ajouta plus bas encore, sur le ton de la prière:

—Ce que vous avez bien fait hier, vous pouvez le faire aujourd'hui.

—Non.

—Parce que? dit-il en relevant les yeux et en la regardant en plein visage.

—Parce que c'est impossible.

—Ce n'est pas une réponse.

—Encore un coup, vous êtes fou.

—Oui, fou de colère, de douleur, de jalousie, vous le voyez bien.

Il s'était exalté et il ne pensait plus à modérer sa voix.

—Parlez-donc plus bas, dit-elle.

—Et vous, répondez-moi.

—J'ai répondu.

—Geneviève!

Dans cet appel il y avait un cri de désespoir si puissant qu'elle comprit mieux que par de longues explications ce qui se passait en lui.

De son côté, au regard qu'elle attacha sur lui, il sentit qu'il l'ayait touchée.

—Cette nuit, murmura-t-il, je t'en prie, Geneviève.

Elle hésita un moment:

—Non cette nuit, dit-elle enfin, tout de suite!

—Comment?

Sans répondre elle se leva.

Comme il la regardait stupéfait, sans comprendre ce qu'elle voulait:

—Restez là.

Et elle se dirigea vers son mari.

—Il est dans un état violent, dit-elle à mi-voix.

—Cela se voit.

—Je crois qu'il serait bon de lui adresser quelques paroles affectueuses; j'ai envie de lui proposer une promenade dans le jardin, qu'en penses-tu?

—C'est une excellente idée; parle-lui comme une mère, cela touchera son coeur bien certainement.

Elle revint à Robert, qui était resté immobile à la place où elle l'avait laissé, la suivant des yeux pour tâcher de deviner ce qu'elle disait à son mari et ce qu'elle voulait faire.

—Si vous voulez m'offrir votre bras, dit-elle de façon à être entendue de tous, je ferais volontiers un tour de jardin, moi aussi j'ai envie de jouir de cette belle soirée.

Ils sortirent.

A peine avaient-ils fait quelques pas dans le jardin que Robert voulut prendre la parole, mais elle l'arrêta.

—Attendez, dit-elle, que nous soyons à un endroit où l'on ne puisse ni nous entendre ni nous surprendre.

Pour gagner cet endroit où elle le conduisait, il fallait traverser un petit bois plein d'ombres; lorsqu'ils furent arrivés au milieu, il la prit brusquement dans ses deux bras et il la serra contre sa poitrine en cherchant ses lèvres pour l'embrasser, mais elle baissa la tête, et l'ayant repoussé elle se dégagea.

—Nous avons à parler, dit-elle, vous à moi, moi à vous, ne perdons pas notre temps.

—C'est perdre notre temps!

Sans répondre à cette exclamation, elle continua d'avancer, marchant seule, sans reprendre le bras qu'il lui tendait.

L'endroit où elle le conduisit ne fut point l'allée dans laquelle il s'était entretenu avec Fourcy, mais une pelouse découverte où par cette nuit claire on ne pouvait pas les approcher sans qu'ils s'en aperçussent.

—Mais on peut nous voir ici, dit Robert regardant autour de lui lorsqu'elle se fut arrêtée.

—C'est justement ce qu'il faut, car nous aussi nous pouvons voir; qu'avez-vous à me dire? parlez.

Ils restèrent un moment en face l'un de l'autre sans qu'il prît la parole, se regardant, s'observant, car la lumière de la lune qui éclairait en plein leurs visages d'une pâleur argentée était assez brillante pour qu'ils pussent lire dans les yeux l'un de l'autre.

—Ce n'était point ainsi, ce n'était point ici, dit-il enfin, que je voulais qu'eut lieu notre entrevue.

—Alors pourquoi me l'avez-vous demandée pour ce soir même?

—Pour cette nuit, non pour ce soir; parce que cette nuit, au bras l'un de l'autre, je vous aurais parlé, vous m'auriez écouté autrement que nous ne pourrons le faire ici.

—Vous saviez bien que c'était impossible.

—Et pourquoi impossible?

Elle haussa les épaules.

—Vous ne voulez pas répondre, s'écria-t-il, d'une voix contenue mais cependant avec véhémence, eh bien, je vais, moi, répondre pour vous: parce que c'est l'anniversaire de votre mariage et que vous voulez être à votre mari tout entière, à votre mari qui vous aime et à qui vous payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion qu'il éprouve pour vous.

Elle le regarda de haut, et ses yeux, réfléchissant la lumière, lancèrent deux éclairs.

—Qui vous prend? demanda-t-elle.

—Je vous répète les paroles mêmes qu'il vient de me dire. Comprenez-vous maintenant que je sois fou de désespoir et de jalousie, moi qui vous aime, non pas d'un amour de mari, mais avec toute la passion d'un amant qui ne vit que pour vous, que par vous, qui n'attend rien que de vous, bonheur ou malheur.

Au lieu de répondre à ce cri désespéré, elle interrogea:

—Pourquoi, comment, à propos de quoi a-t-il parlé de cela? demanda-t-elle.

—En me reprochant de sacrifier ma vie à une maîtresse qui ne pouvait que me dessécher le coeur, et en se donnant, en vous donnant vous et lui comme un exemple vivant du bonheur qui attend ceux dont la jeunesse a été à l'abri des passions.

Elle resta assez longtemps sans parler, le regardant, l'examinant, puis tout à coup comme si elle prenait une résolution qu'il fallait coûte que coûte exécuter:

—Eh bien, il a eu raison, dit-elle d'une voix ferme.

—Raison! Vous lui donnez raison? Vous! vous!

—Oui.

—Raison! il a eu raison de me dire qu'il vous aimait et que vous lui payez en tendresse, en dévouement, en affection, en amour la passion qu'il ressent pour vous?

—Vous savez que cette affection, et ce dévouement sont réels et il n'était pas besoin, il me semble, qu'on vous les signalât pour que vous les vissiez: vous les ai-je jamais cachés? Depuis que vous êtes entré dans cette maison, ces sentiments qui sont dans mon coeur ne se sont-ils pas montrés franchement et de toutes les manières? Vous ai-je jamais trompé à cet égard?

Il leva ses deux poings fermés vers le ciel, puis les ramenant violemment il se les enfonça dans les yeux.

—Ce n'est cependant pas à propos de cela que je vous ai dit qu'il avait eu raison, continua-t-elle, mais bien à propos des avertissements qu'il vous a donnés sur votre maîtresse, sur celle à qui vous sacrifiez votre vie et qui ne peut que vous dessécher le coeur.

—Mais cette maîtresse….

—C'est moi, oui, croyez-vous donc que parce que cette maîtresse c'est moi, je vais la juger moins sévèrement que je ne jugerais une autre? Croyez-vous que je me trouve moins dangereuse que ne le serait une autre? Pire peut-être! Que puis-je être pour vous! Rien qu'une maîtresse qui se donne à demi sans pouvoir se donner entièrement, puisqu'elle n'est pas libre et ne s'appartient pas. Une femme qui vous tourmente, qui vous enfièvre, qui prend votre vie sans vous donner la sienne, qui en échange de votre jeunesse ne vous a apporté que sa vieillesse. Si encore elle vous rendait heureux, mais quelles joies a-t-elle à vous offrir? Que peut-elle pour vous?

—Tout.

—Rien, pauvre enfant; rien qu'user votre coeur, le flétrir, le dessécher et de telle sorte que, quand il sera guéri de cet amour, il ne sera plus ni assez fort, ni assez sain, pour ressentir et nourrir un nouvel amour, qui devrait-être sérieux celui-là et durable, l'amour d'un mari pour sa femme. Vous voyez bien qu'il a eu raison de vous parler comme il l'a fait, et qu'en cela je pense, je sens comme lui; et même avec plus de force, avec une conviction plus ardente puisqu'elle m'est inspirée par le sentiment et le remords de ma faute.

Elle se cacha le visage entre les deux mains comme si elle ne pouvait pas supporter le regard qu'il attachait sur elle.

Mais comme il allait répondre, elle le prévint:

—Je n'ai parlé que de vous, dit-elle, car dans cette liaison fatale qui nous attache l'un à l'autre, vous êtes la première victime, la plus intéressante, la seule qui mérite l'intérêt. Mais, moi, croyez-vous que, de mon côté, je ne sois pas malheureuse aussi, la plus malheureuse des femmes, dévorée de honte? Jusqu'à ce jour, je ne vous ai pas parlé de mes tourments, car je voulais, au moins, ne pas vous attrister inutilement, et bien souvent j'ai essuyé mes larmes pour ne vous montrer qu'un sourire, qui devait vous donner quelques minutes de bonheur. Mais enfin, Robert, j'espère que vous m'estimez assez pour ne pas croire que dans cette liaison… dans cet amour je n'ai trouvé qu'un paisible bonheur sans angoisses, sans regrets, sans remords, et que je n'ai pas ressenti, cruellement ressenti toute l'horreur de ma situation. Moi, vieille femme, la maîtresse du camarade, de l'ami de mon fils, vivant entre eux sous le même toit, et leur partageant mes caresses, à l'un caresses de mère, à l'autre caresses d'amante, et cela sous les yeux de ma fille, sous ceux d'un mari pour qui je n'ai réellement que de l'affection et du respect. Aussi cette horrible situation, je ne puis plus la supporter plus longtemps; je suis à bout de forces, et il faut que ce supplice cesse; il le faut pour vous, il le faut pour moi. A partir d'aujourd'hui, je ne veux plus être qu'une mère pour vous; mais votre maîtresse, c'est impossible, jamais, plus jamais.

Et de nouveau elle se cacha le visage entre ses deux mains, haletante, éperdue.

Il avait écouté comme s'il ne comprenait pas: chaque parole nouvelle qui l'atteignait, le surprenant et le jetant hors de lui.

Ce n'était pas cependant la première fois qu'elle pleurait sur sa faute et se déclarait la plus misérable des femmes, ce n'était pas non plus la première fois qu'elle avouait sa tendresse et son estime pour son mari, mais jamais il n'avait admis l'idée qu'elle pouvait vouloir rompre: elle lui avait dit si souvent qu'elle l'aimait, qu'elle l'adorait, qu'il était un Dieu pour elle, qu'elle ne voulait vivre que pour lui, qu'elle n'avait vécu que du jour où il l'avait aimée, qu'elle mourrait le jour où il ne l'aimerait plus! Et voilà qu'elle parlait de rupture, voilà qu'elle déclarait fermement qu'elle ne serait plus sa maîtresse, jamais, plus jamais.

—C'est impossible! s'écria-t-il tout à coup violemment, se répondant à lui-même, bien plus qu'il ne répondait à madame Fourcy et répétant le mot de celle-ci.

Alors elle releva la tête, puis ayant abaissé ses mains, elle vint à
Robert et l'attirant doucement:

—Oh! mon pauvre enfant, dit-elle d'une voix que l'émotion et la tendresse contenues rendaient tremblante, mon pauvre enfant, comme je te fais souffrir; mais tu ne souffriras jamais plus que je n'ai souffert moi-même.

—Si tu m'aimais…

—Si je t'aimais! Ah! peux-tu parler ainsi? Mais n'est-ce pas justement parce que je t'aimais que j'ai différé jusqu'à ce jour cette résolution que j'ai arrêtée dans ma tête le lendemain même de ma faute. C'est parce que je t'aimais que décidée à, cette rupture lorsque j'étais loin de toi, je ne pouvais pas te l'annoncer lorsque tu étais près de moi. Vingt fois je me suis dit: ce sera pour aujourd'hui, et je t'ai attendu, m'affermissant dans ma résolution en me représentant l'horreur et l'indignité de ma situation. Mais tu paraissais, je subissais ton charme, j'étais entraînée, subjuguée, affolée et je ne disais rien. Si je ne t'avais pas aimé, est-ce que j'aurais subi ce charme qui m'a perdue moi, honnête femme, qui m'a mise sous ton influence si complètement que j'ai tout oublié, raison et honneur, dignité de la vie, sentiment du devoir et de la famille, de sorte que sans en avoir conscience, je suis tombée dans tes bras, folle et ne m'appartenant plus, mourant de honte, mais aussi de joie et de bonheur.

—Alors pourquoi veux-tu rompre?

—Parce qu'il le faut.

—Il le fallait hier, il y a un mois, aussi bien qu'aujourd'hui et tu n'as point parlé de cette rupture; tu ne m'aimes donc plus aujourd'hui comme tu m'aimais hier, comme tu m'aimais il y a un mois?

—Les circonstances n'étaient pas il y a un mois ce qu'elles sont aujourd'hui, ce sont elles qui imposent cette rupture à ma volonté si longtemps hésitante.

—Quelles circonstances?

Une fois encore au lieu de répondre, elle questionna.

—Pourquoi, demanda-t-elle, avez-vous fait payer par la maison de banque le bracelet que vous m'avez donné? mon mari vient de m'en dire le prix, 17,000 fr.

—Il y a eu là une erreur commise par le bijoutier, qui n'est pas mon fait; je devais payer avec un chèque et…

Mais elle l'interrompit:

—Je me doutais bien que c'était le résultat d'une erreur, mais vous devez reconnaître que cette erreur peut avoir des conséquences terribles pour nous, pour moi au moins; et j'avais comme un pressentiment de ce qui arrive en ce moment, en ne voulant pas l'accepter; que n'ai-je écouté mon idée au lieu de céder à vos instances! Vous savez que quand mon mari a frappé à la porte de ma chambre, le bracelet était sur la table avec les autres bijoux que vous avez tenu à m'offrir et que j'ai eu la faiblesse d'accepter, un peu j'en conviens parce que j'aime les bijoux, mais surtout pour vous donner le plaisir de m'avoir fait plaisir. Effrayée par son retour que je n'attendais pas à cette heure, et tout émue encore de tes caresses, j'ai perdu la tête, je n'ai pensé qu'à te faire sortir et j'ai laissé les bijoux sur la table, n'imaginant pas qu'il les remarquerait, mais l'écrin neuf a attiré son attention par sa couleur rouge.

—Qu'as-tu dit?

—J'ai inventé une histoire, absurde, bien entendu, et dont il s'est contenté sur le moment, parce que sa foi en moi est absolue, mais à laquelle il réfléchira et qui, alors, ne lui paraîtra plus aussi croyable que lorsqu'il l'a entendue de mes lèvres. On sait maintenant que vous avez une maîtresse. Votre père veut savoir quelle est cette femme, et il a même demandé à mon mari de l'aider à la trouver. Ne voyez vous pas que de recherches en recherches il n'est pas difficile d'arriver jusqu'à moi? D'autres n'auront pas la foi aveugle de mon mari, et ils admettront des soupçons que lui repoussera tant qu'on ne les lui imposera pas. Mais enfin on peut les lui imposer; on peut lui ouvrir les yeux de force; votre père surtout, qui a une si grande influence sur lui. Voulez-vous que cela arrive?

—Cela est impossible.

—Impossible! Dites que rien n'est plus facile au contraire. Qu'on aille chez le bijoutier; qu'on lui demande la description de ce bracelet; qu'on montre cette description à mon mari, croyez-vous qu'il ne reconnaîtra pas tout de suite l'émeraude et les diamants qu'il a vus dans cet écrin, qu'il a été si fort surpris de trouver sur ma table et dont je n'ai pu justifier la possession que par une histoire peu vraisemblable? Alors que se passera-t-il? Avez-vous réfléchi à cela.

Il ne répondit pas.

—Non, n'est-ce pas? Jamais votre esprit ne s'est arrêté à l'idée que la femme que vous aimez pouvait être déshonorée et devenir un objet de mépris ou de risée pour tous. Mais moi j'ai vécu sous l'obsession de cette horrible pensée, depuis que je vous aime, je l'ai tournée dans tous les sens, et j'ai arrêté ce que je ferais le jour où ma honte serait publique. Ne le devinez-vous pas? Je n'aurais qu'un refuge: la mort.

—Geneviève!

—Te voilà éperdu, pauvre enfant, épouvanté, tu ne veux pas que je meure, tuée par notre amour. Eh bien, moi non plus je ne veux pas mourir. Non pour moi, car privée de ton amour la mort me serait un soulagement. Mais pour mes enfants que je ne veux pas abandonner en ne leur laissant qu'un souvenir déshonoré; je ne veux pas qu'ils me haïssent et me méprisent. Tu vois donc bien qu'il faut que cette rupture s'accomplisse. C'est un miracle que jusqu'à ce jour la vérité n'ait pas éclaté; mais si les choses continuaient telles qu'elles sont, demain, après-demain, dans quelques jours fatalement elle serait découverte et je serais perdue. Dis si lu aimes mieux me pleurer morte, que me pleurer vivante. Prononce toi-même: ma vie, mon honneur, ma mémoire, l'honneur et le bonheur de mes enfants, de Lucien ton camarade et ton frère, sont entre tes mains.

Elle avait parlé rapidement, à demi-voix, sans faire un geste, car elle n'oubliait pas qu'elle pouvait être vue, mais cette immobilité voulue, loin d'affaiblir ses paroles qui contrastaient si vivement avec son calme apparent, leur avait donné un accent plus saisissant encore: elle se tut.

—Eh bien! que les choses ne continuent pas telles qu'elles sont, s'écria Robert. Qu'elles deviennent ce que tu voudras. Si tu juges qu'il est imprudent que je continue à rester dans cette maison, je m'en irai, dès ce soir je partirai; si tu veux que nous nous voyions moins souvent, nous ne nous verrons que quand tu voudras. Tout, je me résignerai à tout, j'accepterai tous les sacrifices, un seul excepté, celui dont tu parles: la rupture. Cela est impossible. Je le voudrais, je ne le pourrais pas, et je le dirais que j'accepte cette rupture, que je pars, je reviendrais.

—Il faut partir cependant.

—Tu n'as donc jamais compris, tu n'as donc jamais senti combien je l'aime et ce que tu es pour moi, que tu parles de rupture? Plus que la vie, plus que l'honneur, plus que tout au monde. Vienne une circonstance où je puisse t'offrir cette vie ou cet honneur, et tu verras si j'hésiterai, si ce ne sera pas avec joie que je le les sacrifierai. Tu disais tout à l'heure que tu avais été irrésistiblement attirée vers moi. Par quoi? Si ce n'est par cet amour que tu as vu si grand et si profond que tu en as été touchée, qui était si puissant que de moi il est passé en toi, assez fort encore pour t'entraîner. Est-ce que si nous nous sommes aimés, ce n'a pas été parce que nous étions faits l'un pour l'autre? Je l'ai senti, moi, alors que je n'étais encore qu'un enfant, qu'un gamin; quand tu venais au collège voir Lucien et que je te regardais, je t'admirais dans la beauté, me disant que tu étais la plus belle des femmes, t'aimant déjà avant de savoir ce que c'était que l'amour d'une femme, mais le devinant par toi. Combien de fois ai-je rêvé de toi, non seulement endormi, mais éveillé, bâtissant mon avenir et me disant que si j'étais aimé un jour ce serait par toi; n'imaginant pas, ne sentant pas qu'il pouvait y avoir au monde une autre femme que toi. Et tu veux que nous nous séparions!

—C'est la fatalité qui le veut, ce n'est pas moi.

—Tu disais que tu n'avais qu'à mourir si notre liaison était connue, et moi, que me reste-t-il si elle est rompue? Où aller, que faire? A qui demander la consolation? Tu as tes enfants que tu aimes et qui t'aiment; moi je n'ai personne à aimer et de qui je sois aimé; sans toi je suis seul au monde puisque j'ai eu, puisque j'ai pour père un homme qui n'a jamais été et qui n'est encore père que de nom. De bonheur je n'en ai à espérer que de toi, comme je n'en ai eu que de toi: dans le présent toi, dans l'avenir toi, dans le passé toi, toi seule et toujours toi. Tu vois donc bien que rien ne peut nous séparer et que cette rupture je ne l'accepterai jamais, tu entends bien, jamais, jamais; ce que tu voudras pour te mettre à l'abri des dangers que tu redoutes, je le voudrai comme toi, je le ferai, mais cela jamais, jamais.

Ce n'était plus un enfant qui parlait, mais un homme passionné, en qui on devinait une inébranlable résolution contre laquelle toutes les paroles seraient impuissantes,—au moins pour le moment.

Elle ne répondit pas, mais le regardant elle réfléchit pendant assez longtemps, tandis que frémissant d'anxiété, il se penchait vers elle.

—Eh bien, dit-elle enfin, puisque tu prends l'engagement de faire ce que je veux, voici ce que j'exige: dans l'entrevue que tu auras avec ton père, tu lui promettras de rompre avec la femme que tu aimes, et pour bien prouver à tous que cette rupture est sérieuse, tu prendras une maîtresse bien en vue: qui tu voudras; une comédienne, une cocotte, peu importe; ce qu'il faut, c'est une femme qui t'affiche, et qui soit assez séduisante pour qu'on croie à votre liaison, à ton amour pour elle.

—Jamais.

—Cela, ou rompre tout de suite, aujourd'hui même, choisis; mais il est entendu que je ne le dis pas de l'aimer, cette maîtresse.