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Une fête de Noël sous Jacques Cartier

Chapter 12: CHAPITRE DEUXIÈME
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About This Book

L'ouvrage s'ouvre sur une préface qui réfléchit aux goûts de lecture contemporains et à l'usage du roman pour populariser les savoirs, puis propose une reconstitution historique d'une célébration de Noël à l'époque des premières explorations transocéaniques. Le texte décrit scènes, rites, aliments, chants et décors matériels en mêlant observations ethnographiques et colorations romancées, et il examine les interactions entre traditions différentes observées au cours du voyage. L'ensemble équilibre souci du détail historique et intention didactique visant à rendre accessibles les pratiques et l'atmosphère de la fête.

M'en revenant de la Vendée

Dans mon chemin j'ai rencontré

Trois cavaliers fort bien montés.

Voilà pour le couplet

J'ai vu le loup, le renard, le lièvre

J'ai vu le loup, le renard passer.

Voilà pour le refrain Trois personnages encore!

Autre exemple:

Mon père a fait bâtir maison

L'a fait bâtir à trois pignons

Sont trois charpentiers qui la font.

C'est le premier couplet du fameux Va, va, va, p'tit bonnet-te, grand bonnet-te!

Le cinquième couplet demande:

Que portes-tu dans ton jupon?

Et le sixième couplet, son premier serre-file, lui répond tout de site:

C'est un pâté de trois pigeons!

Trois! toujours trois, le chiffre fatidique!

Et que me direz-vous des: Trois p'tits tambours revenant de le guerre? Une célèbre celle-là!

Et l'immortelle:

En roulant ma boule, roulant


Derrière chez nous est un étang

En roulant ma boule,

Trois beaux canards s'en font baignant!

Toutes leurs plumes s'en vont au vent!

Trois dames s'en vont les ramassant!

Ailleurs, c'est la petite Jeanneton allant à la fontaine, pour emplir son cruchon:

Par ici-t-il y passe trois chevaliers-barons!

Ailleurs encore, à St. Malo, beau port de mer:

Trois beaux navires sont arrivés

Chargés d'avoine, chargés de blé.

Trois dames s'en vont les marchander.

Marchand, marchand, combien ton blé?

Trois francs l'avoine, six francs le blé!

Enfin, pour en finir avec le délicieux Noël canadien-français D'où viens-tu, bergère, je vous rappelle son dernier couplet:

Y a trois petits anges

Descendus du ciel,

Chantant les louanges

Du Père Éternel.

Ces chansons-là ont bercé le sommeil de ma première enfance, ma bonne, mon heureuse et sainte enfance de petit paysan, réjoui la jeunesse de ma vie d'écolier. Et l'on s'étonne après cela que la figure arabe du chiffre trois me soit restée présente aux yeux du corps et de l'esprit, comme un visage aimé de camarade, que les dates historiques où sa combinaison se rencontre demeurent ineffaçablement gravées dans ma mémoire, ou que ce nombre m'aide à grouper les personnages aussi bien que les événements d'une époque!

A preuve: ce fut le 3 Août 1492 que Christophe Colomb partit de Palos en Espagne, et s'en alla découvrir le Nouveau Monde. Ce fut aussi le 3 Juillet 1534 que Jacques Cartier aperçut, pour la première fois la terre du Canada, et que ses vaisseaux entrèrent dans la Baie de Gaspé17. Et de même que trois caravelles la Santa Maria, la Pinta, la Nina avaient découvert le Nouveau Monde, de même trois navires, la Grande Hermine, le Courlieu, l'Emérillon du hardi Capitaine Jacques Cartier, eut reconnu cet immense continent, notre pays lui-même était divisé en trois royaumes sauvages, le Saguenay, le Canada, l'Hochelaga. Les premiers missionnaires du Canada étaient au nombre de trois, les prêtres-récollets Jean Dolbeau, Denis Jamay, Joseph LeCaron qui mourut de chagrin de ne pouvoir reprendre ses travaux apostoliques au Canada redevenu français18. Ce fut le trois Juillet 1608 que Samuel de Champlain fonda Québec, et ce fut le 23 Mars 1633 qu'il partit de Dieppe pour recouvrer la colonie rendue à la couronne de Louis XIII par le traité de St. Germain en Laye. Ce furent encore trois vaisseaux, le Saint Pierre, le Saint Jean, le Don de Dieu,19 que ramenèrent Champlain et reconquirent à la France Québec, aujourd'hui irrémédiablement perdu pour elle! Et ce fut le 23 Mai 1633 que la flottille mouilla devant la ville.

Note 17: Gaspé le nom français du nom sauvage Honguedo que signifie le bout de la terre.

Note 18: Le traité de Saint-Germain en Laye qui rendit le Canada à la France, fut signé, le 29 mars 1632.

Note 19: Ferland, Histoire du Canada, Tome Ier, page 258.

Que voulez-vous, me dit en riant Laverdière, reprenant haleine, que voulez-vous, j'ai la passion du nombre trois! et je parierais sur lui tout l'argent que l'on perd, soit aux tables de jeux soit à la roulette. D'autre ont le culte du chiffre sept. Leur religion vaut la mienne, et vous savez comme moi qu'affaires de goût, de modes ou de ridicules ne se discutent pas! On les choisit seulement. J'ai les miens.

D'autre part, je vous avouerai, sans fausse honte que, de mon vivant, j'avais la superstition du nombre 13 excessivement développée dans l'imaginative.

Cela m'étonne!

En vérité? Vous le seriez davantage, si je vous en donnais la raison historique!

Historique?

Écoutes, j'en appelle à vos souvenirs d'études. Ce fut le 26 (deux fois treize), ce fut le 26 Juillet 1758 que Louisbourg capitula. Ce fut le 13 Juillet 1759, vers les deux heures du matin, que commença le bombardement de Québec. Ce fut le 13 septembre 1759 que se livra la première bataille des Plaines d'Abraham. Qui l'a perdue? Le 13 Septembre 1759 fut mortellement blessé le vaillant marquis de Montcalm. Avec qui et pour qui tombait Montcalm? Ce fut par le treizième article du Traité de Paris, signé le 10 février 1763, que le roi Louis XV, de déshonorante mémoire, céda honteusement le Canada Français et son immense territoire à Georges III d'Angleterre. Rappelez-vous que la Révolution de 1837 fit monter treize canadiens français à l'échafaud.20

Note 20: Colborne fit juger les prisonniers rebelles par une cour martiale; 89 furent condamnés à mort, 47 à la déportation, et tous leurs biens furent confisqués. Treize condamnés, le Chevalier de Lorimier à leur tête, périrent sur l'échafaud. Ces mesures sévères furent fortement blâmées en Angleterre, même par des personnages puissants, entre autres par le duc de Wellington. Laverdière: Histoire du Canada, page 221.

Je pourrais, continua Laverdière, multiplier les exemples: je ne vous donne que les plus cruels et les plus frappants, afin qu'ils restent mieux en mémoire. Remarquez, s'il vous plaît, que cette fatalité du chiffre treize est universelle, qu'elle ne suit pas telle et telle race, ou ne s'attache pas à tel et tel peuple en particulier. Ainsi, comme nous au Canada, les Anglais ont eu leurs dates historiques néfastes, frappées du même chiffre. Ce fut le 13 Juillet 1755 que l'héroïque vaincu de la Monongahéla, le brave général Braddock, mourut de ses blessures.21 Ce fut le 13 Septembre 1759 que leur plus grand héros, James Wolfe, expira dans les bras de la Victoire. Ce fut le 13 juillet 1632 que Thomas Kertk remit l'Abitation de Kébecq et le Château Saint-Louis entre les mains d'Emery de Caën et du sieur DuPlessis Bochart, les lieutenants de Samuel de Champlain. Le même jour, la garnison anglaise reprenait la mer et le chemin de la Grande Bretagne. Croyez-moi, le Treize est une mauvaise carte; nous autres, Canadiens-Français, l'avons eue à la dernière main, et voilà pourquoi nous avons perdu la partie, la terrible partie jouée sur le tapis vert du champ de bataille.

Note 21: Braddock avait eu cinq chevaux tués sous lui pendant l'action.

Je lui dis en riant: Vous avez la haine du chiffre 13, j'en conclus logiquement que vous avez la peur du vendredi. Ces deux superstitions se complètent; leurs croyances ne forment qu'un dogme, comme leurs mutuelles et mauvaises influences se confondent et se fortifie. Le cas historique de M. de Montcalm en offre un saisissant exemple; il est blessé à mort un treize, il expire un vendredi, et on l'enterre un vendredi. Connaissez-vous rien de plus lamentable en matière de fatalité? Aussi, pour moi, c'est la meilleure des raisons comme la plus excellente des excuses de vous savoir de mon avis... sur ce point.

Que me chantez-vous là, interrompit Laverdière? Auriez-vous peur du vendredi par hasard? Vous m'étonnez!

Je lui renvoyai mot à mot sa réponse de tout à l'heure: En vérité! Vous le seriez bien davantage si je vous en donnais les raisons historiques.

Historiques? Allons donc? je vous écoute tous de même.

Frontenac, le plus illustre de nos gouverneurs, mourut un vendredi, le 28 novembre 1698, Montcalm, le plus brave de nos généraux mourut un vendredi, le 14 septembre 1759; le premier jour du bombardement de Québec était un vendredi, le 130 Juillet 1759, vous m'avez donné cette date-là vous-même, il n'y a qu'un instant; les Acadiens furent enlevés à Grand Pré le 5 septembre 1755, un vendredi; toujours un vendredi, le 5 août 1689, eut lieu l'épouvantable massacre de Lachine, une hécatombe humaine, une boucherie si horrible, que l'anéantissement successif des bourgades huronnes, et nos batailles perdues les plus sanglantes ne sont que de pâles échauffourées comparées à ce féroce coup de main de la Barbarie Indienne. L'histoire de la Nouvelle-France est encore rouge de ces tueries abominables de nos ancêtres blancs par les sauvages; 1646, 1647, 1648, 1649, 1650, 1651, 1652, 1653, 1654, 1656, 1660,22 sont autant de millésimes ensanglantés qui se suivent comme les échos rapides, désespérés, de ces voix lamentables criant "au meurtre!" par toute la Nouvelle-France, sous le couteau des Iroquois. Et, cependant, 1689 seule demeure l'année terrible, l'année sinistre par excellence. L'année du massacre, c'est le nom qu'elle portera dans l'histoire. Et c'est un vendredi qui lui a valu tout cela! Enfin pour terminer, à votre manière, par un épisode du Règne de la Terreur, ce fut un vendredi, le 15 février 1839, que François Marie Thomas, Chevalier de Lorimier, monta sur l'échafaud!

Note 22:
1646. Assassinats du Père Jogues et de Lalande.
1647. Meurtres commis par les Iroquois chez la tribu des Neutres.
1648. 700 personnes massacrées à la Mission St. Joseph.
1649. Destruction des bourgades huronnes St. Ignace et St Louis. Martyres de Brébeuf et de Lalemant.
1650. Première bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les Iroquois.
1651. Seconde bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les Iroquois.
1652 Assassinats du Gouverneur DuPlessis Bochart et de 15 français.
1653. Attaques iroquoises contre Québec, Trois-Rivières et Montréal.
1654. Destruction de la Nation des Eriés ou Chats.
1656. Massacre des Hurons par les Iroquois, à l'île d'Orléans. Assassinat du Père Garreau.
1660. Mort héroïque de Dollard des Ormeaux et de ses 17 compagnons martyrs.

Je crois donc fermement que ces raisons historiques justifient, et amplement, mes préjugés à l'égard du vendredi.

Êtes-vous sérieux, me répondit gravement Laverdière, et croyez-vous réellement qu'il y ait des jours heureux ou néfastes, des chiffres talismans, des quantièmes fatals ou des vendredis porte-malheurs? Entre ces deux superstitions j'aimerais encore mieux choisir la fatalité du nombre 13 que la male-main du Vendredi.

Vous n'avez donc pas lu Daniel de Foë; ou la philosophie de son rire vous aurait-elle échappé? Le spirituel railleur inspire à Robinson Crusoé l'heureuse et neuve idée de nommer vendredi le féroce cannibale qu'il vient de découvrir dans son île-prison de San Juan Fernandez.--Et pourquoi? En souvenir du jour où Selkirk rencontra ce moricaud la première fois? Apparemment, oui, mais en réalité, nullement. Il poursuivait le persiflage de ces superstitieux incurables, de ces malades imaginaires qui veulent que rien de bon n'arrive un vendredi, et rapportent fatalement à l'influence hostile du vendredi toutes les mauvaises rencontres, tous les désastreux hasards et toutes les catastrophes lamentables de la vie. Ce sauvage Vendredi est gai comme un Mardi-Gras du carnaval italien, heureux comme Polycrate. Eh! vraiment! j'ignore pourquoi il ne le serait pas! Rappelez-vous que Molière, le plus grand des comiques modernes (et futurs probablement), avait l'âme triste, que les fossoyeurs chantent toujours, et qu'il n'y a rien comme une farce de croque-mort pour faire rire!

La peur du vendredi! mais il n'y a que les mauvais historiens et les mauvais prêtres qui aient cette épouvante-là.

Quant à la mort du Christ, vous savez ce qu'il en faut penser: vous êtes catholique, moi je suis prêtre. Job blasphéma-t-il, lorsqu'il regretta sur son fumier le jour de sa naissance: Et l'esclave que maudirait sa délivrance mériterait-il la liberté? N'en disons pas davantage sur ce propos.

Ce fut un vendredi, le 3 août 1492, que les caravelles du Génois quittèrent Palos et la terre d'Espagne, et ce fut un vendredi le 12 Octobre 1492, que le Nouveau-Monde apparut aux vigies de la Pinta! Cette découverte fut le plus grand événement de l'âge moderne. Les siècles à venir n'en produiront jamais un plus fameux!

Ce fut un vendredi, le 28 juillet 1606 que la charrue de Louis Hébert, laboura pour la première fois le sol fécond de notre bien-aimée patrie.23 Après trois siècles de récollets débordantes et d'exubérantes moissons, la prodigieuse terre du Canada n'est pas encore épuisée que je sache. Dites-moi la date où elle deviendra stérile? Prenez garde, jeune homme, que ce ne soit un vendredi!

Note 23: "Le vendredi, lendemain de notre arrivée (27 juillet 1606), le Sieur de Poutrincourt affectionné de cette entreprise (l'établissement de Port Royal en Acadie) comme pour soi-même, mit une partie de ses gens en besogne, au labourage et culture de la terre, tandis que les autres s'occupaient de nettoyer les chambres et chacun appareiller ce qui était de son métier. Ce coup de charrue est le vrai commencement de la colonie française en Acadie."--LESCARBOT. "Louis Hébert, apothicaire de Paris, avait accompagné Poutrincourt dès 1604, et c'est probablement lui qui dirigea les travaux d'agriculture dont parle Lescarbot... Nous retrouvons Hébert en Acadie et plus tard à Québec, car il fut le premier laboureur de ces deux contrées, et les Acadiens comme les canadiens voient en lui le colon fondateur de leurs races." Benjamin Sulte: Histoire des Canadiens-Français, Tome Ier, chapitre III, page 63.

Louis Hébert paraît être né à Paris, où il avait épousé Marie Rollet. En 1606, il passa à l'Acadie et Lescarbot en parle dans les termes suivants: (liv. IV): "Poutrincourt fit cultiver un parc de terre pour y semen du blé à l'aide de notre apothicaire, Louis Hébert, homme qui, outre l'expérience qu'il a en son arte, prend grand plaisir au labourage de la terre." Ferland: Notes sur les Régistres de Notre-Dame de Québec, page 9.

Ce fut un vendredi, le 24 avril 1615, que le Saint-Étienne partit de Honfleur avec Denis Jamay, Jean Dolbeau et Joseph Le Caron, les trois premiers missionnaires du Canada.

Ce fut un vendredi, le 26 juin 1615, que la première messe fut dite à Québec. 24

Note 24: Il faut excepter les messes dites, pendant l'hivernage des vaisseaux de Jacques Cartier, en 1535-36, par les aumôniers de la flotte, Dom Anthoine et Dom Guillaume Le Breton.

Ce fut un vendredi, le 6 juin 1659, que François de Montmorency Laval, notre premier évêque, arriva à Québec.

Ce fut un vendredi, le 20 octobre 1690, que Frontenac chassa des battures de la Canardière les miliciens de la Nouvelle-Angleterre, et les força de se rembarquer, dans le désordre d'une folle panique, sur les vaisseaux de l'amiral Phips.

Ce fut un vendredi, le 13 septembre 1697, que le héros de la Baie d'Hudson, Iberville, enleva le fort Nelson aux Anglais.

J'en passe, et des meilleurs. Et pour cause. J'entasserais dates sur dates, j'accumulerais éphémérides sur éphémérides, je couvrirais trois fois d'événements heureux, le nombre de vos jours néfastes et de vos quantième fatidiques, que je ne prouverais rien du tout, le nombre de vos jours néfastes et de vos quantièmes fatidiques, que je ne prouverais rien du tout, soit à l'encontre de votre utopie, soit à l'appui de la mienne. Étudiez l'histoire du pays et vous trouverez que les actions décisives, politiques ou militaires, les irrémédiables désastres, les catastrophes finales, échappent absolument é la prétendue funeste influence du jour qui nous occupe. La première bataille des Plaines d'Abraham 25 fut livrée un jeudi.

Note 25: "Le nom biblique que porte cet endroit à jamais célèbre n'a qu'un rapport très éloigné avec le père des Hébreux; il lui vient d'un certain Abraham Martin qui possédait autrefois une partie de cette étendue de terre.--Abraham Martin, dit l'Écossais, pilote, acquit, par donation du 10 Octobre 1648 et du 1er Février 1652, vingt arpents de terre d'Adrien Duchesne, et par concession de la Compagnie de la Nouvelle-France, douze autres arpents." Lemoine, Album du Touriste. Note E de l'Appendice.

Que n'auriez-vous pas dit, superstitieux que vous êtes, si le combat avait eu lieu le lendemain! Québec capitula un mardi, le 18 septembre 1759; Montréal, un dimanche, le 7 septembre 1760; le Traité de Paris, qui livrait sans retour le Canada à l'Angleterre fut signé un jeudi, le 10 février 1763; ce fut encore un dimanche que Montgomery fut tuée en risquant l'audacieux assaut de Québec, le matin du 31 décembre 1775. Et reliqua.

Croyez moi, les jours heureux ressemblent aux pierres blanches qui les marquaient chez les anciens.

26Apparemment la Providence laisse tomber les premiers d'une main avare et distraite sur tous les chemins de la vie, comme la Nature sème les autres avec prodigalité dans le sable de tous les rivages. On en trouve partout, et chacun peut en ramasser quelques uns. Dieu les abandonne aux recherches avides et à l'espérance éternelle de l'homme.

Note 26: Albo notanda lapillo dies. Odes d'Horace.

Laverdière eut tout à coup un accès de gaieté, un rire subit, qui sonna clair, comme l'écho d'une joie enfantine.

Quels grands bébés nous sommes! s'écria-t-il. Voilà que nous discutons des quantièmes et des vendredis, comme deux vieilles filles qui se disputent sur le plein de la lune ou le saint du calendrier! Après tut, c'est encore une manière (je ne dirai pas la meilleure) d'étudier notre histoire du Canada et de rafraîchir notre mémoire à la glorieuse lumière de ses éphémérides!

Nos éphémérides canadiennes-françaises, savez-vous bien qu'il y avait là matière à très bel almanach? C'est un travail que j'avais commencé. Ça, n'en parlez jamais, je vous le dis en confidence, l'aventure a raté, magistralement raté... faute de temps.--Que voulez-vous, ajouta le maître-ès-arts, avec un regret dans la voix, je suis parti si vite, l'on est venu me chercher si brusquement.27

Note 27: M. l'abbé Laverdière mourut après 48 heures de maladie seulement.

Qui donc? lui demandai-je sans défiance; et Laverdière me répondit:

La Mort!

Il souriait doucement comme sa belle voix harmonieuse laissait tomber ce mot terrible qu'il prononçait avec la tendresse d'un nom ami.

La mort! Étrange phénomène, ce mot formidable, qui eût arraché un léthargique à son sommeil fatal, ne réveilla pas ma mémoire. Et je continuai de marcher sans épouvante à la droite de ce fantôme, croyant toujours à la présence d'un homme vivant.

Causant de la sorte, nous arrivâmes à la hauteur de la rue Grande Allée. Il existe à cet endroit précis, un renflement considérable du sol, qui ressemble à méprise, au profil d'un flot de ressac énorme, prêt à déferler, avec un bruit de tonnerre, sur les terrains vagues de la banlieue et à entraîner, dans son irrésistible élan, toutes les villas des environs.

Une tour Martello28 basse, grise, ronde comme un phare, monte la garde sur cette élévation de rocher. On dirait une sentinelle que le Gouvernement Impérial a oubliée de relever, quand il rappela ses troupes, au lendemain de la Confédération Canadienne. Bien qu'elle appartienne à la stratégie, et soit une fortification essentiellement militaire, elle en a peu la physionomie menaçante et conserve, en dépit de son métier et de sa vocation, une douce expression de bonhomie, l'air paisible et bourgeois de l'honnête artisan qu'elle abrite. Pas de soldats sous sa toiture plate et circulaire comme un parasol chinois, point de canons allongeant le cou dans l'embrasure de ses meurtrières soigneusement fermées de volets, comme la fenêtre d'une maison de campagne. On dirait un vétéran, un invalide, assis-là, autant pour reposer sa fatigue que pour distraire sa nostalgie des anciennes batailles, un balafré des âges héroïques s'oubliant à regarder, là-bas dans la plaine, Wolfe, Montcalm, Lévis, Murray, Arnold ou Montgomery passer la revue de leurs historiques régiments.

Note 28: Ce fut en 1808 que furent construites, sous la direction du général Brock, les quatre tours Martello, qui complètent les fortifications sud de Québec.

La vue que l'on obtient au sommet du plateau est superbe: soit que l'on regarde la ville neuve attifée de sa plus fraîche toilette et l'élégante richesse de son plus fier quartier29, soit que l'on s'attarde à contempler, à l'horizon de Ste. Foye, le fascinant panorama de la campagne, la falaise de St. Romuald, les hauteurs de St. David de l'Aube-Rivière30, le bois de Spencer Wood, la route de Sillery, les villas de Mont Plaisant, cachées comme des nids, dans la feuillé des bosquets ou la verdure des champs, enfin, la délicieuse vallée de la rivière St. Charles.

Note 29: Le quartier Montcalm.

Note 30: Ainsi nommée en mémoire du cinquième évêque de Québec, Mgr. François-Louis de Pourroy de l'Aube-Rivière.

Comme la ville est changée! remarqua Laverdière.

Vous ne dites pas embellie? Eh! monsieur, vous n'êtes pas flatteur!

L'historien esquissa un sourire.--Je ne vois pas, dit-il, la même ville que vous regardez. Ainsi, pour ne vous en donner qu'un exemple, je vois la maison du chirurgien Arnoux dans la façade de votre Hôtel-de-Ville31; la résidence de l'aide-major Jean Hugues Péan32 au lieu et place de la demeure actuelle du paie-maître Forest; les quartiers-généraux du marquis Louis Joseph Montcalm de Saint Véran dans le salon du barbier Williams;33 les jardins de l'abbé Vignal, aux Ursulines34. Je les vois tous, aussi distinctement que vous-même pouvez regarder encore aujourd'hui la boutique du tonnelier François Gobert, au numéro 72 de la rue St. Louis. 35

Note 31: "A quelques mètres de la maison de Gobert (ou Gaubert) s'élève l'Hôtel-de-Ville de Québec, sur le site même où était en 1759 la résidence du chirurgien Arnoux." Album du Touriste par LeMoine, page 16. Depuis la publication de L'Album du touriste, M. LeMoine aurait, paraît-il repris son opinion à ce propos. Il croit maintenant que la résidence du chirurgien Arnoux devait être la maison actuelle du charretier Campbell, c'est-à-dire les numéros 45 et 47 de la rue St. Louis. Laquelle est la meilleure des deux suppositions? la parole est aux archéologues.

Note 32: Le mari de la fameuse maîtresse de l'Intendant Bigot. Le juge Emsly occupait en 1815 la maison que ce soldat de... fortune habitait en 1758; plus tard, le Gouvernement l'acheta pour en faire une caserne d'officiers. LeMoine: Histoire des Fortifications et des Rues de Québec, page 18.

Note 33: La maison du charretier Campbell, Nos 45 et 47 dur la rue St Louis, celle des barbiers-coiffeurs Williams, No 36 sur la même rue (Montcalm's Head Quarters), et la boulangerie Johnson, sur la rue St. Jean (en dedans des murs) sont actuellement les trois plus vieilles maisons françaises (antérieures à la conquête) encore debout. Elles offrent un triple exemple de ce genre bizarre de toitures pointues, très hautes, percées de lucarnes ouvrant au ras des gouttières, comme des yeux à fleur de tête, et dessinant sur le ciel un profil excessivement aigu.

Note 34: L'abbé Vignal, avant d'être sulpicien, logeait à l'encoignure des rues Parloir et Stadacona. Il cultivait un terrain qu'il avait défriché et en donnait le produit au soutien du monastère des Ursulines. Plus tard, il quitta l'office de chapelain du cloître pour s'affilier au Séminaire de St. Sulpice. Il fut tué, rôti et mangé par les sauvages à Laprairie de la Magdeleine, vis-à-vis de Montréal, le 27 octobre 1661. J. M LeMoine: "Histoire des Fortifications et des rues de Québec", page 18.

Note 35: On y dépose, le matin du 31 décembre 1775, le cadavre de l'audacieux général Richard Montgomery.

Vous me trouver bizarre et fantasque de regarder ainsi, dans les rangées parallèles de vos maisons neuves, les bicoques disparues de la vieille capitale française. Les gens de mon espèce sont rares, je 'avoue; mais confessez, à votre tour, qu'il s'en retrouve toujours quelques-uns à tous âges et en tous pays. Horace le classique Horatius Flaccus, les connaissait bien ceux-là, qu'il appelait dans "L'art Poétique" laudatores temporis acti. Il en est un célèbre qui a passé par votre ville, il n'y a pas dix ans. Auriez-vous, par hasard, oublié lord Dufferin? Et comprenez-vous pourquoi ce gouverneur fit reconstruire aux frais de l'État, les portes militaires du vieux Québec, que la bêtise ignorante de son Conseil Municipal avait rasées? Ce remarquable diplomate était un véritable laudator temporis acti, dans toute la large et noble acception du mot. Je l'admire autant que je l'en félicite. Toutefois, n'ayant pas la richesse et la fortune du vice-roi des Indes, j'en suis réduit à rebâtir, de mémoire et d'imagination, les monuments classiques de votre capitale. Comprenez-vous maintenant aussi pourquoi je regarde, à travers la pierre de vos demeures modernes, les vieilles maisons françaises qu'elles ont remplacées? pourquoi les terrains vagues de la cité sont pour moi remplis de chapelles monastiques, de casernes ou de collèges? pourquoi, trempé de pluie ou poudré de neige, je reste là, à quelque coin de vos rues historiques, m'extasiant à voir passer les personnages fumeux de notre épopée canadienne? Comme les vieillards je m'amuse, ou plutôt mieux, je me console avec mes souvenirs. La mémoire! c'est le regard que voit lorsque les yeux de la chair s'aveuglent; la mémoire! c'est l'oreille qui écoute lorsque la tête devient sourde et pesante; la mémoire! c'est la voix intérieure, l'incomparable amie, qui parle, qui cause, qui raconte, à mesure que les bruits de ce monde s'éteignent et meurent, et que le silence, avant-coureur du grand sommeil, envahit l'âme comme une vague irrésistible.

Tout en causant de la sorte, mon étrange interlocuteur s'était mis à marcher et moi à le suivre machinalement. Nous avions quitté la ure St-Louis, et nous allions droit devant nous, traversant alors la place du Vieux Marché de la Haute Ville. Ce terrain vague, servant aujourd'hui de poste aux cochers de place et aux camionneurs, est un vaste carré borné, au nord, par les maisons de la rue La Fabrique, à l'est, par la Basilique Mineure de Notre-Dame de Québec, au sud, par les maisons de la rue Buade, 36 à l'ouest, par l'emplacement désert du Collège des Jésuites37 servant alors de quartiers-généraux aux tailleurs de pierre du nouveau Palais de Justice. C'est un endroit ouvert à tous les vents, sillonné par une multitude de petits chemins de traverse courant dans toutes les directions, d'un secours inestimable aux affairés de toutes le besognes.

Note 36: Ainsi nommé en mémoire de Louis de Buade, comte de Frontenac.

Note 37: Le Collège des Jésuites, fondé par le marquis de Gamache, fut bâti en 1637.

En ce moment, les quatre grandes églises paroissiales de la ville, Notre-Dame, St. Jean Baptiste, St. Roch et St. Sauveur 38 carillonnèrent à haute voix l'appel de la Messe de Minuit. Il pouvait être onze heures et trois quarts. Presqu'aussitôt le sonneur de la Cathédrale Anglicane se mit à monter et redescendre sans relâche son éternelle gamme en do naturel. Puis soudain, après cinq ou six accords plaqués de toutes ses cloches, et un silence de plusieurs secondes, il commença lentement à jouer Auld Lang Syne, l'Old Long Since, le Vieil Autrefois de la vieille Écosse, une mélodie immortalisée par l'immortelle poésie de Burns.

Note 38: Ainsi nommé en mémoire de M. le Sueur de Saint-Sauveur, ancien curé de Saint-Sauveur de Thury (aujourd'hui Thury-Harcourt ou simplement Harcourt), en Normandie, prêtre séculier, qui demeurait à Québec en 1635. Ferland: Histoire du Canada, Tome Ier, page 277.

Puis, sans transition musicale, le clocher chanta la grande hymne des nations chrétiennes, Adeste fideles, laeti triumphantes. Cette religieuse harmonie, soutenue par la base vibrante de tous les carillons de l'ancienne capitale mis en branle, pénétrait comme un subtil parfum, la froide et silencieuse atmosphère de la nuit. Soit fantaisie de l'odorat, soit caprice de l'imagination, échos flottants de la mémoire, l'on y croyait respirer la bonne odeur de l'encens brûle dans les temples, ou bien encore, la senteur résineuse, vivifiante et forte du sapin et du cèdre, composant, de leurs branches entrelacées, la verdure et la feuillée symboliques de nos Crèches de Noël. L'âme se sentait envahir par le sentiment intense d'une paix profonde, suave, exquise, comparable, par le spectacle, à la sérénité lumineuse d'un ciel étoilé, et, par analogie de sensation, au bien-être indicible que les sens éprouvent à la première influence du narcotique qui les endort.

Et cependant, je le dois avouer, j'écoutais mal cette magistrale symphonie chantée, là-haut dans le ciel, par tous les clochers de la grande ville. Mon esprit troublé par l'étrange et bizarre rencontre de tout à l'heure, ne suivait plus qu'à travers un brut de pensées distraites l'extatique mélodie des carillons; ce qui gâtait affreusement l'effet charmeur des sonneries. Cela ressemblait, comme irritante impression, à de la musique de maître écoutée dans les tapageuses causeries d'un auditoire de sots.

Il manque une cloche au carillon, remarqua Laverdière.

Et comme je lui demandais laquelle était absente, le maître-ès-arts leva la main sur le terrain vague où naguère s'élevait le vieux Collège des Jésuites.

C'est grand dommage, dit-il, qu'ils laient démoli. Le collège des Jésuites, voyez-vous, était la maison paternelle des missionnaires, le chez nous délicieux de ces apôtre incomparables, qui, pour l'amour du bon Dieu, avaient déserté leurs familles et laissé vacantes leurs places au foyer domestique. Le Collège des Jésuites; c'était la seule étape, l'unique relais de ces conquérants évangéliques, lesquels, à l'exemple des expéditions militaires de la stratégie moderne, s'avançaient, à marches forcées, au coeur des pays infidèles, préférant emporter d'assaut les citadelles du Paganisme plutôt que les assiéger. Ces haltes étaient singulièrement courtes: le temps précis de panser les plaie, fermer les blessures, laisser pâlir les cicatrices, le stricte repos absolument commandé par le corps n'en pouvant plus de douleurs et de tortures. Encore ce délassement n'était-il que fictif et dérisoire, car le corps entrait de moitié dans les fatigues prolongées de l'étude et les veilles interminables de la prière.

Le Collège des Jésuites, comme on aurait dû l'aimer! Et vous en avez fait une caserne!39 Après tout, cette métamorphose n'était pas pour le séminaire un incomparable outrage; de plus beaux édifices et de plus sacrés ont éprouvé pires destins. L'histoire de la révolution française est là pour rappeler le souvenir de cathédrales profanées, transformées en écuries! Le Collège des Jésuites aurait pu devenir une grange; et vous savez qu'il s'en est fallu de bien peu qu'il ne servît d'étable!

Note 39: Le Père Jean Joseph Casot, né le 5 Octobre 1728, mourut la première année de notre siècle, le 16 mars 1800. C'était le premier jésuite de la Nouvelle France. Ce jour-là le gouvernement prit officiellement possession des biens de la Société de Jésus.

Va donc pour la caserne! On y logea plus de soldats qu'autrefois de séminaristes. S'y trouva-t-il, pour cela, plus de discipline et plus de courage? Dites-moi, quels hommes dépasseront jamais en bravoure ces stoïques martyrs de la Colonie, ces illustres violentés de la Mort, Brébeuf et Jogues, Lalande et Gabriel Lalemant, Garreau, Buteux, Daniel, Charles Garnier, Chabanel? Après quatre vingts ans de caserne il n'est pas sorti de là un régiment anglais comparable à cette phalange de Macchabées.

Oui, c'est grand dommage qu'ils aient ainsi abattu le Collège des Jésuites. Pourquoi l'avoir livré aux démolisseurs? C'était une oeuvre de trahison et vous n'en trouverez pas l'excuse. De cette maison qui avait reçu du marquis de Gamache, son fondateur, 16,000 écus d'or comme obole de premier bienfait, il ne reste rien sur la terre! La dynamite est allé chercher dans le rocher de ses assises ce que les pics et les pioches avaient été impuissants à atteindre. Les pierres bénites de fondations, la pierre angulaire du collège, ont été traitées comme un détritus dangereux, comme une vidange malsaine avec laquelle on a comblé les fossés de nos fortifications militaires, les quais de notre Commission du Havre, ou les terrassement du fameux chemin de fer de la Rive Nord.40 L'on n'a pas même songé à sauver de la catastrophe finale son clocher réglementaire et é le replacer sur quelque chapelle de mission, bâtie là-bas, aux frontières avancées de la Colonisation canadienne française, dans la vallée du Lac St. Jean, par exemple, où les âmes réjouies du Père DeQuen, son découvreur, et du Père Labrosse, son apôtre, l'eussent encore entendu sonner! C'est mon avis qu'il eût porté bonheur à la future paroisse. N'est-ce pas le vôtre?

Note 40: D'après M. Faucher de Saint-Maurice la cache d'armes du marché Montcalm aurait été jetée tout d'une pièce dans le quai du Chemin de Fer du Nord au quartier du Palais. Relations des fouilles exécutées par Ordre du Gouvernement dans les Fondations du Collège des Jésuites à Québec, page 9.

Phénomène bizarre, à mesure que Laverdière parlait, l'allégresses des carillons tout à l'heure étourdissante comme leurs volées semblait maintenant s'éteindre, s'évanouir, se confondre par transitions rapides avec le glas sévère de quelques grandes funérailles. Les cloches partageaient-elles la mélancolie du maître-ès-arts? ou subissais-je moi-même, et à mon insu, sa magnétique influence? Je ne sais trop. J'éprouvais une angoisse comparable en intensité à cette tristesse qui déchire l'âme quand, à votre place et à leur tour, des voix étrangères chantent les romances de vos vingt ans, alors que pour nous la jeunesse est morte, le rêve éteint, les illusions perdues, les espérances en cendres, toute la vie brisée comme un verre, tout l'avenir gâché sans retour par quelque irréparable catastrophe.

Mais cet accès de spleen dura peu. L'humeur morose d'un hypocondriaque se fût évanouie comme un songe, fondue comme une buée dans une flambée de soleil, à cette chaude et contagieuse allégresse dont la plus haute clameur n'était cependant qu'un écho affaibli de cette autre joie intérieure exubérante qui possédait les âmes chrétienne en ce saint jour. C'était vraiment un gai spectacle que le défilé interminable des braves gens marchant à l'église par toutes les rues de la ville. Et rien ne rafraîchissait le sang comme ce beau et grand tapage de toute une population en liesse.

Trois raisons motivaient ce concours exceptionnel de la foule. D'abord, la solennité même de Noël, la plus universellement célébrée de nos fêtes religieuses. Venait ensuite, immédiatement après, cette autre séduction puissante des québecquois, la musique; car l'on avait préparé, à cette occasion, un programme exquis, une véritable agape artistique, un menu superfin qui promettait aux invités du banquet des surprises ravissantes et des merveilles inouïes de vocalises. Il aurait suffi d'ailleurs, pour s'en convaincre, d'écouter du la rue les dilettantes (y compris ceux qui prétendent l'être), discuter fortissimo les mérites et démérites de tels virtuoses et de telles partitions. Ces messieurs parlaient beaux-arts avec cette chaleur émoustillée qui rappelle assez naturellement l'habitude du champagne... et ses conséquences.

Aussi spécialement séduite par les promesses de ce Christmas Festival et le spectacle éclatant de notre faste liturgique, l'élite protestante de la cité accourait-elle de partout ses quartiers élégants et même de la banlieue. La Banlieue de Québec n'est pas précisément aux confins de la terre, mais s'aperçoit à une honnête distance, en deçà des lignes d'horizon. Aussi, les belles dames des équipages, toutes emmitouflées de fourrures au fond de leurs traîneaux, comme les modestes piétons marchant allègrement le chemin qu'elles suivaient en voiture, de Mont-Plaisant, de l'Avenue des Érables, de Sillery, de Bergerville, voire même de Ste-Foye, auraient consenti volontiers à ce que la ville se fût trouvée, en cette circonstance, une fois encore plus lointaine, pour mieux contempler la féerique beauté d'une nuit d'hiver canadien. C'était, en effet, goûter un délice de nageur que prolonger ce bain de lumière sidérale pénétrant, à la fois, le corps et l'âme, vibrant aux yeux avec une telle puissance d'émission que le spectateur ébloui ne savait plus vraiment d'où elle partait: du disque argenté de la lune, ou de la neige immaculée.

Les toitures, les mansardes, les têtes originales des cheminées estompaient leurs silhouettes bizarres sur la blancheur des rues avec une telle netteté de lignes et de profils, que je croyais regarder, dans la contemplation de ce paysage lunaire, une gravure de Gustave Doré, agrandie au cadre de la Nature. Les ombres du tableau en étaient si intensément noires, si brusquement découpées, tranchées dans la neige, qu'elles me semblaient creuses comme des gaufrures aussi capricieuses que gigantesques.

Dans le firmament bleu--un azur de ciel d'été--les fumées molles des innombrables cheminées de la ville montaient verticales. Parfois, de légers coups de vent, des brises égarées, cherchant leur chemin d'une aile inquiète, couchaient comme des flammes de bougies ces fumées paisibles, quasi immobiles pour l'oeil qui les suivait dans l'atmosphère. Alors ces vapeurs chaudes de bois ou de charbons fondus en braises, flottantes comme des buées sur l'air pur et lumineux de la nuit, devenaient panachées élastiques comme de la vapeur échappée des soupapes d'une locomotive. Et les fumerolles, comme autant de piliers qui se cassent et qui croulent, se brisaient en une infinité de petits nuages floconneux courant à la vitesse du vent, avec des allures d'oiseaux sauvages passant, l'automne, dans les hauteurs du ciel.

L'atmosphère était à ce point diaphane qu'un spectateur, placé, à cette heure de minuit, au premier kiosque de la Terrasse Frontenac, aurait embrassé, comme ne plein jour, le féerique panorama qu'elle commande, et saisi, jusqu'aux lignes les plus lointaines de l'horizon, le majestueux profil des Laurentides, encore nettement accentuées à sept lieues de distance.

Aussi, toute la ville était dans la rue, suivant le mot d'une femme célèbre; tout Québec était dehors, y compris le tout-Québec obligé de tels journalistes encore plus grecs par le métier que par le style. Il aurait d'ailleurs sufi, pour s'en convaincre, de regarder, sur la rue La Fabrique, le spectacle de cette multitude accourue des faubourgs, foule compacte, serrée comme les arbres d'une forêt de sapin, solide, impénétrable comme un carré d'infanterie anglaise, et que marchait sur l'église avec l'allure provocante de régiments qui vont se battre.

Quelle foule! remarqua Laverdière avec étonnement, quelle foule! Et son regard, large ouvert, se promenait avec stupeur sur cette mer humaine envahissant, à la vitesse du galop d'un cheval, le terrain vague du Vieux Marché, naguère encore désert, silencieux, endormi comme un cimetière.

Et aussi moi je me demandais comment logerait, dans l'étroite enceinte de 'église, la prodigieuse multitude qui s'engouffrait maintenant sous le portique, avec l'impatiente colère d'une eau courante, longtemps retardée par un barrage, et qui rentre tout à coup dans le creux naturel de son lit. Des portes béantes s'échappait, en bouffées de blanche vapeur, la chaude atmosphère intérieure de l'église. Et de la place du Vieux marché41 où nous étions jusque là demeurés, Laverdière et moi, l'on entendait parfaitement jouer l'orgue. Cet écho nous arrivait sans doute par l'entrebâillement continu des portes, ou peut-être aussi, de la seule vibration des grandes fenêtres du portail. L'orgue chantait avec joie, avec élan, avec l'enthousiasme contagieux d'un allégro militaire:

Nouvelle agréable!

Un Sauveur Enfant nous est né!

C'est dans une étable

Qu'il nous est donné!

Note 41: Consulter les gravures de Québec en 1832.

Si nous entrions à l'église? proposa le maître-ès-arts, d'une voix insinuante.

A vos ordres, lui dis-je.

Et avec lui (je le croyais du moins), j'entrai à Notre-Dame.



CHAPITRE DEUXIÈME


LA GRANDE HERMINE.


Je renonce à vous peindre ou à comparer l'étonnement qui me saisit au fermer de la porte. Ce fut une surprise telle qu'elle me pénétra, comme la peur, d'un froid intense. J'eusse été, certes excusable de m'épouvanter devant l'inattendu d'un spectacle étrange comme la fantaisie d'un conte macabre. En face de moi, derrière moi, à ma droite, sur ma gauche, se tenait debout une immense forêt de chênes, superbes de tailles et de ramure.

Si flegmatique que soit le caractère, cela produit une bizarre et singulière impression de tomber, de la sorte, sans transition appréciable de temps et de lieu, au franc milieu d'un bois inconnu, alors que vous croyez bonnement marcher, comme tout honnête citoyen payant ses taxes, sur le trottoir municipal de votre rue, ouverte au centre précis d'une ville bâtie de douze mille maisons habitées par soixante mille âmes (corps inclus). Ce changement à vue, supérieur, et de beaucoup, aux meilleures inventions de la machinerie théâtrale moderne, vous reporte naturellement aux temps légendaires de ces voyageurs arabes qui sautaient, à volonté, de Trébizonde à Bagdad, ou de La Mecque à l'Alhambre, sur un tapis volant... probablement volé.

Rien ne troublait le silence farouche et l'éternelle immobilité de cette sauvage nature. Les troncs gigantesques de ces beaux arbres,42 serrés les uns près des autres comme les soldats d'un régiment marchant à l'assaut sous une pluie de mitraille, semblaient à l'avance rangés en bataille contre les armées à venir du défricheur et du bûcheron.

Note 42: Auprès d'icluy lieu (l'embouchure de la Rivière St. Charles) y a ung peuple dont est seigneur le dict Donnacona et y est sa demeurance qui se nomme Stadaconé que est aussi bonne terre qu'il soit possible de veoir et bien fructiférente, pleine de fort beaulx arbres de la nature et sorte de France comme chesnes, ormes, fresnes, noyers, yfs (ifs), cèdres, vignes aubespines qui portent le fruit aussi gros que prunes de Damas et aultres arbres, soubs lesquelz croist de aussi beau chanvre que celui de France qui vient sans semence ny labour. Relation du Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 14, édition 1545.

Ils se rangeaient autour de nous comme autant de gardes vigilantes, de sentinelles attentives à ne pas laisser échapper l'ennemi. Ils nous cernaient de toutes parts, et si étroitement, que leurs cercles compacts semblaient se refermer, se rétrécir, à mesure que nous les regardions.

Nous occupions alors, Laverdière et moi, le centre d'une petite clairière taillée dans l'épaisseur du bois par un feu de tonnerre où les cendres mal éteintes d'un campement abandonné. Dans tous les cas, quelles que fussent les origines d'incendie, la pluie avait eu prompte raison de cet embrasement, car la superficie du plateau découvert ne mesurait guère plus d'un arpent.

Sans la blancheur de la neige réverbérant la lumière raréfiée, l'obscurité de la forêt eût été complète. Et cependant, toute cette haute futaie, absolument nue de feuillage, se trouvait être dans une excellente condition de lumière. Aussi je m'étonnai fort que la lune, alors resplendissante de toute la largeur de son disque, ne vient pas à l'inonder de ses molles et pensives clartés.

Instinctivement, je relevai la tête pour l'apercevoir; concevez, si possible, ma stupéfaction: la lune avait, comme par magie, disparu du firmament. Le soleil s'était-il éteint, notre satellite s'était-il éclipsé? ou bien encore un poète incompris l'avait-il escamoté au profit de sa muse? Je ne sais. Seulement, je reconnus au-dessus de ma tête le ciel astronomique des mois de décembre, les constellations étincelantes de nos superbes nuits d'hiver. Au zénith, le gamma d'Andromède; à l'est, le Grand Chien, les Gémeaux, le Cocher; au sud, le géant Orion, le Taureau, sa Pléiade d'étoiles sur l'épaule (cette même constellation que les Iroquois du Canada appelaient autrefois les Danseuses43), puis le Bélier, l'Eridan, Pégase, le Dauphin, le Verseau; à l'ouest, le Cigne, la Lyre, l'Aigle; au nord, Céphée, Cassiopée, les deux ourses, Hercule et le Dragon. Ce spectacle éternellement beau, éternellement jeune, éternellement grand de l'Infini rayonnant par les mondes stellaires, me frappa d'un tel ravissement, que j'en oubliai d'admiration et ma terreur et ma surprise. Un ciel étoilé! Ce merveilleux décor, après six mille ans de mise en scène, fascine encore jusqu'à l'extase l'oeil humain insatiable de sa féerique splendeur!

Note 43: Les principaux groupes d'étoiles avaient été observés par les sauvages et avaient même reçu des noms. Chez les Iroquois les Pléiades étaient les Danseurs et les Danseuses, la voie lactée portait le nom de chemin des âmes, la Grande Ourse était désignée par un mot sauvage qui avait la même signification. "Ils nous raillent, dit le Père Lafitau, de ce que nous donnons une grande queue à la figure d'un animal qui n'en a presque pas et ils disent que les trois étoiles qui composent la queue de la Grande Ourse sont trois chasseurs qui la poursuivent. La seconde de ces étoiles en a une fort petite, laquelle est près d'elle, celle là est la chaudière du second de ces chasseurs qui porte le bagage et la provision des autres." L'étoile polaire était désigné comme l'étoile qui ne marche pas.

Ferland, Histoire du Canada Tome Ier, pages 139 et 140.

Voici l'origine des Pléiades suivant la légende iroquoise:

Sept petits indiens d'autrefois avaient coutume d'apporter le soir le maïs qu'ils avaient récolté pour en former un monceau, autour duquel ils dansaient aux chansons d'un des leurs placé sur le sommet. Un jour, ils résolurent de faire une meilleure bouillie que d'ordinaire, mais leurs parents refusèrent de leur donner tout ce qu'il fallait pour cela; alors ils se mirent à causer sans avoir soupé. Un d'eux chantait. Devenus de plus en plus légers à mesure qu'ils bondissaient, ils commencèrent à s'élever de terre; les parents s'alarmèrent, mais il était trop tard. La ronde tournoyant de plus en plus haut autour du chanteur, on ne vit bientôt plus que six étoiles brillants, la septième, celle du chanteur, ayant perdu de l'éclat par suite du désir qu'il avait éprouvé de retourner vers la terre.

Et devant cette muraille d'horizon incrustée d'étoiles étincelantes, comme le feu des pierres précieuses dans les ors d'un bijou, je me rappelai que Jean de Brébeuf, le martyr, avait autrefois contemplé la splendeur du même spectacle, telle nuit d'hiver de l'année 1640 où, dans le ciel, aux mêmes clartés rayonnantes, une croix miraculeuse lui était apparue, levée tout-à-coup sur le pays des Nations Iroquoises. 44

Note 44: "L'année 1640 qu'il (Jean de Brébeuf) passa, tout l'hiver, en mission dans la Nation Neutre une grande croix luy apparut, qui venoit du costé des Nations Iroquoises. Il le dit au Père qui l'accompagnoit; lequel luy demandant quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il ne luy répondit autre chose, sinon que cette croix étoit si grande, qu'il y en avoit assez (de place) pour attacher non seulement une personne mais tous tant que nous estions en ce pays." Relations des Jésuites, année 1649, ch. V, page 17.

Elle était si grande, si grande, qu'il y avait assez de place pour y clouer non seulement un seul homme, mais encore l'entière population de la Nouvelle-France. Et d'imagination, ou plutôt de mémoire historique, je m'amusais à reconstruire ces prophétiques labarum, cherchant à deviner quels groupes d'étoiles, constellations ou nébuleuses, ses bras immenses avaient traversés.

Comment cette réminiscence, particulière à Jean de Brébeuf, me vint à l'esprit, je ne saurais trop en rendre compte. Elle ne fut, selon moi, que la suite naturelle de la pensée première de Iroquois, laquelle m'était venue au souvenir gracieux de cette fable astronomique expliquant, avec un rare bonheur de poësie, l'origine des Pléiades. Or, rien comme le nom des bourreaux, ne rappelle mieux celui de la victime, alors surtout que le supplicié fut illustre. Cherchez partout, dans l'histoire universelle, au martyrologue de l'Église et nommez m'en un plus fameux que ce premier apôtre des Hurons, le plus stoïque confesseur de l'Évangile au Canada, comme le plus fier témoin du courage humain sur la Terre.45

Note 45: "La constance des deux missionnaires (Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant)--surtout celle de Brébeuf, fut prodigieuse. Il ne donna pas le moindre signe de douleur, et ne fit pas entendre la plus légère plainte; aussi les Sauvages, aussitôt après sa mort, ouvrirent son cadavre et burent le sang que coula de son coeur. Ils le partagèrent entre les jeunes gens, dans l'idée, qu'en le mangeant, ils auraient une partie de ce grand courage." Bressani: Mort du Père Jean de Brébeuf, ch. V, page 256.

Je m'arrêtai longtemps à contempler toutes ces étoiles éclatantes: Sirius, Rigel, Procyon, Bételgeuse, Aldabaran, Castor, Pollux, Bellatrix, Altair, le delta, l'epsilon et le dzêta d'Orion ces Trois Rois Mages, que le Christianisme a cru reconnaître dans cette page incomparable du firmament, la plus belle sans conteste, de l'uranographie. Cette pensée de l'Épiphanie me ramena, par analogie de circonstance et de synchronisme, à ces nuits de Noël d'autrefois si radieuses, où je m'amusais, écolier, à reconnaître, par ces mêmes astres, les constellations dont ils étaient les sentinelles respectives.

Sans la forêt profonde qui m'enveloppait de toutes parts je me serais cru revenu à mon ancien poste d'observation, au promontoire de Québec, sur le plateau même de la cité proprement dite, tant les étoiles me paraissaient occuper une position identique. Bref, je me retrouvais, à moins d'être la victime d'une mystification inouïe, sur le terrain précis du Vieux Marché. Je n'avais donc pas même changé de place; conséquemment, il n'y avait que mon voisinage d'ensorcelé. Réflexion faite, je trouvai ma situation consolante.

Sommes-nous à Québec? demandai-je à Laverdière.

Vous l'avez dit.

Quelle heure est-il?

Minuit sonne.

Quel jour?

Le vingt-cinq décembre.

Cette année? Allons donc! vous plaisantez!

Non pas, c'est aujourd'hui la fête de Noël, l'an du Seigneur 1535. Nous sommes à 350 ans d'hier!

1535! Il paraît que je criai cette date-là un peu haut, car mon interlocuteur eût un froncement de sourcils et dit en me frappant du coude: "Plus bas, s'il vous plaît, nous sommes en pays hostile." Il ajouta presqu'aussitôt:

C'est la forêt primitive, la forêt païenne du Canada sauvage, le royaume de Donnacona! 46 Cassez une branche, et cela suffira pour vous trahir et vous livrer du même coup à un ennemi aussi féroce qu'invisible. 47 Sentinelle, prenez garde à vous! C'est un bon cri d'alarme, et je prie Dieu qu'il vous le conserve vibrant à l'oreille. Sachez, pour ne l'oublier jamais, que chacun de ces arbres cache un anthropophage, ou peut lui-même devenir un poteau de torture48. Le sol indien prête étonnamment à ce genre de métamorphoses horribles.

Note 46: Le lendemain (de la première exploration de l'Ile d'Orléans par Jacques Cartier), le Seigneur de Canada, nommé Donnacona en nom, et l'appellent pour seigneur Agouhanna, vint avecques douze barques accompaigné de plusieurs gens devant nos navires. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 13.--édition 1545.

Note 47: Aux amis qui lui représentaient les dangers d'un établissement à Montréal, avec un trop petit nombre de soldats, sur cette île occupée par une tribu considérable d'Indiens, M. de Maisonneuve répondait: "Je ne suis pas venu pour délibérer, mais pour agir. Y eût-il, à Hochelaga, autant d'Iroquois que d'arbres sur ce plateau (le promontoire de Québec), il est de mon devoir et de mon honneur d'y établir une colonie." Ces fières paroles méritent d'être conservées vivaces dans la mémoire. Elles rajeunissent le sang et le courage.

Note 48: Les Algonquins de l'époque de Jacques Cartier n'étaient pas précisément des agneaux et ne valaient guère mieux que les Iroquois du temps de Frontenac en barbarie comme en férocité. A preuve cet épisode de la Relation de 1535: "Nous fut par le dict Donnacona monstré les peaulx de cinq testes d'hommes, estandues sur du boys, comme peaulx de parchemin. Lequel Donnacona nous dit que c'étoient des Trudamans (probablement les ancêtres des Iroquois) devers le Su qui leur menaient continuellement la guerre." Voyage de Jacques Cartier, 1535-36--feuillet 29.--édition 1545.

Je vous l'avouerai avec candeur, j'aurais mieux aimé que Laverdière m'eût signalé la présence d'un tigre aux environs. Cela m'eût paru moins terrible; car je ne connais pas, dans toute l'histoire naturelle, un fauve plus redoutable que l'homme retourné à la barbarie. Mes yeux sortaient littéralement de leurs orbites, tant je scrutais avec effort les moindres sinuosité de la route, sondant du regard la noirceur des buissons, épiant les arbres, m'effrayant au bruit de mon propre marcher, éprouvant enfin un sentiment analogue aux émotions de ces voleurs novices qui grelottent d'épouvante en regardant dormir le malheureux qu'ils pillent.

A ma droite, à ma gauche, devant et derrière moi, l'immense forêt multipliait ses chênes. A qui m'eût demandé ce que je voyais dans ce bois infini, j'aurais pu répondre naïvement: des arbres, des arbres, des arbres, à la tragique manière de ce Danois célèbre qui lisait, lui, des mots, des mots, des mots. Seulement, ma réponse eût été de beaucoup plus inquiète que sarcastique.

Marchons vite, me dit le maître-ès-arts, il est tard la fête est peut-être commencée.

Et sur ce, Laverdière partit au pas gymnastique, suivant à travers le bois un chemin demeuré pour moi invisible. La neige, durcie au froid, offrait au pied une résistance élastique, ce qui me permettait de suivre aisément mon infatigable guide.

Où allons-nous? demandai-je Au Fort Jacques Cartier, répondit-il, sans tourner la tête.

Puis il ajouta, après trois ou quatre enjambées gigantesques par-dessus des troncs morts: entendre la messe à la Grande Hermine.

Cette nouvelle me causa une grande joie. Et je marchai en conséquence, c'est-à-dire, prestissimo.

C'était merveilleux de remarquer comme le magique sentier s'identifiait, par ses méandres, avec les angles droits et les arcs de cercle du tracé cadastral actuel de nos rues dans la cité. Sans la présence des arbres qui nous enserraient de toutes parts, j'aurais parié que je descendais la rue La Fabrique; puis, tournant à gauche, au premier coude du chemin, je crus m'engager dans la vieille rue St. Jean, car la route décrivait alors une courbe très accentuée. La ligne se redressait ensuite pour se casser encore à angle droit, tournant cette fois à droite. Évidemment je quittais la rue st. Jean pour la rue des Pauvres,49 (la rue de Palais, de son titre moderne). Il y avait 133 cet endroit du chemin, un affaissement de terrain très rapide; puis, toujours descendant, le sentier décrivait, de droite à gauche et de gauche à droite, un grand arc de cercle lequel, tracé sur la neige, eût donné la figure typographique d'un S majuscule parfait.

Note 49: Histoire des Fortifications et des Rues de Québec, par J. M. LeMoine, page 28: "La rue qui conduisait de la rue Saint-Jean au palais de l'Intendant, sur les rives du Saint-Charles, s'appela plus tard la Rue des Pauvres, parce qu'elle traversait le terrain ou domaine dont le revenu était affecté aux pauvres de l'Hôtel-Dieu".

A cet endroit Laverdière s'arrêta court, prêta l'oreille, et frappant du pied avec impatience, il me dit: Nous n'arriverons jamais à temps, prenons la rivière. L'hiver, notre terrible hiver du Canada, l'avait gelée sur toute l'étendue de sa surface; et sa glace vive, bleuâtre et transparente, d'où le vent colère du nord-est chassait la neige, étincelait dans les ténèbres de la nuit comme une armure d'acier.

Je demandai au maître-ès-arts, le nom de cette rivière.

Il me regarda étonné. Comment, s'écria-t-il, déjà égaré?--Les Algonquins de Jacques Cartier nommaient cette rivière Cabir-Coubat, à cause de ses nombreux méandres. Ce mot, dans leur langue, est l'adjectif qui rend cette idée. Le Découvreur du Canada la baptisa Sainte-Croix, en mémoire de l'Exaltation de la Sainte-Croix dont on célébrait la fête le jour qu'il entra dans ses eaux, le 14 Septembre 1535. Quatre-vingt-quatre ans plus tare,50 les Pères Récollets l'appelèrent Saint-Charles, en souvenir de Messire Charles des Boues, ecclésiastique d'une haute piété, Grand Vicaire de Pontoise et Fondateur de leurs Missions en la Nouvelle-France. Ce nom du bienfaiteur a prévalu dans l'histoire, comme sur les cartes géographiques du pays. Rare et précieux exemple de la reconnaissance humaine!

Note 50: En 1619. Les Récollets arrivèrent à Québec au mois de Juin de cette année.

Voici l'embouchure de la rivière, me dit encore Laverdière, allongeant le bras dans la direction de l'est, au fond, cette grande tache d'encre que vous voyez là-bas, c'est le fleuve qui passe. Je fixai durant quelques secondes ce noir qui ressemblait au vide béant de quelque gouffre gigantesque. La neige immaculée du rivage accentuait encore l'intensité de ces eaux ténébreuses, qui n'avaient pour correctif que les blancheurs livides de longs glaçons flottant à leur surface, comme des noyés revenus de l'abîme, et s'en allant à la dérive, de toute la rapidité du courant quadruplée par la vitesse de la marée basse.

Ce fut dans le silence de cette muette contemplation, qu'à l'intervalle régulier d'un glas qui tinte, l'écho agonisant d'une cloche m'arriva, si faible, si dilué, si grêle, si flottant, qu'on eût dit le timbre d'une pendule sonnant dans le vide d'une machine pneumatique. De toute évidence, ce clocher, cette église, devait être prodigieusement éloigné de nous.

J'étais surpris, tout de même, qu'il y eût aux seizième siècle une chapelle catholique au franc milieu de cette forêt païenne. Je m'étonnais davantage que les vieilles relations des missionnaires jésuites l'eussent oubliée. J'allais m'en ouvrir à Laverdière quant deux hommes, surgis je ne sais d'où, passèrent entre lui et moi, silencieusement, comme des fantômes.

C'étaient deux sauvages d'une haute stature. Ils étaient chaussés de mocassins et vêtus de grosses peaux d'ours noirs. Au sommet de leurs têtes, rasées comme un crâne de chartreux, il y avait un panache de plumes d'oiseaux, peintes aux couleurs voyantes du jaune, du vert et du rouge. Leurs bras nus51 étaient piqués de tatouages étranges: profils d'idole corps d'animaux, dragons, couleuvres, tortues, feuilles d'arbres, pinces de canots, le tout confondu en un gâchis incroyable.

Note 51: "Et sont (les sauvages) tant hommes; femmes qu'enfants plus durs que bêstes au froid. Car de la plus grande froidure que ayons veu, laquelle estait merveilleuse et aspre, venaient par-dessus les glaces et neiges tous les jours à nos navires, la pluspart d'eulx tous nuds, qui est chose fort (difficile) à croire qui ne la veu." Voyages de Jacques Cartier, 1535-36: verso du feuillet 31, édition de 1545.

Laverdière répondit à ma surprise par un mot qui la centupla:

Les interprètes de Jacques Cartier: Taiguragny! Domagaya!!

Bien que je fusse à leurs côtés, les deux Algonquins ne me jetèrent pas même un coup d'oeil. On eût dit qu'ils ne voyaient personne. Il traînaient après eux sur la neige une longue tabagane52 chargée de la royale dépouille d'un caribou tué à coups de flèches.

Note 52: Traîneau plat bien connu dans le Canada sous le nom de traîne sauvage. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 113.

Ils marchaient très vite, dans une direction qui faisait angle droit avec le cours naturel de la rivière.

Où vont-ils? demandai-je à mon guide.

A Stadaconé, cela est évident.

Bien que cela parût évident à Laverdière, je me permis de lui dire: Comment le savez-vous?

Je l'ai appris... à étudier, me répondit le prêtre-archéologue, avec un sourire malin.--Suivez, dit-il.--Et ramassant sur la glace une écorce de bouleau que le vent taquinait outre mesure, il se mit à lire sur elle, ou plutôt à réciter, en la regardant: Ferland, Histoire du Canada, page 27:

"Les sauvages qui avaient été rencontrés par Jacques Cartier au Cap Tourmente revinrent en assez grand nombre à Stadaconé, résidence ordinaire de Donnacona et de ses sujets. C'était un village composé de cabanes d'écorce de bouleau, et bâti sur une pointe de terre qui a la forme d'une aile d'oiseau; elle s'étend entre le Grand Fleuve et la rivière Sainte Croix; à cette circonstance est dû probablement le nom de Stadaconé qui signifie aile en langue algonquine.

"Il est probable que Stadaconé était situé dans l'espace compris entre la rue La Fabrique et le Côteau de Ste Geneviève près de la côte d'Abraham. Il fallait de l'eau pour les besoins du village, et les sauvages n'aiment pas à aller la chercher loin; ici ils en auraient eu en abondance, car un ruisseau passait au franc milieu de la rue La Fabrique; il allait tomber dans la rivière Saint-Charles près du lieu où se trouve actuellement L'Hôtel-dieu. A l'extrémité du terrain un autre ruisseau descendait le long du Côteau Sainte Geneviève."

Rappelez-vous encore le succinct et brief récit du Second Voyage de Jacques Cartier et sa description du site de la bourgade Stadaconé, le futur emplacement de Québec.

"Il y a dit-il, une terre double, de bonne haulteur, toute labourée, aussi bonne terre que jamais homme veist et là est la ville et demeurance de Donnacona et de nos deux hommes qui avaient été pris le premier voyage (Taiguragny et Domagaya, les interprètes) laquelle demeurance se nomme Stadaconé." 53

Note 53: Voyages de Jacques Cartier--1535-36, verso du feuillet 32, édition de 1545.

"Le village sauvage de Stadaconé devait être situé sur la partie du Côteau Ste Geneviève où se trouve maintenant le faubourg St-Jean-Baptiste de Québec."

Mémoires de la Société Littéraire et Historique de Québec.

Le maître-ès-arts ajouta, par manière de réflexion soulignée de reproche: J'avoue qu'il importe peu de savoir le nom du locataire que l'on remplace dans une maison. M'est avis cependant, qu'il existe un intérêt de curiosité... ou même d'estime, à connaître quelle était au Canada l'historique devancière du Québec historique.54

Note 54: On ne sait rien de précis sur le site de la capitale de Donnacona si ce n'est qu'il était à une demi-lieue de la rivière Lairet et qu'il en était séparé par la rivière St-Charles. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 27.

Au bout de l'Ile d'Orléans se trouvait un endroit convenable pour le mouillage des navires de Jacques Cartier: il s'y arrêta le 14 septembre 1535, le jour de l'exaltation de la Sainte Croix, dont ce lieux prit le nom; c'est la rivière St-Charles d'aujourd'hui. Tout auprès était Stadaconé, résidence royale du chef du Canada, remplacée maintenant par la ville de Québec, dont le faubourg Saint-Jean est assis précisément à l'endroit où gisait l'ancienne capitale des sauvages. D'Avezac--Brève et succincte Introduction Historique à la Relation du Second voyage de Jacques Cartier, xij.

Ce disant, Laverdière, déchirait avec la lenteur gourmande d'un connaisseur qui grignote un bonbon fin, la petite feuille d'écorce que, la pauvrette, n'en pouvait mais de ses morsures. Et regardant ce débris, que le vent allait reprendre et perdre sans retour, je pensais avec deuil à ces annales essentielles, à ces documents primordiaux, à ces archives inestimables de notre pays, aujourd'hui plus égarés et disparus que ce bouleau fragile; non pas réduits, comme lui, à des lambeaux reconstructibles après tout, mais tombés pour jamais en allés pour toujours en une poussière fatalement morte, sur laquelle vainement prophétiserait l'Histoire, car leurs cendres n'avaient pas, comme les nôtres, les promesses d'un réveil, ni la certitude d'une résurrection.

Oh! j'oubliais, s'écria tout-à-coup Laverdière, en se frappant le front. A propos de documents, j'ai quelque chose à vous montrer. Où donc ai-je mis cela?

Puis il se mit à se fouiller avec frénésie.

C'était un spectacle comique que celui de monsieur Laverdière évoluant de droite à gauche et de bâbord à tribord dans les poches phénoménales de sa soutane où ses petits bras disparaissaient jusqu'aux épaules.

Finalement l'archéologue retrouva son papier... dans sa veste.

Et tout aussitôt le Mentor me demanda avec une voix railleuse:

Savez-vous lire? Aussi bien lire que regarder? En vérité vous me répondriez non que je n'en aurais aucune surprise; il y a de par le monde, et ce jourd'hui, tant de gens que lisent sans comprendre, et tant d'autres que regardent sans voir. Ainsi, par exemple, voici le portrait de Jacques Cartier.

L'historien me présenta,... devinez quoi? Une gravure? Nullement. C'était une petite carte géographique qui n'était pas même carreautée d'une longitude et d'une latitude, et sur laquelle était tracé le cours entier d'un petit ruisseau, depuis les premières eaux de la source, figurées par un réseau de petites lignes microscopiques, courant en pattes d'insectes sur la blancheur immaculée du papier, jusqu'es aux coups de crayons plus larges, plus noirs, plus pesants simulant et les plus petites vagues moirées de clairs et d'obscurs, et la vitesse plus accentuée des courants vers l'embouchure à laquelle le dessinateur avait prêté la largeur d'un brin d'herbe.