WeRead Powered by ReaderPub
Une fête de Noël sous Jacques Cartier cover

Une fête de Noël sous Jacques Cartier

Chapter 14: CHAPITRE TROISIÈME
Open in WeRead

About This Book

L'ouvrage s'ouvre sur une préface qui réfléchit aux goûts de lecture contemporains et à l'usage du roman pour populariser les savoirs, puis propose une reconstitution historique d'une célébration de Noël à l'époque des premières explorations transocéaniques. Le texte décrit scènes, rites, aliments, chants et décors matériels en mêlant observations ethnographiques et colorations romancées, et il examine les interactions entre traditions différentes observées au cours du voyage. L'ensemble équilibre souci du détail historique et intention didactique visant à rendre accessibles les pratiques et l'atmosphère de la fête.

Adeste, fideles, laeti, triumphantes;

Venite, venite in Bethleem,

Natum videte Regem Angelorum.

C'était l'Invitatoire de la Fête de Noël, la vieille hymne liturgique, le vieux noël par excellence, un lied centenaire comme le Catholicisme, immortel comme lui, une poésie si belle, que là-haut, dans le Ciel, pendant l'éternité, les hommes de bonne volonté la chanteront en souvenir de la Terre.

L'équipage répétait en choeur le refrain du divin cantique.

Venite, adoremus Dominum.

Et le solo de reprendre:

En, grege relicto, humiles ad cunas

Vocati pastores approperant;

Et nos ovanti gradu festinemus.

Celui qui chante, me dit Laverdière, se nomme Hamel, Jehan Hamel, un hardi gabier, un gaillard redoutable, qui vous connaît sa mâture comme sa gamme et les grimpe toutes deux lestement... un peu plus haut que le bout.

La jeunesse immortelle de l'hymne déguisait mal cependant, au chorus la caducité des voix chantantes, rouillées par la mer comme le zinc de nos clochers, vieilles et rauques dans des poitrines de vingt ans pour avoir trop ciré sans doute, à travers les colères du vent, les commandements de la manoeuvre.

Toutefois, ces voix rudes de matelots disant à l'Enfant-Dieu la plus suave des berceuses étaient exquises. A les entendre les yeux croyaient regarder de mémoire ces naïves peintures, signées par toutes les écoles de l'Art Moderne, où un invalide, un chevronné de cent victoires, chante en sourdine, à travers sa fauve moustache, une dodelinette à bébé qui s'endort.

Et je ne sais quel sentiment de lassitude vous empoignait à l'audition de ce chant caractéristique, s'appuyant aux quantités de la prosodie, aux mesures de la mélodie, avec cette lourdeur accoutumée des marins pesant sur leurs rames et cadençant à leur bruit le rhythme du verset.

A certains moments, ces voix âpres de matelots, entraînées par la chaleur du refrain, accentuaient ce mouvement de tangage avec une telle vérité que le navire, immobile cependant sur son chantier de glace, semblait osciller au roulis d'une longue et pesante lame. L'attitude même des marins me confirmait dans cette illusion presque invincible. Au moindre craquement de la charpente, imitant le cri de fatigue d'un vaisseau qui travaille à la mer, au bruit d'une planche que fendille, au crac d'un clou qui casse de froid, tous les regards se fixaient d'instinct aux sabords fermés du vaigrage, comme si, à travers des volets de chêne épais de cent lignes et bardés de fer comme une cuirasse, il eût encore été possible de voir déferler les vagues et blanchir l'Atlantique.

Et quand le silence, redevenu parfait, envahissait le navire, à la façon des eaux muettes qui filtrent dans la cale et font sombrer peu à peu le colosse, ces mêmes regards s'arrêtaient aux lumières paisibles et douces des quatre cierges brûlant à l'autel avec une bonne odeur de cire d'abeilles. Par attendrissement des pensées heureuses, des larmes chaudes tombaient furtives sur ces barbes hérissées. Des sourires indéfinissables, des rictus étranges contractaient ces bouches nerveuses dont les lèvres bégayantes tremblotaient comme de petits visages d'enfants prêts à pleurer. Ces vieux loups de la Mer, ces gabiers de l'héroïque marine française, encore plus contemporains, au mépris et en dépit de la date, des pirates d'Eric le rouge que des rameurs de Godefroy de Bouillon, croyaient retrouver les feux des navires rencontrés en mer, la première nuit de leur départ, et voguant (les heureux!) sur le chemin qui rentrait en France, tandis qu'eux autres s'en allaient loin d'elle, à la recherche d'une terre aussi douteuse qu'inconnue.

Dans ces petites lumières irradiantes, étoilées, des cierges, empruntant au froid terrible de l'hiver leur blancheur de neige, les extatiques compagnons de Jacques Cartier reconnaissaient les falots des barques soeurs ancrées au fond d'une crique armoricaine; et plus loin, à terre, tout au sommet de la falaise, les petites fenêtres de la chaumière bretonne, la maison paternelle avec ses lucarnes hautes et pointues, scintillantes comme des astres.

Oui, ce que les matelots découvreurs apercevaient, en regardant l'autel du bord et les lumières votives de Notre Dame de Roc Amadour, c'était la vision ravissante du chez-nous dans la patrie, un at home hélas! loin de douze cents lieues.

Comme l'oeil, le coeur humain a ses perspectives. Il place l'objet aimé de ses rêves dans le cadre magique de leurs horizons de manière à ce qu'il lui apparaisse toujours agrandi dans cette lumière enivrante de l'extase. Mais lorsque l'image évoquée représente la Patrie Absente, toutes les tendresses du coeur stimulées par tous les enthousiasmes de l'esprit se dilatent au centuple, grandissent à mesure que les rivages s'effacent, et que la distance augmentant toujours, creuse de plus en plus l'espace interminable, jetant l'infinie profondeur d'un abîme entre le sol natal et le proscrit!

Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces larmes qui tombent silencieuses et chaudes sur les livres d'heures grand ouverts, mais où l'oeil noyé de pleurs ne lit plus; ne pas expliquer autrement l'abattement, le deuil de ces têtes inclinées, la pâleur de ces fronts que rêvent au chemin de la mère-patrie, sachant que pour eux le reprendre maintenant est plus impossible que retrouver sur l'Atlantique le sillage effacé de leurs trois vaisseaux.

Chez des hommes pour qui les épreuves, les amertumes de l'existence, ne sont que des ombres sur lesquelles s'estompent, en reliefs hardis, les vertus mâles du courage, ces regards atones, cette prostration de la taille, cet affaissement sans ressort des membres dans un corps robuste, cet énervement léthargique des facultés de l'âme, tout ce spectacle eût broyé même un coeur de bronze sous l'étreinte de son désespoir.

Oui, par un jour de si grande allégresse, me disait encore Laverdière, c'est une scène pénible, très pénible, de voir ainsi des hommes pleurer! Et cependant, on sanglote davantage aux foyers de la Bretagne et dans les chaumières de la Normandie. A St. Malo, à Nantes, à Fécamp, à Dieppe, il y a des femmes de marins, des filles de marins, des soeurs de marins des fiancées de marins qui prient à chaudes larmes, dans les églises ou aux chevets de leurs lits, pour les absents bien-aimés; et qui demandent à Dieu, à Notre Dame de Roc-Amadour, à Notre Dame de la Garde, à la Mer elle-même, cette implacable aveugle, éternellement sourde, éternellement inflexible, de leur rendre demain et l'équipage et le navire. Et ce lendemain qu'elles attendent sur la grève appartiendra, peut-être, au premier jour de l'Autre Monde.

Nous allions quitter la nef-générale lorsqu'un grand bruit éclata, comme une rumeur, dans la chambre des batteries. C'était l'équipage agenouillé qui se levait debout, au dernier évangile de la première messe. L'aumônier Dom Guillaume Le Breton lisait de sa belle voix, grave et reposée.

In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum. Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt; et sine ipso factum est nihil quod factum est. Il ipso vita erat et vita erat lux hominum et luix in tenebris lucet et tenebrae eam non comprehenderunt...

Dans le principe était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Il était dans le principe en Dieu. Toutes choses ont été faites par Lui; et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise...

Ça, dites-moi, vous qui aimez l'Histoire du Canada, ces paroles ne vous rappellent-elles pas quelque chose?

Et Laverdière, me parlant ainsi, avait un beau et grand sourire aux lèvres.

A ma grande confusion il me fallut hélas! avouer que ce beau latin-là... ne me rappelait rien.

Alors lui, avec l'emphase doctorale d'un professeur d'université dictant un cours à ses élèves:

Voyage de Jacques Cartier, s'écria-t-il, expédition de 1535--recto du feuillet vingt-sixième de la relation:

"Nostre cappitaine voyant la pitié et foy de ce dict peuple (d'Hochelaga) dist l'Évangile Saint Jehan, savoir: l'In principio, faisant le signe de la croix sur les pauvres malades, priant Dieu qu'il donnast cognoissance de nostre saincte foy et grâce de recouvrer chrestienté et baptême. Puis le dict cappitaine print (prit) une paire d'heures et tout hauttement leut de mot à mot la Passion de Nostre Seigneur. Sy que (de telle sorte que) tous les assistants le peurent ouyr ou tout ce pauvre peuple feirent un grand silence et feurent merveilleusement bien entendibles (attentifs)."

Cet extrait du manuscrit original de Jacques Cartier, Laverdière le récitait si bien que je croyais le voir collationner et suivre à la page de l'édition rarissime le mot à mot de la dictée aussi bizarre que l'orthographe.

Et coupant brusquement, en pleine phrase, la citation commencée, Laverdière passa droit au commentaire, sans transitions aucunes, de la voix du grammairien à la fougue d'un orateur mis en verve par quelque apostrophe victorieusement ripostée des hauteurs de la tribune.

Cortéreal, Verrazzano, Cabot, Pizarre, Cortez, Magellan, Alvarez de Cabral, Vasco de Gama, Americus Vespuce, n'ont pas eu la pensée grandiose de Jacques Cartier. A l'encontre de ses rivaux illustres en gloire humaine, découvreurs comme lui de continents, fondateurs de républiques ou d'empires, le navigateur français estima qu'il valait mieux chercher tout d'abord le chemin du ciel avant de trouver la route de la Chine. Et tandis que l'Espagne, le Portugal, l'Angleterre se disputaient à prix d'or, à coups de canons et à courses de voiles les primeurs et la primauté des terres neuves d'Amérique, Jacques Cartier, prenant possession du Canada au nom de Jésus-Christ, lisait, en guise de proclamation royale, la Passion du Sauveur du Monde, croyant, en son âme et conscience, ne pas trahir son maître temporel en reconnaissant à Dieu la domination première absolue, l'empire éternel d'un pays plus grand que l'Europe.

Il ne venait pas, il est vrai, apprendre aux naturels farouches de ce sauvage pays l'art infernal des traiteurs, l'amour maudit de l'argent, jamais il apportait, à l'encontre de la rapacité portugaise, l'abnégation évangélique; en retour du féroce esclavage espagnol, l'incomparable liberté chrétienne; et opposait au lucre ignoble du commerce européen de l'époque, l'apostolat, généreux dans tous les temps, des missionnaires catholiques. Il apportait enfin la grande, l'inestimable nouvelle de l'Évangile, pour laquelle seule la Providence avait permis, avait voulu la découverte du Nouveau Monde.

Cette première entrevue de Jacques Cartier avec l'homme indigène de l'Amérique du Nord révèle étonnamment le souci, l'anxiété crucifiante du Découvreur pour le salut des âmes, intérêt dégagé de toute arrière pensée de gains ou de conquêtes. Ainsi, devant la population sauvage tout entière réuni à la bourgade d'Hochelaga,81 Jacques Cartier ne parle-t-il que de Dieu seul. Il ne dit rien de lui-même, ni qu'i il est, ni d'où il vient, ni où il va, ni qui l'envoie. S'il lui advient de parler de son maître, il dit invariablement Jésus-Christ. En l'autorité de François Ier n'en sera pas amoindrie plus tard. Nomme-t-il son pays, il ne dit pas la France, mais la Terre, parce que la Terre, pour l'Évangile qu'il proclame, ne constitue qu'un seul et même pays.

Note 81: Cette entrevue de Jacques Cartier avec les sauvages du royaume d'Hochelaga eut lieu le 3 octobre 1535.

Cette solennelle rencontre de la race blanche et de la race cuivrée, aux bords du St. Laurent, fait naturellement penser à l'aventure d'un sauveteur qui repêcherait en haute mer un naufragé sur une épave. Avant que de le secourir il n'ira pas lui demander son nom, pas plus que le misérable lui demandera le sien pour embarquer à son bord. Quelque chose presse davantage: la vie. As-tu faim? Meurs-tu de soif? Depuis quand? et si l'abandonné n'est pas encore descendu à la dernière phase de l'agonie, s'il peut manger et s'il peut boire, victoire! il est sauvé!!

En vérité l'allégorie en est par trop saisissante. Oui, le Peau-Rouge du Canada, l'anthropophage adorateur d'idoles, avait grand'faim, avait grand'soif de connaître le vrai Dieu. Au commencement, dans le principe, était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et Le Verbe était Dieu. En lui était la vie et la vie était la lumière des hommes. Quelle aurore! quel soleil levés tout-à-coup sur ce pays où la nuit païenne avait été longue, si longue que pendant quinze siècles complets toutes ses générations d'hommes étaient demeurées assises à l'ombre de la Mort!

A la fois Jacques Cartier lui apprend l'origine de la Vérité, l'origine de la Lumière, l'origine du Temps, pour que plus tard le catéchumène puisse saisir davantage la formidable valeur du mot éternel.

Ah! qui donc inspirait Jacques Cartier dans le choix excellent de cet évangile merveilleusement approprié à la personne, à l'époque et à la circonstance de cette rencontre mémorable? Nul autre que Celui qui parlait autrefois à Moïse dans la voix du Buisson Ardent, celui même qui était, bien avant sa mission dans la Judée, la Sagesse de ses Patriarches et la Science de ses Prophètes. Celui même qui demeure l'Esprit Saint des Apôtres dans l'Église. Jacques Cartier, cet homme qui n'était après tout qu'un marin, apparaît soudainement transfiguré, revêtu de toute la majesté d'un sacerdoce. Si bien que les aumôniers de l'équipage, ne sent plus dans la solennité de cet événement capital que les ombres pâlies, les figures éteintes, les personnages effacés d'un ministère suprême que Jacques Cartier seul exerce!

Coïncidence providentielle! à soixante-treize ans de distance, il se trouvera un homme pour reprendre et poursuivre la grande et fière tradition du capitaine Malouin sur la préséance de l'autorité chrétienne. Samuel de Champlain, le fondateur de la première ville du Canada, l'historique cité de Québec, avait coutume de dire que le salut d'une âme valait mieux que la conquête d'un empire et que les rois ne doivent songer à étendre leur domination dans les pays infidèles que pour y faire régner Jésus-Christ.82

N'est-ce pas que le Père de la Nouvelle-France continuait à la fois le rôle et la mission de son Découvreur?

Ce fut sur cette réflexion consolante que je quittai avec Laverdière le bord de la nef-générale: Grande Hermine.

Note 82: Hubert Larue: Histoire Populaire du Canada, page 50. Et le Père Marquette, l'immortel explorateur du Mississipi, ne trouvait-il pas dans l'âme baptisée d'un petit enfant une récompense surabondante à ses travaux apostoliques? C'est lui qui, revenant des sombres forêts où il avait découvert le Père des Eaux, écrivait dans sa relation:

Quand tout le voyage n'aurait valu que le salut d'une âme, j'estimerais toutes mes peines bien récompensées, et c'est ce que j'ay sujet de présumer, car lorsque je retournai nous passâmes par les Illinois, je fus trois jours à leur publier les mystères de notre foy dans toutes leurs cabanes, après quoy, comme nous nous embarquions on m'apporta au bord de l'eau un enfant moribond que je baptisay un peu avant qu'il mourût par une providence admirable pour le salut de cette âme innocente.



CHAPITRE TROISIÈME


LA PETITE HERMINE


Nous traversâmes l'espace qui séparait le Courlieu de la Grande Hermine, puis, après avoir soigneusement refermé sur nous l'écoutille de la Petite Hermine, nous entrâmes dans la chambre de ses batteries.

Je me crus transporté dans une salle d'hôpital, tant le spectacle qui m'y attendait me parut être la photographie saisissante des infirmeries plaintives et des dortoirs sans sommeil de l'Hôtel-Dieu. Trois lampes d'habitacle suspendues par des chaînettes aux baux de la caravelle éclairaient mal cette chambre de batterie où des grabats remplaçaient les canons.83 Les volets blancs des sabords, soigneusement fermés et calfeutrés d'étouppe contre le froid du dehors et les courants d'air, simulent à se méprendre, dans le vaigrage du vaisseau, les petites fenêtres percées dans une muraille d'hospice. Sur les deux côtés de la caravelle, la tête au flanc du navire, étaient rangés des lits, et sur ces lits, des moribonds couchés de file comme les morts d'un champ de bataille au fond de la tranchée profonde. Cette comparaison sinistre m'arrivait naturellement à l'esprit en regardant ces grabats misérables ces matelas crevés à tous les angles, ces draps en toile à voile, gris de vieillesse et de service, des linceuls et des suaires jetés en guise de courtepointes sur les épaules des malades. Le joli linge! la délicate attention!

Note 83: Pendant l'absence de Jacques Cartier à Hochelaga, un retranchement avait été élevé autour des navires et armé de pièces de canon, de manière à être aisément défendu contre toutes les forces du pays. Cette précaution était dictée par une sage prévoyance, car, pendant l'hiver, il s'éleva quelques nuages, passagers il est vrai, entre les habitants de Stadaconé et les Français alors réduite à un déplorable état de faiblesse. Ferland, Histoire du Canada, page 33.

Quelque chose de particulièrement triste à regarder étaient les mouvement nerveux, impatients et colères de tous ces corps étendus dans des poses accablées, plus encore fatigués de leurs insomnies que de leur mal et, si rapprochés les uns des autres, que les somnolents heurtant les endormis les éveillaient à leur tour. Et les malades brusquement arrachés à leurs rêves auxquels je les entendais répondre avec des paroles épaisses de sommeil, s'allongeaient lentement, dans une convulsion comparable aux derniers spasmes du pendu qui étrangle au bout de sa corde cherchant la terre du pied. D'autres, tournant leur oreiller d'une main inconsciente, se rendormaient fiévreux. Partout, et dans chacun de ces corps, l'âme déjà inquiète, s'agitait, se tournait et retournait avec eux, cherchant quelque part, dans sa propre demeure, un recoin où elle pût se retrancher avec avantage contre la terrible ennemie, et, finalement, ne point partir!

Comme ils sont entassés! m'écriai-je.

Il a fallu, me répondit Laverdière, transporter sur le Courlieu les malades de la Grande Hermine, afin de préparer le bord e la nef-générale pour la fête de Noël et la célébration des Messes de Minuit. Sans une raison aussi majeure cet encombrement serait intolérable. Devinez combien ils sont?

Au moins vingt-quatre.

Bien touché, vous avez fait mouche.

Une belle démonstration n'est-ce pas du dicton populaire: tassés comme harengs en caque?

Mais alors ces pauvres diables ne sont pas atteints de maladie épidémique?

Nullement; leur mal frappe au visage comme le soldat du César. Regardez ces malheureux à la bouche.

Et pour ne pas être entendu des marins que j'écoutais geindre, il me dit, très bas, à l'oreille: "Le scorbut!"

Je m'expliquai de suite l'odeur nauséabonde flottant sur cette atmosphère toute épaissie par les exhalaisons de l'huile rance et la fumée aveuglante de grandes chaudières allumées au-dessous de nous, dans la cale, pour chauffer le navire.

C'est une hideuse maladie, chuchotait le maître-ès-arts. Les gencives enflent comme une chair corrompue, se couvrent de tumeurs et d'ulcères. Puis des végétations charnues, molles, spongieuses, croissent en forme de champignons, se développent à la surface des plaies vives. La bouche devient un cloaque et l'air qu'elle aspire est si fétide qu'il empoisonne le malade. Les hémorrhagies passives, les ecchymoses pullulantes, les atroces douleurs cancéreuses de la tête précipitent la catastrophe finale.

A ce propos, Laverdière me racontait qu'il y avait des scorbutiques tellement exaspérés par l'intensité de leur mal qu'ils ne voulaient rien entendre aux consolations de l'aumônier et pourraient leur désespoir jusqu'au blasphème.

Alors Dom Anthoine (c'était le second des aumôniers de Cartier), s'arrêtait au chevet de leur lit, se mettait à genoux, guettait avec anxiété la minute de prostration nécessaire à ces crises d'extrême violence. L'instant venu, il élevait son crucifix dans une bonne lumière à la hauteur des yeux du malade, puis, avec cette chaleur entraînante du missionnaire trouvant dans sa ferveur d'apôtre l'art de bien dire des rhétoriciens:

Regardes donc Celui-ci, s'écriait-il avec une émotion irrésistible. Il est toujours cloué!

L'on ne connaissait pas encore de parade à ce coup droit de l'éloquence naturelle; aussi frappait-il inévitablement au coeur. L'âme blessée, harcelée sans relâche par les atroces douleurs du corps lui-même irrité comme une plaie vive, se rassérénait tout à coup. Ses mauvaises raisons de colère lui échappaient, comme la suite d'un rêve dans la mémoire d'un homme qui s'éveille, et sa haine, si corrosive qu'elle fut, se fondait en larmes attendries et repentantes. Toute la générosité de ces loyales et fières natures, un instant refroidie au contact d'une longue misère, se réchauffait à cette ardente parole de charité chrétienne.

Ce spectacle vous émeut, me dit Laverdière, voilà un mois qu'il dure et l'Histoire du Canada nous apprend qu'il va continuer encore bien longtemps. Des cent-dix hommes qui sont ici, vingt-cinq84 partiront par le sabord.

Note 84: "Durant lequel temps (du 15 novembre au 15 avril 1536) nous décéda jusques au nombre de vingt-cinq personnes des bons et principaux compaignons que nous eussions." Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 37, édition 1545.

Le maître-ès-arts se pencha sur un malade, le premier voisin du sabord de chasse, à tribord--Celui-ci, ajouta-t-il, se nomme Thomas Boulain;--le suivant, s'appelle Guillaume Bochier, de St. Malo; les autres les gars de tribord, Jullien Plantirnet, Jehan Go, Lucas Clavier. Toute cette bande et les précédents, appartiennent à l'équipage de l'Emérillon.

Nous nous en allions de la sorte, en direction de la poupe, lui nommant toujours, et moi toujours écoutant. Nous suivions l'étroite allée laissée libre au milieu de navire. J'avais dépassé le grand mât de la caravelle lorsqu'un bruit sec, celui d'une clé débarrant une serrure me fit tressaillir. L'on eût bien dit un tromblon que l'on arme. Presque aussitôt une porte s'ouvrit, et j'aperçus par son embrasure, au fond d'un appartement particulier, un gros cierge allumé sur un haut candélabre (un chandelier d'église probablement), et dont la lumière brillante allongea de suite sur le parquet de la chambre les boiseries du cadre de la porte. Cette cabine était située, à l'arrière du mât d'artimon, au centre précis du château de la poupe. Quel personnage l'occupait? Je ne fus pas longtemps à me le demander, car tout aussitôt je vis sortir un prêtre revêtu d'un surplis dont la blancheur semblait, à elle seule, éclairer le recoin ténébreux où gisaient les scorbutiques. Le fil d'or de son étole scintillait à la lumière et dessinait en rayons les arabesques de la broderie, un chef-d'oeuvre de travail fin et de goût artistique. Ce miroitement de l'habit sacerdotal rappelait bien l'étincelle dorée des épaulettes militaires, et ce petit détail faisait penser que la chamarre de l'homme de guerre eût bien drapé ce soldat de la paix.

Dom Anthoine, me dit Laverdière, le second des aumôniers de Jacques Cartier; celui dont je vous ai parlé tout à l'heure à propos du crucifix.

C'était un homme d'un grand air, de taille haute et droite comme la flèche d'un clocher. Sa figure douce te sympathique avait une telle expression de jeunesse que le regard s'étonnait de la blancheur précoce des cheveux comme des rides profondes du visage.

Je le vis se pencher sur un grabat, prendre la main inerte d'un malade endormi, puis, avec une voix caressante comme la câlinerie d'une mère qui éveille un enfant paresseux:--Étienne, Étienne, dit-il.

Le scorbutique ouvrit des yeux hagards.

--Je viens vous annoncer une grande et bonne nouvelle.

Laquelle donc?

Je vous apprends la naissance du Christ, venu cette nuit même sur la Terre pour souffrir encore plus que vous!

Pourquoi m'éveiller, soupira le malade, je me croyais en Bretagne!

Et le marin, retournant à son rêve, se rendormit en balbutiant: "Landerneau! Ah! mon village!"

L'aumônier voulut lui parler encore, lui demander pardon de l'avoir éveillé de la sorte, mais le patient lui tourna le dos, s'enfonça la figure dans l'oreiller et se prit à sangloter amèrement.

L'homme qui pleure sur son grabat, me dit Laverdière, se nomme Étienne Reumevel.85 A soixante ans ce gabier a le coeur d'un mousse. Grâce à Dieu, les cordages et la manoeuvre ne lui ont durci que la main! Quels reproches se ferait Dom Anthoine à l'égard de ce malheureux, si la navrante pensée lui venait maintenant que ce dormeur ne verra pas le premier jour de l'année prochaine. L'on n'éveille pas les condamnés à mort la nuit de leur exécution; l'on attend au matin pour cela.

Note 85: ou Princevel.

Les paroles de mon interlocuteur donnèrent-elles à Dom Anthoine le pressentiment de la sinistre vérité? Je ne sais trop, mais je remarquai de suite que l'aumônier, demeuré debout, immobile, au chevet d'Étienne Reumevel, reculait lentement de son lit, honteux comme un coupable qui aurait manqué l'occasion de son crime, et s'éloigna sans n'oser plus regarder personne.

Ceux qu'il passe sans arrêter, je les connais me dit encore Laverdière. Le premier voisin de Reumevel, à gauche, est Jehan Jacques Morbihen, le suivant Louys Douayrer, le troisième. Bertrand Apvril; tout auprès Gilles Staffin86 tous du bord de la Grande Hermine. Ils ne font que semblant de dormir, ceux-là, car ils ont tous ensemble remué dans leurs lits quand le Breton a dit "mon village". Tiens, voyez plutôt, le gars de Morbihen qui tourne la tête; comme il suit l'aumônier du regard! Un oeil d'espion!

Note 86: ou Stuffin.

J'aperçus en effet, au ras de la couverture, ramenée sur la bouche comme un cache-nez, deux yeux noirs, ardents de fièvre et d'intelligence, et qui laissaient échapper, par mégarde sans doute, sur la courtepointe en toile à voile, deux grosses larmes.

Cette nuit, remarqua Laverdière, cette nuit tous les gars des équipages sont aux hameaux de la Bretagne, de la Normandie, du Dauphiné, de la Gascogne. Il n'y a ici que des corps inertes, des cadavres d'où les âmes et les coeurs sont partis. Ah! dans un pareil silence, si quelque vigie grimpée là haut dans les hunier criait tout à coup: Bretagne! Bretagne! toute l'infirmerie serait deb out, et, comme le Paralytique de l'Évangile, ramasserait son grabat.

Je regardais toujours l'aumônier venir à nous. Il s'avançait, à pas éteints, levant timidement les yeux à la tête des lits, comme s'il eût redouté maintenant de rencontrer ceux des dormeurs. Il passait tout auprès de moi, quand, soudain un matelot se mit sur son séant, par un mouvement si brusque que Dom Antoine se recula pour l'éviter, tant il crut qu'il se levait debout.

Mais l'homme demeura immobile.--Celui-ci me dit l'archéologue, est non seulement le compatriote, mais encore le concitoyen de l'aumônier. Ils sont tous deux de St. Brieuc. Leurs familles habitaient des maisons voisines sur la même rue, celle de la Mouette. Ce marin porte un nom étrange, Yvon LeGal.87

Note 87: Quelque étrange que soit ce nom, je l'ai retrouvé sur le rôle d'équipage du Henri IV, l'un des paquebots de la ligne Bossiëre, compagnie française transatlantique. Ce steamer étant venu en collision, dans le port de Québec, le 3 juillet 1887, avec la barque Wylo, il s'en suivit un procès célèbre devant la Cour d'Amirauté. O, l'un des témoins entendus en faveur du Henri IV, se nommait Le Galle;--Augustin Le Galle de St-Brieuc, France, marin, âgé de 39 ans.

Ce brave matelot aurait sans doute été fort étonné si on lui eût appris qu'un de ses ancêtres a découvert le Canada et qu'il dort peut-être son dernier sommeil sous l'estuaire de la petite rivière Lairet, avec vingt-quatre autres bons compagnons de mer, restés chez nous à cause du scorbut.

Quelle heure est-il demanda le scorbutique.

Vingt minutes à l'Horloge Virante,88 lui répondit l'aumônier, avec un beau sourire.

Note 88: Orloge Virante, c'est-à-dire, minuit. Le temps était mesuré avec des sabliers. "Et depuis le dit jour, 30 août, jusques à l'orloge virante, fîmes courir environ quinze lieues jusques le travers d'un Cap d'Isles basses que nous nommâmes les Isles Sainct Germain." Voyage de Jacques-Cartier, 1535-36, page 28, ch. Ier, édition de 1843; verso du feuillet 7, édition de 1545.

--Aujourd'hui la Fête de Noël! Le jour est fériau,--Na, unau, nau! Da-oui! C'est un bon cri de joie là-bas! mais ici, comme il fait mal à la bouche! Te souviens-tu d'un Noël d'il y a dix ans, d'un blanc Noël d'autrefois, celui de 1525? Tu chantais la messe à St. Brieuc cette nuit là, et, comme ça promettait d'être plus solennel que d'habitude, le père avait sonné le départ pour la cathédrale trois gros quarts d'heure avant le temps; ce qui nous fit perdre les carillons de tous les clochers de la ville. Mon petit frère Genhic, en toilette neuve d'enfant de choeur, soutanelle rouge et surplis à ailes, tout frangé de dentelures, servait d'acolyte avec Mérault, de la Grève. Je me tenais moi, dans le bon coin, entre le père et la mère. Devant moi, mes soeurs bessonnes, à genoux, sur les talons de leurs petits sabots ferrés, dormaient, tandis que tu prêchais trop longtemps à l'Évangile. A droite, Simonne, la fiancée de Bertrand Samboste; à gauche Isabelle la mienne. Terr-i-ben! Je vois tout cela d'ici.

Puis Le Gal regarda Samboste qui dormait à son côté, sur le grabat voisin: Pauvre Bertrand, dit-il, comme il ronfle. Il me prend une envie, une démangeaison de l'éveiller, rien que pour lui demander s'il rêve à ça!

Ecoute encore. Après la messe, à la sortie, une querelle terrible, une prise de bec épouvantable entre le père et Pierres Soubeyrol, à propos d'un bout de chandelle que le susdit Pierres lui avait, paraît-il, volé à l'église, en se prosternant sur le fanal du père, à l'Élévation. Oh! la bonne farce!

Toutes les histoires des grand'pères, des grand'grand'pères, et des arrière grand'grand'pères ressassées en plein vent, des mauvaises paroles, grosses comme la tête, des éclats de rire qui sonnaient fort comme des trompettes. Tous les gamins de la foule accourus faisaient un beau grand rond autour de nos deux querelleurs. Da-oui! l'on se serait cru à la foire devant les saltimbanques qui se désossent ou les bouviers de Roc-Amadour qui se battent.

Il fallut voler un cierge pour rallumer la lanterne. Maître Genhic fit le coup. C'était un bon apôtre et l'on n'est pas acolyte pour rien. A tous les recoins de la rue une bourrasque endiablée soufflait le lumignon. Fallait rallumer, c'est-à-dire, battre le briquet. Et tandis que je courais m'accroupir le long d'un mur, sous un porche, avec le damné fanal, Mérault, le galant le plus éveillé de St-Brieuc, parlait à mon amoureuse avec un sourire... et des yeux! Terr-i-ben! comme je le regardais. Je n'entendais pas un traître mot, ce qui ne m'empêchait pas de tout comprendre, et le sang de me siffler aux oreilles. Je battais le briquet avec rage... sur la tête du fanal. Le vieil Yvon criait: Prends donc garde, ça cent ans! Mon brave homme de père cachait alors le bijou sous son manteau: ce qui nous procurait le double avantage de marcher à l'aveugle et de recevoir les boules de neige sur la tête.

Finalement, un maître coup; les vitres que cassent, le briquet qui s'égare, au fond de mes poches, le père que se trompe de porte, et toute notre bande joyeuse qui entre chez vous, Anthoine, prendre le réveillon. O la bonne farce! Da-oui! En a-t-il fallu manger de vieilles salaisons pour changer, comme cela, un aussi bon sang en scorbut!

Et tandis que la gaieté de cette pensée gauloise s'effaçait dans l'esprit d'Yvon LeGal avec le sourire furtif de se lèvres malades, le Breton regardait fixement la flamme de la bougie, comme si la vision présente de ces choses lointaines se fut jouée, avec un vol silencieux de phalène, dans le rayonnement de sa lumière.

LeGal ajouta d'une voix grave: Il y a de cela dix ans! Que le temps passe vite! Voilà neuf ans que tu es missionnaire et voilà sept ans que je suis marin. Les bessonnes ont quitté la maison: L'aînée en Picardie, la cadette en Lorraine, mariées toutes deux à des paysans qui n'ont pas sous les yeux, Dieu merci, en labourant leurs champs, le spectacle dangereux de la Mer. Le petit Genhic, l'enfant de choeur de St. Brieuc, est soldat. Moi, je me suis amusé à courir les grèves de Bretagne, à voir partir les grands vaisseaux, à me demander où ils allaient quand on les regardait à l'horizon disparaître. Tu sais où cela m'a mené?

Des quatre enfants que nous étions à la maison paternelle, pas un cette nuit avec la vieille mère!

Il y a bien ma femme, l'amoureuse de 1725, la même en dépit de Mérault, de Mérault qui n'a pas eu Simonne, et puis ta sainte mère à toi; mais des femmes ensemble, c'est encore pis, ça s'encourage à pleurer. Elles doivent être à cette heure à la maison, ou bien peut-être à l'église, récitant leur chapelet, le visage à l'Océan; car, sans injustice, elles doivent penser davantage à ceux d'entre nous qui sommes les plus perdus. Douze cents lieues des terres de France, dis donc Anthoine, c'est trop loin, même pour un exil! Comme le bon Dieu a soufflé sur nous avec colère! Il n'y a pas de feuilles mortes plus dispersées que les nôtres, et dans les arbres de cette sauvage forêt canadienne il n'y a pas de nids plus vides que le chez-nous de St. Brieuc!

Pauvre père Yvon! Quand il passa dans son cercueil le seuil de notre porte, nous nous en allions dans la rue, la mère, les soeurs, Genhic et moi, titubant de douleur comme des gens ivres, criant de chagrin, inconsolables, désespérés et nous disant les uns aux autres qu'il n'y aurait jamais à la maison de pire départ que celui-là. Et voilà qu'il advient que le père est aujourd'hui celui qui nous a le moins quittés! Il n'est parti que pour se rendre au bout de la due Du Guesclin, sa promenade ordinaire. Seulement, il n'est pas encore revenu. Il n'en est pas moins à St. Brieuc pour tout cela. Comme les bons vieillards, il s'attarde à l'église; il est si bien, là, sous son banc, à dix pas du lutrin, en pleine nef de cathédrale. Il assiste en ce moment avec les autres, à la messe de minuit, et le bon Dieu lui permet sans doute de s'éveiller un peu pour entendre chanter, encore une petite fois, les vieux noëls de la Bretagne.

Pauvre père Yvon! lui si ponctuel, si exact, si régulier, comme il doit être heureux de se voir mis là. Le voici bien, cette fois, rendu le premier à l'église, et pour longtemps. Avec cela, plus de fanal à allumer, plus de rafales à craindre de la part de cet exécrable nord-ouest qui souffle en tempête, plus de chamaillis avec Pierres Soubeyrol; le bout de chandelle brûlé jusqu'aux bobèches, la lanterne éteinte maintenant, et pour toujours.

Yvon le Gal eut le sourire forcé d'un homme qui plaisante à contre-coeur.

Tu sais, dit-il brusquement à Dom Anthoine, tu sais, je l'ai vu!

L'aumônier le regarda ébahi.--Tu l'as vu? mais qui donc!

Lui! le père, le mien, Yvon Le Gal l'ancien. J'ai cru d'abord que c'était un infirmier avec sa veilleuse qui passait comme toi dans la chambre des batteries; mais quand j'aperçus les petites vitres, les losanges du fanal, je me suis dit: c'est le vieux! Il n'y avait que lui qui en eut un pareil dans tout St Brieuc.

Qu'il était bien lui-même avec son costume de pêche, son chapeau en toile goudronnée, sa vareuse bleue, flottant à grands plis dans le dos, comme une voile qui claque au vent, ses grandes bottes de cabotage, hautes jusqu'à la cuisse, en cuir rouge comme la vase dans les chemins de Vannes après la pluie. Il s'en allait paisible, faisant courir silencieusement la lumière de la lanterne sur chaque visage endormi. Il identifiait les gars de Bretagne un par un et les nommait à un interlocuteur invisible: Louys Boëdic; Michel Eon, de Lorient; Guillaume de Guernezé; puis quatre Jehan du bord de la Grande Hermine: Jehan Go, un pays de Quiberon; le charpentier Jehan Aismery, de Vannes; Jehan Maryen, de Nantes; et Jehan Jacques Morbihen, Da-oui! il savait bien sa côte de Bretagne! rien d'étonnant, il l'avait encore plus courue qu'apprise. Il reconnut ensuite le premier gars de St. Brieuc, Colas Barbe, de la rue Gouët; puis, à la suite, Bertrand Samboste, de la rue du Guesclin.

Samboste est mon voisin de lit. C'était à moi le tour. Terr-i-ben! Je crus que ça serait une chose terrible que de m'entendre nommer par un mort.

Il n'en fut rien toutefois. Le père me dit simplement, lentement, tendrement, avec une expression navrée de désespoir qui acheva de men fondre le coeur dans la poitrine:

Comme tu es loin, Yvon! comme tu es loin!

Il ajouta: Ta mère, celle d'Anthoine, Isabelle ta femme, sont à la cathédrale, dans la nef. Elles, se souviennent, elles prient!

Le père dit encore:

Il ne faut pas que tu m'oublies! Tu sis, là-bas, la mer était mauvaise, provocante, irascible. Elle crevait méchamment nos pauvres petits bateaux sur les récifs. Cela gâtait le coeur, il devenait haineux. Encore, si elle s'était contentée de prendre la barque! Mais emporter le matelot et ne pas rendre le cadavre! Alors la plainte du rivage se changeait en blasphème et toutes les chaumières criaient avec lui: "Malédiction!"

Le spectre cessa tout-à-coup de parler, comme s'il eût eu peur d'être entendu. Puis se penchant sur moi, avec des yeux hagards, et la voix craintive d'un forçat qui complote, il me dit dans un râle: Là-bas! Yvon, là-bas, mon enfant, toute colère s'expie!

Et le père levait la main dans une direction, dur un point, qu'il n'osait pas même regarder.

Aussitôt, je me rappelai les missionnaires prêchant les retraites à St. Malo, à Brest, à Nantes, à Rouen, et qui comparaient toujours l'éternité à un rivage, la vie humaine à un brouillard épais, la Mort à un pilote guidant, à l'insu de l'équipage, la marche du navire, et l'amenant fatalement au but. Alors je me souvins qu'un soir, à St. Brieuc, dans la cathédrale, noire de têtes, le frère-prêcheur, disait qu'il y avait, en vue du ciel, (il appelait cela l'entrée du port, pour les caboteurs) qu'il y avait, en vue du ciel, un lazaret sévère où tous les navires, grands et petits, devaient faire escale, quels que fussent les chiffres du tonnage, le nom de l'amiral ou l'orgueil du pavillon.

Au sortir de l'église personne ne demandait ce que le missionnaire avait voulu faire entendre par ce vulgaire et terrible mot de lazaret.89 Chacun s'en allait tête basse, comptant les morts dans sa famille et se disait, en regardant la lumière rougeâtre des chaumières échelonnées là haut sur les falaises de Bretagne: Les feux du Purgatoire!

Note 89: Ce fut Barnabo, seigneur de Milan, qui le premier enjoignit de purifier avec le plus grand soin, tout ce qui proviendrait des pestiférés, auxquels il interdit, sous peine de mort, l'entrée de la Lombardie. (1383). Les Vénitiens, pour concilier l'intérêt de leur commerce dans le Levant avec les précautions commandées par le soin de la santé publique, bâtirent dans l'île de St-Lazare des auberges de quarantaine que l'on appela lazarets, de 1523 133 1468. Bescherelle, au mot Quarantaine.

Ce que je te dis maintenant est long à écouter; cela prendrait, sans doute, beaucoup de pages dans un livre; n'empêche que tout cela passa dans ma mémoire avec la rapidité de l'éclair.

Le vieux était toujours là, au chevet du lit, muet, impassible, attendant ma réponse,--une réponse qu'il ne me demandait plus maintenant que par une épouvantable fixité des yeux.

Aussi moi, je demeurais cloué sur mon grabat, silencieux, stupide, m'asséchant la gorge à me rappeler quelques mots d'excuse banale, et ne trouvant que du creux au fond e mon cerveau vide, et de ma mémoire paralysée.

Alors le spectre s'éloigna, marchant à reculons jusqu'à l'échelle d'écoutille, qu'il remonta lentement, lentement, comme s'il eût voulu me donner encore le temps de le rappeler, de lui crier enfin: "Père, j'ai souvenir, je prie!"

Soudain le fantôme réapparut sur l'escalier, leva la lanterne à la hauteur de son visage et demeura immobile, comme une statue.

Je poussai un cri horrible. Imaginez que les chairs de la face venaient de tomber en poussière et que, sous le chapeau de cuir luisant, une tête de mort, blanche, hideuse, un crâne grimaçant me regardait sans dévier!

Je me suis éveillé à mon propre cri. L'as-tu entendu Anthoine? Il a dû être épouvantable.

Non, répondit l'aumônier.

C'est possible, repartit Yvon LeGal, car, le plus souvent, les cris que l'on jette en songe ne sortent pas de la bouche et ne résonnent que dans la poitrine.

C'est un mauvais rêve, tout de même, remarqua le prêtre.

Je l'avoue, Anthoine, c'est un cauchemar effrayant; mais j'aimerais encore mieux être endormi.

Pourquoi? demanda l'aumônier.

Le rêve, vois-tu, le rêve, nous n'avons plus que lui maintenant pour retourner en France. Un rêve! mais je donnerais toutes les flottes du royaume pour les deux ailes d'un rêve!

Dom Anthoine sourit.--Yvon, dit-il, tu as la fièvre; je vais appeler l'apothicaire.

LeGal haussa les épaules avec dédain--Françoys Guitault? l'homme à la tisane! ricana-t-il. C'était bien la peine assurément de trainer une pharmacie jusqu'à ce chien de canada! Un gradué de l'Université e Montpellier, un docteur ès-sciences qui s'en va chez les moricauds, des Algonquins, de sales sauvages plus barbouillés que des volets d'auberge, apprendre à infuser des écorces, à échauder des épinettes blanches!90

Note 90: L'interprète Domagaya avait lui-même été atteint du scorbut au point de ne pouvoir marcher. Il se guérit en employant, comme remède, les feuilles et l'écorce d'un arbre qu'il désigna. Cet arbre, nommé anedda par les sauvages, était vraisemblablement l'épinette blanche. Le traitement indiqué fut essayé avec succès; et les guérisons furent si rapides et si complètes, que tous ceux qui voulurent s'en servir furent sur pied en huit jours. Ferland: Histoire du Canada, Tome Ier, page 35.

La tisane de l'Algonquin fit merveille, et sa vogue égala son succès. A preuve, ce passage de la Relation du Second Voyage de Jacques Cartier:

...Le capitaine fit faire du breuvage pour faire boire ès malades, desquelz n'y avait nul d'eulx que voulust essayer le dict breuvage, synon un ou deux qui se misrent en adventure d'icellui essayer. Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils eurent l'advantage qui se trouva être un vray et évident miracle. Cart de toutes maladies de quoy ils étaient entachez, après en avoir beu deux ou trois foys, recouvrèrent santé et guarison. Après ce avoir veu et congneu y a eu telle presse la dicte médecine que on si voulait tuer à qui premier en aurait. De sorte que un arbre aussi gros et aussi grand que chesne qui soit en France a esté employé es six jours; lequel à faict telle opération, que si tous les médecins de Louvain et de Montpellier y eussent esté avec toutes les drogues de Alexandrie, ils n'en eussent pas tant faict en ung an, que le dit arbre a faict en six jours. Car il nous a tellement profité, que tous ceux qui en on voullu user ont recouvert santé et guarison, la grâce à Dieu. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36--Ch. XV, édition 1545.

Da-oui! elles valent quelque chose les pilules, les fioles et les emplâtres du sieur Guitault. Faudra remporter ça... au retour!

Au retour! Ah! la sotte escapade! la sinistre farce! On part, un beau matin, tout d'un coup, en fou qu'on est, sans même savoir où l'on va. Puis arrivé (si l'on arrive) l'on sait encore moins le pourquoi de l'arrivée et le comment du retour. Cette bêtise là, cette colossale équippée, ça s'appelle la Gloire... avant de partir.

Quand il m'arrive de songer à cette exécrable aventure, non sang fermente, non pas de fièvre ou de délire comme tu penses, mais de colère, ou d'une rage blanche, féroce, aveugle, qui voudrait avoir une mâchoire de tigre pour mordre sans lâcher dans quelqu'un ou dans quelque chose. Ah! que sommes-nous donc venus faire en ce maudit pays, sur cette terre de Caïn? 91 Le sais-tu toi, Anthoine?

Note 91: Voici ce qu'écrivait Jacques Cartier explorant la côte du Labrador: "Si la terre correspondoit à la bonté des ports ce seroit un grand bien, mais on ne doit pas l'appeler terre; ains (mais) plutôt cailloux, et rochers sauvages, et lieux propres aux bêtes farouches: d'autant qu'en toute la terre devers le Nord, je n'y vis pas tant de terre qu'il en pourroit tenir dans un benneau: et là toutefois je descendis en plusieurs lieux; et en l'Isle de Blanc Sablon n'y a autre chose que mousse et petites épines et buissons ça et là séchez et demi-morts. Et, en somme, je pense que cette terre est celle que Dieu donna à Caïn." Premier Voyage de Jacques Cartier (1534), ch. 8, pages 5 et 6.

Yvon LeGal fermait les poings et criant cela; telle était son exaspération qu'il ne s'apercevait pas que sa bouche malade, fatiguée à cet excès de paroles, saignait par tous ses ulcères.

Dom Anthoine le regarda avec un oeil froid, tranchant, aiguisé comme une lame de scalpel. Puis il dit:

Oui, LeGal, je le sais, moi: car maintenant je me rappelle qu'en cette nuit même Jésus-Christ, Notre Seigneur, a voulu naître sur la terre pour y venir. Tu as raison, LeGal, ce n'était vraiment pas la peine de naviguer si longtemps pour annoncer à des Sauvages une nouvelle qu'il aurait fallu apprendre, avant le départ de St. Malo, aux marins d'une flotte française, à des catholiques de la Basse-Bretagne! Cette pensée-là, vois-tu, excuse ceux qui partent sans savoir où ils vont, les console lorsqu'ils n'arrivent pas au terme, leur fait voir le retour différable et de peu d'importance le but une fois atteint. C'est la raison du missionnaire. Est-elle bonne celle-là?

Tu es encore meilleur qu'elle, s'écria Yvon LeGal avec chaleur.

C'était une âme grande et belle, un franc et noble coeur que cet Yvon LeGal, oubliant, devant la splendeur de l'idée, la morsure sarcastique des mots et jusqu'à l'aigreur de la voix railleuse.

Que veux-tu, ajouta le marin, c'est la famille qui nous gâte; ça nous rend égoïstes. Au fond, c'est tout ce que l'on aime, rien que cela; d'autre part, c'est tout ce qui peut nous aimer le mieux. Ah! le chez-nous! le chez-nous!! il faut encore plus de courage pour le quitter que pour le défendre!

Malo! Malo!!92 bien parlé, camarade, crièrent en même temps plusieurs voix, ça nous fait comme cela nous autres!

Note 92: Malo! Malo!! cri breton répondant à l'exclamation française: Vive! Vive!!

Cette exclamation me fit tressaillir. Et j'aperçus, à la droite, à la gauche, en face d'Yvon LeGal dix à douze frères de caravelle, couchés sur leurs grabats, les coudes dans les oreillers, écoutant le causeur avec des bouches grandes ouvertes. Ce trait de physionomie en disait long sur l'intérêt vivace du récit. Les yeux brillaient autant de curiosité que de peur, et c'était amusant de voir étinceler ces prunelles tout à l'heure éteintes, en apparence, sous des paupières lourdes closes. L'incomparable somnifuge qu'une histoire de revenant!

Yvon LeGal regarda ses auditeurs avec ravissement: tous des Bretons! dit-il.

C'en était parbleu! et de bonne marque: Georget Mabille, de Ploërmel; Jullien Plantirnet, de Landerneau; Lucas Clavier, de Lorient; Jehan Ravy, de Tréguier; Michel Andiepvre, de Quiberon; Pierres Coupeaulx, de Dol; Jacques Poinsault, de Quimperlé; Michel Phelipot, de Rennes; Jehan Coumyn, de St. Pol de Léon; Richard Le Bay, de St. Cast.

Alors Yvon LeGal se leva:

Debout, les gars! commanda-t-il. C'est aujourd'hui la grande et joyeuse fête du Christ, le jour anniversaire de sa naissance. Au nom de la vieille Armorique, je propose trois Noëls en son honneur! Ça, mes gabiers, crions si fort qu'on nous entende jusqu'en Bretagne!

Cette explosion de joie éveilla tout le dortoir, jusqu'à Bertrand Samboste, ronfleur incomparable, qui s'étira paresseusement en baillant de tous ses membres. Dame! qu'il dit, c'est comme cela, vous autres; vous laissez dormir les amis quand on parle de là-bas! Ce n'est pas généreux. Eh! bonjour St. Pol, bonjour Tréguier, bonjour Landerneau! Quelle bonne nouvelle?

Ceux que Bertrand Samboste saluait ainsi de leurs noms de village n'étaient autres que Jehan Coumyn, Jehan Ravy et Jullien Plantirnet,--Tréguier, landerneau, st. Pol de Léon sont trois bons voisins de hameaux assis depuis mille ans sur les grèves septentrionales de la Bretagne, et qui ne se fatiguent pas encore du grand spectacle de la Mer.

Bertrand Samboste répéta:

Quelle nouvelle?

Une grande et bonne nouvelle, répondit Dom Anthoine. Je vous apprends la Naissance du Christ, venu cette nuit même sur la terre pour y souffrir encore plus que vous.

Bertrand Samboste leva sur l'aumônier un regard froid, silencieux, puis il porta la main à sa bouche malade et dit avec un sourire triste:

Cela n'est pas possible, messire aumônier, cela n'est pas possible!

Tous les voisins de Bertrand Samboste penchèrent la tête en signe d'assentiment, et ces désespérés de la douleur répétèrent à l'unisson le mot amer du timonier: Messire aumônier, cela n'est pas possible!

Alors le missionnaire répondait: Vous êtes couchés dans un cadre, et Il dormait dans une crèche, sur la paille d'une étable. Vous vous plaignez? A Bethléem Il ne s'est pas même gardé une place dans l'hôtellerie et il vous a paternellement ménagé la vôtre, à douze cents lieues de la patrie, sur ce navire que sa Providence a sauvé de la Mer et du Feu.

Les délicats, continuait le prêtre avec un accent de raillerie douce, les délicats! les douillets!! ils se plaignent du bon Dieu qui a établi leur maison dans une caravelle vice-royale portant à la corne de son mat d'artimon le plus beau des drapeaux de la terre!

Durant que l'aumônier parlait de la sorte, Bertrand Samboste, assis sur son séant, regardait avec inquiétude à tous les coins et recoins de la chambre des batteries--Dom Anthoine s'en aperçut le premier.

Que cherchez-vous dit-il?

Samboste répondit: Terr-i-ben! Vous me faites peur!

Qui? Moi?

Non pas, messire aumônier, mais votre surplis, votre étole, la toilette de Philippe! Quelqu'un de nous autres va-t-il encore s'en aller? Ah! le chemin, le chemin de Rougemont!

Vous avez le cerveau hanté, mon excellent ami, dit le prêtre. Je n'apporte à personne les dernier sacrements. J'attends seulement de la Grande Hermine le signal de l'Élévation de la messe pour réciter avec vous tous les Prières de la Nativité.

Cette réponse ne m'expliquait pas cependant ce que Samboste avait voulu dire par la toilette de Philippe. Quel était ce pauvre Philippe dont il parlait si mélancoliquement? Et le chemin de Rougemont, où menait-il? Un horrible soupçon me traversa l'esprit et j'eus, tout de suite, le pressentiment sinistre d'une plus sinistre vérité. Cette route inconnue devait courir droit au cimetière, et le pauvre Philippe ne devait être autre chose que le cadavre d'un matelot jeté à la mer par un sabord, cette porte basse de l'éternité pour les marins surpris en route. J'allais interroger mon guide à ce propos, quand une détonation formidable ébranla l'atmosphère.

Le canon! dit l'aumônier, l'Élévation de la messe! A vos rangs matelots!

En effet l'artillerie du Fort Jacques Cartier tirait une salve d'honneur.93 L'éclair des pièces et le fracas de la poudre ébranlaient à ce point le navire que l'on aurait parié que la batterie manoeuvrait sur le pont de la Petite Hermine.

Note 93: Je n'ai fait suivre à l'équipage de Jacques Cartier qu'un vieil usage passé à l'état de traditionnelle coutume de la Nouvelle-France aux fêtes de Noël Les extraits suivants du Journal des Jésuites le prouvent surabondamment:

"M. le Gouverneur avait donné ordre de tirer à l'élévation (de la messe de minuit) plusieurs coups de canon lorsque notre F. sacristain en donnerait le signal mais il s'en oublia et ainsy on ne tira point." Journal des Jésuites, page 21. (25 Décembre 1645.) "On tira cinq coups de canon à l'élévation de la messe de minuit." Journal des Jésuites, page 74. (25 Décembre 1646.) Le Fort tira cinq coups au Te Deum de la messe de minuit. Journal des Jésuites, page 97. (25 Décembre 1647.)

Alors il se passe une scène incomparable de grandeur. Tous les invalides du bord se levèrent de leurs cadres et vinrent se ranger en ordre de parade au milieu du vaisseau, formant, avec leurs quatre lignes, un parallélogramme parfait. Dom Anthoine entra dans le carré, et, le visage dans la direction de la Grande Hermine, récita d'une voix grave et douce les belles prières de la Nativité. Puis il entonna, et avec lui toute l'infirmerie poursuivit, la prose célèbre de la fête de Noël: