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Une fête de Noël sous Jacques Cartier

Chapter 17: L'ÉMÉRILLON
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About This Book

L'ouvrage s'ouvre sur une préface qui réfléchit aux goûts de lecture contemporains et à l'usage du roman pour populariser les savoirs, puis propose une reconstitution historique d'une célébration de Noël à l'époque des premières explorations transocéaniques. Le texte décrit scènes, rites, aliments, chants et décors matériels en mêlant observations ethnographiques et colorations romancées, et il examine les interactions entre traditions différentes observées au cours du voyage. L'ensemble équilibre souci du détail historique et intention didactique visant à rendre accessibles les pratiques et l'atmosphère de la fête.

Votis Pater annuit,

Justum pluunt sidera:

Salvatorem penuit,

Intacta puerpera:

Homo Deus nascitur.


Tu, lumen de lumine,

Ante solem funderis;

Tu, numen de numine,

Ab aeterno gigneris,

Patri par prognies.


Tantus es! et superis,

Quae te praemit caritas!

Sedibhus delaberis:

Ut surgat infirmitas,

Infirmus humi jaces.

J'étais stupéfait du courage de toutes ces bouches malades chantant avec un irrésistible élan de ferveur cette vieille hymne de la Foi Catholique.

Les braves gens! m'écriai-je, comme ce qui'ils chantent est beau!

Laverdière eut un éclat de rire sarcastique, et me dit: En vérité, monsieur, vous avez l'attention vive. Je vous en félicite! Ce latin-là, voici trente ans qu'on vous le donne au lutrin de la Cathédrale. Le paradoxe a raison, en toilette comme en musique: Rien de neuf comme le vieux. Il ajoute presque aussitôt, avec un accent de doux reproche: Ah! mon ami, si vous écoutiez au lieu d'entendre! Oui, si vous écoutiez attentivement chanter la Liturgie Catholique dans les vieilles églises du Bas-Canada! Quelles grandes épopées, quels héroïques poëmes racontent ses hymnes saintes et comme leurs strophes alternantes récitent avec un art merveilleux les pages les mieux écrites de l'histoire du pays!

Ça, avouez-le moi, en bonne sincérité, vous est-il possible de n'être pas ému jusqu'aux larmes lorsque, dans une grave cérémonie religieuse, on chante à Québec, sous les voûtes centenaires de Notre-Dame, l'invocation solennelle et magistrale du Veni Creator Spiritus? elle me causait à moi, sur la terre, un attendrissement indicible. Ce n'est plus l'oreille, mais le coeur qui écoute, qui vibre à l'unisson des voix et de l'orgue.

Veni Creator Spiritus! d'est lui que chantaient les trois équipages de Jacques Cartier, dans l'église cathédrale de St. Malo, le 16 mai 1535, un jour de Pentecôte! Comme l'Esprit-Saint a bien répondu à l'appel, et que son souffle se reconnaît à la brise favorable qui s'éleva sur la Mer, semblable au bruit du vent que les apôtres entendirent!

Veni Creator Spiritus! Samuel de Champlain, à Québec,94 La Violette, à Trois-Rivières,95 Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, à Montréal,96 l'ont chanté tour à tour; et après eux, le Collège des Jésuites, aux ordinations de ses prêtres et à ses concours de philosophie. 97 Veni Creator Spiritus! c'est lui que chantait Laval au Séminaire des Missions Étrangères, et c'est encore lui que répètent, dans la chapelle séculaire de sa maison, les prêtres-professeurs de son Université. Veni Creator Spiritus! c'est lui que chantaient les avant-postes de la civilisation chrétienne, ces pionniers incomparables de l'Évangile, les Jésuites missionnaires au pays des Hurons dans leurs bourgades célèbres de Ste. Marie, St. Joseph, St. Louis, St. Jean-Baptiste, St. Michel. Veni Creator Spiritus! c'est lui que chantaient ces hardis expéditionnaires du lac Gannentaha, la plus héroïque aventure de l'apostolat catholique au pays des Iroquois, la course la plus téméraire, la plus divinement insensée à cette mission flottante que la Relation, et après elle l'Histoire du Canada, nommèrent avec tant de justesse la Mission des Martyrs.

Note 94: 3 Juillet 1608. Fondation de Québec.

Note 95: 4 Juillet 1634. Fondation de Trois-Rivières.

Note 96: 18 mai 1642. Fondation de Montréal.

Note 97: Le 2 Juillet 1666 furent soutenues, au Collège des Jésuites, les premières thèses publiques sur la philosophie en présence de messieurs De Tracy, de Courcelles et Talon.

"Le 2 Juillet 1666 les premières disputes de Philosophie se font dans la Congrégation avec succès. Toutes les puissances s'y trouvent; M. l'Intendant entr'autres y a argumenté très bien. Mons. Louis Jolliet et Pierre de Francheville y ont très bien répondu de toute la Logique."

"Le 15 Juillet 1667, Amador Martin et Pierre de Francheville soutiennent de toute la Philosophie avec honneur et en bonne compagnie." Le Journal des Jésuites, pages 345 et 355. Ferland: Histoire du Canada, Tome II, page 63.

Veni Creator Spiritus! les trois pouvoirs civils de la Nouvelle France, le militaire, la magistrature, le gouvernement administratif, le chantaient aux séances solennelles du Conseil Supérieur à Québec, et a l'arrivée des nouveaux vice-rois.

Fondations de villes, fondations de paroisses, fondations de collèges, fondations d'institutions politiques, toutes ont prospéré, toutes sont demeurées debout, fortes, vivantes, progressives, exubérantes de sève et d'avenir. Le village est devenu cité, la mission s'est fait paroisse, le collège, université, la Colonie, puissance, oui Puissance du Canada. Et le chant immortel de la vieille hymne catholique se continue. Voix ferventes des choristes, poésie des strophes, beautés de l'harmonie, rien ne change, tout demeure, comme la Vérité dont il est le premier écho. Veni Creator Spiritus!

Et, se grisant à l'enthousiasme de son propre langage, Laverdière élevait la voix, comme s'il eût adressé la parole à quelque immense auditoire, grandissait sa petite taille, et déclamait avec une chaleur de gestes égale au feu sacré qui le brûlait comme une Sybille.

Aussi, écouté à travers le bruit de cette voix dominante, le chant de la Petite Hermine me semblait il un accompagnement d'orchestre soutenant un récitatif d'opéra. Les scorbutiques chantaient toujours:

Coelum cui regia,

Stabulum non respuis;

Qui donas imperia,

Servi formam induis:

Sic teris superbiam.

Vous me trouvez prolixe, continuait Laverdière mis en verve par la musique, vous me jugez bavard, intarissable. Que voulez-vous! je suis comme les anciens, j'aime à parler, à m'appuyer sur mes idées favorites, comme ceux-là, quant ils marchent, sur les épaules solides ou les bras vigoureux de leurs enfants. Mes souvenirs, voilà mes meilleurs bâtons de vieillesse!

Je vous ai donné tout à l'heure le développement historique, l'amplification littéraire des idées religieuses et nationales que m'inspire la prière du Veni Creator chantée dans nos églises. A vous maintenant, cher ami, de répéter l'expérience, de la reprendre sur d'autres hymnes liturgique, avec le Te Deum, par exemple, un beau sujet, facile et tout exubérant d'imagination. Je vous le donne: allons, marchez!

Et, comme s'il se fût douté que je n'en ferais rien, il poursuivit avec cet accent d'enthousiasme qui lui était familier: Rappelez-vous le Te Deum chanté à St-Malo, au retour de la célèbre expédition de l'année 1535, par l'équipage de Jacques Cartier, pour remercier la providence de la découverte du Canada; et le Te Deum chanté à Québec, par Samuel de Champlain, le 23 mai 1633, pour rendre grâce à Dieu de la recouvrance du pays; le Te Deum, chanté, celui-là, dans toutes les églises de la colonie, en mémoire de l'héroïque triomphe de Dollard des Ormeaux sur les féroces Iroquois; plus tard, le Te Deum chanté, à Notre Dame de Québec, à la nouvelle de la découverte du Mississipi; le Te Deum chanté, par Louis Henepin, au lancement du Griffon sur la rivière Niagara; puis les Te Deum militaires, portant, comme des drapeaux de régiments, le chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758; celui de Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de sir William Phips suspendu comme trophée à la voûte sonore; celui de Vaudreuil, à la chapelle de Notre Dame des Victoires, pour remercier Dieu d'avoir prévenu par une catastrophe effroyable la flotte de l'amiral Walker, et sauvé le Canada d'une conquête certaine; celui de Montcalm enfin, chanté comme à Bouvines, par les aumôniers de l'armée canadienne-française en plein champ de bataille, sous le rempart de Carillon!

Ce Te Deum est sans conteste la plus brillante de toutes ces répétitions d'actions de grâces. Que son éclat cependant ne vous fasse pas oublier le Te Deum que Marie de l'Incarnation récitait avec ses religieuses, à genoux sur la neige, dans la nuit du 30 décembre 1650 pour remercier Dieu... de l'incendie de leur couvent. N'est-ce pas que devant une pareille grandeur d'âme la Providence dut elle-même trouver son épreuve petite? Rappelez-vous encore cet autre Te Deum que les Jésuites chantaient à la chapelle de leur séminaire chaque fois que l'on apportait au Collège la bonne nouvelle qu'un père missionnaire avait été assassiné au pays des Hurons, ou bien encore, martyrisé dans les terribles bourgades iroquoises.

Bonnes nouvelles! comme il leur en est venues en dix ans! Ce fut d'abord celle du Père Jogues; presque aussitôt celle du père Daniel. Un an plus tard il en vint deux à la fois, les deux meilleures: souvenez-vous des morts glorieuses de Jean de Brébeuf et de Gabriel Lalemant. Puis, à leur tour, les meurtres de Charles Garnier, de Chabanel, de Buteux, de Léonard Garreau. Tant et tant, qu'à la fin, la population de la petite ville de Québec en était arrivée à pleurer moins au carillon des cloches en sonnant un glas qu'à la voix des Jésuites chantant un Te Deum!

Le maître-ès-arts me dit encore: Écoute!--Mais Laverdière ne parla plus. L'infirmerie seule continuaient d'une voix plaintive et lente:

Nobis ultro similem,

Te praebes in omnibus;

Debilibus debilem,

Mortalem mortalibus;

His trahis nos vinculis.


Com aegris confunderis,

Morbi labem nesciens;

Pro peccatis pateris,

Peccatum non faciens:

Hoc uno dissimilis.

Quelles paroles! s'écria le maître-ès-arts! En savez-vous de plus intimes, de plus attachantes, de plus attendries! En seraient-ils de mieux appropriées au divin caractère de cette fête et à la situation désespérée de ces infirmes qui chantent avec des bouches souffrantes l'allégresse anniversaire de la Grande Délivrance?

Etudiez cette hymne de noël en elle-même: la mélodie de son thème et l'adorable simplicité de son récit semblent faites, comme les joies d'Andromaque, de sourires et de larmes. Cette musique inspirée traduit tout à la fois et le bonheur extatique de l'Épouse du Christ, pleurant de joie devant la beauté éternelle de son Bien-Aimé, et l'amertume inconsolable de la Mère du Christ, sanglotant de tristesse devant la pauvreté volontaire, l'indigence absolue du Dieu fait Homme.

Tel est mon sentiment artistique à son égard, et je vous le donne pour ce qu'il vaut. Mais de charme divin de cette mélopée grégorienne se centuple pour moi, s'idéalise, quand, au lieu de lui prêter l'oreille sévère du critique musical, il m'arrive (et cela très souvent) de l'écouter avec ma seule mémoire reconnaissante de prêtre-historien. Comme ils chantent alors dans mon âme ravie, les noëls captifs, les noëls d'exil, les noëls douloureux de la patrie absente--25 Décembre 1629--25 Décembre 1630--25 Décembre 1631--Alors je me souviens de Guillaume Couillard, d'Abraham Martin, de Guillaume Huboust98, de Pierre Desportes, de Nicolas Pivert,99 réunis avec leurs familles dans la chapelle déserte de notre Vieux Château St Louis, et récitant à chaudes larmes la prière du matin.100 Connaissez-vous spectacle plus navrant que cet autel sans prêtre et cette communion des fidèles sans hostie?101 Cela ne rappelle-t-il pas le déjeuner d'un Premier l'an; où des orphelins regardent à travers leurs sanglots les chaises vacantes de la table familiale, attendant en vain cette bénédiction maternelle que seule donnera maintenant à leur foyer l'invisible main de la Providence?

Note 98: Guillaume Huboust épousa la veuve de notre premier paysan Louis Hébert, mort le 27 Janvier 1627, à la suite d'un accident. Dictionnaire Généalogique de l'abbé Tanguay.

Note 99: Les cinq seuls paysans français demeurés au Canada après la prise de Québec par les Kertk.

Note 100: "Le 13 Juillet 1632, Québec fut remis entre les mains d'Émery de Caën et du Sieur Du Plessis Bochart: et le même jour, les Anglais firent voile sur deux navires chargés de pelleteries et de marchandises. Il y avait déjà près de trois ans qu'ils s'étaient emparés du Canada. Les Français restés dans le pays avaient trouvé ce temps bien long: aussi furent-ils remplis de joie, lorsqu'à la place du pavillon anglais ils virent flotter le drapeau blanc. Leur satisfaction fut complète quand ils purent assister au saint sacrifice de la messe qui fut célébrée dans la demeure de Louis Hébert. Depuis le départ de Champlain (24 Juillet 1629) ils avaient été privés de ce bonheur." Ferland: Histoire du Canada, Tome I, page 252.

Note 101: Une sinistre prière du matin est celle que le Chevalier de Lorimier récita lui-même dans la chapelle de la prison de Montréal le jour de son exécution. "Aussitôt que sa toilette fut terminée De Lorimier sortit du cachot, et s'adressant à tous les prisonniers leur demanda de dire en commun la prière du matin. Ce fut lui-même qui la fit d'une voix haute, ferme, et bien accentuée." L. O. David: Les patriotes de 1837-38. page 245.

Mais la Providence, poursuivit le maître-ès-arts avec un renouveau de chaleur éloquente, mais la Providence ne se laissa pas vaincre en générosité. Sa récompense dépassa l'épreuve de si haut qu'elle faillit tuer de joie ces stoïques paysans qui avaient eu l'immense courage de croire en elle jusqu'à la fin!

La récompense! demandez ce qu'elle fut à ces femmes et à ces enfants de laboureurs à genoux sur la petite grève de la Basse-Ville; demandes ce qu'elle fut à ces habitants héroïques, à ces robustes patriotes, qui criaient, pleuraient, riaient, tout à la fois, au spectacle de trois grands navires portant à leurs cornes d'artimon le drapeau blanc d'Henri IV, le vieux pavillon des anciens mains de la Bretagne, de Roberval, le petit roi de Vimeux, 102 de Pontgravé, le marchand-corsaire, 103 de Jacques Cartier, le hardi capitaine Découvreur!

Les trois grands navires se nommaient le Saint-Pierre, le Saint-Jean, le Don de Dieu. Ils portaient la fortune d'un homme plus heureux que César, et qui rentrait en possession de toute sa conquête, une conquête supérieure à celle des Gaules, un pays plus vaste que sa République, une terre plus large que la frontière du vieil Empire Romain.104

Note 102: François de la Roque, sieur de Roberval que François Ier appelait le Petit Roi de Vimeux à cause du crédit illimité dont ce gentilhomme jouissait dans sa province. Ferland: Histoire du Canada, Tome Ier, page 38.

Note 103: "Pontgravé, dit Émile Souvestre, était un de ces navigateurs moitié-marchands, moitié-corsaires, qui lorsqu'on les hélait sur l'Océan, arboraient le pavillon de leur maison de commerce, criaient Malouin et passaient sous la protection de leur courage."

Note 104: L'étendue du Canada est évaluée à 3,610,257 milles carrés. C'est la plus grande des possessions britanniques.

L'Angleterre et l'Irlande réunies n'ont que 121,115 milles carrés d'étendue, de sorte que le Canada est trente fois plus grand que le Royaume-Uni.

L'étendue de l'Europe entière n'est que de 3,751,002 milles carrés, et par conséquent, il ne s'en manque que de 145,745 milles carrés que le Canada à lui seul soit aussi grand que toute l'Europe.

La surface du monde entier est évaluée par les géographes à 52,511,004 milles carrés, et par conséquent le Canada, à lui seul, forme un quatorzième de l'étendue du monde entier.

Le Saint-Pierre! le Saint-Jean!! le Don de Dieu!!! Dites-moi quel prophète eût mieux trouvé les allégoriques légendes de ces trois vaisseaux? Pierre! l'apôtre de la Foi. Quel homme plus que Champlain avait eu cette foi absolue d'une absolue Providence, lui qui estimait le salut d'une âme préférable à la conquête d'un empire? Jean! l'apôtre de l'amour. Quel homme plus que Samuel Champlain avait aimé le Canada Français, cette colonie née de lui, de son coeur et de son âme, plus étroitement encore que sa famille, les enfants de son propre sang, lui que l'Histoire appellera jusqu'à la fin des Temps: Père de la Nouvelle France? Le Don de Dieu! Après le paradis, en connaissez-vous un plus magnifique sur la terre que celui de la patrie recouvrée?105

Note 105: Samuel de Champlain avait fait voeu à la Très Sainte vierge, s'il recouvrait jamais le Canada à la France, de lui bâtir une église. Ce fut en accomplissement de ce voeu autant qu'en mémoire de cette faveur inestimable que le Père de la Nouvelle France éleva, sur le site actuel de notre Basilique, une église sous le vocable caractéristique de Notre-Dame de Recouvrance.

Ici le maître-ès-arts cessa de parler, moins encore pour me permettre de répondre à mes questions rapides, que pour reprendre haleine. Ce dont il me parut avoir grand et urgent besoin.

L'infirmerie de la caravelle achevait la Prose de Noël, et disait Amen à la belle et sainte aspiration du dernier verset:

Cujus igne coelitus,

Caritas accenditur,

Ades alme Spiritus:

Qui por nobis nascitur,

Da Jesum diligere.

Je vous le confesse à ma honte, ajouta Laverdière, en manière de péroraison, je vous le confesse à honte, ces réminiscences historiques me hantent obstinément la mémoire, même à l'église. Je m'y arrête complaisamment, au lieu de bien prier. Que voulez-vous, ces hymnes magistrales de Veni Creator du Te Deum, du Vexilla Regis prodeunt,106 de l'Ave Maris Stella, du Pange lingua gloriosi m'entraînent irrésistiblement à la suite des glorieux cortèges qu marchent à leur rhythme. Le bon Dieu m'a pardonné ces fautes de recueillement, ces défaillances de l'esprit, ces distractions mondaines, car toutes ces escapades de mon imagination fatiguée d'études, se fondaient en un sentiment intense d'amour reconnaissant, de gratitude exaltée pour cet étendard du Monarque Éternel déployé, pour ce mystère de la crois éclatant aux yeux de l'univers, et qui valait à mon pays, à cette adorée terre du Canada catholique et français d'inestimables bienfaits et un honneur immortel!

Note 106: Le chant du Vexilla Regis se rattache à deux événements historiques également fameux et de circonstance presque identique. Le premier--14 Juin 1671--fut la prise de possession par Daumont de Saint Lusson, au nom du Roi de France Louis XIV, du lac Huron, du lac Supérieur, de la Grande Ile de Manitoulin et de toutes les terres découvertes et à découvrir entre les mers du Nord, de l'Ouest et du Sud. Le second--9 avril 1382--fut la prise de possession de la Louisiane, par Réné Robert Cavelier, Sieur de la Salle, au nom du même Roi de France, Louis XIV.

Le chant du Vexilla Regis Prodeunt rappelle encore les tortures du Père Poncet captif chez les Iroquois: "J'offris mon sang et mes souffrances pour la paix, regardant ce petit sacrifice (la perte d'un doigt) d'un oeil doux, d'un visage serein et d'un coeur ferme, chantant le Vexilla et je me souviens que je réiteray deux ou trois fois le couplet ou la strophe: Impleta sunt que concinit, David fideli carmine, dicendo nationibus, regnaavit a ligno Deus." Relations des Jésuites, année 1653, ch. IV, page 12.

Le chant du Pange linguam gloriosi rappelle une égale tristesse, peut-être même un plus long courage:

"Mon cher amy,"

"Je n'ay plus presque de doigts, ainsi ne vous estonnez pas si j'écris si mal. J'ay bien souffert depuis ma prise; mais j'ay bien prié Dieu aussi. Nous sommes trois François icy qui avons été tourmentés ensemble, et nous nous estions accordez, que pendant que l'on tourmenteroit l'un des trois, les deux autres prieroient Dieu pour luy, ce que nous faisions toujours; et nous nous estions accordez aussi que pendant que les deux prieroient Dieu, celuy qui seroit tourmenté chanteroit les Litanies de la Sainte Vierge, ou bien l'Ave Maris Stelle, ou bien le Pange lingua, ce qui se faisoit. Il est vrai que nos Iroquois s'en moquoient, et faisoient de grandes huées, quand ils nous entendoient ainsi chanter; mais cela ne nous empeschoient pas de le faire." Lettre d'un Français à un sien ami de Trois-Rivières. Relations des Jésuites, 1661, page 35.

Tout-à-coup Guillaume Le Marié, le maître du Courlieu, apparut sur l'escalier d'honneur de la caravelle. Il revenait de la Grande Hermine. Il entra précipitamment dans le carré formé par l'équipage et dit:

"A la gloire de Dieu! à l'honneur de la Petite Hermine, en ma qualité de maistre de la nef, je demande deux trompettes pour répondre sur le pont aux sonneries du vaisseau-amiral."

L'on entendait en effet en ce moment, au dehors, deux clairons chanter la diane.xxx

Note 107: A ceux qui m'accuseraient de fair de la haute fantaisie en donnant des trompettes aux matelots de Jacques Cartier je réponds de la manière suivante:

"Ce fait (la distribution des cadeaux aux sauvages d'Hochelaga, hommes, femmes et enfants) le dit cappitaine commanda sonner les trompettes et autres instruments de musique, desquels le dit peuple fust fort réjoui." Voyage de Jacques Cartier. 1535-36, verso du feuillet 26, édition 1545.

Guillaume Le Marié n'avait pas achevé sa phrase que dix hommes sortirent des rangs et coururent au vaigrage de tribord où deux bugles étaient suspendus à leurs glands de soie verte. C'était une véritable curiosité pour l'oeil que le spectacle de tous ces bras tendus vers les trompettes de cuivre. Un instant les deux clairons disparurent dans ce fouillis de mains insatiables. Puis deux hommes se précipitèrent sur le pont par l'échelle d'écoutille. Les vainqueurs de cette lutte chevaleresque, les bravi de cet héroïque tournoi se nommaient Yvon LeGal et Bertrand Samboste, les deux gars de St-Brieuc.

A vos rangs! commanda le maistre de nef.

L'équipage ou plutôt les invalides reformèrent le carré.

Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le pont. C'était une musique étrange, triste comme le dernier appel du cor de Roland, fantastique autant que l'hallali du Féroce chasseur passant à la vitesse d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais toutes les nuances de cette sonnerie martiale se fondaient en un seul caractère harmonique pour l'équipage de la Petite Hermine: l'orgueil de la caravelle! Et ce sentiment unique du fier honneur relevait spontanément la tête à ces hardis marins de Bretagne et de Normandie.

Les bugles avaient à peine sonné les dernières mesures de la diane, que tout à coup, in détonnant vivat partit du bord de la Grande Hermine. C'étaient les gaillards de la nef-générale que acclamaient leurs frères d'armes et d'aventure, les invalides du Courlieu. Per jou!108 il ne fallait pas qu'une aussi grande et haute clameur allât s'éteindre sans réponse dans les ténébreuses profondeurs de la solitude. Au mépris de la discipline, malgré la voix terrible du maître de la nef que le rappelait à la consigne, l'équipage en délire brisa les rangs, courut à l'écoutille et s'engouffra dans son carré avec la violence d'une foule prise de terreur panique et qui s'écrase aux portes. En un clin d'oeil, les matelots envahirent le pont avec un bruit de paquet de mer qui tombe d'aplomb, emportant, comme un fétu, les bois et les ferrures des bastingages.

Note 108: Per jou, abréviation de Per Jovem, c'est-à-dire: par Jupiter!

Et tandis que les matelots de la flotille échangeaient là haut, au-dessus de nos têtes des Noëls109 interminables, je m'approchai avec Laverdière d'Yvon LeGal et de Bertrand Samboste, les héroïques trompettes redescendus à la chambre des batteries.

Note 109: Noël! le cri de joie du Moyen-Age.

Ils offraient un spectacle lamentable. Toutes les plaies de la bouche s'étaient rouvertes!

Qu'importe! ils leur avaient fameusement joué la Diane!

Allons toi, dit tout à coup Yvon LeGal, où donc as-tu pris ce courage?

L'autre, confidentiel, se rapprocha du camarade. Tu sais (il parlait tout bas), tu sais, la nuit est calme, l'atmosphère sonore et le vent souffle de l'ouest! Je me suis dit: un son que la b rise emporterait dans cette direction... vers l'est... arriverait...

Bertrand Samboste n'acheva pas Arrête lui crie LeGal, pas avant moi.

Alors ces deux hommes se rencontrèrent du regard--un regard aveuglé de larmes--puis ils marchèrent précipitamment l'un sur l'autre, se saisirent aux mains, comme des lutteurs qui s'éprouvent, dans une étreinte formidable qui leur broya les doigts et fit craquer toutes leurs phalanges. Un instant ils demeurèrent immobiles, comme les personnages d'une oeuvre statuaire, puis leurs voix sourdes d'émotion dirent ensemble: En France! En France! si, là-bas, on nous avait entendus!

Alors je m'expliquai leur courage!

Que leur importait, après tout, à ces croyants de l'amour natal, les principes ou les utopies de la physique? L'illusion des âmes ferventes supplée à toute science, et, mieux qu'elle, console et fortifie.

Coquin va! bégayait Bertrand Samboste, en riant mal, tu lis dans les yeux!

Da-oui! répondait Yvon LeGal, par les yeux dans le coeur.

Et, silencieusement, les deux compagnons mariniers s'embrassèrent!

Croyez-moi, disait Laverdière, m'entraînant loin du bord de la Petite Hermine, croyez-moi, compatriote, le mal du pays en tuera plus ici que le mal de terre. 110

Note 110: Mal de terre ancien nom du scorbut.--"L'hivernage de Cartier à Sainte-Croix (1535-36) est surtout remarquable par la maladie qui décima ses hommes. C'était une espèce de scorbut appelé plus tard mal de terre mais que l'on pourrait qualifier plus proprement de mal de mer, parce que, selon toute évidence, il provenait des vieilles salaisons que portaient les vaisseaux. Pour n'avoir pas su se nourrir de viandes fraîches que pouvait produire la chasse, les marins perdirent vingt-cinq ou trente hommes des leurs, ceux-là même qui probablement manquent à la liste que nous possédons, car les trois équipages s'élevaient à cent dix hommes. Les autres malades furent guéris par les sauvages qui leur firent boire à cette effet une décoction d'épinette blanche." Benjamin Sulte: Histoire des Canadiens-Français, Tome Ier, page 130.

L'épidémie de scorbut fut encore plus violente en Acadie, dans l'hiver de l'année 1604 et 1605:

"M. de Monts passa environ un mois à faire avec Champlain l'exploration des côtes de la presqu'île et de la baie Française (Fundy) et vint enfin fixer sa colonie à l'entrée de la rivière des Etchemins (ou Sainte-Croix) sur une petite île qui fut aussi nommée île de Sainte-Croix. Cette île, n'ayant qu'une demi-lieue de circuit, fut bientôt défrichée, on eut même le temps de commencer des jardinages à la terre ferme. Mais l'hiver venu on se trouva sans eau et sans bois, et comme on fut bientôt réduit aux viandes salées, scorbut se mit dans la nouvelle colonie et enleva trente-six personnes jusqu'au printemps." Laverdière: Histoire du Canada, page 21.

Et, m'en allant, je songeais avec un amer sentiment de tristesse et de sourde colère à tous ces coeurs magnanimes qui battent dans la poitrine des humbles, des petits, des obscurs de ce monde, et dont l'Histoire ne s'occupe pas; à ces manoeuvres de toutes les besognes, paysans, soldats, marins, héros anonymes que nulles fanfares ne saluent, que nulles acclamations n'accompagnent, que rentrent, au sortir de leurs homériques aventures, dans les ténèbres de la vie quotidienne comme des figurants s'effacent dans les coulisses à la fin du Drame, eux, les acteurs principaux, eux les premiers rôles!

Et je me demandais avec angoisse, si l'injustice resterait irréparable, si de pareils dévouements de telles abnégations ne se trahiraient pas un jour, et ne vaudraient pas à leurs auteurs l'éclat de cette vaine gloire, passagère comme son nom, fausse comme son lustre: la reconnaissance humaine!



CHAPITRE QUATRIÈME


L'ÉMÉRILLON


Je me rappellerai longtemps la sensation de bien-être indicible qui me pénétra tout entier à la sortie de la caravelle. Contre l'atmosphère horrible de cette infirmerie improvisée, les émanations pestilentielles, les miasmes nauséabonds, l'haleine infecte de toutes ces bouches putrides, mes poumons aspiraient maintenant avec délices le plein air vif et pur d'une nuit d'hiver splendide, au coeur de la fort. Et immobile, debout comme une silencieuse sentinelle au pied du promontoire où dormait, dans son aire, la royale bourgade de Stadaconé; au coeur de cette forêt primitive, sauvage, impénétrable, que des milliards d'étoiles, aperçues par les à-jours d'un fouillis de branches colossales, semblaient poudrer d'un givre étincelant. Ce plein air froid et sec, une voluptueuse caresse pour les lèvres, vaporisait la respiration et mettait à la bouche comme une fumée de cigarette.

Le silence absolu de cette immense forêt faisait penser au recueillement des âmes contemplatives. Les senteurs résineuses des conifères énormes, pins, sapins, mélèzes et cèdres, continuaient cette comparaison religieuse en mon esprit; car, au parfum de ces grands arbres,111 je croyais reconnaître cet encens d'agréable odeur que l'Écriture Sainte voit monter au ciel, comme un nuage, avec la prière de l'âme. Muet et sublime hommage d'une grandiose Nature seule à connaître Dieu dans un pays peuplé d'hommes créés à son image et seule à l'annoncer par l'incomparable beauté de son spectacle.

Note 111: "Les arbres y estoyent très beaux et de grande odeur." Voyage de Jacques Cartier, 1534, page 41.

"Nous nommasme le dict lieu Sainte Croix parce que le dict jour nous y arrivâmes (embouchure de la rivière St. Charles). Auprès d'iceluy lieu y a un peuple dont est seigneur Donnacona et y est sa demeurance qui se nomme Stadaconé qui est aussi bonne terre qu'il soit possible de voir et bien fructiférente, pleine de fort beaulx arbres de la nature et sorte de France, comme chesnes, ormes, noyers, yfs, cèdres, vignes aubéspines qui portent le fruit aussi gros que prunes de Damas et autres arbres." Voyage de Jacques Cartier 1535-36, recto du feuillet 14.

La nuit est délicieuse, me dit Laverdière, et il n'est pas tard: à peine deux heures du matin. Si nous allions voir le Fort Jacques Cartier? Cela prend une minute à s'y rendre et autant é le regarder, car il est tout petit. Allons en route!

C'était un grossier rempart fait d'une suite de troncs d'arbres, chênes, pins, merisiers, droits comme des fûts de colonnes, aussi solidement enfoncés dans la terre qu'étroitement serrés les uns contre les autres, et reliés ensemble par de fortes attaches. Ces pieux, aiguisés de la tête, rappelaient aux yeux des clôtures de vergers toutes hérissées de longs clous et de fiches aigües, précautions menaçantes et narquoises s'il en fut jamais, désespoir du braconnage et de la maraude.

Des couleuvrines, des caronades, disposées à intervalles égaux sur toute la circonférence de la palissade, allongeaient le cou par dessus du parapet du rempart comme autant de chiens de garde, de bouledogues en arrêt, flairant le vent et l'ennemi commun, le sauvage.

Vous savez, me disait Laverdière qu'en l'absence de Jacques Cartier, (qui visitait alors le royaume d'Hochelaga), les maistre compagnons mariniers et charpentiers de navires, demeurés au havre de Ste-Croix, construisirent auprès des deux caravelles une palissade fortifiée qu'ils garnirent d'artillerie.112

Note 112: Le lundy onziesme jour d'Octobre nous arrivasmes au dict hable Sainte-Croix ou estoient noz navires, et trouvasmes que les maistres mariniers qui étoient demourez, avaient faict ung fort devant les dictes navires, tout cloz de grosses pièces de boys, plantez debout joignans les unes et autres, etc. Relation du Second Voyage de Jacques-Cartier, verso du feuillet 28, édition de 1545.

Et tout à lentour (du fort) garny d'artillerie et bien en "ordre pour soy deffendre contre toute la puissance du païs." Voyages de Jacques Cartier, 1535-36, verso du feuillet 28.

Je fis le tour de cette étrange fortification. Sa physionomie indienne, profondément accentuée, répondait si parfaitement aux idées préconçues que je m'étais faites d'une bourgade palissadée, telle que décrite par les historiens du pays, qu'au mépris de tout ce que me disait Laverdière, et contre ma propre expérience, je me surprenais à guetter entre les couleuvrines ou derrière les à-jours des pieux dentelés, la silhouette fantastique, la tête emplumée de quelque farouche algonquin.

Mais une porte bardée de fer comme un bouclier du moyen-âge, une porte taillée dans l'épaisseur de la muraille en troncs d'arbres, me fit reconnaître tout de suite à son travail la main d'oeuvre européenne. Les gonds, les pentures, les têtes de clous forgés les lames de fer de cette porte massive étaient énormes. Les à-jours des pièces laissaient apercevoir deux verrous formidables que soutenaient vaillamment, en apparence du moins, l'action de la serrure.

Laverdière sonda la porte: elle était barrée. Je la secouai à mon tour, mais le meilleur de mes efforts ne réussit qu'à me faire constater le jeu de ses verrous dans leurs crampons. Il aurait fallu un vent de tempête pour la remuer, l'ébranler, tant elle était pesamment empalée sur ses gonds.

D'un coup d'oeil à travers les interstices des pieux je saisis tout l'aménagement intérieur du Fort Jacques Cartier.

Alentour de la palissade il y avait une estrade solidement bâtie, appuyée à des poutres de gros diamètre, elles-mêmes soutenues par des piliers de large carrure. L'extrême force de la galerie s'expliquait par le fait qu'elle avait à supporter tout le poids des caronades et des couleuvrines, y compris la charge de leurs affûts et de leurs projectiles.

En ce moment, et tel que prescrit par l'Ordonnance, le guet de la nuit annonça, à voix de trompettes sonnantes, un changement de quart.

Tout aussitôt des aboiements furieux éclatèrent dans la montagne. Les chiens sauvages de Stadaconé répondaient à leur manière au "Qui vive!" des sentinelles françaises.

Ces aboiements colères en provoquèrent d'autres qui partirent, cette fois, de notre côté, et se répétèrent en échos interminables dans la forêt boisant alors le territoire des futures paroisses de Beauport, de Charlesbourg, de St. Roch-Nord, de La Canardière, des deux Lorette. C'étaient des jappements beaucoup plus brefs et beaucoup plus rauques que ceux des chiens, pour cette excellente raison que ce n'étaient plus des chiens mais des loups qui hurlaient.

Et Laverdière me dit d'une voix grave: Tout fait bonne garde ici: La Forêt, le Peau-Rouge et le Blanc.

Je m'en allais songeur, le regard dans la neige, une neige épaisse et molle comme un velours, sourde comme un tapis turc, où le bruit des pas s'étouffait. Et je pensais avec un charme délicieux à tous ces compagnons de Jacques Cartier que j'avais vus de mes yeux, écoutés de mes propres oreilles. Je les entendais causer encore au fond de ma mémoire, avec cette loquacité naturelle au caractère breton.

Je me demandais seulement, avec une certaine inquiétude, comment il se pouvait que je fusse devenu tout à coup le contemporain du découvreur du Canada. J'avais absolument, dans mon aventure, perdu la mémoire du point de départ, et cette réflexion me causait la fatigue oppressante d'un homme pris de cauchemar et qui rêverait rêver.

Mais le maître-ès-arts me secoua brusquement. A quoi pensez-vous, me cria-t-il?

Cette question m'éveilla net.

--Au grand plaisir d'avoir connu les compagnons de Jacques Cartier.

J'en suis ravi. Et d'autant plus que, satisfaisant votre légitime curiosité historique, j'établis du même coup la vérité de l'une de mes thèses favorites, savoir: que les pires angoisses de l'incertitude ne sont pas toujours aussi crucifiantes que certaines réalité horribles. Le spectacle des scorbutiques de la Petite Hermine en demeure pour vous une mémorable et saisissante démonstration.

Saisissante, oui; mais concluante, jamais. Pardonnez-moi ce franc parler, il entre dans mes habitudes.

Très-bien, donnez m'en la raison s'il vous plaît.

Ne me la demandez pas, ce serait la mauvaise foi, car la clarté aveugle. La mère de Dom Anthoine, la soeur d'Yvon LeGal, les enfants de Reumevel, tous les parents, tous les amis prochains ou éloignés de ces hardis matelots vous eussent payé, au poids de l'or la faveur de cette vision, au coût du sang, la hideur de ce spectacle. Savoir male celui que l'on croyait mort! quel réveil pour l'espérance! Comme elle accourt, comme elle s'installe, cette radieuse infirmière! Nommez-moi une garde-malade attentive, infatigable, courageuse, active comme cette incomparable vaillante! Elle croit à la guérison comme à dogme, elle lui garde la foi jurée comme l'amour à une fiancée, elle espère jusqu'à la fin, comme une âme! Elle va si l'on qu'on la voit suivre la convalescence jusque dans l'agonie du bien-aimé; elle ne meurt qu'avec lui.

Le maître-ès-arts ne me répondit pas tout d'abord; seulement il leva les épaules avec l'air ennuyé d'un homme qui se résigne à écouter sans vouloir rien admettre. Puis, il me regarda avec un sourire froid qui me glaça comme un attouchement cadavérique.

Mais, dit-il, si le bien-aimé était mort, ne vaudrait-il pas mieux pour la mère, la soeur, le bon fils s'imaginer pareille catastrophe toute la vie, qu'en acquérir la certitude une seule minute devant son cercueil?

Si le bien-aimé était mort! Il me disait cela d'un ton railleur, méchant. Et le mauvais rire avec lequel il me fixait tout à l'heure lui revint aux lèvres, y demeura quelques secondes, puis, finalement, se perdit avec son regard dans la neige floconneuse du chemin.

Nous nous en allions marchant l'un devant l'autre, suivant la rive du bois, comme chantent les dodelinettes et les complaintes canadiennes françaises que ont bercé pour nous tous le sommeil de notre première enfance. Nous marchions par un petit sentier battu dans la neige et dont les sinuosité multiples semblaient calquées sur les méandres de la rivière. Tout à coup nous arrivâmes à une clairière, à une baie coupée en demi-lune, comme à la serpe, dans l'alluvion de la berge droite, et qui ressemblait à l'embouchure de quelque cours d'eau dans le Ste. Croix. Je pensai tout de suite au ruisseau St. Michel, car les vieilles chroniques fixaient aux alentours l'hivernage des vaisseaux de Jacques Cartier. Le vent de nord-est qui souffle avec violence toute l'année, et particulièrement à la saison d'hiver, avait balayé la neige à cet endroit sur un espace considérable, et la surface plane de la glace transparente étincelait comme le cristal d'un miroir. J'aperçus au fond de la crique, enlisé jusqu'à sa ligne de flottaison dans un immense banc de neige, un petit bâtiment de la mâture et de la taille de nos goélettes modernes qui font aujourd'hui le cabotage entre Québec et les paroisses ripuaires du bas St. Laurent.

Laverdière leva la main dans la direction de la galiote:

L'Emérillon! s'écria-t-il.

Puis, faisant écho à sa propre voix, l'archéologue répéta dans un éclat de rire: L'Emérillon! Cette fois il semblait se parler à lui-même.

Étant donné que l'on connût au préalable la passion grande du maître-ès-arts pour les sports nautiques, cette gaieté singulière s'expliquait par le souvenir hilarant d'une aventure héroï-comique. La chaloupe de Laverdière! mail elle avait plus couru d'aventures à elle seule que tous les yachts réunis de notre rade.

Donc, l'émulation, l'amour de la gloire, les émotions de la lutte, quelque diable enfin le poussant, Laverdière construisit un yacht superbe, à seule fin d'arracher la victoire à la Mouette du Dr. Wells, une triomphante, s'il en fût jamais. Et bon historien national qu'il était notre prêtre-matelot donna à son léger navire un beau nom de baptême, et l'appela Emérillon. Ce qui n'empêcha pas l'Emérillon d'arriver... en bon dernier, en touage d'un remorqueur, le jour (l'unique jour) qu'il disputa la palme à sa glorieuse rivale. Cela n'était pas très illustre pour L'Emérillon, mais en revanche très historique.

Il y avait d'ailleurs une grandeur d'âme incomparable, une abnégation absolument artistique, à perdre ainsi, de gaieté de coeur, trois mille piastres et quelques centins pour l'honneur de livrer une seconde bataille d'Actium. Ce fut un véritable sinistre maritime... et financier. Le souvenir en flotta sur la mémoire de Laverdière encore plus légèrement que l'Emérillon dans l'entre-quai de la Douane; car la conscience du marin n'était pas engagée dans la responsabilité de la catastrophe, le modèle, au dire des connaisseurs, ayant été reconnu chef-d'oeuvre d'architecture navale, malgré que l'Emérillon, assis dans l'eau, prenait la bande à tribord. La faute était-elle à...? Neptune, et avec lui les copeaux discrets de la Rivière St. Charles en gardent encore le formidable secret.

Toute la gaieté de cette anecdote me revenait au coeur et aux lèvres en écoutant rire mon compagnon de route, qui me cira: "A l'abordage!" avec un bel accent martial, en même temps qu'i enjambait lestement le bastingage du galion.

En un clin d'oeil nous eûmes enlevé le panneau de l'écoutille et nous nous trouvâmes sous le tillac, dans la chambre du château de proue. Une lampe suspendue par une chaînette de cuivre éclairait mal cet appartement où le souffle continu d'une violente rafale faisait sauter la flamme de lumignon. Ce courant d'air était provoqué par deux sabords--correspondant, en position, aux sabords de chasse dans les vaisseaux de guerre du temps--que j'aperçus grand ouverts. Ce qui m'étonna beaucoup.

Il y avait par toute la chambrette une bonne odeur de bois neuf fraîchement travaillé, provenant sans doute d'une grande boîte, en bois de sapin, dont les planches rudes, varlopées à la diable, étaient criblées de noeuds suintant un gomme parfumée, couleur d'ambre et qui revêtait dans la lumière tourmentée du lumignon les scintillements et les reflets de l'or. Cette boîte, longue de sept pieds, haute et large de deux, reposait sur des tréteaux et son couvercle s'appuyait debout au vaigrage de la galiote.

Tout auprès, sur le plancher, il y avait un coffre d'outils, et dans le casier de ce coffre, un rabot, une scie, un marteau, une livre de grands clous forgés.

Que renfermait cette boîte? Quels ouvriers attendaient ces outils? Je ne fus pas longtemps à me le demander, car Laverdière prévenant ma curiosité, me dit aussitôt: venez voir.

Il détacha la lampe du bau où elle était suspendue et fit tomber sa lumière au fond du mystérieux colis.

Je reculai d'épouvante: cette boîte était un cercueil; son contenu, le cadavre d'un homme!

Vous aurez mal refermé l'écoutille, me dit Laverdière, Elle est entrée!

Je le regardai avec stupeur. Les lèvres nerveuses de l'archiviste, convulsivement contractées, dessinaient un sourire étrange, d'une expression indéfinissable.

Elle est entrée, répéta le prêtre.

Qui, elle?--bégayai-je absolument ahuri, dérouté par le mysticisme de mon interlocuteur.

Le maître-ès-arts se pencha sur moi: La Mort! dit-il avec une voix creuse comme la tombe.

Et pour achever de m'épouvanter sans doute, il accompagna cette sinistre farce d'un éclat de rire effrayant.

Eh! regardez donc derrière vous, ricana-t-il méchamment, je parie que vous verrez quelqu'un.

J'avoue que je n'osai pas tourner la tête!

Oui, nous sommes quatre ici, continua l'impitoyable railleur, Elle est entré, pas la mort, mais Elle, la folle, la pauvre folle du logis! Ah! jeune homme, jeune homme, quels pièges vous tend l'imagination. Et comme on y tombe!

Cette plaisante mystification eut le mérite de me fâcher rouge. Je la trouvai mauvaise, inconvenante, exécrable, précisément parce qu'elle était bonne, excellente même, et m'avait fait grelotter de peur.

Allons nous-en, lui dis-je, allons nous-en! Et je gagnai précipitamment l'échelle de l'écoutille.

Pourquoi? me demanda l'autre; le pauvre enfant est si seul!

A ce moment, un courant d'air passa si vite qu'il coucha la flamme du lumignon comme pour l'éteindre.

Laverdière ajouta: Vous ne me demandez pas son nom?

Je luis répondis avec humeur: Évidemment vous tenez à me l'apprendre; moi je ne tiens pas à le savoir: voilà la différence.

Pardon, reprit-il, ce sera plus tard, pour votre mémoire, une grande joue de s'en souvenir. C'est le premier des vingt-cinq, le Benjamin de l'équipage, Philippe Rougemont.113

Note 113: "Celuy jour trespassa Philippes Rougemont, natif d'Amboise, de l'âge de environ vingt deux ans." Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, verso du feuillet 35. C'est le seul mort que Jacques Cartier nomme. Charlevoix, dans son Histoire du Canada, en nomme un autre: De Goyelle. Ce sont les deux seuls scorbutiques décédés dont nous sachions les noms.

Toute ma mauvaise humeur tomba à cette parole. Je compris alors où menait le chemin de Rougemont, et ce que Bertrand Samboste entendait par la toilette de Philippe. La toilette de Philippe, c'était l'agonisant porté dans la chambre du maître de la nef et couché sur un lit de camp; c'était l'aumônier, Dom Anthoine, revêtant le surplis et l'étole; c'était la petit table du Viatique avec sa garniture de linge couleur de neige, ses deux chandeliers d'argent, les flammes immobiles et silencieuses des cierges jaune auprès du crucifix; c'étaient les matelots des trois équipages à genoux dans la batterie de la caravelle, et récitant les dernières prières pour le camarade qui allait recevoir les derniers sacrements; c'était le décor du cinquième acte, tous les acteurs en scène, comme au théâtre.

Et, me rappelant les regards effrayés de Bertrand Samboste encore mal revenu des émotions profondes du drame, je me disais qu'il avait dû se passer quelque chose de terrible à la fin, à la chute du rideau. Qui sait, mon Dieu! le petit Philippe Rougemont, pour parler le langage coloré des gabiers, le petit Philippe Rougemont n'avait peut-être pas voulu s'en aller avaler sa gaffe. Cela se voit à vingt ans! En vérité le navrant spectacle que celui d'une âme qui part ainsi dans un cri de désespoir!

C'était le corps d'un marin apparemment très jeune, car sa figure accusait à peine dix-sept ans. On l'avait enseveli dans son costume, il en était vêtu de pied en cap; rien ne manquait, pas même le chapeau goudronné. Il n'avait pas de linceul, mais il était couché dans sa bière, sur un lit épais de branches de sapin. La tête reposait sur un oreiller où le duvet était remplacé par des rameaux de cèdre, un bon édredon pour le dormeur de tel somme. C'était vraiment une aubaine, car il était, celui-là, plus heureux que bien d'autres qui n'emportent sous la terre que leur traversin de copeaux, ceux du cercueil!

Et la pensée me vint que ce malheureux avait une mère; qu'elle était, à cette heure même, dans quelque obscure chapelle de hameau, au fond de la Bretagne ou de la Normandie, à genoux devant une de ces naïves Étables de Bethléem, toutes étoilées de lumières et peuplées en même temps de bergers et d'agneaux, d'anges et de mages. Sur la paille fraîche de son berceau, l'Enfant Jésus souriait à cette pauvre femme, lui tendait ses petits bras avec une ravissante mignardise, comme autrefois, cet autre, le premier-né de son sang, qu'elle regardait dormir au foyer de sa chaumière, épiant, avec une délicieuse impatience, la première joie de son regard et s'oubliant quelquefois jusqu'à l'éveiller par une délirante caresse. Vingt ans avaient passé sur ce bonheur suprême sans rien enlever à l'ivresse et à la vivacité du souvenir.

Revenue de l'église je revoyais cette femme mettre le couvert du cher absent è la table familiale, rapprocher la chaise vacante; puis à la dérobée du père et des enfants, dans la chambre solitaire du jeune marin, déposer sur l'oreiller froid un baiser rapide et brûlant.

Enfin, elle-même endormie, rêvait que les trois vaisseaux de Cartier, voiles hautes et mâts pavoisés, entraient dans le port de St. Malo, au bruit des cloches et des salves, avec tous les équipages de la flottille; et plus haut, dominant les clameurs de la foule sur les quais et les vivats des équipages des navires en rade, il y avait pour elle, une voix grêle, une voix enfantine criant: Mère! mère, me voici, il n'y a plus d'exil!

Et devant le spectacle de cette pauvre femme, toute entière livrée au ravissement de son extase, je louais Dieu en moi-même, le remerciant de lui faire oublier sa prière, de peur qu'elle ne lui demandât le retour de son fils comme une grâce. Autrement sa Providence m'eût paru odieuse!

N'est-ce pas? répondit tout haut mon étrange interlocuteur, qui m'écoutait penser, suivant sa fantastique habitude. Voyez, par contre, comme la Divine Providence prépare de loin, comme elle résigne à l'avance cette tendre mère à la terrible épreuve. Elle retarde de six mois la fatale nouvelle, et met à douze cents lieues le cadavre du bien-aimé. Combien de jeunes gens, partis comme lui, rayonnants de santé et de force, on été rapportés morts à leurs demeures, le soir même de leur départ! Pour le matelot il existe autant de morts subites que de fausses manoeuvres. Pour toute préparation les mères, les femmes, les soeurs de ces misérables n'auront eu que le retard de la civière portée par deux camarades et cachant mal, sous son drap blanc, le corps mutilé, sanglant de la victime. La miséricorde du bon Dieu n'a pas crié "Gare!" à ces pauvresses, mais elle leur a broyé le coeur d'un seul coup, à la première étreinte. Et cependant, c'est cette main-là qu'il faut bénir.

Ici, l'espérance va s'éteindre avec lenteur, s'évanouir doucement dedans le coeur maternel, comme la belle lumière d'un jour d'été.

La pensée de son fils demeure dans cette âme à la manière des parfums pénétrants que embaument les cassolettes longtemps après que l'aromate a disparu.

Aux premiers jours de Juillet, Jacques Cartier, l'immortel Découvreur, va revenir en France. Un matin114 toute la population de St-Malo envahira, comme un flot irrésistible, les quais, les môles, les jetées, les phares, tous les postes avancés du rivage Une caravelle, toutes voiles dehors et pavoisée à ses trois mâts, entre dans la rade. L'artillerie gronde à la citadelle de St-Malo et les sabords du grand navire sont pleins d'éclairs et de fumée. L'équipage crie avec enthousiasme le nom d'une terre inconnue: "Canada! Canada!!" Et la foule en délire de répondre: "Cartier! Cartier! la Grande Hermine!" La mère de Rougemont sera là, venue D'Amboise,115 à genoux, elle aussi, sur la grève, avec les femmes, les filles, les soeurs et les fiancées des marins, grâce à Dieu, revenus!

Note 114: "Et nous vinsmes au Cap de Raze et entrasmes dedans un hable nommé Rougnoze où prinsmes eaues et boys pour traverser la mer et là laissâmes l'une de nos barques et appareillasmes du dict hable le lundi 19ième jour du dict mois (de Juin). Et avec bon temps avons navigué par la Mer, tellement que le 6ième jour de Juillet 1536 nous sommes arrivez au hable de Sainct Malo, (par) grâce du Créateur. Lequel prions faisant fin à notre navigation, nous donner sa grâce et paradis à la fin. Amen." Voyage de Jacques Cartier 1535-36, feuillet 46 et verso.

Note 115: "Philippes Rougemont, natif d'Amboise." Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, verso du feuillet 35.

Ce sera un grand et cruel crève-coeur lorsqu'on dira à cette femme que son Philippe n'est pas à bord du vaisseau-amiral. Son beau rêve, blessé à l'aile, s'abattra un instant, mais pour s'envoler presque aussitôt plus loin au large. L'envergure répondra, croyez m'en, à la distance. Ils étaient trois vaisseaux. Pour sûr Philippe revient sur le Courlieu. La Mer et le Vent ont de ces caprices incorrigibles d'éparpiller à fantaisie les navires; ils ont du temps et de l'espace pour cela.

L'Emérillon arrive. C'est le plus vieux comme le plus petit des trois vaisseaux. Pauvre mère! L'enfant attendu n'y est pas encore! Et puis, voyez-vous, il y en a qui disent, par la ville, que vingt-cinq des principaux et bons maistres compagnons mariniers sont restés là-bas, sous la terre, à cause du scorbut. Cette fois le coeur saigne beaucoup dans la poitrine de la crucifiée, l'espoir exubérant, vivace, le rêve, le divin rêve sont bien malades. Le pauvre oisillon volète encore, mais à fleur du sol, dans les pierres du chemin, comme un perdreau blessé qui se rase au creux d'un sillon.

Il étaient trois vaisseaux! La Petite Hermine retarde encore. Oh! lequel d'entre vous, camarades de survivants de Philippe, aura le courage de lui dire que le Courlieu a été abandonné à Stadaconé... faute de bras pour la manoeuvre?116 Cette fois, l'illusion ne sera plus possible.

Malgré cette grande épreuve de la foi, admirez la tendresse de la Providence que amène par degrés, au coeur de cette femme, la certitude de la catastrophe, qui multiplie les étapes du chemin, atténue la roideur de l'ascension au calvaire.

Puis, le sacrifice accompli, accepté, un soir de grande solitude et de silencieuse douleur pour la chaumière des Rougemont, voici l'aumônier de Jacques Cartier, dom Anthoine, venu exprès de St. Malo, qui se présente à Amboise, et qui raconte à cette mère en deuil la mort sainte de Philippe; non pas une agonie d'abandonné, de lépreux, au fond d'une cabane sauvage, mais une belle mort de Catholique et de Français, une mort en présence des pays des trois équipages, à bord d'une caravelle où l'on avait parlé d'Amboise et de St. Malo tout le temps... avant l'agonie. Puis les dernières paroles, les derniers messages, le dernier à-Dieu, rapportés avec une précision sacramentelle. Enfin l'heure du départ... la Mort venue à quatre heures du soir, la veille de Noël.117

Note 116: La Petite Hermine avait été abandonnée à Québec, au printemps de 1536--On en a retrouvé la carcasse en 1843, à l'embouchure du ruisseau St Michel.

Note 117: Cette mort est anti-datée--Philippe Rougemont, d'après les meilleurs archivistes chroniqueurs, mourut un dimanche de Février 1536--Le lecteur saisira quels avantages d'imagination cet anachronisme procurait à l'auteur.

Mort la veille de Noël! quelle révélation! Oh! comme je m'explique maintenant pourquoi cet attendrissement involontaire, subit, irrésistible, qui l'avait fait pleurer, comme de force, à la vue de l'Étable de Bethléem;--pourquoi les triangles de lumières semblaient avoir la pâleur des cierges sur les herses d'un catafalque;--pourquoi elle trouvait au Jésus de la Crèche la figure souriante de son Philippe, petit enfant;--pourquoi elle le voyait asses à la table familiale, sur la chaise vacante;--pourquoi elle lui avait servi sa part de gâteau, rempli son verre; pourquoi ce baiser de feu sur l'oreiller froid du lit vide;--pourquoi ce rêve de galions voilés en course entrant dans le port de St. Malo.--Ah! sa maison était alors visitée, bénie, sanctifiée par l'âme présente de son enfant, âme bienheureuse, âme confirmée en grâces et en joies éternelles, âme revenue elle aussi! Dites-moi, en toute sincérité, consolation plus suave pouvait-elle humainement s'échapper d'un plus funèbre souvenir? Seule, la Providence a le don de pareilles antidotes, et parce qu'elle n'en vend pas le secret, ses négateurs l'appellent Hasard! Cela me fait penser au blasphème d'un mauvais fils qui dit: "marâtre" à sa mère!

A ce moment un bruit de bottes ferrées retentit sur le pont de la galiote, droit au-dessus de nos têtes. Presque aussitôt les panneaux de l'écoutille s'ouvrirent bruyamment et trois hommes descendirent dans la chambre.

Les croque-morts! me souffla Laverdière à l'oreille.

Les ouvriers de la dernière heure et de la dernière besogne! Ce face-à-face imprévu, cette confrontation instantanée, me glaça d'effroi. J'avoue que la présence du cercueil de Rougemont aurait dû m'y préparer. Je n'en subis pas moins cependant cette poussée de recul que provoque l'apparition du bourreau sur la foule qui regarde une potence.

Je les reconnus tous les trois: le plus grand se nommait Guillaume Séquart, le charpentier; la moyenne taille, Jehan Duvert, aussi lui charpentier de navire; le plus petit, eustache Grossin, un maître compagnon marinier.118 Laverdière me les avait tous signalés à bord de la Grande Hermine.

Note 118: Ce nom de Grossin se retrouvait sur le rôle d'équipage de l'aviso français le Bouvet ancré en rade de Québec pendant l'été de 1887.--On y lisait, parmi les officiers, Grossin, enseigne de vaisseau. Consulter Le Canadien du 2 septembre 1887.

Un moment les croque-morts regardèrent silencieusement le cadavre au visage. Puis Eustache Grossin lui toucha la joue, lui palpa les mains et le frappa au front, à petits coups rapides, à la manière d'un visiteur s'annonçant discrètement à une porte. La tête rendit un sont mat comme le marbre d'une statue.

Il est parfaitement gelé dit Séquart, fermons la boîte.

Alors je m'expliquai pourquoi les sabords de chasse avaient été laissés grands ouverts.

C'est une singulière idée, tout de même, dit Eustache Grossin, c'est une singulière idée de geler ainsi notre petit Philippe avant de l'enterrer. M'est avis qu'il aurait eu assez froid dans sa fosse. Pauvre Rougemont, lui qui nous faisait promettre de le ramener à Amboise! Come nous lui tenons bien parole!

Ça, dites moi donc, la bonne raison que l'on a de geler ainsi le compagnon.

La forêt, répondit Jehan Duvert, la forêt est infestée de chiens sauvages, de renards et de loups. Au printemps, à la fonte des neiges, l'odeur du cadavre pourrait en trahir la présence. Ces animaux, dont l'audace et la férocité se décuplent par l'excès du froid et de la faim, ont un flair merveilleux, et seraient prompts à découvreur le corps du camarade. Par ce moyen, le Capitaine-Général espère qu'il n'y aura plus à craindre que les restes mortels d'un chrétien, les cendres baptisées d'un homme deviennent la pâture des fauves, comme une charogne d'animal.

Très bien! Où les Legentilhomme doivent-ils creuser la tombe?

Tout près d'ici, à l'embouchure du ruisseau St. Michel, sur la glace même de la rivière. On calcule qu'il faudra creuser à douze pieds pour l'atteindre, car la neige, à cet endroit, est amoncelée à telle épaisseur.

Mais c'est étrange, remarqua Duvert; pourquoi ne pas l'enterrer au rivage? lui donner une fosse bénie, avec une croix de bois à la tête, comme à la tombe d'un catholique?

Dans un mois d'ici, répondit Séquart avec un long soupir, dans un mois d'ici, compterons-nous encore dix hommes valides? Et combien sur ce nombre seront en état de creuser le sol à six pieds de profondeur? Si le fléau cesse, il sera toujours facile aux survivants de relever sous neige les cadavres des camarades et de les ensevelir en terre. Mais si le scorbut doit nous dévorer l'un après l'autre 119 jusqu'au dernier, ne vaut-il pas mieux mille fois s'en aller à l'Atlantique par le St. Laurent, sur les glaces flottantes de la rivière, que de savoir nos ossements, nos pauvres corps jetés à la voirie, abandonnés à la grève en pâture aux chiens, aux renards et aux loups?

Note 119: Et tellement se esprint (se déclara) la dicte maladie (le scorbut) à nos trois navires que à la my-Février de cent dix hommes que nous estions il n'y en avait pas dix sains, en sorte que l'un ne pouvait secourir l'autre qui estait chose piteuse à veoir, considéré le lieu où nous estions. Car les gens du pays venaient tous les jours devant notre fort qui peu de gens voyent, et ja (déjà) y en avait huict de morts et plus de cinquante en qui on ne espérait plus de vie. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 35.

Et depuis jour en aultre s'est tellement continuée la dicte maladie, que telle heure a esté que par tous les trois navires n'y avait pas trois hommes sains, de sorte que en l'ung des dits navires n'y avait homme qui eut pu descendre sous le tillac pour tirer à boire tant pour lui que pour son compagnon. Et pour l'heure y en avait déjà plusieurs morts. Lesquels ils nous convint de mettre par faiblesse sous les neiges: car il ne nous estoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui estoit gellée, tant nous estions faibles et avyons peu de puissance. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 36.

Et pour l'heure y en avait plus de cinquante en qui on espérait plus de vie et le parsus (et par dessus le marché) tous malades que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre. Mais Dieu, par sa saincte grâce nous regarda en pitié et nous envoya la congnoissance et remède de nostre guarison et santé. Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 37.

Que le corps d'un homme s'en retourne en poussière Au fond de la terre, ou qu'il pourrisse dans l'eau, cela revient toujours au même limon. Seulement, s'il nous faut partir pendant l'exercice, je préfère m'en aller par le sabord, suivant la coutume du navire.

L'Océan! voilà le cimetière par excellence du matelot, le véritable champ du sommeil, labouré, celui-là, avec des proues de navires, mieux ue tous les autres avec les socs de charrues. Là, mes gaillards, toutes les tombes creusées d'avance et dans le sens que l'on veut: ce qui est un avantage pour ceux qui ont un côté pour dormir. Pas de fossoyeurs à payer, choix absolu des places, et liberté complète de changer de coin si le voisin vous importune ou que le fond ne vous convienne pas. Bancs de sable, couches de vases, lits de glaises ou de riches tapis de varechs ou de mousses, il y en a pour tous les goûts. Ainsi couchés comme des flâneurs dans l'herbe, nous y pourrons attendre l'Éternité, sans ennui, sans impatiences, sans fatigues; tromper le retard du dernier jugement à regarder passer d'en bas, à la surface lumineuse de la Mer, les grandes ombres des vaisseaux qui navigueront encore sur l'océan; compter, la nuit, les falots dans les mâtures et les lueurs des feux de grève, tout comme autrefois à St. Malo, sur les remparts de la ville!

Jehan Duvert ne parut pas goûter la bonne humeur et les plaisanteries du charpentier.

Tu oublies l'âme. C'est elle qui regarde et non pas les yeux. Un squelette voit-il plus loin qu'un cadavre? Et l'âme qui l'habitait, s'amusera-t-elle avec son spectacle de l'Éternité, à regretter l'Océan? Crois moi, ceux qui s'endorment comme celui-ci, et ferment les yeux à sa manière, voient au delà ce monde de plus belles choses que les têtes de mort avalées par les requins, ou les crânes roulés par la Mer avec les galets du rivage.

Non, Séquart, l'Océan ne vaut pas les cimetières bretons, et ton De Profundis n'est pas meilleur que celui qu'on récite, aux croix de chemins, dans nos villages. Tous les soirs, là-bas, la visite des anciens, à des vieux; tous les dimanches, la promenade du hameau entre les tombes. Puis, tout auprès, au pied de la falaise, tu sais, la plage de St-Malo, la mer éternelle qui chante.

Le charpentier se mit à rire: La mer éternelle qui chante, s'écria-t-il, on l'entendrait encore après la mort? Eh! ce n'est pas la peine, camarade, de me contredire! Pourquoi ne crois-tu pas aux crânes qui voient la lumière du ciel du profond de l'abîme, toi qui veux que les dormeurs de nos cimetières bretons écoutent, dans leurs cercueils bruire le vent et l'Atlantique? La lumière du ciel aperçue! l'inestimable bienfait, l'incomparable correctif aux ténèbres de la tombe. Car, ne vous êtes-vous demandés jamais quelles seront l'épaisseur étouffante et l'horreur palpable de la dernière nuit sous la fosse fermée? J'y songe bien souvent, moi; et maintes fois aussi la pensée du soleil, le souvenir de cette lumière du ciel se reposant toujours sur quelque endroit de la Mer me fait ardemment souhaiter d'y mourir.

D'ailleurs, poursuivit Séquart, il n'y a pas dans la marine de France un galion, si petit qu'il fût, qui ne voulût pas sombrer en plein océan, en franche tempête, toutes voiles dehors et l'équipage sur le pont, plutôt que s'en aller mourir de vieillesse sur la grève, brûler comme un fagot de broussailles à marée basse, et voir des brocanteurs se battre à qui possédera la ferrure de sa coque. Cela ressemble trop à une carcasse de poisson dévorée par des chiens. J'ai les idées de mon navire. Hélas! ne se noie pas qui veut, et ne meurt pas qui veut en mer!

Tant mieux; et toi-même, Séquart, ne regrette pas l'abîme répondit Jehan Duvert. C'est un bonheur pour les familles malgré ce que tu puisses en dire, camarade. Le bon Dieu n'à pas créé l'Océan avant la Providence. Autrement, les veuves de matelots pardonneraient-elles, et leurs petits orphelins diraient-ils encore: Notre Père?

C'est possible, très possible, ami Jehan, j'ai tort probablement; l'égoïsme a faussé mes idées. Je n'ai pas connu mon père, ni ma mère, je n'ai pas eu de frères ni de soeurs; seul en ce monde, je me suis habitué à n'être aimé de personne. Le Galion pour moi, c'est le toit paternel, la maison accoutumée. Je ne crois être chez-nous qu'en route. Voilà pourquoi à bord quelque catastrophe navale, quelque sinistre maritime, lorsqu'on me dit que tel ou tel vaisseau s'est perdu corps et biens sur la haute mer, qu'il a coulé à pic, comme une sonde, dans cent brasses d'eau, je trouve, moi, que c'est une belle manière de périr, glorieuse façon de s'en aller ainsi voiles hautes, drapeau à la corne, tous les gabiers dans les haubans ou sur les vergues, comme à la parade. Cela me fait envie, cela me donne exemple, et j'ai alors dans l'âme la grande image d'un grand mot: mourir en homme!

Ainsi, conclut Eustache Grossin, tu ne voudrais pas du scorbut, toi?

Guillaume Séquart répondit: Franchement, non; même si l'on me donnait à choisir entre lui et le requin.

Toutefois, dit Eustache Grossin, s'il faut rester ici avec Rougemont, trois ou quatre cents ans sous terre, je propose...

Quatre cents ans! interrompit Guillaume Séquart, cela représente un fameux somme! mais, dna quatre cents ans, il y aura peut-être une grande ville, debout, là-bas, sur ce rocher.120 Comment l'appelleront-ils dans l'histoire: Canada? Stadaconé? Donnacona?121 Cartierbourg? St. Malo-ville?122 Elle sera peut-être la capitale du pays que nous venons de découvrir? Savez-vous bien que ce sera flatteur pour nous qui n'en aurons jamais eu connaissance?

Note 120: Samuel de Champlain avait nommé notre citadelle, le mont Dugas. On conjecture que ce fut en l'honneur de Pierre Du Guas, Sieur de Monts, Lieutenant-Général du Roi en la Nouvelle-France, en 1603. M. de Monts et Samuel Champlain étaient amis intimes et firent ensemble, pendant les années 1606 et 1607 la découverte de presque toutes les côtes de l'Acadie. Consulter aussi le fac-similé d'une carte donnant l'ancienne topographie de Québec et de ses environs. Ce fac-similé se trouve dans l'Édition des Voyages de Champlain publié à Paris en 1613.

Note 121: Il est certain que le mot Québec ou mieux Kebbek, suivant sa primitive orthographe, était inconnu aux compagnons de Jacques Cartier. M. l'abbé Ferland, dans unes des notes explicatives publiées au pied de la page 90, tome Ier, de son Histoire du Canada, parlant de la fondation de Québec et du voyage de Samuel de Champlain, en 1608, dit que le fondateur, "après avoir reconnu l'Ile aux Lièvres, la Malbaie et l'Ile aux Coudres, arriva à un cap fort élevé qu'il nomma Cap Tourmente parce que les flots y sont toujours agités. Traversant ensuite vers le côté opposé il remonta le chenal qui est entre l'Ile d'Orléans et la terre du sud; il s'arrêta au pied d'un cap couronné de noyers et de vignes et situé entre une petite rivière (la St-Charles) et le grand fleuve (St-Laurent). Les sauvages nommaient ce lieu Kebbek, c'est-à-dire passage rétréci, parce qu'ici le St-Laurent est resserré entre deux côtes élevées. Le nom de Stadaconé avait disparu." Il convient aussi de consulter, dans ce même ouvrage, la note 3 de cette même page 90. Ailleurs, à la page 45, (Histoire du Canada, Tome Ier.) Ferland dit encore: "Que se passa--t-il sur les bords du St-Laurent après le départ des Français? (c'est-à-dire après le dernier voyage de Jacques Cartier au Canada en 1543). On ne saurait le dire, les traditions sauvages s'altérant et se perdant bien vite, Lescarbot et Champlain, qui les premiers ensuite, cherchèrent à les recueillir, n'y purent réussir à leur satisfaction. Lorsque les Français revinrent pour fonder Québec, soixante-cinq ans plus tard, ils ne trouvèrent plus le peuple de langue huronne ou iroquoise qui avait si bien accueilli Cartier à Hochelaga. Pressé par les nations algonquines qui habitaient la rivière des Outaouais et la partie inférieure du St-Laurent il s'était peut-être retiré vers le midi ou l'ouest."

Note 122: Un intelligent notaire, M. Falardeau, a donné e nom de St. Malo-Ville à une vaste superficie de terrains situés dans le voisinage immédiat de l'Hôpital du Sacré-Coeur, à Québec, et qu'il offre en vente comme lots à bâtir.