Lucile de Chateaubriand, Pauline de Montmorin, rapprochées par les malheurs de leur vie, unies par une fin prématurée, ont passé peu de jours sur la terre; mais leur trace, conservée par l'amitié, par l'amour et par le génie, ne s'effacera pas. En elles, nul sentiment qui ne brave la critique. Leur tristesse est exempte de cet égoïsme, qui, chez tant d'autres, rabaisse ce sentiment. Loin de se rechercher elles-mêmes, elles se sont oubliées et perdues dans leurs chagrins. La mélancolie ne serait jamais une faiblesse coupable, si elle était toujours pratiquée ainsi. Mais aussi, est-il beaucoup d'âmes assez pures pour être comparées aux leurs?
Il en est une, peut-être, qui peut figurer ici sans former un contraste avec elles. M. Ballanche fait évidemment partie, dès l'époque dont je m'occupe ici, du groupe de Chateaubriand. Il l'avait connu en 1801, dans un voyage qu'il avait fait à Paris. Il lui avait demandé sa collaboration pour la publication d'une bible française avec des discours. En 1804, il l'avait accompagné dans une excursion à la Grande-Chartreuse avec Mme de Chateaubriand. Les tendances non moins que les incidents de sa vie le conduisaient, d'ailleurs, vers Chateaubriand.
Son enfance et sa première jeunesse furent souffrantes et casanières. Arrivé à dix-huit ans, il resta trois années entières sans sortir de chez lui. Il lisait beaucoup Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, et aimait à écrire. Il supporta sans trop d'angoisses le temps du siège de Lyon, mais la Terreur qui suivit l'accabla. Il s'enfuit à la campagne avec sa mère et il y subit toutes les privations. Revenu à Lyon après le 9 thermidor, il eut à traverser une maladie pénible et une convalescence plus cruelle encore. Il paraît avoir fait allusion à ces épreuves dans un passage de la Vision d'Hébal, à propos de ce jeune Écossais que Sainte-Beuve dit être à M. Ballanche ce qu'Obermann, Adolphe et René sont à leurs auteurs.
Un biographe, qui fut en même temps pour lui un ami, malgré la différence des âges, et qui était bien fait pour le comprendre, M. Jean-Jacques Ampère s'exprime ainsi sur lui: «Une adolescence maladive, écoulée sous l'oppression de la Terreur, dans une ville décimée par elle, et dans un des plus sombres quartiers de Lyon, laissa dans l'organisation de M. Ballanche, quelque chose de douloureux et d'ébranlé.» Les souvenirs de ces jours néfastes lui inspirèrent une épopée en prose sur les martyrs de Lyon pendant la Révolution. Il publia aussi, en 1801, un volume intitulé: Du Sentiment, considéré dans la littérature et dans les arts. On y remarque, «quoique souvent l'espérance y domine, dit Sainte-Beuve, une pensée lugubre qui est commune à Jean-Jacques et à certains de ses disciples, à M. de Senancour en particulier: c'est que la civilisation européenne et les cités dont elle s'honore, destinées à périr, feront place à des déserts, et que les voyageurs futurs s'y viendront asseoir avec mélancolie, comme aux ruines de Palmyre et de Babylone.»
Ce travail avait soutenu le jeune Ballanche. Mais «à l'exaltation qui l'avait produit, succéda une période de tristesse et un grand abattement de cœur.» Le public, distrait des choses littéraires par la guerre d'Italie, ne s'était pas occupé de son livre. Des douleurs physiques étaient venues se joindre à ses ennuis, et il est certain que ce fut le temps où cette âme si douce fut le plus près de l'amertume.
La disposition morale qu'il éprouvait alors se montre dans son récit d'une rencontre à la Grande-Chartreuse. Il rapporte une «conversation entre un jeune mélancolique qui repousse toute science, toute tentative humaine, et un prêtre tolérant qui maintient la science et la croit conciliable avec une religion élevée.» Il prête au jeune homme les pensées les plus désolantes sur la vie, et il montre bien qu'elles lui étaient habituelles à lui-même, quand il ajoute: «Le fond de cette âme n'avait pas échappé à tous. Ceux qui avaient passé par les mêmes épreuves l'avaient compris.» A la même époque, d'ailleurs, il jetait un cri de détresse qui ne pouvait laisser de doute sur la gravité de ses souffrances: «Nous sommes deux misérables créatures, écrivait-il à un ami: un brasier est dans votre cœur; le néant s'est logé dans le mien.»
Sous l'empire de ces tristesses, il fut tenté de chercher un asile suprême dans le sein de la religion. Ce projet n'eut pas de suite, non plus qu'un autre bien différent, un projet de mariage qu'il vit avec chagrin échouer, et dont le regret lui a dicté cette sorte d'élégie en prose qu'il a nommée les Fragments (1808). Jugez de la profondeur de cette blessure: «Nous serions bien moins étonnés de souffrir, dit-il, si nous savions combien la douleur est plus adaptée à notre nature que le plaisir. Il n'y a de réel que les larmes.... Montrez-moi celui qui a pu arriver à trente ans sans être détrompé... montrez-le moi! Un déluge de maux couvre la terre, une arche flotte au-dessus des eaux, comme jadis celle qui portait la famille du Juste; mais cette arche-ci est demeurée vide, nul n'a été digne d'y entrer.» Plus tard, Ballanche revint à une tristesse plus calme. Et lui-même, dans une belle composition, le Vieillard et le Jeune Homme, s'est fait un devoir de combattre le penchant auquel il avait jadis cédé. Mais il avait souffert, comme l'a écrit M. Ampère, du mal de René.
J'ai parlé de M. Ampère. C'est à son père lui-même, à l'illustre savant, que Ballanche écrivait: «Un brasier est dans votre cœur.» Et, en effet, André-Marie Ampère avait une âme passionnée, mais aussi tourmentée. Ayant perdu la foi religieuse, il n'avait pas tardé à sentir le vide de son absence. «Descendu, on l'a très bien dit, au fond de l'abîme, il chercha à remonter vers le ciel, et c'est un des spectacles moraux les plus intéressants que celui qu'offrent les lettres où il nous peint ses regrets, ses angoisses et ses aspirations renaissantes vers la religion. Il y a dans ses doutes, dans ses souffrances, dans ses affirmations retrouvées, quelque chose de cette crise qu'éprouva Pascal et qui l'épuisa.» Enfin, il retrouva la foi pour ne la plus quitter.
Chez lui, de même que chez les autres personnes d'élite auxquelles il m'a paru naturel de l'associer, le mal du siècle était dépouillé de ses éléments mauvais. Pur dans son origine, il resta toujours inoffensif dans ses effets, et ne se traduisit jamais par les audaces, les révoltes ou les faiblesses que nous avons eu, que nous aurons encore, à signaler dans le cours de ce travail.
VI
Senancour et ses disciples
Si la physionomie des deux principaux écrivains que nous ayons jusqu'à présent étudiés, Mme de Staël et Chateaubriand, présente des aspects variés, si leur caractère et leurs œuvres comportent des nuances nombreuses, il n'en est pas de même de M. de Senancour. En lui tout est uniforme, et une ombre de mélancolie enveloppe sa vie entière et ses écrits.
Sa vie d'abord. Enfant maladif et ennuyé, il est confié à un curé de campagne, aux environs d'Ermenonville: là, il se plaît aux souvenirs, encore récents alors, que Jean-Jacques Rousseau a laissés dans ces lieux témoins de ses derniers moments. Il se prend d'un goût précoce pour la solitude. Ce goût, il le nourrit plus tard à Fontainebleau, où pendant le temps des vacances il promène ses jeunes rêveries. Puis son humeur indépendante se trahit par un acte important. Ne se sentant aucune vocation pour l'état ecclésiastique auquel on le destinait, il se sauve en Suisse, pour y vivre d'une vie purement contemplative. Bientôt la Terreur qui rend la France inhabitable, le fixe dans son pays d'adoption. Dans le même temps, il perd ses parents, sa femme, sa santé et sa fortune, et se voit réduit à chercher des moyens de vivre dans un travail qui lui répugne. Cependant il retrouve assez de liberté pour écrire, de 1798 à 1804, ses Rêveries sur la nature primitive de l'homme, et, en 1804, son livre d'Obermann, ouvrages qui, par l'esprit général qui les anime, par leur forme, par le titre de l'un d'eux, par l'emploi fréquent de l'apostrophe, rappellent l'influence de Rousseau. Mais, écrire n'était pour lui qu'un dérivatif insuffisant à ses douleurs. On ne saurait dire de ses ouvrages comme de ceux de Chateaubriand, que leur auteur y soulageait ses chagrins par la verve qu'il déployait à les décrire. Philosophe plutôt que poète, il se contentait d'analyser fidèlement ses impressions, et des deux conditions que réunissait l'auteur de René en composant son roman, l'entrain et la tristesse, Senancour n'a connu que la seconde. J'achèverai d'indiquer ici ce qu'il fut dans le reste de son existence. Il a continué sous la Restauration sa vie cachée et ses travaux philosophiques. Il a publié, en 1819, les Libres méditations d'un solitaire inconnu, et, en 1833, le roman d'Isabelle. «Il resta toujours dans le gris» a dit Sainte-Beuve. Mais plus il avançait en âge, plus il se tournait vers les sentiments religieux. Il est mort à St-Cloud, en 1846, comme il avait vécu, obscur, isolé; on lit sur sa tombe ces mots: «Éternité, deviens mon asile!»
Je l'ai dit, la triste monotonie de son existence se retrouve dans ses écrits, qui ne sont souvent qu'un journal de sa vie morale. Dans ses Rêveries, quand il quitte les régions abstraites pour faire un retour sur lui-même, on voit quel était son esprit de résignation, et de détachement. «Douce et mélancolique automne, s'écrie-t-il, saison chérie des cœurs sensibles et des cœurs infortunés, tu conserves et adoucis les sentiments tristes et précieux de nos pertes et de nos douleurs; tu nous fais reposer dans le mal même, en nous apprenant à souffrir facilement, sans résistance et sans amertume; tout ton aspect délicieux et funèbre attache nos cœurs aux souvenirs des temps écoulés, aux regrets des impressions aimantes... Automne, doux soir de la vie, tu soulages nos cœurs attendris et pacifiés, tu portes avec nous le fardeau de la vie.» Ces sentiments apparaissent surtout dans son ouvrage capital, dans ce livre d'Obermann, qui, ce titre l'indique, est, je ne dirai pas le poème ou le roman, mais la monographie de la solitude.
Le solitaire qui en fait le sujet a quitté le monde pour se mieux conformer aux vues de la nature, pour rompre avec tout ce qui peut, au milieu de la société, contrarier la destinée véritable de l'homme. Il a échappé par la fuite au joug d'une profession pratique qu'on lui voulait imposer; «il n'a pu renoncer à être homme pour être homme d'affaires.» Il s'est retiré en Suisse et il écrit à un ami resté en France.
Il jouit d'abord de la liberté qu'il a conquise, en même temps que de la beauté des lieux qu'il parcourt; mais ce moment d'espérance et de bonheur passe vite. Une secrète inquiétude se glisse dans son cœur; son indépendance même, ses loisirs lui pèsent; l'inaction de ses facultés devient pour lui une cause de souffrance. On le voit passant une nuit entière, absorbé dans ses pensées, sur le bord d'un lac éclairé par la lune. «Indicible sensibilité, s'écrie-t-il, charme et tourment de nos vaines années, vaste conscience d'une nature partout accablante et partout inspirée, trouble, passion universelle, sagesse avancée, voluptueux abandon, tout ce qu'un cœur mortel peut contenir de besoins et d'ennuis profonds, j'ai tout senti, tout éprouvé dans cette nuit mémorable, j'ai fait un pas sinistre vers l'âge d'affaiblissement, j'ai dévoré dix années de ma vie. Heureux l'homme simple dont le cœur est toujours jeune!»
C'étaient sans doute des heures funestes que celles qui s'écoulaient ainsi; mais peut-être dans la violence même de ces orages intérieurs existait-il encore je ne sais quelle âpre jouissance. Après cette crise, il n'y a plus pour Obermann qu'un état presque continu de langueur et d'ennui. «Je ne veux plus de désirs, dit-il; ils ne me trompent point. Je ne veux pas qu'ils s'éteignent; ce silence absolu serait plus sinistre encore. Cependant c'est la vaine beauté d'une rose devant l'œil qui ne s'ouvre plus. Si l'espérance semble encore jeter une lueur dans la nuit qui m'environne, elle n'annonce rien que l'amertume qu'elle exhale en s'éclipsant; elle n'éclaire que l'étendue de ce vide où je cherchais et où je n'ai rien trouvé! Je suis seul, les forces de mon cœur ne sont point communiquées, elles réagissent dans lui, elles attendent. Me voilà dans le monde, errant, solitaire au milieu de la foule qui ne m'est rien, comme l'homme frappé dès longtemps d'une surdité accidentelle et dont l'œil avide se fixe sur tous ces êtres muets qui passent et s'agitent devant lui.»
Cependant cette vie à la fois inutile et malheureuse, Obermann ne comprend que trop qu'il lui importe d'en sortir. Le renversement subit de sa fortune lui fait, d'ailleurs, une loi de l'activité. Mais aucune considération ne peut triompher de son apathie et de son indécision. Dans le cours de ses méditations sur le meilleur parti à prendre, le découragement s'empare de lui, et il en arrive à envisager une solution suprême qui conviendrait à son désespoir. Il écrit à son ami: «Des idées sombres, mais tranquilles, me deviennent plus familières. Je songe à ceux qui, le matin de leurs jours, ont trouvé leur éternelle nuit; ce sentiment me repose et me console, c'est l'instinct du soir.» Il examine alors les objections qui s'élèvent contre le suicide: les devoirs envers l'amitié, la patrie, l'humanité. Il croit les réfuter par cette raison que, quand on se sent incapable de remplir un rôle dans le monde, on peut quitter volontairement la vie, et que le pouvoir de la société ne va pas jusqu'à interdire à l'homme de disposer de lui-même. Comme si l'être le plus humble ne pouvait faire quelque bien sur la terre, et si, à défaut de la société, Dieu ne lui imposait pas de rester à la place où il l'a mis! Toutefois, il ne décide rien, content de savoir qu'il lui reste, contre l'excès de ses maux, une ressource toujours prête. Il ne se peut déterminer ni à vivre ni à mourir. Il continue à végéter. Sans doute, il a encore de nobles aspirations, mais il manque de la force nécessaire pour les réaliser. Si quelque lueur inespérée de bonheur brille un instant à ses yeux, elle s'évanouit bientôt. Sa volonté se soulève un instant, puis retombe, épuisée de son effort.
Ainsi, flottant sans cesse entre des aspirations stériles et des désirs impuissants, le triste Obermann paraît près de toucher au fond de l'abîme. Toutefois, il ne doit pas périr. Le salut lui apparaît quand il renonce à le chercher en lui-même, quand il songe sérieusement à ses semblables. Les projets utiles qu'il n'a pas encore eu le courage d'exécuter, il veut enfin les accomplir. Redevenu riche, il forme un établissement agricole qui fournit un noble aliment et à son activité et à sa bienfaisance. Outre ce généreux emploi d'une partie de ses heures, il en consacre une autre à écrire des leçons de morale, de philosophie, qui puissent être de quelque profit pour les hommes. C'est alors que, dépouillé de toute illusion, de toute passion intéressée, il trouve le calme et la paix qu'il avait si longtemps cherchés en vain dans la satisfaction de ses goûts personnels.
Tel est le remarquable traité d'Obermann. Il ne clôt pas les travaux de Senancour sur la solitude, et pour ne pas scinder l'étude de cet écrivain, je dirai quelques mots de ses derniers écrits.
Les libres méditations d'un solitaire inconnu renferment un grand nombre de pages consacrées à la description, à l'éloge de la vie solitaire et à l'analyse de ses effets sur l'âme. L'ouvrage est précédé par le récit de la vie d'un homme qui aurait habité, jusqu'à l'âge avancé où il mourut, une grotte de la forêt de Fontainebleau, dans laquelle on aurait trouvé le manuscrit même des Méditations. Ce vieillard convie chacun à l'imiter. Il invite ceux qui sont restés dans le monde à enfuir les bruyantes passions; il voudrait voir se développer des établissements toujours ouverts aux hommes désireux de la vie cénobitique. Cette solitude ne peut cependant être que le partage du petit nombre; il en est une autre plus accessible. Le philosophe inconnu en raconte les charmes; selon lui, elle procure à l'esprit la modération et la santé, l'oubli des choses vaines, la continuité dans la possession de soi-même. Voilà sans doute de grands avantages, et celui qui parle ainsi semble entièrement satisfait de son état. Cependant, il ne le dissimule pas, il reste en lui un fond d'inquiétude, un levain de chagrin et d'ennui toujours prêt à se soulever. Il ne peut l'étouffer que par le travail, quelquefois le plus rude; pour dompter son âme, il faut qu'il épuise ses forces physiques. «Je me hâterai, dit-il, de saisir la bêche ou le rabot: je ne les quitterai pas avant d'y être contraint par le sommeil. Que de fois je me félicitai d'une vigueur qui me rendait cette diversion facile. Je plains celui dont la pensée n'est pas moins active, mais à qui ces occupations et cette lassitude ne sauraient convenir; c'est celui-là dont la vie est un pénible combat.» Enfin, au moment même où il vient de se réjouir d'avoir pris le parti de la retraite, il fait des aveux qui jettent un jour inattendu sur la fragilité du bonheur qu'il y a trouvé. «Je n'ai pas su me garantir de tous les écarts de la pensée: la paix dont je jouis est précaire; je l'éprouve quelquefois avec autant de honte que de découragement. L'ennui revient, il surmonte tout; il renouvelle de faux besoins, et je me sens inondé d'amertume. Mais de tels instants sont rares; la fatigue du corps épuise l'activité trompeuse qui ne me laisserait apercevoir autour de moi que l'abandon et l'uniformité.»
Pas plus que dans les Libres méditations, le portrait de la solitude n'est flatté dans le roman d'Isabelle. Isabelle est un pendant au livre d'Obermann; et on l'a justement appelé un Obermann en jupons. La donnée du roman est d'une grande simplicité. A la suite d'événements qu'il est inutile de rapporter, une jeune fille du monde a résolu de vivre dans une solitude complète. Elle espère y trouver un soulagement à des regrets très naturels. Sans compter sur le bonheur, elle cherche du moins à éviter son contraire. Elle croit qu'elle n'est pas faite pour la vie ordinaire des femmes, qu'elle n'a pas les dons nécessaires pour vivre dans l'état de mariage, et elle se promet de n'aimer jamais. Mais l'épreuve de cette existence anormale est pénible pour elle, et elle est bien loin d'y trouver la paix qu'elle en attendait. Bien vite désabusée sur les suites de sa bizarre tentative, elle ne fait rien cependant pour rentrer dans la vie commune. Elle ne sait pas plus supporter la situation qu'elle s'est faite, que la rompre. Elle n'accepte ni ne repousse, soit l'amour, soit l'amitié, et elle meurt n'ayant su remplir ni complètement, ni à temps, les devoirs qui lui étaient imposés. Sans entrer dans une analyse plus étendue, citons quelques fragments de ses lettres: «Que je souffre plus ou moins, ce ne sera pas une différence réelle dans le cours du monde. Que te dirai-je? Comment me faire entendre? je ne connais pas bien ce que j'éprouve, et il est possible que j'aie peu de raison de croire ce dont je reste persuadée... tout m'obsède, tout m'irrite. C'est une fatigue qui redouble par intervalles; c'est un découragement universel... tout vient de ma faute, ma perte sera mon ouvrage. J'appartiens au malheur, l'effroi me pénètre, je gagnerais maintenant à cesser de vivre... Le rêve dont je suis fatiguée va-t-il finir?... Dès que nous avons passé la première jeunesse, ce n'est plus qu'un long désastre: ces regrets forment l'histoire du monde.» Ces fragments suffisent pour faire connaître la triste Isabelle. Personnage étrange, dont le caractère n'est pas d'accord avec le sexe, création confuse qui s'explique moins par le besoin, chez Senancour, de peindre un type réel, que par le penchant qui porte un auteur à reproduire, à renouveler, sous des aspects quelquefois peu variés, le premier objet de son étude et de ses goûts.
On aperçoit maintenant l'unité qui préside à l'existence et à l'œuvre de Senancour. On peut juger l'une et l'autre.
Que dirai-je de sa vie? Sans doute, des infirmités précoces, des pertes de famille et d'argent, s'ajoutant au sentiment des malheurs publics, étaient de nature à assombrir son caractère. Mais n'a-t-il pas travaillé lui-même à son infortune, en s'isolant volontairement, en se dérobant au train commun des choses pour lequel il ne se croyait pas fait, et en se consacrant à un genre de vie exceptionnel et contraire à la destination de l'homme? De ces premières fautes est née peut-être, par une juste punition, la série ininterrompue des ennuis qui ont usé les ressorts de son âme.
Toutefois, s'il est dans une certaine mesure l'artisan de son malheur, on ne peut l'accuser de s'y complaire. Sa solitude n'est pas oisive; elle est, au contraire, remplie de labeurs où le travail du corps alterne avec celui de l'intelligence. Elle n'est pas non plus orgueilleuse, car loin d'avoir la conscience de facultés supérieures, Senancour souffre du sentiment de son insuffisance.
Quant aux pages qui ont été le fruit de cette existence solitaire, il faut blâmer leur auteur de n'avoir pas repoussé nettement la tentation du suicide et d'être resté dans le doute sur cette question qui exige une réponse formelle. Mais, reconnaissons-le, jamais il n'atténue aucun des arguments qu'on lui peut opposer, et il ne cherche pas à pallier les côtés faibles de ses théories. A côté de son opinion sur le suicide, il expose consciencieusement celle de son correspondant inconnu, comme, après avoir décrit les bienfaits de la solitude, il en révèle tous les maux, avec une exactitude qui enlève au tableau qu'il en trace le prestige dangereux de ce sujet.
Enfin, une grande leçon est rappelée, avec beaucoup de force dans ces livres de bonne foi. Chose remarquable: tous les esprits sur lesquels la maladie du siècle a passé paraissent avoir compris, après bien des recherches, des aspirations et des fatigues, que le bonheur qu'ils souhaitaient ne pouvait exister que dans un état de l'âme, réglé par des habitudes fixes et paisibles. Jean-Jacques Rousseau l'a écrit le premier: «J'ai remarqué, dans les vicissitudes d'une longue vie, que les époques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs, ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire et me touche le plus. Ces courts moments de délire et de passion, quelques vifs qu'ils puissent être, ne sont cependant, et par leur vivacité même, que des points bien clair-semés dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop rapides pour constituer un état; et le bonheur que mon cœur regrette n'est point composé d'instants fugitifs, mais un état simple et permanent, qui n'a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme, au point d'y trouver enfin la suprême félicité.» Après lui, Zimmermann préconisait aussi, comme le grand moyen de bonheur, l'occupation dans le calme. Mais, mieux encore que ces deux écrivains, Chateaubriand a dit la même chose par la bouche de René: «On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle craignait d'être accablée de leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre, hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant, je sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude.» C'est cette même solution de la paix par l'ordre que Senancour vient apporter au problème du bonheur. «Il nous faudrait, fait-il dire à Obermann, il nous faudrait une volupté habituelle et non des émotions extrêmes et passagères. Il nous faudrait la tranquille possession qui se suffit à elle-même dans sa paix domestique, et non cette fièvre de plaisir dont l'ivresse consumante anéantit dans la satiété nos cœurs ennuyés de ses retours, de ses dégoûts, de la vanité de son espoir, de la fatigue de ses regrets.» Rencontre bien significative, de plusieurs intelligences éminentes à des degrés divers. Mais chez Rousseau, chez Zimmermann et chez Chateaubriand, cette conclusion n'est proposée qu'avec timidité. Rousseau et Zimmermann ont fini désespérés, et Chateaubriand nous montre René mourant dans l'impénitence finale de la mélancolie. Senancour ne tombe pas dans ces excès. Il fait plus qu'entrevoir la vérité qu'il a exprimée, il la dégage par une application pratique. Son Obermann guérit en sortant de l'oisiveté, en rentrant en communication avec les hommes, en travaillant pour eux, en sacrifiant ses intérêts à leur bonheur; et, dans ses Méditations, on voit encore Senancour combattre courageusement le démon de la tristesse, et, quoiqu'il succombe quelquefois sous ses coups, se relever, du moins, et se fortifier par la lutte.
Malgré le caractère modeste de la vie et des écrits que je viens d'apprécier, une célébrité tardive n'a pas complètement fait défaut à Senancour. Un pâle rayon de gloire posthume est venu visiter son tombeau. Lui, dont les œuvres n'avaient occupé jusque-là que quelques hommes de loisir et d'esprit délicat, a été, enfin, présenté au vrai public. Mme Sand lui a consacré une étude enthousiaste qui a eu du retentissement et qui a donné, en quelque sorte, le mouvement à l'opinion. Plus tard, Sainte-Beuve a parlé de lui avec étendue, avec éloge. Un poète anglais, M. Arnold, lui a rendu hommage en de belles stances. M. Auguste Barbier a pris pour sujet d'une poésie celui qu'il appelle «Le noble Obermann;» et, plus récemment, un autre écrivain, M. René Biémont, a intitulé «Le petit-fils d'Obermann,» un roman dans lequel il raconte les souffrances d'une âme inquiète.
Quoiqu'il en soit, Senancour avait jeté d'abord trop peu d'éclat pour avoir, de son vivant, des disciples. Cependant, si l'on n'avait tant abusé de cette expression, je dirais qu'il eut, à son insu, des frères obscurs qui, loin de lui et par une sorte d'inconsciente sympathie, rappelaient ses mœurs et ses sentiments.
L'un de ces hommes était Maine de Biran, dont le nom a grandi depuis, et, comme celui de Senancour lui-même, a fini par recueillir, dans le monde philosophique, une certaine illustration. Les affaires publiques qui ont pris une part considérable de la vie de Maine de Biran, ne l'ont pas, en effet, occupée toute entière, et même dans les fonctions de l'État, et sur la scène politique, il eut toujours un regard tourné en dedans de lui-même.
A la vérité, ces habitudes méditatives ne furent pas chez lui le résultat d'un choix entièrement libre: elles furent en partie la réaction forcée de la dissipation qui avait marqué sa jeunesse. Les récentes publications dont il a été le sujet nous font connaître qu'il avait, à cette époque, mené une existence très frivole. Sa mauvaise santé l'avait engagé à changer sa manière d'être, et il avait suivi ce conseil.
Les événements publics l'avaient aussi détourné de la vie du dehors, et ramené davantage à la vie intérieure. Pendant la Terreur, il s'était réfugié dans une terre éloignée de Paris. Cet asile lui offrait un double avantage: il lui voilait le spectacle des folies sanguinaires qui désolaient la France, et il lui permettait de se consacrer à l'étude de lui-même. Il fut heureux de le retrouver en 1797, lorsque le coup d'État du 18 fructidor l'eut éloigné des assemblées politiques, où son opposition royaliste l'avait fait remarquer.
Maine de Biran s'occupe donc à se voir vivre, et cette contemplation ne lui donne pas toujours sujet de se réjouir. Il se plaint de n'avoir pas la direction de son âme, d'être plutôt passif qu'actif: sa volonté est chose variable; il est obligé de reconnaître qu'elle est subordonnée à la partie matérielle de son être, qu'elle dépend quelquefois du temps ou de sa santé. Il est aussi un certain état qu'il gémit d'éprouver trop souvent: «En cet état, dit-il, absolument incapable de penser, dégoûté de tout, voulant agir sans le pouvoir, la tête lourde, l'esprit nul, je suis modifié de la manière la plus désagréable. Je me révolte contre mon ineptie, j'essaie pour m'en sortir de m'appliquer à diverses choses, je passe d'un objet à un autre; mais tous mes efforts ne font que rendre ma nullité plus sensible.» Il parle ailleurs de «l'agitation ordinaire de sa vie intérieure,» de «sa monotone existence;» enfin plus tard, en 1811, il constate avec regret l'affaiblissement de son imagination et il écrit ce triste mot: «Ma vie se décolore peu à peu.»
A ces analyses d'impressions fugitives et de nuances délicates, à ces confessions d'insuffisance morale, ne reconnaît-on pas le lien qui existe entre Maine de Biran et Senancour? Comme Senancour, il aspirait à la stabilité de l'âme, à la permanence des sentiments intimes. Comme lui aussi, il n'a trouvé le calme qu'en donnant plus de place dans ses pensées à l'élément religieux, en s'élevant davantage vers l'esprit du christianisme; et, bien qu'il éprouvât encore quelquefois «de la difficulté à vivre au dedans comme au dehors» il eut la consolation, avant de mourir, de saisir une foi à laquelle il se tint fortement attaché.
A côté de Biran, on peut mentionner Gleizès, personnage connu par son originalité et sa vie solitaire et indépendante, qui a publié, en 1794, les Mélancolies d'un solitaire; en 1800, les Nuits élyséennes. Ces écrits sont des méditations sentimentales sur les clairs de lune, les cimetières, les ruines, présentées dans une prose poétique et chargée d'images exagérées, souvent tirées de souvenirs bibliques.
Un autre écrivain, qui s'est signalé par son hostilité contre le gouvernement impérial et avait même cru devoir s'exiler après le 18 brumaire, pour éviter d'être compris parmi les victimes du coup d'État, Thiébaut de Berneaud doit aussi trouver sa place ici. Avant ses nombreux ouvrages sur les sciences et surtout sur l'agriculture, Thiébaut avait, en 1798, fait paraître Un voyage à l'Ile des Peupliers, hommage ardent à la mémoire et au génie de Rousseau, dans le goût de celui que lui avaient déjà rendu Mme de Staël et M. Michaud. On en prendra une juste idée par cet éloge qu'en fait, dans un style qui porte bien sa date, un catalogue de libraire de son temps (Lepetit, palais du Tribunat): «Les amis de la nature, de Rousseau, des lettres et de la vertu, ne liront pas sans émotion ce petit ouvrage où respire une âme honnête, et où se manifeste le talent de peindre la campagne et d'exprimer le sentiment.»
Enfin, il convient de rappeler le nom oublié de Cousin de Grainville, l'auteur du Dernier homme (1803). Dans cet ouvrage qui nous montre le globe desséché, usé, éteint, tendant à une mort prochaine, et le génie de la terre fatigué de sa longue existence, mais condamné à vivre encore jusqu'à ce que, par la mort du dernier homme, la terre entre enfin dans l'éternel repos, dans ce vaste et sombre tableau, on a retrouvé «l'expression agrandie de la tristesse d'Obermann.» Cette œuvre, du reste, quoiqu'elle fût fort estimée par Bernardin de Saint-Pierre, et qu'elle ait eu plus tard de nombreux admirateurs, avait été, à son apparition, mal jugée par le public, et dans l'un des accès d'une maladie violente, occasionnée par son insuccès, Grainville s'était précipité dans la Somme qui coulait au pied de sa maison et y avait trouvé la mort.
Tels sont les contemporains de Senancour qui présentent avec lui le plus de ressemblance, et constituent ainsi son entourage nécessaire.
VII
Les Romanciers
CH. NODIER.—Mme DE FLAHAUT.—Mme DE KRUDENER.
De ces esprits philosophiques aux romanciers proprement dits, la distance est sensible, bien que quelques-unes des œuvres que nous avons déjà parcourues soient désignées sous le titre de romans. Mais les véritables romans eux-mêmes offrent pour nous de l'intérêt et ne doivent pas échapper à notre examen.
On connaît la vie de Charles Nodier. On sait quelles furent son éducation intellectuelle, et les vicissitudes de sa jeunesse. Avec le goût des sciences naturelles, il avait celui des lettres, et il s'attacha aux littératures anglaise et allemande. Il se nourrit de Shakespeare, d'Ossian, d'Young, et se prit d'enthousiasme pour Werther. Nodier a singulièrement exagéré les tribulations auxquelles l'exposa son attitude vis-à-vis du pouvoir. Cependant enveloppé à différentes reprises dans de petites échauffourées politiques, et auteur de la violente satire intitulée La Napoléone, il dut, tantôt se retirer comme interné à Besançon, tantôt, peut-être par une précaution inutile, s'enfuir et errer dans le Jura français et en Suisse. Au commencement de 1806, il séjourna à Dôle, et y ouvrit un cours de littérature. Ce fut là qu'il connut Benjamin Constant, qui avait dans cette ville une partie de sa famille. «Leurs esprits souples et brillants, dit Sainte-Beuve, leurs sensibilités promptes et à demi-brisées devaient du premier coup s'enlacer et se convenir.» Que de sujets communs d'entretien entre eux! Que de goûts semblables! Ils se virent beaucoup et il est permis de penser que ce ne fut pas sans une influence réciproque de l'un sur l'autre. Ils devaient se rencontrer encore plus tard pour se séparer de nouveau. Longtemps après, Nodier acheva, loin de la politique, une existence désormais exempte de secousses, et entourée d'une croissante célébrité. Dans la première partie de cette carrière inégale, il avait mis au jour de nombreux écrits, dont plusieurs doivent fixer pour quelques instants notre attention.
Les Pensées de Shakespeare (1801), comme les Essais d'un jeune Barde (1804), sont tirées de la mémoire et non de l'imagination de l'auteur. L'épigraphe de ce dernier ouvrage est empruntée à Ossian; le livre contient un chant funèbre sur le tombeau d'un chef scandinave, une traduction d'un chant de Ramond intitulé: Le Suicide et les Pèlerins, et une sorte de romance de Gœthe, La Violette, précédée d'une pensée de Senancour. Ce n'est qu'après ces différentes réminiscences que se lit un morceau sur la solitude composé par Nodier. Encore, cette pièce ne se distingue-t-elle pas par une haute originalité.
Le genre des Tristes (1806) ne diffère pas de celui des Essais. C'est aussi un recueil de pièces en prose ou en vers, le plus souvent imitées de l'allemand ou de l'anglais, et qui sentent «le lecteur familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique glaneur dans les champs de la tombe. Toujours mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes égarées, même affreuse catastrophe.» La principale part d'invention dans cet écrit consiste à supposer que son auteur inconnu s'est tué d'un coup de lime au cœur. En somme, ces différents opuscules n'étaient en quelque sorte pour Nodier que des réserves dans lesquelles il semblait déposer des matériaux pour l'avenir. Sut-il s'affranchir de ces souvenirs quand il prit la plume pour son propre compte? Réussit-il à être tout à fait lui-même? On en va juger en examinant Les Proscrits (1802) et Le Peintre de Saltzbourg (1803).
Le cadre du roman de «Stella ou les Proscrits» a coûté peu de frais à l'imagination de l'auteur. Un jeune homme fuit sa patrie, pour échapper à la proscription de la Terreur. Dans les montagnes où il cherche un asile, il rencontre une jeune personne, victime comme lui, des fureurs révolutionnaires, et qui se cache dans une chaumière, sous la garde d'une vieille servante. Comme on peut le prévoir, il aime cette jeune personne qui répond à son amour, et qui, trop tard, lui révèle qu'elle n'était pas libre, et meurt d'amour et de remords. Mais, si la fable est peu compliquée, les sentiments sont des plus violents, et le désespoir éclate en manifestations outrées: «J'ai beaucoup vécu, nous dit le proscrit, beaucoup souffert, beaucoup aimé, et j'ai fait un livre avec mon cœur... C'est pour vous que j'écris, êtres impétueux et sensibles, dont l'âme s'est nourrie des leçons de l'infortune.»
Dans cet appareil déclamatoire, qui nous laisse assez froids, il est bien facile de constater l'imitation. Werther est le véritable inspirateur du Proscrit. L'auteur ne se défend pas de l'avoir pris pour modèle, et, dans le cours du roman, il en parle en plusieurs endroits. Introduit dans la demeure d'un ami, le proscrit y trouve d'abord la Bible, Klopstock, Shakespeare, Richardson, Rousseau; mais écoutons la suite: «Lovely me pressa doucement la main, me fixa d'un air mystérieux, tira de son rayon une boite d'ébène, l'ouvrit avec précaution et en ôta un volume enveloppé dans un crêpe.—Encore un ami, dit-il, en me le présentant: c'était Werther. Je l'avouerai, j'avais vingt ans et je voyais Werther pour la première fois! Lovely remua la tête et soupira.—Je lirai ton Werther, m'écriai-je!—Vois, dit-il, comme ces pages sont usées. Quand je vins parcourir ces montagnes, cet ami m'était resté; je le portais sur mon cœur, je le mouillais de mes larmes; j'attachais tour à tour sur lui mes yeux et mes lèvres brûlantes, je le lisais tout haut et il peuplait ma solitude.» Ainsi sur trois ou quatre personnages que contient le roman en voici déjà deux qui adorent ou vont adorer Werther; Stella appartient au même culte. Bien plus, c'est le livre de Werther qui devient le trait d'union entre Stella et le proscrit. La première fois que celui-ci rencontre la jeune femme, elle était assise dans la campagne et lisait; en le voyant, elle avait laissé tomber son livre; mais la conversation engagée étant devenue embarrassante, elle l'avait repris et le volume intelligent s'était ouvert justement à l'endroit où Werther voit Charlotte pour la première fois. Le proscrit qui n'était pas en retard, lui présente aussitôt l'exemplaire dont il était toujours muni depuis la scène précédente. «Encore Werther, dit-il.—L'ami des malheureux, réplique Stella»; et grâce à cette communauté de lecture, l'intimité fait entre eux de rapides progrès. En un mot, ce roman n'est qu'une glorification de Werther; on n'y parle, on n'y sent que d'après Werther, et les malheurs particuliers des héros du livre de Nodier ne sont guère qu'un prétexte pour écrire un pastiche littéraire.
Les mêmes observations peuvent s'appliquer au Peintre de Saltzbourg. Ici encore, l'imitation de Werther est flagrante. Le héros, qui est Allemand, parle de sa résolution de consacrer «à son cher Werther une fosse d'herbe ondoyante comme il l'a souvent désirée.» Il y a plus, dans une préface de 1840, Nodier a reconnu que le type de Charles Munster était emprunté à «cette merveilleuse Allemagne, la dernière patrie des poésies et des croyances de l'Occident,» dont l'influence littéraire commençait à se faire sentir en 1803 «malgré un gouvernement peu sentimental et disposé à traiter de ridicule le langage de la rêverie et des passions, cette expression mélancolique d'une âme tendre qui cherche sa pareille en pleurant et qui pleure encore après l'avoir trouvée parce que toutes les joies du cœur ont des larmes, et cet élan de sensibilité qui est tentée de tout et que rien ne satisfait.» Il est vrai que Nodier affirme aussi qu'il s'identifiait alors avec son modèle, et qu'«il y avait tant de vérité au fond de cette fiction, dans ses rapports avec son organisation particulière, qu'elle lui faisait prévoir jusqu'à des malheurs qu'il se préparait, mais qu'il n'avait pas encore subis.» Cependant, en écrivant ce livre, il paraît avoir obéi surtout au besoin de reproduire un genre littéraire allemand. Mais il faut noter que, dans cette circonstance, il voyait un peu l'Allemagne à travers une contrefaçon française, puisque son roman fut plus particulièrement inspiré, nous dit-il, par la lecture du chant de Schwarzbourg de Ramond, qu'il a même traduit presque littéralement en vers.
Pour justifier les remarques qui précèdent, il suffit de résumer quelques traits de ce Journal d'un cœur souffrant, sous-titre qui rappelle encore «les souffrances du jeune Werther.» Rien à dire des rôles secondaires, si ce n'est qu'un des comparses a recours au suicide pour échapper à ses chagrins; le principal personnage seul mérite une courte analyse. Charles Munster est une victime des discordes politiques; il est exilé; de plus, il souffre d'un amour malheureux. Il se dépeint ainsi lui-même: «A vingt-trois ans, je suis cruellement désabusé de toutes les choses de la terre, et je suis entré dans un grand dédain du monde et de moi-même, car j'ai vu qu'il n'y avait qu'affliction dans la nature et que le cœur de l'homme n'était qu'amertume.» Son chagrin, d'ailleurs, est le plus souvent calme; il ne s'arrête pas à la tentation du suicide, et, s'il forme quelque vœu d'amour désespéré, il l'oublie vite. Il vit le plus souvent seul avec la nature. Renouvelant l'expression de René sur le retour de la saison des tempêtes, il se promet plus «de ravissement» de l'hiver que des beaux jours, et il se plaît à en tracer le tableau. Cependant, à la fin, le malheur use ses forces, et l'épilogue, ajouté à son journal par une main amie, nous le montre se rendant à une abbaye où il veut finir ses jours «ayant les cheveux épars, la barbe longue, le teint hâve, les yeux égarés, et, malgré la rigueur de la saison, ne portant pour vêtement qu'une espèce de tunique grossière, fermée sur la poitrine avec une ceinture de laine» en un mot, portant les traces «d'une profonde aliénation d'esprit.» Enfin, l'auteur nous apprend qu'à la suite d'un débordement du Danube, on a retrouvé son corps inanimé aux pieds des murs du couvent, dans lequel il allait chercher un dernier asile.
Je ne jugerai pas le Peintre de Saltzbourg. Charles Nodier l'a fait mieux que personne ne le saurait faire. Aux gens d'esprit, c'est peine perdue de conter leurs défauts. Ils les savent de reste, et sont les premiers, sinon à s'en corriger, du moins à s'en accuser. Il est donc convenu, de bonne grâce, que son roman péchait «en réunissant au suprême degré les deux grands défauts de l'école germanique, la naïveté maniérée et l'enthousiasme de la tête.» Et n'a-t-il pas fait mieux? Ne s'est-il pas amusé à nous donner de sa propre main la parodie des Werther et des d'Olban? Dans un récit, d'ailleurs beaucoup trop libre, intitulé: Le dernier chapitre de mon Roman, et qui est de la même année que le Peintre de Saltzbourg, il nous introduit dans une réunion de ce temps, un bal à la Société Olympique, et après avoir passé en revue quelques personnages remarquables, il en décrit un autre qui, «le chapeau rabattu, les bras croisés et l'air pensif, s'égare tristement de groupe en groupe sans adresser la parole à qui que ce soit.» Ce jeune homme porte un pantalon jaune et un habit bleu de ciel, pour avoir une conformité de plus avec Werther dont il a fait son héros. Le roman de Gœthe étant tombé dans ses mains alors qu'il avait vingt ans, il conçut le projet d'en faire le guide de sa conduite. «Dès ce moment, il s'occupa exclusivement de toutes les études qui pouvaient le rapprocher de son modèle. A une Charlotte près, l'imitation était déjà frappante de vérité; mais il était bien décidé à compléter la ressemblance, et son imagination spleenetique se familiarisait tous les jours de plus en plus avec le fatal dénoûment. Enfin, il ne s'agissait plus que de découvrir son héroïne et de fixer la durée de l'attaque. Il compulsa toutes les éditions de Werther pour se déterminer sur ce point essentiel.» Mais ce plan si bien conçu n'a pu s'exécuter. Le pauvre jeune homme n'a pas réussi à être malheureux en amour. Il lui a donc fallu renoncer à devenir tout à fait un Werther. Tel est le badinage où se joue Nodier, et qui prouve la justesse de ce qu'on a dit de lui: «Il y a de l'Arioste dans ce Werther.» Sachons-lui gré, d'ailleurs, de n'avoir pas poussé l'imitation de Gœthe et de Ramond jusqu'à célébrer avec eux le suicide. Contre cette coupable folie, il cherche une arme dans la religion; et, dans un autre écrit de cette même année 1803, les Méditations du cloître, signalant les ravages qu'ont faits parmi ses contemporains «la hache des bourreaux et le pistolet de Werther,» il s'adresse au pouvoir, et, dans un mouvement, cette fois parti du cœur, il jette, à peu près comme l'avait fait Senancour, ce cri des temps troublés: «Cette génération se lève et vous demande des cloîtres!»
Concluons: si Nodier appartient à l'école de la mélancolie, il n'y appartient que sous certaines réserves. Néanmoins, il conserva toujours quelque réminiscence de ses débuts. A l'époque même où, dégagé des liens dans lesquels il s'était plu à s'envelopper, il exprime des idées et des sentiments plus originaux, lorsque, sous la Restauration et depuis, il donne au public des romans, des nouvelles tirés de son propre fonds, on y retrouve la trace de ses anciennes habitudes. Dans le roman de Clémentine, il déclare être en sympathie de sentiments avec un certain Maxime Odin, dont il retrace l'ardeur inquiète. Il n'est presque aucun de ses ouvrages qui ne se termine par un dénouement violent; la mort inopinée est le «Deus ex machinâ» de tous ces récits, et la liste de ses héroïnes n'est guère qu'un long martyrologe. Il est certain que, dans l'imagination de l'aimable conteur, il était toujours resté un petit coin pour le lugubre et le ténébreux.
Si la mesure et le naturel manquent souvent à Nodier, ces qualités se retrouvent chez deux femmes qui, comme lui, et à la même époque, se sont fait connaître par des romans.
L'une est l'auteur d'Adèle de Sénanges (1793) et je n'en veux dire qu'un mot. Dans ce récit composé en Angleterre, au milieu des plus cruels chagrins de famille, des douleurs de l'émigration et des étreintes de la gêne, Mme de Flahaut met en scène un anglais, le jeune lord Sydenham, qui se déclare atteint «d'une mélancolie qui le poursuit et lui rend importuns les plaisirs de la société.» Ce caractère est un mélange de l'anglais de Caliste qui l'avait précédé, et d'Oswald qui l'a suivi. Mais il est à peine indiqué. En traitant un sujet à peu près semblable, Mme de Krudener y apporta plus de développement. C'est d'elle que j'ai maintenant à parler.
Mme de Krudener était née à Riga. Élevée dans ce pays un peu sauvage, elle en avait beaucoup aimé la nature sévère et triste. Elle vint à Paris au mois de juin 1789. Elle avait alors vingt-trois ans. Elle était à la fois amie du luxe et de la simplicité, et au milieu de sa vie élégante, elle trouvait le temps d'aller visiter Bernardin de Saint-Pierre, dans son humble retraite du faubourg Saint-Marceau. Plus tard, elle fit un séjour à Lauzanne, et bientôt se lia avec la société qui entourait Mme de Staël. Mais les événenements du dehors devaient venir la poursuivre dans cet asile bienveillant. Comme tant d'autres étrangers illustres, elle ressentit les effets de nos malheurs. L'invasion française de 1798 la força à s'éloigner de la Suisse. Elle y revint cependant quand le torrent eut passé; elle revint aussi en France, et ce fut à Paris qu'elle publia, au mois de décembre 1803, avec un brillant succès, le roman de Valérie. Plus tard, et de retour dans sa patrie, cette femme qui avait connu tous les orages de la passion, étonna le monde par une conversion éclatante, et après des incidents divers qui lui donnèrent, dans quelques grands faits de l'histoire de l'Europe, un rôle important, elle succomba, en 1824, à l'excès de rigueurs ascétiques qui avaient miné sa santé. Mais au moment où elle écrivait Valérie, Mme de Krudener était loin de ces hauteurs mystiques, et les divers incidents de sa vie pouvaient expliquer une disposition mélancolique.
Cette disposition se personnifie dans ce roman moins en Valérie elle-même, qu'en celui qui l'aime, Gustave de Linar. Ce jeune homme a toujours eu le goût de la vie solitaire. Un fragment du journal que tenait sa mère nous le dépeint ainsi: «Il se promène souvent seul, beaucoup avec Ossian, qu'il sait presque par cœur. Un singulier mélange d'exaltation guerrière et d'une indolence abandonnée aux longues rêveries, le fait passer tour à tour d'une vivacité extrême à une extrême tristesse qui lui fait répandre des larmes.» Plus tard, lui-même écrit: «Le comte trouve que je ressemble beaucoup à mon père, que j'ai dans mon regard la même mélancolie; il me reproche d'être, comme lui, presque sauvage, et de craindre trop le monde.» En effet, son imagination le reporte vers les montagnes où s'est écoulée son adolescence. «Ernest, écrit-il, de Luben, à son fidèle ami, plus que jamais elle est dans mon cœur, cette secrète agitation qui tantôt portait mes pas vers les sommets escarpés des Roullen, tantôt sur nos grèves désertes. Ah! tu le sais, je n'y étais pas seul: la solitude des mers, leur vaste silence ou leur orageuse activité, le vol incertain de l'alcyon, le cri mélancolique de l'oiseau qui aime nos régions glacées, la triste et douce clarté de nos aurores boréales, tout nourrissait les vagues et ravissantes inquiétudes de ma jeunesse. Que de fois dévoré par la fièvre de mon cœur, j'eusse voulu, comme l'aigle des montagnes, me baigner dans un nuage et renouveler ma vie! Que de fois, j'eusse voulu me plonger dans l'abîme de ces mers dévorantes, et tirer de tous les éléments, de toutes les secousses une nouvelle énergie, quand je sentais des feux qui me consumaient!» Et il ajoute: «Ernest, j'ai quitté tous ces témoins de mon inquiète existence, mais partout j'en retrouve d'autres; j'ai changé de ciel, mais j'ai emporté avec moi mes fantastiques songes et mes vœux immodérés.»
Une nature si ardente et si tendre devait être pour l'amour une proie facile: Gustave subit le charme de Valérie, et la violence de l'amour combattu altère gravement sa santé. La maladie du corps cède enfin, mais le mal moral n'est pas guéri. Il se plaint d'être inutile et incompris, de porter avec lui un principe qui le dévore. Il entrevoit sa mort prochaine; elle lui sourit comme le terme de son malheur. Mais ce dénouement, il ne cherche pas à le précipiter. Son affection filiale, ses sentiments religieux le lui défendent. Il supportera donc la vie, mais il ne peut plus soutenir la vue de Valérie: la prudence, l'honneur lui ordonnent de la fuir. Il cherche et trouve un instant de repos à la Grande-Chartreuse de B... d'où il repart pour les Apennins. Il y écrit ces lignes: «Ne me plains pas, Ernest, la douleur sans remords porte en soi une mélancolie qui a pour elle des larmes qui ne sont pas sans volupté. Chaque moment ne tombe pas tristement sur mon cœur; souvent il y a des repos, des intervalles où une espèce d'attendrissement, une vague rêverie qui n'est pas sans charme vient me bercer.» Mais pour avoir son charme et sa volupté, la tristesse n'en brise pas moins le cœur, et Gustave rend enfin le dernier soupir, soutenu par la religion et par l'amitié.
Ce ne fut un mystère pour personne dans le monde où vivait Mme de Krudener, que les personnages du roman de Valérie étaient empruntés, pour la plus grande partie, à la réalité. Comme Valérie est Mme de Krudener elle-même, Gustave de Linar est un certain Alexandre de Stakief qui éprouva pour elle une grande passion. Il se peut que plusieurs des impressions que l'auteur prête à ce jeune homme, quand il parle de ses vieux souvenirs et de son goût pour la nature, soient des réminiscences des impressions que Mme de Krudener avait gardées de sa propre enfance, et qu'elle se soit plus d'une fois exprimée par la bouche de Gustave aussi bien que par celle de Valérie; mais on ne peut douter que son mélancolique Scandinave, comme on l'a appelé, n'ait vraiment existé avec la physionomie que lui donne le roman; et c'est à cela que le héros de Valérie doit ce cachet de personnalité qui le distingue de ses devanciers et de ses successeurs. Mais en prenant pour sujet de son œuvre ce type nouveau de la maladie du siècle, Mme de Krudener n'a pas suivi les inspirations du hasard; elle a obéi à ses préférences intimes, et l'on peut en conclure qu'elle appartenait au même ordre d'esprits que celui dont elle a tracé un si vivant tableau. Reconnaissons d'ailleurs à son roman, comme à celui de Mme de Flahaut, ce mérite que leur morale est irréprochable, qu'ils ont su concilier la mélancolie et la vertu, et que dans la lutte entre le devoir et la passion, c'est au devoir qu'ils ont donné l'avantage. Cette exception, rare dans la littérature que nous étudions, méritait d'être signalée. On ne la retrouve pas dans l'écrit célèbre que je vais examiner.
L'étude des romanciers m'amène, en effet, à parler de Benjamin Constant. Déjà, j'ai prononcé son nom à propos des amis de Mme de Staël; mais par la nature et par la date de celui de ses ouvrages que je veux surtout examiner, c'est ici seulement que je devais m'en occuper avec quelque étendue.
VIII
Benjamin Constant
Benjamin Constant est né à Lausanne. Élevé d'abord par un père dont la froideur apparente comprimait la tendresse, il suit les universités d'Angleterre et d'Allemagne. De bonne heure il se trouve introduit dans l'intimité d'une femme distinguée, mais alors morose, isolée, dont il a été question plus haut, Mme de Charrière; avec elle il aborde dans de longues conversations et sous toutes ses faces le problème de notre destinée. Sa jeunesse, d'ailleurs, n'est pas exempte de folies. Instruit par une expérience précoce des tristesses de la vie comme de ses charmes, il en est déjà rassasié, et l'abus de l'analyse le conduit à railler tous ses sentiments, et sa raillerie elle-même.
Un jour en 1787, il s'échappe de la maison paternelle pour courir en Angleterre. De Douvres, il écrit à Mme de Charrière: «Je me représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué tous mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie. Je me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances, n'ayant pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme aux yeux duquel, à vingt ans, tout était décoloré, sans activité, sans énergie, sans désirs, ayant le morne silence de la passion contrariée, sans se livrer aux élans de l'espérance qui nous ranime et nous donne de nouvelles forces. J'étais abattu, je souffrais, je pleurais. Si j'avais eu là mon consolant opium, c'eût été le bon moment pour achever, en l'honneur de l'ennui, le sacrifice manqué par l'amour.» Mais ces paroles amères qui se terminent par une allusion à une récente aventure de jeunesse, sont bientôt corrigées par une sorte de démenti orgueilleux que Benjamin Constant donne à l'aveu de sa faiblesse: «Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation: moi je m'y amuse comme si c'était celle d'un autre.»
L'année suivante on le retrouve chambellan d'un prince allemand et se faisant plus d'un ennemi par la liberté de son humeur. Puis il se marie. Quel est l'état de son âme en ces années? «Je sens plus que jamais le néant de tout... Je suis quelquefois mélancolique à devenir fol, d'autres fois mieux, jamais gai ni même sans tristesse pendant une heure... Je suis parvenu à un point de désabusement tel, que je ne saurais que désirer si tout dépendait de moi, et que je suis convaincu que je ne serais dans aucune situation, plus heureux que je le suis (1790 et 1791).» A propos d'orangers que Mme de Charrière voulait planter, il lui dit: «Je ne veux rien voir fleurir près de moi; je veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant et fané.» Et ailleurs: «J'ai écrit il y a longtemps au malheureux Knecht: je passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et l'ennui. (17 septembre 1791).» Mais ces sentiments étaient-ils bien sincères? non, et il l'avoue ailleurs: «Je suis las, s'écrie-t-il, le 17 mai 1792, je suis las d'être égoïste, de persifler mes propres sentiments, de me persuader à moi-même que je n'ai plus ni l'amour du bien, ni la haine du mal. Puisqu'avec toute cette affectation d'expérience, de profondeur, de machiavélisme, d'apathie, je ne suis pas plus heureux, au diable la gloire de la satiété! Je rouvre mon âme à toutes les impressions; je veux redevenir confiant, crédule, enthousiaste, et faire succéder à ma vieillesse prématurée, qui n'a fait que tout décolorer à mes yeux, une nouvelle jeunesse qui embellisse tout et me rende le bonheur.» Cependant, il revient vite aux habitudes contraires, à la seconde nature qu'il s'est donnée. Le 17 décembre 1792, il se dépeint encore «blasé de tout, ennuyé de tout, amer, égoïste, avec une sorte de sensibilité qui ne sert qu'à le tourmenter; mobile au point d'en passer pour fol, et sujet à des accès de mélancolie qui interrompent tous ses plans.» Et Chênedollé qui le rencontrait à Coppet, en 1797, disait de lui: «Il n'y a plus là ni cœur, ni enthousiasme.» Le reste de cette vie agitée appartient à l'histoire. Je rappellerai seulement qu'exilé en 1803, il se réfugia en Allemagne, où il fréquenta les écrivains en vogue. Ce fut pendant la durée de l'Empire et pendant les loisirs qu'elle lui fit, qu'il conçut et qu'il composa le roman d'Adolphe, publié seulement en 1816.
Adolphe est un jeune Allemand. Il vient d'achever à l'Université de Gœttingue de brillantes études menées de front avec une vie mal dirigée. Dès cette époque, il porte en lui un germe de tristesse et d'ennui qu'il attribue à la société de son père, homme généreux, mais rigide auprès duquel il n'éprouvait que de la contrainte, et surtout à de longs entretiens avec une femme âgée et mécontente de la vie, vivant retirée dans son château «n'ayant que son esprit pour ressource et analysant tout avec son esprit.»—«Pendant près d'un an, dit Adolphe, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes ses faces et la mort toujours pour terme de tout, et après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper à mes yeux. Cet événement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la destinée et d'une rêverie vague qui ne m'abandonnaient pas. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine d'aucun effort.» C'est dans cette disposition qu'il consume au fond d'une petite ville une existence sans utilité et sans attrait. Son esprit ironique lui attire des inimitiés dans un monde où la convention et l'usage décident de tout. Mais en même temps il y rencontre une Polonaise «célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse.» Par un sentiment de vanité, joint à un vague désir de bonheur, il désire lui plaire, et même, entraîné par son imagination, il croit l'aimer. Étrange contradiction, à peine se voit-il aimé lui-même qu'il pressent le terme de ce qu'il a pris pour de l'amour. Dans la liaison qu'il a contractée, il ne tarde pas à voir moins le bonheur qu'il a souhaité, que la dépendance à laquelle il s'est soumis. L'assiduité qu'Ellénore demande lui devient une gêne. Pourtant il ne s'éloigne pas d'elle, et quand son père le rappelle auprès de lui, sur les instances d'Ellénore, il sollicite un délai de quelques mois. Mais à peine a-t-il obtenu ce sursis qu'il le regrette, et n'y voit plus que la prolongation de son esclavage. Alors éclate entre eux un échange de dures récriminations et une scène violente qu'il déplore aussitôt qu'il l'a provoquée. Cependant le terme fixé par son père est arrivé. Il part. Se réjouit-il de sa liberté reconquise? Nullement. Il n'a jamais mieux senti le prix d'une intimité qui est devenue nécessaire à son existence, et bientôt il renoue dans un autre lieu les liens qu'il avait tant souhaité de rompre. Cælum non animum mutat. Faut-il suivre pas à pas l'histoire de cette triste union? Alternatives incessantes de disputes et de réconciliations; fatigue, chez l'un, d'un joug qu'il n'a pas la force de secouer; chez l'autre, amertume d'un amour qu'elle sait n'être pas partagé; opposition toujours renaissante de deux caractères incompatibles fatalement réunis, de deux existences inconciliables qui ne se peuvent séparer: tel est le thème sur lequel se déroulent les variations du livre.
Le dénouement fatal arrive enfin; Adolphe écrit à son père qu'il consent à se séparer d'Ellénore. Cet engagement pris, il en redoute déjà l'accomplissement. Mais la lettre même qui le contient est remise à Ellénore. Celle-ci ne peut survivre à ce coup, et ne tarde pas expirer.
Adolphe retrouve alors toute l'étendue de sa solitude; étranger à toute la terre, il regrette le temps où sa vie avait un intérêt et se réfléchissait dans une autre. Une sorte de conclusion de l'ouvrage nous apprend qu'il ne fît plus que végéter, qu'il ne sût faire aucun usage de la liberté qu'il avait si souvent invoquée, prouvant ainsi qu'on peut bien «changer de situation, mais qu'on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer; et que, comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets, et des fautes aux souffrances.»
Quelle est la portée de ce récit? Je ne m'arrêterai pas à l'assertion de l'auteur qui déclare n'avoir eu d'autre prétention que de convaincre «deux ou trois amis réunis à la campagne de la possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours la même.» Fausse modestie, coquetterie d'écrivain qu'il est facile de démasquer. Adolphe n'est pas une œuvre de fantaisie, mais une composition répondant à un sentiment profond. Quand au sujet même de ce roman, il importe de le préciser. Or Benjamin Constant ne nous cache pas qu'il a voulu montrer «le mal que font éprouver même aux cœurs arides les souffrances qu'ils causent, et cette illusion qui les porte à se croire plus légers ou plus corrompus qu'ils ne le sont.» Le caractère que l'auteur a voulu peindre est donc l'aridité du cœur.
Qu'on ne s'y trompe pas en effet, l'éloignement d'Adolphe pour Ellénore n'est pas un accident vulgaire, un simple prétexte pour mettre en œuvre le combat qui s'agite chez Adolphe entre l'égoïsme et le dévouement; c'est le trait distinctif, c'est le fond même d'une personnalité. Les querelles quotidiennes qui rendent intolérables les rapports d'Adolphe et d'Ellénore n'ont rien de commun avec les dissensions qui punissent souvent les unions irrégulières si exploitées de nos jours par le roman et le théâtre et qu'on est convenu de qualifier du nom de chaîne. Ce qui rend souvent ces sortes d'associations si pesantes pour l'une des deux parties, et quelquefois pour toutes les deux, c'est le besoin de recouvrer son indépendance pour l'aliéner de nouveau, c'est l'inconstance plus que la satiété. Mais reprendre son cœur à peine donné, sans arrière-pensée de le donner ailleurs, voir l'amour s'éteindre en soi avant d'avoir épuisé sa flamme, et s'efforcer en vain de le ranimer, c'est un destin bien différent et un sujet nouveau dans la littérature.
Pendant longtemps l'amour, ses émotions, ses joies, sa puissance, n'avaient-ils pas défrayé la prose et la poésie? Ne le montrait-on pas toujours supérieur aux obstacles qui se dressaient contre lui? Aussi il semblait qu'il ne pût être utilement combattu que par lui-même, et que l'amour de Dieu pût seul vaincre l'amour humain. L'école des mélancoliques avait bien commencé à affaiblir le prestige de l'amour par son dédain plus ou moins affecté pour les émotions communes. Toutefois l'altération maladive de nos facultés aimantes n'avait pas été directement étudiée avant l'apparition d'Adolphe. Ce livre est par excellence le roman de l'impuissance du cœur.
Cet état chez Adolphe avait plusieurs causes: sa jeunesse avait d'abord été austère, puis très dissipée et la réalité trop tôt connue avait tué en lui l'idéal. Il avait, de plus, reçu après les enseignements de l'esprit allemand les leçons d'une femme sceptique, et cette fleur d'illusion, qui est peut-être indispensable dans l'amour, n'avait pas résisté au souffle d'une impitoyable analyse. Ainsi se trouve expliquée l'infirmité morale d'Adolphe. Il ne reste qu'à rechercher si ce personnage est un être fictif ou s'il a été copié d'après nature.
On a sur ce point un témoignage décisif. Une lettre écrite au moment de l'apparition du roman, le 14 octobre 1816, par M. de Sismondi à la comtesse d'Albany, nous donne la clef des pseudonymes du livre. Après avoir parlé du plaisir qu'il prenait à le lire, il ajoutait: «Je crois bien que j'en ressens plus encore, parce que je reconnais l'auteur à chaque page, et que jamais confession n'offrit à mes yeux un portrait plus ressemblant. Il fait comprendre tous ses défauts, mais il ne les excuse pas, et il ne semble point avoir la pensée de les faire aimer. Il est très possible qu'autrefois il ait été plus réellement amoureux qu'il ne se peint dans son livre: mais quand je l'ai connu, il était tel qu'Adolphe, et, avec tout aussi peu d'amour, non moins orageux, non moins amer, non moins occupé de flatter ensuite et de tromper de nouveau, par un sentiment de bonté, celle qu'il avait déchirée. Il a évidemment voulu éloigner le portrait d'Ellénore de toute ressemblance. Il a tout changé pour elle, patrie, condition, figure, esprit. Ni les circonstances de la vie, ni celles de la passion n'ont aucune identité; il en résulte qu'à quelques égards, elle se montre dans le cours du roman tout autre qu'il ne l'a annoncée. Cette apparente intimité, cette domination passionnée, pendant laquelle ils se déchiraient par tout ce que la colère et la haine peuvent dicter de plus injurieux, est leur histoire à l'un et à l'autre. Cette ressemblance seule est trop frappante pour ne pas rendre inutiles tous les autres déguisements.»
De ces révélations curieuses, que Sismondi poursuit et applique aux personnages secondaires du roman, on me permettra de ne retenir que ce qui concerne Adolphe, et de laisser de côté ce qui regarde Ellénore, bien que le masque de ce personnage ait été souvent levé par d'autres mains. Qu'importe ici le nom de cette femme? La supposition de Sismondi à son égard est-elle, d'ailleurs, certaine? Il est obligé de convenir que tout a été changé dans les circonstances qui entouraient le modèle. Qui empêche de supposer que ce modèle ait été emprunté à quelque autre souvenir de la vie de Benjamin Constant? Quand on questionnait celui-ci sur les originaux d'Adolphe, il répondait qu'il s'agissait d'une femme, qu'il nommait, que Chateaubriand a appelée la dernière des Ninon, qui avait été liée, sous le Consulat, à un homme du monde et à laquelle Benjamin Constant avait été lui-même attaché. Il paraît qu'en effet la situation était bien la même que celle attribuée à Ellénore. Gardons-nous donc de désignations indiscrètes et téméraires. Mais le même scrupule ne saurait nous arrêter dans l'indication du héros du livre; héros que Sismondi avait assez approché pour le reconnaître avec sûreté: quoique le cadre adopté par l'auteur soit de tout point imaginaire, Adolphe est son portrait. Benjamin Constant a souffert du mal qu'il a décrit. Il n'a pu aimer, et il a joué la comédie de la passion. Il l'a jouée peut-être par commisération pour la femme qui l'aimait, car comme l'indique Sismondi et comme le dit aussi Mme de Staël qui, dans Delphine, a représenté Benjamin Constant sous les traits d'Henri de Lebensei, «il était plus accessible que personne à la pitié;» mais cette pitié était stérile: elle s'usait en vaines émotions, et en vœux superflus. Nous pouvons ajouter qu'il resta toujours ce que nous l'avons vu jusqu'ici, plein de contrastes et de versatilité; que son âme flétrie ne refleurit jamais; qu'il porta l'amer souvenir «de cette vie si dévastée, si orageuse qu'il avait lui-même menée contre tous les écueils avec une sorte de rage;» que, sous l'influence de Mme de Krudener, «il voulut croire et essaya de prier;» qu'il se soumit même, selon le précepte de Pascal, aux formes extérieures de la piété; mais qu'il demeura jusqu'au bout partagé entre des aspirations éphémères et des regrets impuissants. On l'a vu, pour Benjamin Constant, comme pour Adolphe, et sauf les différences qui existent entre le roman et la biographie, cet état était le résultat d'une philosophie dissolvante, d'une jeunesse trop émancipée succédant à une enfance trop comprimée, enfin d'une existence nomade souvent mêlée au mouvement mélancolique de l'Angleterre ou de l'Allemagne.
Énumérer les éléments divers qui ont concouru à la formation de ce caractère, c'est prononcer sur l'homme en qui on les voyait réunis. Une distinction s'établit naturellement entre ceux qu'apportèrent les circonstances extérieures, et ceux que des fautes personnelles y ont ajoutés. Benjamin Constant ne peut échapper au blâme qu'il a encouru à certains égards que parce qu'il se l'est infligé lui-même à l'avance dans quelques-unes des lignes que nous avons citées. Cet homme éminent est donc un nouvel et irrécusable exemple de la maladie du siècle, et je puis dire qu'il n'en est pas le moins douloureux.