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Une Maladie Morale: Le mal du siècle

Chapter 21: III 1815-1830
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About This Book

L'essai examine l'apparition et la diffusion, chez une partie de la société, d'une humeur mélancolique et d'une philosophie pessimiste, en contraste avec une tendance opposée vers la recherche des plaisirs matériels. Il distingue le malaise intime de la construction théorique qui généralise la souffrance, retrace l'évolution de cette disposition morale depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu'à son déclin, explore causes et conséquences sociales et littéraires, s'appuie sur œuvres et correspondances pour montrer ses manifestations, et conclut en proposant des voies de prévention et de redressement moral.

IX
Les jeunes Gens

Nous avons parcouru une double série de personnages, les uns qu'on peut appeler les princes de la mélancolie, les autres formant à ceux-ci comme un cortège. Avons-nous cependant tout dit sur leur époque? Non, derrière les figures plus ou moins illustres déjà citées, on découvre toute une foule innomée, marquée du même sceau qu'elles. Proxima deinde tenent mœsti loca.

Plusieurs documents viennent jeter de la lumière sur cette légion d'inconnus qui appartiennent tous à la jeunesse. Dans un ouvrage intitulé: Lettres Westphaliennes, à Mme de H., publié sous les initiales R. M., le chevalier de Romance-Mesmon écrivait, à la date du 5 juillet 1796, les lignes suivantes: «Toutes les imaginations sont en feu..... Pas de jeune fille qui ne veuille être une Julie, pas un amant qui ne se croie un Werther, à sa mort près cependant, que peu s'empressent d'imiter.... Jamais cette affection de l'âme qu'on nomme sensibilité ne fut exaltée autant que dans notre siècle; jamais le sentiment ne fut aussi analysé, aussi délicat; cela peut se remarquer même dans ses influences physiques, par la prodigieuse quantité de maladies nerveuses qui se voit tous les jours. Les gens qui sont organisés d'une manière si irritable ont les passions plus vives..... On pourrait les nommer la secte des sentimentaux. A leur tête, je placerais Jean-Jacques Rousseau.» Nodier dit aussi, qu'alors une jeune fille «romanesque, sentimentale et nerveuse n'était pas une exception.» Tel était l'état de beaucoup de jeunes esprits pendant la République. Fut-il différent sous l'Empire? Écoutons le langage d'un juge compétent: «Maintenant, dit M. Gueneau de Mussy, dans une Vie de Rollin, publiée en 1805, maintenant, le jeune homme, jeté comme par un naufrage à l'entrée de sa carrière, en contemple vainement l'étendue. Il n'enfante que des désirs mourants et des projets sans consistance. Il est pressé de souvenirs et il n'a plus le courage de former des espérances. Il se croit désabusé et il n'a plus d'expérience. Son cœur est flétri et il n'a point eu de passions. Comme il n'a pas rempli les différentes époques de sa vie, il ressent toujours, au dedans de lui-même, quelque chose d'imparfait qui ne s'achèvera pas. Ses goûts et ses pensées, par un contraste affligeant, appartiennent à la fois à tous les âges, mais sans rappeler le charme de la jeunesse, ni la gravité de l'âge mûr. Sa vie entière se présente comme une de ces années orageuses et frappées de stérilité, où l'on dirait que le cours des saisons et l'ordre de la nature sont intervertis; et, dans cette confusion, les facultés les plus heureuses se sont tournées contre elles-mêmes. La jeunesse a été en proie à des tristesses extraordinaires, aux fausses douceurs d'une imagination bizarre et emportée, au mépris superbe de la vie, à l'indifférence qui naît du désespoir; une grande maladie s'est manifestée sous mille formes diverses. Ceux-mêmes, qui ont été assez heureux pour échapper à cette contagion des esprits, ont attesté toute la violence qu'ils ont soufferte; ils ont franchi brusquement toutes les époques du premier âge qu'ils ont étonné par une maturité précoce, mais sans y trouver ce qui avait manqué à leur jeunesse.»

Ce que M. de Mussy dit de la jeunesse des collèges peut, dans une certaine mesure, s'appliquer également à celle des établissements d'éducation étrangers à l'État. M. de Lamartine nous a ouvert un jour intéressant sur le collège de Belley où il fut élevé, et où il se trouvait avec Raymond de Virieu et Louis de Vignet. Il rapporte qu'un jour, c'était en 1806, Xavier de Maistre avait envoyé de Russie à Mme de Vignet le manuscrit de son Lépreux de la cité d'Aoste, qu'il venait de composer, mais qui ne devait être publié en Russie qu'en 1811, et véritablement connu en France qu'en 1817. Celle-ci l'avait communiqué à son fils Louis; et les trois amis, Lamartine, Virieu et Vignet, avaient emporté dans une promenade le précieux manuscrit et en avaient dévoré les pages émouvantes. Lamartine avait terminé la lecture au milieu d'un profond silence. «Nous nous levâmes alors, ajoute-t-il, nous rejoignîmes nos camarades, et nous reprîmes avec eux la descente de Virieu-le-Grand. Mais cette lecture nous avait mis sur le front un sceau de mélancolie et de gravité qui n'était pas de notre âge et qui distinguait notre époque de celles qui nous précédaient et qui nous suivaient.» Il y avait donc, dans l'émotion des jeunes lecteurs du Lépreux, plus que l'impression causée par le récit d'une grande infortune; on y sentait l'effet d'une disposition intime et permanente qu'il était intéressant de noter. Nous verrons plus tard combien cela était vrai pour Lamartine; il nous apprend qu'il en était de même pour Louis de Vignet. Celui-ci «savait par cœur, nous rapporte son illustre ami, Les Nuits d'Young et les sublimes passages de Werther, d'Atala, de René.... En tout, c'était la figure de Werther, amoureux, pensif, désespéré, tel que le capricieux génie de Gœthe venait de le jeter dans l'imagination de l'Europe, pour y vivre longtemps de ses larmes et de son sang. Jamais la mélancolie maladive n'incarna son image plus complète sur des traits humains que dans cette figure. On ne pouvait rester ni léger, ni indifférent en le voyant; il semblait porter un secret de tristesse.» Ailleurs, Lamartine est encore revenu à la mémoire de Vignet, et en a fait un portrait poétique, où ce jeune homme, «né dans les jours sombres,» et élevé au milieu des paysages sévères de la Savoie, nous apparaît dans l'attitude d'une «plaintive rêverie.»

Ces révélations prouvent qu'une sorte de nostalgie s'était emparée de la jeunesse, sans distinction entre le caractère des maisons où l'instruction lui était distribuée. Il paraît qu'à cet égard, du moins, on y rencontrait un même esprit. Mais je ne pense pas qu'une si triste unité puisse être regrettée par personne.

Il ne faudrait pas croire, qu'échappés des collèges, les jeunes gens entrassent dans une phase définitive de santé morale. Si beaucoup d'entre eux se jetaient dans la vie militaire et si des idées de gloire chassaient de leur cerveau les rêveries maladives, il en était aussi qui, dans l'oisiveté qui les étouffait, conservaient, comme l'a dit Nodier, «un besoin profond et douloureux d'épreuves, d'agitations, de souffrances et surtout de changement.»

Sans doute, dans les manifestations de cette maladie, il faut faire la part de l'exagération, de la mode. Il paraît bien que, parmi ceux qui se montraient atteints du mal du temps, un assez grand nombre cherchait seulement à exciter l'intérêt. L'observateur, dont j'ai reproduit un passage sur la secte des sentimentaux, ajoutait: «Les sentimentaux ont leurs hypocrites, comme les vrais dévots ont leurs Tartuffes.» Plus tard, dans le numéro, daté du 3 octobre 1812, de l'Hermite de la Chaussée-d'Antin, M. de Jouy, parlant de la demeure de Jean-Jacques Rousseau à Montmorency, et constatant les hommages périodiques dont elle était l'objet, faisait ces curieuses remarques: «J'aurais assez mauvaise opinion, je l'avoue, de celui qui parcourerait avec indifférence cette habitation d'un grand homme, mais ce respect pour l'auteur de quelques beaux écrits empêche-t-il de trouver excessivement ridicule cette dame qui vient tous les ans, à pareil jour, à cet hermitage célèbre pour s'y rouler par terre avec des spasmes convulsifs, comme en éprouvaient certains dévots sur le tombeau du diacre Pâris? Empêche-t-il de trouver un peu d'exagération dans ces larmes que j'ai vu verser par une jeune mère et sa fille dans la chambre d'un homme qui mit ses enfants à l'hôpital? Empêche-t-il de rire de cette foule de pèlerins qui ne sont venus là que pour inscrire leurs noms sur les murailles du jardin, et jusque sur le buste du héros, dont la joue droite est couverte tout entière par le nom de M. Thoté?» La même affectation se retrouve dans certaines habitudes sociales, par exemple dans le costume. En général, on imitait les vêtements autant, ou plus que les passions de ses héros. «Le plus flatteur triomphe d'un jeune France en ce temps-là (1797), consistait à obtenir des parents de porter l'habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther.» Ainsi, la convention se substituait souvent au naturel, mais, au fond, le mal n'existait que trop réellement.

X
Les Etrangers

ANGLETERRE.—ALLEMAGNE.—ITALIE.

Pendant que la France présentait ce regrettable spectacle, quel était au dehors l'état des esprits? C'est ce qu'il importe de rechercher ici, pour être à même d'apprécier l'influence que notre pays a pu recevoir du dehors.

L'Angleterre voyait alors fleurir un poète illustre qui devenait le chef incontesté de l'école de la mélancolie, et qui fondait même celle du désespoir. J'ai nommé lord Byron.

Investi encore enfant d'un titre aristocratique, il prend possession à dix-huit ans d'un vaste manoir, d'une antique abbaye solitaire. D'abord, il s'abandonne à toute la fougue de son naturel; mais il paraît vite se lasser de ses folies, et tout jeune encore, il se montre déjà blasé. Ayant «prodigué tout son été dans le beau mois de mai», ne pouvant plus voir refleurir en lui «la fraîcheur du cœur, il contemple avec une triste indifférence le monde qui s'ouvre devant lui.» Profondément irritable, avide d'originalité, il rompt en visière avec quiconque gêne ou contrarie ses goûts; il brave, il excite à plaisir l'opinion publique. Il affecte de n'avoir jamais eu qu'un ami qu'il a perdu, et cet ami qu'était-il? un chien.

Adolescent, il aimait les courses vagabondes à travers les bois et les montagnes de son pays; homme fait, un instinct inquiet, un besoin de mouvement et de nouveauté, l'aiguillon enfin de l'ennui le poussent vers des pays lointains. Il parcourt la France, la Suisse, l'Italie, la Grèce. Tantôt on le voit sur une frêle embarcation défier la tempête au milieu du lac Léman; tantôt, au galop de son cheval, il dévore les plages de l'Adriatique; tantôt, il tente à la nage la traversée de l'Hellespont, fatale à Léandre. Mais ni le plaisir, ni les voyages ne l'arrachent à son incurable tristesse. Il ne fait que changer le théâtre de ses chagrins, et pour achever cette existence courte et troublée il va se battre pour la libération de la Grèce, et il meurt au moment où il se prépare à attaquer la citadelle de Lépante. Homme extraordinaire par la hauteur, par l'énergie du caractère autant que par le don de poésie, mais se rapprochant du vulgaire par ses passions, il présente un mélange d'éléments disparates qui ne sont pas également avouables, mais il a cherché à s'entourer aux yeux du public d'une grandeur idéale et n'a pas craint d'en emprunter le caractère à un type maudit.

Écoutez comme à dix-huit ans il parle de sa destinée: «Ah! dit-il, quoique je sois d'un naturel hautain, bizarre, impétueux, dominé par le caprice, la proie de mille erreurs qui préparent ma chute, je voudrais tomber seul.» Ainsi à ses yeux sa perte est inévitable; il est l'instrument d'une puissance surnaturelle et il s'y résigne. Les témoins de son séjour à Coppet, ont remarqué qu'il tenait à paraître «amer, sarcastique, prenant plaisir à scandaliser par des propos irréligieux le puritanisme de la société de Genève, enfin qu'il s'amusait à se donner des airs sataniques.» Lui-même raconte qu'un jour à son apparition dans le salon de Mme de Staël, une dame anglaise s'évanouit, ou prétendit s'évanouir, et que toutes les personnes présentes «firent une mine, comme si sa majesté satanique était entrée dans la chambre.» Quand Mme Lamb eut composé son Glenarvon où elle peint Byron sous les traits d'un Don Juan insolent et cruel et comme une figure infernale, Byron n'hésita pas à autoriser la publication de ce roman qui flattait en lui un amour-propre bien singulièrement placé. Du reste, son genre de beauté favorisait cette transfiguration. Son front noble et élevé semblait le siège d'une intelligence plus qu'humaine, et il n'était pas jusqu'à cette difformité légère qui déparait un de ses pieds, qui ne concourût à son prestige, en rappelant l'idée de quelque ange foudroyé, gardant les marques de la chute qui l'a précipité du ciel.

C'est aussi pour le type infernal que sa prédilection s'accuse dans ses premiers écrits. On connaît son portrait de Conrad dans le Corsaire; «il y avait dans son dédain le sourire d'un démon que suscitaient à la fois des émotions de rage et de crainte, et là où s'adressait le geste farouche de sa colère, l'espérance s'évanouissait et la pitié fuyait en soupirant..... Solitaire, farouche et bizarre, si son nom répandait l'effroi, si ses actions étonnaient, ceux qui le craignaient n'osaient le mépriser.»

Lara est le digne frère de Conrad. «Il y avait en lui un mépris continuel de tout, comme s'il avait essuyé déjà ce qui peut survenir de pire. Il vivait étranger sur la terre, comme un esprit errant et rejeté d'un autre monde. Livré à des passions ardentes, leurs ravages avaient semé la désolation sur ses pas, et n'avaient laissé à ses meilleurs sentiments qu'un trouble intérieur et les réflexions cruelles qu'inspire une vie agitée par les tempêtes.»

Quand à Manfred, que je ne puis séparer de Conrad et de Lara, bien qu'il n'ait vu le jour qu'après 1815, son désespoir est plus immense encore. Le poète l'a placé au milieu d'une scène fantastique. C'est au sommet des Alpes, c'est dans la région des glaces et de la foudre que Manfred agit et parle. Il ose défier les éléments et entrer en lutte avec les esprits. C'est une sorte de Faust auquel celui de Gœthe n'a pas été inutile, quoique Byron s'en soit défendu, et n'ait avoué pour son œuvre de rapport de filiation qu'avec le prométhée d'Eschyle; mais c'est un Faust gigantesque et démesuré. Au début, dirai-je de ce poème ou de ce drame? Manfred veut en finir avec la vie. Il fait appel aux forces destructives de la nature: il montre «les vapeurs qui s'amoncellent autour des glaciers; les nuages qui se forment sous ses pas en flocons blanchâtres et sulfureux, semblables à l'écume qui jaillit au-dessus des abîmes infernaux, dont chaque vague bouillonnante va se briser sur un rivage où les damnés sont réunis comme les cailloux sur celui de la mer.» Trompé dans l'accomplissement de son vœu d'anéantissement, Manfred voit apparaître la fée des Alpes, il lui raconte sa vie passée, sa jeunesse solitaire, comment il descendait dans les caveaux pour interroger la mort, et par quelle étude des sciences secrètes, il s'était familiarisé avec les esprits qui peuplent l'infini. Il périt enfin, mais conservant jusque dans la mort son indomptable fermeté, et son arrogance monstrueuse. Manfred, Lara, le Corsaire, forment donc une trilogie qui, avec quelques variantes, offre un personnage unique tenant plus du démon que de l'homme.

On ne saurait en douter, dans ces productions étranges, Byron a voulu placer quelques-uns des traits sous lesquels il aimait à se montrer lui-même. Sans doute, on peut dire avec M. Montégut «qu'il est impossible de voir en elles des types humains, ni des types du temps présent.» Sans doute, les proportions de ces personnages sont excessives. Mais en les dépouillant des exagérations de forme dont l'auteur les a entourés, ils figurent le caractère ennuyé, chagrin et hautain qu'affichait lord Byron.

Dans ses autres œuvres, le poète a tempéré sa manière. Il a renoncé à l'appareil de la terreur; mais ses héros sont toujours attristés. Qui ne connaît ce portrait de Childe Harold? «Avant que le premier terme de sa vie fut passé, Harold éprouva le goût de la satiété. Il avait parcouru tous les dédales du vice, sans jamais réparer ses torts. Or, Childe Harold avait le cœur malade. Il voulait s'éloigner de ses compagnons de débauche; on dit que parfois une larme brillait dans ses yeux sombres et humides, mais l'orgueil l'y glaçait souvent. Il allait errer seul à l'écart et dans une rêverie sans charme. Il résolut enfin de quitter sa patrie... Rassasié de plaisirs, il soupirait presque après le malheur: pour changer de théâtre, il serait descendu volontiers même dans le séjour des ombres.» Tel est l'état de spleen dans lequel il entreprend son pèlerinage où je ne le suivrai pas. Je remarquerai seulement que son passage en Suisse fournit au poète l'occasion d'exprimer son admiration pour Rousseau dont il recueille pieusement les traces dans les lieux illustrés par son souvenir. Inutile d'ajouter, d'ailleurs, que Childe Harold par son ennui représente Byron lui-même.

Le même type apparaîtra plus tard dans son Don Juan. Au premier aspect, le Don Juan de Byron ne paraît être qu'un jeune homme amoureux du plaisir et de l'action. Il ne court pas, comme d'autres Dons Juans, à la recherche d'un idéal de bonheur qui le fuit sans cesse. Cependant au milieu du récit de ses entraînements divers, combien il sème d'amères réflexions! Quelle ironie intarissable vis-à-vis des principes de la morale universelle, des convictions communes, de toutes ces choses qui font battre le cœur des simples honnêtes gens! Dans ces épanchements de verve sarcastique, est-ce le poète qui parle? Est-ce seulement le personnage auquel il donne la vie? C'est ce que la trame du poème ne permet pas toujours de distinguer. Mais, qu'importe? Au fond, et quoiqu'il s'en défende, Byron et Don Juan se tiennent par des liens étroits, et l'on doit même dire que l'auteur s'est bien mieux et plus fidèlement dépeint dans cette création et dans celle de Childe Harold, que dans les conceptions violentes et déréglées sorties d'abord de son ardente imagination. Ainsi, sous des formes diverses, c'est toujours le même sentiment que décrit Byron, et il est vrai de dire, comme Macaulay: «Jamais écrivain n'eut à sa disposition une aussi vaste source de mépris, d'éloquence et de désespoir.»

Ce qui est moins évident c'est la sincérité de ce désespoir. L'éminent compatriote de Byron, que je viens de citer, a dit à ce sujet: «Il est permis de douter qu'il ait jamais existé, ou qu'il puisse jamais exister un homme répondant à la description qu'il nous a laissée de lui-même; mais il est incontestable que Byron n'était pas cet homme-là. Il est ridicule de supposer qu'un homme dont l'esprit aurait été véritablement imbu de mépris pour ses semblables, aurait publié chaque année trois ou quatre volumes pour le leur dire, ou qu'un homme qui aurait pu affirmer en toute sincérité qu'il ne recherchait la sympathie de personne, aurait permis à l'Europe toute entière d'entendre ses adieux à sa femme et la bénédiction qu'il adressait à ses enfants... Je suis pourtant bien loin de croire que sa tristesse fut entièrement feinte... Mais il découvrit bientôt qu'en faisant parade de son malheur devant le public, il produisait une immense sensation. L'intérêt qu'excitèrent ses premières confessions le conduisit à affecter une tristesse fort exagérée, et l'affectation agit probablement sur ses sentiments. Il aurait vraisemblablement été fort embarrassé lui-même, s'il avait été forcé de faire la part de la vérité et celle de la mise en scène dans le caractère qu'il se plaisait à s'attribuer.» La vérité paraît être dans cette appréciation humoristique. Byron fut triste, mais bien moins qu'il ne l'a dit.

Par malheur, le rôle qu'il n'a cessé de jouer ne fut que trop pris au sérieux par le public, et il exerça sur ses contemporains une remarquable influence. «Le sentiment qu'éprouvaient à son égard les jeunes amateurs de poésie ne peut être compris que par ceux qui l'ont éprouvé. La popularité de Byron fut sans bornes parmi la masse des jeunes gens qui ne lisent à peu près que des ouvrages d'imagination. Ils achetaient son portrait; ils faisaient collection de ses moindres reliques; ils apprenaient par cœur ses poèmes; ils faisaient les plus grands efforts pour écrire comme lui et pour se donner les mêmes airs que lui. Beaucoup d'entre eux étudièrent devant leur glace dans l'espoir d'attraper le pli de la lèvre supérieure et les sourcils froncés qu'on remarque dans quelques-uns de ses portraits. Quelques fanatiques allèrent même jusqu'à bannir leur cravate, à l'imitation de leur grand modèle. Pendant quelques années la presse de la Minerve ne fit pas paraître un seul roman sans un noble personnage mystérieux et infortuné comme Lara. On ne saurait se faire une idée de la quantité d'étudiants pleins d'espérance et d'élèves en médecine qui devinrent de sombres infortunés pour lesquels la fraîcheur de l'âme ne retombait plus en rosée, dont les passions étaient réduites en cendre, et qui ne pouvaient même plus se soulager par des larmes.» Jusque-là il n'y avait guère que du ridicule. Mais, ajoute lord Macaulay, «il s'établit bientôt dans le cœur d'un grand nombre de ces enthousiastes une association pernicieuse et absurde entre la vigueur intellectuelle et la dépravation morale. Ils finirent par extraire de la poésie de lord Byron, un système de morale, composé à la fois de misanthropie et de goût pour la volupté.» Byron est donc une preuve nouvelle de ce que nous avaient déjà montré Gœthe et Chateaubriand: la facilité avec laquelle le génie séduit les jeunes intelligences, et le danger de jeter dans des imaginations tendres des germes d'égarement qui s'y développent avec une force imprévue, et que ceux qui les ont semés ne sont plus maîtres d'anéantir.

En Allemagne, aucun grand nom à opposer en ces temps à celui de Byron. Mentionnons cependant Henri de Kleist, poète et auteur dramatique qui, à la suite des désastres de sa patrie, tombé dans une mélancolie profonde, se donna la mort, et que M. Mundt, dans son histoire littéraire, définit «le Werther politique de son époque;» Jean-Paul Richter qui, après une enfance solitaire dans les montagnes de la Bavière et de la Bohême était devenu fantasque et misanthrope, et dont Mme de Staël a dit: «La mélancolie continuelle de son langage ébranle quelquefois jusqu'à la fatigue;» Justin Kerner, écrivain quelque peu maladif, remarquable, a dit M. H. Blaze, «par une ardeur vague et saisissante, par cette indicible aspiration qui refuse de s'expliquer ouvertement, ce désir sans fin que les Allemands appellent Sehnsucht;» enfin, l'auteur des Contes fantastiques. Hoffmann, dont l'existence fut souvent agitée par les événements publics, nous montre dans un de ses plus intéressants récits Don Juan à la recherche de l'éternel féminin, s'irritant de ne pas rencontrer l'idéal qu'il poursuit, dédaignant le bonheur selon les idées bourgeoises, mais écrasé par les plaisirs de la vie réelle, et n'en rapportant en définitive qu'un immense mépris pour l'humanité et pour les déceptions de la vie, type dangereux que nous retrouverons ailleurs dans le cours de cette étude.

Mais que la littérature ne nous fasse point oublier les autres manifestations des sentiments de cette époque, et n'omettons pas de dire qu'alors, en Allemagne, la musique portait la même marque que les autres œuvres de l'imagination. Rappelons Schubert et ses mélodies, surtout son beau chant de l'Adieu, celui de l'Éloge des larmes, si pénétré de mélancolie.

Jusqu'à présent nous avons vu ces sentiments se manifester surtout chez les peuples du Nord. Voici que le phénomène d'une œuvre maladive dans une contrée méridionale vient donner un démenti aux théories trop absolues de Mme de Staël que j'ai rappelées plus haut. Mais tel était, au commencement du siècle, le trouble des esprits, que toutes les régions de l'Europe paraissent en avoir ressenti quelque chose. Les dernières lettres de Jacopo Ortis, par Ugo Foscolo (1802), ne laissent, à ce sujet, aucun doute pour l'Italie.

Le héros de ce roman est un jeune homme souffrant d'un double amour malheureux: il aime une jeune fille fiancée à un autre; il aime sa patrie, et il a la douleur de la voir livrée à la domination d'un conquérant. Aussi il maudit l'humanité; pour lui tous les hommes sont ennemis et «le monde n'est qu'une forêt peuplée de bêtes féroces.» Accablé par ces deux douleurs, «son cœur se gonfle et gémit, comme s'il voulait s'échapper de sa poitrine.» Mais il ne veut pas guérir. «Je te l'avoue, écrit-il à son confident, je me plais dans mon malheur. Je touche moi-même mes blessures à l'endroit où elles sont le plus mortelles, je les rouvre et je les regarde saigner.» Et cependant, en même temps, il déclare son mal insupportable. Renonçant à tout effort comme à toute espérance, et sans s'arrêter aux conseils du devoir, à la pensée du désespoir inévitable d'une mère, il se décide à mourir. Après avoir longuement discuté ce projet, il l'exécute froidement.

La ressemblance d'Ortis et de Werther est manifeste. Je ne vois dans Ortis qu'un trait nouveau, cette souffrance patriotique qui se mêle à son chagrin d'amour, et, par ce côté, il ressemble au Werther politique dont je parlais plus haut, à ce malheureux Kleist, victime trop réelle de son désespoir de citoyen. Sauf cette addition, Werther et Ortis sont bien frères; sans parler des ressemblances de forme entre les deux ouvrages, on trouve dans tous deux le même amour qui ne peut être ni satisfait, ni éteint, la même haine des hommes, le même goût de la solitude, la même complaisance à se nourrir de sa douleur, la même impuissance à la supporter, enfin le même dénouement tragique d'une existence inutile. Seulement Werther se tue d'un coup de pistolet dans la tête, et Ortis d'un coup de lime au cœur.

Aussi les mêmes critiques s'adressent aux deux ouvrages; et pour Ortis la condamnation est d'autant plus facile qu'il l'a prononcée lui-même. «Il y aurait plus de courage sans doute, dit-il, à supporter ses maux; mais le malheureux entraîné par un torrent et qui a la force d'y résister, sans savoir l'employer, en est-il plus méprisable pour cela?» Ainsi nous avons son aveu: c'est le courage et non la force qui lui manque. Plus sincère que le héros de Gœthe, qui repoussait pour le suicide la qualification de lâcheté, celui de Foscolo semble l'accepter. C'est ce dernier avis qu'on partagera.

Le dénouement par le suicide s'explique, d'ailleurs, moins naturellement dans le roman italien que dans l'ouvrage allemand. Cet acte de désespoir n'était guère dans les mœurs d'une nation légère et amoureuse de la vie. Gœthe, qui la visitait, en 1786, remarquait «qu'on y entendait presque tous les jours parler de meurtres; mais qu'on faisait trop de cas de sa propre vie dans ce pays pour s'en délivrer comme d'un fardeau; et rien même n'autorisait à penser que l'on y crût à la possibilité d'un acte semblable.» En tout cas, on doit croire qu'à raison de ce trait des mœurs nationales, l'exemple de mort volontaire proposé par Foscolo ne rencontra guère d'imitateurs chez ses compatriotes, et l'on pourrait voir un indice du peu de popularité de son ouvrage en Italie, dans un fait tiré de l'Épisode de Graziella, qui paraît pris dans la réalité. Lamartine y raconte que dans l'île de Procida, où l'avait jeté une tempête, il s'était mis à lire à la famille de pêcheurs qui lui donnait asile les livres échappés à son naufrage, mais que, tandis que ces gens simples suivaient avec émotion les malheurs de Paul et Virginie, ils ne pouvaient parvenir à comprendre le désespoir de Jacopo Ortis.

J'ignore si l'auteur de ce dernier ouvrage eut à subir sous ses deux formes le même martyre que son héros, mais on sait qu'il le subit au moins en partie; qu'il fut le témoin désolé de la déchéance de Venise, sa patrie, de sa chute au pouvoir des armées étrangères; qu'il passa par toutes les horreurs du siège de Gênes; enfin qu'il eût une existence agitée et ne trouva le bonheur ni dans les affaires, ni dans la retraite, ni dans l'étude, ni dans les plaisirs.

Sa physionomie répondait à son caractère et à son talent. Au rapport de Sismondi, il avait «une superbe figure mélancolique et passionnée, tout à fait semblable à celle qu'on aurait supposée à son héros Jacopo Ortis.» Outre ce roman, il avait écrit plusieurs ouvrages parmi lesquels il faut distinguer les Sepolcri (1808), où il célèbre les grands hommes et où l'on retrouve les traces de sa mélancolie habituelle. Il a, d'ailleurs, laissé peu d'imitateurs dans son pays. Son illustre compatriote, Silvio Pellico, bien qu'il présente avec lui quelques rapports, n'a rien donné qui soit de nature à être noté à cette place.

Quoi qu'il en soit, en Angleterre, en Allemagne, en Italie même, se produisait alors à des degrés divers un mouvement d'esprit analogue à celui qui agissait sur la France.

XI
Caractère et causes du mal du siècle de 1789 à 1815.

Ce mal était grave. Il l'était par son étendue: il frappait l'âge mûr comme la jeunesse, les écrivains brillants comme les penseurs austères, les femmes du monde comme les hommes. Il était grave aussi par sa profondeur; quoique parfois mêlé d'exagération, le plus souvent il était sincère. Il attaquait toutes les puissances de l'âme, la pensée, la volonté, l'amour, la foi. Il ébranlait les plus hautes intelligences, et troublait les plus claires notions du vrai et du bien. Cette gravité s'explique, indépendamment des raisons que j'ai indiquées pour chaque cas particulier, par plusieurs raisons générales.

Il était impossible qu'une explosion de scepticisme et de mélancolie aussi violente que celle qui avait éclaté dans le cours du XVIIIe siècle, tant en France qu'à l'étranger, ne se fît pas ressentir pendant un certain temps. Et en effet, pour ne rappeler que les principaux sujets de cette étude, l'influence de Jean-Jacques Rousseau est visible chez Mme de Staël, Chateaubriand, Senancour, Byron; celle d'Ossian et d'autres poètes anglais chez Baour-Lormian et Chateaubriand; celle de Gœthe chez Legouvé, Mme de Staël, Senancour, Nodier, Ugo Foscolo.

Mais si certaines théories de Jean-Jacques Rousseau et de quelques-uns de ses disciples en France ou ailleurs, si leur culte excessif pour la vie solitaire ont pu entraîner beaucoup d'esprits, la Révolution fit bien davantage en ce sens pour les Français; et j'entends par là, non seulement ceux que la naissance avait faits tels, mais aussi ceux qui l'étaient devenus par le langage, par les habitudes et par l'affection. Elle força une partie de la société dont je parle à pratiquer, bon gré mal gré, ce qui n'était jusque-là qu'un goût libre et une mode facultative. Elle se chargea d'accomplir par la violence le rêve des philosophes. Combien de Français ont été réduits, pour échapper aux dangers qui les menaçaient, à chercher en France des retraites inaccessibles ou même à recourir à l'exil. Delille l'a dit dans le Poëme de la Pitié (1809).

Des malheurs où l'État est plongé,

Le plus affreux n'est pas l'Empire ravagé;

Ses enfants dispersés aux quatre coins du monde,

De toutes ses douleurs, voilà la plus profonde.

Lui-même réfugié en Suisse, payait plus tard à ce pays un tribut de reconnaissance et s'écriait:

Eh! comment oublier

Tes cascades, tes rocs, ton sol hospitalier?

O bords infortunés! En vain nos oppresseurs

Nous ont de votre asile envié les douceurs,

Et menaçant de loin vos frêles Républiques,

Ont lancé contre nous leurs arrêts tyranniques!

Chacun de vos rochers cachait un malheureux!

Les mêmes sentiments, inspirés par les mêmes souvenirs se montrent dans un autre poëme publié à la même époque par M. Michaud, le Printemps d'un Proscrit. Ces témoignages qu'il serait facile de multiplier établissent que le régime de la Terreur a été, pour un grand nombre de Français, le régime de la solitude obligatoire. Cette solitude plus ou moins complète avait d'ordinaire pour compagne l'inaction, l'inquiétude, les agitations de l'âme. Ce n'est pas tout: les malheureux qui avaient dû fuir leur patrie se trouvaient en rapports forcés avec des peuples chez lesquels la mélancolie avait déjà plus ou moins fortement établi son empire. Dans cette vie nouvelle, ils pénétraient mieux leurs habitudes et devaient contracter eux-mêmes à ce contact quelque pli qui ne s'effaçait plus. Enfin pour toutes ces victimes de la Révolution il y avait une cause permanente de tristesse dans le spectacle ou dans la pensée des maux qui désolaient le pays de leur naissance ou de leur adoption.

C'est ainsi que la Révolution et ses conséquences directes ou lointaines ont été une grande cause de souffrance pour Mme de Staël, par Sismondi, Chateaubriand, Chênedollé, Mmes de Caud et de Beaumont, Ballanche, Maine de Biran, Mmes de Flahaut et de Krudener.

L'Empire dans une certaine mesure a produit les mêmes effets. A Dieu ne plaise que je confonde le régime de la Terreur et le régime du gouvernement impérial; que je place sur la même ligne leurs intentions, leurs œuvres respectives. Mais il est aisé de démontrer que, sous l'Empire comme sous la République, il y eut pour les Français plus d'une retraite, volontaire ou forcée, plus d'une oisiveté imposée par les événements, plus d'une intimité, qu'on n'eût peut-être pas choisie, avec les littératures étrangères, enfin plus d'une patriotique tristesse. Le nombre des prisonniers d'État n'a pas laissé d'être assez considérable. L'exil a joué aussi son rôle. Benjamin Constant fut exilé par le premier Consul qui allait devenir l'Empereur. On peut dire que Mme de Staël subit la même peine, car sa patrie véritable était Paris, et la réduire au séjour de Coppet, c'était en réalité l'expatrier. Charles Nodier n'eut à supporter qu'un demi-exil. Il fut seulement, ou se tint par prudence, éloigné de Paris. Paris devint à son tour un lieu d'internement, mais il ne fut pas choisi pour les Parisiens; il fut réservé à une femme que tout rappelait à Florence, et à ce propos Bonstetten lui écrivait: «Vous voilà, Madame, comme le pêcheur de l'Évangile, forcé d'entrer en Paradis. Je suis dans un pays où l'on vous envie vos péchés, si tant est que vous en ayez commis, et encore plus votre purgatoire.» Plusieurs crurent, d'ailleurs, devoir prévenir la disgrâce du maître; Chateaubriand donna cet exemple. D'autres, comme Sismondi, ne purent supporter l'absence de la liberté, et allèrent chercher ailleurs un pays où l'on pût parler et écrire à l'aise. En général, le parti des mélancoliques est aussi le parti de l'opposition au gouvernement impérial, et le retour de quelques-uns d'entre-eux à des idées plus riantes coïncide avec la fin de leur hostilité politique.

Pendant toute la durée de la République et de l'Empire, on ne voit qu'un moment, un seul, où nulle cause de désunion n'apparaisse en France, et où l'espérance semble briller à tous les yeux. Ce fut l'heure où succédait aux excès sanglants de la tyrannie de Robespierre, à la corruption du Directoire, un pouvoir soucieux de force et de dignité. Alors la patrie renaît, les bannis sont rappelés. Tout meurtri qu'on est encore des coups de la tempête, et quels que soient les deuils qu'on porte en son cœur, on se rapproche avec confiance; les hommes appartenant à l'ancienne France se réconcilient avec la nouvelle. C'est le moment où Chateaubriand accepte de servir le premier Consul, et où Joubert parlant du héros de Marengo s'écrie: «Je l'aime! sans lui on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée.» Hors cette courte trêve, cette heureuse conjonction d'astres favorables, la France n'a connu pendant vingt-cinq ans que des alternatives d'agitations sanglantes, ou d'énervante compression, qui paraissaient presque également intolérables à des hommes épris à la fois d'ordre et de liberté, et qui, à quelques égards, entraînaient de semblables résultats.

Mais si, dans cet espace de temps la France a été plus maltraitée que le reste de l'Europe, elle n'a pas seule souffert. Les perturbations qui l'ont travaillée s'étendaient à la plupart des peuples, éprouvés comme elle, de près ou de loin, par les soucis politiques et par les grandes guerres; et l'on aperçoit bien le contre-coup de ces secousses, par exemple, dans Henri de Kleist et dans Ugo Foscolo. Les mêmes causes, ou peu s'en faut, ont donc produit les mêmes effets en France et à l'étranger pendant le cours de la République et de l'Empire.

Cette continuité explique pourquoi beaucoup de personnages qui figurent dans cette étude se retrouvent et sous l'Empire et sous la République, et pourquoi aussi j'ai compris dans un examen unique, l'époque qui renferme ces deux régimes.

Voilà pourquoi enfin cette époque tout entière, du moins sous le rapport dont je m'occupe, doit être jugée d'après un même principe. Oui, la génération qui l'a remplie peut invoquer comme excuse de son mal, quand il est sérieux, d'une part, le douloureux héritage qu'elle avait reçu de celle qui l'avait précédée, et d'autre part, les nouveaux sujets de plainte qu'ont créés pour elle les malheurs publics. Toutefois cette excuse ne saurait justifier toutes ses faiblesses et amnistier des torts qui n'étaient pas le fait d'une inévitable fatalité.

III
1815-1830

196

I
Les poètes.

CH. LOYSON.—DIVERS.

Avec la Restauration s'ouvre en France une ère littéraire nouvelle. Un travail inattendu se produit dans les esprits. C'est l'heure de l'éclosion du romantisme. Ce n'est pas sans raison que je parle de cet événement littéraire. Le romantisme se rattache par un lien intime à la maladie du siècle. Ce que fut exactement le romantisme, ce n'est pas chose facile de le dire, mais il n'est pas nécessaire de résoudre ici ce problème. Je me contenterai d'avancer que l'un des aspects de ce genre littéraire se confond avec l'objet de cette étude.

Mme de Staël a dit que «le nom de romantique avait été introduit nouvellement en Allemagne pour désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été l'origine, celle qui est née de la chevalerie et du christianisme.»

L'éminent auteur de l'Allemagne oubliait que le mot dont il s'agit n'avait pas été inventé dans cette circonstance; que Jean-Jacques Rousseau s'en était déjà servi pour caractériser un paysage de la Suisse; mais quelle que soit l'origine du mot, Mme de Staël émettait une observation juste, quand elle ajoutait que la poésie romantique était volontiers compliquée, repliée sur elle-même, «et empreinte de cette réflexion inquiète qui nous dévore souvent comme le vautour de Prométhée;» enfin quand elle estimait que le romantisme descendait de ce qu'elle appelait les littératures du nord, c'est-à-dire des littératures mélancoliques.

Plus tard, un écrivain peu connu, dont on retrouve un discours couronné par l'académie des jeux floraux, dans un recueil intitulé les Annales romantiques, et qui comprend les années 1826, 1827 et 1828, M. de Servière, s'exprimait ainsi: «Il n'est pas douteux que le genre romantique, ne doive entrer aujourd'hui dans toute la littérature, et y apporter une source de richesses poétiques: les tableaux de la nature animés du souffle de Dieu, et la peinture de tant d'affections nouvelles; cette inquiétude secrète de l'homme, cet instinct mélancolique qui le met en rapport avec les scènes de la nature; ce mystère plein d'attraits, ce vague où l'âme se complaît, qui est comme l'absence de sensations, et qui pourtant est une sensation délicieuse.» Une autorité plus haute et plus incontestable vient s'ajouter à ces témoignages. Gœthe l'a dit, en 1829, reprenant la théorie qui ferait de la querelle des classiques et des romantiques une nouvelle phase, un dernier incident de la querelle des anciens et des modernes: «La plupart des modernes sont romantiques non parce qu'ils sont récents, mais parce qu'ils sont faibles, maladifs, malades; l'antique n'est pas classique parce qu'il est antique, mais parce qu'il est vigoureux, frais et serein.» Selon lui, il n'aurait tenu qu'à notre siècle d'être antique; il ne lui fallait pour cela qu'être sain d'esprit. L'examen des monuments de la période romantique confirme ces appréciations. On y voit mainte trace de ces tendances morbides que Gœthe caractérisait et blâmait à si bon droit, quoiqu'il eût contribué lui-même puissamment à les répandre.

Romantisme et mal du siècle vont donc souvent de pair, et la poésie de ce temps en fournit mainte preuve.

Il est impossible de mentionner toutes les productions poétiques, se rapportant à notre sujet, que la Restauration vit éclore et périr aussitôt. La Muse française, le premier des recueils romantiques, en contient un grand nombre. On y remarque surtout une série de pièces telles que la jeune Malade, la Sœur malade, la jeune Fille malade, la Mère mourante. Cette veine alla si loin qu'à la fin la Muse elle-même voulut réagir, et qu'un de ses critiques osa provoquer, «pour la clôture définitive de toutes les poésies pharmaceutiques,» la publication d'une élégie intitulée: «l'Oncle à la mode de Bretagne en pleine convalescence.» Les Annales romantiques, ce recueil dont j'ai parlé plus haut, abondèrent aussi dans le même sens. Je citerai quelques titres: la Mort, la Feuille morte, le Désenchantement, la Plainte. Ce sont des rêveries vagues et vides dont on ne peut rien détacher de saillant.

Avant Lamartine, il n'est sous la Restauration qu'un poète qui, dans le même ordre d'idées, soit digne d'être signalé. Je le range parmi les disciples de la nouvelle école, parce qu'étant, comme on l'a dit «un intermédiaire entre Millevoye et Lamartine, il est beaucoup plus rapproché de ce dernier.» Je veux parler de Charles Loyson.

Dès l'année 1817, Loyson publie un recueil de poésies où il se représente comme arrivé au terme de sa vie, et où il chante lui-même son hymne funèbre. Une gravure placée en tête de l'édition montre le poète étendu sur sa couche, et maniant une lyre en présence de deux hommes et d'une femme assis à son chevet et vêtus du plus pur costume de la Restauration; au-dessous de ce frontispice on lit ce vers emprunté au volume qu'il précède.

Placez, placez ma lyre en mes tremblantes mains.

En 1819, Loyson fait paraître un nouveau recueil. Là encore, il suit le cours de ses tristes pensées. Il a des vers pour célébrer le Lit de mort, et s'il chante aussi le Retour à la vie, combien ce retour est éphémère, et déjà assombri par la pensée d'une fin prochaine! On lui doit aussi des articles insérés dans le journal Le Lycée, sur les œuvres de Millevoye et sur celles d'André Chénier. L'un de ces articles se termine par la description d'un lieu qu'il rêvait de consacrer aux poètes morts prématurément, depuis Tibulle jusqu'à Millevoye. Chacun y devait être l'objet d'un monument approprié à sa mémoire; Jean Second, par exemple, aurait eu une tombe ornée de deux colombes et abritée sous un saule pleureur; Chatterton aurait reposé sur un rocher nu. Loyson n'indique pas le genre de sépulture qu'il préférerait; mais les préoccupations qu'il exprime au sujet de ses devanciers semblent n'avoir été qu'un pressentiment du sort qui lui était réservé: il était enlevé par la maladie à vingt-neuf ans.

On sait que la société parisienne montra d'abord peu d'engouement pour la poésie romantique, même modérée comme elle l'était chez Loyson. Lamartine eut seul la puissance de remuer profondément ce public rebelle, et bientôt après la France et l'Europe entière.

II
Lamartine.

Quelques personnes peuvent se rappeler encore l'effet que produisit l'apparition des premières poésies de Lamartine. Ceux dont les souvenirs ne remontent pas si loin, savent, par la renommée avec quelle admiration elles furent accueillies. Quel n'était pas surtout l'enthousiasme des privilégiés auxquels il était donné d'entendre le poète lui-même réciter ses vers. Un témoin bien autorisé, M. Villemain, nous a laissé le tableau de ces bonnes fortunes. «Rien n'égalait, dit-il, le tressaillement d'admiration, la flatterie sincère dont il était entouré, lorsque le soir, dans un salon de cent personnes, au milieu des plus gracieux visages et des plus éclatantes parures, dans l'intervalle des félicitations ou des allusions jetées à quelques députés présents, sur leurs discours de la veille ou du matin, lui bien jeune et reconnaissable entre tous, debout, la tête inclinée avec grâce, d'une voix mélodieuse que nul débat n'avait encore fatiguée, récitait le Doute, l'Isolement, le Lac, ces premiers nés de son génie, ces chants qu'on n'avait nulle part entendus et que la langue française n'oubliera jamais. Il faut renoncer à peindre le ravissement que tant de beaux vers, si bien dits, excitaient dans une part de l'auditoire, la plus vive et la moins distraite alors; mais tous étaient presque également émus.»

Ces premiers nés du génie, dont parle M. Villemain, eurent des frères qui, bien que portant peut-être déjà quelques signes d'affaiblissement, ne parurent point dégénérés. Aux premières Méditations (1820) en succédèrent de nouvelles (1823) et plus tard, les Harmonies poétiques et religieuses (1830). Dans ces trois œuvres, rapprochées par le temps et par l'inspiration, plusieurs points intéressent notre étude.

Chantre de la nature, Lamartine l'est aussi de la solitude. Sa première Méditation a pour titre: l'Isolement; une autre, la Solitude. On lit, dans les Harmonies, la bénédiction de Dieu dans la Solitude. Plus loin il célèbre la vie du Solitaire. En mille endroits, il vante les avantages de la retraite, le mépris de la société, de ses aspirations stériles et de ses mesquines passions. C'est dans le monde de la rêverie, dans le monde idéal qu'il établit son domaine.

Il ne s'y nourrit pas de pensées riantes. Quel découragement! quelle tristesse dans ces vers: