Mon cœur lassé de tout même de l'espérance
N'ira plus de ses vœux importuner le sort...
Pourquoi gémis-tu sans cesse,
O mon âme, réponds-moi....
Tristesse qui m'inondes,
Coule donc de mes yeux....
En tête de l'une des Harmonies, on lit même ces mots: «Novissima verba, ou mon âme est triste jusqu'à la mort.»
La mort, tel est souvent le terme de ses réflexions. Elle lui apparaît au milieu des séductions de la vie ou des merveilles de la nature; elle s'interpose entre le bonheur et lui. On dirait qu'il se sent atteint déjà par sa main glacée. On le voit
Prêt à quitter l'horizon de la vie.
Pleurant de ses longs jours l'espoir évanoui.
Ailleurs il s'écrie:
Mon horizon se borne, et mon œil incertain
Ose l'étendre à peine au-delà d'une année.
Il va plus loin, il se suppose mourant, il nous fait assister à son agonie; bientôt, dit-il, je vais «avec la lyre des séraphins, guider des cieux suspendus à ma voix.» Enfin, dans l'Hymne à la mort, il se représente comme ayant franchi le seuil de l'éternité et s'adresse à sa dépouille mortelle dont il ne sent déjà plus le poids.
N'allons pas croire cependant que le poète soit un désespéré. Quelque triste qu'il se montre, il rencontre de douces consolations. Il a de mystérieuses sympathies, il a même de profonds amours. Lui qui fait profession de mépriser hautement la gloire, les honneurs, les richesses, lui qui dédaigne tous les prix de la vie, il est une passion qu'il excepte de son indifférence superbe, l'amour; il le proclame dans les moments les plus solennels. Son seul grief contre ce sentiment c'est qu'il n'est point éternel, et que «ce n'est qu'un songe que le bonheur qui doit finir.» Ce n'est pas tout, au-dessus des amours terrestres le poète sent en lui un autre amour plus pur, plus vaste, l'amour de Dieu lui-même. S'il connaît le doute, il n'en fait pas l'état habituel de son âme; à côté du désespoir de l'homme qui cherche à deviner l'énigme du monde et dont la raison se trouble devant l'existence du mal, il place le secours de la foi. Il se fait même auprès d'un grand esprit sceptique l'apôtre de la croyance; il gourmande l'incrédulité de Byron. Déjà très prononcée dans les Méditations, cette disposition s'accuse plus nettement encore, leur titre même l'indique, dans les Harmonies poétiques et religieuses. Là, ce ne sont plus seulement des désirs qui s'élèvent vers le ciel, c'est un culte accompagné d'extases et d'une sorte de mysticisme. L'auteur déclare lui-même qu'il a voulu répondre aux besoins religieux de certaines âmes. Et quand, dans son dernier chant du Pèlerinage de Childe Harold (1825), Lamartine reproduit par instants le scepticisme de Byron, il a soin de faire remarquer que, tout en se conformant aux opinions trop connues de son héros, il n'a point voulu blesser des convictions pieuses «qui sont les siennes.» Aussi, en le recevant au sein de l'académie française, M. Cuvier put-il dire au poète que, tandis qu'on avait vu dans Byron «l'Ange du Désespoir» le monde avait salué en lui «le Chantre de l'Espérance.»
Mais si Lamartine n'est tombé dans aucun des excès de l'école du désespoir, il a cependant consacré souvent sa poésie à des sentiments vagues, des aspirations mal définies, à je ne sais quel instinct de rêverie sans objet et de tristesse sans cause, et c'est par là surtout qu'il s'emparait de l'âme des lecteurs qui voyaient, avec reconnaissance, leurs pensées les plus secrètes prendre dans ses vers une forme palpable d'une incomparable beauté. Passionné et religieux, mais aussi parfois mélancolique, tel était le poète. Qu'était l'homme?
Pour l'étudier, les documents abondent, et ils émanent de M. de Lamartine lui-même. Dans ce siècle où le goût des révélations personnelles a pris tant de développements, il est un de ceux qui ont le plus donné l'exemple de cette faiblesse. Il est donc aisé, grâce à lui, de répondre à la question que je viens de poser. Au surplus, est-il besoin de le dire? je ne règlerai pas aveuglément mes appréciations sur les siennes et je m'efforcerai de le juger avec impartialité.
Arrivé au monde le 21 octobre 1792 (ce chiffre a son importance), Alphonse de Lamartine appartenait à une famille ancienne. Sous la Terreur, son père fut conduit avec tous les siens en prison. De la fenêtre d'une chambre qui faisait face au cachot, sa mère qui l'allaitait le montrait de loin au prisonnier et déjà il jouait un rôle, à son insu, dans ce lugubre drame.
Son enfance s'écoula dans une demeure modeste, retraite de sa famille, à laquelle la fin de la Terreur avait rendu son chef si menacé. Dans cette terre de Milly, qu'il a plus d'une fois célébrée avec une émotion vraie, il jouissait avec bonheur de l'air pur de la liberté. Il aimait à faire au loin des excursions dans les montagnes. Il y avait surtout dans les environs une grotte qui l'attirait. L'eau y coulait avec un tintement sonore. «L'eau, dit-il, est l'élément triste. Super flumina Babylonis sedimus et flevimus. Pourquoi? C'est que l'eau pleure avec tout le monde. Tous, enfants que nous sommes, nous ne pouvons nous empêcher d'en être émus.» Il portait dans les distractions de son âge une gravité précoce. S'il s'adonnait à l'exercice du patinage, il y cherchait un sentiment de «délire mélancolique.» Il fallut cependant un jour s'arracher à cette douce indépendance, à cette chère solitude, et s'en aller faire l'apprentissage de la discipline dans une maison d'éducation de Lyon. Mais il paraît que cet essai fut au-dessus de ses forces. Il conçut pour cette prison une telle horreur, que les idées de suicide dont il n'avait jamais entendu parler, vinrent l'assaillir et qu'il passa des jours et des nuits à chercher par quels moyens il pourrait se soustraire à une vie qu'il ne pouvait plus supporter. Grâce à Dieu, comme naguère Chateaubriand, il n'accomplit pas ce projet sinistre et eut recours à une solution moins violente; il s'évada. Bientôt retrouvé, il fut placé cette fois dans une maison religieuse, au collège de Belley (1803).
A Belley, le jeune Lamartine nouait avec quelques-uns de ses condisciples, sérieux comme lui, des amitiés que le temps ne devait pas relâcher; ce fut aussi l'époque où il éprouva le plus vivement les élans et les tendresses du sentiment religieux. Mais, en 1807, il quittait son collège bien aimé, pour une vie encore plus douce, la vie de famille à la campagne. Là, il reprend avec bonheur ses habitudes de liberté, de rêverie et de contemplation. Ses lectures sont en rapport avec ces habitudes et les fortifient. Dans la bibliothèque paternelle, il trouve un nombre restreint de volumes parmi lesquels figurent les romans de Mme de Flahaut, de Mme de Staël, les écrits de Jean-Jacques Rousseau et Paul et Virginie, œuvres brûlantes qu'il dévore et qui attisent en lui le foyer d'une sensibilité prête à éclater. Pope le frappe aussi fortement. Il avait lu dans ce poète trois strophes mélancoliques qui laissèrent dans son imagination et dans son cœur des traces si durables que plus tard il en tira le sujet du Poète mourant, qui fait partie du second volume des Méditations. Mais le livre auquel il donne la part la plus importante dans la formation de son génie, c'est le Recueil des poésies ossianiques. C'était le moment de leur plus grande faveur, et par un rare privilège elles avaient conquis à la fois l'admiration discrète des cœurs solitaires et le culte officiel qu'à l'exemple du maître leur rendait le monde de la cour et de l'armée. Le jeune Lamartine ne résista pas à cet ascendant. «Je m'abîmai, dit-il, dans cet océan d'ombres, de sang, de larmes, de frimas et d'images dont l'immensité, le demi-jour et la tristesse correspondaient si bien à la mélancolie grandiose d'une âme de seize ans, qui ouvre ses premiers rayons sur l'infini.» Dans son enthousiasme pour les héros de cette sombre poésie, il croyait vivre de leur vie même. Le caractère du pays qu'il habitait se prêtait à cette illusion. Il voulut un jour pousser l'assimilation jusqu'à son dernier terme, et essayer un amour ossianique. Mais le bruit de cette aventure étant arrivé aux oreilles de sa famille, on crut devoir éloigner Lamartine. Il inaugura dès lors une vie moins intérieure et moins sédentaire, et se rendit en Italie où l'attendait l'épisode de Graziella.
A son retour d'Italie, on voit Lamartine, tantôt continuer à se nourrir de poésie et de rêves, tantôt se jeter avec ardeur dans la vie réelle, entrant à la chute de l'Empire dans la vie militaire, en sortant pendant les Cent-Jours, puis y rentrant encore avec la seconde Restauration, et s'affranchir enfin pour toujours des liens du service par une retraite volontaire. Divers aveux nous font connaître quel était en ces temps son état moral.
Il écrivait un jour sur les pages d'un Tacite les lignes suivantes, qu'il retrouva longtemps après et qu'il a conservées: «J'entre aujourd'hui dans ma vingt et unième année, et je suis fatigué comme si j'en avais vécu cent. Je ne croyais pas que ce fût une chose si difficile que de vivre. Voyons, pourquoi est-ce si difficile? un morceau de pain, une goutte d'eau y suffisent. Mes organes sont sains, j'ai un ciel éblouissant sur la tête, et cependant je n'ai plus aucune passion ici-bas; mais le cœur n'est jamais si lourd que quand il est vide. Pourquoi? c'est qu'il se remplit d'ennui. Oh! oui j'ai une passion, la plus terrible, la plus pesante, la plus rongeuse de toutes, l'ennui.» Dans cette prostration de son âme se dresse devant lui le souvenir de Graziella, et pressé d'échapper à «ce désert de l'indifférence, à cette sécheresse de la vie, il aurait voulu mourir tout de suite pour retrouver son ombre.» Sauf ce regret, et peut-être ce remords, qui se mêle à son ennui, la note écrite par Lamartine ne rappelle-t-elle pas celles que traçaient dans des moments de découragement André Chénier, et celui qui devait être Napoléon Ier? et ce rapprochement ne prouve-t-il pas que, malgré certaines différences inhérentes à la diversité des situations et des personnes, l'esprit humain présente à certaines époques des aspects uniformes, et que les mêmes pensées s'y revêtent du même langage?
Dans une autre circonstance et à propos d'un séjour qu'il avait fait en Suisse pour éviter de servir l'Empire après le retour de l'île d'Elbe, il parle de la joie qu'il a goûtée dans la solitude «ce linceul volontaire de l'homme où il s'enveloppe pour mourir voluptueusement à la terre.» Ailleurs encore revenant sur ses souvenirs de Milly il dit: «La compression de ma vie morale dans cette aridité et cet isolement, l'intensité de ma pensée creusant sans cesse en moi le vide de mon existence, les palpitations de mon cœur brûlant sans aliment réel et se révoltant contre les dures privations d'air, de lumière et d'amour dont j'étais altéré, finirent par me mutiler, par me consumer jusque dans mon corps, et par me donner des langueurs, des spasmes, des abattements, des dégoûts de vivre, des envies de mourir, que je pris pour des maladies du corps et qui n'étaient que la maladie de mon âme.»
Le livre de Raphaël nous présente avec plus de développements encore l'analyse de cette maladie. Raphaël est dévoré par l'ennui, et cependant il ne veut rien tenter pour sortir de son inaction, parce que rien ne lui paraît valoir son ambition. Il se drape dans sa tristesse et dit adieu aux affections humaines, comme s'il avait perdu sans retour la faculté d'aimer. Il accuse les hommes d'injustice, d'aveuglement, il se dit méconnu, mais au lieu de donner la preuve de sa force, il s'enferme dans un paresseux isolement; il analyse «les mélancolies dont il est dévoré, son désir de mourir, son désenchantement de tout, enfin la langueur physique, résultat de la lassitude de l'âme et qui sous des cheveux et sous des traits de vingt-quatre ans cachait la précoce sénilité et le détachement de la terre d'un homme mûr et fatigué de jours.» Or, Raphaël, on le sait, c'est Lamartine presque en tout; et personne n'a été dupe de l'artifice par lequel l'auteur feint d'avoir reçu des mains d'un ami mourant le manuscrit des «Pages de la vingtième année.»
Cette amertume de cœur, ce précoce désenchantement quelles en étaient les causes? Les unes étaient anciennes, les autres récentes. Et d'abord il était né dans les plus mauvais jours de la Révolution, au milieu du deuil de sa famille. «On s'étonne, a-t-il dit, que les hommes dont la vie date de ces jours sinistres aient apporté en naissant, un goût de tristesse et une empreinte de mélancolie dans le génie français. Virgile, Cicéron, Tibulle (?) Horace lui-même (?) qui imprimèrent ce caractère au génie Romain, n'étaient-ils pas nés comme nous, pendant les grandes guerres de Marius, de Sylla, de César? Que l'on songe aux impressions de terreur ou de pitié qui agitèrent les flancs des femmes romaines pendant qu'elles portaient ces hommes dans leur sein! Que l'on songe au lait aigri de larmes, que je reçus moi-même de ma mère, pendant que ma famille entière était dans une captivité qui ne s'ouvrait que par la mort; pendant que l'époux qu'elle adorait était sur les degrés de l'échafaud, et que captive elle-même dans sa maison déserte, des soldats féroces épiaient ses regards pour lui faire un crime de sa tendresse et pour insulter à sa douleur!»
De plus, l'enfance de Lamartine s'était écoulée solitaire, et son adolescence s'était alimentée de la lecture de grands auteurs mélancoliques français ou étrangers.
Ajoutez à cela que, pendant plusieurs années, à l'âge où se produisent d'ordinaire chez les jeunes gens les efforts sérieux, et où se décide l'avenir, il n'avait, sauf quelques courts essais de carrière militaire, tenté aucune entreprise utile, ni fait aucun acte de volonté; et ce n'est pas impunément qu'un jeune homme s'abandonne à la vie contemplative, fût-elle bercée par les plus poétiques rêveries. Enfin il avait traversé une période de dissipation dont il était sorti, dit-il, «le cœur plein de cendres.» Toutefois, cette période avait été courte et bientôt il était remonté vers les hautes cîmes de l'idéal et de l'amour. Ce fut précisément à l'incident qui fait le sujet du livre de Raphaël qu'il dût son salut. Ce fut la Julie de ce livre, la même qu'il a célébrée, et, je pourrais dire, immortalisée dans les Méditations sous le nom d'Elvire, qui lui apprit qu'il avait encore le cœur capable d'une grande passion.
Pour le dire en passant, Julie, de son côté, était malade d'esprit aussi bien que de corps; quelque chose du souffle aride du siècle avait passé sur elle et y avait fait mourir la foi. Elle approchait de sa mort prématurée sans espoir d'un autre avenir, et même une fois avec Raphaël elle avait eu la tentation de devancer le terme de ses jours, et le livre nous raconte cet essai de suicide à deux. Mais elle aussi trouve sa régénération dans l'amour et revient à la foi par la passion. Quant à lui, je le répète, cet amour marque la fin du mal dont il souffrait, en même temps que la fin de sa jeunesse.
Avec la maturité (1820), sa vie se transforme. Jusque-là désœuvrée et solitaire, elle devient active et mêlée au mouvement des affaires publiques. Le bonheur du foyer, la gloire, tout lui sourit. Au milieu de tous ces dons inattendus peut-il rester place à la tristesse? Elle se montre encore chez lui, mais il semble que déjà ce soit plus par imitation que par une inspiration naturelle, ou qu'elle découle de la plénitude même de son bonheur et du sentiment de sa brièveté.
Et maintenant si, dépassant l'époque de la publication des Méditations et des Harmonies, nous suivons leur auteur au delà de la Restauration, il nous apparaît chaque jour moins adonné à la rêverie et, bien qu'on ait pu lui reprocher d'avoir introduit la poésie partout et même dans la politique, profondément mêlé aux grands événements de notre histoire. Plus tard encore, quand il quitte la vie publique, il puise dans de cruelles nécessités d'existence un nouveau principe d'activité. Pendant toute cette phase de son déclin, sa mélancolie s'évanouit; lui qui, à vingt ans, se croyait arrivé au bout de sa carrière et pleurait sur sa mort prochaine, à soixante ans ne croyait plus avoir parcouru que la moitié de son existence et il le disait ingénument. De ces deux illusions, la seconde était la plus noble puisqu'elle soutenait son courage et secondait son énergie. Mais revenons au poète d'avant 1830. Si le mal du siècle ne l'a pas envahi tout entier, il s'en faut qu'il l'ait tout entier épargné. De là ce mélange de tristesse et d'enthousiasme, de découragement et de consolations, dont les Méditations et les Harmonies ont livré au monde séduit les merveilleux échos. Si dans cette œuvre inattendue tout n'est pas également fortifiant, cependant, en se rappelant tant de beaux vers dans lesquels Lamartine a consacré des pensées élevées ou des sentiments généreux, on est porté envers lui à l'indulgence et tenté de lui appliquer ce qu'il a écrit à propos des «fléaux de Dieu,» en disant:
Qui sait si le génie
N'est pas une de ses vertus?
III
Sainte-Beuve.
Ce sont encore des poésies que nous allons étudier, mais des poésies qui ne peuvent soutenir aucune comparaison avec celles de Lamartine, et qui viennent, d'ailleurs, d'un écrivain beaucoup moins connu comme poète que comme prosateur, de M. Sainte-Beuve. Le grand critique dont j'ai eu, dont j'aurai encore l'occasion de citer tant de mots justes, de fines appréciations sur des hommes ou sur des œuvres compris dans cette étude, l'écrivain habile qui a si bien pénétré chez autrui les replis cachés de la maladie du siècle, en a été atteint, lui aussi, et peut-être n'en parle-t-il avec tant de sagacité que pour l'avoir personnellement éprouvée. Il s'en est guéri, sans doute, et la mobilité inhérente à son caractère ne lui permettait pas de rester longtemps sous la même influence, mais il avait commencé par la subir. C'est pendant la Restauration, dans le volume intitulé: Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme (1829), et dans les poésies qui ont pour titre les Consolations (1830) qu'il a donné le plus de signes de cette affection.
L'ouvrage consacré à Joseph Delorme débute par une vie du prétendu auteur. Ce récit, prend Joseph Delorme depuis sa naissance, qui eut lieu «vers le commencement du siècle, dans un bourg voisin d'Amiens,» jusqu'à sa mort qui survint à Meudon et qui fut causée par une phthisie pulmonaire compliquée «à ce qu'on croit» d'une affection du cœur. «Élevé au bruit des miracles de l'Empire, amoureux des splendeurs militaires, combien de longues heures il passait à l'écart, loin des jeux de son âge, le long d'un petit sentier, dans des monologues imaginaires!» A quatorze ans, il vient à Paris pour y achever ses études. Là, le goût de la science l'emporte en lui sur le goût de la poésie. «Que faire d'une lyre en ces jours d'orage? La lyre fût brisée.» La philosophie le séduit aussi. «Abjurant les simples croyances de son éducation chrétienne, il s'était épris de l'impiété audacieuse du dernier siècle.» C'est alors qu'il devient médecin. Pour se livrer plus librement à son art, et pour ne pas «s'emprisonner dans des affections trop étroites,» il rompt avec une jeune personne à laquelle il pouvait espérer s'unir. «Ce qu'il souffrit pendant deux ou trois années d'épreuves continuelles et de luttes journalières avec lui-même» nous est en partie révélé par le journal qu'il rédigeait habituellement. On y apprend que «sa santé s'était assez profondément altérée et que ses facultés sans expression avaient engendré à la longue un malaise inexprimable.» Il se promenait quelquefois «à la nuit tombante sur un boulevard extérieur près duquel il demeurait.» Les protections qu'on lui offre, il les repousse comme des entreprises sur son indépendance, comme des tentatives d'exploitation. Il écrit alors les lignes suivantes: «Ce vendredi, 14 mars 1820. Dix heures et demie du matin. Si l'on vous disait: il est un jeune homme, heureusement doué par la nature et formé par l'éducation; il a ce qu'on appelle du talent, etc., etc. Et si l'on ajoutait: ce jeune homme est le plus malheureux des êtres! Depuis bien des jours, il se demande s'il est une seule minute où l'un de ses goûts ait été satisfait, et il ne la trouve pas, etc., etc. Oh! qui ne le plaindrait cet homme de vingt ans, etc., etc. Mais moi qui écris ceci, je me sens défaillir; mes yeux se voilent de larmes, et l'excès de mon malheur m'ôte la force nécessaire pour achever de le décrire... Miserere!» Enfin il reconquiert sa liberté, mais «incapable de rien poursuivre, renonçant à tout but, s'enveloppant de la pauvreté comme d'un manteau, il ne pense qu'à vivre chaque jour en condamné de la veille qui doit mourir le lendemain, et à se bercer de chants monotones pour endormir la mort.» Il ne sort plus de chez lui qu'à la nuit close. Là commence «son lent et profond suicide. Rien que des défaillances et des frénésies d'où s'échappaient de temps à autre des cris et des soupirs.» Il ne lit plus que «les romans de la famille de Werther et de Delphine: le peintre de Saltzbourg, Adolphe, René, Édouard, Adèle, Thérèse Aubert et Valérie; Senancour, Lamartine et Ballanche; Ossian, Cooper et Kirke White. Son âme n'offre plus désormais qu'un inconcevable chaos, où de monstrueuses imaginations, de fraîches réminiscences, des fantaisies criminelles, de grandes pensées avortées, de sages prévoyances suivies d'actions folles, des élans pieux après des blasphèmes, jouent et s'agitent confusément sur un fond de désespoir.» Un instant, ce désespoir semble supportable; Joseph jouit de quelques intervalles de calme; les beautés de la nature, la société de ses amis adoucissent un peu ses chagrins; on le dirait presque gai; mais le mal a déjà poussé trop loin ses ravages, et Joseph succombe. Du reste, ses notes le prouvent, si la maladie s'était prolongée quelque temps, il en eût précipité le dénouement. Complétons ce récit en disant qu'ailleurs, dans un article du Globe, du 4 novembre 1830, Sainte-Beuve nous apprend que Joseph Delorme, si indifférent en toutes choses, avait conçu une ardente hostilité contre le gouvernement de son pays, et que, s'il avait vécu jusqu'en 1830, il aurait tout fait pour contribuer à renverser le trône.
Tel est le triste personnage qui nous est présenté sous le nom de Joseph Delorme. Les Œuvres qu'on lui attribue sont en harmonie avec le caractère qu'on lui donne. A côté de poésies et de pensées qui ne redisent d'autres soucis que des soucis littéraires ou artistiques, on y rencontre plus d'une confidence sur la nature intime de leur auteur; et le point qui s'en détache le plus nettement, c'est l'impossibilité pour lui d'aimer d'un amour vrai et profond, de se dévouer, de croire à ce qu'il aime; c'est la bizarrerie qui lui fait voir le désenchantement au milieu de l'enthousiasme, et rêver la rupture avant la liaison. «Oh! que l'amour est loin,» s'écrie-t-il! Mais pourquoi cette paralysie du cœur? Est-ce la marque d'une fatalité particulière? Est-ce le signe d'une nature tristement privilégiée? Non, c'est seulement la conséquence d'une conduite assez vulgaire. Joseph a poursuivi «de vaines amours,» et aujourd'hui il ne peut plus vraiment aimer.
Personne n'ignore que, dans quelques parties de la vie de Joseph Delorme, Sainte-Beuve ait voulu se mettre lui-même en scène. En imaginant de se produire sous ce nom et cette personnalité, il ne faisait qu'obéir au goût d'un temps qui aimait les petites supercheries, les innocents déguisements littéraires. Plusieurs des traits qu'il a prêtés à Joseph Delorme sont empruntés à sa propre physionomie. M. de Lamartine, parlant de ce qu'était Sainte-Beuve en 1829, le décrit ainsi: «un jeune homme pâle, blond, frêle, sensible jusqu'à la maladie, poète jusqu'aux larmes.» Et il a été reproduit sous cet aspect mélancolique par le pinceau de Chenavard, sur une toile que plus tard il ne montrait qu'à quelques rares amis, disant pour expliquer ce mystère que: «c'était un peu trop Joseph Delorme.» Et puis, lui aussi avait étudié la médecine, et il avait puisé dans ces travaux des habitudes d'analyse et, pour ainsi dire, de dissection, qui, appliquées à un autre ordre de choses le conduisaient à faire sur lui-même de l'anatomie morale. Ce qu'il avait encore de commun avec Joseph Delorme c'était une disposition à la rêverie, à la tristesse vague et sans cause. «Sainte-Beuve, a dit M. Henri Fournier, éprouva sincèrement les désespoirs à la Werther et à l'Obermann qui n'étaient guère qu'une affectation et une mode chez les romantiques bien portants et bien en chair de 1830.» Il écrivait à vingt ans à son ami M. Loudière qui s'ennuyait et le lui avait dit: «L'ennui ne doit pas t'étonner: résigne-toi à n'avoir ni jeunesse, ni passé, ni avenir; je ne te dis pas de ne pas en souffrir, de ne pas en mourir même à la longue, mais je te dis de ne pas en enrager...... Je me souviens bien que j'ai eu au collège, comme aujourd'hui, de terribles accès de mélancolie et de dégoût de tout.» Plus tard, en 1839, il écrivait à un poète: «J'ai besoin de ce qui console, mais je me fais moins d'illusions que vous, et je ne cherche plus, par désespoir de trouver.» Enfin, on l'a dit, il aimait chez autrui certaines tristesses dans lesquelles il retrouvait une maladie qui avait été la sienne. Ajoutons que Sainte-Beuve souffrait, comme Joseph Delorme, d'un précoce désenchantement en amour, résultant de ce qu'il avait laissé trop souvent s'égarer ses affections. Je n'en veux pas dire davantage sur ce sujet dont on comprend la délicatesse.
On voit donc que la nostalgie de Joseph Delorme n'était pas étrangère à Sainte-Beuve. Toutefois entre l'auteur et la création, les différences étaient encore nombreuses. Non seulement, comme le fait remarquer M. d'Haussonville, «au bout de leurs infortunes, la ressemblance cesse: Joseph Delorme en meurt; Sainte-Beuve en guérit.» Mais encore, dans le livre, la note vraie est souvent forcée; les chagrins sont grossis à plaisir, et, en maint endroit, on voit percer le désir de copier un modèle plutôt que de peindre d'après nature. L'écrivain s'est inspiré de plusieurs types bien connus. Tantôt, c'est René traînant sa mélancolie le long des promenades désertes; tantôt c'est Obermann cachant son impuissance morale dans une solitude oisive. Le passage où il jette un cri de détresse sur son malheur n'est-il pas copié sur certaines lignes trouvées dans les papiers de Bonaparte, ou de celles écrites par Chénier dans une taverne de Londres? Enfin n'est-ce pas surtout Werther qui a fourni le ton général de la vie du malheureux Joseph, et M. Guizot n'a-t-il pas eu raison de qualifier celui-ci de Werther carabin et jacobin?
Ce côté volontairement exagéré de la pseudo-biographie de Joseph Delorme ne pouvait échapper à la malice de la critique. L'occasion était belle pour les classiques si malmenés de prendre une revanche sur leurs adversaires, et ce fut M. Jay, l'un des plus corrects d'entre-eux, qui se chargea de ce soin. Dans un livre aujourd'hui peu connu, intitulé La conversion d'un romantique; manuscrit de Jacques Delorme (1830), M. Jay rétablissait la vérité sur Joseph Delorme d'après des renseignements fournis par un prétendu frère de celui-ci. Selon lui, Joseph, né dans une famille des plus humbles, après avoir passé son enfance dans des conditions heureuses, mais ordinaires, était devenu médecin. Mais un jour il s'était «mis en fantaisie qu'il était poète.» Dès ce moment, il avait négligé ses devoirs pour faire «une révolution en poésie,» et détrôner «les membres de l'Académie française, et les hommes de lettres du temps de l'Empire, qu'on devait regarder comme des perruques. Nous vous donnerons, disait-il, de l'incroyable, de l'affreux, du terrible, de l'extravagant, et s'il le faut, le diable lui-même remplacera votre vieux Apollon. Nous aurons comme les Anglais notre école satanique.» Toutefois, et tout à coup, il s'était guéri de sa folie, avait jeté au feu ses anciennes idoles et désavoué «le recueil d'extravagances rimées et de pensées ridicules publié sous son nom», pour en revenir aux chefs-d'œuvre de nos vieux classiques, et à l'exercice sérieux de sa profession. Loin de mourir prématurément, il avait constamment joui de la meilleure santé du monde, aimant, dit-on, à bien dîner et digérant toujours parfaitement.
Sans apprécier, au point de vue de la forme, le mérite de la raillerie de M. Jay et tout en étant obligé de convenir que la rectification n'était pas moins fantaisiste que la biographie rectifiée, on ne peut contester la sagesse de la leçon qu'elle renferme. Il est permis plutôt de la trouver incomplète. M. Jay ne s'est attaqué qu'aux ridicules de Joseph Delorme; combien plus justement encore il aurait pu s'élever, au nom de la morale, contre l'affaissement de son caractère, contre son indifférence et son inertie, et contre les causes de cet état!
On pourrait faire les mêmes remarques à propos des Consolations (1830); car le poète y exprime sur l'aridité précoce de son cœur les mêmes plaintes dues au mêmes motifs que dans les œuvres de Joseph Delorme. Seulement, dans le nouveau recueil on entrevoit une tendance croissante à chercher dans la religion un moyen de relèvement, un instrument de régénération morale. En effet, à cette époque, Sainte-Beuve, dont la nature, comme l'a dit son récent et intéressant biographe, était à la fois «amoureuse et mystique» cherchait à se rattacher aux idées religieuses, et, quoique plus tard il l'ait nié, il est certain que le conflit qu'il dépeint entre les tendances malsaines et les pieuses aspirations était la fidèle représentation de ce qui se passait alors dans son âme.
Sainte-Beuve ne s'en est pas tenu là. Dans un roman qui ne date plus de la Restauration, mais du gouvernement qui l'a suivie, il a cru pouvoir prendre pour sujet, non plus la mélancolie, mais l'une de ses causes possibles. Il a pensé qu'il y avait une utilité morale à étudier tous les degrés par lesquels passe le débauché, avant d'arriver au fond de l'abîme où ses plus nobles facultés s'engloutissent. C'est le but de Volupté (1834). L'étrange héros de ce roman, quoiqu'on le donne comme naturellement faible et inquiet, comme un fils de René, n'est frappé du mal dont il souffre, que pour s'être livré à de précoces excès. Ces excès sont la cause encore plus que l'effet de son caractère que Sainte-Beuve nous décrit: «languissant, oisif, attachant, sec et privé, mystérieux et furtif, rêveur jusqu'à la sensibilité, tendre jusqu'à la mollesse, voluptueux enfin.»
Il me sera permis de m'étonner, malgré l'enseignement sensé qu'il contient, que ce livre de Volupté ait fait, on l'affirme du moins, une conversion, et d'estimer qu'une telle œuvre était plus dangereuse qu'utile. Le sujet exigeait une touche plus rude et en même temps plus discrète. Mais je n'ai pas à faire l'examen de ce roman. La mélancolie qui provient directement de la sensualité sort du cadre de notre étude. C'est une maladie physique, plutôt que morale, et qui relève moins de la philosophie que de la pathologie.
Laissons donc Volupté, et son auteur même qui, en dehors des deux ouvrages dont j'ai parlé plus haut, n'appartient plus au mal du siècle.
IV
Le monde philosophique et religieux.
JOUFFROY.—G. FARCY.—LAMENNAIS.—LE P. LACORDAIRE.
Si maintenant, quittant la poésie, nous interrogeons la pensée philosophique ou religieuse du temps, y trouvons-nous la sérénité que nous n'avons pas rencontrée jusqu'ici? Qu'on en juge.
M. Jouffroy avait montré, tout enfant, une nature «curieuse, rêveuse et recueillie.» Ce sont les expressions dont s'est servi pour le définir un autre philosophe, son ami le plus cher peut-être, qui s'est dévoué à sa mémoire, et qui sait parfaitement inspirer l'intérêt qu'il éprouve pour son sujet. M. Damiron ajoute que cette «âme d'élite était dès lors inquiétée de ces tourments de la pensée dont plus tard, à sa gloire sans doute, mais aussi trop souvent au prix de son repos, elle fut si profondément agitée et travaillée.» Jouffroy fut admis comme élève à l'École Normale, à vingt ans à peine (1816), et commença à s'occuper de philosophie. Il nous apprend lui-même qu'il avait été accoutumé «à considérer l'avenir de l'homme et le soin de son âme comme la grande affaire de sa vie,» et que «pendant longtemps les croyances du christianisme avaient pleinement répondu à tous les besoins et à toutes les inquiétudes que de telles dispositions jettent dans l'âme.» Mais, ajoute-t-il, «dans le temps où j'étais né, il était impossible que ce bonheur fût durable, et le jour était venu où, du sein de ce paisible édifice de la religion qui m'avait recueilli à ma naissance, et à l'ombre duquel ma première jeunesse s'était écoulée, j'avais entendu le vent du doute qui de toutes parts en battait les murs et l'ébranlait jusque dans ses fondements.» Il n'avait pu résister à la contagion de l'esprit d'examen et d'objection. Il était devenu sceptique. «Cette mélancolique révolution ne s'était point opérée, dit-il, au grand jour de ma conscience, elle s'était accomplie sourdement par un travail involontaire dont je n'avais pas été complice.» Toutefois, «la vie studieuse et solitaire de l'école fortifiant les dispositions méditatives de son esprit,» il ne devait pas tarder à se rendre un compte exact du véritable état de ses croyances.
Rien de plus poignant, on peut dire de plus dramatique, que le récit de cette révélation; de cette nuit d'hiver dans une chambre étroite et nue de l'École Normale, à la clarté d'une lune à demi voilée par les nuages; de cette funeste nuit pendant laquelle fut déchiré le voile qui dérobait à Jouffroy sa propre transformation. «Ce moment fut affreux, dit-il, et quand vers le matin, je me jetai épuisé sur mon lit, il me sembla sentir ma première vie, si riante et si pleine, s'éteindre, et derrière moi s'en ouvrir une autre, sombre et dépeuplée, où désormais j'allais vivre seul, seul avec ma fatale pensée qui venait de m'y exiler et que j'étais tenté de maudire. Les jours qui suivirent cette découverte furent les plus tristes de ma vie... Mon âme ne pouvait s'accoutumer à un état si peu fait pour la faiblesse humaine; par des retours violents, elle cherchait à regagner les rivages qu'elle avait perdus; elle retrouvait dans la cendre de ses croyances passées des étincelles qui semblaient par intervalles rallumer sa foi. Mais ces lueurs s'éteignaient bientôt.» Quel lugubre tableau! Quelles images sinistres! Ne croirait-on pas lire une page arrachée aux annales des naufrages célèbres? Et les malheureux échoués sur une plage déserte étaient-ils plus désolés que le philosophe jeté par la tempête de sa pensée sur les bords arides de l'incrédulité?
»Si, ajoute-t-il, en perdant la foi, j'avais perdu le souci des questions qu'elle m'avait résolues, ce violent état n'aurait pas duré longtemps, la fatigue m'aurait assoupi, et ma vie se serait endormie comme tant d'autres, dans le scepticisme...» Mais il sentait mieux que jamais l'importance des problèmes dont il n'avait plus la clef; et ce fut là ce qui décida de la direction de sa vie. Ne pouvant supporter l'incertitude sur l'énigme de la destinée humaine, à défaut de la foi, il fit appel à la raison, et résolut de consacrer sa vie à résoudre le problème qui l'obsédait. Ce fut ainsi qu'il se voua à la philosophie. Le mauvais état de sa santé et la suppression, par suite du licenciement de l'École Normale, d'un cours qu'il y faisait, lui permirent de s'y consacrer tout entier. Au bout de plusieurs années de patientes recherches, il «affirmait qu'il voyait clairement la route à suivre, pour retrouver la solution perdue du problème» et qu'il avait déjà reformé «en lui bien des convictions qui lui avaient rendu, sinon tout son premier bonheur, du moins le calme de l'esprit et le repos du cœur.» (Mémoire sur l'organisation des sciences philosophiques, première partie, 1836).
Cependant la période de détresse qu'il avait traversée, en 1816 et dans les années suivantes, avait-elle entièrement pris fin? Une période de calme absolu s'était-elle ouverte pour lui? Il l'affirme. Mais un de ses auditeurs de la Sorbonne nous le montre sous un jour bien différent. «Hier, dit cet auditeur, qui n'est autre que M. Ozanam, dans une lettre du 15 mars 1832, il confessait que les besoins intellectuels sont immenses, que la science loin de les combler ne sert qu'à en faire voir toute l'étendue et conduit l'homme au désespoir, en lui montrant l'impossibilité d'arriver à la perfection. Il confessait que les connaissances matérielles ne suffisent point à notre esprit et qu'après les avoir épuisées, il éprouvait un grand vide et se trouvait invinciblement poussé à chercher des lumières surnaturelles.» Il ne se pouvait donc empêcher de tourner un regard de regret vers le joug qu'il avait brisé. Et Ozanam ajoute: «ils font peine ces philosophes du rationalisme! Si tu les voyais au milieu de leurs fantaisies, reconnaître à chaque instant leur faiblesse et proclamer le désespoir qui les ronge: le désespoir!»
Quand il se plaignait du vide de son âme, Jouffroy pouvait, du moins, se rendre cette justice que toute son existence était celle d'un véritable sage. On ne s'étonnera donc pas que la philosophie ait été impuissante à protéger contre les souffrances intimes, un de ses adeptes qui n'avait pas, comme lui, la garantie d'une vie exempte d'orages.
On connaît assez peu aujourd'hui celui qui fut Georges Farcy. Comme Jouffroy, et peu de temps après lui, il avait été élève à l'École Normale. Il s'était ensuite retiré près de M. Cousin qui avait été son maître et qui était resté son ami, et il avait continué, sous cette éminente direction, des travaux auxquels ses aptitudes semblaient le destiner. Trop indépendant pour l'Université, il entreprit une éducation particulière; puis il avait, en 1826, fait une excursion en Italie où il avait rencontré Lamartine et écrit quelques poésies philosophiques. L'année suivante, il était allé en Angleterre et au Brésil. Revenu en France après d'amères déceptions, il avait dû se contenter d'une place de professeur de philosophie, non pas, comme Jouffroy, dans les premières chaires de l'État, mais dans une modeste institution de Fontenay-aux-Roses. Cette vie traversée par tant de difficultés, et déjà mal ordonnée par Farcy lui-même, ne devait pas compter de longs jours. Elle fut brusquement terminée, précisément à la date qui clôt la période de la Restauration et par l'événement même qui a mis fin à cette période. Pendant l'une des journées de Juillet, Georges Farcy sortit, avec un fusil, de l'hôtel de Nantes qu'il habitait, et fut frappé mortellement d'un coup de feu à l'angle d'une rue. Sa mort fut célébrée comme celle d'un martyr de la liberté. A l'anniversaire de cet événement tragique, M. Cousin prononça son éloge et déclara que «rien ne pouvait lui ravir l'immortalité que lui avait donnée une heure d'une énergie divine.» La postérité n'a pas ratifié cette sentence, et Cousin a fait plus pour la mémoire de Farcy en lui dédiant sa belle traduction des Lois de Platon, que le pays en inscrivant son nom sur un monument parmi ceux des combattants de juillet. Farcy laissait en mourant, outre une traduction partielle des Éléments de philosophie de l'esprit humain de Dugald Stewart, des fragments de poésies didactiques et de réflexions morales et politiques. On en a composé un volume sous ce titre: Farcy Reliquiæ.
Quelques traits nous font bien apprécier son caractère. Dans son voyage en Italie, quelles furent ses impressions? «Ce qu'il aima seulement de Rome, ce fut ce sublime silence de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines désolées où plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de briques, ces ruines au dedans et au dehors ce soleil d'aplomb sur des routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques dans la noirceur de leurs pins et de leurs cyprès.» Au Brésil, au milieu d'une splendide nature, il se sent envahi par une invincible mélancolie qu'il exprime dans la pièce intitulée Tristesse. D'où vient, dit-il, que mon cœur est prêt à se briser? C'est que tout m'abandonne, le passé comme l'avenir; c'est que je me réveille d'un songe décevant de bonheur, et que je retrouve en moi «mes ennuis languissants et mes délires vains.» A son retour d'Amérique, il manifeste contre la société une aversion profonde: «La société! s'écrie-t-il; moi qui ne vaux rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et qui n'aimerai peut-être plus jamais que la solitude et le sombre plaisir d'un cœur mélancolique!» Mais ce n'est pas seulement le sort qu'il accuse; il fait ce triste aveu: «Je me plains de moi-même qui ai dissipé mon temps, dispersé mes forces, tué en moi la foi et l'amour.» D'après Sainte-Beuve, Farcy était une nature timide, réservée, un peu sauvage, d'une ardeur inquiète et fatiguée, «se manifestant par des mouvements plutôt que par des rayons,» capable au besoin de stoïcisme, mais inégale et maladive. Lamartine a dit de lui quelque chose de semblable: «C'était une de ces âmes concentrées, quoique errantes, qui désespèrent de trouver dans les autres âmes ce qu'elles rêvent de perfection en elles-mêmes. On en fait, ajoute-t-il, un héros de Juillet, ce n'était pas cela, c'était un héros de je ne sais quoi, un héros de l'ennui, du vide, de l'inspiration maladive de l'âme.»
Tel était cet infortuné, professeur d'une philosophie qui le guidait si mal, et qui lui assurait si peu de calme et de paix. Avec lui, comme avec Jouffroy, quoique pour des causes différentes, la mélancolie avait donc envahi ces retraites qui semblaient lui devoir être inaccessibles et dont le poète avait dit:
Edita doctrinâ sapientûm templa serena.
Mais il y avait plus, et la contagion avait pénétré jusque dans le monde religieux. Lamennais ne l'atteste que trop.
Quoi! peut-on dire, l'Essai sur l'indifférence en matière de religion (1817-1824), est-il un des indices du mal moderne? N'a-t-il pas eu précisément pour but de donner à nos opinions flottantes une base désormais inébranlable? Ne se montre-t-il pas sévère pour le siècle? De quel ton parle-t-il de ce siècle «où tout passe, où tout s'en va, où la terre fuit sous nos pas?» Écoutez-le: «Le siècle le plus malade n'est pas celui qui se passionne pour l'erreur, mais celui qui néglige, qui dédaigne la vérité. Non, jamais rien de semblable ne s'était vu, n'aurait pu même s'imaginer. Il a fallu de longs et persévérants efforts, une lutte infatigable de l'homme contre sa conscience et sa raison, pour parvenir enfin à cette brutale insouciance. Contemplant avec un égal dégoût la vérité et l'erreur, il affecte de croire qu'on ne les saurait discerner, afin de les confondre dans un commun mépris: dernier degré de dépravation intellectuelle où il lui serait donné d'arriver.» L'auteur s'attaque même directement à la mélancolie. «Quand le cœur, dit-il, n'a point au dehors un objet d'amour ou de terme de son action, il agit sur lui-même; et que produit-il? de vagues fantômes, comme l'esprit qui est seul produit de chimériques abstractions. L'un se nourrit de rêves, l'autre de rêveries; ou plutôt ils essaient inutilement de s'en nourrir. Dans sa solitude et dans ses désirs, le cœur se tourmente pour jouir de lui-même. C'est l'amour de soi ou l'égoïsme à son plus haut degré. Ce genre de dépravation, ce vice honteux du cœur, l'affaiblit, l'épuise et conduit à une espèce particulière d'idiotisme qu'on appelle la mélancolie.»
Rien de plus juste en même temps que de plus éloquent. Cependant, qu'on ne s'y trompe pas. En faisant la guerre à l'indifférence et à ses conséquences funestes, Lamennais n'échappe pas au danger qu'il prétend combattre. Et, avant tout, quel moyen emploie-t-il pour assurer à l'homme le bienfait de la certitude? A l'aide de quel flambeau veut-il nous guider dans la recherche qu'il se propose? Arrière la raison humaine, instrument trop imparfait; selon lui, et qui se brise entre nos mains débiles! Sans doute, à ses yeux, la créature n'est pas dénuée de tout secours pour arriver au vrai. Si l'homme, par ses seules ressources, est incapable de conquérir ce bien inestimable, il le peut rencontrer dans l'ensemble des lumières répandues sur la surface du globe. En d'autres termes, si l'homme est sujet à l'erreur, l'humanité est infaillible. Donc, les différentes traditions, dont on recueille les vestiges à l'origine de toutes les nations, constituent, dans ce qu'elles ont de commun entre elles, le trésor de la vérité; et le christianisme étant la plus pure de ces traditions, sa divinité est démontrée. Mais quelle est la valeur de cette argumentation? Par quelle illusion de son imagination puissante le philosophe a-t-il cru pouvoir étayer la foi par le scepticisme? Comment n'a-t-il pas senti qu'en ruinant la raison individuelle, il sapait du même coup la raison universelle, puisque celle-ci ne se compose, en dernière analyse, que de la réunion des intelligences particulières? Descartes, du moins, dans son doute méthodique, avait eu le soin de mettre en réserve un principe inattaquable, que l'observation lui faisait toucher au fond de sa conscience, et grâce auquel il pouvait reconstruire tous les autres éléments de la vérité. Mais précipiter l'homme dans un abîme et vouloir l'en tirer sans point d'appui, c'est une entreprise vaine et dont tout le talent qu'on y met ne peut dissimuler l'inanité. Hélas! la meilleure preuve de l'erreur de ce procédé est dans l'histoire de son auteur. Il n'a pas réussi à se convaincre lui-même. Son intelligence ardente n'a pas tardé à substituer d'autres conceptions à la première, et de chute en chute on sait jusqu'où il est tombé.
Nous venons de voir Lamennais combattre l'indifférence par un remède illusoire; voyons-le maintenant victime de ce mal de la mélancolie qu'il a si fortement stigmatisé. Dès sa jeunesse, taciturne et méfiant, il fuit le monde et recherche la solitude de sa sauvage Bretagne. Il se passionne pour Rousseau, dont il semble avoir pris, avec le goût de la campagne et de la rêverie, le style éclatant et large, et la dialectique si entraînante, alors même qu'elle s'égare. Sa vocation religieuse ne se décide pas sans de longues hésitations. En 1812, lorsqu'il vient de recevoir les ordres mineurs, un prêtre de Saint-Sulpice lui écrit: «Je crains que vous ne vous livriez trop à une certaine mélancolie qui vous dévore.» Les événements politiques viennent aussi le troubler. Aux Cent-Jours, il croit prudent d'émigrer. Il se rend alors en Angleterre, où il a le bonheur de rencontrer l'abbé Caron, mais les conseils même que lui adresse ce prêtre vénérable indiquent la persistance des souffrances de Lamennais. «Mon bon ami, lui écrit-on, je suis bien inquiet de votre santé qui nous est si chère, mais je le suis encore plus de l'état de votre âme. Je ne saurais trop vous dire, mon cher fils: Paix, confiance, abandon à la volonté divine, douce assurance des secours du ciel.» Et quelques mois plus tard: «Pourquoi cette vilaine mélancolie? Est-ce que le bon chrétien n'est pas comme dans un festin continuel? Est-ce que le simple souvenir de Dieu ne nous donne pas de la joie?» Exhortations perdues: cette humeur triste, que deux hommes versés dans l'expérience des âmes avaient démêlée en Lamennais dès ses premières années, devait résister à leurs efforts. Il resta toujours mobile et tourmenté; oscillant sans cesse d'un pôle à l'autre, il usa sa gloire et sa vie dans de stériles agitations. Quel que soit le jugement qu'on porte sur lui on ne peut se défendre d'un sentiment de pitié, en pensant que ses erreurs n'ont pas apporté moins d'amertume à lui-même que de scandale aux autres.
Son illustre élève, le P. Lacordaire a aussi connu, quoiqu'avec moins de violence, les troubles et les inquiétudes de l'âme. Avant d'être le grand Dominicain que l'on admire, il cherchait péniblement sa voie (1822). Il était malade, dit Sainte-Beuve, du «mal du temps, du mal de la jeunesse d'alors; il pleurait sans cesse comme René; il disait: Je suis rassasié de tout sans avoir rien connu. Son énergie refoulée l'étouffait.» Ses idées étaient celles du XVIIIe siècle; il était déiste, mais avec une sorte de scepticisme, et un peu de cette indifférence dont Lamennais cherchait à combattre l'influence mortelle. La solution chrétienne apparut un jour à son intelligence, et, vers 1824, il entrait au séminaire de Saint-Sulpice. Mais s'il a de bonne heure triomphé de l'esprit du siècle dans ce qu'il avait de malsain, n'en a-t-il pas cependant conservé quelque chose, non-seulement dans cette forme poétique et même romantique qu'il a donnée à l'éloquence chrétienne, mais encore dans cette sympathie qu'il exprime pour certaines tendances de son temps? Dans la chaire de Notre-Dame, parlant du siècle même, il avouera «que c'est un siècle dont il a tout aimé.» Et ne pourrait-on pas voir, en même temps qu'une vue élevée des choses humaines, une allusion à des impressions intimes, à de vagues chagrins non effacés, dans ces lignes où le langage de la charité s'empreint à demi d'une sensibilité profane: «Par la charité il n'y a pas de cœur où l'Église ne pût pénétrer, car le malheur est le roi d'ici-bas, et tôt ou tard tout cœur est atteint de son sceptre... Désormais l'Église pouvait aller avec confiance conquérir l'univers, car il y a des larmes dans tout l'univers, et elles nous sont si naturelles qu'encore qu'elles n'eussent pas de cause, elles couleraient sans cause par le seul charme de cette indéfinissable tristesse dont notre âme est le puits profond et mystérieux.»
C'est par là que Lacordaire se trouvait en communion de sentiments avec tant d'hommes de sa génération, et c'est, avec son incontestable talent, un des secrets de la séduction qu'il a exercée sur son époque.
V
Les Romanciers.
Mme DE RÉMUSAT.—Mme DE DURAS.—BEYLE.—Mlle HORTENSE ALLARD.
Du monde poétique, philosophique et religieux, il faut descendre à un monde plus pratique. Il faut consulter sur la vie ceux qui se sont plu à en raconter les vicissitudes. Il faut aborder les romanciers.
Les premiers romans qui s'offrent ici à notre examen nous en rappellent d'autres que nous avons analysés dans la partie précédente de ce travail, ceux de Mme de Flahaut et de Mme de Krudener. Empreints comme ceux-ci de délicatesse et de grâce ils portent également quelque marque de l'esprit de leur temps; les uns et les autres ont été écrits par des femmes appartenant à la société la plus élevée; et ces femmes présentaient entre elles, par leur existence et leur caractère plus d'une ressemblance.
Mme de Rémusat qui avait vu son père périr sur l'échafaud révolutionnaire, qui avait traversé les plus mauvais jours de la Terreur sans quitter la France, a écrit, en 1814, un roman intitulé: Charles et Claire ou la Flûte. Cet écrit n'a jamais été publié; il n'était destiné qu'à un petit cercle d'amis. Mais Sainte-Beuve qui en avait reçu communication, nous en a donné l'analyse. On y voit un jeune émigré qui aime une jeune fille réfugiée comme lui dans une ville d'Allemagne, mais qui l'aime sans l'avoir jamais rencontrée, et qui ne l'entrevoit que pour s'en séparer à jamais; le héros est bien de son temps; il lit Werther, sa tête et son style s'en ressentent.
Mme de Duras avait eu aussi à pleurer son père, parmi les victimes de la Révolution. De la Martinique où elle avait dû séjourner quelque temps, elle était passée en Angleterre, puis rentrée en France au Consulat. Sous la Restauration, son salon devint le point de réunion de bien des personnages qui ont laissé de vifs souvenirs; Chateaubriand en était le centre éclatant. Ce fut pour ce public d'élite que Mme de Duras écrivit les romans d'Ourika (1823) et d'Édouard (1825), auxquels il faut ajouter une nouvelle inédite, Olivier. Ce dernier ouvrage a pour sujet l'état douloureux d'un jeune homme qu'une cause mystérieuse, quelque disgrâce secrète, condamne à l'isolement. Édouard et Ourika qui ont été dans leur temps très répandus, et qui sont encore goûtés des lecteurs difficiles, nous présentent une situation qui n'est pas sans analogie avec celle d'Olivier. «Analyser Édouard marquerait bien peu de goût,» a dit Sainte-Beuve. Il en aurait pu dire autant d'Ourika qui, de même qu'Édouard, repose sur une idée délicate, et se recommande moins par l'action que par la finesse des sentiments. Je ne m'étendrai donc ni sur Édouard ni sur Ourika. Je dirai seulement que dans tous les sujets choisis par Mme de Duras il est facile de découvrir une pensée unique qui sert de lien entre ses différents écrits, et cette pensée c'est l'impossibilité d'être heureux. L'infirmité d'Olivier, la couleur d'Ourika, la naissance d'Édouard ne sont que des preuves d'ordres divers à l'appui de cette proposition désolante.
Une si triste philosophie venait chez Mme de Duras, des souvenirs de la Révolution qu'elle avait traversée, plus encore que d'un état de santé de bonne heure altéré. Ces souvenirs apparaissent ouvertement dans certains passages d'Ourika, et l'on sait que Mme de Duras n'avait jamais pu se soustraire à l'influence des premières impressions de sa vie. On entendait en elle comme «l'écho d'une lutte non encore terminée avec le sentiment de grandes catastrophes en arrière. Une de ses pensées habituelles était que pour ceux qui ont subi jeunes la Terreur, le bel âge a été flétri, qu'il n'y pas eu de jeunesse, et qu'ils porteront jusqu'au tombeau cette mélancolie première, ce mal qui date de la Terreur, mais, ajoute d'une façon trop absolue M. Sainte-Beuve, qui sort de bien d'autres causes, qui s'est transmis à toutes les générations venues plus tard. Ce mal de Delphine, de René, elle l'avoue, elle le peint avec nuance, elle le poursuit dans ses variétés, elle tâche de le guérir en Dieu.»
Dieu fut, en effet, le dernier terme de ses aspirations. Elle accepta, en esprit de sacrifice chrétien, des souffrances physiques devenues presque intolérables, et des froissements intérieurs que le monde ne lui avait point épargnés; et des réflexions et prières qu'elle traçait peu de temps avant sa mort (1829) nous montrent qu'elle s'est éteinte au milieu des espérances les plus consolantes. C'est dans ces sentiments qu'après avoir partagé les mêmes épreuves, les mêmes impressions, les mêmes souvenirs, se sont rencontrées au bout de leur courte existence Mme de Duras et Mme de Rémusat.
On a vu plus haut que l'un des exemples choisis par Mme de Duras pour démontrer l'impossibilité d'arriver au bonheur était le mal secret et inexplicable du jeune Olivier. La nouvelle qui portait ce nom, lue en manuscrit dans son salon, avait vivement excité la curiosité. Les commentaires s'étaient donné carrière sur la nature du mal mystérieux du héros. M. de Latouche, qui avait connu le mot de l'énigme, fit paraître un Olivier qui fut attribué à Mme de Duras. Henri Beyle voulut faire aussi le sien. Il publia, en 1827, Armance ou quelques scènes d'un salon de Paris. Dans ce roman, où il maltraite vivement la haute société du temps, dont il ne faisait pas partie, je ne m'attacherai qu'au personnage d'Octave de Malivert, et je n'indiquerai que pour faire ressortir son caractère les événements auxquels il fut mêlé.
«Beaucoup d'esprit, une taille élevée, des manières nobles, de grands yeux noirs les plus beaux du monde, auraient marqué la place d'Octave parmi les jeunes gens les plus distingués de la société, si quelque chose de sombre empreint dans ces yeux si doux n'eût porté à le plaindre plus qu'à l'aimer. Ils semblaient quelquefois regarder au ciel et réfléchir le bonheur qu'ils y voyaient. Un instant après on y lisait les tourments de l'enfer. Il eût fait sensation s'il eût désiré parler. Mais Octave ne disait rien; rien ne semblait lui causer ni peine ni plaisir... Quelle que fût la cause de sa profonde mélancolie, Octave semblait misanthrope avant l'âge... Des médecins, gens d'esprit, dirent à Mme de Malivert inquiète, que son fils n'avait d'autre maladie que cette sorte de tristesse mécontente et jugeante qui caractérise les jeunes gens de son époque et de son rang.» Dans son hôtel opulent, près de son père qu'il respecte et de sa mère qu'il chérit, Octave s'ennuie. Il se plonge dans les livres et dans la rêverie. Il pense un instant à consacrer sa vie à Dieu; mais l'étude de la philosophie le détourne de ces idées. Il reste dans le monde et n'y voyant que bassesse, alors qu'il ne rêve que grandeur d'âme, il le prend en dédain. Par sa hauteur, il s'y fait des ennemis dont il se soucie peu. Quelquefois même il se laisse aller à des mouvements de fureur. Il croit voir partout percer l'intérêt personnel, et ne répond aux avances qu'il reçoit que par «l'ironie la plus amère.» Dégoûté de tout, il veut en finir avec la vie; mais le sentiment du devoir est assez fort en lui pour le retenir. Cette victoire sur lui-même lui apporte un peu de calme. D'un autre côté, il s'est pris d'une sympathie profonde pour une jeune fille qu'il voit chaque jour, dans le salon d'une de ses parentes, mais par suite de malentendus déplorables ou d'engagements imprudents, il ne peut s'unir à elle. Pendant sa lutte contre ces difficultés, Octave se réconcilie avec la vie. «Le monde lui semble moins haïssable, et surtout moins occupé de lui nuire... Il redevient juste et même indulgent, et il en arrive à déserter ses raisonnements sévères sur bien des choses.» Cependant il nourrit encore quelques idées excentriques et son mépris pour les hommes n'est pas vaincu pour toujours. Enfin les obstacles qui s'étaient multipliés sont écartés; il se marie avec Armance. Mais ce mariage est condamné à un dénouement prompt et fatal. En effet, Octave, avant d'épouser la femme qu'il adorait, avait résolu de lui confier un secret terrible; il lui avait déclaré qu'il était un monstre, mais sans s'expliquer davantage, et il jugeait, de son devoir de tout lui dire. Il allait le faire, quand une machination ourdie par des parents, intéressés à s'opposer au mariage projeté, avait entravé cette confession; mais il s'était fait le serment de se tuer peu de temps après son mariage pour ne pas enchaîner Armance à un homme qu'il jugeait indigne d'elle. Le mariage accompli, Octave se tient parole, et sous prétexte d'aller se joindre aux défenseurs de l'indépendance hellénique, il quitte sa femme, et pendant la traversée, il s'empoisonne, emportant dans la mort le secret qui pesait sur lui.
Ainsi après avoir vécu hors des voies communes Octave finit par un acte inutilement coupable. Il n'a eu de bon dans sa vie morale que les moments dus à un amour pur. Noble et grand, mais sans discernement, et sans justice, il se sacrifie à une loi qu'il s'est imposée peut-être sans cause, et en se sacrifiant il atteint des êtres innocents et chers. Un critique du temps, dans la Revue des Deux-Mondes, a dit qu'Octave «était une caricature indéchiffrable.» Je reconnais qu'en plusieurs points il est pour nous un problème, mais l'obscurité qui plane sur sa nature entrait dans le plan de l'auteur, et rien ne m'autorise à penser que ce type, tout en étant peut-être exagéré, ne fût pas vrai à l'époque où Beyle le dessinait. En tout cas, l'amertume d'Octave dépasse de beaucoup celle des personnages de Mme de Duras, quoiqu'il doive à l'un d'eux son origine. Chez ceux-ci, la tristesse naît d'une difficulté étrangère à celui qui la subit; le héros de Beyle, au contraire, ajoute par les inquiétudes de son caractère aux malheurs de sa destinée. Mais chez tous, la première donnée est un fond de tristesse et de désenchantement.
Ce mot de désenchantement nous rappelle par contraste un roman qui a pour titre le mot opposé, mais qui contient aussi, dans son désordre capricieux, plus d'une allusion à l'état maladif dont je suis les traces. Je veux parler des Enchantements de Prudence publiés sous le pseudonyme de Mme de Saman, par Mlle Hortense Allard.
Cette femme, dont le nom a fait quelque bruit dans ces dernières années, et a été mêlé à des indiscrétions rétrospectives sur un grand écrivain, avait déjà publié des lettres sur les ouvrages de Mme de Staël, vers laquelle elle s'était sentie vivement attirée. Son nouveau livre est une confession, du moins on peut le croire, car l'auteur n'a pas cherché à s'idéaliser ni à dissimuler aucune de ses impressions, quelle qu'en fût la nature. Cette confession embrasse environ quarante années à partir de 1820. Le type qui s'en dégage est ardent, mais en même temps rêveur et inquiet. Ce sont surtout les premiers souvenirs de Prudence qui accusent ce côté mélancolique. Elle aime la solitude de la campagne: «J'allais dans le parc, dit-elle, m'enivrer du bruit grandiose du feuillage éperdu, de cette mélancolie secrète, de cette tristesse éloquente qui signale l'automne, dans la pompe de ses inspirations et de ses rêveries.» Elle décrit bien l'agitation de son âme passant d'une tristesse sans cause à une félicité que rien ne motive: «Un trouble, un tourment qui attaque la raison même, le découragement de la vie et de ce qui la fait aimer: ennui profond; regret amer et douloureux; besoin de s'affliger et de répandre des larmes. Puis, tranquillité douce et parfaite, contentement passager.» Notons, entre plusieurs, un de ces jours pleins d'émotions rapides, qu'aucune cause apparente ne justifie et où les états d'âme les plus différents se succèdent avec une rapidité qui ferait douter de la persistance de la personnalité, chez l'être témoin et sujet de ces variations. C'est le lundi 30 juin 1822: «Le matin, agitation et souffrance insupportables; ensuite calme plein de douceurs; puis tristesse profonde et idées douloureuses. Enfin à dîner et le soir vifs sentiments de plaisir et joie complète d'exister. Ce jour, ajoute-t-elle, a été une vie entière.» Cette mobilité maladive, Prudence la porte dans sa vie réelle, dans ses «enchantements» dont je ne ferai pas l'histoire. Je dirai seulement qu'ils eurent pour premier objet, ce qui était bien fait pour lui plaire, un homme «d'un génie sombre, en proie à mille impressions diverses,» fatigué à l'avance de ce qu'il avait le plus vivement désiré, et souffrant par l'imagination des maux inouïs. Mme de Saman mêle, d'ailleurs, aux sentiments les plus profanes, les aspirations d'une vague religiosité.
Sous cette sensibilité déréglée, sous cette inquiétude d'une âme qui ne trouve pas de repos, je découvre une nouvelle victime du mal du siècle. Elle l'a gagné sans doute, ce mal, dans son goût pour des écrivains qui, en étant atteints eux-mêmes, l'ont propagé par leurs écrits. Je crois retrouver Jean-Jacques Rousseau en plus d'un endroit des Enchantements. J'y retrouve surtout Senancour dont Mme de Saman se rapproche encore plus par la libre allure de la pensée et par la forme quelquefois heureuse, mais plus souvent négligée, de son style. Il y a donc peu d'originalité chez elle. Mais elle devait figurer ici, ne fût-ce qu'à titre de disciple.
VI
Les Artistes.
GÉRICAULT.—DELACROIX.
Ce n'est pas seulement dans les œuvres littéraires qu'on voit la maladie du siècle côtoyer sur certains points l'histoire du romantisme. Les arts, à leur tour, nous offrent le même rapprochement. Géricault, dont tout le monde connaît la célèbre toile du «Radeau de la Méduse» qui parut au salon de 1819, et qui fut l'occasion d'une lutte ardente entre les classiques et les romantiques, Géricault a demandé au poète du désespoir quelques sujets de croquis; il a su rendre avec sa puissance habituelle les passions farouches de Conrad et de Lara.
Au reste, la nature intime de ce grand peintre répondait au caractère de ses œuvres. Un critique M. G. Planche nous a fait connaître que l'amour très-vif du plaisir s'alliait en lui à de fréquents accès de mélancolie. Par une sorte de pressentiment de l'accident qui devait l'enlever dans la force de l'âge (1824), l'image de la mort tenait une grande place dans ses pensées. Une lettre écrite par le peintre Charlet, lettre dont l'authenticité ne peut être contestée, nous apprend même que Géricault a plus d'une fois songé au suicide, et que sans la vigilance de ses camarades, il est probable qu'il eût accompli son sinistre projet. Charlet raconte qu'il l'a sauvé.
On trouve ainsi dans l'éminent auteur du Naufrage les deux faits que nous avons déjà si souvent observés, la tristesse et l'obsession du suicide.
Sans partager des sentiments aussi violents, un autre peintre célèbre, Delacroix, fut aussi, sous la Restauration, le représentant de l'alliance du romantisme et de la mélancolie. On remarque qu'il choisit alors volontiers ses sujets dans les écrits dont l'analyse a déjà fait partie de ce travail. Il débute par le groupe de Dante et Virgile (1822), et il enveloppe le front de ces deux poètes d'un nuage de tristesse. Ensuite il aborde Gœthe (1826) et personne n'a mieux exprimé que lui le caractère étrange et douloureux de la fantastique légende de Faust. Il se mesure aussi avec Byron, (1829, 1835) et il reproduit avec sa fougue merveilleuse les types de ses sombres héros. Plus tard (1839, 1843), quand il sera tenté par Shakespeare, il imprimera un cachet de désolation à la série de ses dessins sur l'impénétrable Hamlet, sur l'apparition lugubre de son père, sur la mort de l'infortunée Ophélie? Qui ne se sentirait surtout saisi d'émotion en face de ce tableau où le jeune prince contemple le crâne d'Yorick d'un air indécis, qui tient le milieu entre les apparences de la méditation philosophique et celles de la folie? Toutes ces œuvres se rapportaient à un même ordre d'idées, à un même genre d'impressions qui dénotent bien quelle était la tendance habituelle de l'artiste, et qui forment un trait d'union entre ces deux grands représentants de l'école moderne, Géricault et Delacroix.