VII
Les Jeunes Gens.
J.-J. AMPÈRE ET SES AMIS.
En présence du concert mélancolique que formaient alors la poésie, la philosophie, le roman, l'art enfin, quelle était l'attitude de la jeunesse de la Restauration?
J'ai déjà parlé en un autre endroit d'une composition de Ballanche intitulée: le Vieillard et le jeune Homme; elle date de cette époque. L'auteur met en scène un jeune homme qui désespère de son siècle et ne sait où se prendre, et un vieillard qui cherche à relever son courage, et à lui rendre la foi en l'avenir. Le vieillard s'adresse au jeune homme en ces termes: «Mon fils, vous portez dans votre sein une secrète inquiétude qui vous dévore... Eh quoi! vous avez à peine quelques souvenirs fugitifs, et déjà vous trouvez qu'ils vous suffisent... Les livres seuls vous ont tout appris. Vous cherchez la solitude comme l'infortuné qui a essuyé mille maux... Caractère bien singulier de l'époque où nous sommes placés! Le jeune homme n'a pas le temps de former des affections; il franchit sans l'apercevoir le moment fugitif où elles devaient naître en lui: le sourire de la beauté n'atteindra pas son cœur, n'enchantera pas son imagination... Les plus hautes conceptions des sages qui pour y parvenir ont eu besoin de vivre de longs jours sont devenues le lait des enfants... Je veux essayer, mon fils, de guérir en vous une si triste maladie, état fâcheux de l'âme, qui intervertit les saisons de la vie, et place l'hiver dans un printemps privé de fleurs.»
Singulière interversion des rôles! Bien souvent on avait vu en face l'un de l'autre le jeune enthousiaste et le vieillard désabusé. Ici les situations sont changées; c'est le vieillard plein encore d'espérance qui réconforte le jeune homme déjà désenchanté. Mais en formulant ce contraste, Ballanche n'a pas cédé au désir de se livrer à un piquant paradoxe, il a seulement constaté un fait dont l'expérience multipliait autour de lui les exemples. Il était en cela d'accord avec un autre observateur sagace.
Dans un morceau inédit jusqu'en 1847, mais écrit en 1817, sous ce titre: De la jeunesse, M. de Rémusat traçait des jeunes gens de cette époque un portrait qu'il est intéressant de rappeler. Après avoir signalé chez eux une tendance à se singulariser, «le dégoût du train commun des choses», il s'arrête sur une figure qui lui paraît reproduire la physionomie de plusieurs de ses jeunes contemporains.
Cléon est né avec des facultés qui donnaient de grandes espérances. Il a reçu une éducation élevée. Mais non content de l'avenir auquel ces avantages lui donnaient le droit d'aspirer, il se croit appelé à des destinées supérieures, et se fait pour son usage un monde imaginaire dans lequel il se complaît. Il vient à aimer, et, sous ce rapport, il paraît se distinguer du jeune homme de Ballanche; mais s'il n'est pas encore aussi glacé que lui, combien il reste tiède! Il a bien le désir de rendre sa situation dans le monde digne de l'objet de son amour, mais pour y parvenir il ne tente rien de sérieux, et ajourne indéfiniment toute entreprise. Il essaie enfin d'écrire un ouvrage, mais sans but précis, sans volonté arrêtée; aussi ne tarde-t-il pas à l'abandonner. Cependant il ne se résigne pas non plus à entrer dans la voie vulgaire et à vivre comme tous les membres de la société. «Il continua, dit M. de Rémusat, de se croire une exception, malheur grave pour qui n'est pas une supériorité... Il fit sentir à qui l'approchait un dédain que ne justifiait aucun succès brillant. Son ton était sec, son langage amer. Il se jouait de tous les sentiments naturels, raillait toutes les croyances, prenait pitié de tous les scrupules, insultait à toutes les idées reçues... Il semblait défier la malveillance qui répondit à l'appel... Il s'endurcit par souffrance et se dessécha bientôt par calcul. Il se disait désespéré; en définitive, il s'ennuya... Il mourut jeune, mais cependant ayant assez vécu pour décevoir jusqu'à la dernière espérance et tarir d'avance jusqu'au dernier regret. Une telle destinée n'est possible que de nos jours.»
Une dernière appréciation doit s'ajouter à ces jugements. Dans un écrit sur lequel je reviendrai en son lieu, Alfred de Musset, lui aussi, a décrit la génération qui débutait dans le monde avec la Restauration. Il l'a dépeinte «ardente, pâle, rêveuse, incrédule, livrée aux appétits matériels.»—«Qui osera jamais, s'écrie-t-il, raconter ce qui se passait alors dans les collèges? Les hommes doutaient de tout: les jeunes gens nièrent tout; les poètes chantaient le désespoir: les jeunes gens sortirent des collèges avec le front serein, le visage frais et vermeil et le blasphème à la bouche.» Enfin, selon lui, la jeunesse au lieu d'avoir l'enthousiasme du mal n'avait que l'abnégation du bien; au lieu du désespoir, l'insensibilité. Sans disputer sur certains détails, il faut reconnaître à l'opinion d'Alfred de Musset à l'égard de ses contemporains quelque autorité.
Est-ce à dire qu'à côté du type de jeunes gens dépeint par Ballanche, Rémusat et Musset, il n'en existât pas d'autres? Ne sait-on pas, au contraire, que beaucoup, loin de s'endormir dans une apathie stérile, se livraient avec ardeur à de laborieuses études, et se préparaient noblement pour l'avenir; que plusieurs même étaient enflammés d'une passion précoce pour les choses politiques, «manquant la classe, a-t-on dit, le jour où l'on chassait Manuel, amoureux indifféremment de Napoléon et de la République, de Mme de Staël et de Mme Roland, fous de René et des lettres de Mirabeau à Sophie, emportant sous le bras Diderot à la classe de rhétorique et Béranger à la classe de philosophie?» Sans doute; mais ces faits ne contredisent pas ceux qui précèdent.
Le mal était du reste, ici encore, mêlé de quelque affectation. Cette désillusion profonde, ce dédain amer, ce désespoir superbe, cet orgueilleux ennui, cette audace de négation que montrait la jeunesse, n'étaient-ils pas imités de Chateaubriand, de Senancour, de Gœthe et surtout de Byron? «Les livres vous ont tout appris,» disait Ballanche; et en effet, les sentiments dont je viens de parler étaient trop précoces et trop outrés pour être parfaitement sincères. Nous allons les examiner de plus près, dans quelques personnalités remarquables.
Un mot d'abord d'un homme qui plus tard est devenu un grand publiciste, qui ne s'est jamais complètement guéri d'un certain fonds de tristesse et d'inquiétude, mais qui alors était particulièrement atteint de ce qu'on a appelé le mal de la jeunesse. M. de Tocqueville écrivait, le 16 septembre 1823, à un ami, M. Eugène Stoffels: «Mon cher ami, tâche de t'occuper fortement, chasse, danse, remue-toi; enfin substitue, autant que possible, l'activité du corps à celle de l'âme. La première peut fatiguer la machine, mais ne l'use jamais; la seconde, à notre âge surtout, ne peut pas être en action sans se retourner sur elle-même, et produire des maux qui, quoique sans cause réelle, n'en sont pas moins bien vifs. J'en sais, malheureusement, quelque chose pour ma part.»
J'arrive à d'autres noms qui ont eu aussi, avec plus ou moins d'éclat, leur célébrité.
En 1818, il y avait à Paris un petit cénacle d'amis, liés entre eux par des études analogues et par des goûts semblables. Ils sortaient du collège, et ils entraient à peine dans le monde. Le premier d'entre eux était Jean-Jacques Ampère. Autour de lui se groupaient Jules Bastide, Albert Stapfer, Alexis de Jussieu, Franck-Carré, et quelques autres encore. Les circonstances ayant séparé ces fidèles amis, ils avaient suppléé à l'absence par les lettres. La correspondance d'Ampère nous dévoile le cœur de ces jeunes gens.
Ampère, éloigné de son ami Bastide, lui écrit en janvier 1820: «Ah! il y a des moments où il me semble, comme à Werther, que Dieu a détourné sa face de l'homme et l'a livré au malheur, sans secours, sans appui. L'homme est ici-bas pour s'ennuyer et souffrir.» Le 20 mai 1820, la note est encore plus sombre. «Mon cher Jules, la semaine dernière, le sentiment de malédiction a été sur moi, autour de moi, en moi. Je dois cela à Lord Byron; j'ai lu deux fois de suite le Manfred anglais. Jamais, jamais de ma vie, lecture ne m'écrasa comme celle-là. J'en suis malade. Dimanche, j'ai été voir coucher le soleil sur la place de l'esplanade: il était menaçant comme les feux de l'enfer. Je suis entré dans l'église, où les fidèles en paix chantaient l'alleluia de la résurrection. Appuyé contre une colonne, je les ai regardés avec dédain et envie. J'ai compris pourquoi la malédiction de Lord Byron finissait par ces mots:
L'univers tout entier sur ton cœur a passé:
Que ce cœur désormais soit aride et glacé.
Le soir j'ai dîné chez Edmond; il a fallu parler avec Mme Morel de papiers peints et d'appartements. A neuf heures, je n'en pouvais plus; j'étais dans un désespoir amer et violent, les yeux fermés, la tête penchée en arrière, me dévorant moi-même. Je laissai tomber quelques mots de douleur et d'ironie aux consolations de la douce Lydia.» Un autre jour, il s'en prend à la philosophie et il veut rompre avec la société: «Que je maudis, que j'exècre la philosophie! C'est elle qui m'a amené au dégoût de toutes choses; je crois que je donnerai ma démission de la société... Oui, il faut que je parte, je ne sais ce qui m'arrête; mais où aller?» Dans cette même lettre du 1er juin 1820, il avoue qu'il cède encore à la tentation des choses du monde, mais il s'en accuse aussitôt: «Croirais-tu que ces jours-ci j'ai eu des ambitions de gloire, des rêves poétiques! Pauvre fou!... J'ai même fait quelques vers; j'en ferai quelques autres dans ma vie, mais je ne sais pas si je pourrai rien finir. Que m'importe!» Deux jours après, il raconte à son ami qu'il vient de subir une nouvelle crise: «Mon cher Jules, lundi je t'avais écrit une lettre satanique, mais je la déchire; cet accès de rage contre le destin a fait place à un dédain profond de toute chose, de l'avenir et de moi-même. Je veux partir.» Il part, en effet. De Vevay, il écrit le 10 août: «Je relis Werther, au fond duquel je n'avais jamais pénétré, et deux volumes de Lamennais; dans le second, il y a des passages absolument faits pour nous. Dieu, que cet homme a le sentiment de la ruine!» Enfin, dans une lettre de Berne, du 20 septembre 1820, il écrit ces lignes: »Mon ami, aie soin de toi. Obermann nous crie: Serrez-vous, hommes simples qui avez le sentiment de la beauté des choses naturelles. Nous tous qui souffrons, aidons-nous.»
Celui à qui s'adressaient ces confidences et ces exhortations était fait pour comprendre les unes et avait besoin des autres. Il souffrait comme Ampère. Il lui écrivait que la solitude n'était pas bonne dans leur commune situation; il n'attendait, d'ailleurs, de consolation d'aucun côté; atteint dans sa santé, il envisageait la mort sans les espérances sublimes qui l'adoucissent et qu'il eut cependant désiré posséder. Il faisait entendre des lamentations d'un caractère plus philosophique que celles de son ami, mais d'une philosophie tourmentée. «Que les jours et les nuits sont tristes! écrivait-il... Ah! pourquoi suis-je loin de vous? Seul, les fantômes m'assiègent... Ah! si après la mort nous devions nous retrouver un jour, combien je serais tranquille! Mais non, toute affection sera brisée, il faut se contenter de cette misérable vie de la terre où l'on voit des rochers, des nuages;... non, je ne comprendrai jamais que mon âme qui possède l'infini, puisse s'anéantir. Je me perds dans ces mystères terribles!» (19 août 1820).
Les autres membres du groupe d'Ampère n'étaient pas moins blessés. Après avoir dit à Bastide tu souffres autant que moi, Ampère ajoutait: «Et Franck! et Stapfer!» Ce dernier, traducteur des œuvres dramatiques de Gœthe, prononçait des paroles amères que son ami nous a rapportées: «Albert me disait l'autre soir: il y aura toujours quelque chose de sombre, de désenchanté au fond de notre existence» (Lettres de 1820 et 1821). Enfin, un autre jeune homme qui n'apparaît dans ce cercle qu'en 1822, mais qui appartenait comme Ampère à une famille de savants et que cette circonstance devait rapprocher de lui, s'y rattachait encore par des affinités de sentiments et de caractère. C'était Alexis de Jussieu. Il écrivait à Ampère, en juin 1822: «J'ai l'esprit calme et reposé par quelques heures de tristesse. J'ai travaillé tout le jour à mon état, car j'ai un état dans le monde.—Je suis très mélancolique; encore deux ans à peine, et je n'aurai même plus la présomption de la jeunesse pour me faire rêver une petite renommée. Cette idée me décourage.» Et l'année suivante, le 25 octobre, après avoir fait à son ami le récit d'une passion malheureuse, il ajoutait, non sans éloquence: «L'irréparable, le passé, l'impossible, tout est négation dans le monde. La vie n'est qu'un long refus du bonheur, et nous autres, vils mendiants que nous sommes, nous le demandons toujours.»
Ces jeunes hommes, expression choisie du tempérament moral alors si répandu, ressemblent assez, on le voit, aux portraits que j'ai cités plus haut. Ils se présentent seulement avec des traits moins contractés, un sourire moins amer, un air plus aimable.
Avec plus de naturel? Je ne le prétends pas, et n'a-t-on pas déjà reconnu les influences avouées auxquelles obéissaient ces jeunes esprits? C'était Werther, avec ses déclamations contre la société; c'étaient les créations de Byron avec leur sombre ironie, leur froid dédain et leurs prétentions sataniques; mais c'était surtout Obermann, avec ses habitudes rêveuses, son goût de la nature, ses vaines aspirations et ses efforts vite découragés. Tous et avec eux un autre ami encore, nommé Sautelet, avaient conçu, paraît-il, pour Senancour «une admiration mystérieuse et concentrée, qui ressemblait d'autant plus à un culte, dit Sainte-Beuve, qu'elle était le secret de quelques-uns.» Ce culte, d'ailleurs, ne s'exerçait pas sans opposition. M. Cousin, à qui ces jeunes gens étaient également dévoués, ne les approuvait pas, et ne leur cachait pas sa façon de penser. Mais la chose est racontée de façon différente par Sainte-Beuve et par Ampère lui-même, et il faut entendre les deux versions. «M. Cousin, dit Sainte-Beuve, impatient peut-être de ce partage, et pour couper court à ce qui lui semblait un engouement, leur avait dit un jour que l'auteur d'Obermann avec sa mélancolie stérile ne pouvait être qu'un mauvais cœur. Ce mot d'un maître et qui lui était échappé un peu à l'aventure étonna et troubla profondément les adeptes, mais sans toutefois les désenchanter.» Voici le récit d'Ampère: «Nous avons quitté Cousin à Lyon, il paraît qu'Albert (Stapfer) a eu avec lui en route une prise violente touchant Senancour, Byron, Lamennais, qu'il appelle des polissons, des degrés du néant, des gens qui ramassent de la boue et en font des petits tas, et autres gentillesses philosophiques, dont il m'avait déjà répété une partie; mais je n'ai pu m'empêcher de lui rire au nez quand il m'a dit à moi: «M. Senancour, c'est une bête.» Je crois plus volontiers à l'authenticité de ce dernier mot, qui nous est rapporté par un témoin direct et qui est bien conforme à la verve impétueuse de celui auquel il est attribué. Au surplus, si l'un de ces jugements était dur pour le caractère de M. de Senancour, l'autre n'était pas flatteur pour son esprit, et tous deux devaient froisser grandement ses admirateurs. Mais les deux narrations sont d'accord pour dire que leurs convictions n'en furent nullement ébranlées.
Cependant le mal chez ces jeunes gens ne devait pas avoir une longue durée. Sa guérison prochaine se devine dans la correspondance d'Ampère. On peut noter le moment où, fatigué de son rôle de désespéré, il laisse percer la pensée qu'il ne refusera pas de se laisser consoler. A propos de ce que disait son ami Albert, de ce quelque chose de sombre et de désenchanté qu'on trouve au fond de notre existence, il répondait (10 novembre 1821): «Je commence à croire que toutes les joies n'en seront pas bannies... je pleurerai l'idéal impossible, sans méconnaître les biens réels;» et l'année suivante (juin 1822), il écrit de Vanteuil à Mme Récamier: «Je ne me plais pas dans la sécheresse; je ne demande pas mieux que d'être heureux.» Bientôt après, il reprend sur lui assez d'empire pour composer, du souvenir de ses exaltations juvéniles mêlé à des tableaux Teutoniques et Scandinaves, une nouvelle, intitulée Christian ou l'Année romaine. Chacun sait, du reste, qu'il a pleinement réussi à dompter ses découragements imaginaires, et que, dans le cours d'une existence trop bornée mais bien remplie, il a prodigué des trésors d'ardeur curieuse, de laborieuse activité et d'affection passionnée, qui ont attesté en lui, même après l'âge normal, cette jeunesse d'esprit et de cœur qu'il se défendait d'avoir en sa vraie saison.
La plupart de ses amis ont donné à leur tour le spectacle d'une transformation non moins profonde. J'ignore ce que sont devenus Stapfer et Sautelet, mais Bastide, Franck-Carré et Jussieu sont entrés dans la vie pratique. La Révolution de 1830 leur a ouvert diverses voies, et ils n'ont plus parlé de leurs souffrances. J'imagine que plus d'un de leurs semblables moins connus a suivi la même marche, et n'a pas tardé à dépouiller sa première forme. Aussi serait-on tenté de dire après tout: douce tristesse encore que celle de ces jeunes gens; mélancolie d'imagination qui semble une sorte de coquetterie à l'adresse du bonheur qui les attendait, mais qui le plus souvent ne les a pas empêchés à une certaine heure de jouir de la vie, et qui n'a servi peut-être qu'à en rehausser le prix à leurs yeux.
Quoi qu'il en soit, et tout au moins en apparence, la jeunesse ne faisait pas exception à l'état maladif très commun parmi nous pendant la Restauration et qu'on va retrouver encore hors de la France.
VIII
Les Étrangers.
ITALIE.—ALLEMAGNE.—ANGLETERRE.—RUSSIE.
En effet, le mouvement que nous avons suivi déjà à l'étranger jusqu'en 1815 ne s'était pas ralenti après cette date. Il présentait même cette particularité remarquable qu'il se faisait surtout sentir chez une nation, l'Italie, peu disposée, par son caractère national à s'y prêter, et chez laquelle nous n'en avons encore rencontré qu'un seul exemple.
C'est une figure importante au point de vue où nous nous plaçons que celle de Leopardi. On s'accorde à voir en lui le créateur du pessimisme dans sa forme moderne. C'est lui qui a inauguré la théorie, devenue depuis célèbre, des trois stades de l'illusion, l'illusion du bonheur parfait, l'illusion de l'éternité bienheureuse, l'illusion de la transformation du monde par le progrès de la science. Il n'aurait cependant pas des titres suffisants à notre attention dans une étude qui n'a pas pour objet direct le pessimisme philosophique, s'il n'avait fait qu'exposer la théorie de l'Infelicità. Mais on voit si bien qu'il ne fait qu'un avec son système, et qu'il n'a pas su se faire, comme d'autres, une réserve secrète de bonheur, qu'on ne doit pas hésiter à le ranger non seulement parmi les pessimistes, mais aussi parmi les mélancoliques. Et pouvait-il ne pas l'être? En vain, lui-même affirme que ce n'est pas dans des chagrins intimes qu'il a puisé ses idées désespérées; il n'est pas possible que le sentiment de sa disgrâce physique, le délabrement de sa santé ruinée de bonne heure par un travail excessif, les douleurs de son patriotisme blessé par l'oppression de l'Italie, les peines d'un amour malheureux, n'aient pas contribué à assombrir sa pensée. Mais supposons, je le veux bien, cette disposition innée en lui.
En tout cas, quel sentiment d'amertume réellement éprouvée dans ces lignes du dialogue de Tristan et de son ami: «Je me garde bien de rire des desseins et des espoirs des hommes de mon temps; je leur désire, de toute mon âme, le meilleur succès possible; mais je ne les envie ni eux, ni nos descendants, ni ceux qui ont à vivre longuement. En d'autres temps, j'ai envié les fous et les sots, et ceux qui ont une grande opinion d'eux-mêmes, et j'aurais volontiers changé avec n'importe qui d'entre eux; aujourd'hui, je n'aime plus ni les fous, ni les sages, ni les grands, ni les petits, ni les faibles, ni les puissants: j'envie les morts, et ce n'est qu'avec les morts que je changerais!» La suprême espérance de Leopardi est le néant. Bien des écrivains ont parlé de l'ennui d'exister, de la fatigue de vivre; lui, il a trouvé un mot qui les dépasse: la Gentilezza del morir. En maint endroit, sa correspondance révèle les angoisses de sa pensée. Il en est de même de sa poésie. On a surtout retenu de lui une pièce qui a pour titre l'Amour et la Mort. On y lit ces vers que je cite dans la traduction qu'en a donnée Sainte-Beuve:
Et toi, qu'enfant déjà j'honorais si présente,
Belle mort, ici-bas seule compatissante
A mes tristes ennuis, si jamais je tentai
Aux vulgaires efforts d'arracher ta beauté
Et de venger l'éclat de ta pâleur divine,
Ne tarde plus, descends, et que ton front s'incline
En faveur de ces vœux trop inaccoutumés.
Je souffre et je suis las; endors mes yeux calmés,
Souveraine du temps.
De telles inspirations justifient le surnom de «sombre amant de la mort» que Musset décerna plus tard au «pauvre Leopardi» et les vers qu'il lui a consacrés.
Comme philosophe Leopardi avait, à son insu, en Allemagne, un disciple qui, ainsi qu'il arrive parfois, devait dépasser son maître. Schopenhauer connaissait les poésies de Leopardi quand il composa son Traité du monde comme volonté et comme représentation. Les vues de Leopardi sur le monde sont le point de départ de celles de Schopenhauer; mais celui-ci leur donne une forme savante et établit l'impossibilité du bonheur par des raisonnements. Tout, dit-il, dans l'homme aboutit à la volonté; le désir lui-même est une volonté; or le désir est une souffrance; mais la satisfaction du désir est la fin de la volonté, et la fin de la volonté, c'est la mort; donc le bonheur n'est pas réalisable; à la différence de la douleur qui est positive, le bonheur est négatif, et le non-être est préférable à l'être, ce qu'il fallait démontrer. Mais si Schopenhauer a donné à la doctrine de Leopardi des développements inattendus, il est resté bien au-dessous de lui dans l'expression de la tristesse. Il n'a pas mis dans son œuvre l'accent personnel et convaincu qu'on observe dans celle du grand poète italien, et sa biographie nous apprend qu'il était loin de porter dans la vie les sombres idées auxquelles aboutit sa doctrine. Il n'appartient donc qu'indirectement à la maladie du siècle.
Du reste, à l'époque de sa publication, son livre produisit peu d'effet, même sur ses compatriotes. L'heure du pessimisme abstrait n'avait pas encore sonné pour eux. Ils s'en tenaient au pessimisme individuel. Ils restaient voués au culte de Gœthe et Werther poursuivait parmi eux ses ravages. Au nombre des suicides les plus retentissants inspirés alors par cette œuvre funeste, il faut placer celui de Charlotte Stieglitz. Femme d'un poète doué de plus d'amour-propre que de talent, et voyant l'imagination poétique languir en lui, cette malheureuse chercha à la ranimer par un grand coup, et ne trouva rien de mieux que de se donner la mort, sacrifice qui serait héroïque s'il n'était criminel, et qui découvre bien la profondeur du mal dont souffrait ce monde de gens de lettres, vaniteux, épuisé, livré à des besoins artificiels, et dépourvu de règle et de principes!
De son côté, l'Angleterre continuait à suivre les mêmes errements. Le désespoir de Byron y était toujours un objet d'émulation et d'envie. Certaines gens ne se lassaient pas de mettre leur gloire à paraître profondément tristes. Chateaubriand qui a pu observer, pendant qu'il représentait la France en Angleterre, cette singulière manie, nous en a laissé le tableau suivant: «En 1822, dit-il, le fashionable devait offrir au premier coup d'œil un homme malheureux et malade; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, les ongles longs, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moment par surprise, par oubli, par les préoccupations du désespoir; mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal; lèvres contractées en dédain de l'espèce humaine; cœur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l'être.» L'auteur de René avait-il bien le droit de railler ainsi les disciples de Byron? N'était-il pas lui-même le père d'une famille de jeunes désespérés, et le fashionable de 1822 ne rappelle-t-il pas un portrait célèbre qui nous montre précisément le vicomte de Chateaubriand la main sur la poitrine, l'œil sombre, le front soucieux et les cheveux jetés au vent? Il est vrai que, d'un côté, il y avait le génie et l'originalité, de l'autre, seulement l'imitation puérile. Toujours est-il que l'Anglais mélancolique dont nous parle Chateaubriand est peint d'après nature et porte bien sa date.
En même temps, une nouvelle puissance entrait dans ce qu'on pouvait appeler la confédération européenne de la mélancolie. La Russie, en y prenant rang, agissait d'abord, en quelque sorte, comme alliée de la France. Sans aller, comme l'a fait le comte Labinski, sous le nom de Jean Polonius, dans des poésies, d'ailleurs assez dépourvues de caractère, jusqu'à lui emprunter son idiôme même, le comte Kamorinski s'inspirait de son génie nouveau, surtout des méditations de Lamartine. Cette importance donnée aux œuvres intellectuelles de notre pays mérite d'autant plus d'être remarquée que, jusqu'à présent, j'ai eu à signaler bien plutôt l'influence de l'étranger sur la France. Notons donc un fait qui peut être flatteur pour notre orgueil national.
Toutefois, d'autres encore que nous pouvaient revendiquer un honneur semblable. L'Angleterre et, dans une certaine mesure, l'Allemagne ont eu à ce moment sur la Russie leur part d'influence. Pouchkine a été appelé le Byron russe. Marlinski avait aussi du Byron dans le sang. Les deux poètes russes que je viens de nommer ont exercé sur la jeunesse de leur temps une action profonde, le dernier surtout. «Les héros à la Marlinski, a dit M. Tourguéneff, se rencontraient à chaque pas, surtout en province, et en particulier dans l'armée et dans l'artillerie; ils parlaient et correspondaient dans sa langue; ils gardaient dans le monde un air sombre, renfermé, l'orage dans l'âme et le feu dans le sang, comme le lieutenant Belozor de la frégate Nadèdja. Ils dévoraient les cœurs des femmes; c'est à eux que s'adressait la dénomination de fatal.» Ce type s'est conservé longtemps, et il est reproduit dans un roman de Lermontoff. «Que de choses, dit encore M. Tourguéneff, ne trouve-t-on pas dans ce type? le byronisme, le romantisme, les souvenirs de la Révolution française, des décembristes, et l'adoration de Napoléon; la foi au destin, à une étoile, à la force du caractère, de la pose et de la phrase; et l'angoisse du vide, les inquiétantes fluctuations d'un étroit amour-propre, en même temps que l'audace et la force agissante, etc...»
En passant à la Pologne, et ce n'est pas hélas! sortir de la Russie, nous rencontrons encore un poète, qu'on a nommé le Byron polonais. Mais cette qualification est trop exclusive, car, dans son poëme des Dziady (ancêtres), Mickiewicz procède autant de Faust que de Manfred. Enfin, allant toujours plus loin et remontant jusqu'aux régions glacées de l'Islande, nous y trouvons encore quelque trace du mouvement romantique dans ce qu'il avait de favorable aux tendances mélancoliques. Un poète très apprécié dans son pays, M. Thorarensen, rappelle par ses tendances nos poètes delà Restauration, et l'on a défini sa poésie «la voix d'une âme rêveuse et aimante, qui a souvent caressé maint prestige et pleuré mainte déception.»
Du reste, ses œuvres sont, dans la littérature étrangère, le dernier des documents que j'avais à mentionner ici, entre 1815 et 1830, et nous pouvons maintenant jeter un regard sur l'ensemble de l'époque comprise entre ces deux dates, soit en France, soit au dehors.
IX
Caractère et causes du mal du siècle
de 1815 à 1830.
De 1789 à 1815, le mal que j'étudie avait souvent présenté une intensité profonde, une sorte de fougue et de véhémence; il éclatait en amères explosions, en violentes manifestations; il n'acceptait guère le remède des consolations religieuses, et ne reculait pas devant la pensée du suicide.
Pendant l'époque suivante, la mélancolie perd quelque peu son aspect farouche; sans cesser de faire entendre une voix plaintive, elle prend d'ordinaire un accent plus attendri et plus doux; rarement elle a recours aux actes de désespoir; elle s'empreint assez facilement d'un sentiment religieux sans doute bien flottant, sujet à beaucoup de défaillances et d'angoisses, mais cependant réel. Cet état différait donc par son caractère de celui qui l'avait précédé. Il en différait aussi par ses causes.
Nous avons vu que, dans notre pays, pendant le cours de la Révolution et de l'Empire, et en faisant abstraction de certains cas particuliers, la mélancolie provenait, en partie, de l'influence de Jean-Jacques Rousseau et de Gœthe, mais surtout des impressions douloureuses résultant des événements publics, de la dispersion de la société française, et des conséquences de l'exil sur l'esprit et l'éducation littéraire de beaucoup de membres de cette société. Et nous avons pu constater que, pendant la durée de ces deux régimes, les mélancoliques avaient été presque tous hostiles aux gouvernements que la France avait subis.
Sous la Restauration, les circonstances ont changé. L'influence de Jean-Jacques Rousseau s'est affaiblie chez nous en s'éloignant. Celle de Gœthe a subi le même sort; le culte de Werther s'est trouvé relégué au fond de l'âme de quelques fidèles discrets. La société avait cessé d'être battue par les orages; elle s'était reconstituée sous les auspices d'un gouvernement réparateur, et elle jouissait de cette ère nouvelle de sécurité.
Toutefois, les anciennes causes de tristesse n'avaient pas entièrement disparu. L'esprit de doute que le XVIIIe siècle avait déchaîné n'était pas assoupi: Jouffroy et d'autres en sont témoins. Puis, le contre-coup des calamités qui avaient, aux débuts de ce siècle, désolé notre patrie, s'y faisait encore sentir. Mme de Rémusat et Mme de Duras en portèrent toujours le cruel souvenir; quant aux plus jeunes, ils en avaient reçu l'impression indirecte et en quelque sorte inconsciente de ceux dont ils tenaient le jour. On a lu plus haut à ce sujet l'opinion de Lamartine qui attribue à cette communication intime et mystérieuse, la tristesse des hommes «dont la vie date de ces jours funestes.» Du reste, en pourrait-il être autrement? Mme Le Brun rapporte dans ses Souvenirs que, pendant la Terreur, les femmes grosses qu'elle rencontrait lui faisaient peine, que la plupart «avaient la jaunisse» de frayeur; et elle ajoute: «J'ai remarqué, au reste, que la génération née pendant la Révolution est, en général, beaucoup moins robuste que la précédente: que d'enfants, en effet, à cette triste époque, ont dû naître faibles et souffrants!» Chateaubriand confirme ces appréciations quand il parle de cette jeunesse «sur laquelle des malheurs qu'elle n'a pas connus ont néanmoins répandu une ombre et quelque chose de grave.» Ajoutons qu'à l'âge même où l'avenir se décide d'ordinaire, et dans les années les mieux faites pour l'activité, les événements ont pu imposer à plusieurs, comme il est arrivé pour Lamartine, une oisiveté dangereuse.
En outre, on l'a vu presque chez tous, la littérature étrangère n'avait pas perdu toute son influence en France. Sans doute, les Français n'étaient plus conduits par l'émigration ou l'exil à chercher des inspirations au dehors. Mais, par un singulier renversement des choses, ce fut l'esprit étranger qui s'introduisit directement en France. A la chute de l'Empire, beaucoup de Français, en rentrant dans leur patrie, y rapportaient des souvenirs recueillis, des goûts contractés chez les nations qui leur avaient donné asile. Chose plus triste, et qui pourrait l'oublier? l'étranger lui-même envahit alors le sol français. A la suite des armées, un grand nombre d'Allemands et d'Anglais distingués dans leur pays par l'intelligence, accoururent vers ce pays que la guerre leur avait si longtemps fermé, et qui était resté après la défaite l'objet de leur admiration curieuse. Les salons de Paris, toujours prêts à se rouvrir, les recevaient à leur tour avec empressement. Dans ce rapprochement inattendu, l'esprit français, par quelques côtés, devenait anglais et allemand. Cette action était facilitée par des souvenirs vivaces de haine contre l'Empire. Quelque jugement qu'il faille porter sur ce fait au nom du patriotisme, il n'est pas douteux qu'alors le génie étranger put s'introduire en France, non seulement sans résistance vive, mais avec faveur. Mme de Staël s'en était fait déjà le propagateur puissant par son livre De l'Allemagne, qui traduisait pour le grand nombre et qui popularisait des richesses encore presque ignorées. Mais le pilon du duc de Rovigo avait longtemps privé les lecteurs français de la connaissance de ce bel ouvrage, et il avait fallu pour nous le rendre la Charte et la liberté de la presse. L'Angleterre était restée plus longtemps encore peu connue. Byron avait été à peine abordé: «On rôdait en quelque sorte, dit M. Sainte-Beuve, autour de son œuvre de mystère, sans bien savoir.» Cette œuvre, elle s'est révélée pendant la Restauration, et c'est alors que Byron a commencé à devenir à nos yeux, comme Gœthe l'avait été naguère, le poète idéal, le modèle souverain.
Mais pour marcher du même pas que la littérature étrangère, la nôtre n'avait pas besoin de l'imiter, elle n'avait qu'à suivre ses propres exemples. Les écrivains français du commencement de ce siècle dont j'ai rappelé les ouvrages et qui eux-mêmes avaient dû beaucoup à leurs devanciers, étaient à leur tour devenus pour nous des maîtres; Mme de Staël, Chateaubriand et Senancour avaient laissé des disciples que j'ai cités, et qui perpétuaient, bien qu'avec moins de vigueur, les enseignements de leur école.
C'en est assez pour expliquer que le mal du siècle se soit maintenu, quoiqu'affaibli, chez nous pendant la Restauration. Alfred de Musset en donne encore une autre raison, à savoir, le prétendu abaissement d'un gouvernement, incapable, selon lui, de satisfaire un grand peuple partagé entre les regrets de sa gloire évanouie et les espérances d'une liberté sans cesse ajournée. Quoique ces critiques soient généralement tenues pour injustes aujourd'hui, il est vrai que les préjugés avaient soulevé contre la Restauration des passions implacables, et que plusieurs de ceux que nous avons nommés dans cette partie de notre étude voyaient ce régime avec aversion. Tel fut le cas de Joseph Delorme, de Farcy, et un peu des amis d'Ampère. Mais encore une fois, les principales causes du mal étaient ailleurs. Elles étaient dans des impressions du berceau ou des souvenirs de l'adolescence; dans l'action du génie étranger sur le génie français, enfin dans la fidélité du génie français lui-même à ses anciennes traditions. De ces trois causes, auxquelles se mêlèrent çà et là certaines circonstances particulières, quelquefois peu honorables, que j'ai indiquées quand elles se présentaient, la première fut la plus puissante, et c'est celle dont on doit tenir le plus de compte, quand on veut apprécier l'époque que nous venons de parcourir.
Mais ces considérations ne s'appliquent qu'à notre pays. Il est plus difficile de déterminer les causes du mal hors de la France, et de ramener à des lois générales des phénomènes répartis sur des points du globe fort différents.
Cependant, on peut croire que le fait dont j'ai déjà parlé plus haut et dont a vu certains effets sur la France, n'a pas été sans exercer aussi son influence sur une partie de l'Europe. Tandis qu'à la suite de l'invasion de notre sol par les armées alliées nous étions conduits à prendre aux étrangers des manières de sentir et des formes pour les exprimer, les étrangers à leur tour devaient nous faire les mêmes emprunts. Enfin, rapprochés les uns des autres, comme ils l'étaient de nous, par cet événement, ils devaient être par là même portés à s'imiter mutuellement, besoin qui, d'ailleurs, est toujours naturel à l'esprit humain. Ainsi la mélancolie de quelques-uns tendait à devenir l'attribut de tous, et il ne faut plus s'étonner de voir que divers peuples de l'Europe tantôt suivent nos traces, tantôt se copient réciproquement, et que, si Kamorinski et Thorarensen s'inspirent de Lamartine, Schopenhauer reproduise Leopardi, Pouchkine et Marlinski prennent Byron pour modèle, enfin Mickiewicz relève à la fois de Byron et de Gœthe.
Tels étaient le caractère et les causes du mal du siècle pendant la période qui va de 1825 à 1830. Il nous reste à retracer ce qu'il fut dans la dernière phase de son existence.
IV
1830-1848
I
M. Victor Hugo.
En parlant de la poésie sous la Restauration, j'ai indiqué les rapports qui unissaient le romantisme au mal du siècle. Cette alliance ne s'est pas rompue sous la monarchie de Juillet, et M. Victor Hugo en est une première preuve.
Si je n'ai point encore parlé de ce grand poète, bien que l'apparition de ses premières œuvres date de 1819, c'est que celles-ci n'avaient rien, ou presque rien, à démêler avec le sujet de ce travail. A peine peut-on noter dans les Odes et Ballades une méditation sur la solitude, un accès de mélancolie, une protestation contre la dureté de notre destin. En général, dans ses poésies écrites sous la Restauration, Victor Hugo recherche des sujets tout différents. Sa muse s'éprend de gloire, de liberté, de dévouement; elle s'échauffe aux grands souvenirs de l'histoire, elle adore tout ce qui luit et tout ce qui retentit. Mais à partir de 1839, au débordement de la fougue juvénile succède une phase d'inspiration plus calme; le poète se recueille davantage, et se consacre plus volontiers à la description des sentiments intimes de l'âme. Les titres de ses ouvrages: Feuilles d'automne (1831), Chants du crépuscule (1835), Voix intérieures (1837), Rayons et ombres (1840), Contemplations (1830-1855), ouvrage qu'on pourrait appeler, dit-il, «les Mémoires d'une âme,» éveillent l'idée d'impressions voilées par une teinte de tristesse, et plusieurs des pièces de vers qu'ils renferment répondent à cette donnée.
Et d'abord, on a déjà vu plus haut que l'école romantique avait mis en honneur les déshérités de la nature. M. Victor Hugo est fidèle à cette tradition. Il a des sympathies douloureuses pour l'araignée et l'ortie. Il les aime parce qu'on les hait, parce qu'elles sont maudites et chétives; parce qu'elles sont vouées à un sort fatal, toutes deux «victimes de la sombre nuit,» enfin, «parce qu'il n'est rien qui n'ait sa mélancolie;» et il pense que si l'on montrait à l'araignée et à l'ortie un peu plus de mansuétude, on entendrait «la vilaine bête et la mauvaise herbe murmurer: Amour!» Passons à des choses plus sérieuses.
Ici, il adresse à une jeune femme qu'il avait vue pleurer en secret, une pièce, à laquelle il donne pour épigraphe le mot déjà cité: «Flebile nescio quid,» et dans laquelle on trouve un éloge des larmes, qui peut être comparé à celui que la musique de Schubert a rendu célèbre. Dans la pièce suivante, il se plaint des chagrins et des déceptions que nous garde la vie, et il s'écrie:
Où donc est le bonheur? disais-je,—Infortuné!
Le bonheur, ô mon Dieu, vous me l'avez donné.
Ironique action de grâces envers la Providence! Ce bonheur dont il la remercie, quel est-il? Il ne se compose que de quelques impressions fugitives, et de souvenirs qui ne peuvent rendre la réalité disparue! «Hélas! ajoute-t-il,
Hélas! naître pour vivre en désirant la mort!
Grandir, en regrettant l'enfance où le cœur dort,
Vieillir, en regrettant la jeunesse ravie,
Mourir, en regrettant la vieillesse et la vie!
Encore un soupir à ajouter à tous ceux que provoque, depuis le commencement du monde, le malheur de vivre! Quelle triste vue aussi du monde, et de l'humanité dans la Contemplation qui a pour titre: Melancholia, dans laquelle il parcourt les misères de chaque état! Femme abandonnée, poète méconnu, enfant orphelin, vieux soldat réduit à un labeur dur et ingrat, tous excitent en lui une douloureuse pitié; il n'est pas jusqu'à la bête de somme, mourant sous la charge et sous les coups, qui n'ait droit à sa commisération. Et, à côté de la faiblesse opprimée, il montre la force triomphante, le vice égoïste et la richesse impitoyable; et résume sa pensée sur le mal social, par cette invocation:
O forêts! bois profonds! solitudes! asiles!
Si l'on quitte ces généralités et qu'on descende davantage dans la pensée personnelle du poète, on voit qu'elle était travaillée par de cruelles anxiétés. Il souffre du mal du doute et il le décrit avec un profond accent de vérité. Sous ce titre: Que nous avons le doute en nous, il s'écrie:
Je vous dirai qu'en moi je porte un ennemi,
Le doute!...
Le doute! mot funèbre!....
La poésie intitulée: Pensar-Dudar, dédiée comme la précédente à Mlle Louise Bertin, n'est pas moins expressive à cet égard. Longtemps encore, cette angoisse obsédera son esprit, et, dans les Contemplations, on en trouvera plus d'une trace à une date éloignée de celle où nous nous plaçons en ce moment. Les Pleurs dans la nuit le montrent, en 1855 comme en 1830, absorbé dans la recherche inquiète de l'inconnu:
Mon esprit qui du doute a senti la piqûre
Habite, âpre songeur, la rêverie obscure
Aux flots plombés et bleus,
Lac hideux où l'horreur tord ses bras, pâle nymphe,
Et qui fait boire une eau morte comme la nymphe
Aux rochers scrofuleux.
Dans la même pièce, le doute est aussi pour lui «le fils bâtard de l'aïeule sagesse,» le «morne abri dans nos marches sans nombre» et le «mancenillier à l'ombre duquel l'homme s'endort.» Et c'est encore le même sujet qu'on retrouve dans quelques-unes des pièces suivantes: Horror, Dolor, Spes. Sans doute, à aucune époque de la vie de M. Hugo, le doute n'équivaut chez lui à la négation; il éprouve, au contraire, le besoin de croire, et ce besoin s'affirme en lui par des élans religieux, et par de puissantes élévations vers le Créateur. Mais ces alternatives même constituent un des aspects du mal du siècle, et l'on peut ainsi affirmer que, sur plusieurs points, M. Victor Hugo n'a pas été étranger à ce mal.
Cependant, ce que nous savons de sa vie n'explique pas de sa part une disposition à la tristesse. A l'heure où il s'exprimait comme on l'a vu sur la destinée humaine, il n'avait pas encore éprouvé les grands malheurs de famille qui l'ont atteint depuis; et il réunissait, ce semble, toutes les garanties de bonheur. Il faut donc penser qu'il subissait une influence secrète qui dominait les conditions même de son existence. Pour son scepticisme intermittent, la chose est certaine; il l'a puisé dans l'air qu'il respirait. Si le doute qui le fatiguait n'est pas malheureusement une infirmité exceptionnelle dans l'intelligence humaine, il est surtout le lot des générations semblables à celle dont le poète faisait partie. Voyez comme il la représente: «Son berceau risqué sur un abîme, vogue sur le flot noir des révolutions;» c'est une époque où «les ténèbres partout se mêlent aux lueurs,» où «rien n'est dans le grand jour et rien n'est dans la nuit;» enfin, «une époque en travail, fossoyeur ou nourrice, qui prépare une crèche ou qui creuse un tombeau.» M. Victor Hugo, il le reconnaît, n'a pas résisté aux fluctuations qui agitaient l'esprit de son temps. On voit donc en lui un nouvel exemple de l'action dissolvante du siècle sur la fermeté des croyances et sur la solidité des convictions.
Il n'entre pas dans mon intention de pousser plus loin l'application de cette remarque et de rechercher dans la longue carrière de M. Victor Hugo les faits qui la justifieraient encore. De tous les hommes illustres qui figurent dans ce travail, M. Victor Hugo est le seul survivant. Il a donc droit doublement à nos égards. Contentons-nous d'avoir rappelé ce qu'il était à un moment de son existence ondoyante, entre 1830 et 1848.
II
Poètes divers.
DONDEY.—BOULAY-PATY.—TH. GAUTIER.—E. ROULLAND. LES POÈTES SUICIDES.
Au-dessous de lui, se range une cohorte innombrable de moindres écrivains, les poètæ minores de l'époque. Tous ne sont pas cependant les disciples de M. Victor Hugo; plusieurs sont plutôt élèves de Lamartine, beaucoup, de Gœthe et de Byron. Mais quelle que soit sa nuance, le romantisme atteint alors sa plus large extension, et il nous faut demander encore à cette phase de son histoire les nouveaux documents qui doivent servir à celle de la maladie du siècle.
Il n'est peut être pas, dans l'histoire littéraire, de période plus féconde en productions poétiques que celle qui va de 1830 à 1848. La première moitié surtout de cette période se distingue par l'abondance des volumes qu'elle a jetés sur le marché littéraire. De 1830 à 1840, sans parler des pièces de théâtre, on n'a pas compté, en moyenne, moins de 382 recueils de vers par an, et en 1830 ce chiffre s'était élevé à 498. Or, beaucoup de ces ouvrages, dont les auteurs ne valent même pas, on peut l'affirmer, «l'honneur d'être nommés,» appartenaient à l'école mélancolique. Leurs titres déjà sont bien significatifs. Mélodies nocturnes; Chants de l'âme; Chants du cœur; Deuil; Souffrances; Soupirs; Désespoirs; telles étaient les annonces attrayantes qui devaient séduire les acheteurs. La marchandise répondait à l'étiquette. «Le poète psychologue, dit M. Ch. Louandre, dans un article du mois de juin 1842, travaille de préférence sur les individualités souffrantes qui ont gagné au contact de Manfred quelque plaie incurable et profonde.» S'agit-il de poëmes en dialogues ou de poëmes drames, forme assez fréquemment employée à cette époque, «les héros sont d'ordinaire des collatéraux de Werther et de Don Juan. Ils participent de la double nature de leurs aïeux, et, par nécessité d'origine, par tradition de famille, ils sont tout à la fois mystiques, blasés, rêveurs et mauvais sujets. Ils boivent l'orgie, broient les femmes, débitent de longues tirades au clair de lune et finissent ordinairement par le cloître ou le suicide.» Enfin on exploite la mort et ses terreurs, on ouvre les tombeaux, on évoque les spectres, et tout un monde de démons, de gnômes, de farfadets vient remplacer le monde des vivants.
Pour bien faire, le poète devait ressembler à ses héros. «Il était de mode alors dans l'école romantique» nous rapporte Th. Gautier, un romantique qui n'a pas laissé de se rendre compte des ridicules de son parti, «il était de mode d'être pâle, livide, verdâtre, un peu cadavéreux, s'il était possible. Cela donnait l'air fatal, byronien, giaour, dévoré par les passions et les remords.» Je trouve deux autres descriptions des poètes d'alors et de leurs admirateurs, dans un livre qui vient du camp classique, et dont j'ai déjà parlé. A propos de Joseph Delorme, M. Jay a décrit une soirée romantique. L'escalier de la maison dans laquelle il nous fait pénétrer «est garni des deux côtés de cyprès et d'épicéas en caisse et en pots, surmontés à la dernière marche de deux saules pleureurs. Un domestique en livrée rouge et noire nous introduit dans un grand salon surnommé le salon de la mélancolie. L'ameublement en est sombre et sévère. Ce salon est orné de quelques tableaux de la nouvelle école, parmi lesquels on distingue, le Cauchemar, une Expédition de Vampires, le Massacre de Scio, l'Apparition d'un Revenant, une volée de Chauves-Souris, et la Ronde du Sabbat.» Les personnages répondent au décor. La maîtresse du lieu, en dépit d'un embonpoint un peu gênant, est vêtue d'une robe blanche garnie de roses noires, et sa chevelure est arrangée en forme de papillons de nuit; une jeune dame est habillée en Velléda. Plusieurs auteurs, quelques-uns encore inédits, nous sont présentés. «Je remarque, continue le narrateur, l'un d'eux que l'on a surnommé le Bel Obscur, parce qu'il ne s'exprime qu'à demi-mots, et ne se déride jamais; Jérôme, dit le Mélancolique, parce que, bien que la nature l'ait doué d'une figure triviale et joyeuse, il excelle à décrire l'agonie des mourants; sa muse ne sort pas des ruines et des tombeaux; il a chanté le ver du cercueil; ses vers et sa prose sont pleins de ténèbres.» Un jeune homme a été baptisé le Terrible; «en effet personne ne peint mieux que lui la décomposition des cadavres et les phénomènes de la putréfaction.»—«Penché près de la baronne Médora, muse de la rue Bleue, qui agite, en guise d'éventail, une petite branche de cyprès, quel est cet homme qui cache en vain son âge sous des prétentions de jeunesse? c'est le comte de la Roche-noire, auteur de nombreux romans, et d'une ballade intitulée: le Spectre, monté sur un fantôme de cheval, qui va chercher sa fiancée, et la ramène au grand galop à son cercueil.» Telle est la réunion qui s'apprête à fêter une grande solennité: la conversion d'un classique. Ajoutons que chacun, en attendant ce moment, fait honneur à d'excellents rafraîchissements, ce qui prouve que «si le cachet de la nouvelle littérature est que les poètes doivent paraître toujours tristes, languissants, et prêts à mourir, cela n'est que pour la forme. Seulement les muses présentes lèvent les yeux au ciel en mangeant leurs gâteaux, et chaque verre de punch est accompagné d'un soupir.» Ces plaisanteries ne nous font-elles pas suffisamment connaître ce qu'était la société des poètes subalternes de l'école de 1830? Quittons cette multitude obscure et arrivons à des personnalités plus dignes d'intérêt.
J.-P. Veyrat qui, exilé de Chambéry en 1832, s'était établi à Paris précisément dans la maison habitée par Hégésippe Moreau, adressait à Byron des vers pleins d'admiration, et l'interpellait en ces termes: «O Job de la pensée, ô grand désespéré!» Mais, plus heureux que Moreau, il trouva un remède à ses misères de toute nature en se retirant au milieu des Alpes, où, malgré quelques retours d'anciennes inquiétudes d'esprit, malgré des moments d'agitation pendant lesquels il se comparait à Manfred, secouant ses cheveux au vent des glaciers, il finit, consolé comme Obermann.
Aimé de Loy, un poète errant et inquiet, dans des recueils imprimés en 1827 et en 1840, le dernier sous le titre de Feuilles au vent, laissait échapper des plaintes fugitives sur la vie, et parlait de la consolation qu'il trouvait à cultiver au pied d'un coteau