La fleur de Nodier, l'ancolie,
Si chère à la mélancolie,
Et la pervenche de Rousseau...
Mme Louise Colet publiait en 1836 les Fleurs du midi. Voyons comment ces fleurs étaient appréciées à leur apparition, et comment on jugeait, dans la Revue des Deux Mondes, l'auteur qui les présentait au public. «Ces vers, y disait-on, ne sont vêtus de deuil que par pure coquetterie. Cette dame se désespère indéfiniment, parce que ses jouissances sont mêlées de tristesse, parce qu'elle est destinée à souffrir et que le bonheur s'enfuit, que sais-je encore? parce que Dieu a pétri son âme d'amour et de poésie et qu'elle doit lutter avec ce double feu:
Seule, sans rencontrer la source où l'on s'étanche,
Seule, sans une autre âme où son âme s'épanche.
Mme Louise Colet souhaiterait de ces malheurs puissants qui éprouvent ici-bas le poète pour le régénérer, mais elle est excédée des souffrances vulgaires que le monde ne prend point en pitié; elle ne se résigne pas à voir pâlir son printemps comme pâlit l'automne; enfin sa grande douleur par-dessus toutes les autres, c'est de vivre l'âme ardente de foi, dans un siècle incrédule.» En 1840, sous le titre de Penserosa, elle donne de nouvelles poésies sur la mort de Gros, sur celle de Léopold Robert, sur l'Hamlet de Shakespeare; sur le Faust de Gœthe, sur une jeune femme triste au bal, selon la mode du temps. Et pourquoi donnait-elle à ces poésies le titre de Penserosa? C'est qu'un jour, la voyant elle-même dans une attitude méditative, qui rappelait le marbre de Michel-Ange, «ce symbole sacré de la mélancolie» quelqu'un lui dit: «Siete penserosa;
De ce marbre inspiré l'image se reflète
Sur votre jeune front de femme et de poète,
Vous avez son air triste et son regard penseur,
Et Michel-Ange en vous eut reconnu sa sœur.»
Ce qu'on reconnaît plus sûrement ici chez l'auteur, c'est la prétention et la pose. Combien j'aime mieux l'attitude plus effacée d'une autre femme, Mlle Louise Bertin qui, dans ses Glanes (1842), a décrit avec talent nos éternelles aspirations vers un idéal qui nous échappe sans cesse, et le sentiment de la fragilité et de l'imperfection des bonheurs humains. On remarque surtout une pièce adressée à la Nuit où l'auteur exprime d'une manière bien distinguée la lassitude secrète de son cœur et de son esprit.
On a vu plus haut que deux pièces de vers de M. Victor Hugo sur les tourments du doute étaient adressées à Mlle Bertin. Ce n'était pas sans raison. Mlle Bertin était agitée des mêmes préoccupations. Le grand problème de notre destinée inquiétait son intelligence, et si elle revenait d'ordinaire aux idées religieuses, ce n'était pas sans détour et sans angoisses:
Il est aussi pour moi des heures où le doute
Vient abaisser son voile à ma paupière en pleurs.
On le voit, cette femme si heureusement douée, n'était pas exempte d'une mélancolie, respectable parce qu'elle était pure et sincère.
Ici j'aperçois deux poètes que je puis placer sur le même rang. Ils ont écrit dans le même temps, dans des circonstances analogues; tous deux sous des pseudonymes, selon la mode romantique; avec un certain mérite tous deux; et tous deux néanmoins peu connus, bien qu'un savant distingué ait pris récemment le soin de nous restituer la physionomie complète de l'un d'eux, Théophile Dondey.
Celui-ci avait choisi le pseudonyme, ou si l'on veut l'anagramme de Philotée O'neddy auquel il substituait quelquefois le nom de Vidame de Tyannes, autre anagramme tiré d'un nom que sa famille ajoutait à celui de Dondey. Le Vidame ou Philotée n'était qu'un modeste fonctionnaire attaché à un ingrat travail de bureau, et échappant par la rêverie aux ennuis de son labeur quotidien. En 1833, il publie un volume de poésies avec ce titre: «Feu et flammes.» On y remarque un tableau curieux des mœurs de la jeunesse du temps. C'était le bonheur de cette jeunesse, de ceux qu'on appelait alors la jeune France, de se réunir pour se livrer à des libations prolongées autour d'un punch flamboyant. Les discours prenaient une allure plus ou moins capricieuse, et on arrivait à une sorte de surexcitation désordonnée; mais, pour obéir au goût prétentieux de l'époque, il fallait donner à ces parties de jeunesse un caractère solennel; on les appelait des orgies, on y jouait la comédie de l'ironie et du désenchantement, et on se donnait des airs sataniques. Le Pandæmonium de Dondey nous fait assister à une de ces scènes, dans l'atelier de Jehan du Seigneur, encore un nom artistement modifié. Le punch traditionnel
aux prismatiques flammes
Semble un lac sulfureux qui fait houler les lames...
Après quelque silence, un visage mauresque
Leva tragiquement sa pâleur pittoresque
Et faisant osciller son regard de maudit
Sur le conventicule, avec douleur il dit...
L'orateur, qui n'est autre que Petrus Borel, que ses amis appelaient le Lycanthrope, s'abandonne alors à des divagations auxquelles d'autres amis répondent.
Et jusques au matin les damnés Jeunes-Frances
Nagèrent dans un flot d'indicibles démences.
Dans cette débauche, qui est surtout une débauche de paroles, l'affectation saute aux yeux. C'est entre tous ces jeunes gens une rivalité puérile, une lutte ridicule d'excès et de folies froidement calculées. Le poète est plus touchant quand il nous entretient de ses amours, où la volupté se tourne aisément en souffrance et en désespoir, ou quand il nous dépeint la tristesse et médite sur le suicide.
Dans ses poésies posthumes, publiées par M. Havet, celles qui sont datées de 1834 à 1846 doivent aussi attirer notre attention. Il y a bien exprimé cette manie de son temps, qui était aussi la sienne, et qui consiste à s'analyser sans cesse, à s'occuper constamment de sa personnalité et à en entretenir le public. C'est le sujet de la pièce intitulée: Une fièvre de l'époque.
Il est depuis longtemps avéré que nous sommes
Dans le siècle environ six mille jeunes hommes...
Qui du fatal Byron copiant les allures
De solennels manteaux drapons nos encolures.
A l'excès pour ma part j'ai ce tempérament,
Je prends mon moi pour thème avec emportement.
En effet, c'est son moi qu'il décrit dans ce recueil, et surtout son moi amoureux; mais c'est aussi, comme dans les sonnets de Déclin précoce, Pathologie, Spleen, son moi attristé et gémissant de la décadence du corps à côté de la vigueur persistante de l'âme. Après ces vers, il se fait dans la vie poétique de Dondey un grand intervalle de silence; un profond chagrin, la perte d'une personne bien chère, en est la cause, et quand plus tard le poète retrouve la voix, il la consacre à des méditations philosophiques empreintes d'amertume. Rien ne prouve mieux combien il a souffert que la conclusion à laquelle il arrive: le néant envisagé comme sa meilleure espérance.
Comme lui, Boulay-Paty a chanté sa passion; comme lui, il a vu la mort la briser; il paraît seulement s'être relevé enfin de l'abattement où ce coup l'avait plongé. Il avait, d'ailleurs, été toujours plus en dehors, moins contenu que Dondey, différences qui n'excluent pas les ressemblances que j'ai signalées, et qui se retrouvent dans les œuvres comme dans la vie des deux poètes.
C'est en 1834 que Boulay-Paty publiait sous le nom d'Élie Mariaker un volume de poésies. L'édition était ornée d'une eau-forte représentant un jeune homme vêtu d'une longue redingote à la coupe de 1830, appuyé sur son coude, au sommet d'un pic dominant une ville sombre. Un démon grimaçait à ses côtés, tandis que lui regardait un ange monter vers la partie lumineuse du ciel. Ce détail, que j'ai voulu rapporter, malgré son apparente frivolité, confirme bien la faveur particulière dont les démons, on l'a vu plus haut, jouissaient dans l'école romantique. La mode du temps n'est pas moins manifeste dans le long morceau en prose consacré à la vie d'Élie Mariaker.
«Élie, y est-il dit, naquit en Bretagne... Son premier âge se ressentit de cette nature grande et sauvage; nul doute que cette étendue de flots et de ciel ne commençât déjà à faire dans son âme cette immensité que rien ne put remplir.» Il se sent entraîné vers la poésie, mais il est forcé de faire, dans l'étude d'un homme de loi, un rebutant apprentissage des affaires. Il aborde le monde avec des illusions bientôt déçues sur l'amitié des hommes et la tendresse des femmes. Mais chaque année pendant les vacances, il se retrempe dans la vie de famille. Là, il lit les poètes, Ossian surtout dont il porte toujours un volume. Il se plaît aussi à contempler à minuit, de sa fenêtre, le spectacle de la nature. Un premier amour trompé lui suggère la pensée du suicide, mais un vieux pistolet emprunté pour ce funeste usage trahit son dessein; Élie rentre donc dans le monde; mais il y rentre découragé. En même temps, il se jette dans l'étourdissement des plaisirs. «Il était dans le vague de la vie, il avait cette mélancolie noire, maladie de jeunesse, engendrée par la science précoce de notre civilisation avancée, espèce de folie causée au cerveau par les rayons brûlants d'une expérience trop hâtive.»
En ce temps là, il se lie avec un jeune homme, Frédéric, «d'une imagination effrénée, un frère inconnu de Rousseau, d'Obermann, un grand poète à qui il ne manquait, en effet, que la voix des vers.» Avec lui, il s'adonnait à ces fêtes décrites dans le Pandæmonium de Dondey. «La poétique de l'orgie leur souriait, la flamme du punch leur semblait leur âme usée, prête à s'éteindre sur leur vie brûlante.» Les deux amis prenaient alors les costumes les plus variés; ils se justifiaient à eux-mêmes ces débordements par des autorités littéraires. Ainsi «il s'arracha violemment à la désillusion de ses rêves romanesques par les égarements, par les désordres; il y usa son enthousiasme sans y puiser du repos.» Les effets de ses écarts ne se firent pas attendre. «Ennuis fades, irritants caprices, transports fous, fiévreuses déceptions, ironies amères, étranges espérances, doutes ténébreux, foudroyants désespoirs, voilà ce qu'il y avait en lui.»
Toutefois, au milieu même de ses erreurs, il n'avait cessé d'aspirer à un amour meilleur, d'attendre une femme inconnue qui devait le régénérer. Il la rencontra enfin, cette femme, à un bal que donnait sa mère. Leurs serments furent vite échangés. N'était-elle pas bien faite pour captiver un cœur triste comme le sien? Elle était sérieuse, et Élie estimait que le rire dépare la plus noble figure humaine; elle était pâle et «sans cela il n'aurait pu l'aimer» car il pensait que sur les visages frais et arrondis il n'y a rien, «parce que la mer s'étire et se ride quand il y a un orage.» Quels ont été les incidents de cette liaison? Je n'ai pas ici à le dire. Qu'on sache seulement que sa courte durée est traversée par diverses épreuves, que pendant les absences auxquelles il doit se soumettre, Élie retrouve quelque peu sa mélancolie, et qu'enfin une catastrophe inattendue vient interrompre ses amours. D'abord fou de douleur, Élie, après une crise plus violente, se réveille guéri, et abandonnant nos tristes régions, privées de soleil, il va recommencer une nouvelle existence sous le ciel de l'Amérique.
Ce que la vie d'Élie Mariaker vient de nous révéler, ses poésies le reproduisent sous une autre forme. Amour, absence, retour, désespoir, folie, telles sont les divisions de la partie poétique du volume; cette partie est traitée dans le même esprit que celle qui la précède. On y retrouve le même besoin de l'effet, le même désir de se rapprocher de certains modèles. D'abord les épigraphes qui, selon la mode du temps, décorent, non seulement chaque division de l'œuvre, mais chacune des pièces qui la composent, sont souvent empruntées à Byron, à Ossian, à Foscolo, à Gœthe. C'est ce dernier qui paraît avoir le plus attiré Boulay-Paty. Élie en est encore au culte de Werther:
J'étais comme Werther et j'avais un frac bleu
Qui m'était resté cher par-dessus toute chose.
Il imite aussi son devancier Joseph Delorme; cependant il va plus loin que ses maîtres dans la voie lugubre. Ainsi par un singulier désordre d'imagination, il rêve l'amour avec un cadavre, l'intimité avec un squelette, et cette passion d'outre-tombe n'est troublée que par un souci, l'ennui d'avoir pour rivaux les vers qui rongent le corps de la femme aimée.
Cette sinistre conception, nous conduit à un autre poète qui, lui aussi, est entré à un certain moment dans la même voie. On sait que Théophile Gautier a écrit une Comédie de la mort, avec ces deux sous-titres: La Vie dans la Mort; la Mort dans la Vie (1838). Dans la première pièce, il suppose que tous les morts d'un cimetière sont vivants dans leurs cercueils, et il se complaît à décrire les noires pensées, les rêves effrayants de ces malheureux qui survivent à leur destruction. Dans la seconde, il parcourt toutes les douleurs, toutes les misères qui accablent les hommes et qui empoisonnent leur existence. Cette vie posthume et cette mort anticipée sont peintes avec les couleurs les plus sombres qui puissent s'offrir à une imagination affolée. La pensée de cette œuvre étrange paraît lui avoir été inspirée par les tableaux d'Holbein et d'Albert Durer; Théophile Gauthier a même consacré une pièce de vers à ce dernier; mais, aux traits prêtés par la peinture allemande, le poète a ajouté toutes les ressources que fournissait la mélancolie moderne.
On peut supposer qu'il n'y avait là qu'un jeu d'imagination bizarre, et, en effet, cette fantaisie satisfaite, Théophile Gauthier est rentré dans des habitudes bien différentes. Mais il ne manqua pas, dans le même temps, de poètes qui prîssent au sérieux l'idée de la mort, soit en l'appelant de leurs vœux, soit même en allant au-devant d'elle.
Émile Roulland en est resté au premier de ces deux degrés. Il a laissé des Poésies (1838) dans lesquelles on peut remarquer une épître à Byron, et des fragments empreints de tristesse, par exemple celui-ci:
Il est des fronts que l'infortune
A ceints de son bandeau de fer, etc.
Porté à la rêverie, contemplateur assidu de la nature, admirateur passionné de Lamartine, il fut vite aigri par des échecs répétés dans la poursuite d'emplois dont il se croyait digne. Il était triste sous une apparence de gaieté, et comme l'a dit Boulay-Paty qui s'est fait son éditeur: «le coin de marbre froid s'apercevait sous les fleurs.» Il était un de ces jeunes hommes qui promenaient dans le monde, et au milieu des fêtes, une mélancolie, dont on a pu souvent suspecter la sincérité. Il disait:
Au souffle harmonieux du bal qui tourbillonne
Comme la feuille au vent, mon âme s'abandonne.
Femmes, n'en croyez pas mon visage trompeur,
J'ai le rire à la bouche et la tristesse au cœur.
«Pris par moments, ajoute Boulay-Paty, de la funeste épidémie morale du siècle, du mal rongeur enfin, il ne levait le regard vers le ciel que pour douter de la bonté divine.»
Toutefois, ces égarements n'étaient pas de longue durée. Il revenait vite à des idées douces et religieuses, mais alors il s'abandonnait surtout à la pensée de la mort. La mort était pour lui l'asile suprême, le refuge assuré contre l'infortune. Ce refuge ne lui fut pas longtemps refusé. Il mourut le 12 février 1835, date qui coïncidait, nous le verrons plus loin, avec la représentation d'une œuvre dramatique, offrant avec cette mort, une douloureuse analogie.
Un peu plus d'un mois avant Roulland, s'éteignait la jeune Élisa Mercœur, dont on a publié, en 1843, les œuvres, peu originales et visiblement inspirées de la littérature de l'époque. Plus impatiente que Roulland, Élisa Mercœur n'avait pas attendu pour tenter de sortir du monde qu'elle y eut accompli sa tâche. Elle avait, mais vainement, essayé de s'asphyxier avec des fleurs. On s'étonne de la profondeur du mal qui s'était emparé des jeunes intelligences, quand on songe que cette enfant n'avait pas de griefs sérieux contre la vie, que ses débuts avaient été encouragés par le pouvoir, et que le seul motif de sa tentative désespérée fut, de son propre aveu, le désir d'immortaliser son nom par le suicide. Cette aberration était le fruit malsain de la publicité que les journaux du temps donnaient à l'envi aux actes de cette nature. Elle-même avait trouvé bon, dans un roman, auquel elle donna le titre de Quatre amours, de montrer une femme qui cherchait et trouvait la mort dans l'exhalaison de dangereux parfums. Comme pour mieux attester le péril inhérent à ces sortes d'œuvres, elle s'était prise à son propre piège et elle avait résolu de mourir de la même mort que son héroïne. Heureusement la tentative avait échoué, et, il faut le dire, elle en avait témoigné elle-même le regret et l'horreur.
Deux malheureux jeunes gens furent, hélas! vers le même temps, mieux servis dans leur désespoir. Victor Escousse et Auguste Lebras avaient ardemment embrassé les principes de l'école romantique. Ils avaient écrit des poésies fugitives; Escousse avait fait représenter, avec des succès inégaux, deux œuvres dramatiques, et il avait composé, en collaboration avec Lebras, une tragédie que le public avait fort mal traitée. Ils ne voulurent pas survivre à la chute de leurs espérances, et prirent le parti de se donner ensemble la mort. Les préparatifs de cet acte furent accomplis avec un grand calme. Tous deux périrent asphyxiés par le charbon qu'ils avaient allumé (24 février 1832). Escousse avait dix-neuf ans, Lebras en avait seize! Lebras avait conservé quelque souci de sa famille; il s'était efforcé d'adoucir le coup qu'il lui portait; Escousse, au contraire, en ce moment suprême n'eut qu'une préoccupation, le besoin d'un éclat posthume et d'une célébrité funèbre. Lisez cette sorte de testament à la fois passionné et sceptique: «Je désire que les journaux qui annonceront ma mort ajoutent cette déclaration à leur article: Escousse s'est tué parce qu'il ne se sentait pas à sa place ici, parce que la force lui manquait à chaque pas qu'il faisait en avant ou en arrière, parce que l'amour de la gloire ne dominait pas assez son âme, si âme il y a. Je désire que l'épitaphe de mon livre soit:
Béranger a consacré à ce double suicide quelques stances trop indulgentes. Il n'a pas vu qu'il n'était que le fait de la vanité blessée et de l'ambition impuissante, et qu'il n'avait pas droit aux honneurs d'une oraison funèbre.
Que si maintenant, rassemblant les traits épars dans les pages qui précèdent, nous cherchons à reconstituer la physionomie générale de la poésie que nous avons analysée, que trouvons-nous? Peu d'originalité; peu de sincérité; des douleurs presque toujours sans cause précise; des fantaisies lugubres plutôt qu'un sentiment profond de mélancolie; enfin des aspirations vers la mort qui, grâce à Dieu, ont rarement passé dans le domaine des faits. Nous allons nous trouver en face d'une poésie plus haute et plus digne d'attention, en abordant Alfred de Musset, qui, d'ailleurs, n'est pas seulement poète, et qui nous touche aussi comme romancier.
III
Alfred de Musset.
Si, depuis le commencement de ce siècle, un homme, en entrant dans la vie, sembla devoir être affranchi du mal commun, ce fut, sans doute, Alfred de Musset. Tout lui souriait; tout l'invitait à être heureux. Comme le Don Juan dont il nous a fait le portrait, «le voilà jeune et beau, sous le ciel de la France», le cœur plein d'espoir, aimant, aimé de tous; et par-dessus tout cela la sainte poésie
Retourne en souriant la coupe d'ambroisie
Sur ces cheveux plus doux et plus blonds que le miel.
Aussi quel éclat dans ses débuts! Comme ses premiers vers étincellent de verve et de jeunesse! Quelle aimable folie! Quel badinage éblouissant! Ce n'est pas lui qui flatterait les mélancoliques à froid et par système; il ne ménage pas «les pleurards, les rêveurs à nacelles, les amants de la nuit, des lacs, des cascatelles.»
Et cependant quelques années plus tard il s'éteindra jeune encore, mais déjà épuisé, anéanti par le sentiment de sa misère intérieure; et dans les derniers vers tracés par sa main défaillante, il se représentera entendant de tous côtés l'heure de sa mort sonner à ses oreilles, souffrant dans sa lutte inutile contre «l'instinct du malheur», souffrant même dans son repos, et sentant son courage chanceler et s'abattre «comme un coursier brisé de fatigue!»
Entre ces deux termes extrêmes, que s'était-il passé qui pût expliquer un tel contraste? Quelles avaient été les étapes d'une route si fleurie au point de départ, si aride et si désolée au point d'arrivée? Ces étapes, personne ne les ignore. Musset, d'abord, avait fait l'apprentissage de la vie au milieu d'une société, déjà presque dépourvue de croyances, et dans laquelle une révolution nouvelle venait de jeter une perturbation plus profonde encore. Il avait bu avidement les sucs les plus pernicieux de la littérature. De plus, il n'avait pas su bien ordonner sa vie. Enfin une grande passion l'avait saisi, mais sans calmer son cœur incapable de repos, et cette liaison, condamnée à l'avance à une prompte rupture, ne lui avait laissé qu'un vide irréparable et un besoin nouveau de s'étourdir. Les torts de son époque, ses torts personnels étaient donc les deux principales causes d'une mélancolie dont on suit à travers ses œuvres les diverses vicissitudes.
Dès 1831, aussitôt après les Contes d'Espagne et d'Italie, après la Ballade à la Lune et Mardoche, on voit une pensée triste surgir au milieu de sa fougue fantaisiste. Les Vœux stériles renferment, avec de douloureuses réflexions sur la vocation du poète, des retours pénibles sur sa propre condition. «A moitié de sa route», il se sent «déjà las de marcher». La vie médiocre, prosaïque et mercantile, telle que la fait la société moderne, lui répugne; il lui faudrait «tout ou rien», et il se demande comment il ne s'est pas trouvé dans cette loterie un joueur assez abattu par le sort pour lui dire en sortant: «N'entrez pas, j'ai perdu». Cependant, il veut aller jusqu'au bout, et faire rougir la destinée des maux qu'elle peut lui réserver encore.
Dans le poème de Rolla (1833), Alfred de Musset, nous révèle ses tourments religieux. Il regrette la foi du passé. Le paganisme n'était-il pas heureux, lui qui avait des Dieux partout? Le moyen âge aussi n'était-il pas heureux? «Tout venait de renaître sous la main du Christ.» Pour lui, «venu trop tard dans un monde trop vieux,» pour lui, «le moins crédule enfant de ce siècle sans foi,» il demande qu'il lui soit permis de baiser la poussière du crucifix brisé et de pleurer sur cette froide terre» déchue de ses espérances suprêmes. Il adresse à Voltaire d'amers reproches pour l'œuvre de destruction qu'il a accomplie; il l'accuse de tous nos maux, de notre scepticisme, de notre égoïsme, et de ce vide du cœur, qui, à défaut des cloîtres dont le monde ne veut plus, ne nous laisse dans le malheur d'autre alternative que le suicide.
Les Nuits (1835-1837), sous un titre qui rappelle l'œuvre mélancolique de Young, contiennent bien des soupirs et bien des larmes. Dans la nuit de Mai, la muse qui l'a vu «triste et silencieux et qui descend du ciel pour pleurer avec lui», cherche à l'arracher à «son ennui solitaire» et à réveiller son génie abattu par le chagrin. «Rien ne nous rend si grands, lui dit-elle, qu'une grande douleur;» et les chants «les plus désespérés sont les plus beaux». Dans la nuit d'Août, la muse consolatrice s'écrie: «Hélas! toujours un homme, hélas! toujours des larmes!» Dans la nuit d'Octobre, parlant au poète, dont l'âme déchirée frémit et palpite encore au souvenir d'un amour malheureux, elle lui conseille la résignation par des motifs tirés des vues de la Providence: elle lui démontre que «l'homme est un apprenti, et que la douleur est son maître;» et que «c'est une dure loi, mais une loi inexorable, vieille comme le monde et la fatalité, qu'il nous faut recevoir le baptême du malheur». Mais c'est surtout dans la nuit de Décembre (1er décembre 1835), que le poète met à nu la misère de son âme. Il se plaint de son isolement au milieu du monde: écolier, dans sa salle d'étude; adolescent, dans ses premières visites aux bois et aux collines; jeune homme, pleurant son premier amour trahi; portant un toast dans un festin joyeux, ou agenouillé au chevet du lit où vient de mourir son père; toujours il retrouve un inconnu qui lui ressemble comme un frère, un mystérieux fantôme, qui n'est autre que celui de la solitude; et dans un développement poétique qui contient une longue énumération de ses douleurs, il nous montre ce fantôme lui apparaissant partout où il a promené «son cœur saignant d'une éternelle plaie, sa fatigue, son ennui, sa soif d'un monde ignoré,» ses rêves et ses déceptions.
La Lettre à Lamartine, qui date de 1836, nous montre encore Musset sous le même jour. S'adressant à celui qu'il nomme «le Chantre de la souffrance», il lui rappelle qu'un jour Byron reçut des vers d'un jeune poète qui ne le connaissait que par ses douleurs, et que celui-ci accueillit avec un sourire triste ce témoignage d'un cœur inconnu. A son tour, Musset s'entretient avec Lamartine dont il ne connaissait alors que les vers émus, et lui raconte les chagrins de son cœur brisé. Il gémit de ce que la nature humaine,
Il déplore le caractère passager de nos affections, leur incessante mobilité, et l'accumulation de ruines qui se fait dans notre âme jusqu'au dernier moment de notre existence. Cependant sa tristesse n'est pas du désespoir. L'exemple de Lamartine lui-même le relève; comme lui, il veut espérer; et sa lettre se termine par un sursum corda, et par un acte de foi dans l'immortalité de l'âme.
Mais ces élans étaient éphémères et Musset ne les éprouvait qu'au prix de longues anxiétés. L'espoir en Dieu qui suit la lettre à Lamartine nous permet d'assister à ces douloureux mouvements de son âme. Il aurait aimé, nous dit-il, à se laisser aller doucement au cours de la vie, à jouir des biens de la terre «à regarder le ciel sans s'en inquiéter.» Il ne le peut, «malgré lui, l'infini le tourmente; il n'y saurait songer sans crainte et sans espoir.» Le doute ne lui paraît pas, comme à Montaigne, un oreiller commode pour une tête bien faite. Il croit que les indifférents sont de vrais athées, «qu'ils ne dormiraient pas s'ils doutaient un seul jour.» En dépit de sa volonté, sa raison l'entraîne à la recherche de la solution des plus graves problèmes. Il la demande d'abord à la religion; mais elle lui semble au-dessus de ses forces. Et cependant il a besoin de connaître la vérité. «Si son cœur fatigué du rêve qui l'obsède» revient un instant à la réalité, il trouve «au fond des vains plaisirs un tel dégoût qu'il se sent mourir.» Toutes les voluptés ne peuvent endormir sa souffrance:
«Malgré nous vers le ciel, il faut lever les yeux.»
Il interroge donc la philosophie; il passe en revue, le manichéisme, le théisme, Aristote, Platon, Pythagore, Leibnitz, Descartes, Pyrrhon, Zénon, Voltaire, Spinosa, Locke et Kant; mais il trouve toutes leurs théories creuses et vides; et alors se jetant à genoux, il prie; il prie un peu au hasard, sans être certain «que quelqu'un l'entende», mais avec un profond désir d'être entendu et exaucé; il chante le sentiment qu'il a de la divinité; il la supplie de se dévoiler tout entière, pour que l'humanité sèche enfin ses larmes, qu'au bruit d'un concert de louanges s'élevant vers Dieu on voie s'enfuir «le doute et le blasphème,» et que «la mort elle-même y joigne ses derniers accents.»
Le même sentiment est présenté avec plus de concision et de force encore, dans le sonnet intitulé Tristesse (1840), où Musset fait un amer retour sur sa force, sa jeunesse, sa gaieté perdues, sur ses aspirations vers la vérité si vite trahies; où il proclame cependant la nécessité de «répondre à Dieu qui nous parle» et trouve pour dernière consolation le souvenir des larmes qu'il a versées. Enfin nous retrouvons ces strophes navrantes, ces novissima verba que j'ai rappelés plus haut et qui marquent le dernier stade de son triste pèlerinage.
Telle qu'il s'est dépeint dans ces poésies, Musset était donc une nature inquiète, incapable de vivre ni dans le tourbillon des plaisirs, ni dans l'austérité de la philosophie, sensible à l'excès, étrangement mobile, s'élevant parfois d'un essor soudain vers les plus hautes sphères, mais retombant bientôt dans la région ingrate et nue des réalités, et avançant chaque jour vers le désespoir. Mais ce n'est pas toujours sous ses traits qu'il a fait le portrait de la mélancolie, et nous avons à rechercher comment il a traité ce sujet sous une forme plus indirecte.
Dans l'Épître à Lamartine on voit Musset consacrer au «grand Byron» des vers pleins d'un sentiment d'admiration pour l'homme qui devait «finir en héros son immortel ennui» pour le «grand inspiré de la mélancolie.» Ailleurs, sous ce titre: Après une Lecture (novembre 1842), il adresse une éloquente invocation, dont j'ai eu à parler plus haut, au malheureux Leopardi qu'il montre «l'âme désolée, mais toujours calme et bon» s'avançant dans sa route solitaire jusqu'à ce que son heure dernière arrivât, et qu'il «goutât enfin le charme de la mort.»
Dans le conte spirituel et capricieux de Namouna, (1832), il prend plaisir à dessiner un portrait qui rappelle une des créations de Byron. Hassan, son héros, est un sceptique, un blasé. Il aime le plaisir, mais il ne croit pas à l'amour, c'est une sorte de Don Juan. A côté de lui, d'ailleurs, Musset en a esquissé un autre.
Que personne n'a vu, que Mozart a rêvé,
Qu'Hoffmann a vu passer au son de la musique,
Et que de notre temps Shakspeare aurait trouvé.
Ce Don Juan là poursuit à travers mille amours un idéal insaisissable et meurt, sans avoir assouvi son immense besoin d'aimer.
Qui ne connaît la Confession d'un enfant du siècle (1836)? La célébrité de ce roman me permet de n'en donner qu'une courte analyse.
Octave sort du collège; il apporte dans le monde qui s'ouvre devant lui, un esprit atteint déjà par le souffle du scepticisme. Mais il croit encore à l'amour. L'infidélité d'une première maîtresse lui enlève cette illusion, et, pour s'étourdir sur sa douleur, il se jette dans tous les excès. Ses dernières convictions morales sombrent bientôt dans cet abîme et, tout jeune encore, il éprouve un désenchantement que pourrait seule justifier une longue épreuve du malheur et de la méchanceté des hommes. Cependant, ce jeune homme blasé, fatigué d'avance de la vie, incapable d'illusions, retrouve un jour au fond de son cœur un sentiment qu'il croyait à jamais éteint en lui; il se reprend à aimer et Brigitte Pierson répond à son affection. Mais cet amour poursuivi par les réminiscences du passé n'a ni calme ni sécurité; il se traîne péniblement à travers des méfiances et des secousses incessantes, jusqu'à ce qu'épuisé par ses vaines agitations, il s'éteigne en ne laissant que le vide après lui. Octave, n'est donc, à beaucoup d'égards, et sans parler de ses ressemblances sur certains points, qui sortent des limites de notre travail, avec l'Amaury de Volupté, qu'une nouvelle édition de l'Adolphe de Benjamin Constant. S'il est un peu plus amoureux que lui, il n'est pas moins hésitant, et surtout il n'est pas plus heureux.
Tout le monde sait, et Musset ne l'a jamais dissimulé, que le caractère inquiet et tourmenté qu'il nous a décrit dans la Confession d'un enfant du siècle était en grande partie le sien. Chez lui, comme chez Octave, ce caractère était-il surtout le fruit d'une jeunesse corrompue? La forme romanesque qu'il a choisie pour s'exprimer, laisse cette question dans un certain vague; mais, à cet égard, il me semble suffisant de répéter ce que disait Mme Georges Sand avant la publication de la Confession, dans les Lettres d'un Voyageur (1834), et de dire, sans préciser davantage, que le souvenir des faiblesses dégradantes que le poète avait «contemplées,» était venu empoisonner de doutes cruels et d'amères pensées, les pures jouissances de son âme hésitante et craintive. Il me paraît également inutile de rouvrir la polémique regrettable qui s'est élevée sur sa tombe et dans laquelle on a vu l'ancienne amie, la Brigitte du roman, en réveillant imprudemment des feux encore mal éteints, s'attirer une réplique brûlante, dictée par une susceptibilité fraternelle vivement blessée. Entre Elle et Lui, d'une part, Lui et Elle, de l'autre, je n'ai pas à me prononcer. Encore moins ai-je à examiner d'autres œuvres secondaires sur le même sujet. Mais ce que je ne veux pas oublier, c'est le tableau que Musset a tracé dans la Confession des ravages exercés par la volupté sur les facultés de l'âme. Déjà dans le drame bizarre de La Coupe et les Lèvres (1832), sous la figure de Franck qui voit sa fiancée, la pure Deidamia, périr de la main de son ancienne maîtresse, la courtisane Belcolor, il avait présenté l'allégorie de l'âme punie de ses anciens vices par la ruine de tout amour élevé. C'est dans cette pièce qu'il a écrit ces deux vers terribles:
Ah! malheur à celui qui laisse la débauche
Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!
Octave confirme hautement cette vérité par le spectacle de ses tristesses, de ses suspicions, de ses angoisses et de ses remords. De tous les genres de mélancolie, le plus douloureux, en effet, n'est-il pas celui qui résulte de nos propres torts? Aussi la leçon contenue dans les œuvres dont je parle mérite-t-elle d'être écoutée; et, en supposant qu'on pût, comme excuse de certaines défaillances, invoquer l'exemple fâcheux d'un homme qui avait le prestige du plus beau talent, la logique exigerait qu'on se souvînt aussitôt des sévères enseignements de ce poète, et ceux-ci devraient suffire pour détourner de celles-là.
On peut maintenant juger Musset. Sous beaucoup de rapports, il a sacrifié aux tendances mélancoliques; il leur a donné place dans ses œuvres tantôt en son nom, tantôt sous des formes plus ou moins fantaisistes. Il a été bien complètement de son temps; il a été l'enfant de son siècle. Doué d'une merveilleuse facilité d'assimilation, il s'en est approprié l'esprit troublé, sceptique, tantôt moqueur, et tantôt attendri. On trouve en lui, selon l'heureuse expression de M. Vitet, dans les paroles émues qu'il a prononcées sur sa tombe, «un mélange indéfinissable de chimère et de raison, d'ironique sécheresse et d'émouvante mélancolie, la grâce, la passion, l'élégant badinage.» Ces traits divers il les emprunte aussi bien à l'étranger qu'à sa patrie. Son âme, ouverte, à toutes les impressions, de quelque part qu'elles vinssent, s'est confondue avec l'âme de toute une génération.
Par là s'explique la faveur toute particulière dont il a joui parmi ses contemporains. Chaque époque se personnifie dans l'homme qui représente le plus complément ses qualités ou ses défauts. Dans l'ordre d'idées où se renferme cette étude, la République et l'Empire s'incarnent en Chateaubriand; la Restauration s'identifie avec Lamartine; Musset est le type suprême du gouvernement de Juillet. Il a réuni à leur plus haut degré les symptômes qui ont caractérisé le mal du siècle pendant cette période de notre histoire; à son tour, cette époque ne lui a pas marchandé sa reconnaissance et s'est plu à se décerner à elle-même, en les posant sur la tête de son poète bien-aimé, les plus flatteuses couronnes.
Je ne l'imiterai pas sans quelque réserve; certes je ne pousserai pas la sévérité, jusqu'où Musset l'a poussée lui-même, quand il a dit:
Il n'existe qu'un être
Que je puisse en entier et constamment connaître,
Sur qui mon jugement puisse au moins faire foi,
Un seul—je le méprise,—et cet être, c'est moi.
Mais comment s'empêcher de regretter qu'il ait souvent mal employé les dons éminents qui lui avaient été si largement départis et que des aspirations insuffisantes vers le bon et le vrai soient le seul monument respectable qui nous reste de son admirable talent.
IV
Maurice et Eugénie de Guérin.
Sur les confins de la poésie et de la prose, on rencontre un écrivain dont le nom a fait d'abord peu de bruit, et n'a conquis que dans ces derniers temps une réelle célébrité, mais qui doit trouver sa place ici. Poète et prosateur, quelques-unes même de ses œuvres en prose ont reçu la qualification de poëmes, et peut-être, en effet, pour être des vers excellents, ne leur manque-t-il que la rime. L'un de ces poëmes doit attirer notre attention, ainsi que quelques productions plus intimes du même auteur. Je les comparerai ensuite à certains écrits d'une autre plume qui ne peuvent en être séparés. Je veux parler de Maurice de Guérin, et de sa sœur Eugénie.
Maurice était né dans une famille où la pauvreté et le malheur semblaient héréditaires. «Retiré à la campagne avec ma famille, a-t-il dit, mon enfance fut solitaire. Je ne connus jamais ces jeux ni cette joie qui accompagnent nos premières années.» Ses plaisirs, il les trouvait dans la rêverie et la contemplation de la nature: il était atteint d'une tristesse secrète, sa santé d'ailleurs était débile, et il y avait en lui, a dit M. de Pontmartin, «une disposition maladive où les souffrances du corps réagissaient sur les résolutions de l'âme.»
A Paris, il tenta la carrière des lettres et celle de l'enseignement. Le succès ne vint pas. Il se maria, et parut un instant devoir être heureux, mais la phthisie qui le minait l'emporta à moins de vingt-neuf ans. Il mourut le 17 juillet 1839.
Son écrit le plus connu est un morceau de prose poétique auquel il a donné pour titre le Centaure. C'est le récit des impressions d'un de ces êtres fabuleux, depuis sa naissance dans la profondeur d'une caverne, jusqu'à sa vieillesse qui approche de son dernier terme. Macarée dépeint les progrès de son développement, la vigueur de sa jeunesse, ses courses enivrantes à travers les montagnes ou les vallées, les rochers ou les fleuves, soit sous les feux du jour, soit à la clarté des étoiles, «l'inconstance sauvage et aveugle qui dispose de ses pas,» son mépris pour cet être inférieur, l'homme, qu'il rencontre en parcourant la nature, les entretiens qu'il eut dans sa jeunesse avec le vieux centaure Chiron; enfin il annonce sa fin en ces mots: «Je reconnais que je me réduis et me perds rapidement comme une neige flottant sur les eaux, et que prochainement j'irai me mêler aux fleuves qui coulent dans le vaste sein de la terre.»
Sainte-Beuve n'a pas hésité à rattacher à l'école mélancolique cette œuvre originale et puissante dans sa brièveté. «Guérin, sous forme de Centaure, dit-il, a fait là son René et raconté sa propre histoire, sa source réelle d'impressions, en la projetant dans les horizons fabuleux. Il a fait son René, son Werther, sans y mêler d'égoïsme, et en se métamorphosant tout entier dans une personnification qui reste idéale, même dans ce qu'elle a de monstrueux: il n'a pris la croupe du Centaure que pour qu'elle pût le porter plus vite et plus loin.» Il y a en effet, dans ce personnage solitaire, dans ce sage adonné au culte de la nature, comme une allégorie discrète des sentiments et des goûts que nourrissait l'auteur de cette fiction.
Mais pour mieux connaître Maurice de Guérin, il faut le chercher dans les lettres où il se montrait tel qu'il était, sans étude et sans apprêt, et dans le journal où il s'épanchait dans toute la sincérité de son âme, enfin dans le souvenir de ceux qui l'aimaient. On y trouve à chaque pas un triste contraste: personne plus que Maurice n'a eu le désir d'être heureux, personne ne l'a moins été. On dirait qu'il cherche à s'assimiler tout ce qui dans l'univers peut contenir une jouissance. La vie et ses manifestations diverses sont «le Dieu de son imagination, le tyran qui le fascine et l'attire.» Eh bien! ce bonheur dont il se forme une si vive idée, il ne peut le trouver en lui-même, et sans cesse il se plaint de l'indigence de son esprit, de la misère de son cœur.
L'esprit, ai-je dit. De ce côté, il voit en lui, «un vice organique, un délabrement irréparable»; son élément «craintif, inquiet, analytique» ne le laisse jamais en repos. «J'avance bien lentement du côté de l'intelligence; j'ai le pressentiment de mille choses, mais c'est plutôt un tourment qu'un progrès (Journal, 13 mars 1833).» Ailleurs:—«je sais bien que je suis une pauvre créature qui ai peu d'esprit.—Oh! que c'est bien dit, mon cher Bernardin! comme tu as bien rendu le sentiment d'une âme qu'on s'efforce d'élever au-dessus de sa sphère, et qui pénétrée de son impuissance s'écrie: Je sais bien que je suis une pauvre créature! comme tu fais dire à Virginie. Il y a bien longtemps que je me répète ces paroles. C'est le résumé de tous mes travaux, de toute ma vie» (Journal, 23 juin 1834). L'année suivante, mêmes gémissements: «Je m'échappe à moi-même; un trouble funeste bouleverse ma tête; elle bat la campagne à travers je ne sais quelles imaginations.» (Journal, 27 mars 1835). Enfin, encore une année après, on peut constater la marche ininterrompue du mal dont il se plaint: «Le mal-être d'abord assez resserré a gagné rapidement; ma tête se dessèche. Comme un arbre qui se couronne, je sens, lorsque le vent souffle, qu'il passe dans mon faîte à travers bien des branches dépéries.» Ainsi son intelligence est pour lui la source de tourments qui se renouvellent et se diversifient à l'infini, tourments vagues, souvent indéfinissables, mais à coup sûr, cruels. Il en est de même de son cœur.
Par une funeste infirmité, déjà souvent observée dans le cours de ce travail, il ne sait pas saisir le bonheur qui s'offre à lui, il ne jouit que par l'imagination. «La présence du bonheur me trouble et je souffre même d'un certain froid que je ressens; mais je n'ai pas fait deux pas au dehors que l'imagination me prend; un regret infini, une ivresse de souvenir, des récapitulations qui exaltent tout le passé, et qui sont plus riches que la présence même du bonheur; enfin ce qui est, à ce qu'il semble, une loi de ma nature, toutes choses mieux ressenties que senties.»
La vie de son cœur ne s'accuse que par des souffrances sans cause apparente. Il est atteint d'un »ennui profond.» Il écrit le 1er Mai 1833: «Je suis plus triste qu'en hiver. Par ces jours-là, se révèle au fond de mon âme, dans la partie la plus intime, la plus profonde de la substance, une sorte de désespoir, tout à fait étrange; c'est comme le délaissement et les ténèbres hors de Dieu».
Quelques semaines après, il paraît devenu étranger aux influences du dehors, mais son bonheur n'y a rien gagné; il consigne cette note, le 17 juillet: »J'écris sur le déclin d'une belle journée.... mais ce beau soleil, qui me fait ordinairement tant de bien, a passé sur moi comme sur un astre éteint; il m'a laissé comme il m'a trouvé, froid, glacé, insensible à toute impression extérieure, et souffrant, dans le peu de moi qui vit encore, des épreuves stériles et misérables. Ma vie intérieure dépérit chaque jour, je m'enfonce je ne sais dans quel abîme, et je dois être arrivé déjà à une grande profondeur, car la lumière ne m'arrive presque plus et je sens le froid qui me gagne.» Il y a çà et là, dans son manuscrit, des mots qui pénètrent d'effroi et de pitié pour cette nature malheureuse: «18 mai 1834. Ma misère intérieure gagne, je n'ose plus regarder au dedans de moi.»—«26 août. Je deviens comme un homme infirme et perclus de tous ses sens, solitaire et excommunié de la nature.» Je citerai encore les lignes qu'il traçait, le 22 juin 1835, et qui décrivaient bien son obscur martyre: «Ce qui me fait, dans des moments, désespérer de moi, c'est l'intensité de mes souffrances pour de petits sujets, et l'emploi toujours malentendu et aveugle de mes forces morales. J'use quelquefois à rouler des grains de sable, une énergie propre à pousser un rocher jusqu'au sommet des montagnes. Je supporterais mieux des fardeaux énormes que cette poussière légère et presque impalpable, qui s'attache à moi. Je péris chaque jour secrètement; ma vie s'échappe par des piqûres invisibles.» Après cette date, le manuscrit s'arrête, mais l'angoisse continue. En avril 1838, sa femme écrit: «Maurice est triste, il a un fond de tristesse que je cherche à dissiper; je la lis dans ses yeux.» Et sa sœur ajoute ce commentaire navrant: «Mon pauvre ami, qu'as-tu donc, si ce n'est pas la fièvre qui t'accable? Il me semble voir en toi je ne sais quoi qui t'empoisonne, te maigrit, te tuera, si Dieu ne t'en délivre. J'ai de tristes pressentiments.» Ces pressentiments n'étaient point trompeurs. L'heure suprême avait sonné; heure des larmes pour la famille, pour le patient heure de la délivrance.
Dans un article de la Revue des deux Mondes du 15 mai 1840, Mme Sand, qui a été la première à rendre justice au jeune talent qui venait de s'éteindre, ignoré du public et de lui-même, définissait ainsi Maurice de Guérin: «C'était une de ces âmes froissées par la réalité commune, tendrement éprises du beau et du vrai, douloureusement indignées contre leur propre insuffisance à la découvrir, vouées, en un mot, à ces mystérieuses souffrances dont René, Obermann et Werther, offrent sous des faces différentes, le résumé poétique. Les quinze lettres de M. de Guérin que nous avons entre les mains (on ne connaissait pas alors la plus grande partie de ses écrits intimes), sont une monodie non moins touchante et non moins belle, que les plus beaux poëmes psychologiques destinés et livrés à la publicité.» Il est certain, en effet, que par son besoin de s'analyser sans cesse, par sa facilité à gémir sur lui-même, Guérin présente une analogie frappante avec les grands mélancoliques dont on vient de rappeler les noms, par-dessus tout avec Obermann. Comme Obermann, il se défie de ses propres forces, il éprouve un secret ennui, et il s'épuise dans des efforts inutiles pour vaincre son imagination, et pour arriver à vivre d'une vie pleine et vraie. Mme Sand a bien indiqué ce caractère de l'écrivain qu'elle étudiait, mais son jugement est plus contestable, quand elle revendique Guérin, comme l'un des partisans des dangereuses doctrines dont la maladie du siècle est souvent complice; quand elle le représente comme un sceptique, comme un poète Byronien. La sœur de Maurice a protesté contre cette partie du portrait; et l'on doit reconnaître que Guérin, par la moralité élevée de son œuvre, mérite d'être distingué de l'école dont il est à d'autres égards le disciple. Ce n'est pas le scepticisme que je lis dans ses écrits intimes, c'est plutôt le mysticisme; il pousse le désir de la perfection jusqu'au scrupule. Il était chrétien; il est resté tel, malgré quelques défaillances provenant du trouble jeté dans son esprit par la défection de Lamennais, dont il avait été l'élève; seulement sa religion était inquiète et tourmentée. Nous connaissons Maurice de Guérin. C'est déjà connaître sa sœur Eugénie.
Ne serait-ce qu'à cause de l'affection qu'elle avait vouée à son frère, on pourrait dire que Mlle Eugénie de Guérin ne formait avec lui qu'une seule âme. C'est pour son frère qu'elle écrit son journal, elle veut qu'à son retour, en lisant ce manuscrit, il puisse reconstituer la douce vie de famille écoulée sans lui. Je ne pense pas qu'on puisse imaginer une union de sentiments plus parfaite; mais aussi, rarement a-t-on vu plus d'affinités morales qu'entre ce frère et cette sœur.
Eugénie de Guérin avait passé comme Maurice dans la maison paternelle une enfance solitaire; comme Maurice, elle aspire à un idéal élevé, accuse la prétendue pauvreté de son esprit, le vide de sa vie intérieure, l'ennui qui l'atteint; enfin n'est soutenue que par le sentiment religieux. En maint endroit, on pourrait rapprocher le Journal d'Eugénie de celui de Maurice; on trouverait dans l'un et l'autre les mêmes impressions intimes, et on les trouverait presque aux mêmes dates.
Je ne vais pas jusqu'à prétendre que les deux manuscrits pourraient être confondus, et indifféremment attribués à la sœur ou au frère; la femme ici ne perd pas son caractère propre. Au milieu de sa mélancolie, elle conserve son charme et sa grâce. D'un autre côté, je ne dois pas omettre de remarquer que chez elle la religion est plus nette, plus pratique que chez Maurice de Guérin, que par ce côté encore, sa tristesse est moins pesante. Mais, répétons-le, cette âme traverse les mêmes angoisses, se plaint des mêmes sécheresses et s'use dans les mêmes souffrances que nous venons d'étudier. On en suit l'histoire jour par jour:
«13 avril 1835: Il y a de ces moments de défaillance où l'âme se retire de toutes ses affections, et se replie sur elle-même comme bien fatiguée. Cette fatigue sans travail, qu'est-ce autre chose que faiblesse. Il la faut surmonter».—«22 mai 1835: L'ennui est le fond et le centre de mon âme aujourd'hui...»—19 juin 1835: Ma tête est vide à présent; il y a de ces moments où je me trouve à sec, où mon esprit tarit comme une source, puis il recoule.»—«1837: (sans autre date): Je souffrais, je souffre encore, mais ce n'est qu'un reste, un malaise qui va finir; même je ne sais pas ce que c'est ni ce que j'ai de malade: ce n'est ni tête, ni estomac, ni poitrine, rien du corps; c'est dans l'âme, pauvre âme malade!»—«1er février 1838: jour nébuleux, sombre, triste, au dehors et au dedans.»—«27 mai 1838: Ce n'est pas facile de bien faire, d'atteindre le beau, si haut, si loin de notre pauvre esprit; on sent que c'est fait pour nous, que nous avons été là, que cette grandeur était la nôtre et que nous ne sommes plus que les nains de l'intelligence; chute, chute qui se retrouve partout!»
Pour calmer ces agitations de son esprit, Eugénie de Guérin cherche à s'endormir dans des habitudes régulières, monotones même s'il le faut. Elle écrit le 13 mai 1839: «Si je pouvais croire au bonheur, a dit M. de Chateaubriand, je le chercherais dans l'habitude, l'uniforme habitude qui lie le jour au jour, et rend presque insensible la transition d'une heure à l'autre, d'une chose à une autre chose; il y a repos dans cette vie mesurée, dans cet arrangement que s'imposent les religieux... Il n'attendent pas, ou ils savent ce qu'ils attendent ces hommes d'habitude; et voilà l'inquiétude, l'agitation, le chercher de moins pour ces âmes. J'en conclus qu'il est bon de savoir ce que l'on veut faire...» Ici jetons un regard en arrière. Nous l'avons vu, non seulement Chateaubriand, mais encore Jean-Jacques Rousseau et Senancour, ont vanté le pouvoir salutaire de l'habitude, les ressources qu'on y trouve contre les tourments de l'âme; et voilà qu'à trente ans d'intervalle une jeune femme solitaire vient ajouter à ces autorités son témoignage modeste mais précieux!
Mais, quand elle écrivait ces lignes, le mal dont souffrait Eugénie de Guérin n'était déjà plus guérissable. La mort de son frère ne tarda pas à venir lui porter le dernier coup, et elle disait, le 2 mai 1840: «Je n'ai plus d'intérêt à rien raconter, ni moi ni autre chose. Tout meurt; je meurs à tout. Je meurs d'une lente agonie morale, état d'indicible souffrance.»
L'agonie de l'âme, plus cruelle que celle du corps, tel est l'état qu'ont éprouvé Maurice et Eugénie de Guérin. Intelligences d'élite, nobles cœurs, ils n'ont goûté dans leur plénitude aucune jouissance. Une tristesse secrète s'étendait comme un voile funèbre sur toute leur existence. On eût dit qu'en eux avait été brisé de bonne heure le ressort qui met en mouvement toutes les forces de l'âme, et que ces organisations délicates manquaient du principe même de la vie.
A voir se reproduire, chez deux êtres, issus de la même source, un phénomène identique, on ne peut s'empêcher de penser que ce phénomène a précisément pour cause leur commune origine. Les influences transmises avec le sang sont peut-être, en effet, la meilleure explication des troubles dont ils ont souffert tous deux. Ajoutons-y les impressions d'une enfance austère, et nous aurons toutes les raisons d'une tristesse qui présente un caractère respectable. Il faut remonter assez loin dans cette étude, pour trouver d'aussi parfaits exemples de détachement et de modestie. Ces douces images reposent de tant de figures dans lesquelles se dissimulent mal l'amour-propre et la préoccupation de l'effet, mais il est temps de nous en séparer afin de reprendre et d'achever, quelles qu'en puissent être les fâcheuses rencontres, la série de documents que nous avons encore à parcourir.
V
Georges Sand.
Quittons le domaine mixte où la poésie s'associe avec la prose; le roman seul doit nous occuper en ce moment, et nous devons l'envisager tout d'abord dans son plus glorieux représentant. Je n'entends pas faire ici de Mme Georges Sand une étude complète. Parler de toutes les phases que son existence a parcourues, de toutes les influences que son esprit a subies, de toutes les transformations qui se sont accomplies dans son être moral, c'est une tâche considérable et qui dépasse beaucoup les bornes de ce travail. Je dois me renfermer dans la période de sa vie où elle a suivi le mouvement imprimé par l'école mélancolique. Cette période atteint, vers 1833, son point culminant; c'est là surtout que je l'observerai. Mais il est nécessaire de remonter tout d'abord à son point de départ.
Dans un ouvrage sur le roman contemporain, M. Nettement a dit avec esprit, en rappelant que Georges Sand appartenait à une famille romanesque, qu'au milieu de ces romans qui s'agitaient autour d'elle, elle était le plus chimérique et le plus passionné de tous. Placée dans un couvent à Paris, de 1817 à 1820, son premier rêve fut de se croire appelée à la vie monastique; et elle se trouva plus tard une vocation pour l'existence pastorale et solitaire. A Nohant, elle lut, outre Byron et Shakespeare, dont elle devint dès lors l'admiratrice, deux écrivains qui exercèrent sur elle une influence plus profonde encore, Chateaubriand et Jean-Jacques Rousseau. Tout le monde sait que par le style elle procède de ces deux grands modèles; le second surtout lui a inspiré un culte qu'elle n'a jamais cherché à nier; et bien longtemps après la date à laquelle je me place en ce moment, elle a déclaré qu'elle lui était restée fidèle, «fidèle, ajoutait-elle, comme au père qui m'a engendré, car s'il ne m'a pas légué son génie, il m'a transmis, comme à tous les artistes de mon temps, l'amour de la nature, l'enthousiasme du vrai, le mépris de la vie factice, et le dégoût des vanités du monde.» Mme Sand, ou plutôt Aurore Dupin, était dès lors préoccupée des plus hautes questions. «Ce qui m'absorbait à Nohant, comme au couvent, a-t-elle dit, c'était la recherche anxieuse ou mélancolique, mais assidue, des rapports qui doivent exister entre l'âme individuelle et cette âme universelle que nous appelons Dieu.» Recherche mélancolique ou même anxieuse, dit Mme Sand, et, en effet, cette recherche avait ses chances et ses fortunes diverses, car entre des phases de satisfaction et de sérénité pour la raison, il y avait «des intervalles de doute désespéré.» D'un autre côté, le milieu dans lequel vivait Mme Sand lui semblait si peu gai, la sévérité dont elle se sentait entourée de la part des bourgeois de la Châtre, et qu'elle bravait d'ailleurs, était si dure, «son existence domestique était si morne et si endolorie, son corps si irrité par une lutte continuelle contre l'accablement», qu'elle en arriva à être fatiguée de la vie et tentée de s'en débarrasser.
L'Histoire de sa vie dont nous tirons ces détails nous apprend que, pour réaliser ce sombre dessein, c'était l'eau surtout qui l'attirait. Elle se promenait au bord de la rivière, jusqu'à ce qu'elle eût trouvé un endroit à sa convenance. Là, elle se demandait si le moment était venu de disparaître. Un jour, traversant un gué, elle lança son cheval vers la partie la plus profonde et la plus dangereuse. Heureusement l'animal la ramena vers la rive, et la jeune fille en qui cet incident réveilla l'instinct de la conservation se trouva guérie de ses velléités de suicide.
Tels furent les débuts de cet esprit bizarre. Passion de la solitude et de la rêverie, tendances à la fois mystiques et sceptiques, attrait momentané vers la mort volontaire, presque tous les principaux traits de la maladie du siècle se reconnaissent alors en elle. Son mariage en 1822, la nouvelle vie qui en résulte pour elle jusqu'en 1831, son arrivée à Paris à ce moment, ses efforts pour se créer par sa plume l'indépendance, toutes ces circonstances qui changeaient profondément son existence et la mettaient en contact journalier avec le monde, ont-elles modifié ses premiers sentiments? On trouve la preuve du contraire dans quelques-unes de ses plus anciennes créations.
Qu'est-ce, en effet, qu'Indiana (1832)? Une femme qui aspire, dans une attente fiévreuse, ennuyée et désespérée, à l'amour qui doit ranimer sa vie. Georges Sand a nié qu'Indiana fût son portrait; elle a, d'ailleurs, prétendu qu'elle ne s'était jamais mise en scène sous des traits féminins. Mais j'ai peine à croire que l'idée des soucis d'Indiana n'ait pas été suggérée à l'écrivain par une disposition quelque peu analogue qu'il trouvait en lui-même. Au surplus, si Mme Sand ne s'est jamais peinte dans le costume de son sexe, il faut la chercher, dans ses œuvres comme dans sa vie réelle, sous des vêtements virils; et alors n'est-ce pas elle que, dans le roman de Valentine (1832), on doit voir sous les traits d'un jeune étudiant, né ennuyé, rempli d'aspirations vagues, de désirs d'indépendance, de haine et de mépris pour les conventions sociales et les situations vulgaires? Mais un ouvrage plus éclatant vient jeter une pleine lumière sur ce qu'était Mme Sand en 1833. Je veux parler du roman de Lélia qui parut en cette année. Quoi qu'elle ait pu dire, ici il est impossible de ne pas la reconnaître.
Quel est, tout d'abord, le sujet de Lélia? Dans l'intention de Mme Sand les personnages de ce roman «représentent chacun une fraction de l'intelligence philosophique du XVIIIe siècle: Pulchérie, l'épicuréisme, héritier des sophismes du siècle dernier; Sténio, l'enthousiasme et la faiblesse d'un temps où l'intelligence monte très haut, entraînée par l'imagination, et tombe très bas, écrasée par une réalité sans poésie et sans grandeur; Magnus, les débris d'un clergé corrompu et abruti, et ainsi des autres. Quant à Lélia, je dois avouer, dit-elle, que cette figure m'est apparue au travers d'une fiction plus saisissante que celles qui l'entourent. Je me souviens de m'être complu à en faire la personnification encore plus que l'avocat du spiritualisme de ces temps-ci; spiritualisme qui n'est plus chez l'homme à l'état de vertu, puisqu'il a cessé de croire au dogme qui le lui prescrivait, mais qui reste et restera à jamais, chez les nations éclairées, à l'état de besoin et d'aspiration sublimes, puisqu'il est l'essence même des intelligences élevées.» Et elle ajoute, que ces aspirations sont accompagnées de souffrance, et, après avoir parcouru les œuvres, «sceptiquement religieuses ou religieusement sceptiques, expression puissante et sublime de l'effroi, de l'ennui, et de la douleur dont cette génération est frappée» elle s'écrie: «combien sommes-nous qui avons pris la plume pour dire les profondes blessures dont nos âmes sont atteintes, et pour reprocher à l'humanité contemporaine de ne nous avoir pas bâti une arche où nous puissions nous réfugier dans la tempête!—Nous étions tant qu'on ne pouvait pas nous compter. Le doute et le désespoir sont de grandes maladies que la race humaine doit subir pour accomplir ses progrès religieux. Acceptons donc comme une grande leçon les pages sublimes où René, Werther, Obermann, Conrad, Manfred, exhalent leur profonde amertume avec le sang de leur cœur; elles ont été trempées de leurs larmes brûlantes; elles appartiennent plus encore à l'histoire philosophique du genre humain qu'à ces annales poétiques.»
Ainsi le type qui donne à la pensée de l'auteur sa véritable expression, comme il donne son nom à l'ouvrage, est celui de Lélia, et Lélia signifie l'angoisse philosophique, les tourments de la recherche de la vérité, ou plus simplement le doute; non pas le doute raisonnant qui avait été une arme de combat pour le XVIIIe siècle, mais le doute inquiet et maladif. M. G. Planche, dans une étude sur Mme Sand, a traduit Lélia par cette formule: «l'incrédulité du cœur née de l'amour trompé.» Il me semble qu'il a négligé le côté dominant de la physionomie de Lélia pour s'attacher à un détail secondaire. Le grand mal de Lélia c'est l'incrédulité de l'esprit, l'impuissance de la raison, et la disproportion cruelle qui dans la recherche de la vérité existe entre la violence de nos efforts et la pauvreté de leurs résultats.
Pour exprimer cette infirmité, Mme Sand trouve d'éloquents accents et des formes remarquablement variées. Par exemple, à Sténio qui lui demande l'explication de son attitude à la fois hautaine et pieuse dans une église, elle répond: «Que t'importe cela, jeune poète? pourquoi veux-tu savoir qui je suis et d'où je viens? je suis née comme toi, dans la vallée des larmes, et tous les malheureux qui rampent sur la terre sont mes frères..... tous deux condamnés à souffrir, tous deux faibles, incomplets, blessés par toutes nos jouissances, toujours inquiets, avides d'un bonheur sans nom toujours hors de nous, voilà notre destinée commune.»
Une autre fois, comme Sténio cherche à la consoler: «Eh bien! s'écrie-t-elle, je souffre mortellement à l'heure qu'il est; la colère fermente dans mon sein. Voulez-vous blasphémer pour moi? cela me soulagera peut-être? Voulez-vous, jeune homme pur et pieux, vous plonger dans le scepticisme jusqu'au cou et rouler dans l'abîme où j'expire? je souffre et je n'ai pas de force pour crier. Allons, blasphémez pour moi! Eh bien! vous pleurez! vous pouvez pleurer vous! heureux! heureux cent fois ceux qui pleurent! mes yeux sont plus secs que les déserts de sable où la rosée ne tombe jamais, et mon cœur est plus sec que mes yeux.»
Du reste, si elle souffre surtout par l'intelligence, elle n'est guère, j'en conviens, plus heureuse par le cœur. Elle ne trouve pas de ce côté la pleine vie qui lui manque de l'autre. Les créatures lui paraissent trop chétives pour son immense besoin d'amour; elle ne veut pas s'exposer à d'amères désillusions. Cependant elle regrette de sentir «son cœur moins ardent que son cerveau, ses espérances plus faibles que ses rêves, et comme elle a dit: «heureux ceux qui pleurent,» elle s'écrie aussi: «heureux ceux qui peuvent aimer!»
Sans m'étendre sur les événements un peu incohérents que renferme le roman, je dois rappeler deux phases de la vie de Lélia, qui, sous deux formes différentes, la montrent aux prises avec la solitude. Nous avons maintes fois remarqué le rôle important que la solitude joue dans la maladie du siècle. Pour ne citer, à cet égard, que le plus mémorable exemple qui se soit produit depuis Jean-Jacques Rousseau, on sait que son Senancour a pratiqué la vie du solitaire et l'a décrite dans deux ouvrages. Le moins considérable des deux, le roman d'Isabelle, offre même ce caractère spécial de ressemblance avec celui de Lélia, que dans l'un et l'autre il s'agit de femmes, de jeunes femmes, se vouant à la solitude par un sentiment étranger à la vocation religieuse. Les deux romans ayant paru dans la même année, je ne saurais dire si l'un d'eux a eu cependant assez d'avance sur l'autre, pour que la première publication ait pu inspirer la seconde. A défaut d'indice contraire, j'incline à penser que Senancour, qui avait déjà profité de René en donnant Obermann, a tiré aussi, dans la création d'Isabelle, quelque parti de Lélia. Quoiqu'il en soit, le roman d'Isabelle, comme les differents ouvrages sur le même sujet que nous avons rencontrés, tendent à démontrer le danger de la solitude, surtout pour les imaginations portées à la tristesse et à la rêverie. La même leçon résulte encore de certains développements de Lélia.
Dans une première retraite, Lélia perd le sommeil; elle n'a de repos que dans des rêveries qui épuisent son imagination, et qui lui font prendre en dégoût la réalité. Seule en présence de la pensée de Dieu, elle se trouble et faiblit. «Dieu, rien que Dieu, dit-elle, c'est trop ou trop peu! Dans l'isolement c'est une pensée trop immense.» Néanmoins, après un retour momentané dans le monde, elle rend sa solitude plus complète encore, en se réfugiant dans un monastère abandonné et y faisant un vœu temporaire de claustration. Le calme suit d'abord cette grande résolution; mais bientôt le doute l'assiège de nouveau. A peine si la contemplation de la nature lui donne parfois quelques courtes joies. Tantôt redoutant l'avenir qui l'attend quand elle rentrera parmi les hommes, tantôt supportant mal d'être éloignée de ses semblables, sa force se consume dans ces alternatives. Après des nuits de douleur aiguë, elle a des jours de morne stupeur, rarement des éclaircies de tranquillité et de raison. Pendant le second hiver de sa séquestration, «sa résignation dégénère en apathie, l'activité des pensées devient le dérèglement;» et elle résume ainsi son état: «Je me débattais alternativement contre l'appréhension de l'idiotisme et celle de la folie.» Sans doute elle aurait trouvé la mort dans les ruines qu'elle habitait, si elle n'en avait été arrachée malgré elle.
Sa seconde retraite est moins sévère. Elle s'enferme dans un couvent au sein d'une communauté entière. Elle a pensé que ce genre de vie avait les avantages sans les inconvénients de l'isolement; et cette opinion est juste sans doute, appliquée à des personnes que la foi soutient dans leur épreuve; mais Lélia qui, à ce moment de sa vie, déclare qu'elle croit en Dieu, et «qu'elle l'aime d'un amour insensé,» n'a cependant pas de lui des notions constantes et sûres. Le Dieu qu'elle aime est un Dieu bien abstrait; c'est tout ce qui n'est pas la réalité visible. Pour devenir religieuse et bientôt abbesse, singulière transformation que ne faisait pas prévoir le début du roman, elle a prononcé des vœux équivoques, et esquivé une véritable profession de foi. Elle a embrassé la religion catholique faute de mieux, et ainsi qu'elle prend soin de le dire, «c'est le cloître et non pas l'Église qui l'a adopté.» Eh bien! dans ce cloître qu'elle a voulu, que devient cette abbesse invraisemblable? elle y pleure ce qu'elle a volontairement sacrifié. «Sachez-le bien, dit-elle, ma vie est un martyre, car si les grandes résolutions enchaînent nos instincts, elles ne les détruisent pas. J'ai résolu de ne pas vivre; je ne cède pas au désir de la vie, mais mon cœur n'en vit pas moins, éternellement jeune, puissant, plein du besoin d'aimer et de l'ardeur de la vie. J'aime, mais je n'aime personne, car l'homme que je pourrais aimer n'est pas né, et il ne naîtra peut-être que plusieurs siècles après ma mort!» Je ne sache pas que les effets de l'isolement sur l'âme, l'exaltation ou la dépression qu'il imprime à ses puissances, les ravages de toutes sortes qu'il y exerce, aient jamais été décrits avec plus d'amertume et de vigueur. L'autorité de Lélia s'ajoute donc à celle des solitaires dont j'ai déjà rappelé la vie et les écrits.