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Une Maladie Morale: Le mal du siècle

Chapter 9: II 1789-1815
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About This Book

L'essai examine l'apparition et la diffusion, chez une partie de la société, d'une humeur mélancolique et d'une philosophie pessimiste, en contraste avec une tendance opposée vers la recherche des plaisirs matériels. Il distingue le malaise intime de la construction théorique qui généralise la souffrance, retrace l'évolution de cette disposition morale depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu'à son déclin, explore causes et conséquences sociales et littéraires, s'appuie sur œuvres et correspondances pour montrer ses manifestations, et conclut en proposant des voies de prévention et de redressement moral.

V
Ramond.—André Chénier.—Bonaparte.

Cependant en France l'esprit public continuait à suivre la direction que lui avaient imprimée Rousseau et ses disciples, et qu'avait confirmée l'influence étrangère.

Je ne parle que pour mémoire d'un livre intitulé: les «Soirées de Mélancolie», publié en 1777, par un anonyme qui, d'après Barbier, est un certain M. Loaisel de Tréogate. Cet écrit prétentieux ne contient rien qui justifie vraiment son titre. Mais il faut prêter plus d'attention à un autre livre de la même époque, que Charles Nodier a réimprimé avec éloges en 1829, et à l'auteur duquel Sainte-Beuve a consacré une étude approfondie et bienveillante.

Ramond, qui fut aussi connu sous le nom de Carbonnières, et qui plus tard devait être un homme d'état considéré et un publiciste estimable, a commencé par sacrifier au sentiment qui dominait de son temps. Diverses circonstances l'y avaient préparé. Il alliait à une grande vivacité, une sensibilité facile à émouvoir, et qu'il paraissait devoir à une mère d'origine allemande. Cette tendance avait pu s'accroître dans sa première jeunesse, car il avait vécu à Strasbourg près de ce groupe de jeunes gens enthousiastes et rêveurs dont parle Gœthe, et dont, encore jeune lui-même, il était alors le centre. Son instinct l'avait ensuite poussé vers les voyages. Il portait dans ses courses solitaires le chagrin d'un amour traversé par des épreuves. Tel était l'homme qui, à vingt-deux ans, publiait l'ouvrage anonyme, dont on lui attribue, sans conteste aujourd'hui, la paternité: Les Dernières Aventures du jeune d'Olban, fragment des Amours alsaciennes (Yverdun 1777).

Cet écrit est une sorte de drame en prose, divisé en trois journées avec des intermèdes poétiques d'un caractère mélancolique. Il est dédié à M. Lenz, cette victime de Werther, dont j'ai rappelé plus haut la fin tragique. On a retrouvé l'exemplaire manuscrit dans lequel l'auteur s'adresse à la mémoire de ce désespéré, avec une effusion de sympathique commisération: «Malheureux Lenz, innocente victime, tu n'a pas voulu poursuivre une carrière hérissée de tant de ronces, et dédaignant le repentir tardif des méchants qui t'avaient repoussé, tu t'es hâté de chercher l'asile où l'on se repose des fatigues de la vie. Cruel! en quittant le monde où tu nous laisses, tu ne nous a pas dit un dernier adieu!» Dédié aux mânes d'un suicidé, ce drame est sinon la glorification, au moins la défense du suicide.

La cause d'un dénouement aussi violent est un chagrin de cœur. D'ailleurs tous les personnages de cette pièce, ou peu s'en faut, sont malheureux en amour, et chacun d'eux a de fortes raisons de se plaindre de sa destinée à cet égard. Heureusement, de tous ces personnages également maltraités par la passion, d'Olban seul prend la chose d'une façon absolument tragique.

Dès le début, l'infortuné expose son mal: «Mon cœur est fermé, dit-il: la douleur y repose..... Si je suis étranger au monde, n'en accusez que ma sensibilité.» Il aime les promenades solitaires: «Du haut de mon rocher, isolé, plus près des cieux, je voyais avec mélancolie le silence et la nuit planer sur vos campagnes et m'offrir une faible image du sommeil éternel.» Quand il apprend qu'il n'y a plus d'espoir pour son amour: «Tout est fini, dit-il; je regarde autour de moi; le monde n'est qu'un désert. Mort! mort! je dois l'attendre, la chercher, cette mort si désirée, dans des antres ignorés, dans des lieux où l'œil des hommes ne me retrouvera plus.» Le projet de se donner la mort ainsi conçu dans son esprit, s'y fortifie vite, et, malgré les efforts de ses amis, il le met à exécution. On le voit errer «dans une sombre forêt de sapins, sans chapeau, les cheveux sur le visage, l'habit en désordre, deux pistolets à la ceinture.» Il s'assied au pied d'un arbre et se livre à un long monologue sur sa fin prochaine, puis «il cache sa tête dans ses mains et gémit sourdement.» La dernière scène nous le montre au château ruiné de Honak, à la pointe d'un rocher. «Il est appuyé sur un pan de mur, l'habit en lambeaux, sans chapeau, les cheveux sur la face, la voix altérée, mais l'air tranquille d'un homme résolu, qui, plein de son projet, chante au ciel un dernier hymne.» Il invoque le ciel dont il prétend bien avoir l'assentiment: «O Dieu qui guide mon bras, s'écrie-t-il, reçois-moi dans ton sein après vingt-deux ans d'exil.» A genoux, les mains étendues, il dit adieu à tout ce qu'il a aimé. «Adieu tout! s'écrie-t-il.» Le coup part, et le suicide est accompli.

Ainsi, ce jeune homme dépourvu d'énergie morale, a cru pouvoir attenter à ses jours; il n'a pas eu pitié des cœurs qu'il allait briser. Chose plus grave encore, il a joint le sophisme à la faiblesse en prétendant faire de Dieu même le complice de son œuvre, et l'auteur a le dernier tort de nous montrer plus tard la lâcheté de d'Olban excusée par deux pèlerins priant sur son tombeau.

Il faut le dire, du reste, ces excès étonnaient plus d'un lecteur sans le séduire. Dorat qui publiait cette œuvre presqu'entière dans le journal des Dames où elle devait faire une assez singulière figure, tout en y reconnaissant des beautés, la comparait au chaos des pièces anglaises. En tout cas, je ne sache pas que ses admirateurs eux-mêmes aient jamais été tentés de la mettre en pratique. Ramond se trouvait plus à l'unisson de l'esprit public, quand il s'en tenait à des élégies, où l'on a vu, comme un prélude de l'accent de Lamartine, et quand il disait:

Je suis seul, mécontent, au sein de la nature;

Quand tout chante l'amour, à mes sens moins émus

Tout est muet, et l'onde et l'ombre et la verdure;

Avec le monde, hélas! mon cœur ne s'entend plus.

Il est inutile de faire ressortir à quel degré «le jeune d'Olban» était parent «du jeune Werther,» plus âgé que lui de trois ans seulement; mais cette parenté ne pouvait guère flatter ce dernier. D'autres imitations moins heureuses encore ont suivi cet essai de traduction française du type germanique. «Il est certain, dit Ch. Nodier, dans la préface de sa réédition de d'Olban, que la plupart de ces pastiches oubliés aujourd'hui décèlent la précipitation et la maladresse d'une main inhabile, et qu'ils sont plus ou moins empreints ou de cette exagération épileptique ou de cette sentimentalité niaise, qui trahissent dès le premier abord, un contrefacteur sans inspiration et sans goût.» On peut citer, dans cette veine plus abondante que précieuse, le Nouveau Werther, imité de l'allemand par le soi-disant marquis de Langle (1786) et le Saint-Elme de Gorgy (1790). Nodier qualifie ce dernier écrit de pâle et insignifiant, et quant au premier, il le définit un Werther «enthousiaste de tête qui aurait brûlé le papier, si on le brûlait avec des mots, mais dont l'âme apparaît, froide et inanimée, à travers l'expression factice de ses phrases retentissantes, comme l'échafaudage de l'artificier derrière ses fusées éteintes.» Enfin, il fait une allusion collective à «dix autres ouvrages du même temps qu'il serait inutile de nommer à qui ne les connaît pas.» Cet avis me paraît bon. Il y aurait un mince profit à descendre plus avant dans l'analyse d'ouvrages de seconde main et de dernier ordre; mais il était nécessaire de faire entrevoir combien la littérature en France s'était efforcée de s'approprier le succès de Werther et de s'assimiler cette œuvre, peu en rapport avec notre génie national. C'était un des symptômes les plus incontestables de l'état moral du temps.

Au point de vue littéraire, on prend plus d'intérêt à consulter sur cet état certaines œuvres de Mme de Charrière; je la nomme ici, quoi qu'elle soit née en Hollande et qu'elle ait vécu en Suisse, parce qu'elle s'est naturalisée française en écrivant dans notre langue, et je ferai de même dans la suite pour les cas analogues. On trouve dans Caliste, ou lettres écrites de Lauzanne (1786), un certain précepteur anglais, d'un sérieux prématuré et d'une tristesse mystérieuse, qui gémit sur un malheur qu'il n'a pas eu le courage de prévenir. Ce même roman, dans son ensemble, a paru porter la trace des souffrances intimes et des découragements de l'auteur. Le même sentiment apparaît aussi dans un autre de ses écrits, des Lettres de Mistriss Henley, qui forment le complément du Mari sentimental de M. de Constant, un oncle de Benjamin; lettres où l'on voit «une femme qui se meurt, dit Mme de Staël, du dégoût de vivre.» Mais je n'insisterai pas davantage sur cet écrivain, et, de l'époque antérieure à 1789, je ne veux plus rapporter que quelques traits.

Le premier concerne André Chénier. Ce poète attique, ce courageux citoyen, à qui la Terreur ne devait pardonner ni son talent, ni sa générosité, à une époque où tout lui souriait encore, a eu, lui aussi, son accès de mélancolie. Comme d'autres, il s'est mis à récriminer contre la société, à vanter la nature. Il était attaché à l'ambassade de Londres lorsqu'il écrivit les lignes suivantes: «London, covent garden, hood's Tavern. Vendredi 3 avril 1780, à sept heures du soir. Comme je m'ennuie fort ici, après y avoir assez mal dîné, je vais tâcher de laisser fuir une heure et demie sans m'en apercevoir, en barbouillant un papier que j'ai demandé... Ceux qui ne sont pas heureux aiment et cherchent la solitude. On s'accoutume à tout, même à souffrir; mais cette funeste habitude vient d'une cause bien sinistre: elle vient de ce que la souffrance a fatigué la tête et flétri l'âme. Cette habitude n'est qu'un total affaiblissement: l'esprit n'a plus assez de force pour peser chaque chose et l'examiner sous son point de vue, pour en appeler à la sainte nature primitive, et attaquer de front les dures et injustes institutions humaines... Voilà ce que c'est que s'accoutumer à tout, même à souffrir. Dieu préserve mes amis de cette triste habitude!... Je suis livré à moi-même, soumis à ma pesante fortune et je n'ai personne sur qui m'appuyer: Que l'indépendance est bonne!» Ici se placent des réflexions sur l'humiliation, les dédains que les hauts rangs de la société infligent aux conditions plus modestes, et qui se terminent par ces mots: «Allons! voilà une heure et demie de tuée: je m'en vais: je ne sais plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour moi.» Ces lignes déclamatoires ne sont-elles pas ce qu'on a appelé de nos jours un signe du temps et ne peut-on pas dire qu'en déversant ce flot d'humeur noire Chénier n'était plus lui-même, et que Jean-Jacques Rousseau et Gœthe parlaient par sa bouche? Un exemple analogue presque de la même date est plus saillant encore. Il est emprunté à la jeunesse de Napoléon Ier.

On sait qu'il avait voué de bonne heure à Ossian un culte auquel il est toujours resté fidèle. On sait de plus, par de récents et attrayants mémoires, que, jeune, il s'adonnait à la solitude et à la rêverie. «Je vivais à l'écart de mes camarades, disait-il, dans ses conversations avec Mme de Rémusat. Lorsque j'entrai au service, je m'ennuyais dans mes garnisons; je me mis à lire des romans, et cette lecture m'intéressa vivement. J'essayai d'en écrire quelques-uns. Cette occupation mit du vague dans mon imagination; elle se mêla aux connaissances positives que j'avais acquises et souvent je m'amusais à rêver pour mesurer ensuite mes rêveries au compas de mon raisonnement... J'ai toujours aimé l'analyse, et si je devenais sérieusement amoureux, je décomposerais mon amour pièce à pièce.» N'est-ce pas là précisément le procédé de l'école mélancolique? Mais le jeune Bonaparte s'y rattachait encore par un côté plus fâcheux. Avant d'avoir sérieusement commencé l'épreuve de la vie, il en était fatigué, et ne voyant aucun intérêt digne de l'y rattacher, il songeait, comme il y songea, dit-on, plus tard, dans le désastre de sa fortune, à mettre un terme à ses jours. Une note écrite par lui, le 3 mai de l'année 1788, retrouvée dans les papiers du cardinal Fesch, et publiée en 1812, contient ce passage: «Un jour au milieu des hommes, je rentre pour rêver en moi-même, et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui? Du côté de la mort. Dans l'aurore de mes jours, je puis encore espérer de vivre longtemps et quelle fureur me porte à vouloir ma destruction? Sans doute que faire dans ce monde? Puisque je dois mourir, ne vaut-il pas autant se tuer? Si j'avais passé soixante ans, je respecterais les préjugés de mes contemporains et j'attendrais patiemment que la nature eut achevé son cours; mais puisque je commence à éprouver des malheurs; que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je des jours où rien ne me prospère?» Je laisse à d'autres le soin de calculer les conséquences qu'aurait eues pour l'histoire du monde l'exécution du projet dont on vient de voir les traces. Je n'y veux voir que la preuve de l'influence du temps où il se produisait. Combien cette influence devait-être profonde pour étouffer, dans un tel homme, la conscience de sa force, sinon celle de sa valeur, en même temps que le pressentiment de ses destinées!

J'en aurai fini avec cette époque quand j'aurai rappelé qu'à ce moment en France, comme en Angleterre, et plus encore que dans ce pays, le suicide exerçait ses ravages. Mercier, dans son tableau de Paris (1781-1790), signalait ce fléau. Il n'a point établi s'il tenait aux sentiments dont j'ai parcouru l'histoire, mais par elle-même, l'extension du suicide indique assez un état général de souffrance et de désespoir.

Il est temps de résumer les faits dont j'ai présenté le tableau. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, presque toute l'Europe, donnent vers la fin du XVIIIe siècle un étrange spectacle. De tous côtés, se manifestent un malaise profond, un trouble douloureux. On entend s'élever partout un murmure attristé. Une philosophie vague, des aspirations indécises et inconsistantes, un besoin de nouveauté et de paradoxe, travaillent les intelligences et les cœurs. Il semble que la société sentant approcher une crise décisive s'agite comme un malade, et demande à tous les expédients un salut qu'elle n'espère même pas.

Ce mouvement s'accélère encore en se communiquant. Il s'établit entre les différents peuples des courants d'influence qui activent la tendance naturelle de chacun d'eux. C'est ainsi que Zimmermann faisait des emprunts à Jean-Jacques Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre; que Gœthe, partageant le goût de la jeunesse de son temps, se passionnait pour le grand poète anglais dont il analysait, dans Wilhelm Meister, la belle création d'Hamlet; c'est ainsi que Gœthe encore ne trouvait rien de mieux pour inspirer à son Werther des idées de mort, que de lui faire relire avec son amie quelques-unes des plus sombres pages d'Ossian. Enfin, c'est ainsi qu'à son tour, Werther venait troubler les imaginations françaises, et revivait, par exemple, dans le jeune d'Olban. Toutes ces causes réunies préparaient la venue de cette «maladie du siècle» dont nous devons suivre maintenant le développement.

II
1789-1815

70

I
Les Poètes.

MICHAUD.—FONTANES.—LEGOUVÉ.—MILLEVOYE. BAOUR-LORMIAN.

De toutes les formes que la pensée peut revêtir, aucune plus que la poésie ne paraît propre à l'expression de la mélancolie. Il n'en est pas qui semble mieux faite pour traduire dans leurs détours ou dans leurs élans de capricieuses rêveries ou de vagues aspirations. Cependant, par une anomalie assez bizarre, la poésie de la Révolution et de l'Empire est restée, dans cet ordre d'idées, fort au-dessous de la prose. Tandis que celle-ci a mis au service du mal que j'étudie une langue nouvelle, la poésie se cantonnant dans des souvenirs classiques, ne lui a prêté qu'un concours très effacé. Toutefois elle lui a fait une place que, si petite qu'elle soit, il faut considérer.

On doit mentionner d'abord un petit poème composé par Michaud pendant la terreur, à la suite d'une promenade solitaire, comme il en faisait alors, réduit qu'il était à se cacher pour se soustraire aux recherches des ennemis que lui valait son courageux journal. Cet ouvrage a pour titre Ermenonville, ou le tombeau de Jean-Jacques. Michaud, après avoir écrit dans sa préface qu'à Ermenonville «une douce mélancolie, un enthousiasme divin dégagent l'âme des liens qui l'attachent à la terre,» célèbre les vertus de Jean-Jacques et termine ainsi:

Partout sur son trépas on versera des larmes,

Partout de ses écrits on sentira les charmes,

Partout on bénira les vertus de Rousseau,

Et l'univers sera son temple et son tombeau.

On doit citer aussi «Le cri de mon âme» par Fontanes, morceau sentimental, dont l'auteur plus tard rougissait un peu; et surtout «Le jour des morts dans une campagne» (1790), où respire un attendrissement plein de charmes, et qui rappelle la célèbre élégie de Gray. L'auteur avait été préparé à écrire dans ce genre par les difficultés et les chagrins d'une vie dont les débuts n'annonçaient guère la haute fortune qui la devait couronner. Il avait presque connu l'indigence, et, naturellement porté à la mélancolie, ses pensées avaient reçu une teinte plus sombre encore de la perte d'un frère prématurément enlevé à son affection.

Les poésies publiées par Legouvé, de 1798 à 1800, nous offrent des impressions de la même nature. Dans la pièce intitulée la «Mélancolie», on sent que le poète s'est enivré de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre et de Gœthe. Sa mélancolie n'a, d'ailleurs, rien d'amer; elle est un plaisir plutôt qu'une peine; elle est même, d'après lui, une volupté. Tout l'alimente: «la fable et le roman, Didon, Tancrède, Héloïse, Werther, Paul et sa Virginie.» Elle aime l'ombre des bois, les bords d'un ruisseau, le coucher du soleil, les aspects de l'automne; elle chérit les ruines, et plus particulièrement les cimetières.

Un cimetière aux champs, quel tableau, quel trésor!

Du reste, elle-même prête son charme à toute chose; «elle embellit la scène de l'univers.» Enfin, si l'on veut savoir sous quelle figure elle se présente aux yeux du poète, voici le portrait qu'il en fait:

«..... Une vierge assise sous l'ombrage,

Qui, rêveuse et livrée à de vagues regrets,

Nourrit au bruit des flots un chagrin plein d'attraits,

Laisse voir, en ouvrant ses paupières timides,

Des pleurs voluptueux dans ses regards humides

Et se plaît aux soupirs qui soulèvent son sein,

Un cyprès devant elle, et Werther à la main.»

On voit combien le naturel fait défaut à cette poésie élégante. Celle d'un autre poète, Millevoye, qui brilla quelques années après d'un doux éclat, se présenta avec moins d'apprêt. «La demeure abandonnée, Le bois détruit, Le poète mourant,» et surtout «La chute des feuilles» (1811), cette poésie qui suffira pour faire vivre le nom de son auteur, sont autant d'élégies aimables où l'émotion parle un langage d'autant plus touchant qu'il est plus simple.

En 1801, Baour-Lormian avait donné ses poésies Ossianiques. Elles furent accueillies par la faveur publique, et le futur empereur, qui ne ménagea pas ses récompenses à l'auteur, fut le premier à les lire et à apprécier le mérite avec lequel elles faisaient passer dans notre langue la poésie vaporeuse et sombre des Anglais.

C'est à cela que se borne l'expression de la mélancolie par la poésie, de 1789 à 1814. Encore dans ce petit nombre d'œuvres le mal que j'étudie se trahit-il à peine. Pour prendre sur le fait la mélancolie vraiment maladive, il faut arriver à des œuvres moins poétiques dans la forme, quoiqu'elles le fussent peut-être plus par le fond.

II
Mme de Staël.

Ce n'est pas, sans doute, par le côté mélancolique que Mme de Staël attire au premier abord l'attention. On loue plutôt en elle des qualités énergiques et quelque peu viriles. L'enthousiasme paraissait être l'état le plus habituel de son âme et le mot qui l'exprime revient fréquemment sous sa plume. Mme Le Brun, dans ses Souvenirs, la représente comme personnifiant en quelque sorte la muse de l'improvisation, et Gérard n'a pas cru s'écarter de la vérité en la peignant sous les traits de Corinne, l'Italienne inspirée. Elle a horreur de la solitude; elle recherche le monde, les triomphes que son esprit supérieur y remporte, l'impulsion nouvelle qu'il en reçoit; elle aime la gloire, aiguillon puissant pour le talent; enfin son cœur ne reste pas inactif.

Cependant on ne saurait nier qu'elle ait ressenti des atteintes de maladie morale. Elle nous apprend que le «fantôme de l'ennui l'a toujours poursuivie,» qu'elle est «dans son imagination, comme dans la tour d'Ugolin...» Et dans sa dernière maladie elle disait à Chateaubriand: «J'ai toujours été la même, vive et triste.»

On peut puiser, à cet égard, d'utiles éclaircissements dans ses préférences littéraires. Son premier ouvrage considérable sont ses Lettres sur le caractère et les écrits de Jean-Jacques Rousseau, qu'elle publiait à vingt-deux ans (1788). Leur lecture atteste que l'auteur a profondément pénétré son sujet. Elle analyse, par exemple, avec une finesse remarquable, la singulière disposition de Rousseau que j'ai rappelée, de ne pouvoir se passionner que pour des illusions. Mme de Staël ne se borne pas à comprendre Rousseau, elle l'admire. Dès son enfance, elle avait conçu pour lui, je répète le mot qui lui était cher, un enthousiasme ardent. C'était, avec Richardson, le seul écrivain dont elle emportât les ouvrages dans une retraite à Saint-Ouen, que lui imposait sa santé altérée par l'excès du travail; ce fut à lui qu'elle voulut consacrer son premier essai sérieux de composition. Le préambule en est solennel, mais c'est surtout dans la péroraison que l'auteur se livre à la déclamation, et l'hyperbole prodiguée dans l'éloge et dans la description de la sépulture de Rousseau, indique que Mme de Staël était devenue l'élève en même temps que l'admiratrice de Jean-Jacques.

En acquérant plus de maturité, la raison de Mme de Staël a corrigé ces excès, mais elle est demeurée fidèle à ses premières sympathies pour le genre mélancolique. Dans son ouvrage, publié en 1800, sur La littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, elle proclame qu'il y a deux littératures tout à fait distinctes: «celle qui vient du Midi, et celle qui descend du Nord, celle dont Homère est la première source, celle dont Ossian est l'origine.» Elle range dans l'une les Grecs, les Latins, les Italiens, les Espagnols et les Français du siècle de Louis XIV; dans l'autre les ouvrages Anglais, les ouvrages Allemands, quelques écrits des Danois et des Suédois et un certain nombre d'ouvrages modernes. Or, la base de cette distinction c'est que la première de ces littératures recèle une sensibilité rêveuse et profonde qui n'appartient pas à la seconde. Mme de Staël, tout en reconnaissant qu'on ne peut décider de la supériorité de l'un ou l'autre des deux genres par elle indiqués, déclare que «toutes ses impressions, toutes ses idées la portent de préférence vers la littérature du Nord.» Et elle donne ainsi la raison de ce choix: «Ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux de l'incomplet de sa destinée... L'héroïsme de la morale, l'enthousiasme de l'éloquence, l'ambition de la gloire, donnent des jouissances surnaturelles, qui ne sont nécessaires qu'aux âmes à la fois exaltées et mélancoliques, fatiguées de tout ce qui se mesure, de tout ce qui est passager, d'un terme enfin à quelque distance qu'on le place.» Enfin appliquant ces principes, dans son ouvrage sur l'Allemagne (1810), Mme de Staël paye à toute la littérature allemande et en particulier à Werther un large tribut de louanges.

Il serait facile sans doute de contester le mérite de la théorie que je viens de reproduire et qui divise en deux grandes parts toute la littérature. Dès l'apparition de l'ouvrage où elle était formulée, Mme de Staël, avait rencontré de puissants contradicteurs. Dans un article du Mercure, M. de Fontanes avait rompu une lance avec l'auteur. Il soutenait, avec raison, que les Grecs n'avaient été nullement étrangers à la mélancolie, qu'ils avaient parfaitement compris «la douleur rêveuse dans les impressions solitaires.» Enfin il rappelait que les poésies les plus tristes avaient été composées par un arabe il y avait plus de trois mille ans. Un antagoniste plus redoutable encore, M. de Chateaubriand, dans une réponse adressée à M. de Fontanes, ne dédaignait pas d'entrer en lice contre Mme de Staël, et même il le faisait avec des formes qui témoignaient de sa part plus de malice que de générosité. Il est vrai que Chateaubriand, comme Fontanes, tombait dans autre erreur en faisant de la mélancolie un attribut exclusif de la religion chrétienne. Mais n'insistons pas sur la valeur respective de ces thèses brillantes. La seule chose que j'aie voulu noter ici, c'est la tendance morale de Mme de Staël, envisagée comme critique littéraire.

Cette tendance ne s'accuse pas moins dans les ouvrages où elle a su créer à son tour. Dans un drame presque inconnu: Sophie, ou les sentiments secrets, œuvre de ses débuts, toute empreinte de la fausse sensibilité du temps, on voyait, au milieu d'un jardin anglais (c'en était alors la mode), près d'une urne entourée de cyprès, une jeune fille souffrant d'une tristesse précoce. Son premier roman (1802) nous offre une héroïne d'un caractère énergique et dont les troubles intimes ne proviennent que de la difficulté qu'elle éprouve à choisir entre plusieurs genres de sacrifices, mais qui n'en sent pas moins le fardeau de la vie: Delphine parle de «la fatigue d'exister.» Ce mot, un de ceux dont on a depuis tant abusé, avait alors une nouveauté relative. Dans Corinne (1807), c'est Oswald qui représente la maladie morale: Oswald, c'est-à-dire une nature inquiète, attristée, qui rappelle un personnage du roman de Caliste par Mme de Charrière. Du reste, bien que ce sombre insulaire n'occupe pas la première place dans le roman, et que la figure de Corinne y efface tout de son éclat, celle-ci ne laisse pas de subir son charme et c'est à lui qu'elle donne tout ce qu'elle peut donner d'un cœur où règne surtout l'amour de la gloire.

Ces peintures, il faut le reconnaître, étaient à peu près inoffensives. Mme de Staël a eu le malheur, un jour, de faire de son talent un plus funeste usage. Dans son traité de l'Influence des passions sur le bonheur des individus, elle a été assez mal inspirée pour écrire l'éloge du suicide. La date de cet ouvrage (1796), en nous reportant au souvenir des malheurs de notre patrie, pourrait atténuer dans quelque mesure la gravité de cette erreur, si Mme de Staël n'avait témoigné plus tard encore, dans l'Allemagne, une fâcheuse complaisance pour la doctrine du suicide. Mais il serait injuste d'appuyer sur cette faiblesse, puisque l'écrivain l'a désavouée de son mieux. Le souvenir en était toujours resté comme un remords dans sa conscience; elle a tenu à honneur de l'atténuer et elle s'est acquittée de ce soin en publiant, en 1812, des réflexions sur le suicide, où elle flétrissait l'abandon de la vie, du moins celui qui n'est pas commandé par le dévouement ou par la vertu.

Mme de Staël a donc connu par elle-même cette maladie du siècle qu'elle a définie «une maladie de l'imagination.» Élevée dans une société engouée de Rousseau, elle avait partagé à son sujet le délire général. Plus tard, les malheurs publics l'avaient atteinte. La Révolution, en bouleversant sa vie, y avait laissé un vide profond. Jamais elle n'avait pu se consoler de l'exil ni de sa demi-solitude de Coppet. Elle n'avait pu d'avantage s'accoutumer à la pensée des maux de la France livrée tour à tour à l'anarchie ou au despotisme. Enfin les littératures étrangères, avec lesquelles son exil l'avait rendue familière, avaient fourni à sa mélancolie un nouvel aliment. Ses défaillances d'ailleurs ont été courtes et bientôt suivies de retour à la pleine santé morale, et, sous quelques rapports, elle restera comme un modèle de l'indépendance et de la fermeté du caractère.

III
Le Groupe de Coppet

BARANTE.—SISMONDI.

On n'est point un esprit supérieur, on n'a point en soi une surabondance de force et de mouvement intellectuel, sans attirer, sans grouper près de soi d'autres intelligences moindres, mais qui peuvent être encore remarquables. Autour de Mme de Staël gravitaient quelques hommes qui vivaient de sa vie morale et en partageaient les souffrances.

Elle-même, a tracé le portrait de l'un deux, car cet Oswald, compagnon trop froid de l'éclatante Corinne, ne serait autre, d'après un juge compétent, qu'un des amis de Mme de Staël, M. de Barante. Or, on l'a vu plus haut, Oswald était triste et sombre. «La plus intime de toutes les douleurs, la perte d'un père, était la cause de sa maladie; des circonstances cruelles, des scrupules délicats aigrissaient encore ses regrets et l'imagination y mêlait ses fantômes. A vingt-cinq ans, il était découragé de la vie; son esprit jugeait tout d'avance, et sa sensibilité blessée ne goûtait plus les illusions du cœur... Rien ne lui causait un sentiment de plaisir pas même le bien qu'il faisait.» Il ne semble pas, d'ailleurs, que cette disposition amère ait eu chez M. de Barante une longue durée. Elle a dû céder à une vie active et favorisée par le succès.

Non loin de lui, dans la pénombre de Mme de Staël, on distingue la figure d'un autre écrivain, Suisse d'origine, mais Français par le langage et par le cœur.

M. de Sismondi, qui avait de bonne heure fait de la France sa patrie d'adoption, avait pris sa part, pendant la Révolution, des désastres qui atteignaient la France. Il était à Lyon quand la tourmente s'y déchaîna. Il avait cherché un refuge en Suisse, d'où la guerre vint le chasser. Il s'était alors réfugié en Angleterre, puis retiré en Italie (1793-94), et avait été de là porter ses hommages à la cour de Coppet. Il n'avait pas tardé à devenir un des admirateurs les plus dévoués de Mme de Staël. La société de cette femme illustre était devenue pour lui un besoin impérieux. Il écrivait: «L'ennui, la tristesse, le découragement, m'accablent dès que je suis loin d'elle.» Il l'accompagna dans ses voyages en Allemagne et en Italie, et pendant toute la durée de l'Empire, qu'il n'a servi qu'au jour du malheur, il s'est associé à la haine que Mme de Staël avait vouée au pouvoir qui pesait sur la France. Contre les chagrins que lui inspirait la vue des événements qui désolaient alors l'Europe, il ne trouvait en lui-même aucun remède. Il rencontrait au contraire dans sa pensée, sa correspondance l'atteste, d'autres sujets d'angoisses. Le 28 mai 1809, il écrivait à Mme d'Albany: «Vous pouvez juger quelle est notre tristesse habituelle; aucun de nous n'a plus le courage de travailler. Il prend un dégoût de la littérature, de l'étude, de la pensée, lorsque la vie est si pesante; il prend un sentiment de mort universelle, et je voudrais dormir toujours pour m'ôter à la fin et aux nouvelles du jour et aux retours sur soi-même qu'une philosophie impuissante nous fait faire sans résultat.» A charge à lui-même, il éprouve une agitation fatigante qu'il ne peut apaiser qu'en s'oubliant pour d'autres. «Ce n'est que par ces affections, dit-il, le 30 juin 1810, que j'évite d'être ennuyé de moi-même, et encore Dieu sait si je l'évite entièrement; il me semble que je tiens si peu de place, que j'ai si peu de motif pour vivre, qu'il faut me dire ou me faire croire que je suis nécessaire à un autre, pour que je sois nécessaire à moi-même, le découragement est sans cesse à la porte, et je n'ai plus assez de vie intérieure pour me passer un instant de celle que les autres me prêtent.» Une dernière citation montrera ce qu'il était encore deux ans plus tard: «Pescia, 4 novembre 1812. Il y a dans la pensée même, il y a dans la nature et le cours de la vie quelque chose de triste, une mélancolie intérieure qui renaît d'elle-même et qu'on ne chasse guère que par l'action et la dissipation.» Ainsi la pensée, la nature, la vie même, tout l'attriste et il ne peut supporter le fardeau de l'existence qu'en en perdant la conscience par l'agitation; il va plus loin, et estime qu'on peut s'en défaire par la violence. Mme de Staël, je l'ai dit, avait rétracté l'opinion imprudente qu'elle avait d'abord soutenue sur le suicide; Sismondi la blâme de cette rétractation qui, selon lui, ne pouvait qu'affaiblir l'autorité de sa pensée, et il considère le suicide comme un remède mis à notre portée, «et pour tout dire, le plus énergique.» (Lettre du 27 mars 1814.)

Sismondi est une preuve frappante du mal qui sévissait sur les esprits à cette époque, et ce n'est pas une mince erreur et une faute légère de sa part d'avoir cru et d'avoir dit qu'on pouvait s'y soustraire en quittant volontairement la vie. Du moins, il a cherché à le combattre en lui par un travail intellectuel opiniâtre et dont les beaux résultats ont enrichi la littérature; et plus tard, il est revenu au calme et à la sérénité.

Cette sagesse tardive ne fut pas le partage de tous les amis de Mme de Staël. L'un des plus illustres, Benjamin Constant, resta jusqu'à son dernier jour dans une agitation stérile. Mais ce personnage a trop d'importance pour être apprécié dans un rang secondaire et nous lui consacrerons, en son lieu, un examen spécial. Nous arrivons, dès à présent, à un grand sujet, l'étude de Chateaubriand.

IV
Chateaubriand

Chateaubriand a dit quelque part que tous les grands génies avaient été mélancoliques. Cette loi comporte assurément plus d'une exception, mais ce n'est pas par l'exemple de Chateaubriand lui-même qu'on la pourrait contredire. Loin de là, la mélancolie n'a jamais eu peut-être de personnification plus éclatante que cet illustre écrivain.

Elle apparaît déjà dans ses premiers écrits. Son Essai historique sur les Révolutions, dans leurs rapports avec la Révolution Française (1797) contient, au milieu d'études historiques et poétiques, des considérations sur la mélancolie, la solitude, le suicide. L'auteur parle avec émotion des récentes infortunes de ses compatriotes et donne aux malheureux des conseils marqués du cachet de l'époque. Il les engage à éviter les jardins publics, le fracas, le grand jour, «à contempler de loin les feux qui brillent sous tous les toits habités: ici le réverbère à la porte du riche, qui, au sein des fêtes, ignore qu'il y a des misérables: là-bas quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg; et à se dire: là, j'ai des frères!» Il leur indique encore les consolations qu'ils peuvent puiser dans la nature. Dans un chapitre intitulé: Sujets et réflexions détaillés, il déploie une extrême violence d'amertume et une misanthropie passionnée; et sur des notes manuscrites, consignées par l'auteur en marge de cet essai, on lit ces lignes: «Ne désirons point survivre à nos cendres, mourons tout entiers de peur de souffrir ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la manie d'être.» Mais nulle part il n'a été si loin que dans René (1802).

Cette œuvre a laissé des traces si profondes dans l'histoire morale du siècle que, bien qu'elle soit présente à toutes les mémoires, je dois en rappeler ici les principaux traits.

René se montre dès son enfance tel qu'il sera plus tard. «Son humeur est impétueuse, son caractère inégal.» Il aime à «contempler la nue fugitive, à entendre la pluie tomber sur le feuillage,» ou bien, se promenant avec sa sœur dans les bois, «à la chute des feuilles,» il prête l'oreille «aux sourds mugissements de l'automne ou au bruit des feuilles séchées» que tous deux traînent lentement sous leurs pas. Après la mort de son père, il s'arrête «à l'entrée des voies trompeuses de la vie.» Il se sent tenté d'aller cacher ses jours dans un cloître, mais il renonce à ce projet et prend le parti de voyager.

Il visite d'abord «les peuples qui ne sont plus.» Puis il se lasse de «fouiller dans des cercueils, où il ne remue trop souvent qu'une poussière criminelle.» Il veut voir si les races vivantes lui offriront «plus de vertus ou moins de malheur que les races évanouies.» Mais quel est le fruit de ses fatigantes recherches? «Rien de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes.» Il rentre enfin dans sa patrie, mais le grand siècle n'est plus.

A Paris, il se jette un instant dans le monde; il en est bien vite dégoûté. Il se retire dans un faubourg de la grande ville. «Souvent, assis dans une église peu fréquentée, il passe des heures entières en méditation.» Le soir venu, il reprend le chemin de sa retraite, et il se dit que «sous tant de toits habités, il n'a pas un ami.» Enfin, il se décide à «achever dans un exil champêtre une carrière à peine commencée et dans laquelle il a déjà dévoré des siècles.» Cette solitude le plonge dans de nouveaux tourments. Quelquefois il rougit subitement et «sent couler dans son cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente; quelquefois il pousse des cris involontaires, et la nuit est également troublée de ses songes et de ses veilles.» L'automne arrive, il entre «avec ravissement dans la saison des tempêtes.» L'exaltation de son cœur s'accroît chaque jour; il a peine à en contenir la force inactive. Il se sent seul sur la terre; «une langueur secrète s'empare de son corps.» Il ne s'aperçoit plus de son existence que par un profond sentiment d'ennui. Enfin désespérant de guérir il se décide à quitter la vie. On connaît les événements qui terminent ce récit: la lettre que René écrit à sa sœur; les alarmes de celle-ci; son arrivée précipitée chez son frère qu'elle force à vivre; l'engagement d'Amélie dans la vie religieuse; le hasard qui révèle le secret de son égarement à celui qui en est l'objet; enfin le départ de René qui s'embarque pour l'Amérique où il traîne une existence désenchantée, et trouve la mort dans le massacre des Français à la Louisiane.

Telle est, dans ses lignes les plus saillantes, la figure de René. Chateaubriand, dans un autre ouvrage, a suivi René au milieu des Natchez; mais cette étude qui, publiée seulement en 1825, est cependant antérieure à René, n'ajoute rien à la physionomie du héros. A la Louisiane ou en France, René est toujours le même: «Je m'ennuie de la vie, dit-il, l'ennui m'a toujours dévoré. Ce qui intéresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, je me serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. Je suis vertueux sans plaisir; si j'étais criminel, je le serais sans remords; je voudrais n'être pas né ou être à jamais oublié.»

Quel sombre portrait, et quelle distance même entre René et l'infortuné décrit dans l'Essai! Ce dernier, en contemplant les toits habités par la misère, pouvait du moins se dire: là j'ai des frères! René s'écrie: je n'ai pas un ami! L'un trouve des adoucissements dans la vue de la nature; pour l'autre, elle n'est qu'un objet d'indifférence. Adonné à la rêverie et à la solitude, plein de mépris pour les hommes et de complaisance pour lui-même, sceptique, inquiet, désœuvré, inutile, ne sachant que nourrir les troubles de son âme et les communiquer à d'autres cœurs, René réunit tous les symptômes, de la maladie du siècle, il en constitue le type le plus complet.

Quel était donc le sentiment qui poussait Chateaubriand à caresser avec tant de complaisance ce triste sujet? On ne peut en douter, sauf quelques événements imaginaires auxquels le héros se trouve mêlé, l'auteur a voulu se peindre lui-même. Il l'avoue, «ses ouvrages sont les preuves et les pièces justificatives de ses mémoires: on y pourra lire à l'avance ce qu'il a été.» L'identité entre René et Chateaubriand résulte encore d'un rapprochement entre le passage des Natchez que je viens de citer plus haut, et une page des Mémoires d'outre-tombe. Ce que René dit de son incorrigible dégoût de toutes choses, Chateaubriand l'applique à lui-même dans ses mémoires, et presque dans les mêmes termes: «Voilà comme tout avorte dans mon histoire; comme il ne me reste que des images de ce qui a passé si vite..... la faute en est à mon organisation; je ne sais profiter d'aucune fortune; je ne m'intéresse à quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. Hors en religion, je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de mon sceptre ou de ma houlette? je me serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. Tout me lasse; je remorque avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout baillant ma vie.» Remarquons ici, d'ailleurs, que lorsqu'il excepte sa foi religieuse du naufrage de ses croyances, Chateaubriand ne parle point de tout son passé, et qu'en un autre endroit il a reconnu que l'alternative du doute et de la foi avait fait longtemps de sa vie «un mélange de désespoir et de délices.» Quoi qu'il en soit, tout ce que nous savons de la vie de Chateaubriand, tout ce qu'il a révélé lui-même, vient démontrer que René c'est lui. On va le voir de plus près par les détails qui suivent.

Dès ses premières années, Chateaubriand aime la solitude. Il fuit les enfants de son âge pour devenir «le compagnon des vents et des flots.» S'asseoir seul, dans la concavité d'un rocher, «s'amuser à béer aux lointains bleuâtres, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils, tels sont ses plaisirs.» Adolescent, il se plaît aux longues promenades dans la campagne, accompagné seulement par une jeune sœur. Homme fait, il entreprend de lointains voyages et va se jeter au milieu des solitudes de l'Amérique. Il rapporte qu'en partant pour ces régions alors mal connues il se proposait un but utile, la découverte du monde polaire; et dans le récit de ses voyages, il parle sérieusement de ce grand projet. Mais il se faisait, ce me semble, illusion à lui-même: ce qui l'entraînait vers des cieux nouveaux, c'était, avec l'attrait de l'inconnu, un goût de l'indépendance que bien des circonstances de sa vie ont attesté, parfois avec un éclat public. Hôte, par choix, du désert avant la Révolution, émigré et errant sous la Terreur, exilé volontaire sous l'Empire, enfin, retiré sous sa tente après avoir dirigé les affaires de son pays; dans ces diverses sortes d'isolement il se suffit à lui-même; et l'on peut même dire qu'au milieu des hommes, et dans le moment le plus brillant de sa vie active, il est toujours resté quelque peu solitaire.

Cette solitude, réelle ou seulement intérieure, il la remplissait de ses rêveries et des fantômes de son imagination. Il s'était créé des êtres fictifs, avec lesquels il vivait et qui devenaient l'objet de ses passions encore indécises. Quand le charme tombait et qu'il revenait à lui-même, «frappé de sa folie, il se précipitait sur sa couche, il se roulait dans sa douleur, il arrosait son lit de larmes cuisantes que personne ne voyait et qui coulaient misérables, pour un néant.» Un moment arriva où ces chagrins sans cause devinrent si amers qu'il voulut en finir avec l'existence. Il se saisit d'un fusil de chasse qu'il trouva sous sa main; heureusement l'arrivée d'un témoin déjoua cette tentative. A cette crise et à la maladie qui la suivit, succéda une sorte d'accalmie; mais son imagination n'était pas éteinte. Ses vagues inquiétudes, ses désirs sans objet, le poursuivirent jusque sous la hutte des sauvages de l'Amérique. Plus tard, ses passions s'attachèrent à des objets moins impalpables. Mais, il porta toujours en lui un monde imaginaire, plus riche ou plus désolé que l'autre.

En même temps, un mal secret, pressant, l'ennui, empoisonnait pour lui toutes les jouissances. «J'ai le spleen, écrit-il, tristesse physique, véritable maladie. Je n'étais pas à une nagée du sein de ma mère que déjà les tourments m'avaient assailli. J'ai erré de naufrage en naufrage; je sens une malédiction sur ma vie, poids trop pesant pour cette cahute de roseaux.»

Gardons-nous toutefois de rien exagérer; il y a souvent chez les hommes une sorte de seconde nature, un double fond, quelque chose d'analogue à ce que Pascal appelle: la pensée de derrière. Chez Chateaubriand, cette dualité, je n'ose dire cette duplicité, se fait bien sentir. Son désespoir ne l'a pas empêché de vivre, et ne lui a fait dédaigner ni l'amour ni la gloire. Il savait parfois descendre de sa hauteur solitaire; il savait rire et plaisanter, non sans grâce. M. Joubert dit de lui, avant le temps des grandeurs, il est vrai, que c'était «un aimable enfant.» Jean-Jacques Ampère assure que sa mélancolie «qui demeurait reléguée dans les hautes régions de son imagination, ou peut-être se cachait dans les secrètes profondeurs de son âme, ne troubla jamais l'agrément de son commerce.» Croyons donc qu'il y avait deux faces dans Chateaubriand: l'une volontiers amère et désespérée, l'autre plus sereine et enjouée à son heure.

D'ailleurs, le génie même qu'il a déployé dans la peinture de ses tristesses, ne suppose-t-il pas qu'elles avaient des répits et des intervalles? Pour présenter avec son art, avec son éloquence, les résultats de ses observations sur lui-même, il fallait qu'il fût sous l'empire d'une de ces exaltations qui, tant qu'elles durent, éloignent l'ennui et l'abattement. Chateaubriand ne pouvait décrire sa mélancolie qu'en la dominant. Il nous révèle lui-même ce secret, dans une lettre que, bien des années après, il écrivait à Mme Récamier. Parlant d'une visite au château de Fontainebleau, il ajoute: «J'étais si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie à René, au vieux René. Il m'a fallu me battre avec la muse pour écarter cette mauvaise pensée; encore ne m'en suis-je tiré qu'avec cinq ou six pages de folie, comme on se fait saigner quand le sang porte à la tête.» Une tristesse qui n'exclut pas la verve est, sans doute, supportable, et contient de puissantes consolations. Je tenais à établir ces points pour ramener les choses à leur véritable mesure. La mélancolie de Chateaubriand n'en est pas moins un fait incontestable, et il importe d'en rechercher les causes.

Quand on se trouve en présence d'un grand esprit, on est d'abord disposé à croire que, tirant toute sa force de son propre fonds, il ne relève que de lui-même. En l'étudiant mieux, on s'assure qu'il n'est pas affranchi de la loi commune, et qu'il a, comme un autre, sa genèse.

Pour Chateaubriand, l'influence qui apparaît la première, c'est celle du milieu où il est né. Il vient au monde sur un rocher aride de la Bretagne, avec une santé débile, qui rend quelque temps son existence incertaine. Les impressions qu'il reçoit du spectacle et du bruit des flots et des vents ne sont pas adoucies par celles qu'il rencontre au foyer domestique. Un père sévère et taciturne, entouré de plus de respect que de tendresse, une mère indulgente et chérie, mais triste elle-même, tels sont les souvenirs de son enfance. Ils ont laissé leur empreinte sur son âme, et ce qui prouverait qu'il y a dans sa mélancolie une réminiscence de son berceau, c'est qu'on retrouve chez une de ses sœurs, dont j'aurai à parler plus loin, le même sentiment, avec une nuance plus vague et plus troublée encore qu'explique la faiblesse de la femme.

Il n'échappe pas non plus entièrement à l'esprit qui dominait au moment où il faisait ses études. On ne peut nier qu'il ait eu certains points de ressemblance avec Jean-Jacques Rousseau. Dans l'Essai sur les Révolutions, on reconnaît parfois les formes déclamatoires, l'attendrissement pompeux de Jean-Jacques, que Chateaubriand, dans ce travail, n'hésite pas à appeler le grand Rousseau. Et n'est-ce pas à lui encore qu'il doit la première idée de ces confidences intimes, de ces récits personnels, où il découvre les plus subtils replis, les modifications les plus fugitives de son âme? Les Confessions, les Rêveries d'un promeneur solitaire, annonçaient René et les Mémoires d'outre-tombe.

Une autre influence plus profonde encore devait agir sur Chateaubriand, j'entends le trouble que la Révolution a jeté dans sa vie. Sans l'écroulement de la société française, il aurait mené l'existence douce et réglée à laquelle sa condition le destinait. Au lieu de cet avenir médiocre, mais paisible, quel fut son sort? Errer et combattre en Allemagne, avec la misère pour compagne; vivre dans la gêne à Londres; plus tard, s'exiler encore pour échapper à une domination trop lourde; souffrir toujours par la pensée des maux de la patrie, par le retentissement des coups que la mort frappait parmi ses proches, atteints tantôt par la hache populaire, tantôt par les balles de la dictature. A un certain moment,—c'était en 1793—ces douleurs se compliquaient pour lui de la menace d'une fin prématurée. D'habiles médecins lui avaient déclaré qu'il ne devait pas compter sur une longue carrière. «C'est donc, a-t-il dit plus tard, sous le coup d'un arrêt de mort, et pour ainsi dire, entre la sentence et l'exécution, que j'ai écrit l'Essai historique. L'amertume de certaines réflexions n'étonnera plus. Un écrivain qui croyait toucher au terme de sa vie, et qui, dans le dénûment de son exil, n'avait pour table que la pierre de son tombeau, ne pouvait guère promener des regards riants sur le monde.» Cette vie nomade, indigente et précaire est, sans doute, pour beaucoup dans la direction que suit alors la pensée de Chateaubriand.

Elle eut, en outre, par son instabilité même un autre effet indirect sur son imagination. Ce ne fut pas en vain que des vicissitudes diverses le conduisirent en Amérique, puis en Angleterre, à l'époque où Ossian, récemment publié, passionnait la société anglaise, et où florissait l'école des Lacs. C'est à Londres, c'est sous les arbres de ses grands parcs que René lui apparut pour la première fois. «J'étais Anglais, dit-il, de manières, de goût et, jusqu'à un certain point, de pensées; car si, comme on le prétend, Lord Byron s'est inspiré quelquefois de René dans son Child-Harold, il est vrai de dire aussi que huit années de résidence en Grande-Bretagne, précédées d'un voyage en Amérique, qu'une longue habitude de parler, d'écrire et même de penser en anglais, avaient nécessairement influé sur le tour et l'expression de mes idées.» Aveu d'autant plus digne de foi, qu'il a dû coûter davantage à l'amour-propre de l'auteur.

Les premières impressions de l'enfance, la contagion de l'esprit sentimental du XVIIIe siècle, l'ébranlement causé par les malheurs publics et les infortunes privées, le libre échange d'idées avec l'Angleterre, suffiraient, peut-être, pour rendre compte de la tristesse habituelle, quoique intermittente, de Chateaubriand. Est-ce tout cependant? et ne faut-il pas indiquer ici une autre raison encore de cette tristesse? D'après le René du roman, le désenchantement chez lui n'aurait pas attendu l'expérience. Mais est-ce bien la vérité? M. Sainte-Beuve attribue à Chateaubriand cette phrase qui lui serait échappée, dit-il, dans un moment de franchise: «Quand je peignis René, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis.» Rétablissons dans son exactitude le passage auquel il est fait allusion. Chateaubriand a dit seulement: «J'ai perdu de vue René depuis maintes années, mais je ne sais s'il cherchait dans ses plaisirs le secret de ses ennuis.» Cette confidence n'a pas la portée que, dans sa malice, le critique lui prête en la dénaturant. Seulement, ailleurs, Chateaubriand a reconnu que c'étaient «les entraînements de son cœur» qu'il avait peints, dans les Martyrs, «mêlés aux syndérèses chrétiennes.» René, le véritable René n'aurait donc reconnu l'amertume de la vie qu'après en avoir goûté les douceurs. En cela, au lieu d'être une orgueilleuse exception il n'aurait fait que suivre un sort assez vulgaire. Il faut en convenir, une mélancolie qui s'alimente à des sources si diverses ne peut être approuvée sans réserve, et il faut dire avec M. de Féletz «qu'on en voudrait la cause et plus pure et plus intéressante.» Eût-elle, en effet, ce caractère, il resterait à savoir si l'œuvre dans laquelle elle est si magnifiquement dépeinte est salutaire ou funeste.

A ne considérer que l'intention affichée par l'auteur de René, cet écrit tendait à un but d'une haute moralité. On sait qu'il faisait originairement partie de ce grand monument appelé le Génie du christianisme (2e partie, liv. IV). Il suivait un chapitre intitulé: Du vague des passions, et semblait ne renfermer qu'un exemple de ce genre d'affection. Chateaubriand s'était proposé d'en démontrer les dangers et l'action qu'il avait choisie lui semblait particulièrement appropriée à ce but. «Afin d'inspirer plus d'éloignement pour des rêveries criminelles, il avait pensé qu'il devait prendre la punition de René dans le cercle des malheurs épouvantables, qui appartiennent moins à l'individu qu'à la famille de l'homme et que les anciens attribuaient à la fatalité. Il voulait que le malheur naquît du sujet, et que la punition sortît de la faute.» Cette moralité, l'auteur ne se contentait pas de la tirer de l'événement, il la formulait encore par la bouche du Père Souël, condamnant l'isolement orgueilleux de l'homme et disant à René: «Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables; s'il les laisse inutiles, il en est d'abord puni par une secrète misère, et tôt ou tard le ciel lui envoie un châtiment effroyable.»

Du reste, au moment de son apparition, René fut regardé comme une œuvre édifiante. Un article inséré dans le Mercure du 15 floréal an X, s'exprimait ainsi: «La moralité de ce roman est malheureusement d'une application très étendue. Elle s'adresse à ces nombreuses victimes de l'exemple du jeune Werther et de Rousseau, qui ont cherché le bonheur loin des affections naturelles du cœur et des voies communes de la société.» Le 1er thermidor an XIII, un autre article publié dans le même journal, sous les initiales Ch. D. (Dussault?) louait fort M. de Chateaubriand d'avoir appliqué une forme romanesque à l'analyse d'une vérité sévère, et estimait que s'il régnait parfois dans René, une force d'imagination et un charme de tendresse et de mélancolie trop vifs, la séduction de ces peintures était combattue par la morale et le pathétique du dénouement.

Je ne puis partager, je l'avoue, ni les illusions de l'auteur, ni celle de ses critiques. A part même l'étrangeté choquante de son principal incident, que d'objections le roman de René ne soulève-t-il pas? Qu'importe son cadre dogmatique et religieux? Se souvient-on en lisant ces pages brûlantes qu'elles visent à la démonstration d'une vérité morale? Oui, les paroles prononcées par le Père Souël ne laissent rien à désirer au moraliste le plus sévère. Mais suffit-il d'une réprimande placée à la fin de l'ouvrage pour détruire l'impression pernicieuse qu'il a pu causer? Croit-on que le sermon du jésuite sera mieux écouté que le récit du séduisant jeune homme qu'on est si disposé à plaindre? N'est-il trop tard pour parler le langage de la vertu, quand on a énervé l'âme par la peinture poétique du vice? et après avoir prodigué toutes les merveilles de l'imagination et du talent sur une figure qui ne représente, en somme, que l'égoïsme, ne risque-t-on pas de trouver le lecteur insensible quand on présente à son esprit l'image austère du dévouement?

Chateaubriand lui-même l'a reconnu. En voyant une foule d'esprits déréglés, s'autoriser de son exemple pour s'abandonner à de folles rêveries, il a émis le regret d'avoir fourni un aliment à leurs erreurs. «Si René n'existait pas, a-t-il dit, dans ses Mémoires, je ne l'écrirais plus; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de René (sic) poètes et de René prosateurs a pullulé: on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues: il n'a plus été question que de vents et d'orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant du collège, qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes; de bambin qui, à seize ans, n'ait épuisé la vie, qui dans l'abîme de ses pensées ne se soit livré au vague de ses passions, qui n'ait frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes stupéfaits, d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus.» On voit ici se produire ce qui s'est déjà présenté pour Werther. Gœthe aussi s'était donné la satisfaction pour apaiser son cœur inquiet d'écrire le roman de la tristesse et du désespoir, et une fois soulagé par cet enfantement, il avait raillé les disciples qui avaient eu la naïveté de le prendre au sérieux, et de traduire en pratique ses poétiques fictions. Comme lui, Chateaubriand s'est séparé après coup de son héros: il a désavoué les enfants dont il était le père, mais les liens qui le rattachent à eux ne peuvent être brisés ainsi, et comme Gœthe, il garde la responsabilité de son œuvre. Sa seule dissemblance avec Gœthe, c'est qu'il en a senti le poids. Gœthe n'eût pas voulu, au péril de sa vie, «révoquer Werther.» Chateaubriand a déclaré que, s'il le pouvait, il anéantirait René. Si ce vœu était sincère, il lui en doit être tenu compte.

V
Le Groupe de Chateaubriand

PH. GUENEAU DE MUSSY.—M. MOLÉ.—CHÊNEDOLLÉ.—Mme DE CAUD (LUCILE).—Mme DE BEAUMONT.—BALLANCHE.—ANDRÉ-MARIE AMPÈRE.

L'observation placée plus haut à propos de Mme de Staël, s'applique à plus forte raison à Chateaubriand. Plus qu'elle encore, il devait avoir son entourage de fidèles, s'attachant à lui et s'inspirant de ses sentiments. Cet entourage ne lui a pas fait défaut. Sainte-Beuve a étudié et analysé avec sa sagacité ordinaire «le groupe littéraire de Chateaubriand.» Je dois parcourir ici ce qu'on peut appeler son «groupe moral.» Ces deux groupes se confondent en quelques points et se distinguent à d'autres égards.

Dans celui que j'étudie, on remarquait à un certain moment, pendant la période qui suit la Terreur, deux hommes que Sainte-Beuve nous représente comme ayant, par le penchant à la rêverie, par le goût de la vie contemplative, quelque ressemblance avec René, qu'ils voyaient beaucoup. C'étaient M. Philibert Gueneau de Mussy, et M. Molé. Ils faisaient partie d'une société d'hommes et de femmes d'un mérite distingué, débris d'un monde détruit, rapprochés par le sort après de longs orages, et dont quelques membres s'appelaient entre eux «les corbeaux.» Le souvenir des événements qu'ils avaient traversés ne contribuait pas peu à donner à leurs pensées une teinte sombre. Ils étaient, de plus, dans cet état que Chateaubriand indique avec raison comme particulièrement accessible à la mélancolie, «celui qui précède le développement des passions, lorsque nos facultés jeunes et actives, mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes sans but et sans objet». Leur souffrance, d'ailleurs, ne devait pas se prolonger. Elle tenait en grande partie à une inaction forcée, si lourde pour les intelligences qui sentent leur valeur, et devait disparaître quand viendrait la vie active. De ces deux hommes, la science guérit le premier; le second dut son salut à la politique. Le mal fut plus grave et plus durable chez un autre homme dont la vie fut aussi en contact avec celle de Chateaubriand.

On connaît Chênedollé par sa poésie élevée et noble. Elle ne porte l'empreinte d'aucune faiblesse morale. Mais quelle était sa vie intime? Il aimait la solitude des champs; il allait souvent rêver près d'un étang, ou errer dans les prés en lisant un roman ou des poésies. Comme la plupart des rêveurs, il avait pris l'habitude de tenir registre de ses pensées: il écrivait un journal de sa vie. Ce soin de s'observer sans cesse, d'analyser ses moindres impressions, lui devint funeste; il sentit le danger de cette attention incessante sur soi-même, de cette exagération du nosce te ipsum. «Il n'est pas bon, a-t-il dit, que l'homme soit trop solitaire et qu'il se livre trop à sa pensée et à sa douleur. Il dévore alors son propre cœur et il se tue ou devient fou.»

Émigré pendant la Terreur, Chênedollé parcourut la Hollande et l'Allemagne; il visita, à Coppet, Mme de Staël, et ce fut par son entremise que plus tard il put revenir en France. A Paris, il entre en rapport, et bientôt en amitié, avec Chateaubriand; présenté à sa sœur Lucile, veuve alors, il conçoit pour elle une affection profonde et forme le vœu de s'unir à cette femme si digne d'être aimée. Mais ce projet auquel, sans l'encourager ouvertement, Chateaubriand n'était pas défavorable, ayant échoué par suite d'hésitations délicates et d'un scrupule invincible de Mme de Caud, le poète retombe dans les cruelles agitations de son âme isolée.

Au mois de janvier 1804, il écrit à son ami Philibert Gueneau de Mussy: «Pendant plus de trois mois, j'ai passé les jours entiers à bêcher la terre, et ce n'était que par ce moyen que je pouvais rendre un peu de repos à une imagination malade et sortie des voies de la nature.» Maladie de l'imagination, tel était le terme auquel aboutissait une vie trop solitaire et trop renfermée dans la contemplation intérieure. Cette affection fut grave; cependant elle trouva de l'adoucissement dans le sentiment du devoir et dans la courageuse acceptation de l'épreuve.

J'ai nommé tout à l'heure Lucile. Il faut parler ici avec plus d'étendue de cette femme malheureuse. Elle avait partagé l'éducation sévère et la mélancolie précoce de son illustre frère. Par nature, elle était sérieuse, triste même; elle s'était de bonne heure réfugiée dans les idées religieuses. «Il lui prenait, dit Chateaubriand, des accès de pensées noires que j'avais peine à dissiper. A dix-sept ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait ensevelir dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure: une expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite, la tourmentaient des mois entiers.» Dans le triste manoir de Combourg, où Lucile et son frère étaient l'un pour l'autre un soutien et une consolation, ses distractions étaient celles que Chateaubriand a décrites avec tant de charme en retraçant ses propres souvenirs: «Jeunes comme les primevères, tristes comme la feuille séchée, purs comme la neige nouvelle, il y avait harmonie entre nos récréations et nous.» Sans prétention, et seulement pour donner un libre cours à un besoin de son esprit, Lucile s'essayait à la poésie, mais à une poésie toujours mélancolique. Elle traduisait de Job, de Lucrèce, les passages les plus empreints de tristesse; elle adressait à l'aurore et aux astres des invocations ossianiques que Chateaubriand nous a conservées.

Dans toute cette partie de sa vie, la destinée et le caractère de Lucile sont les mêmes que le caractère et la destinée de son frère. On aime à suivre dans les Mémoires ce développement parallèle de deux existences sorties de la même source. Mais l'union si douce des premières années se relâcha bientôt. Pendant que Chateaubriand est entraîné au loin par sa fortune et son humeur, sa sœur reste en France et y continue obscurément l'existence à laquelle elle a été initiée avec son frère. La Révolution passe sur ceux qui lui sont chers; sa mère finit ses jours en prison; d'autres, parmi les siens, périssent sur l'échafaud; des déceptions de cœur viennent s'ajouter à ces douleurs.

C'est alors que, restée veuve, Mme de Caud rencontre dans la société de son frère, M. de Chênedollé. Celui-ci fait d'elle à ce moment le portrait suivant: «Son visage exprimait toujours la plus profonde mélancolie, et ses yeux se tournaient naturellement vers le ciel comme pour lui dire: Pourquoi suis-je si malheureuse? Quelquefois elle sortait de cette profonde tristesse, et se livrait à des accès de gaîté et à de grands éclats de rire, mais ces éclats de rire faisaient sur moi la même impression que le rire d'un homme attaqué par la folie: ils conservaient par un contraste terrible toute l'amertume de la tristesse, et sur ce visage si mélancolique la gaîté même semblait malheureuse.» On put cependant croire un instant qu'elle allait consentir à répondre aux vœux de Chênedollé; mais elle s'effrayait à cette pensée, et se hâtait de reprendre à son ami désolé l'espoir qu'elle avait pu lui laisser entrevoir. Quand le pauvre Chênedollé insiste et tente un dernier effort, Lucile ne lui répond plus. Singulière maladie, étrange renversement de la nature humaine que cet éloignement pour son propre bonheur! Lorsque la religion étouffe la voix de la nature, qui tend à sa conservation et à son bien-être, cette œuvre ne s'accomplit pas sans efforts et sans sacrifices; ici l'effort serait en sens contraire; pour Mme de Caud le sacrifice serait de consentir à être heureuse!

Maintenant elle fait chaque jour un pas de plus vers l'abîme. Après l'amour, elle veut se dépouiller de l'amitié, elle l'écrit à son frère. Elle trouve cependant encore du charme dans son affection, dans sa présence; sa vue ranime ce cœur brisé par la souffrance, mais elle ne s'abandonne qu'à demi à ce bonheur, et une pensée de défiance, une crainte secrète d'être importune, trouble la douceur de cette amitié. Dans cet état, tout flotte et tourbillonne dans son esprit, et sa pensée elle-même lui échappe: «Mon ami, j'ai dans la tête mille idées contradictoires de choses qui me semblent exister ou n'exister pas, qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans une glace, dont on ne pourrait par conséquent s'assurer, quoiqu'on les vît distinctement. Je ne veux plus m'occuper de tout cela, de ce moment-ci je m'abandonne.»

On ne supporte pas longtemps un pareil vertige, et Lucile ne l'eut pas désiré. Quand on lui parlait des soins qu'exigeait sa santé: «Pourquoi, ma santé? répondait-elle; je suis comme un insensé qui édifierait une forteresse au milieu d'un désert.» Elle se plaignait de la longueur de son épreuve dans ces termes, où la profondeur des sentiments atteint la véritable éloquence: «Comment ce cœur qui est un si petit espace peut-il renfermer tant d'existence et tant de chagrins!» Ses vœux furent entendus: le 9 novembre 1804, fut le terme de ses douleurs.

Un don naturel de mélancolie, accru par une vie triste et solitaire, par des chagrins privés et par les malheurs publics, telle est l'explication de la tristesse de Mme de Caud. Les mêmes causes et les mêmes effets se rencontrent, quoique avec moins de violence, chez une jeune femme de son temps et de son monde, Mme de Beaumont.

Née avec une santé frêle et une organisation débile, Mme de Beaumont fut atteinte dans ce qu'elle avait de plus cher par les crimes de la Terreur. Pendant ces jours lugubres, son père, M. de Montmorin, ancien ministre des affaires étrangères, périt avec toute sa famille; elle resta seule sur la terre. Son âme avait dès lors, et à jamais, contracté le pli de la tristesse. La correspondance de M. Joubert montre quel découragement, quelle indifférence pour la vie, s'étaient emparés d'elle. «Je suis bien aise de vous dire, lui écrit M. Joubert, en 1795, que je ne pourrai vous admirer à mon aise et vous estimer tant qu'il me plaira, que lorsque j'aurai vu en vous le plus beau de tous les courages, le courage d'être heureuse. Il faudrait, pour y atteindre, avoir d'abord le courage de vous soigner, le désir de vous bien porter et la volonté de guérir. Je ne vous en croirai capable que lorsque vous aurez bien perdu votre belle fantaisie de mourir, en courant la poste, dans quelque auberge de village.» Peut-être, en parlant ainsi, ne croyait-il pas prophétiser si exactement qu'il le faisait la fin prochaine qui attendait Mme de Beaumont loin de sa patrie. A ce moment, elle avait encore quelques années à vivre. Quand la Terreur eut cessé, quand la France retrouva un peu d'ordre et de calme, Mme de Beaumont rentra à Paris; elle ouvrit un salon dont Chateaubriand fut bientôt le centre.

Mme de Beaumont confiait au papier ses pensées et ses impressions. Ce manuscrit montre chez elle une vie intérieure qui ressemble, avec moins d'agitation cependant, à celle de Mme de Caud, qui était aussi son amie. Mme de Beaumont analysait, dans les lignes suivantes d'une lettre à M. Joubert, l'état de son âme vers cette époque: «Je vous ferais pitié: j'ai retrouvé ma solitude avec humeur; je m'occupe avec dégoût, je me promène sans plaisir; je rêve sans charme, et je ne puis trouver une idée consolante.» Et ailleurs: «Le repos! j'en sens tout le mérite aujourd'hui, sans en excepter celui qui est voisin de l'anéantissement.»

Comme Lucile, Mme de Beaumont désirait la mort: elle fut exaucée la première. Partie à l'automne de 1803 pour Rome, elle n'en devait pas revenir; elle mourut le 4 novembre. M. de Chateaubriand lui fit élever une magnifique sépulture où elle était représentée «couchée sur le marbre et indiquant du doigt, au-dessous du nom de ses proches tombés sous la hache révolutionnaire, cette plainte suprême, qu'elle avait acquis le droit de répéter après Rachel: «Quia non sunt.» On lit aussi sur ce mausolée un verset de Job, qu'elle rappelait souvent: «Quare misero data est lux et vita his qui in amaritudine animæ sunt?»