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Une page d'amour

Chapter 14: II
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About This Book

The narrative focuses on Hélène, a recently widowed woman who leads a quiet bourgeois life with her delicate daughter Jeanne, sustained by weekly dinners with friends. She develops a tender, unfulfilled affection for a neighboring physician, which remains largely unspoken and complicates her isolated routine. The plot traces the child's fragility, rising gossip, and the mother's inner suffering as social expectations and medical concerns encroach. Presented as a carefully observed, intimate study, it emphasizes restrained passion, maternal devotion, and the naturalistic mapping of family ties within the wider Rougon-Macquart framework.





II

Après le potage, ce mardi-là, Hélène tendit l'oreille, en disant:

—Quel déluge, entendez-vous?... Mes pauvres amis, vous allez être trempés, ce soir.

—Oh! quelques gouttes, murmura l'abbé, dont la vieille soutane était déjà mouillée aux épaules.

—Moi, j'ai une bonne trotte, dit M. Rambaud; mais je rentrerai à pied tout de même; j'aime ça.... D'ailleurs, j'ai mon parapluie.

Jeanne réfléchissait, en regardant sérieusement sa dernière cuillerée de vermicelle. Puis, elle parla lentement:

—Rosalie disait que vous ne viendriez pas, à cause du mauvais temps.... Maman disait que vous viendriez.... Vous êtes bien gentil, vous venez toujours.

On sourit autour de la table. Hélène eut un hochement de tête affectueux, à l'adresse des deux frères. Dehors, l'averse continuait avec un roulement sourd, et de brusques coups de vent faisaient craquer les persiennes. L'hiver semblait revenu. Rosalie avait tiré soigneusement les rideaux de reps rouge; la petite salle à manger, bien close, éclairée par la calme lueur de la suspension, qui pendait toute blanche, prenait, au milieu des secousses de l'ouragan, une douceur d'intimité attendrie. Sur le buffet d'acajou, des porcelaines reflétaient la lumière tranquille. Et, dans cette paix, les quatre convives causaient sans hâte, attendant le bon plaisir de la bonne, en lace de la belle propreté bourgeoise du couvert.

—Ah! vous attendiez, tant pis! dit familièrement Rosalie en entrant avec un plat. Ce sont des filets de sole au gratin pour monsieur Rambaud, et ça demande à être saisi au dernier moment.

M. Rambaud affectait d'être gourmand, pour amuser Jeanne et faire Plaisir à Rosalie, qui était très-orgueilleuse de son talent de cuisinière. Il se tourna vers elle, en demandant:

—Voyons, qu'avez-vous mis aujourd'hui?... Vous apportez toujours des surprises quand je n'ai plus faim.

—Oh! répondit-elle, il y a trois plats, comme toujours; pas davantage.... Après les filets de sole, vous allez avoir un gigot et des choux de Bruxelles.... Bien vrai, pas davantage.

Mais M. Rambaud regardait Jeanne du coin de l'oeil. L'enfant s'égayait beaucoup, étouffant des rires dans ses mains jointes, secouant la tête comme pour dire que la bonne mentait. Alors, il fit claquer la langue d'un air de doute, et Rosalie feignit de se fâcher.

—Vous ne me croyez pas, reprit-elle, parce que mademoiselle est en train de rire.... Eh bien! fiez-vous à ça, restez sur votre appétit, et vous verrez si vous n'êtes pas forcé de vous remettre à table, en rentrant chez vous.

Quand la bonne ne fut plus là, Jeanne, qui riait plus fort, eut une terrible démangeaison de parler.

—Tu es trop gourmand, commença-t-elle; moi, je suis allée dans la cuisine....

Mais elle s'interrompit.

—Ah! non, il ne faut pas le lui dira, n'est-ce pas, maman?... Il n'y a rien, rien du tout. C'est pour t'attraper que je riais.

Cette scène recommençait tous les mardis et avait toujours le même succès. Hélène était touchée de la bonne grâce avec laquelle M. Rambaud se prêtait à ce jeu, car elle n'ignorait pas qu'il avait longtemps vécu, avec une frugalité provençale, d'un anchois et d'une demi-douzaine d'olives par jour. Quant à l'abbé Jouve, il ne savait jamais ce qu'il mangeait; on le plaisantait même souvent sur son ignorance et ses distractions. Jeanne le guettait de ses yeux luisants. Lorsqu'on fut servi:

—C'est très-bon, le merlan, dit-elle en s'adressant au prêtre.

—Très-bon, ma chérie, murmura-t-il. Tiens, c'est vrai, c'est du merlan; je croyais que c'était du turbot.

Et, comme tout le monde riait, il demanda naïvement pourquoi. Rosalie, qui venait de rentrer, paraissait très-blessée. Ah! bien, monsieur le curé, dans son pays, connaissait joliment mieux la nourriture; il disait l'âge d'une volaille, à huit jours près, rien qu'en la découpant; il n'avait pas besoin d'entrer dans la cuisine pour connaître à l'avance son dîner, l'odeur suffisait. Bon Dieu! si elle avait servi chez un curé comme monsieur l'abbé, elle ne saurait seulement pas à cette heure retourner une omelette. Et le prêtre s'excusait d'un air embarrassé, comme si le manque absolu du sens de la gourmandise fût chez lui un défaut dont il désespérait de se corriger. Mais, vraiment, il avait trop d'autres choses en tête.

—Ça, c'est un gigot, déclara Rosalie en posant le gigot sur la table.

Tout le monde, de nouveau, se mit à rire, l'abbé Jouve le premier. Il avança sa grosse tête, en clignant ses yeux minces.

—Oui, pour sûr, c'est un gigot, dit-il. Je crois que je l'aurais reconnu.

Ce jour-la, d'ailleurs, l'abbé était encore plus distrait que de coutume. Il mangeait vite, avec la hâte d'un homme que la table ennuie, et qui chez lui déjeune debout; puis, il attendait les autres, absorbé, répondant simplement par des sourires. Toutes les minutes, il jetait sur son frère un regard dans lequel il y avait de l'encouragement et de l'inquiétude. M. Rambaud, lui non plus, ne semblait pas avoir son calme habituel; mais son trouble se trahissait par un besoin de parler et de se remuer sur sa chaise, qui n'était point dans sa nature réfléchie. Après les choux de Bruxelles, comme Rosalie tardait à apporter le dessert, il y eut un silence. Au dehors, l'averse tombait avec plus de violence, un grand ruissellement battait la maison. Dans la salle à manger, on étouffait un peu. Alors, Hélène eut conscience que l'air n'était pas le même, qu'il y avait entre les deux frères quelque chose qu'ils ne disaient point. Elle les regarda avec sollicitude, elle finit par murmurer:

—Mon Dieu! quelle pluie affreuse!... N'est-ce pas? cela vous retourne, vous paraissez souffrants tous les deux?

Mais ils diront que non, ils s'empressèrent de la rassurer. Et comme Rosalie arrivait, portant un immense plat, M. Rambaud s'écria, pour cacher son émotion:

—Qu'est-ce que je disais! encore une surprise!

La surprise, ce jour-la, était une crème à la vanille, un des triomphes de la cuisinière. Aussi fallait-il voir le rire large et muet avec lequel elle la posa sur la table. Jeanne battait des mains, en répétant:

—Je le savais, je le savais!... J'avais vu les oeufs dans la cuisine.

—Mais je n'ai plus faim! reprit M. Rambaud d'un air désespéré. Il m'est impossible d'en manger.

Alors, Rosalie devint grave, pleine d'un courroux contenu. Elle dit simplement, l'air digne:

—Comment! une crème que j'ai faite pour vous!... Eh bien! essayez de ne pas en manger.... Oui, essayez....

Il se résigna, prit une grosse part de crème. L'abbé restait distrait. Il roula sa serviette, se leva avant la fin du dessert, comme cela lui arrivait souvent. Un instant, il marcha, la tête penchée sur une épaule; puis, quand Hélène quitta la table à son tour, il lança à M. Rambaud un coup d'oeil d'intelligence, et emmena la jeune femme dans la chambre à coucher. Derrière eux, par la porte laissée ouverte, on entendit presque aussitôt leurs voix lentes, sans distinguer les paroles.

—Dépêche-toi, disait Jeanne à M. Rambaud qui semblait ne pouvoir finir un biscuit. Je veux te montrer mon travail.

Mais il ne se pressait pas. Lorsque Rosalie se mit à ôter le couvert, il lui fallut pourtant se lever.

—Attends donc, attends donc, murmurait-il, pendant que l'enfant voulait l'entraîner dans la chambre.

Et il s'écartait de la porte, embarrassé et peureux. Puis, comme l'abbé haussait la voix, il fut pris d'une telle faiblesse qu'il dut s'asseoir de nouveau devant la table desservie. Il avait tiré un journal de sa poche.

—Je vais te faire une petite voiture, dit-il.

Du coup, Jeanne ne parla plus d'aller dans la chambre. M. Rambaud l'émerveillait par son adresse à tirer d'une feuille de papier toutes sortes de joujoux. Il faisait des cocottes, des bateaux, des bonnets d'évêque, des charrettes, des cages. Mais, ce jour-là, ses doigts tremblaient en pliant le papier, et il n'arrivait pas à réussir les petits détails. Au moindre bruit qui sortait de la pièce voisine, il baissait la tête. Cependant, Jeanne, très-intéressée, s'était appuyée contre la table, à côté de lui.

—Après, tu feras une cocotte, dit-elle, pour l'atteler à la voiture.

Au fond de la chambre, l'abbé Jouve était resté debout, dans l'ombre claire dont l'abat-jour noyait la pièce. Hélène avait repris sa place habituelle, devant le guéridon; et comme elle ne se gênait pas le mardi avec ses amis, elle travaillait, on ne voyait que ses mains pâles cousant un petit bonnet d'enfant, sous le rond de vive clarté.

—Jeanne ne vous donne plus aucune inquiétude? demanda l'abbé.

Elle hocha la tête avant de répondre.

—Le docteur Deberle paraît tout à fait rassuré, dit-elle. Mais la pauvre chérie est encore bien nerveuse.... Hier, je l'ai trouvée sans connaissance sur sa chaise.

—Elle manque d'exercice, reprit le prêtre. Vous vous enfermez trop, vous ne menez pas assez la vie de tout le monde.

Il se tut, il y ont un silence. Sans doute il avait trouvé la transition qu'il cherchait; mais, au moment de parler, il se recueillait. Il prit une chaise, s'assit à côté d'Hélène, en disant:

—Écoutez, ma chère fille, je désire causer sérieusement avec vous depuis quelque temps.... L'existence que vous menez ici n'est pas bonne. Ce n'est point à votre âge qu'on se cloître comme vous le faites; et ce renoncement est aussi mauvais pour votre enfant que pour vous.... Il y a mille dangers, des dangers de santé et d'autres dangers encore....

Hélène avait levé la tête, d'un air de surprise.

—Que voulez-vous dire, mon ami? demanda-t-elle.

—Mon Dieu! je connais peu le monde, continua le prêtre avec un léger embarras, mais je sais pourtant qu'une femme y est très-exposée, lorsqu'elle reste sans défense.... Enfin, vous êtes trop seule, et cette solitude dans laquelle vous vous enfoncez, n'est pas saine, croyez-moi. Un jour doit venir où vous en souffrirez.

—Mais je ne me plains pas, mais je me trouve très-bien comme je suis! s'écria-t-elle avec quelque vivacité.

Le vieux prêtre branla doucement sa grosse tête.

—Certainement, cela est très-doux. Vous vous sentez parfaitement heureuse, je le comprends. Seulement, sur cette pente de la solitude et de la rêverie, on ne sait jamais où l'on va.... Oh! je vous connais, vous êtes incapable de mal faire.... Mais vous pourriez y perdre tôt ou tard votre tranquillité. Un matin, il ne serait plus temps, la place que vous laissez vide autour de vous et en vous, se trouverait occupée par quelque sentiment douloureux et inavouable.

Dans l'ombre, une rougeur était montée au visage d'Hélène. L'abbé avait donc lu dans son coeur? Il connaissait donc le trouble qui grandissait en elle, cette agitation intérieure qui emplissait sa vie, maintenant, et qu'elle-même jusque-là n'avait pas voulu interroger? Son ouvrage tomba sur ses genoux. Une mollesse la prenait, elle attendait du prêtre comme une complicité dévote, qui allait enfin lui permettre d'avouer tout haut et de préciser ces choses vagues qu'elle refoulait au fond de son être. Puisqu'il savait tout, il pouvait la questionner, elle tâcherait de répondre.

—Je me mets entre vos mains, mon ami, murmura-t-elle. Vous savez bien que je vous ai toujours écouté.

Alors, le prêtre garda un moment le silence; puis, lentement, gravement:

—Ma fille, il faut vous remarier, dit-il.

Elle resta muette, les bras abandonnés, dans la stupeur que lui causait un pareil conseil. Elle attendait d'autres paroles, elle ne comprenait plus. Cependant, l'abbé continuait, plaidant les raisons qui devaient la décider au mariage.

—Songez que vous êtes jeune encore.... Vous ne pouvez rester davantage dans ce coin écarté de Paris, osant à peine sortir, ignorant tout de la vie. Il vous faut rentrer dans l'existence commune, sous peine de regretter amèrement plus tard votre isolement.... Vous ne vous apercevez point du lent travail de cette réclusion, mais vos amis remarquent votre pâleur et s'en inquiètent.

Il s'arrêtait à chaque phrase, espérant qu'elle l'interromprait et qu'elle discuterait sa proposition. Mais elle demeurait toute froide, comme glacée par la surprise.

—Sans doute, vous avez une enfant, reprit-il. Cela telle un cheval.... Tu ne sais donc pas faire les chevaux?

—Ah! non. Les chevaux, c'est trop difficile, répondit M. Rambaud. Mois, si tu veux, je vais t'apprendre à foire les voitures.

C'était toujours par là que le jeu finissait. Jeanne, très-attentive, regardait son bon ami plier le papier en une multitude de petits carrés; puis, elle essayait à son tour; mais elle se trompait, tapait du pied. Pourtant, elle savait déjà faire les bateaux et les bonnets d'évêque.

—Tu vois, répétait patiemment M. Rambaud, tu fais quatre cornes comme cela, puis tu retournes....

Depuis un instant, l'oreille tendue, il avait dû saisir quelques-unes des paroles dites dans la pièce voisine; et ses pauvres mains s'agitaient davantage, sa langue s'embarrassait tellement, qu'il mangeait la moitié des mots.

Hélène, qui ne pouvait s'apaiser, reprit l'entretien.

—Me remarier, et avec qui? demanda-t-elle tout d'un coup au prêtre, en replaçant son ouvrage sur le guéridon. Vous avez quelqu'un en vue, n'est-ce pas?

L'abbé Jouve s'était levé et marchait lentement. Il fit un signe affirmatif de la tête, sans s'arrêter.

—Eh bien! nommez-moi la personne, reprit-elle. Un instant, il se tint debout devant elle; puis il haussa légèrement les épaules, en murmurant:

—À quoi bon! puisque vous refusez?

—N'importe, je veux savoir, dit-elle; comment pourrais-je prendre une décision, si je ne sais pas?

Il ne répondit point tout de suite, toujours debout et la regardant en face. Un sourire un peu triste montait à ses lèvres. Ce fut presque à voix basse qu'il finit par dire:

—Comment! vous n'avez pas deviné?

Non, elle ne devinait pas. Elle cherchait et s'étonnait. Alors, il fit simplement un signe; d'un mouvement de tête, il indiqua la salle à manger.

—Lui! s'écria-t-elle en étouffant sa voix.

Et elle devint toute grave. Elle ne protestait plus violemment. Il ne restait sur son visage que de l'étonnement et du chagrin. Longtemps, elle demeura les yeux à terre, songeuse. Non, certes, elle n'aurait jamais deviné; et pourtant elle ne trouvait aucune objection. M. Rambaud était le seul homme dans la main duquel elle aurait mis loyalement la sienne, sans une crainte. Elle connaissait sa bonté, elle ne riait pas de son épaisseur bourgeoise. Mais, malgré toute son affection pour lui, l'idée qu'il l'aimait la pénétrait d'un grand froid.

Cependant, l'abbé avait repris sa marche d'un bout de la pièce à l'autre; et comme il passait devant la porte de la salle à manger, il appela doucement Hélène.

—Tenez, venez voir.

Elle se leva et regarda.

M. Rambaud avait fini par asseoir Jeanne sur sa propre chaise. Lui, d'abord appuyé contre la table, venait de se laisser glisser aux pieds de la petite fille. Il était à genoux devant elle, et l'entourait d'un de ses bras. Sur la table, il y avait la charrette attelée d'une cocotte, puis des bateaux, des boîtes, des bonnets d'évêque.

—Alors, tu m'aimes bien? disait-il, répète que tu m'aimes bien.

—Mais oui, je t'aime bien, tu le sais.

Il hésitait, frémissant, comme s'il avait eu une déclaration d'amour à risquer.

—Et si je te demandais à rester toujours ici, avec toi, qu'est-ce que tu répondrais?

—Oh! je serais contente; nous jouerions ensemble, n'est-ce pas? ce serait amusant.

—Toujours, entends-tu, je resterais toujours. Jeanne avait pris un bateau, qu'elle transformait en un chapeau de gendarme. Elle murmura:

—Ah! il faudrait que maman le permît.

Cette réponse parut le rendre à toutes ses anxiétés. Son sort se décidait.

—Bien sûr, dit-il. Mais si ta maman le permettait, tu ne dirais pas non, toi, n'est-ce pas?

Jeanne, qui achevait son chapeau de gendarme, enthousiasmée, se mit à chanter sur un air à elle:

—Je dirais oui, oui, oui.... Je dirais oui, oui, oui.... Vois donc comme il est joli, mon chapeau!

M. Rambaud, touché aux larmes, se dressa sur les genoux et l'embrassa, pendant qu'elle-même lui jetait les mains autour du cou. Il avait chargé son frère de demander le consentement d'Hélène; lui, tâchait d'obtenir celui de Jeanne.

—Vous le voyez, dit le prêtre avec un sourire, l'enfant veut bien.

Hélène resta grave. Elle ne discutait plus. L'abbé avait repris son plaidoyer, et il insistait sur les mérites de M. Rambaud. N'était-ce pas un père tout trouvé pour Jeanne? Elle le connaissait, elle ne livrerait rien au hasard en se confiant à lui. Puis, comme elle gardait le silence, l'abbé ajouta avec une grande émotion et une grande dignité que, s'il s'était chargé d'une pareille démarche, il n'avait point songé à son frère, mais à elle, à son bonheur.

—Je vous crois, je sais combien vous m'aimez, dit vivement Hélène. Attendez, je veux répondre devant vous à votre frère.

Dix heures sonnaient. M. Rambaud entrait dans la chambre à coucher. Elle marcha à sa rencontre, la main tendue, en disant:

—Je vous remercie de votre offre, mon ami, et je vous en suis très- reconnaissante. Vous avez bien fait de parler....

Elle le regardait tranquillement en face et gardait sa grosse main dans la sienne. Lui, tout frémissant, n'osait lever les yeux.

—Seulement, je demande à réfléchir, continua-t-elle. Il me faudra beaucoup de temps peut-être.

—Oh! tout ce que vous voudrez, six mois, un an, davantage, balbutia-t-il, soulagé, heureux de ce qu'elle ne le mettait pas tout de suite à la porte.

Alors, elle eut un faible sourire.

—Mais j'entends que nous restions amis. Vous viendrez comme par le passé, vous me promettez simplement d'attendre que je vous reparle la première de ces choses.... Est-ce convenu?

Il avait retiré sa main, il cherchait fiévreusement son chapeau, en acceptant tout d'un hochement de tête continu. Puis, au moment de sortir, il retrouva la parole.

—Écoutez, murmura-t-il, vous savez maintenant que je suis là, n'est-ce pas? Eh bien! dites-vous que j'y serai toujours, quoi qu'il arrive. C'est tout ce que l'abbé aurait dû vous expliquer.... Dans dix ans, si vous voulez, vous n'aurez qu'à faire un signe. Je vous obéirai.

Et ce fut lui qui prit une dernière fois la main d'Hélène et la serra à la briser. Dans l'escalier, les deux frères se retournèrent comme d'habitude, en disant:

—A mardi.

—Oui, à mardi, répondit Hélène.

Lorsqu'elle rentra dans la chambre, le bruit d'une nouvelle averse qui battait les persiennes, la rendit toute chagrine. Mon Dieu! quelle pluie entêtée, et comme ses pauvres amis allaient être mouillés! Elle ouvrit la fenêtre, jeta un regard dans la rue. De brusques coups de vent soufflaient les becs de gaz. Et, au milieu des flaques pales et des hachures luisantes de la pluie, elle aperçut le dos rond de M. Rambaud qui s'en allait, heureux et dansant dans le noir, sans paraître se soucier de ce déluge.

Jeanne, cependant, était très-sérieuse, depuis qu'elle avait saisi quelques-unes des dernières paroles de son bon ami. Elle venait de retirer ses petites bottines, elle restait en chemise sur le bord de son lit, songeant profondément. Quand sa mère entra pour l'embrasser, elle la trouva ainsi.

—Bonne nuit, Jeanne. Embrasse-moi.

Puis, comme l'enfant semblait ne pas entendre, Hélène s'accroupit devant elle, en la prenant à la taille. Et elle l'interrogea à demi- voix.

—Ça te ferait donc plaisir s'il habitait avec nous?

Jeanne ne parut pas étonnée de la question. Elle pensait à ces choses sans doute. Lentement, elle dit oui de la tète.

—Mais, tu sais, reprit la mère, il serait toujours là, la nuit, le jour, à table, partout.

Une inquiétude grandissait dans les yeux clairs de la petite fille. Elle posa sa joue sur l'épaule de sa mère, la baisa au cou, finit par lui demander à l'oreille, toute frissonnante:

—Maman, est-ce qu'il t'embrasserait?

Une teinte rose monta au front d'Hélène. Elle ne sut que répondre d'abord à cette question d'enfant. Enfin, elle murmura:

—Il serait comme ton père, ma chérie.

Alors, les petits bras de Jeanne se raidirent, elle éclata brusquement en gros sanglots. Ella bégayait:

—Oh! non, non, je ne veux plus.... Oh! maman, je t'en prie, dis-lui que je ne veux pas, va lui dire que je ne veux pas....

Et elle étouffait, elle s'était jetée sur la poitrine de sa mère, elle la couvrait de ses larmes et de ses baisers. Hélène tacha de la calmer, en lui répétant qu'on arrangerait cela. Mais Jeanne voulait tout de suite une réponse décisive.

—Oh! dis non, petite mère, dis non.... Tu vois bien que j'en mourrais.... Oh! jamais, n'est-ce pas? jamais!

—Eh bien! non, je te le promets; sois raisonnable, couche-toi.

Pendant quelques minutes encore, l'enfant muette et passionnée la serra entre ses bras, comme ne pouvant se détacher d'elle et la défendant contre ceux qui voulaient la lui prendre. Enfin, Hélène put la coucher; mais elle dut veiller près d'elle une partie de la nuit. Des secousses l'agitaient dans son sommeil, et, toutes les demi-heures, elle ouvrait les yeux, s'assurait que si mère était là, puis se rendormait en collant la bouche sur sa main.








III

Ce fut un mois d'une douceur adorable. Le soleil d'avril avait verdi le jardin d'une verdure tendre, légère et fine comme une dentelle. Contre la grille, les tiges folles des clématites poussaient leurs jets minces, tandis que les chèvrefeuilles en boutons exhalaient un parfum délicat, presque sucré. Aux deux bords de la pelouse, soignée et taillée, des géraniums rouges et des quarantaines blanches fleurissaient les corbeilles. Et le bouquet d'ormes, dans le fond, entre l'étranglement des constructions voisines, drapait la tenture verte de ses branches, dont les petites feuilles frissonnaient au moindre souffle.

Pendant plus de trois semaines, le ciel resta bleu sans un nuage. C'était comme un miracle de printemps qui fêtait la nouvelle jeunesse, l'épanouissement qu'Hélène portait dans son coeur. Chaque après-midi, elle descendait au jardin avec Jeanne. Sa place était marquée, contre le premier orme, à droite. Une chaise l'attendait; et, le lendemain, elle trouvait encore, sur le gravier de l'allée, les bouts de fil qu'elle avait semés la veille.

—Vous êtes chez vous, répétait chaque soir madame Deberle, qui se prenait pour elle d'une de ces passions, dont elle vivait six mois. A demain. Tâchez de venir plus tôt, n'est-ce pas?

Et Hélène était chez elle, en effet. Peu à peu, elle s'habituait à ce coin de verdure, elle attendait l'heure d'y descendra avec une impatience d'enfant. Ce qui la charmait, dans ce jardin bourgeois, c'était surtout la propreté de la pelouse et des massifs. Pas une herbe oubliée ne gâtait la symétrie des feuillages. Les allées, ratissées tous les matins, avaient aux pieds une mollesse de tapis. Elle vivait là, calme et reposée, ne souffrant pas des excès de la sève. Il ne lui venait rien de troublant de ces corbeilles dessinées si nettement, de ces manteaux de lierre dont le jardinier enlevait une à une les feuilles jaunies. Sous l'ombre enfermée des ormes, dans ce parterre discret que la présence de madame Deberle parfumait d'une pointe de musc, elle pouvait se croire dans un salon; et la vue seule du ciel, lorsqu'elle levait la tête, lui rappelait le plein air et la faisait respirer largement.

Souvent, elles passaient l'après-midi toutes les deux, sans voir personne. Jeanne et Lucien jouaient à leurs pieds. Il y avait de longs silences. Puis, madame Deberle, que la rêverie désespérait, causait pendant des heures, se contentant des approbations muettes d'Hélène, repartant de plus belle au moindre hochement de tête. C'étaient des histoires interminables sur les dames de son intimité, des projets de réception pour le prochain hiver, des réflexions de pie bavarde au sujet des événements du jour, tout le chaos mondain qui se heurtait dans ce front étroit de jolie femme; et cela mêlé à de brusques effusions d'amour pour les enfants, à des phrases émues qui célébraient les charmes de l'amitié. Hélène sa laissait serrer les mains. Elle n'écoutait pas toujours; mais, dans l'attendrissement continu où elle vivait, elle se montrait très-touchée des caresses de Juliette, et elle la disait d'une grande bonté, d'une bonté d'ange.

D'autres fois, une visite se présentait. Alors, madame Deberle était enchantée. Elle avait cessa depuis Pâques ses samedis, comme il convenait à cette époque de l'année. Mais elle redoutait la solitude, et on la ravissait en la venant voir sans façon, dans son jardin. Sa grande préoccupation, alors, était de choisir la plage où elle passerait le mois d'août. À chaque visite, elle recommençait la même conversation; elle expliquait que son mari ne raccompagnerait pas à la mer; puis, elle questionnait les gens, elle ne pouvait fixer son choix. Ce n'était pas pour elle, c'était pour Lucien. Quand le beau Malignon arrivait, il s'asseyait à califourchon sur une chaise rustique. Lui, abhorrait la campagne; il fallait être fou, disait-il, pour s'exiler de Paris, sous prétexte d'aller prendre des rhumes au bord de l'Océan. Pourtant, il discutait les plages; toutes étaient infectes, et il déclarait qu'après Trouville, il n'y avait absolument rien d'un peu propre. Hélène, chaque jour, entendait la même discussion, sans se lasser, heureuse même de cette monotonie de ses journées qui la berçait et l'endormait dans une pensée unique. Au bout du mois, madame Deberle ne savait pas encore où elle irait.

Un soir, comme Hélène se retirait, Juliette lut dit:

—Je suis obligée de sortir demain; mais que cela ne vous empêche pas de descendre.... Attendez-moi, je ne rentrerai pas tard.

Hélène accepta. Elle passa une après-midi délicieuse, seule dans le jardin. Au-dessus de sa tête, elle n'entendait que la bruit d'ailes des moineaux, voletant dans les arbres. Tout la charme de ce petit coin ensoleillé la pénétrait. Et, à partir de ce jour, ses plus heureuses après-midi furent celles où son amie l'abandonnait.

De rapports de plus en plus étroits se nouaient entre elle et les Deberle. Elle dîna chez eux, en amie que l'on retient au moment de se mettre à table; lorsqu'elle s'attardait sous les ormes, et que Pierre descendait le perron, en disant: «Madame est servie,» Juliette la suppliait de rester, et elle cédait parfois. C'étaient des dîners de famille, égayés par la turbulence des enfants. Le docteur Deberle et Hélène paraissaient de bons amis, dont les tempéraments raisonnables, un peu froids, sympathisaient. Aussi Juliette s'écriait-elle souvent:

—Oh! vous vous entendriez bien ensemble.... Moi, cela m'exaspère, votre tranquillité.

Chaque après-midi, le docteur rentrait de ses visites vers six heures. Il trouvait ces dames au jardin et s'asseyait près d'elles. Dans les premiers temps, Hélène avait affecté de se retirer aussitôt, pour laisser le ménage seul. Mais Juliette s'était si vivement fâchée de cette brusque retraite, qu'elle demeurait maintenant. Elle se trouvait de moitié dans la vie intime de cette famille qui semblait toujours très-unie. Lorsque le docteur arrivait, sa femme lui tendait chaque fois la joue, du même mouvement amical, et il la baisait; puis, comme Lucien lui montait aux jambes, il l'aidait à grimper, il le gardait sur ses genoux, tout en causant. L'enfant lui fermait la bouche de ses petites mains, lui tirait les cheveux au milieu d'une phrase, se conduisait si mal, qu'il finissait par le mettre à terre, en lui disant d'aller jouer avec Jeanne. Et Hélène souriait de ces jeux, elle quittait un instant son ouvrage pour envelopper d'un regard tranquille le père, la mère et l'enfant. Le baiser du mari ne la gênait point, les malices de Lucien l'attendrissaient. On eût dit qu'elle se reposait dans la paix heureuse du ménage.

Cependant, le soleil se couchait, jaunissant les hautes branches. Une sérénité tombait du ciel pâle. Juliette, qui avait la manie des questions, même avec les personnes qu'elle connaissait le moins, interrogeait son mari, coup sur coup, souvent sans attendre les réponses.

—Où es-tu allé? qu'as-tu fait?

Alors, il disait ses visites, lui parlait d'une connaissance saluée, lui donnait quelque renseignement, une étoffe ou un meuble entrevu à un étalage. Et souvent, en parlant, ses yeux rencontraient les yeux d'Hélène. Ni l'un ni l'autre ne détournait la tête. Ils se regardaient face à face, sérieux une seconde, comme s'ils se fussent vus jusqu'au coeur; puis, ils souriaient, les paupières lentement abaissées. La vivacité nerveuse de Juliette, qu'elle noyait d'une langueur étudiée, ne leur permettait pas de causer longtemps ensemble; car la jeune femme se jetait en travers de toutes les conversations. Pourtant, ils échangeaient des mots, des phrases lentes et banales, qui semblaient prendre des sens profonds et qui se prolongeaient au delà du son de leurs voix. À chacune de leurs paroles, ils s'approuvaient d'un léger signe, comme si toutes leurs pensées eussent été communes. C'était une entente absolue, intime, venue du fond de leur être, et qui se resserrait jusque dans leurs silences. Parfois, Juliette arrêtait son bavardage de pie, un peu honteuse de toujours parler.

—Hein? vous ne vous amusez guère? disait-elle. Nous causons de choses qui ne vous intéressent pas du tout.

—Non, ne faites pas attention à moi, répondait Hélène gaiement. Je ne m'ennuie jamais.... C'est un bonheur pour moi que d'écouter et de ne rien dire.

Et elle ne mentait pas. C'était pendant ses longs silences qu'elle Goûtait le mieux le charme d'être là. La tête penchée sur son ouvrage, levant les yeux de loin en loin pour échanger avec le docteur ces longs regards qui les attachaient l'un à l'autre, elle s'enfermait volontiers dans l'égoïsme de son émotion. Entre elle et lui, elle s'avouait maintenant qu'il y avait un sentiment caché, quelque chose de très-doux, d'autant plus doux que personne au monde ne le partageait avec eux. Mais elle portait son secret paisiblement, sans un trouble d'honnêteté, car rien de mauvais ne l'agitait. Comme il était bon avec sa femme et son enfant! Elle l'aimait davantage, quand il faisait sauter Lucien et baisait Juliette sur la joue. Depuis qu'elle le voyait dans son ménage, leur amitié avait grandi. Maintenant, elle était comme de la famille, elle ne pensait pas qu'on pût l'éloigner. Et, au fond d'elle, elle l'appelait Henri, naturellement, à force d'entendre Juliette lui donner ce nom. Lorsque ses lèvres disaient «monsieur», un écho répétait «Henri», dans tout son être.

Un jour, le docteur trouva Hélène seule sous les ormes. Juliette sortait presque toutes les après-midi.

—Tiens! ma femme n'est pas là? dit-il.

—Non, elle m'abandonne, répondit-elle en riant. Il est vrai que vous rentrez plus tôt.

Les enfants jouaient à l'autre bout du jardin. Il s'assit près d'elle. Leur tête-à-tête ne les troublait nullement. Pendant près d'une heure, ils causèrent de mille choses, sans éprouver un instant l'envie de faire une allusion au sentiment tendre qui leur gonflait le coeur. A quoi bon parler de cela? ne savaient-ils pas ce qu'ils auraient pu se dire? Ils n'avaient aucun aveu à se faire. Cela suffisait à leur joie, d'être ensemble, de s'entendre sur tous les sujets, de jouir sans trouble de leur solitude, à cette place même où il embrassait sa femme chaque soir devant elle. Ce jour-la, il la plaisanta sur sa fureur de travail.

—Vous savez, dit-il, que je ne connais seulement pas la couleur de vos yeux; vous les tenez toujours sur votre aiguille.

Elle leva la tête, le regarda comme elle faisait d'habitude, bien en face.

—Est-ce que vous seriez taquin? demanda-t-elle doucement.

Mais lui continuait:

—Ah! ils sont gris.... gris avec un reflet bleu, n'est-ce pas?

C'était là tout ce qu'ils osaient; mais ces paroles, les premières venues, prenaient une douceur infinie. Souvent, à partir de ce jour, il la trouva seule, dans le crépuscule. Malgré eux, sans qu'ils en eussent conscience, leur familiarité devenait alors plus grande. Ils parlaient d'une voix changée, avec des inflexions caressantes qu'ils n'avaient pas quand on les écoutait. Et cependant, lorsque Juliette arrivait, rapportant la fièvre bavarde de ses courses dans Paris, elle ne les gênait toujours pas, ils pouvaient continuer la conversation commencée, sans avoir à se troubler ni à reculer leurs sièges. Il semblait que ce beau printemps, ce jardin où les lilas fleurissaient, prolongeât en eux le premier ravissement de la passion.

Vers la fin du mois, madame Deberle fut agitée d'un grand projet. Tout d'un coup, elle venait d'avoir l'idée de donner un bal d'enfants. La saison était déjà bien avancée, mais cette idée emplit tellement sa tête vide, qu'elle se lança aussitôt dans les préparatifs avec son activité turbulente. Elle voulait quelque chose de tout à fait bien. Le bal serait costumé. Alors, elle ne causa plus que de son bal, chez elle, chez les autres, partout. Il y eut, dans le jardin, des conversations interminables. Le beau Malignon trouvait le projet un peu «bébête»; mais il daigna pourtant s'y intéresser, et il promit d'amener un chanteur comique de sa connaissance. Une après-midi, comme tout le monde était sous les arbres, Juliette pesa la grave question des costumes pour Lucien et Jeanne.

—J'hésite beaucoup, dit-elle; j'ai songé à un Pierrot de satin blanc.

—Oh! c'est commun! déclara Malignon. Vous aurez une bonne douzaine de Pierrots, dans votre bal.... Attendez, il faudrait quelque chose de trouvé....

Et il se mit à réfléchir profondément, en suçant la pomme de sa badine. Pauline, qui arrivait, s'écria:

—Moi, j'ai envie de me mettre en soubrette....

—Toi! dit madame Deberle avec surprise, mais tu ne te déguises pas! Est-ce que tu te prends pour un enfant, grande bête?... Tu me feras le plaisir de venir en robe blanche.

—Tiens! ça m'aurait amusée, murmura Pauline, qui, malgré ses dix-huit ans et ses rondeurs de belle fille, adorait sauter avec les tout petits enfants.

Hélène, cependant, travaillait au pied de son arbre, levant parfois la tête pour sourire au docteur et à M. Rambaud, qui causaient debout devant elle.

M. Rambaud avait fini par entrer dans l'intimité des Deberle.

—Et Jeanne, demanda le docteur, en quoi la mettrez-vous?

Mais il eut la parole coupée par une exclamation de Malignon.

—J'ai trouvé!... Un marquis Louis XV!

Et il brandissait sa badine, d'un air triomphant. Puis, comme on ne s'enthousiasmait guère autour de lui, il parut étonné.

—Comment! vous ne comprenez point?... C'est Lucien qui reçoit ses petits invités, n'est-ce pas? Alors, vous le plantez à la porte du salon, en marquis, avec un gros bouquet de roses au côté, et il fait des révérences aux dames.

—Mais, objecta Juliette, nous en aurons des douzaines de marquis.

—Qu'est-ce que ça fait? dit Malignon tranquillement. Plus il y aura de marquis, plus ce sera drôle. Je vous dis que c'est trouvé.... Il faut que le maître de la maison soit en marquis, autrement votre bal est infect.

Il semblait tellement convaincu, que Juliette finit par se passionner, elle aussi. En effet, un costume de marquis Pompadour en satin blanc broché de petits bouquets, ce serait tout à fait délicieux.

—Et Jeanne? répéta le docteur.

La petite fille était venue s'appuyer contre l'épaule de sa mère, dans cette pose câline qu'elle aimait à prendre. Comme Hélène allait ouvrir les lèvres, elle murmura:

—Oh! maman, tu sais ce que tu m'as promis?

—Quoi donc? demanda-t-on autour d'elle.

Alors, pendant que sa fille la suppliait du regard, Hélène répondit en Souriant:

—Jeanne ne veut pas que l'on dise son costume.

—Mais, c'est vrai! s'écria l'enfant. On ne fait plus d'effet du tout, quand on a dit son costume.

On s'égaya un instant de cette coquetterie. M. Rambaud se montra taquin. Depuis quelque temps, Jeanne le boudait; et le pauvre homme, désespéré, ne sachant comment rentrer dans les bonnes grâces de sa petite amie, en arrivait à la taquiner pour se rapprocher d'elle. Il répéta à plusieurs reprises, en la regardant:

—Je vais le dire, moi, je vais le dire....

L'enfant était devenue toute pâle. Sa douce figure souffrante prenait une dureté farouche, le front coupé de deux grands plis, le menton allongé et nerveux.

—Toi, bégaya-t-elle, toi, tu ne diras rien.... Et, follement, comme il faisait toujours mine de vouloir parler, elle s'élança sur lui, en criant:

—Tais-toi, je veux que tu te taises!... Je veux!...

Hélène n'avait pas eu le temps de prévenir l'accès, un de ces accès de colère aveugle qui parfois secouaient si terriblement la petite fille. Elle dit sévèrement:

—Jeanne, prends garde, je te corrigerai!

Mais Jeanne ne l'écoutait pas, ne l'entendait pas. Tremblant de la tête aux pieds, trépignant, s'étranglant, elle répétait: «Je veux!... je veux!...» d'une voix de plus en plus rauque et déchirée; et, de ses mains crispées, elle avait saisi le bras de M. Rambaud, qu'elle tordait avec une force extraordinaire. Vainement, Hélène la menaça. Alors, ne pouvant la dompter par la sévérité, très-chagrine de cette scène devant tout ce monde, elle se contenta de murmurer doucement:

—Jeanne, tu me fais beaucoup de peine.

L'enfant, aussitôt, lâcha prise, tourna la tête. Et quand elle vit sa mère, la face désolée, les yeux pleins de larmes contenues, elle éclata elle-même en sanglots et se jeta à son cou, en balbutiant:

—Non, maman.... non, maman....

Elle lui passait les mains sur la figure pour l'empêcher de pleurer. Sa mère, lentement, l'écarta. Alors, le coeur crevé, éperdue, la petite se laissa tomber à quelques pas sur un banc, où elle sanglota plus fort. Lucien, auquel on la donnait sans cesse en exemple, la contemplait, surpris et vaguement enchanté. Et comme Hélène pliait son ouvrage, en s'excusant d'une pareille scène, Juliette lui dit que, mon Dieu! On devait tout pardonner aux enfants; au contraire, la petite avait très-bon coeur, et elle se lamentait si fort, la pauvre mignonne, qu'elle était déjà trop punie. Elle l'appela pour l'embrasser, mais Jeanne, refusant le pardon, restait sur son banc, étouffée par les larmes.

M. Rambaud et le docteur, cependant, s'étaient approchés. Le premier se pencha, demanda de sa bonne voix émue:

—Voyons, ma chérie, pourquoi es-tu fâchée? que t'ai-je fait?

—Oh! dit l'enfant, en écartant les mains et en montrant son visage bouleversé, tu as voulu me prendre maman.

Le docteur, qui écoutait, se mit à rire. M. Rambaud ne comprit pas tout de suite.

—Qu'est-ce que tu dis là?

—Oui, oui, l'autre mardi.... Oh! tu sais bien, tu t'es mis à genoux, en me demandant ce que je dirais si tu restais à la maison.

Le docteur ne souriait plus. Ses lèvres décolorées eurent un tremblement. Une rougeur, au contraire, était montée aux joues de M. Rambaud, qui baissa la voix et balbutia:

—Mais tu avais dit que nous jouerions toujours ensemble.

—Non, non, je ne savais pas, reprit l'enfant avec violence. Je ne veux pas, entends-tu!... N'en parle plus jamais, jamais, et nous serons amis.

Hélène, debout, avec son ouvrage dans un panier, avait entendu ces derniers mots.

—Allons, monte, Jeanne, dit-elle. Quand on pleure, on n'ennuie pas le monde.

Elle salua, en poussant la petite devant elle. Le docteur, très-pâle, la regardait fixement. M. Rambaud était consterné. Quant à madame Deberle et à Pauline, aidées de Malignon, elles avaient pris Lucien et le faisaient tourner au milieu d'elles, en discutant vivement, sur ses épaules de gamin, le costume de marquis pompadour.

Le lendemain, Hélène se trouvait seule sous les ormes. Madame Deberle, qui courait pour son bal, avait emmené Lucien et Jeanne. Lorsque le docteur rentra, plus tôt que de coutume, il descendit vivement le perron; mais il ne s'assit pas, il tourna autour de la jeune femme, en arrachant aux arbres des brins d'écorce. Elle leva un instant les yeux, inquiète de son agitation; puis, elle piqua de nouveau son aiguille, d'une main un peu tremblante.

—Voici le temps qui se gâte, dit-elle, gênée par le silence. Il fait presque froid, cette après-midi.

—Nous ne sommes encore qu'en avril, murmura-t-il en s'efforçant de calmer sa voix.

Il parut vouloir s'éloigner. Mais il revint et lui demanda brusquement:

—Vous vous mariez donc?

Cette question brutale la surprit au point qu'elle laissa tomber son ouvrage. Elle était toute blanche. Par un effort superbe de volonté, elle garda un visage de marbre, les yeux largement ouverts sur lui. Elle ne répondit pas, et il se fit suppliant:

—Oh! je vous en prie, un mot, un seul.... Vous vous mariez?

—Oui, peut-être, que vous importe? dit-elle enfin, d'un ton glacé.

Il eut un geste violent. Il s'écria:

—Mais c'est impossible!

—Pourquoi donc? reprit-elle, sans le quitter du regard.

Alors, sous ce regard qui lui clouait les paroles aux lèvres, il dut se taire. Un moment encore, il resta là, portant les mains à ses tempes; puis, comme il étouffait et qu'il craignait de céder à quelque violence, il s'éloigna, pendant qu'elle affectait de reprendre paisiblement son ouvrage.

Mais le charme de ces douces après-midi était rompu. Il eut beau, le lendemain, se montrer tendre et obéissant, Hélène paraissait mal à l'aise, dès qu'elle demeurait seule avec lui. Ce n'était plus cette bonne familiarité, cette confiance sereine qui les laissait côte à côte, sans un trouble, avec la joie pure d'être ensemble. Malgré le soin qu'il mettait à ne pas l'effrayer, il la regardait parfois, secoué d'un tressaillement subit, le visage enflammé par un flot de sang. Elle-même avait perdu de sa belle tranquillité; des frissons l'agitaient, elle restait languissante, les mains lasses et inoccupées. Toutes sortes de colères et de désirs semblaient s'être éveillés en eux.

Hélène en vint à ne plus vouloir que Jeanne s'éloignât. Le docteur trouvait sans cesse entre elle et lui ce témoin, qui le surveillait de ses grands yeux limpides. Mais ce dont Hélène souffrit surtout, ce fut de se sentir tout d'un coup embarrassée devant madame Deberle. Quand celle-ci rentrait, les cheveux au vent, et qu'elle l'appelait «ma chère», en lui racontant ses courses, elle ne l'écoutait plus de son air souriant et paisible; au fond de son être, un tumulte montait, des sentiments qu'elle se refusait à préciser. Il y avait là comme une honte et de la rancune. Puis, sa nature honnête se révoltait; elle tendait la main à Juliette, mais sans pouvoir réprimer le frisson physique que les doigts tièdes de son amie lui faisaient courir à fleur de peau. Cependant, le temps s'était gâté. Des averses forcèrent ces dames à se réfugier dans le pavillon japonais. Le jardin, avec sa belle propreté, se changeait en lac, et l'on n'osait plus se risquer dans les allées, de peur de les emporter à ses semelles. Lorsqu'un rayon de soleil luisait encore, entre deux nuages, les verdures trempées s'essuyaient, les lilas avaient des perles pendues à chacune de leurs petites fleurs. Sous les ormes, de grosses gouttes tombaient.

—Enfin, c'est pour samedi, dit un jour madame Deberle. Ah! ma chère, je n'en puis plus.... N'est-ce pas? soyez là à deux heures, Jeanne ouvrira le bal avec Lucien.

Et, cédant à une effusion de tendresse, ravie des préparatifs de son bal, elle embrassa les deux enfants; puis, prenant en riant Hélène par les bras, elle lui posa aussi deux gros baisers sur les joues.

—C'est pour me récompenser, reprit-elle gaiement. Tiens! je l'ai mérité, j'ai assez couru! Vous verrez comme ce sera réussi.

Hélène resta toute froide, tandis que le docteur les regardait par-dessus la tête blonde de Lucien, qui s'était pendu à son cou.