TROISIÈME PARTIE
I
Un matin de mai, Rosalie accourut de sa cuisine, sans lâcher le torchon qu'elle tenait à la main. Et, avec sa familiarité de servante gâtée:
—Oh! Madame, arrivez vite.... Monsieur l'abbé qui est en bas, dans le jardin du docteur, en train de fouiller la terre!
Hélène ne bougea pas. Mais Jeanne s'était déjà précipitée, pour voir. Quand elle revint, elle s'écria:
—Est-elle bête, Rosalie! il ne fouille pas la terre du tout. Il est avec le jardinier, qui met des plantes dans une petite voiture.... Madame Deberle cueille toutes ses roses....
—Ça doit être pour l'église, dit tranquillement Hélène, très-occupée à un travail de tapisserie.
Quelques minutes plus tard, il y eut un coup de sonnette, et l'abbé Jouve parut. Il venait annoncer qu'il ne fallait pas compter sur lui, le mardi suivant. Ses soirées étaient prises par les cérémonies du mois de Marie. Le curé l'avait chargé d'orner l'église. Ce serait superbe. Toutes ces dames lui donnaient des fleurs. Il attendait deux palmiers de quatre mètres pour les poser à droite et à gauche de l'autel.
—Oh! maman.... maman...., murmura Jeanne, qui écoutait, émerveillée.
—Eh bien! vous ne savez pas, mon ami, dit Hélène en souriant, puisque vous ne pouvez venir, nous irons vous voir.... Voilà que vous avez tourné la tête à Jeanne, avec vos bouquets.
Elle n'était guère dévote, même elle n'assistait jamais à la messe, prétextant la santé de sa fille, qui sortait toute frissonnante des églises. Le vieux prêtre évitait de lui parler religion. Il disait simplement, avec une tolérance pleine de bonhomie, que les belles âmes font leur salut toutes seules, par leur sagesse et leur charité. Dieu saurait bien la toucher un jour.
Jusqu'au lendemain soir, Jeanne ne songea qu'au mois de Marie. Elle questionnait sa mère, elle rêvait l'église emplie de roses blanches, avec des milliers de cierges, des voix célestes, des odeurs suaves. Et elle voulait être près de l'autel, pour mieux voir la robe de dentelle de la sainte Vierge, une robe qui valait une fortune, disait l'abbé. Mais Hélène la calmait, en la menaçant de ne pas la mener, si elle se rendait malade à l'avance.
Enfin, le soir, après le dîner, elles partirent. Les nuits étaient encore fraîches. En arrivant rue de l'Annonciation, où se trouve Notre-Dame de Grâce, l'enfant grelottait.
—L'église est chauffée, dit sa mère. Nous allons nous mettre près d'une bouche de chaleur.
Quand elle eut poussé la porte rembourrée, qui retomba mollement, une tiédeur les enveloppa, tandis qu'une vive lumière et des chants éclataient. La cérémonie était commencée. Hélène, voyant la nef centrale déjà pleine, voulut suivre l'un des bas-côtés. Mais elle eut toutes les peines du monde à s'approcher de l'autel. Elle tenait la main de Jeanne, elle avançait patiemment; puis, renonçant à aller plus loin, elle prit les deux premières chaises libres qui se présentèrent. Un pilier leur cachait la moitié du choeur.
—Je ne vois rien, maman, murmura la petite toute chagrine. Nous sommes très-mal.
Hélène la fit taire. L'enfant alors se mit à bouder. Elle n'apercevait, devant elle, que le dos énorme d'une vieille dame. Quand sa mère se retourna, elle la trouva debout sur sa chaise.
—Veux-tu descendre! dit-elle en étouffant sa voix. Tu es insupportable.
Mais Jeanne s'entêtait.
—Écoute donc, c'est madame Deberle.... Elle est là-bas, au milieu. Elle nous fait des signes.
Une vive contrariété donna à la jeune femme un mouvement d'impatience. Elle secoua la petite, qui refusait de s'asseoir. Depuis le bal, pendant trois jours, elle avait évité de retourner chez le docteur, en prétextant mille occupations.
—Maman, continuait Jeanne avec l'obstination des enfants, elle te regarde, elle te dit bonjour.
Alors, il fallut bien qu'Hélène tournât les yeux et saluât. Les deux femmes échangèrent un hochement de tête. Madame Deberle, en robe de soie à mille raies, garnie de dentelles blanches, occupait le centre de la nef, à deux pas du choeur, très-fraîche, très-voyante. Elle avait amené sa soeur Pauline, qui se mit à gesticuler vivement de la main. Les chants continuaient, la voix large de la foule roulait sur une gamme descendante, tandis que des notes suraiguës d'enfant piquaient ça et là le rythme traînard et balancé du cantique.
—Elles te disent de venir, tu vois bien! reprit Jeanne triomphante.
—C'est inutile; nous sommes parfaitement ici.
—Oh! maman, allons les retrouver.... Elles ont deux chaises.
—Non, descends, assieds-toi.
Pourtant, comme ces dames insistaient avec des sourires, sans se préoccuper le moins du monde du léger scandale qu'elles soulevaient, heureuses, au contraire, de voir les gens se tourner vers elles, Hélène dut céder. Elle poussa Jeanne enchantée, elle tâcha de s'ouvrir un passage, les mains tremblantes d'une colère contenue. Ce n'était point une besogne facile. Les dévotes ne voulaient pas se déranger et la toisaient furieuses, la bouche ouverte, sans s'arrêter de chanter. Elle travailla ainsi pendant cinq grandes minutes, au milieu de la tempête des voix, qui ronflaient plus fort. Quand elle ne pouvait passer, Jeanne regardait toutes ces bouches vides et noires, et elle se serrait contre sa mère. Enfin, elles atteignirent l'espace laissé libre devant le choeur, elles n'eurent plus que quelques pas à faire.
—Arrivez donc, murmura madame Deberle. L'abbé m'avait dit que vous viendriez, je vous ai gardé deux chaises.
Hélène remercia, en feuilletant tout de suite son livre de messe, pour couper court à la conversation. Mais Juliette gardait ses grâces mondaines; elle était là, charmante et bavarde comme dans son salon, très à l'aise. Aussi se pencha-t-elle, continuant:
—On ne vous voit plus. Je serais allée demain chez vous.... Vous n'avez pas été malade au moins?
—Non, merci.... Toutes sortes d'occupations....
—Écoutez, il faut venir dîner demain.... En famille, rien que nous....
—Vous êtes trop bonne, nous verrons.
Et elle parut se recueillir et suivre le cantique, décidée à ne plus répondre. Pauline avait pris Jeanne à côté d'elle, pour lui faire partager la bouche de chaleur, sur laquelle elle cuisait doucement, avec une jouissance béate de frileuse. Toutes deux, dans le souffle tiède qui montait, se haussaient curieusement, examinant chaque chose, le plafond bas, divisé en panneaux de menuiserie, les colonnes écrasées, reliées par des pleins cintres d'où pendaient des lustres, la chaire en chêne sculpté; et, par-dessus les têtes moutonnantes, que la houle du cantique agitait, elles allaient jusque dans les coins sombres des bas-côtés, aux chapelles perdues dont les ors luisaient, au baptistère que fermait une grille, près de la grande porte. Mais elles revenaient toujours au resplendissement du choeur, peint de couleurs vives, éclatant de dorures; un lustre de cristal tout flambant tombait de la voûte; d'immenses candélabres alignaient des gradins de cierges, qui piquaient d'une pluie d'étoiles symétriques les fonds de ténèbres de l'église, détachant en lumière le maître-autel, pareil à un grand bouquet de feuillages et de fleurs. En haut, dans une moisson de roses, une Vierge habillée de satin et de dentelle, couronnée de perles, tenait sur son bras un Jésus en robe longue.
—Hein! tu as chaud? demanda Pauline. C'est joliment bon.
Mais Jeanne, en extase, contemplait la Vierge au milieu des fleurs. Il lui prenait un frisson. Elle eut peur de n'être plus sage, et elle baissa les yeux, tâchant de s'intéresser au dallage blanc et noir, pour ne pas pleurer. Les voix frêles des enfants de choeur lui mettaient de petits souffles dans les cheveux.
Cependant, Hélène, le visage sur son paroissien, s'écartait chaque fois qu'elle sentait Juliette la frôler de ses dentelles. Elle n'était point préparée à cette rencontre. Malgré le serment qu'elle s'était imposé d'aimer Henri saintement, sans jamais lui appartenir, elle éprouvait un malaise en pensant qu'elle trahissait cette femme, si confiante et si gaie à son côté. Une seule pensée l'occupait: elle n'irait point à ce dîner; et elle cherchait comment elle pourrait rompre peu à peu des relations qui blessaient sa loyauté. Mais les voix ronflantes des chantres, à quelques pas d'elle, l'empêchaient de réfléchir; elle ne trouvait rien, elle s'abandonnait au bercement du cantique, goûtant un bien-être dévot, que jusque-là elle n'avait jamais ressenti dans une église.
—Est-ce qu'on vous a conté l'histoire de madame de Chermette? demanda Juliette, cédant de nouveau à la démangeaison de parler.
—Non, je ne sais rien.
—Eh bien! imaginez-vous.... Vous avez vu sa grande fille, qui est si longue pour ses quinze ans? Il est question de la marier l'année prochaine, et avec ce petit brun que l'on voit toujours dans les jupes de la mère.... On en cause, on en cause....
—Ah! dit Hélène, qui n'écoutait pas.
Madame Deberle donna d'autres détails. Mais, brusquement, le cantique cessa, les orgues gémirent et s'arrêtèrent. Alors, elle se tut, surprise de l'éclat de sa voix, au milieu du silence recueilli qui se faisait. Un prêtre venait de paraître dans la chaire. Il y eut un frémissement; puis, il parla. Non, certes, Hélène n'irait point à ce dîner. Les yeux fixés sur le prêtre, elle s'imaginait cette première entrevue avec Henri, qu'elle redoutait depuis trois jours; elle le voyait pâli de colère, lui reprochant de s'être enfermée chez elle; et elle craignait de ne pas montrer assez de froideur. Dans sa rêverie, le prêtre avait disparu, elle surprenait seulement des phrases, une voix pénétrante, tombée de haut, qui disait:
—Ce fut un moment ineffable que celui où la Vierge, inclinant la tête, répondit: Voici la servante du Seigneur....
Oh! elle serait brave, toute sa raison était revenue. Elle goûterait la joie d'être aimée, elle n'avouerait jamais son amour, car elle sentait bien que la paix était à ce prix. Et comme elle aimerait profondément, sans le dire, se contentant d'une parole d'Henri, d'un regard, échangé de loin en loin, lorsqu'un hasard les rapprocherait! C'était un rêve qui l'emplissait d'une pensée d'éternité. L'église, autour d'elle, lui devenait amicale et douce. Le prêtre disait:
—L'ange disparut. Marie s'absorba dans la contemplation du divin mystère qui s'opérait en elle, inondée de lumière et d'amour....
—Il parle très-bien, murmura madame Deberle en se penchant. Et tout jeune, trente ans à peine, n'est-ce pas?
Madame Deberle était touchée. La religion lui plaisait comme une émotion de bon goût. Donner des fleurs aux églises, avoir de petites affaires avec les prêtres, gens polis, discrets et sentant bon, venir en toilette à l'église, où elle affectait d'accorder une protection mondaine au Dieu des pauvres, lui procurait des joies particulières, d'autant plus que son mari ne pratiquait pas et que ses dévotions prenaient le goût du fruit défendu. Hélène la regarda, lui répondit seulement par un hochement de tête. Toutes deux avaient la face pâmée et souriante. Un grand bruit de chaises et de mouchoirs s'éleva, le prêtre venait de quitter la chaire, en lançant ce dernier cri:
—Oh! dilatez votre amour, pieuses âmes chrétiennes. Dieu s'est donné à vous, votre coeur est plein de sa présence, votre âme déborde de ses grâces!
Les orgues ronflèrent tout de suite. Les litanies de la Vierge se déroulèrent, avec leurs appels d'ardente tendresse. Il venait des bas-côtés, de l'ombre des chapelles perdues, un chant lointain et assourdi, comme si la terre eût répondu aux voix angéliques des enfants de choeur. Une haleine passait sur les têtes, allongeait les flammes droites des cierges, tandis que, dans son grand bouquet de roses, au milieu des fleurs qui se meurtrissaient en exhalant leur dernier parfum, la Mère divine semblait avoir baissé la tête pour rire à son Jésus.
Hélène se tourna tout d'un coup, prise d'une inquiétude instinctive.
—Tu n'es pas malade, Jeanne? demanda-t-elle.
L'enfant, très-blanche, les yeux humides, comme emportée dans le torrent d'amour des litanies, contemplait l'autel, voyait les roses se multiplier et tomber en pluie. Elle murmura:
—Oh! non, maman.... Je t'assure, je suis contente, bien contente....
Puis, elle demanda:
—Où donc est mon ami?
Elle parlait de l'abbé. Pauline l'apercevait; il était dans une stalle du choeur. Mais il fallut soulever Jeanne.
—Ah! je le vois.... Il nous regarde, il fait des petits yeux.
L'abbé «faisait des petits yeux,» selon Jeanne, quand il riait en dedans. Hélène alors échangea avec lui un signe de tête amical. Ce fut pour elle comme une certitude de paix, une cause dernière de sérénité qui lui rendait l'église chère et l'endormait dans une félicité pleine de tolérance. Des encensoirs se balançaient devant l'autel, de légères fumées montaient; et il y eut une bénédiction, un ostensoir pareil à un soleil, levé lentement et promené au-dessus des fronts abattus par terre. Hélène restait prosternée, dans un engourdissement heureux, lorsqu'elle entendit madame Deberle qui disait:
—C'est fini, allons-nous-en.
Un remuement de chaises, un piétinement roulaient sous la voûte. Pauline avait pris la main de Jeanne. Tout en marchant la première avec l'enfant, elle la questionnait.
—Tu n'es jamais allée au théâtre?
—Non. Est-ce que c'est plus beau? La petite, le coeur gonflé de gros soupirs, avait un hochement de menton, comme pour déclarer que rien ne pouvait être plus beau. Mais Pauline ne répondit pas; elle venait de se planter devant un prêtre, qui passait en surplis; et, lorsqu'il fut à quelques pas:
—Oh! la belle tête! dit-elle tout haut, avec une conviction qui fit retourner deux dévotes.
Cependant, Hélène s'était relevée. Elle piétinait à côté de Juliette, au milieu de la foule qui s'écoulait difficilement. Trempée de tendresse, comme lasse et sans force, elle n'éprouvait plus aucun trouble à la sentir si près d'elle. Un moment, leurs poignets nus s'effleurèrent, et elles se sourirent. Elles étouffaient, Hélène voulut que Juliette passât la première, pour la protéger. Toute leur intimité semblait revenue.
—C'est entendu, n'est-ce pas? demanda madame Deberle, nous comptons sur vous demain soir.
Hélène n'eut plus la volonté de dire non. Dans la rue, elle verrait. Enfin, elles sortirent des dernières. Pauline et Jeanne les attendaient sur le trottoir d'en face. Mais une voix larmoyante les arrêta.
—Ah! ma bonne dame, qu'il y a donc longtemps que je n'ai eu le bonheur de vous voir!
C'était la mère Fétu. Elle mendiait à la porte de l'église. Barrant le passage à Hélène, comme si elle l'avait guettée, elle continua:
—Ah! j'ai été bien malade, toujours là, dans le ventre, vous savez.... Maintenant c'est quasiment des coups de marteau.... Et rien de rien, ma bonne dame.... Je n'ai pas osé vous faire dire ça.... Que le bon Dieu vous le rende!
Hélène venait de lui glisser une pièce de monnaie dans la main, en lui promettant de songer à elle.
—Tiens! dit madame Deberle restée debout sous le porche, quelqu'un cause avec Pauline et Jeanne.... Mais c'est Henri!
—Oui, oui, reprit la mère Fétu qui promenait ses minces regards sur les deux dames, c'est le bon docteur.... Je l'ai vu pendant toute la cérémonie, il n'a pas quitté le trottoir, il vous attendait, bien sûr.... En voilà un saint homme! Je dis ça parce que c'est la vérité, devant Dieu qui nous entend.... Oh! je vous connais, Madame; vous avez là un mari qui mérite d'être heureux.... Que le ciel exauce vos désirs, que toutes ses bénédictions soient avec vous! Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit, ainsi soit-il!
Et, dans les mille rides de son visage, frisé comme une vieille pomme, ses petits yeux marchaient toujours, inquiets et malicieux, allant de Juliette à Hélène, sans qu'on pût savoir nettement à laquelle des deux elle s'adressait en parlant du bon docteur. Elle les accompagna d'un marmottement continu, où des lambeaux de phrases pleurnicheuses se mêlaient à des exclamations dévotes.
Hélène fut surprise et touchée de la réserve d'Henri. Il osa à peine lever les regards sur elle. Sa femme l'ayant plaisanté au sujet de ses opinions qui l'empêchaient d'entrer dans une église, il expliqua simplement qu'il était venu à la rencontre de ces dames, en fumant un cigare; et Hélène comprit qu'il avait voulu la revoir, pour lui montrer combien elle avait tort de redouter quelque brutalité nouvelle. Sans doute, il s'était juré comme elle de se montrer raisonnable. Elle n'examina pas s'il pouvait être sincère avec lui-même, cela la rendait trop malheureuse de le voir malheureux. Aussi, en quittant les Deberle, rue Vineuse, dit-elle gaiement:
—Eh bien! c'est entendu, à demain sept heures.
Alors, les relations se nouèrent plus étroitement encore, une vie charmante commença. Pour Hélène, c'était comme si Henri n'avait jamais cédé à une minute de folie; elle avait rêvé cela; ils s'aimaient, mais ils ne se le diraient plus, ils se contenteraient de le savoir. Heures délicieuses, pendant lesquelles, sans parler de leur tendresse, ils s'en entretenaient continuellement, par un geste, par une inflexion de voix, par un silence même. Tout les ramenait à cet amour, tout les baignait dans une passion qu'ils emportaient avec eux, autour d'eux, comme le seul air où ils pussent vivre. Et ils avaient l'excuse de leur loyauté, ils jouaient en toute conscience cette comédie de leur coeur, car ils ne se permettaient pas un serrement de main, ce qui donnait une volupté sans pareille au simple bonjour dont ils s'accueillaient. Chaque soir, ces dames firent la partie de se rendre à l'église. Madame Deberle, enchantée, y goûtait un plaisir nouveau, qui la changeait un peu des soirées dansantes, des concerts, des premières représentations; elle adorait les émotions neuves, on ne la rencontrait plus qu'avec des soeurs et des abbés. Le fond de religion qu'elle tenait du pensionnat remontait à sa tête de jeune femme écervelée, et se traduisait par de petites pratiques qui l'amusaient, comme si elle se fût souvenue des jeux de son enfance. Hélène, grandie en dehors de toute éducation dévote, se laissait aller au charme des exercices du mois de Marie, heureuse de la joie que Jeanne paraissait y prendre. On dînait plus tôt, on bousculait Rosalie pour ne pas arriver en retard et se trouver mal placé. Puis, on prenait Juliette en passant. Un jour, on avait emmené Lucien; mais il s'était si mal conduit, que, maintenant, on le laissait à la maison. Et, en entrant dans l'église chaude, toute brésillant de cierges, c'était une sensation de mollesse et d'apaisement, qui peu à peu devenait nécessaire à Hélène. Lorsqu'elle avait eu des doutes dans la journée, qu'une anxiété vague l'avait saisie à la pensée d'Henri, l'église le soir l'endormait de nouveau. Les cantiques montaient, avec le débordement des passions divines. Les fleurs, fraîchement coupées, alourdissaient de leur parfum l'air étouffé sous la voûte. Elle respirait là toute la première ivresse du printemps, l'adoration de la femme haussée jusqu'au culte, et elle se grisait dans ce mystère d'amour et de pureté, en face de Marie vierge et mère, couronnée de ses roses blanches. Chaque jour, elle restait agenouillée davantage. Elle se surprenait parfois les mains jointes. Puis, la cérémonie achevée, il y avait la douceur du retour. Henri attendait à la porte, les soirées se faisaient tièdes, on rentrait par les rues noires et silencieuses de Passy, en échangeant de rares paroles.
—Mais vous devenez dévote, ma chère! dit un soir madame Deberle en riant.
C'était vrai, Hélène laissait entrer la dévotion dans son coeur grand ouvert. Jamais elle n'aurait cru qu'il fût si bon d'aimer. Elle revenait là comme à un lieu d'attendrissement, où il lui était permis d'avoir les yeux humides, de rester sans une pensée, anéantie dans une adoration muette. Chaque soir, pendant une heure, elle ne se défendait plus; l'épanouissement d'amour qu'elle portait en elle, qu'elle contenait toute la journée, pouvait enfin monter de sa poitrine, s'élargir en des prières, devant tous, au milieu du frisson religieux de la foule. Les oraisons balbutiées, les agenouillements, les salutations, ces paroles et ces gestes vagues sans cesse répétés, la berçaient, lui semblaient l'unique langage, toujours la même passion, traduite par le même mot ou le même signe. Elle avait le besoin de croire, elle était ravie dans la charité divine.
Et Juliette ne plaisantait pas seulement Hélène, elle prétendait qu'Henri lui-même tournait à la dévotion. Est-ce que, maintenant, il n'entrait pas les attendre dans l'église! Un athée, un païen qui déclarait avoir cherché l'âme du bout de son scalpel et ne pas l'avoir trouvée encore! Dès qu'elle l'apercevait, en arrière de la chaire, debout derrière une colonne, Juliette poussait le coude d'Hélène.
—Regardez donc, il est déjà la.... Vous savez qu'il n'a pas voulu se confesser pour notre mariage.... Non, il a une figure impayable, il nous contemple d'un air si drôle! Regardez-le donc!
Hélène ne levait pas tout de suite la tête. La cérémonie allait finir, l'encens fumait, les orgues éclataient d'allégresse. Mais, comme son amie n'était pas femme à la laisser tranquille, elle devait répondre.
—Oui, oui, je le vois, balbutiait-elle sans tourner les yeux.
Elle l'avait deviné, à l'hosanna qu'elle entendait monter de toute l'église. Le souffle d'Henri lui semblait venir jusqu'à sa nuque sur l'aile des cantiques, et elle croyait voir derrière elle ses regards qui éclairaient la nef et l'enveloppaient, agenouillée, d'un rayon d'or. Alors, elle priait avec une ferveur si grande, que les paroles lui manquaient. Lui, très-grave, avait la mine correcte d'un mari qui venait chercher ces dames chez Dieu, comme il serait allé les attendre dans le foyer d'un théâtre. Mais, quand ils se rejoignaient, au milieu de la lente sortie des dévotes, tous deux se trouvaient comme liés davantage, unis par ces fleurs et ces chants; et ils évitaient de se parler, car ils avaient leurs coeurs sur les lèvres.
Au bout de quinze jours, madame Deberle se lassa. Elle sautait d'une passion à une autre, tourmentée du besoin de faire ce que tout le monde faisait. À présent, elle se donnait aux ventes de charité, montant soixante étages par après-midi, pour aller quêter des toiles chez les peintres connus, et employant ses soirées à présider avec une sonnette des réunions de dames patronnesses. Aussi, un jeudi soir, Hélène et sa fille se trouvèrent-elles seules à l'église. Après la sermon, comme les chantres attaquaient le Magnificat, la jeune femme, avertie par un élancement de son coeur, tourna la tête: Henri était là, à la place accoutumée. Alors, elle demeura le front baissé jusqu'à la fin de la cérémonie, dans l'attente du retour.
—Ah! c'est gentil d'être venu! dit Jeanne à la sortie, avec sa familiarité d'enfant. J'aurais eu peur, dans ces rues noires.
Mais Henri affectait la surprise. Il croyait rencontrer sa femme. Hélène laissa la petite répondre, elle les suivait, sans parler. Comme ils passaient tous trois sous le porche, une voix se lamenta:
—La charité.... Dieu vous le rende....
Chaque soir, Jeanne glissait une pièce de dix sous dans la main de la mère Fétu. Lorsque celle-ci aperçut le docteur seul avec Hélène, elle secoua simplement la tête, d'un air d'intelligence, au lieu d'éclater en remerciements bruyants, comme d'habitude. Et, l'église s'étant vidée, elle se mit à les suivre, de ses pieds traînards, en marmottant de sourdes paroles. Au lieu de rentrer par la rue de Passy, ces dames quelquefois revenaient par la rue Raynouard, lorsque la nuit était belle, allongeant ainsi le chemin de cinq ou six minutes. Ce soir-là, Hélène prit la rue Raynouard, désireuse d'ombre et de silence, cédant au charme de cette longue chaussée déserte, qu'un bec de gaz de loin en loin éclairait, sans que l'ombre d'un passant remuât sur le pavé.
A cette heure, dans ce quartier écarté, Passy dormait déjà, avec le petit souffle d'une ville de province. Aux deux bords des trottoirs, des hôtels s'alignaient, des pensionnats de demoiselles, noirs et ensommeillés, des tables d'hôte dont les cuisines luisaient encore. Pas une boutique ne trouait l'ombre du rayon de sa vitrine. Et c'était une grande joie pour Hélène et Henri que cette solitude. Il n'avait point osé lui offrir le bras. Jeanne marchait entre eux, au milieu de la chaussée, sablée comme une allée de parc. Les maisons cessaient, des murs s'étendaient, au-dessus desquels retombaient des manteaux de clématites et des touffes de lilas en fleurs. De grands jardins coupaient les hôtels, une grille, par moments, laissait voir des enfoncements sombres de verdure, où des pelouses d'un ton plus tendre palissaient parmi les arbres; tandis que, dans des vases que l'on devinait confusément; des bouquets d'iris embaumaient l'air. Tous trois ralentissaient le pas, sous la tiédeur de cette nuit printanière qui les trempait de parfums; et, lorsque Jeanne, par un jeu d'enfant, s'avançait le visage levé vers le ciel, elle répétait:
—Oh! maman! vois donc, que d'étoiles!
Mais, derrière eux, le pas de la mère Fétu semblait être l'écho des leurs. Elle se rapprochait; on entendait ce bout de phrase latine: «Ave Maria, gratia plena», sans cesse recommencé sur le même bredouillement. La mère Fétu disait son chapelet en rentrant chez elle.
—Il me reste une pièce, si je la lui donnais? demanda Jeanne à sa mère.
Et, sans attendre la réponse, elle s'échappa, courut à la vieille, qui allait s'engager dans le passage des Eaux. La mère Fétu prit la pièce, en invoquant toutes les saintes du paradis. Mais elle avait saisi en même temps la main de l'enfant; elle la retenait, et changeant de voix:
—Elle est donc malade, l'autre dame?
—Non, répondit Jeanne étonnée.
—Ah! que le ciel la conserve! qu'il la comble de prospérités, elle et son mari!... Ne vous sauvez pas, ma bonne petite demoiselle. Laissez- moi dire un Ave Maria à l'intention de votre maman, et vous répondrez: Amen, avec moi.... Votre maman le permet, vous la rattraperez.
Cependant, Hélène et Henri étaient restés tout frissonnants de se trouver ainsi brusquement seuls, dans l'ombre d'une rangée de grands marronniers qui bordaient la rue. Ils firent doucement quelques pas. Par terre, les marronniers avaient laissé tomber une pluie de leurs petites fleurs, et ils marchaient sur ce tapis rose. Puis, ils s'arrêtèrent, le coeur trop gonflé pour aller plus loin.
—Pardonnez-moi, dit simplement Henri.
—Oui, oui, balbutia Hélène. Je vous en supplie, taisez-vous.
Mais elle avait senti sa main qui effleurait la sienne. Elle recula. Heureusement, Jeanne revenait en courant.
—Maman! maman! cria-t-elle, elle m'a fait dire un Ave, pour que ça te porte bonheur.
Et tous trois tournèrent dans la rue Vineuse, pendant que la mère Fétu descendait l'escalier du passage des Eaux, en achevant son chapelet. Le mois s'écoula. Madame Deberle se montra aux exercices deux ou trois fois encore. Un dimanche, le dernier, Henri osa de nouveau attendre Hélène et Jeanne. Le retour fut délicieux. Ce mois avait passé dans une douceur extraordinaire. La petite église semblait être venue comme pour calmer et préparer la passion. Hélène s'était tranquillisée d'abord, heureuse de ce refuge de la religion où elle croyait pouvoir aimer sans honte; mais le travail sourd avait continué, et quand elle s'éveillait de son engourdissement dévot, elle se sentait envahie, liée par des liens qui lui auraient arraché la chair, si elle avait voulu les rompre. Henri restait respectueux. Pourtant, elle voyait bien une flamme remonter à son visage. Elle craignait quelque emportement de désir fou. Elle-même se faisait peur, secouée de brusques accès de fièvre. Une après-midi, en revenant d'une promenade avec Jeanne, elle prit la rue de l'Annonciation, elle entra à l'église. La petite se plaignait d'une grande fatigue. Jusqu'au dernier jour, elle n'avait point voulu avouer que la cérémonie du soir la brisait, tant elle y goûtait une jouissance profonde; mais ses joues étaient devenues d'une pâleur de cire, et le docteur conseillait de lui faire faire de longues courses.
—Mets-toi là, dit sa mère. Tu te reposeras.... Nous ne resterons que dix minutes.
Elle l'avait assise près d'un pilier. Elle-même s'agenouilla, quelques chaises plus loin. Des ouvriers, au fond de la nef, déclouaient des tentures, déménageaient des pots de fleurs, les exercices du mois de Marie étant finis de la veille. Hélène, la face dans ses mains, ne voyait rien, n'entendait rien, se demandant avec anxiété si elle ne devait pas avouer à l'abbé Jouve la crise terrible qu'elle traversait. Il lui donnerait un conseil, il lui rendrait peut-être sa tranquillité perdue. Mais, au fond d'elle, une joie débordante montait, de son angoisse elle-même. Elle chérissait son mal, elle tremblait que le prêtre ne réussît à la guérir. Les dix minutes s'écoulèrent, une heure se passa. Elle s'abîmait dans la lutte de son coeur.
Et, comme elle relevait enfin la tête, les yeux mouillés de larmes, elle aperçut l'abbé Jouve à côté d'elle, la regardant d'un air chagrin. C'était lui qui dirigeait les ouvriers. Il venait de s'avancer, en reconnaissant Jeanne.
—Qu'avez-vous donc, mon enfant? demanda-t-il à Hélène, qui se mettait vivement debout et essuyait ses larmes.
Elle ne trouva rien à répondre, craignant de retomber à genoux et d'éclater en sanglots. Il s'approcha davantage, il reprit doucement:
—Je ne veux pas vous interroger, mais pourquoi ne vous confiez-vous pas à moi, au prêtre et non plus à l'ami.
—Plus tard, balbutia-t-elle, plus tard, je vous le promets.
Cependant, Jeanne avait d'abord patienté sagement, s'amusant à examiner les vitraux, les statues de la grande porte, les scènes du Chemin de la Croix, traitées en petits bas-reliefs, le long des nefs latérales. Peu à peu la fraîcheur de l'église était descendue sur elle comme un suaire; et, dans cette lassitude qui l'empêchait même de penser, un malaise lui venait du silence religieux des chapelles, du prolongement sonore des moindres bruits, de ce lieu sacré où il lui semblait qu'elle allait mourir. Mais son gros chagrin était surtout de voir emporter les fleurs. À mesure que les grands bouquets de roses disparaissaient, l'autel se montrait, nu et froid. Ces marbres la glaçaient, sans un cierge, sans une fumée d'encens. Un moment, la Vierge vêtue de dentelles chancela, puis tomba à la renverse dans les bras de deux ouvriers. Alors, Jeanne jeta un faible cri, ses bras s'élargirent, elle se roidit, tordue par la crise qui la menaçait depuis quelques jours.
Et, lorsque Hélène, affolée, put l'emporter dans un fiacre, aidée de l'abbé qui se désolait, elle se retourna vers le porche, les mains tendues et tremblantes.
—C'est cette église! c'est cette église! répétait-elle avec une violence où il y avait le regret et le reproche du mois de tendresse dévote qu'elle avait goûté là.
II
Le soir, Jeanne allait mieux. Elle put se lever. Pour rassurer sa mère, elle s'entêta et se traîna dans la salle à manger, où elle s'assit devant son assiette vide.
—Ce ne sera rien, disait-elle en tachant de sourire. Tu sais bien que je suis une patraque.... Mange, toi. Je veux que tu manges.
Et elle-même, voyant que sa mère la regardait pâlir et grelotter, sans pouvoir avaler une bouchée, finit par feindre une pointe d'appétit. Elle prendrait un peu de confiture, elle le jurait. Alors, Hélène se hâta, tandis que l'enfant, toujours souriante, avec un petit tremblement nerveux de la tête, la contemplait de son air d'adoration. Puis, au dessert, elle voulut tenir sa promesse. Mais des pleurs parurent au bord de ses paupières.
—Ça ne passe pas, vois-tu, murmura-t-elle. Il ne faut point me gronder.
Elle éprouvait une terrible lassitude qui l'anéantissait. Ses jambes lui semblaient mortes, une main de fer la serrait aux épaules. Mais elle se faisait brave, elle retenait les légers cris que lui arrachaient des douleurs lancinantes dans le cou. Un moment, elle s'oublia, la tête trop lourde, sa rapetissant sous la souffrance. Et sa mère, en la voyant maigrie, si faible et si adorable, ne put achever la poire qu'elle s'efforçait de manger. Des sanglots l'étranglaient. Elle laissa tomber sa serviette, vint prendra Jeanne entre ses bras.
—Mon enfant, mon enfant...., balbutiait-elle, le coeur crevé par la vue de cette salle à manger, où la petite l'avait si souvent égayée de sa gourmandise, lorsqu'elle était bien portante. Jeanne se redressait, tachait de retrouver son sourire.
—Ne te tourmente pas, ce ne sera rien, bien vrai.... Maintenant que tu as fini, tu vas me recoucher.... Je voulais te voir à table, parce que je te connais, tu n'aurais pas avalé gros comme ça de pain.
Hélène l'emporta. Elle avait roulé son petit lit près du sien, dans la chambre. Quand Jeanne fut allongée, couverte jusqu'au menton, elle se trouva beaucoup mieux. Elle ne se plaignait plus que de douleurs sourdes, derrière la tête. Puis, elle s'attendrit, son affection passionnée paraissait grandir, depuis qu'elle souffrait. Hélène dut l'embrasser, en jurant qu'elle l'aimait bien, et lui promettre de l'embrasser encore, quand elle se coucherait.
—Ça ne fait rien si je dors, répétait Jeanne. Je te sens tout de même.
Elle ferma les yeux, elle s'endormit. Hélène resta près d'elle, à regarder son sommeil. Comme Rosalie venait sur la pointe des pieds lui demander si elle pouvait se retirer, elle lui répondit affirmativement, d'un signe de tête. Onze heures sonnèrent, Hélène était toujours là, lorsqu'elle crut entendre frapper légèrement à la porte du palier. Elle prit la lampe et, très-surprise, alla voir.
—Qui est là?
—Moi, ouvrez, répondit une voix étouffée.
C'était la voix d'Henri. Elle ouvrit vivement, trouvant cette visite naturelle, sans doute, le docteur venait d'apprendre la crise de Jeanne, et il accourait, bien qu'elle ne l'eût pas fait appeler, prise d'une sorte de pudeur à la pensée de le mettre de moitié dans la santé de sa fille.
Mais Henri ne lui laissa pas le temps de parler. Il l'avait suivie dans la salle à manger, tremblant, le sang au visage.
—Je vous en prie, pardonnez-moi, balbutia-t-il on lui saisissant la main. Il y a trois jours que je ne vous ai vue, je n'ai pu résister au besoin de vous voir.
Hélène avait dégagé sa main. Lui, recula, les yeux sur elle, continuant:
—Ne craignez rien, je vous aime.... Je serais resté à votre porte, si vous ne m'aviez pas ouvert. Oh! je sais bien que tout cela est fou, mais je vous aime, je vous aime....
Elle écoutait, très-grave, avec une sévérité muette qui le torturait. Devant cet accueil, tout le flot de sa passion coula.
—Ah! pourquoi jouons-nous cette atroce comédie?... Je ne puis plus, mon coeur éclaterait; je ferais quelque folie, pire que celle de ce soir; je vous prendrais devant tous, et je vous emporterais....
Un désir éperdu lui faisait tendre les bras. Il s'était rapproché, il baisait sa robe, ses mains fiévreuses s'égaraient. Elle, toute droite, restait glacée.
—Alors, vous ne savez rien? demanda-t-elle.
Et, comme il avait pris son poignet nu sous la manche ouverte du peignoir, et qu'il le couvrait de baisers avides, elle eut enfin un mouvement d'impatience.
—Laissez donc! Vous voyez bien que je ne vous entends seulement pas. Est-ce que je songe à ces choses!
Elle se calma, elle posa une seconde fois sa question.
—Alors, vous ne savez rien?... Eh bien! ma fille est malade. Je suis contente de vous voir, vous allez me rassurer.
Prenant la lampe, elle marcha la première; mais, sur le seuil, elle se retourna, pour lui dire durement, avec son clair regard:
—Je vous défends de recommencer ici.... Jamais, jamais!
Il entra derrière elle, frémissant encore, comprenant mal ce qu'elle lui disait. Dans la chambre, à cette heure de nuit, au milieu des linges et des vêtements épars, il respirait de nouveau cette odeur de verveine qui l'avait tant troublé, le premier soir où il avait vu Hélène échevelée, son châle glissé des épaules. Se retrouver là et s'agenouiller, boire toute cette odeur d'amour qui flottait, et attendre ainsi le jour en adoration, et s'oublier dans la possession de son rêve! Ses tempes éclataient, il s'appuya au petit lit de fer de l'enfant.
—Elle s'est endormie, dit Hélène à voix basse. Regardez-la.
Il n'entendait point, sa passion ne voulait pas faire silence. Elle s'était penchée devant lui, il avait aperçu sa nuque dorée, avec de fins cheveux qui frisaient. Et il ferma les yeux, pour résister au besoin de la baiser à cette place.
—Docteur, voyez donc, elle brûle.... Ce n'est pas grave, dites?
Alors, dans le désir fou qui lui battait le crâne, il tâta machinalement le pouls de Jeanne, cédant à l'habitude de la profession. Mais la lutte était trop forte, il resta un moment immobile, sans paraître savoir qu'il tenait cette pauvre petite main dans la sienne.
—Dites, elle a une grosse fièvre?
—Une grosse fièvre, vous croyez? répéta-t-il.
La petite main chauffait la sienne. Il y eut un nouveau silence. Le médecin s'éveillait en lui. Il compta les pulsations. Dans ses yeux, une flamme s'éteignait. Peu à peu, sa face pâlit, il se baissa, inquiet, regardant Jeanne attentivement. Et il murmura:
—L'accès est très-violent, vous avez raison.... Mon Dieu, la pauvre enfant!
Son désir était mort, il n'avait plus que la passion de la servir. Tout son sang-froid revenait. Il s'était assis, questionnait la mère sur les faits qui avaient précédé la crise, lorsque la petite s'éveilla en gémissant. Elle se plaignait d'un mal de tête affreux. Les douleurs dans le cou et dans les épaules étaient devenues tellement vives, qu'elle ne pouvait plus faire un mouvement sans pousser un sanglot. Hélène, agenouillée de l'autre côté du lit, l'encourageait, lui souriait, le coeur crevé de la voir souffrir ainsi.
—Il y a donc quelqu'un, maman? demanda-t-elle en se tournant et en apercevant le docteur.
—C'est un ami, tu le connais.
L'enfant l'examina un instant, pensive et comme hésitante. Puis, une tendresse passa sur son visage.
—Oui, oui, je le connais. Je l'aime bien.
Et, de son air câlin:
—Il faut me guérir, Monsieur, n'est-ce pas? pour que maman soit contente.... Je boirai tout ce que vous me donnerez, bien sûr.
Le docteur lui avait repris le pouls, Hélène tenait son autre main; et, entre eux, elle les regardait l'un après l'autre, avec le léger tremblement nerveux de sa tête, d'un air attentif, comme si elle ne les avait jamais si bien vus. Puis, un malaise l'agita. Ses petites mains se crispèrent et les retinrent:
—Ne vous en allez pas; j'ai peur.... Défendez-moi, empêchez que tous ces gens ne s'approchent.... Je ne veux que vous, je ne veux que vous deux, tout près, oh! tout près, contre moi, ensemble....
Elle les attirait, les rapprochait d'une façon convulsive, en répétant:
—Ensemble, ensemble....
Le délire reparut ainsi à plusieurs reprises. Dans les moments de calme, Jeanne cédait à des somnolences, qui la laissaient sans souffle, comme morte. Quand elle sortait en sursaut de ces courts sommeils, elle n'entendait plus, elle ne voyait plus, les yeux voilés de fumées blanches. Le docteur veilla une partie de la nuit, qui fut très-mauvaise. Il n'était descendu un instant que pour aller prendre lui-même une potion. Vers le matin, lorsqu'il partit, Hélène l'accompagna anxieusement dans l'antichambre.
—Eh bien? demanda-t-elle.
—Son état est très-grave, répondit-il; mais ne doutez pas, je vous en supplie; comptez sur moi.... Je reviendrai ce matin à dix heures.
Hélène, en rentrant dans la chambre, trouva Jeanne sur son séant, cherchant autour d'elle d'un air égaré.
—Vous m'avez laissée, vous m'avez laissée! criait-elle Oh! j'ai peur, je ne veux pas être toute seule....
Sa mère la baisa pour la consoler, mais elle cherchait toujours.
—Ou est-il? Oh! dis-lui de ne pas s'en aller.... Je veux qu'il soit la, je veux....
—Il va revenir, mon ange, répétait Hélène, qui mêlait sas larmes aux siennes. Il ne nous quittera pas, je te le jure. Il nous aime trop.... Voyons, sois sage, recouche-toi. Moi, je reste là, j'attends qu'il revienne.
—Bien vrai, bien vrai? murmura l'enfant, qui retomba peu à peu dans une somnolence profonde.
Alors, commencèrent des jours affreux, trois semaines d'abominables angoisses. La fièvre ne cessa pas une heure. Jeanne ne trouvait un peu de calme que lorsque le docteur était là et qu'elle lui avait donné l'une de ses petites mains, tandis que sa mère tenait l'autre. Elle se réfugiait, en eux, elle partageait entre eux son adoration tyrannique, comme si elle eût compris sous quelle protection d'ardente tendresse elle se mettait. Son exquise sensibilité nerveuse, affinée encore par la maladie, l'avertissait sans doute que seul un miracle de leur amour pouvait la sauver. Pendant des heures, elle les regardait aux deux côtés de son lit, les yeux graves et profonds. Toute la passion humaine, entrevue et devinée, passait dans ce regard de petite fille moribonde. Elle ne parlait point, elle leur disait tout d'une pression chaude, les suppliant de ne pas s'éloigner, leur faisant entendre quel repos elle goûtait à les voir ainsi. Lorsque, après une absence, le médecin reparaissait, c'était pour elle un ravissement, ses yeux qui n'avaient pas quitté la porte s'emplissaient de clarté; puis, tranquille, elle s'endormait, rassurée de les entendre, lui et sa mère, tourner autour d'elle et causer à voix basse.
Le lendemain de la crise, le docteur Bodin s'était présenté. Mais Jeanne avait boudé, tournant la tête, refusant de se laisser examiner.
—Pas lui, maman, murmurait-elle, pas lui, je t'en prie.
Et comme il revenait le jour suivant, Hélène dut lui parler des répugnances de l'enfant. Aussi le vieux médecin n'entrait-il plus dans la chambre. Il montait tous les deux jours, demandait des nouvelles, causait parfois avec son confrère, le docteur Deberle, qui se montrait déférent pour son grand age.
D'ailleurs, il ne fallait point chercher à tromper Jeanne. Ses sens avaient une finesse extraordinaire. L'abbé et M. Rambaud arrivaient chaque soir, s'asseyaient, passaient là une heure dans un silence navré. Un soir, comme le docteur s'en allait, Hélène fit signe à M. Rambaud de prendre sa place et de tenir la main de la petite, pour qu'elle ne s'aperçût pas du départ de son bon ami. Mais, au bout de deux ou trois minutes, Jeanne endormie ouvrit les yeux, retira brusquement sa main. Et elle pleura, elle dit qu'on lui faisait des méchancetés.
—Tu ne m'aimes donc plus, tu ne veux donc plus de moi? répétait le pauvre M. Rambaud, les larmes aux yeux.
Elle le regardait sans répondre, elle semblait ne plus même vouloir le reconnaître. Et le digne homme retournait dans son coin, le coeur gros. Il avait fini par entrer sans bruit et se glisser dans l'embrasure d'une fenêtre, où, à demi caché derrière un rideau, il restait la soirée, engourdi de chagrin, les regards fixés sur la malade. L'abbé aussi était là, avec sa grosse tête toute pâle, sur ses épaules maigres. Il se mouchait bruyamment pour cacher ses larmes. Le danger que courait sa petite amie le bouleversait au point qu'il en oubliait ses pauvres.
Mais les deux frères avaient beau se reculer au fond de la pièce, Jeanne les sentait là; ils la gênaient, elle se retournait d'un air de malaise, même lorsqu'elle était assoupie par la fièvre. Sa mère alors se penchait pour entendre les mots qu'elle balbutiait.
—Oh! maman, j'ai mal!... Tout ça m'étouffe.... Renvoie le monde, tout de suite, tout de suite....
Hélène, le plus doucement possible, expliquait aux deux frères que la petite voulait dormir. Ils comprenaient, ils s'en allaient en baissant la tête. Dès qu'ils étaient partis, Jeanne respirait fortement, jetait un coup d'oeil autour de la chambre, puis reportait avec une douceur infinie ses regards sur sa mère et le docteur.
—Bonsoir, murmurait-elle. Je suis bien, restez la.
Pendant trois semaines, elle les retint ainsi. Henri était d'abord venu deux fois par jour, puis il passa les soirées entières, il donna à l'enfant toutes les heures dont il pouvait disposer. Au début, il avait craint une fièvre typhoïde; mais des symptômes tellement contradictoires se présentaient, qu'il se trouva bientôt très-perplexe. Il était sans doute en face d'une de ces affections chloro-anémiques, si insaisissables, et dont les complications sont terribles, à l'âge où la femme se forme dans l'enfant. Successivement, il redouta une lésion du coeur et un commencement de phtisie. Ce qui l'inquiétait, c'était l'exaltation nerveuse de Jeanne qu'il ne savait comment calmer, c'était surtout cette fièvre intense, entêtée, qui refusait de céder à la médication la plus énergique. Il apportait à cette cure toute son énergie et toute sa science, avec l'unique pensée qu'il soignait son bonheur, sa vie elle-même. Un grand silence, plein d'une attente solennelle, se faisait en lui; pas une fois, pendant ces trois semaines d'anxiété, sa passion ne s'éveilla; il ne frissonnait plus sous le souffle d'Hélène, et lorsque leurs regards se rencontraient, ils avaient la tristesse amicale de deux êtres que menace un malheur commun.
Pourtant, à chaque minute, leurs coeurs se fondaient davantage l'un dans l'autre. Ils ne vivaient plus que de la même pensée. Dès qu'il arrivait, il apprenait, on la regardant, de quelle façon Jeanne avait passé la nuit, et il n'avait pas besoin de parler pour qu'elle sût comment il trouvait la malade. D'ailleurs, avec son beau courage de mère, elle lui avait fait jurer de ne pas la tromper, de dire ses craintes. Toujours debout, n'ayant pas dormi trois heures de suite en vingt nuits, elle montrait une force et une tranquillité surhumaines, sans une larme, domptant son désespoir pour garder sa tête dans cette lutte contre la maladie de son enfant. Il s'était produit un vide immense en elle et autour d'elle, où le monde environnant, ses sentiments de chaque heure, la conscience même de sa propre existence, avaient sombré. Rien n'existait plus. Elle ne tenait à la vie que par cette chère créature agonisante et cet homme qui lui promettait un miracle. C'était lui, et lui seul, qu'elle voyait, qu'elle entendait, dont les moindres mots prenaient une importance suprême, auquel elle s'abandonnait sans réserve, avec le rêve d'être en lui pour lui donner de sa force. Sourdement, invinciblement, cette possession s'accomplissait. Lorsque Jeanne traversait une heure de danger, presque chaque soir, à ce moment où la fièvre redoublait, ils étaient là, silencieux et seuls, dans la chambra moite; et, malgré eux, comme s'ils avaient voulu se sentir deux contre la mort, leurs mains se rencontraient au bord du lit, une longue étreinte les rapprochait, tremblants d'inquiétude et de pitié, jusqu'à ce qu'un faible soupir de l'enfant, une haleine apaisée et régulière, les eût avertis que la crise était passée. Alors, d'un hochement de tête, ils se rassuraient. Cette fois encore, leur amour avait vaincu. Et chaque fois leur étreinte devenait plus rude, ils s'unissaient plus étroitement. Un soir, Hélène devina qu'Henri lui cachait quelque chose. Depuis dix minutes, il examinait Jeanne, sans une parole. La petite se plaignait d'une soif intolérable; elle étranglait, sa gorge séchée laissait entendre un sifflement continu. Puis, une somnolence l'avait prise, le visage très-rouge, si alourdie, qu'elle ne pouvait plus même lever les paupières. Et elle restait inerte, on aurait cru qu'elle était morte, sans le sifflement de sa gorge.
—Vous la trouvez bien mal, n'est-ce pas? demanda Hélène de sa voix brève.
Il répondit que non, qu'il n'y avait pas de changement. Mais il était très-pâle, il demeurait assis, écrasé par son impuissance. Alors, malgré la tension de tout son être, elle s'affaissa sur une chaise, de l'autre côté du lit.
—Dites-moi tout. Vous avez juré de tout me dire.... Elle est perdue?
Et, comme il se taisait, elle reprit avec violence:
—Vous voyez bien que je suis forte.... Est-ce que je pleure? est-ce que je me désespère?... Parlez. Je veux savoir la vérité.
Henri la regardait fixement. Il parla avec lenteur.
—Eh bien, dit-il, si d'ici à une heure elle ne sort pas de cette somnolence, ce sera fini.
Hélène n'eut pas un sanglot. Elle était toute froide, avec une horreur qui soulevait sa chevelure. Ses yeux s'abaissèrent sur Jeanne, elle tomba à genoux et prit son enfant entre ses bras, d'un geste superbe de possession, comme pour la garder contre son épaule. Pendant une longue minute, elle pencha son visage tout près du sien, la buvant du regard, voulant lui donner de son souffle, de sa vie à elle. La respiration haletante de la petite malade devenait plus courte.
—Il n'y a donc rien à faire? reprit-elle en levant la tête. Pourquoi restez-vous là? Faites quelque chose....
Il eut un geste découragé.
—Faites quelque chose.... Est-ce que je sais? N'importe quoi. Il doit y avoir quelque chose à faire.... Vous n'allez pas la laisser mourir. Ce n'est pas possible!
—Je ferai tout, dit simplement le docteur.
Il s'était levé. Alors, commença une lutte suprême. Tout son sang-froid et toute sa décision de praticien revenaient. Jusque-là, il n'avait point osé employer les moyens violents, craignant d'affaiblir ce petit corps déjà si pauvre de vie. Mais il n'hésita plus, il envoya Rosalie chercher douze sangsues; et il ne cacha pas à la mère que c'était une tentative désespérée, qui pouvait sauver ou tuer son enfant. Quand les sangsues furent là, il lui vit un moment de défaillance.
—Oh! mon Dieu, murmurait-elle, mon Dieu, si vous la tuez.... Il dut lui arracher un consentement.
—Eh bien! mettez-les, mais qui le ciel vous inspire!
Elle n'avait pas lâché Jeanne, elle refusa de se relever, voulant garder sa tête sur son épaule. Lui, le visage froid, ne parla plus, absorbé dans l'effort qu'il tentait. D'abord, les sangsues ne prirent pas. Les minutes s'écoulaient, le balancier de la pendule, dans la grande chambre noyée d'ombre, mettait seul son bruit impitoyable et entêté. Chaque seconde emportait un espoir. Sous le cercle de clarté jaune qui tombait de l'abat-jour, la nudité adorable et souffrante de Jeanne, au milieu des draps rejetés, avait une pâleur de cire. Hélène, les yeux secs, étranglée, regardait ces petits membres déjà morts; et, pour voir une goutte du sang de sa fille, elle eût volontiers donné tout le sien. Enfin, une goutte rouge parut, les sangsues prenaient. Une à une, elles se fixèrent. L'existence de l'enfant se décidait. Ce furent des minutes terribles, d'une émotion poignante. Était-ce le dernier souffle, ce soupir que poussait Jeanne? était-ce le retour de la vie? Un instant, Hélène, la sentant se raidir, crut qu'elle passait, et elle eut la furieuse envie d'arracher ces bêtes qui buvaient si goulûment; mais une force supérieure la retenait, elle restait béante et glacée. Le balancier continuait à battre, la chambre anxieuse semblait attendre.
L'enfant s'agita. Ses paupières lentes se soulevèrent, puis elle les referma, comme étonnée et lasse. Une vibration légère, pareille à un souffle, passait sur son visage. Elle remua les lèvres. Hélène, avide, tendue, se penchait, dans une attente farouche.
—Maman, maman, murmurait Jeanne.
Henri alors vint au chevet, près de la jeune femme, en disant:
—Ella est sauvée.
—Elle est sauvée...., elle est sauvée...., répétait Hélène, bégayante, inondée d'une telle joie, qu'elle avait glissé par terre, près du lit, regardant sa fille, regardant le docteur d'un air fou.
Et, d'un mouvement violent, elle se leva, elle se jeta au cou d'Henri.
—Ah! je t'aime! s'écria-t-elle.
Ella le baisait, elle l'étreignait. C'était son aveu, cet aveu si longtemps retardé, qui lui échappait enfin, dans cette crise de son coeur. La mère et l'amante se confondaient, à ce moment délicieux; elle offrait son amour tout brûlant de sa reconnaissance.
—Je pleure, tu vois, je puis pleurer, balbutiait-elle. Mon Dieu! que je t'aime, et que nous allons être heureux!
Elle le tutoyait, elle sanglotait. La source de ses larmes, tarie depuis trois semaines, ruisselait sur ses joues. Elle était demeurée entre ses bras, caressante et familière comme un enfant, emportée dans cet épanouissement de toutes ses tendresses. Puis, elle retomba à genoux, elle reprit Jeanne pour l'endormir contre son épaule; et, de temps à autre, pendant que sa fille reposait, elle levait sur Henri des yeux humides de passion.
Ce fut une nuit de félicité. Le docteur resta très-tard. Allongée dans son lit, la couverture au menton, sa fine tête brune au milieu de l'oreiller, Jeanne fermait les yeux sans dormir, soulagée et anéantie. La lampe, posée sur le guéridon que l'on avait roulé près de la cheminée, n'éclairait qu'un bout de la chambre, laissant dans une ombre vague Hélène et Henri, assis à leurs places habituelles, aux deux bords de l'étroite couche. Mais l'enfant ne les séparait pas, les rapprochait au contraire, ajoutait de son innocence à leur première soirée d'amour. Tous deux goûtaient un apaisement, après les longs jours d'angoisse qu'ils venaient de passer. Enfin, ils se retrouvaient, côte à côte, avec leurs coeurs plus largement ouverts; et ils comprenaient bien qu'ils s'aimaient davantage, dans ces terreurs et ces joies communes, dont ils sortaient frissonnants. La chambre devenait complice, si tiède, si discrète, emplie de cette religion qui met son silence ému autour du lit d'un malade. Hélène, par moments, se levait, allait sur la pointe des pieds chercher une potion, remonter la lampe, donner un ordre à Rosalie; pendant que le docteur, qui la suivait des yeux, lui faisait signe de marcher doucement. Puis, quand elle se rasseyait, ils échangeaient un sourire. Ils ne disaient pas une parole, ils s'intéressaient à Jeanne seule, qui était comme leur amour lui-même. Mais, parfois, en s'occupant d'elle, lorsqu'ils remontaient la couverture ou qu'ils lui soulevaient la tête, leurs mains se rencontraient, s'oubliaient un instant l'une près de l'autre. C'était la seule caresse, involontaire et furtive, qu'ils se permettaient.
—Je ne dors pas, murmurait Jeanne, je sais bien que vous êtes là.
Alors, ils s'égayaient de l'entendre parler. Leurs mains se séparaient, ils n'avaient pas d'autres désirs. L'enfant les satisfaisait et les calmait.
—Tu es bien, ma chérie? demandait Hélène, quand elle la voyait remuer.
Jeanne ne répondait pas tout de suite. Elle parlait comme dans un rêve.
—Oh! oui, je ne me sens plus.... Mois je vous entends, ça me fait plaisir.
Puis, au bout d'un instant, elle faisait un effort, levant les paupières, les regardant. Et elle souriait divinement, en refermant les yeux.
Le lendemain, quand l'abbé et M. Rambaud se présentèrent, Hélène laissa échapper un mouvement d'impatience. Ils la dérangeaient dans son coin de bonheur. Et, comme ils la questionnaient, tremblant d'apprendre de mauvaises nouvelles, elle eut la cruauté de leur dire que Jeanne n'allait pas mieux. Elle répondit cela sans réflexion, poussée par le besoin égoïste de garder pour elle et pour Henri la joie de l'avoir sauvée et d'être seuls à le savoir. Pourquoi voulait-on partager leur bonheur? Il leur appartenait, il lui eût semblé diminué si quelqu'un l'avait connu. Elle aurait cru qu'un étranger entrait dans son amour.
Le prêtre s'était approché du lit.
—Jeanne, c'est nous, tes bons amis.... Tu ne nous reconnais pas!
Elle fit un grave signe de tête. Elle les reconnaissait, mais elle ne voulait pas causer, pensive, levant des regards d'intelligence vers sa mère. Et les deux bonnes gens s'en allèrent, plus navrés que les autres soirs. Trois jours après, Henri permit à la malade son premier oeuf à la coque. Ce fut toute une grosse affaire. Jeanne voulut absolument le manger, seule avec sa mère et le docteur, la porte fermée. Comme M. Rambaud justement se trouvait là, elle murmura à l'oreille de sa mère, qui étalait déjà une serviette sur le lit, en guise de nappe:
—Attends, quand il sera parti.
Puis, dès qu'il se fut éloigné:
—Tout de suite, tout de suite.... C'est plus gentil, quand il n'y a pas de monde.
Hélène l'avait assise, pendant qu'Henri mettait deux oreillers derrière elle, pour la soutenir. Et, la serviette étalée, une assiette sur les genoux, Jeanne attendait avec un sourire.
—Je vais te le casser, veux-tu? demanda sa mère.
—Oui, c'est cela, maman.
—Et moi, je vais te couper trois mouillettes, dit le docteur.
—Oh! quatre, j'en mangerai bien quatre, tu verras.
Elle tutoyait le docteur, maintenant. Quand il lui donna la première mouillette, elle saisit sa main, et comme elle avait gardé celle de sa mère, elle les baisa toutes deux, allant de l'une à l'autre avec la même affection passionnée.
—Allons, sois raisonnable, reprit Hélène, qui la voyait près d'éclater en sanglots; mange bien ton oeuf pour nous faire plaisir.
Jeanne alors commença; mais elle était si faible, qu'après la deuxième mouillette, elle se trouva toute lasse. Elle souriait à chaque bouchée, en disant qu'elle avait les dents molles. Henri l'encourageait, Hélène avait des larmes au bord des yeux. Mon Dieu! elle voyait son enfant manger! Elle suivait le pain, ce premier oeuf l'attendrissait jusqu'aux entrailles. La brusque pensée de Jeanne, morte, raidie sous un drap, vint la glacer. Et elle mangeait, elle mangeait si gentiment, avec ses gestes ralentis, ses hésitations de convalescente!
—Tu ne gronderas pas, maman.... Je fais ce que je peux, j'en suis à ma troisième mouillette.... Es-tu contente?
—Oui, bien contente, ma chérie.... Tu ne sais pas toute la joie que tu me donnes.
Et, dans le débordement de bonheur qui l'étouffait, elle s'oublia, s'appuya contre l'épaule d'Henri. Tous deux riaient à l'enfant. Mais celle-ci, lentement, parut prise d'un malaise: elle levait sur eux des regards furtifs, puis elle baissait la tête, ne mangeant plus, tandis qu'une ombre de méfiance et de colère blêmissait son visage. Il fallut la recoucher.