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Une page d'amour

Chapter 23: V
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About This Book

The narrative focuses on Hélène, a recently widowed woman who leads a quiet bourgeois life with her delicate daughter Jeanne, sustained by weekly dinners with friends. She develops a tender, unfulfilled affection for a neighboring physician, which remains largely unspoken and complicates her isolated routine. The plot traces the child's fragility, rising gossip, and the mother's inner suffering as social expectations and medical concerns encroach. Presented as a carefully observed, intimate study, it emphasizes restrained passion, maternal devotion, and the naturalistic mapping of family ties within the wider Rougon-Macquart framework.





V

La nuit tombait. Du ciel pâli, où brillaient les premières étoiles, une cendre fine semblait pleuvoir sur la grande ville, qu'elle ensevelissait lentement, sans relâche. De grands tas d'ombre emplissaient déjà les creux, tandis qu'une barre, comme un flot d'encre, montait du fond de l'horizon, mangeant les restes de jour, les lueurs hésitantes qui se retiraient vers le couchant. Il n'y avait plus, au-dessous de Passy, que quelques nappes de toitures encore distinctes. Puis le flot roula, ce furent les ténèbres.

—Quelle chaude soirée! murmura Hélène, assise devant la fenêtre, alanguie par les souffles tièdes que Paris lui envoyait.

—Une belle nuit pour les pauvres gens, dit l'abbé, debout derrière elle. L'automne sera doux.

Ce mardi-là, Jeanne s'était assoupie au dessert, et sa mère l'avait couchée, en la voyant un peu lasse. Elle dormait déjà dans son petit lit, pendant que, sur le guéridon, M. Rambaud s'occupait gravement à raccommoder un joujou, une poupée mécanique parlant et marchant, dont il lui avait fait cadeau, et qu'elle avait cassée; il excellait dans ces sortes de travaux. Hélène, manquant d'air, souffrant de ces dernières chaleurs de septembre, venait d'ouvrir la fenêtre toute grande, soulagée par cette mer d'ombre, cette immensité noire qui s'étendait devant elle. Elle avait poussé un fauteuil pour s'isoler, elle fut surprise d'entendre le prêtre. Il continua doucement:

—Avez-vous bien couvert la petite?... L'air est toujours vif, à cette hauteur.

Mais elle cédait à un besoin de silence, elle ne répondit pas. Elle goûtait le charme du crépuscule, l'effacement dernier des choses, l'assoupissement des bruits. Une lueur de veilleuse brûlait à la pointe des flèches et des tours; Saint-Augustin s'éteignit d'abord, le Panthéon un instant garda une lueur bleuâtre, le dôme éclatant des Invalides se coucha comme une lune dans une marée montante de nuages. C'était l'Océan, la nuit, avec son étendue élargie au fond des ténèbres, un abîme d'obscurité où l'on devinait un monde. Un souffle énorme et doux venait de la ville invisible. Dans la voix prolongée qui ronflait, des sons montaient encore, affaiblis et distincts, un brusque roulement d'omnibus sur le quai, le sifflement d'un train traversant le pont du Point-du-Jour; et la Seine, grossie par les derniers orages, passait très-large avec la respiration forte d'un être vivant, allongé tout en bas, dans un pli d'ombre. Une odeur chaude fumait des toits encore brûlants, tandis que la rivière, dans cette exhalaison lente des ardeurs de la journée, mettait de petites haleines fraîches. Paris, disparu, avait le repos rêveur d'un colosse qui laisse la nuit l'envelopper, et reste là, immobile un moment, les yeux ouverts. Rien n'attendrissait plus Hélène que cette minute d'arrêt dans la vie de la cité. Depuis trois mois qu'elle ne sortait pas, clouée près du lit de Jeanne, elle n'avait pas d'autre compagnon de veillée au chevet de la malade que le grand Paris étalé à l'horizon. Par ces chaleur de juillet et d'août, les croisées restaient presque continuellement ouvertes, elle ne pouvait traverser la pièce, bouger, tourner la tête, sans le voir avec elle développant son éternel tableau. Il était là, par tous les temps, se mettant de moitié dans ses douleurs et dans ses espérances, comme un ami qui s'imposait. Elle l'ignorait toujours, elle n'avait jamais été si loin de lui, plus insoucieuse de ses rues et de son peuple; et il emplissait sa solitude. Ces quelques pieds carrés, cette chambre de souffrance dont elle fermait si soigneusement la porte, s'ouvrait toute grande à lui par ses deux fenêtres. Bien souvent, elle avait pleuré en le regardant, lorsqu'elle venait s'accouder pour cacher ses larmes à la malade; un jour, le jour où elle l'avait crue perdue, elle était restée longtemps, suffoquée, étranglée, suivant des yeux les fumées de la Manutention qui s'envolaient. Souvent aussi, dans les heures d'espoir, elle avait confié l'allégresse de son coeur aux lointains perdus des faubourgs. Il n'était plus un monument qui ne lui rappelât, une émotion triste ou heureuse. Paris vivait de son existence. Mais jamais elle ne l'aimait davantage, qu'au crépuscule, lorsque, la journée finie, il consentait à un quart d'heure d'apaisement, d'oubli et de songerie, en attendant que le gaz fût allumé.

—Que d'étoiles! murmura l'abbé Jouve. Elles brillent par milliers.

Il venait de prendre une chaise et de s'asseoir près d'elle. Alors, elle leva les yeux, regardant le ciel d'été. Les constellations plantaient leurs clous d'or. Une planète, presque au ras de l'horizon, luisait comme une escarboucle, tandis qu'une poussière d'étoiles presque invisibles sablait la voûte d'un sable pailleté d'étincelles. Le Chariot, lentement, tournait, son brancard en l'air.

—Tenez, dit-elle à son tour, cette petite étoile bleue, dans ce coin du ciel, je la retrouve tous les soirs.... Mais elle s'en va, elle recule chaque nuit.

Maintenant, l'abbé ne la gênait point. Elle le sentait à son côté, comme une paix de plus. Ils échangèrent quelques paroles, espacées par de longs silences. À deux reprises, elle le questionna sur des noms d'étoiles; toujours la vue du ciel l'avait tourmentée. Mais il hésitait, il ne savait pas.

—Vous voyez, demandait-elle, cette belle étoile qui a un éclat si pur?

—A gauche, n'est-ce pas? disait-il, près d'une autre moins grosse, verdâtre.... Il y en a trop, j'ai oublié.

Ils se turent, les yeux toujours levés, éblouis et pris, d'un léger frisson en face de ce fourmillement d'astres qui grandissait. Derrière les milliers d'étoiles, d'autres milliers d'étoiles apparaissaient, et cela sans cesse, dans la profondeur infinie du ciel. C'était un continuel épanouissement, une braise attisée de mondes brûlant du feu calme des pierreries. La voie lactée blanchissait déjà, développait ses atomes de soleil si innombrables et si lointains, qu'ils ne sont plus, à la rondeur du firmament, qu'une écharpe de lumière.

—Cela me fait peur, dit Hélène à voix très-basse.

Et elle pencha la tête pour ne plus voir, elle ramena ses regards sur le vide béant où Paris semblait s'être englouti. Là, pas une lueur encore, la nuit complète également épandue; un aveuglement de ténèbres. La voix haute et prolongée avait pris une douceur plus tendre.

—Vous pleurez? demanda l'abbé, qui venait d'entendre un sanglot.

—Oui, répondit simplement Hélène.

Ils ne se voyaient point. Elle pleurait longuement, avec un murmure de tout son être. Cependant, derrière eux, Jeanne mettait le calme innocent de son sommeil, tandis que M. Rambaud, absorbé, inclinait sa tête grisonnante au-dessus de la poupée, dont il avait démonté les membres. Mais lui, par moments, laissait échapper des bruits secs de ressorts qui se détendaient, des bégaiements d'enfant que ses gros doigts tiraient le plus doucement possible du mécanisme détraqué. Et quand la poupée avait parlé trop fort, il s'arrêtait net, inquiet et fâché, regardant s'il ne venait pas de réveiller Jeanne. Puis, il se remettait à son raccommodage avec précaution, n'ayant pour outils qu'une paire de ciseaux et un poinçon.

—Pourquoi pleurez-vous, ma fille? reprit l'abbé. Ne puis-je donc vous apporter aucun soulagement?

—Ah! laissez, murmura Hélène; ces larmes me font du bien.... Tout à l'heure, tout à l'heure....

Elle étouffait trop pour répondre. Une première fois, à cette même place, une crise de pleurs l'avait brisée; mais elle était seule, elle avait pu sangloter dans les ténèbres, défaillante, attendant que la source de l'émotion qui la gonflait se fût tarie. Pourtant, elle ne se connaissait aucun chagrin: sa fille était sauvée, elle-même avait repris le train monotone et charmant, de son existence. C'était brusquement en elle comme le sentiment poignant d'une immense douleur, d'un vide insondable qu'elle ne comblerait jamais, d'un désespoir sans borne où elle sombrait avec tous ceux qui lui étaient chers. Elle n'aurait su dire quel malheur la menaçait ainsi, elle était sans espérance, et elle pleurait.

Déjà, dans l'église parfumée des fleurs du mois de Marie, elle avait eu des attendrissements pareils. Le vaste horizon de Paris, au crépuscule, la touchait d'une profonde impression religieuse. La plaine semblait s'élargir, une mélancolie montait de ces deux millions d'existences, qui s'effaçaient. Puis quand il faisait noir, quand la ville s'était évanouie avec ses bruits mourants, son coeur serré éclatait, ses larmes débordaient en face de cette paix souveraine. Elle aurait joint les mains et balbutié des prières. Un besoin de foi, d'amour, d'anéantissement divin, lui donnait un grand frisson. Et c'était alors que le lever des étoiles la bouleversait d'une jouissance et d'une terreur sacrées.

Au bout d'un long silence, l'abbé Jouve insista.

—Ma fille, il faut vous confier à moi. Pourquoi hésitez-vous?

Elle pleurait encore, mais avec une douceur d'enfant, comme lasse et sans force.

—L'église vous effraie, continua-t-il. Un instant, je vous ai crue conquise à Dieu. Mais il en a été autrement. Le ciel a ses desseins.... Eh bien! puisque vous vous défiez du prêtre, pourquoi refuseriez-vous plus longtemps une confidence à l'ami?

—Vous avez raison, balbutia-t-elle, oui, je suis affligée et j'ai besoin de vous.... Il faut que je vous confesse ces choses. Quand j'étais petite, je n'entrais guère dans les églises; aujourd'hui, je ne puis assister à une cérémonie sans être profondément troublée.... Et là, tenez, tout à l'heure, ce qui m'a fait sangloter, c'est cette voix de Paris qui ressemble à un ronflement d'orgues, c'est cette immensité de la nuit, c'est ce beau ciel.... Ah! je voudrais croire. Aidez-moi, enseignez-moi.

L'abbé Jouve la calma en posant légèrement la main sur la sienne.

—Dites-moi tout, répondit-il simplement.

Elle se débattit un instant, pleine d'angoisse.

—Je n'ai rien, je vous jure.... Je ne vous cache rien.... Je pleure sans raison, parce que j'étouffe, parce que mes larmes jaillissent d'elles-mêmes.... Vous connaissez ma vie. Je n'y trouverais à cette heure ni une tristesse, ni une faute, ni un remords.... Et je ne sais pas, je ne sais pas....

Sa voix s'éteignit. Alors, le prêtre laissa tomber lentement cette parole:

—Vous aimez, ma fille.

Elle tressaillit, elle n'osa protester. Le silence recommença. Dans la mer de ténèbres qui dormait devant eux, une étincelle avait lui. C'était à leurs pieds, quelque part dans l'abîme, à un endroit qu'ils n'auraient pu préciser. Et, une à une, d'autres étincelles parurent. Elles naissaient dans la nuit avec un brusque sursaut, tout d'un coup, et restaient fixes, scintillantes comme des étoiles. Il semblait que ce fût un nouveau lever d'astres, à la surface d'un lac sombre. Bientôt elles dessinèrent une double ligne, qui partait du Trocadéro et s'en allait vers Paris, par légers bonds de lumière; puis, d'autres lignes de points lumineux coupèrent celle-ci, des courbes s'indiquèrent, une constellation s'élargit, étrange et magnifique. Hélène ne parlait toujours pas, suivant du regard ces scintillements, dont les feux continuaient le ciel au-dessous de l'horizon, dans un prolongement de l'infini, comme si la terre eût disparu et qu'on eût aperçu de tous côtés la rondeur céleste. Et elle retrouvait là l'émotion qui l'avait brisée quelques minutes auparavant, lorsque le Chariot s'était mis lentement à tourner autour de l'axe du pôle, le brancard en l'air. Paris, qui s'allumait, s'étendait, mélancolique et profond, apportant les songeries terrifiantes d'un firmament où pullulent les mondes.

Cependant, le prêtre, de cette voix monotone et douce que lui donnait l'habitude du confessionnal, chuchotait longuement à son oreille. Il l'avait avertie un soir, il lui avait bien dit que la solitude ne lui valait rien. On ne se mettait pas impunément en dehors de la vie commune. Elle s'était trop cloîtrée, elle avait ouvert la porte aux rêveries dangereuses.

—Je suis bien vieux, ma fille, murmura-t-il, j'ai vu souvent des femmes qui venaient à nous, avec des larmes, des prières, un besoin de croire et de s'agenouiller.... Aussi ne puis-je guère me tromper aujourd'hui. Ces femmes, qui semblent chercher Dieu si ardemment, ne sont que de pauvres coeurs troublés par la passion. C'est un homme qu'elles adorent dans nos églises....

Elle ne l'écoutait pas, au comble de l'agitation, dans l'effort qu'elle faisait pour voir enfin clair en elle. L'aveu lui échappa, bas, étranglé.

—Eh bien! oui, j'aime.... Et c'est tout. Ensuite, je ne sais plus, je ne sais plus....

Maintenant, il évitait de l'interrompre. Elle parla dans la fièvre, par petites phrases courtes; et elle prenait une joie amère à confesser son amour, à partager avec ce vieillard son secret qui l'étouffait depuis si longtemps.

—Je vous jure que je ne puis lire en moi.... Cela est venu sans que je le sache. Peut-être bien tout d'un coup. Pourtant, je n'en ai senti la douceur qu'à la longue.... D'ailleurs, pourquoi me faire plus forte que je ne suis? Je n'ai pas cherché à fuir, j'étais trop heureuse; aujourd'hui, j'ai encore moins de courage.... Voyez, ma fille a été malade, j'ai failli la perdre; eh bien! mon amour a été aussi profond que ma douleur, il est revenu tout-puissant après ces jours terribles, et il me possède, et je me sens emportée....

Elle reprit haleine, frissonnante.

—Enfin je suis à bout de force.... Vous aviez raison, mon ami, cela me soulage de vous confier ces choses.... Mais, je vous en prie, dites-moi ce qui se passe au fond de mon coeur. J'étais si calme, j'étais si heureuse. C'est un coup de foudre dans ma vie. Pourquoi moi? pourquoi pas une autre? car je n'avais rien fait pour cela, je me croyais bien protégée.... Et si vous saviez! Je ne me reconnais plus.... Ah! aidez-moi, sauvez-moi!

Voyant qu'elle se taisait, le prêtre, machinalement, avec sa liberté accoutumée de confesseur, posa une question.

—Le nom, dites-moi le nom?

Elle hésitait, lorsqu'un bruit particulier lui fit tourner la tête. C'était la poupée qui, entre les doigts de M. Rambaud, reprenait peu à peu sa vie mécanique; elle venait de faire trois pas sur le guéridon, avec le grincement des rouages fonctionnant mal encore; puis, elle avait culbuté à la renverse, et, sans le digne homme, elle rebondissait par terre. Il la suivait, les mains tendues, prêt à la soutenir, plein d'une anxiété paternelle. Quand il vit Hélène se tourner, il lui adressa un sourire confiant, comme pour lui promettre que la poupée allait marcher. Et il se remit à fouiller le joujou avec ses ciseaux et son poinçon. Jeanne dormait.

Alors, Hélène, détendue par ce milieu de paix, murmura un nom à l'oreille du prêtre. Celui-ci ne bougea pas. Dans l'ombre, on ne pouvait voir son visage. Il parla, au bout d'un silence.

—Je le savais, mais je voulais recevoir votre aveu.... Ma fille, vous devez beaucoup souffrir.

Et il ne prononça aucune phrase banale sur les devoirs. Hélène, anéantie, triste à mourir de cette pitié sereine de l'abbé, suivait de nouveau les étincelles qui pailletaient d'or le manteau sombre de Paris. Elles se multipliaient à l'infini. C'était comme ces feux qui courent dans la cendre noire d'un papier brûlé. D'abord, ces points lumineux étaient partis du Trocadéro, allant vers le coeur de la ville. Bientôt, un autre foyer apparut à gauche, vers Montmartre; puis, un autre à droite, derrière les Invalides, et un autre encore, plus en arrière, du côté du Panthéon. De tous ces foyers à la fois descendaient des vols de petites flammes.

—Vous vous souvenez de notre conversation, reprit l'abbé lentement. Je n'ai pas changé d'opinion.... Il faut vous marier, ma fille.

—Moi! dit-elle, écrasée. Mais je viens de vous avouer.... Vous savez bien que je ne peux pas....

—Il faut vous marier, répéta-t-il avec plus de force. Vous épouserez un honnête homme....

Il semblait avoir grandi dans sa vieille soutane. Sa grosse tête ridicule, qui se penchait d'ordinaire sur une épaule, les yeux à demi clos, se relevait, et ses regards étaient si larges et si clairs, qu'elle les voyait luire dans la nuit.

—Vous épouserez un honnête homme qui sera un père pour votre Jeanne et qui vous rendra à toute votre loyauté.

—Mais je ne l'aime pas.... Mon Dieu! je ne l'aime pas....

—Vous l'aimerez, ma fille.... Il vous aime et il est bon.

Hélène se débattait, baissait la voix, en entendant le petit bruit que M. Rambaud faisait derrière eux. Il était si patient et si fort, dans son espoir, que, depuis six mois, il ne l'avait pas importunée une seule fois de son amour. Il attendait avec une tranquillité confiante, naturellement prêt aux abnégations les plus héroïques. L'abbé fit le mouvement de se tourner.

—Voulez-vous que je lui dise tout?... Il vous tendra la main, il vous sauvera. Et vous le comblerez d'une joie immense.

Elle l'arrêta, éperdue. Son coeur se révoltait. Tous deux l'effrayaient, ces hommes si paisibles et si tendres, dont la raison gardait cette froideur, à côté des fièvres de sa passion. Dans quel monde vivaient-ils donc, pour nier ainsi ce dont elle souffrait tant? Le prêtre eut un geste large de la main, montrant les vaste espaces.

—Ma fille, voyez cette belle nuit, cette paix suprême en face de votre agitation.... Pourquoi refusez-vous d'être heureuse?

Paris entier était allumé. Les petites flammes dansantes avaient criblé la mer des ténèbres d'un bout de l'horizon à l'autre, et maintenant leurs millions d'étoiles brûlaient avec un éclat fixe, dans une sérénité de nuit d'été. Pas un souffle de vent, pas un frisson n'effarait ces lumières qui semblaient comme suspendues dans l'espace. Paris, qu'on ne voyait pas, en était reculé au fond de l'infini, aussi vaste qu'un firmament. Cependant, en bas des pentes du Trocadéro, une lueur rapide, les lanternes d'un fiacre ou d'un omnibus, coupait l'ombra de la fusée continue d'une étoile filante; et là, dans le rayonnement des bacs de gaz, qui dégageaient comme une buée jaune, on distinguait vaguement des façades brouillées, des coins d'arbres, d'un vert cru de décor. Sur le pont des Invalides, les étoiles se croisaient sans relâche; tandis que, en dessous, le long d'un ruban de ténèbres plus épaisses, se détachait un prodige, une bande de comètes dont les queues d'or s'allongeaient en pluie d'étincelles; c'étaient, dans les eaux noires de la Seine, les réverbérations des lanternes du pont. Mais, au delà, l'inconnu commençait. La longue courbe du fleuve était indiquée par un double cordon de gaz, que rattachaient d'autres cordons, de place en place; on eût dit une échelle de lumière, jetée en travers de Paris, posant ses deux extrémités au bord du ciel, dans les étoiles. À gauche, une autre trouée descendait, les Champs-Élysées menaient un défilé régulier d'astres de l'Arc-de-Triomphe à la place de la Concorde, où luisait le scintillement d'une pléiade; puis, les Tuileries, le Louvre, les pâtés de maisons du bord de l'eau, l'Hôtel-de-Ville tout au fond, faisaient des barres sombres, séparées de loin en loin par le carré lumineux d'une grande place; et, plus en arrière, dans la débandade des toitures, les clartés s'éparpillaient, sans qu'on pût retrouver autre chose qu'un enfoncement de rue, un coin tournant de boulevard, un élargissement de carrefour incendié. Sur l'autre rive, à droite, l'Esplanade seule se dessinait nettement, avec son rectangle de flammes, pareil à quelque Orion des nuits d'hiver, qui aurait perdu son baudrier; les longues rues du quartier Saint-Germain espaçaient des clartés tristes; au delà, les quartiers populeux braisillaient, allumés de petits feux serrés, luisant dans une confusion de nébuleuse. C'étaient, jusqu'aux faubourgs, et tout autour de l'horizon, une fourmilière de becs de gaz et de fenêtres éclairées, comme une poussière qui emplissait les lointains de la ville de ces myriades de soleils, de ces atomes planétaires que l'humain ne peut découvrir. Les édifices avaient sombré, pas un falot n'était attaché à leur mâture. Par moments, on aurait pu croire à quelque fête géante, à un monument cyclopéen illuminé, avec ses escaliers, ses rampes, ses fenêtres, ses frontons, ses terrasses, son monde de pierre, dont des lignes de lampions traceraient en traite phosphorescents l'étrange et énorme architecture. Mais la sensation qui revenait était celle d'une naissance de constellations, d'un grandissement continu du ciel.

Hélène, en suivant le geste large du prêtre, avait promené sur Paris allumé un long regard. Là aussi, elle ignorait le nom des étoiles. Volontiers elle aurait demandé quelle était cette lueur vive, là-bas, à gauche, qu'elle regardait tous les soirs. D'autres l'intéressaient. Il y en avait qu'elle aimait, tandis que certaines la laissaient inquiète et fâchée.

—Mon père, dit-elle, employant pour la première fois ce nom de tendresse et de respect, laissez-moi vivre.... C'est la beauté de cette nuit qui m'agite.... Vous vous êtes trompé, vous ne sauriez à cette heure me donner de consolation, car vous ne pouvez m'entendre.

Le prêtre ouvrit les bras, puis les laissa retomber avec une lenteur résignée. Et après un silence il parla à voix basse.

—Sans doute, cela devait être ainsi.... Vous appelez au secours, et vous n'acceptez pas la salut. Que d'aveux désespérés j'ai recueillis, et que de larmes je n'ai pu empêcher!... Écoutez, ma fille, promettez-moi une seule chose: si jamais la vie devient trop lourde pour vous, songez qu'un honnête homme vous aime et qu'il vous attend.... Vous n'aurez qu'à mettre votre main dans la sienne pour retrouver le calme.

—Je vous le promets, répondit Hélène avec gravité.

Et, comme elle faisait ce serment, il y eut, dans la chambre, un léger rire. C'était Jeanne qui venait de se réveiller et qui regardait sa poupée marcher sur le guéridon. M. Rambaud, enchanté de son raccommodage, avançait toujours les mains de peur de quelque accident. Mais la poupée était solide; elle tapait ses petits talons, elle tournait la tête en lâchant à chaque pas les mêmes mots, d'une voix de perruche.

—Oh! c'est une niche! murmurait Jeanne, encore ensommeillée. Qu'est- ce que tu lui as donc fait, dis? Elle était cassée, et la voilà en vie.... Donne un peu, fais voir.... Tu es trop gentil....

Cependant, sur Paris allumé, une nuée lumineuse montait. On eût dit l'haleine rouge d'un brasier. D'abord, ce ne fut qu'une pâleur dans la nuit, un reflet à peine sensible. Puis, peu à peu, à mesure que la soirée s'avançait, elle devenait saignante; et, suspendue en l'air, immobile au-dessus de la cité, faite de toutes les flammes et de toute la vie grondante qui s'exhalaient d'elle, elle était comme un de ces nuages de foudre et d'incendie qui couronnent la bouche des volcans.








QUATRIÈME PARTIE








I

On avait servi les rince-bouche, et les dames, délicatement, s'essuyaient les doigts. Il y eut un moment de silence autour de la table. Madame Deberle jeta un regard, pour voir si tout le monde avait fini; puis, elle se leva sans parler, tandis que ses invités l'imitaient, au milieu d'un grand remuement de chaises. Un vieux monsieur, qui se trouvait à sa droite, s'était hâté de lui offrir le bras.

—Non, non, murmura-t-elle en le menant elle-même vers une porte. Nous allons prendre le café dans le petit salon.

Des couples la suivirent. Au bout, venaient deux dames et deux messieurs, qui continuaient une conversation, sans songer à se joindre au défilé. Mais, dans le petit salon, la gêne cessa, la gaieté du dessert reparut. Le café était déjà servi sur un guéridon, dans un vaste plateau de laque. Madame Deberle tourna autour, avec la bonne grâce d'une maîtresse de maison qui s'inquiète des goûts différents de ses convives. À la vérité, c'était Pauline qui se remuait le plus et qui se réservait de servir les messieurs. Il y avait là une douzaine de personnes, le nombre à peu près réglementaire que les Deberle invitaient chaque mercredi, à partir de décembre. Le soir, vers dix heures, il venait beaucoup de monde.

—Monsieur de Guiraud, une tasse de café, disait Pauline, arrêtée devant un petit homme chauve. Ah! non, je sais, vous n'en prenez pas.... Alors, un verre de chartreuse?

Mais elle s'embrouillait dans son service, elle apportait un verre de cognac. Et, souriante, elle faisait le tour des invités, avec son aplomb, regardant les gens dans les yeux, circulant à l'aise avec sa longue traîne. Elle portait une superbe robe blanche de cachemire de l'Inde, garnie de cygne, ouverte en carré sur la poitrine. Lorsque tous les hommes furent debout, leur tasse à la main, buvant à petites gorgées en écartant le menton, elle s'attaqua à un grand jeune homme, le fils Tissot, auquel elle trouvait une belle tête.

Hélène n'avait pas voulu de café. Elle s'était assise à l'écart, l'air un peu las, vêtue d'une robe de velours noir, sans garniture, qui la drapait sévèrement. On fumait dans le petit salon, les boîtes de cigares étaient près d'elle, sur une console. Le docteur s'approcha, choisit un cigare, en lui demandant:

—Jeanne va bien?

—Très-bien, répondit-elle. Nous sommes allées au Bois aujourd'hui, elle a joué comme une perdue.... Oh! elle doit dormir, à cette heure.

Tous deux causaient amicalement, avec une familiarité souriante de gens qui se voyaient tous les jours. Mais la voix de madame Deberle s'éleva.

—Tenez, madame Grandjean peut vous le dire....

N'est-ce pas, je suis revenue de Trouville vers le dix septembre? Il pleuvait, la plage était insupportable. Trois ou quatre dames l'entouraient, tandis qu'elle parlait de son séjour au bord de la mer. Hélène dut se lever et se joindre au groupe.

—Nous avons passé un mois à Dinard, raconta madame de Chermette. Oh! un pays délicieux, un monde charmant!

—Il y avait un jardin derrière le chalet, puis une terrasse sur la mer, continuait madame Deberle. Vous savez que je m'étais décidée à emmener mon landau et mon cocher.... C'est bien plus commode pour les promenades.... Mais madame Levasseur est venue nous voir....

—Oui, un dimanche, dit celle-ci. Nous étions à Cabourg.... Oh! vous aviez là une installation tout à fait bien, un peu chère, je crois....

—A propos, interrompit madame Berthier, en s'adressant à Juliette, est-ce que monsieur Malignon ne vous a pas appris à nager?

Hélène remarqua sur le visage de madame Deberle une gêne, une contrariété subite. Déjà plusieurs fois elle avait cru s'apercevoir que le nom de Malignon, prononcé à l'improviste devant elle, l'ennuyait. Mais la jeune femme s'était remise.

—Un beau nageur! s'écria-t-elle. Si jamais celui-là donne des leçons à quelqu'un!... Moi, j'ai une peur affreuse de l'eau froide. Rien que la vue des gens qui se baignent me fait grelotter. Et elle eut un joli frisson, en remontant ses épaules potelées, comme un oiseau mouillé qui se secoue.

—Alors, c'est un conte? dit madame de Guiraud.

—Mais bien sûr. Je parie que c'est lui qui l'a inventé. Il m'exècre depuis qu'il a passé là-bas un mois avec nous.

Du monde commençait à arriver. Les dames, une touffe de fleurs dans les cheveux, les bras arrondis, souriaient avec un balancement de tète; les hommes, en habit, le chapeau à la main, s'inclinaient, tachaient de trouver une phrase. Madame Deberle, tout en causant, tendait le bout des doigts aux familiers de la maison; et beaucoup ne disaient rien, saluaient et passaient. Cependant, mademoiselle Aurélie venait d'entrer. Tout de suite, elle s'extasia sur la robe de Juliette, une robe de velours frappé bleu marine, garnie de faille. Alors, les dames, qui se trouvaient là, parurent seulement apercevoir la robe. Oh! délicieuse, vraiment délicieuse! Elle sortait de chez Worms. On en causa cinq minutes. Le café était pris, les invités avaient reposé les tasses vides un peu partout, sur le plateau, sur les consoles; seul, le vieux monsieur n'en finissait pas, s'arrêtant à chaque gorgée pour causer avec une dame. Une odeur chaude, l'arôme du café mêlé aux légers parfums des toilettes, montait.

—Vous savez que je n'ai rien eu, dit le fils Tissot à Pauline, qui lui parlait d'un peintre chez lequel son père l'avait conduite voir des tableaux.

—Comment! vous n'avez rien eu?... Je vous ai apporté une tasse de café.

—Non, mademoiselle, je vous assure.

—Mais je veux absolument que vous ayez quelque chose.... Attendez, voici de la chartreuse!

Madame Deberle avait appelé discrètement son mari d'un signe de tête. Le docteur comprit, ouvrit lui-même la porte du grand salon, où l'on passa, tandis qu'un domestique enlevait le plateau. Il faisait presque froid dans la vaste pièce, que six lampes et un lustre à dix bougies éclairaient d'une vive lumière blanche. Des dames étaient déjà là, rangées en cercle devant la cheminée; il n'y avait que deux ou trois hommes, debout au milieu des jupes étalées. Et, par la porte du salon réséda laissée ouverte, on entendit la voix aiguë de Pauline, restée seule avec le fils Tissot.

—Maintenant que je l'ai versé, vous allez le boire, bien sûr.... Qu'est-ce que vous voulez que j'en fasse? Pierre a emporté le plateau.

Puis, on la vit paraître, toute blanche, dans sa robe garnie de cygne. Elle annonça, avec un sourire qui montrait ses dents entre ses lèvres Fraîches:

—Voici le beau Malignon.

Les poignées de mains et les salutations continuaient. M. Deberle s'était mis près de la porte. Madame Deberle, assise au milieu des dames sur un pouf très-bas, se levait à chaque instant. Quand Malignon se présenta, elle affecta de tourner la tète. Il était très-correctement mis, frisé au petit fer, les cheveux séparés par une raie qui lui descendait jusqu'à la nuque. Sur le seuil, il avait fixé dans son oeil droit un monocle, d'une légère grimace, «pleine de chic,» comme le répétait Pauline; et il promenait un regard autour du salon. Nonchalamment, il serra la main au docteur, sans rien dire, puis s'avança vers madame Deberle, devant laquelle il plia sa longue taille, pincée dans son habit noir.

—Ah! c'est vous, dit-elle de façon à être entendue. Il paraît que vous nagez maintenant.

Il ne comprit pas, mais il répondit tout de même, pour faire de l'esprit:

—Sans doute.... Un jour, j'ai sauvé un terre-neuve qui se noyait.

Les dames trouvèrent cela charmant. Madame Deberle elle-même parut désarmée.

—Je vous permets les terre-neuve, répondit-elle. Seulement, vous savez bien que je ne me suis pas baignée une seule fois, à Trouville.

—Ah! la leçon que je vous ai donnée! s'écria-t-il. Eh bien! est-ce qu'un soir, dans votre salle à manger, je ne vous ai pas dit qu'il fallait remuer les pieds et les mains?

Toutes ces dames se mirent à rire. Il était délicieux. Juliette haussa les épaules. On ne pouvait pas causer sérieusement avec lui. Et elle se leva pour aller au-devant d'une dame qui avait un grand talent de pianiste, et qui venait pour la première fois chez elle. Hélène, assise près du feu, avec son beau calme, regardait et écoutait. Malignon surtout semblait l'intéresser. Elle lui avait vu faire une évolution savante pour se rapprocher de madame Deberle, qu'elle entendait causer derrière son fauteuil. Tout d'un coup, les voix changèrent. Elle se renversa, afin de mieux entendre. La voix de Malignon disait:

—Pourquoi n'êtes-vous pas venue hier? Je vous ai attendue jusqu'à six heures.

—Laissez-moi, vous êtes fou, murmurait Juliette.

Ici, la voix de Malignon s'éleva, grasseyante.

—Ah! vous ne croyez pas l'histoire de mon terre-neuve. Mais j'ai reçu une médaille, je vous la montrerai.

Et il ajouta très-bas:

—Vous m'aviez promis.... Rappelez-vous....

Toute une famille arrivait, madame Deberle éclata en compliments, tandis que Malignon reparaissait au milieu des dames, son monocle dans l'oeil. Hélène resta toute pale des paroles rapides qu'elle venait de surprendre. C'était un coup de foudre pour elle, quelque chose d'inattendu et de monstrueux. Comment cette femme si heureuse, d'un visage si calme, aux joues blanches et reposées, pouvait-elle trahir son mari? Elle lui avait toujours connu une cervelle d'oiseau, une pointe d'égoïsme aimable qui la gardait contre les ennuis d'une sottise. Et avec un Malignon encore! Brusquement, elle revit les après-midi du jardin, Juliette souriante et affectueuse sous le baiser dont le docteur effleurait ses cheveux. Ils s'aimaient pourtant. Alors, par un sentiment qu'elle ne s'expliqua pas, elle fut pleine de colère contre Juliette, comme si elle venait d'être personnellement trompée. Cela l'humiliait pour Henri, une fureur jalouse l'emplissait, son malaise se lisait si clairement sur sa face, que mademoiselle Aurélie lui demanda:

—Qu'est-ce que vous avez?... Vous êtes souffrante?

La vieille demoiselle s'était assise près d'elle, en l'apercevant seule. Me lui témoignait une vive amitié, charmée de là façon complaisante dont cette femme si grave et si belle écoutait pendant des heures ses commérages.

Mais Hélène ne répondit pas. Elle avait un besoin, celui de voir Henri, de savoir à l'instant ce qu'il faisait, quelle figure il avait. Elle se souleva, le chercha dans le salon, finit par le trouver. Il causait, debout devant un gros homme blême, et il était bien tranquille, l'air satisfait, avec son sourire fin. Un moment, elle l'examina. Elle éprouvait pour lui une commisération qui le rapetissait un peu, en même temps qu'elle l'aimait davantage, d'une tendresse où il entrait une vague idée de protection. Son sentiment, très-confus encore, était qu'elle devait à cette heure compenser autour de lui le bonheur perdu.

—Ah bien! murmurait mademoiselle Aurélie, cela va être gai, si la soeur de madame de Guiraud chante.... C'est la dixième fois que j'entends les Tourterelles. Elle n'a que ça, cet hiver.... Vous savez qu'elle est séparée de son mari. Regardez ce monsieur brun, là-bas, près de la porte. Ils sont au mieux. Juliette est bien forcée de le recevoir, sans cela elle ne viendrait pas....

—Ah! dit Hélène.

Madame Deberle, vivement, allait de groupe en groupe, priant qu'on fît silence pour écouter la soeur de madame de Guiraud. Le salon s'était empli, une trentaine de dames en occupaient le milieu, assises, chuchotant et riant; deux, cependant, restaient debout, causant plus haut, avec de jolis mouvements d'épaules; tandis que cinq ou six hommes, très à l'aise, semblaient là chez eux, comme perdus sous les jupes. Quelques Chut! discrets coururent, le bruit des voix tomba, les visages prirent une expression immobile et ennuyée; et il n'y eut plus que le battement des éventails, dans l'air chaud.

La soeur de madame de Guiraud chantait, mais Hélène n'écoutait pas. Maintenant, elle regardait Malignon qui semblait goûter les Tourterelles, en affectant un amour immodéré de la musique. Était-ce possible! ce garçon-là! Sans doute, c'était à Trouville qu'ils avaient joué quelque jeu dangereux. Les paroles surprises par Hélène, semblaient indiquer que Juliette n'avait pas cédé encore; mais la chute paraissait prochaine. Devant elle, Malignon marquait la mesure d'un balancement ravi; madame Deberle avait une admiration complaisante, pendant que le docteur se taisait, patient et aimable, attendant la fin du morceau pour reprendre son entretien avec la gros homme blême.

De légers applaudissements s'élevèrent, lorsque la chanteuse se tut. Et des voix se pâmaient.

—Délicieux! ravissant!

Mais le beau Malignon, allongeant les bras pardessus les coiffures des dames, tapait ses doigts gantés, sans faire de bruit, en répétant: «Brava! Brava!» d'une voix chantante qui dominait les autres.

Tout de suite, cet enthousiasme tomba, les visages détendus se sourirent, quelques dames se levèrent, tandis que les conversations repartaient, au milieu du soulagement général. La chaleur grandissait, une odeur musquée s'envolait des toilettes sous le battement des éventails. Par moments, dans le murmure des causeries, un rire perlé sonnait, un Mot dit à voix haute faisait tourner les têtes. À trois reprises déjà, Juliette était allée dans le petit salon, pour supplier les hommes qui s'y réfugiaient, de ne pas abandonner ainsi les dames. Ils la suivaient; et, dix minutes après, ils avaient encore disparu.

—C'est insupportable, murmurait-elle d'un air fâché, on ne peut en retenir un.

Cependant, mademoiselle Aurélie nommait les dames à Hélène, qui venait seulement aux soirées du docteur pour la seconde fois. Il y avait là toute la haute bourgeoisie de Passy, des gens très-riches. Puis, se penchant:

—Décidément, c'est fait.... Madame de Chermette marie sa fille à ce grand blond avec lequel elle est restée dix-huit mois.... Au moins, voilà une belle-mère qui aimera son gendre.

Mais elle s'interrompit, très-surprise.

—Tiens! le mari de madame Levasseur qui cause avec l'amant de sa femme!...

Juliette avait pourtant juré de ne plus les recevoir ensemble.

Hélène, d'un regard lent, faisait le tour du salon. Dans ce monde digne, parmi cette bourgeoisie d'apparence si honnête, il n'y avait donc que des femmes coupables? Son rigorisme provincial s'étonnait des promiscuités tolérées de la vie parisienne. Et, amèrement, elle se raillait d'avoir tant souffert, lorsque Juliette mettait sa main dans la sienne. Vraiment! elle était bien sotte de garder de si beaux scrupules! L'adultère s'embourgeoisait là d'une béate façon, aiguisé d'une pointe de raffinement coquet. Madame Deberle, maintenant, semblait remise avec Malignon; et, petite, pelotonnant dans un fauteuil ses rondeurs de jolie brune douillette, elle riait des mots d'esprit qu'il disait. M. Deberle vint à passer.

—Vous ne vous disputez donc pas ce soir? demanda-t-il.

—Non, répondit Juliette très-gaiement. Il dit trop de bêtises.... Si tu savais toutes les bêtises qu'il nous dit....

On chanta de nouveau. Mais le silence fut plus difficile à obtenir. C'était le fils Tissot qui chantait un duo de la Favorite avec Une dame très-mûre, coiffée à l'enfant. Pauline, debout à une des portes, au milieu des habits noirs, regardait le chanteur d'un air d'admiration ouverte, comme elle avait vu regarder des oeuvres d'art.

—Oh! la belle tête! laissa-t-elle échapper, pendant une phrase étouffée de l'accompagnement, et si haut, que tout le salon l'entendit. La soirée s'avançait, une lassitude noyait les figures. Des dames, assises depuis trois heures sur le même fauteuil, avaient un air d'ennui inconscient, heureuses pourtant de s'ennuyer là. Entre deux morceaux, écoutés d'une oreille, les causeries reprenaient, et il semblait que ce fût la sonorité vide du piano qui continuât. M. Letellier racontait qu'il était allé surveiller une commande de soie à Lyon; les eaux de la Saône ne se mélangeaient pas aux eaux du Rhône, cela l'avait beaucoup frappé. M. de Guiraud, un magistrat, laissait tomber des phrases sentencieuses sur la nécessité d'endiguer le vice à Paris. On entourait un monsieur qui connaissait un Chinois et qui donnait des détails. Deux dames, dans un coin, échangeaient des confidences sur leurs domestiques. Cependant, dans le groupe de femmes où trônait Malignon, on causait littérature: madame Tissot déclarait Balzac Illisible; il ne disait pas non, seulement il faisait remarquer que Balzac avait, de loin en loin, une page bien écrite.

—Un peu de silence! cria Pauline. Elle va jouer.

C'était la pianiste, la dame qui avait un si beau talent. Toutes les têtes se tournèrent par politesse. Mais, au milieu du recueillement, on entendit de grosses voix d'homme discutant dans le petit salon. Madame Deberle parut désespérée. Elle se donnait un mal infini.

—Ils sont assommants, murmura-t-elle. Qu'ils restent là-bas, puisqu'ils ne veulent pas venir; mais, au moins, qu'ils se taisent! Et elle envoya Pauline, qui, enchantée, courut faire la commission.

—Vous savez, messieurs, on va jouer, dit-elle, avec sa tranquille hardiesse de vierge, dans sa robe de reine. On vous prie de vous taire.

Elle parlait très-haut, elle avait la vois perçante. Et comme elle resta là, avec les hommes, à rire et à plaisanter, le bruit devint beaucoup plus fort. La discussion continuait, elle donnait des arguments. Dans le salon, madame Deberle était au supplice. D'ailleurs, on avait assez de musique, on resta froid. La pianiste se rassit, les lèvres pincées, malgré les compliments exagérés que la maîtresse de la maison crut devoir lui adresser.

Hélène souffrait. Henri ne semblait pas la voir. Il ne s'était plus approché d'elle. Par moments, il lui souriait de loin. Au commencement de la soirée, elle avait éprouvé un soulagement à le trouver si raisonnable. Mais, depuis qu'elle connaissait l'histoire des deux autres, elle aurait souhaité quelque chose, elle ne savait quoi, une marque de tendresse, quitte même à être compromise. Un désir l'agitait, confus, mêlé à toutes sortes de sentiments mauvais. Est-ce qu'il ne l'aimait plus, pour rester si indifférent? Certes, il choisissait son heure. Ah! si elle avait pu tout lui dire, lui apprendre l'indignité de cette femme qui portait son nom! Alors, tandis que le piano égrenait de petites gammes vives, un rêve la berçait: Henri avait chassé Juliette, et elle était avec lui comme sa femme, dans des pays lointains dont ils ignoraient la langue.

Une voix la fit tressaillir.

—Vous ne prenez donc rien? demandait Pauline.

Le salon était vide. On venait de passer dans la salle à manger, pour le thé. Hélène se leva péniblement. Tout se brouillait dans sa tête. Elle pensait qu'elle avait rêvé cela, les paroles entendues, la chute Prochaine de Juliette, l'adultère bourgeois, souriant et paisible. Si ces choses étaient vraies, Henri serait près d'elle, tous deux auraient déjà quitté cette maison.

—Vous prendrez bien une tasse de thé?

Elle sourit, elle remercia madame Deberle, qui lui avait gardé une place à la table. Des assiettes de pâtisseries et de sucreries couvraient la nappe, tandis qu'une grande brioche et deux gâteaux s'élevaient symétriquement sur des compotiers; et, comme la place manquait, les tasses à thé se touchaient presque, séparées de deux en deux par d'étroites serviettes grises, à longues franges. Les dames seules étaient assises. Elles mangeaient du bout de leurs mains dégantées des petits fours et des fruits confits, se passant le pot à crème, versant elles-mêmes avec des gestes délicats. Pourtant, trois ou quatre s'étaient dévouées et servaient les hommes. Ceux-ci, debout le long des murs, buvaient, en prenant toutes sortes de précautions pour se garer des coups de coude involontaires. D'autres, restés dans les deux salons, attendaient que les gâteaux vinssent à eux. C'était l'heure où Pauline triomphait. On causait plus fort, des rires et des bruits cristallins d'argenterie sonnaient, l'odeur de musc se chauffait encore des parfums pénétrants du thé.

—Passez-moi donc la brioche, dit mademoiselle Aurélie, qui se trouvait justement auprès d'Hélène. Toutes ces sucreries ne sont pas sérieuses.

Elle avait déjà vidé deux assiettes. Puis, la bouche pleine:

—Voilà le monde qui se retire.... On va être à son aise. Des dames s'en allaient en effet, après avoir serré la main de madame Deberle. Beaucoup d'hommes étaient partis, discrètement. L'appartement se vidait. Alors, des messieurs s'assirent à leur tour devant la table. Mais mademoiselle Aurélie ne lâcha pas la place. Mie aurait bien voulu un verre de punch.

—Je vais vous en chercher un, dit Hélène qui se leva.

—Oh! non, merci.... Ne prenez pas cette peine.

Depuis un instant, Hélène surveillait Malignon. Il était allé donner une poignée de main au docteur, il saluait maintenant Juliette, sur le seuil de la porte. Elle avait son visage blanc, ses yeux clairs, et, à son sourire complaisant, on aurait pu croire qu'il la complimentait au sujet de sa soirée. Comme Pierre versait le punch sur un dressoir, près de la porte, Hélène s'avança et manoeuvra de façon à se trouver cachée derrière le retour de la portière. Elle écouta.

—Je vous en prie, disait Malignon, venez après-demain.... Je vous attendrai à trois heures....

—Vous ne pouvez donc pas être sérieux? répondait madame Deberle en riant. En dites-vous, des bêtises!

Mais il insistait, répétant toujours:

—Je vous attendrai.... Venez après-demain.... Vous savez où?

Alors, rapidement, elle murmura:

—Eh bien, oui, après-demain.

Malignon s'inclina et partit. Madame de Chermette se retirait avec madame Tissot. Juliette, gaiement, les accompagna dans l'antichambre, en disant à la première, de son air le plus aimable:

—J'irai vous voir après-demain.... J'ai un tas de visites, ce jour-là.

Hélène était restée immobile, très-pâle. Cependant, Pierre, qui avait versé le punch lui tendait le verre. Elle le prit machinalement, elle le porta à mademoiselle Aurélie, qui attaquait les fruits confits.

—Oh! vous êtes trop gentille, s'écria la vieille demoiselle. J'aurais fait signe à Pierre.... Voyez-vous, on a tort de ne pas offrir de punch aux dames.... Quand on a mon âge....

Mais elle s'interrompit, en remarquant la pâleur d'Hélène.

—Vous souffrez décidément.... Prenez donc un verre de punch.

—Merci, ce n'est rien.... La chaleur est si forte....

Elle chancelait, elle retourna dans le salon désert, et se laissa tomber sur un fauteuil. Les lampes brûlaient, rougeâtres; les bougies du lustre, très-basses, menaçaient de faire éclater les bobèches. On entendait venir de la salle à manger les adieux des derniers invités. Hélène avait oublié ce départ, elle voulait rester là, pour réfléchir. Ainsi, ce n'était pas un rêve, Juliette irait chez cet homme. Après-demain; elle savait le jour. Oh! elle ne se gênerait plus, c'était le cri qui revenait en elle. Puis, elle pensa que son devoir était de parler à Juliette, de lui éviter la faute. Mais cette bonne pensée la glaçait, et elle l'écartait comme importune. Dans la cheminée, qu'elle regardait fixement, une bûche éteinte craquait. L'air alourdi et dormant gardait l'odeur des chevelures.

—Tiens! vous êtes là, cria Juliette en entrant. Ah! c'est gentil, de ne pas être partie tout de suite.... Enfin, on respire!

Et comme Hélène, surprise, faisait mine de se lever:

—Attendez donc, rien ne vous presse.... Henri, donne-moi mon flacon.

Trois ou quatre personnes s'attardaient, des familiers. On s'assit devant le feu mort, on causa avec un abandon charmant, dans la lassitude déjà ensommeillée de la grande pièce. Les portes étaient ouvertes, on apercevait le petit salon vide, la salle à manger vide, tout l'appartement encore éclairé et tombé à un lourd silence. Henri se montrait d'une galanterie tendre pour sa femme; il venait de monter prendre dans leur chambre son flacon, qu'elle respirait en fermant lentement les yeux; et il lui demandait si elle ne s'était pas trop fatiguée. Oui, elle éprouvait un peu de fatigue; mais elle était ravie, tout avait bien marché. Alors, elle raconta que, les soirs où elle recevait, elle ne pouvait s'endormir, elle s'agitait dans son lit jusqu'à six heures du matin. Henri eut un sourire, on plaisanta. Hélène les regardait, et elle frissonnait, dans cet engourdissement du sommeil qui semblait peu à peu prendre la maison entière.

Cependant, il n'y avait plus la que deux personnes. Pierre était allé chercher une voiture. Hélène demeura la dernière. Une heure sonna. Henri, ne se gênant plus, se haussa et souffla deux bougies du lustre qui chauffaient les bobèches. On eût dit un coucher, les lumières éteintes une à une, la pièce se noyant dans une ombre d'alcôve.

—Je vous empêche de vous mettre au lit, balbutia Hélène en se levant brusquement. Renvoyez-moi donc.

Elle était devenue très-rouge, le sang l'étouffait. Ils raccompagnèrent dans l'antichambre. Mais là, comme il faisait froid, le docteur s'inquiéta pour sa femme, dont le corsage était très-ouvert.

—Rentre; tu prendras du mal.... Tu as trop chaud.

—Eh bien! adieu, dit Juliette, qui embrassa Hélène, comme cela lui arrivait dans ses heures de tendresse. Venez me voir plus souvent.

Henri avait pris le manteau de fourrure, le tenait élargi, pour aider Hélène. Quand elle eut glissé ses deux bras, il remonta lui-même le collet, l'habillant ainsi avec un sourire, devant une immense glace qui couvrait un mur de l'antichambre. Ils étaient seuls, ils se voyaient dans la glace. Alors, tout d'un coup, sans se tourner, empaquetée dans sa fourrure, elle se renversa entre ses bras. Depuis trois mois, ils n'avaient échangé que des poignées de main amicales; ils voulaient ne plus s'aimer. Lui, cessa de sourire; sa figure changeait, ardente et gonflée. Il la serra follement, il la baisa au cou. Et elle plia la tête en arrière pour lui rendre son baiser.