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Une page d'amour

Chapter 28: IV
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About This Book

The narrative focuses on Hélène, a recently widowed woman who leads a quiet bourgeois life with her delicate daughter Jeanne, sustained by weekly dinners with friends. She develops a tender, unfulfilled affection for a neighboring physician, which remains largely unspoken and complicates her isolated routine. The plot traces the child's fragility, rising gossip, and the mother's inner suffering as social expectations and medical concerns encroach. Presented as a carefully observed, intimate study, it emphasizes restrained passion, maternal devotion, and the naturalistic mapping of family ties within the wider Rougon-Macquart framework.





IV

Malignon, renversé dans un fauteuil, allongeant les jambes devant le grand feu qui flambait, attendait tranquillement. Il avait eu le raffinement de fermer les rideaux des fenêtres et d'allumer les bougies. La première pièce, où il se trouvait, était vivement éclairée par un petit lustre et deux candélabres. Dans la chambre, au contraire, une obscurité régnait; seule la suspension de cristal mettait là un crépuscule à demi éteint. Malignon tira sa montre.

—Fichtre! murmura-t-il, est-ce qu'elle me ferait encore poser aujourd'hui?

Et il eut un léger bâillement. Il attendait depuis une heure, il ne s'amusait guère. Cependant, il se leva, donna un coup d'oeil aux préparatifs. L'arrangement des fauteuils ne lui plut pas, il roula une causeuse devant la cheminée. Les bougies brûlaient avec des reflets roses dans les tentures de cretonne, la pièce se chauffait, silencieuse, étouffée; tandis que, au dehors, soufflaient de brusques coups de vent. Puis, il visita une dernière fois la chambre, et là il goûta une satisfaction de vanité: elle lui paraissait très-bien, tout à fait «chic», capitonnée comme une alcôve, le lit perdu dans une ombre voluptueuse. Au moment où il donnait une bonne tournure aux dentelles des oreillers, on frappa trois coups rapides. C'était le signal.

—Enfin, dit-il tout haut, d'un air triomphant.

Et il courut ouvrir. Juliette entra, la voilette baissée, empaquetée dans un manteau de fourrures. Pendant que Malignon refermait doucement la porte, elle resta un instant immobile, sans qu'on pût voir l'émotion qui lui coupait la parole. Mais, avant que le jeune homme ait eu le temps de lui prendre la main, elle releva sa voilette, elle montra son visage souriant, un peu pâle, très-calme.

—Tiens! vous avez allumé, s'écria-t-elle. Je croyais que vous détestiez ça, les bougies en plein jour.

Malignon, qui s'apprêtait à la serrer dans ses bras, d'un geste passionné qu'il avait médité, fût décontenancé et expliqua que le jour était trop laid, que ses fenêtres donnaient sur des terrains vagues. D'ailleurs, il adorait la nuit.

—On ne sait jamais avec vous, reprit-elle en le plaisantant. Le printemps dernier, à mon bal d'enfants, vous m'avez fait toute une affaire: on était dans un caveau, on aurait cru entrer chez un mort.... Enfin, mettons que votre goût a changé.

Elle semblait en visite, affectant une assurance qui grossissait un peu sa voix. C'était le seul indice de son trouble. Par moments, elle avait une légère contraction du menton, comme si elle eût éprouvé une gêne dans la gorge. Mais ses yeux brillaient, elle goûtait le vif plaisir de son imprudence. Cela la changeait, elle songeait à madame de Chermette, qui avait un amant. Mon Dieu! c'était drôle tout de même.

—Voyons votre installation, reprit-elle.

Et elle fit le tour de la pièce. Il la suivait, réfléchissant qu'il aurait dû l'embrasser tout de suite; maintenant, il ne pouvait plus, il devait attendre. Pourtant, elle regardait les meubles, examinait les murs, levait la tête, se reculait, tout en parlant.

—Je n'aime guère votre cretonne. Elle est d'un commun! Où avez-vous trouvé ce rose abominable?... Tiens, voilà une chaise qui serait gentille, si le bois n'était pas si doré.... Et pas un tableau, pas un bibelot; rien que votre lustre et vos candélabres qui manquent de style.... Ah bien! mon cher, je vous conseille de vous moquer encore de mon pavillon japonais!

Elle riait, elle se vengeait de ses anciennes attaques, dont elle lui avait toujours tenu rancune.

—Il est joli, votre goût, parlons-en!... Mais vous ne savez pas que mon magot vaut mieux que tout votre mobilier!... Un commis de nouveautés n'aurait pas voulu de ce rose-là. Vous avez donc fait le rêve de séduire votre blanchisseuse?

Malignon, très-vexé, ne répondait rien. Il essayait de la conduire dans la chambre. Elle resta sur le seuil, en disant qu'elle n'entrait pas dans les endroits où il faisait si noir. D'ailleurs, elle voyait suffisamment, la chambre valait le salon. Tout ça sortait du faubourg Saint-Antoine. Et ce fut surtout la suspension qui l'égaya. Elle fut impitoyable, elle revenait sans cesse à cette veilleuse de camelote, le rêve des petites ouvrières qui ne sont pas dans leurs meubles. On trouvait des suspensions pareilles dans tous les bazars pour sept francs cinquante.

—Je l'ai payée quatre-vingt-dix francs, finit par crier Malignon, impatienté.

Alors, elle parut enchantée de l'avoir mis en colère. Il s'était calmé, il lui demanda sournoisement:

—Vous ne retirez pas votre manteau?

—Si, répondit-elle; il fait une chaleur chez vous!

Elle ôta même son chapeau, qu'il alla porter avec la fourrure sur le lit. Quand il revint, il la trouva assise devant le feu, regardant encore autour d'elle. Elle était redevenue sérieuse; elle consentit à se montrer conciliante.

—C'est très-laid, mais vous n'êtes tout de même pas mal. Les deux pièces auraient pu être très-bien.

—Oh! pour ce que je veux en faire! laissa-t-il échapper, avec un geste d'insouciance.

Il regretta tout de suite cette parole stupide. On ne pouvait pas être plus grossier ni plus maladroit. Elle avait baissé la tête, reprise d'une gêne douloureuse à la gorge. Pendant un instant, elle venait d'oublier pourquoi elle était là. Il voulut au moins profiter de l'embarras où il l'avait mise.

—Juliette, murmura-t-il en se penchant vers elle.

Elle le fit asseoir d'un geste. C'était aux bains de mer, à Trouville, que Malignon, ennuyé par la vue de l'Océan, avait eu la belle idée de tomber amoureux. Depuis trois années déjà, ils vivaient dans une familiarité querelleuse. Un soir, il lui prit la main. Elle ne se fâcha pas, plaisanta d'abord. Puis, la tête vide, le coeur libre, elle s'imagina qu'elle l'aimait. Jusqu'à ce jour, elle avait à peu près fait tout ce que faisaient ses amies, autour d'elle; mais une passion lui manquait, la curiosité et la besoin d'être comme les autres la poussèrent. Dans les commencements, si le jeune homme s'était montré brutal, elle aurait infailliblement succombé. Il eut la fatuité de vouloir vaincre par son esprit, il la laissa s'habituer au jeu de coquette qu'elle jouait. Aussi, dès sa première violence, une nuit qu'ils regardaient la mer ensemble, comme des amants d'opéra-comique, l'avait-elle chassé, étonnée, irritée de ce qu'il dérangeait ce roman dont elle s'amusait. À Paris, Malignon s'était juré d'être plus habile. Il venait de la reprendre dans une période d'ennui, à la fin d'un hiver fatigant, lorsque les plaisirs connus, les dîners, les bals, les premières représentations, commençaient à la désoler par leur monotonie. L'idée d'un appartement meublé tout exprès dans un quartier perdu, le mystère d'un pareil rendez-vous, la pointe d'odeur suspecte qu'elle flairait, l'avaient séduite. Cela lui semblait original, il fallait bien tout voir. Et elle avait, au fond d'elle, un si beau calme, qu'elle n'était guère plus troublée chez Malignon que chez les peintres où elle montait quêter des toiles pour ses ventes de charité.

—Juliette, Juliette, répétait le jeune homme, en cherchant des inflexions de voix caressantes.

—Allons, soyez raisonnable, dit-elle simplement.

Et elle prit un écran chinois sur la cheminée, elle continua, très à l'aise, comme si elle se trouvait dans son propre salon:

—Vous savez que nous avons répété ce matin.... Je crains bien de n'avoir pas eu la main heureuse en choisissant madame Berthier. Elle fait une Mathilde pleurnicheuse, insupportable.... Ce monologue si joli, quand elle s'adresse à sa bourse: «Pauvre petite, je te baisais tout à l'heure....» eh bien! elle le récite comme une pensionnaire qui a préparé un compliment.... Je suis très-inquiète.

—Et madame de Guiraud? demanda-t-il, en rapprochant sa chaise et en lui prenant la main.

—Oh! elle est parfaite.... J'ai déniché là une excellente madame de Léry, qui aura du mordant, de la verve....

Elle lui abandonnait sa main qu'il baisait entre deux phrases, sans qu'elle parût s'en apercevoir.

—Mais le pis, voyez-vous, disait-elle, c'est que vous ne soyez pas là. D'abord, vous feriez des observations à madame Berthier; ensuite, il est impossible que nous arrivions à un bon ensemble, si vous ne venez jamais.

Il avait réussi à lui passer un bras derrière la taille.

—Du moment où je sais mon rôle...., murmura-t-il.

—Oui, c'est très-bien; seulement, il y a la mise en scène à régler.... Vous n'êtes guère gentil, de ne pas nous consacrer trois ou quatre matinées.

Elle ne put continuer, il lui mettait une pluie de baisers sur le cou. Alors, elle dut remarquer qu'il la tenait dans ses bras, elle le repoussa, en le souffletant légèrement avec l'écran chinois qu'elle avait gardé. Sans doute elle s'était juré de ne pas le laisser aller plus loin. Son visage blanc rougissait sous l'ardent reflet du feu, ses lèvres s'amincissaient dans la moue d'une curieuse que ses sensations étonnent. Vraiment, ce n'était que cela! Il aurait fallu voir jusqu'au bout; et une peur la prenait.

—Laissez moi, balbutia-t-elle en souriant d'un air contraint, je vais encore me fâcher....

Mais il crut l'avoir touchée. Il pensait très-froidement: «Si je la laisse sortir d'ici comme elle est entrée, elle est perdue pour moi.» Les paroles étaient inutiles, il lui reprit les mains, voulut remonter aux épaules. Un instant, elle parut s'abandonner. Elle n'avait qu'à fermer les yeux, elle saurait. Cette envie lui venait, et elle la discutait au fond d'elle, avec une grande lucidité. Cependant, il lui sembla que quelqu'un criait non. C'était elle qui avait crié, avant même de s'être répondu.

—Non, non, répétait-elle. Lâchez-moi, vous me faites du mal.... Je ne veux pas, je ne veux pas.

Comme il ne disait toujours rien, la poussant vers la chambre, elle se dégagea violemment. Elle obéissait à des mouvements singuliers, en dehors de ses désirs; elle était irritée contre elle-même et contre lui. Dans son trouble, des paroles entrecoupées lui échappaient. Ah! certes, il la récompensait bien mal de sa confiance. Qu'espérait-il donc en montrant cette brutalité? Elle le traita même de lâche. Jamais de la vie elle ne le reverrait. Mais il la laissait parler pour s'étourdir, il la poursuivait avec un rire méchant et bête. Elle finit par balbutier, réfugiée derrière un fauteuil, tout d'un coup vaincue, comprenant qu'elle lui appartenait, sans qu'il eût encore avança les mains pour la prendre. Ce fut une des minutes les plus désagréables de son existence.

Et ils étaient là, face à face, le visage changé, honteux et violent, lorsqu'un bruit éclata. Ils ne comprirent pas d'abord. On avait ouvert une porte, des pas traversaient la chambre, tandis qu'une voix leur criait:

—Sauvez-vous, sauvez-vous.... Vous allez être surpris.

C'était Hélène. Tous deux, stupéfiés, la regardaient. Leur étonnement était si grand, qu'ils en oubliaient l'embarras de leur situation; Juliette n'eut pas un mouvement de gêne.

—Sauvez-vous, répétait Hélène. Votre mari sera ici dans deux minutes.

—Mon mari, bégaya la jeune femme, mon mari.... Pourquoi ça? à propos de quoi?

Elle devenait imbécile. Tout se brouillait dans sa tête. Cela lui paraissait prodigieux qu'Hélène fût là et qu'elle lui parlât de son mari. Mais celle-ci eut un geste de colère.

—Ah! si vous croyez que j'ai le temps de vous expliquer.... Il va venir. Vous voilà avertie. Partez vite, partez tous les deux.

Alors, Juliette entra dans une agitation extraordinaire. Elle courait au milieu des pièces, bouleversée, lâchant des mots sans suite:

—Ah! mon Dieu, ah! mon Dieu.... Je vous remercie. Où est mon manteau? Que c'est bête, cette chambre toute noire! Donnez-moi mon manteau, apportez une bougie que je trouve mon manteau.... Ma chère, ne faites pas attention, si je ne vous remercie pas.... Je ne sais où sont les manches; non, je ne sais plus, je ne peux plus.... La peur la paralysait, il fallut qu'Hélène l'aidât à mettre son manteau. Elle posa son chapeau de travers, ne noua pas même les brides. Mais le pis fut qu'on perdit une grande minute à chercher sa voilette, qui était tombée sous le lit.... Elle balbutiait, les mains éperdues et tremblantes, tâtant sur elle si elle n'oubliait rien de compromettant.

—Quelle leçon! quelle leçon!... Ah! c'est bien fini, par exemple! Malignon, très-pale, avait une figure sotte. Il piétinait, se sentant détesté et ridicule. La seule réflexion nette qu'il fût en état de faire, était que décidément il n'avait pas de chance. Il ne lui vint aux lèvres que cette pauvre question:

—Alors, vous croyez que je dois m'en aller aussi?

Et comme on ne lui répondait pas, il prit sa canne, en continuant de causer, pour affecter un beau sang-froid. On avait tout le temps. Justement, il existait un autre escalier, un petit escalier de service abandonné, mais où l'on pouvait passer encore. Le fiacre de madame Deberle était resté devant la porte; il les emmènerait tous deux par les quais. Et il répétait:

—Calmez-vous donc. Ça s'arrange très-bien.... Tenez, c'est par ici.

Il avait ouvert une porte, on apercevait l'enfilade des trois petites pièces, noires et délabrées, laissées dans toute leur crasse. Une bouffée d'air humide entra. Juliette, avant de s'engager dans cette misère, eut une dernière révolte, demandant tout haut:

—Comment ai-je pu venir! Quelle abomination!... Jamais je ne me pardonnerai.

—Dépêchez-vous, disait Hélène, aussi anxieuse qu'elle.

Elle la poussa. Alors, la jeune femme se jeta à son cou en pleurant. C'était une réaction nerveuse. Une honte la prenait; elle aurait voulu se défendre, dire pourquoi on l'avait trouvée chez cet homme. Puis, d'un mouvement instinctif, elle retroussa ses jupons, comme si elle allait traverser un ruisseau. Malignon, qui était passé le premier, déblayait du bout de sa botte les plâtras encombrant l'escalier de service. Les portes se refermèrent.

Cependant, Hélène était restée debout au milieu du petit salon. Elle écoutait. Un silence s'était fait autour d'elle, un grand silence, chaud et enfermé, que troublait seul le pétillement des bûches réduites en braise. Ses oreilles sonnaient, elle n'entendait rien. Mais, au bout d'un temps qui lui parut interminable, il y eut un brusque roulement de voiture. C'était le fiacre de Juliette qui partait. Alors, elle soupira, elle eut toute seule un geste muet de remerciement. La pensée qu'elle n'aurait pas l'éternel remords d'avoir bassement agi, la noyait d'un sentiment plein de douceur et de vague reconnaissance. Elle était soulagée, très-attendrie, mais tout d'un coup si faible, après la crise atroce dont elle sortait, qu'elle ne se sentait plus la force de s'éloigner à son tour. Au fond, elle songeait qu'Henri allait venir et qu'il devait trouver quelqu'un là. On frappa, elle ouvrit tout de suite.

Ce fut d'abord une grande surprise. Henri entrait, préoccupé de cette lettre sans signature qu'il avait reçue, le visage blêmi d'inquiétude. Mais, quand il l'aperçut, un cri lui échappa.

—Vous!... Mon Dieu! c'était vous!

Et il y avait, dans ce cri, encore plus de stupeur que de joie. Il ne comptait guère sur ce rendez-vous donné avec tant de hardiesse. Puis, tous ses désirs d'homme furent éveillés par une offre si imprévue, dans le mystère voluptueux de cette retraite.

—Vous m'aimez, vous m'aimez, balbutia-t-il, Enfin, vous voilà, et moi qui n'avais pas compris!

Il ouvrit les bras, il voulait la prendre. Hélène lui avait souri à son entrée. Maintenant, elle reculait, toute pâle. Sans doute, elle l'attendait, elle s'était dit qu'ils causeraient ensemble un instant, qu'elle inventerait une histoire. Et, brusquement, la situation lui apparaissait. Henri croyait à un rendez-vous. Jamais elle n'avait voulu cela. Elle se révoltait.

—Henri, je vous en supplie.... Laissez-moi....

Mais il lui avait saisi les poignets, il l'attirait lentement, comme pour la vaincre tout de suite d'un baiser. L'amour grandi en lui pendant des mois, endormi plus tard par la rupture de leur intimité, éclatait d'autant plus violent, qu'il commençait à oublier Hélène. Tout le sang de son coeur montait à ses joues; et elle se débattait, en lui voyant cette face ardente, qu'elle reconnaissait et qui l'effrayait. Déjà deux fois il l'avait regardée avec ces regards fous.

—Laissez moi, vous me faites peur.... Je vous jure que vous vous trompez.

Alors, il parut surpris de nouveau.

—C'est bien vous qui m'avez écrit? demanda-t-il. Elle hésita une seconde. Que dire, que répondre?

—Oui, murmura-t-elle enfin.

Elle ne pouvait pourtant pas livrer Juliette après l'avoir sauvée. C'était comme un abîme où elle se sentait glisser elle-même. Henri, à présent, examinait les deux pièces, s'étonnant de l'éclairage et de leur décoration. Il osa l'interroger.

—Vous êtes ici chez vous?

Et comme elle se taisait.

—Votre lettre m'a beaucoup tourmenté.... Hélène, vous me cachez quelque chose. De grâce, rassurez-moi.

Elle n'écoutait pas, elle songeait qu'il avait raison de croire à un rendez-vous. Qu'aurait-elle fait là, pourquoi l'aurait-elle attendu? Elle ne trouvait aucune histoire. Elle n'était même plus certaine de ne pas lui avoir donné ce rendez-vous. Une étreinte l'enveloppait, dans laquelle elle disparaissait lentement.

Lui, la pressait davantage. Il la questionnait de tout près, les lèvres sur les lèvres, pour lui arracher la vérité.

—Vous m'attendiez, vous m'attendiez?

Alors, s'abandonnant, sans force, reprisa par cette lassitude et cette douceur qui la brisaient, elle consentit à dire ce qu'il dirait, à vouloir ce qu'il voudrait.

—Je vous attendais, Henri....

Leurs bouches se rapprochaient encore.

—Mais pourquoi cette lettre?... Et je vous trouve ici!... Où sommes-nous donc?

—Ne m'interrogez pas, ne cherchez jamais à savoir.... Il faut me jurer cela.... C'est moi, je suis près de vous, vous le voyez bien. Que demandez-vous de plus?

—Vous m'aimez?

—Oui, je vous aime.

—Vous êtes à moi, Hélène, à moi tout entière?

—Oui, tout entière.

Les lèvres sur les lèvres, ils s'étaient baisés. Elle avait tout oublié, elle cédait à une force supérieure. Cela lui semblait maintenant naturel et nécessaire. Une paix s'était faite en elle, il ne lui venait plus que des sensations et des souvenirs de jeunesse. Par une journée d'hiver semblable, lorsqu'elle était jeune fille, rue des Petites-Maries, elle avait manqué mourir, dans une pièce sans air, devant un grand feu de charbon allumé pour un repassage. Un autre jour, en été, les fenêtres étaient ouvertes, et un pinson égaré dans la rue noire avait d'un coup d'aile fait le tour de sa chambre. Pourquoi donc songeait-elle à sa mort, pourquoi voyait-elle cet oiseau s'envoler? Elle se sentait pleine de mélancolie et d'enfantillage, dans l'anéantissement délicieux de tout son être.

—Mais tu es mouillée, murmura Henri. Tu es donc venue à pied?

Il baissait la voix pour la tutoyer, il lui parlait à l'oreille, comme si on avait pu l'entendre. Maintenant qu'elle se livrait, ses désirs tremblaient devant elle, il l'entourait d'une caresse ardente et timide, n'osant plus, retardant l'heure. Un souci fraternel lui venait pour sa santé, il avait le besoin de s'occuper d'elle, dans quelque chose d'intime et de petit.

—Tu as les pieds trempés, tu vas prendre du mal, répétait-il. Mon Dieu! s'il y a du bon sens à courir les rues avec des souliers pareils!

Il l'avait fait asseoir devant le feu. Elle souriait, sans se défendre, lui abandonnant ses pieds pour qu'il la déchaussât. Ses petits souliers d'appartement, crevés dans les flaques du passage des Eaux, étaient lourds comme des éponges. Il les retira, les posa aux deux côtés de la cheminée. Les bas, eux aussi, restaient humides, marqués d'une tache boueuse jusqu'à la cheville. Alors, sans qu'elle songeât à rougir, d'un geste fâché et plein de tendresse dans sa brusquerie, il les lui enleva, en disant:

—C'est comme ça qu'on s'enrhume. Chauffe-toi. Et il avait poussé un tabouret.

Les deux pieds de neige, devant la flamme, s'éclairaient d'un reflet rose. On étouffait un peu. Au fond, la chambre avec son grand lit dormait; la veilleuse s'était noyée, un des rideaux de la portière, détaché de son embrasse, masquait à moitié la porte. Dans le petit salon, les bougies, qui brûlaient très-hautes, avaient mis l'odeur chaude d'une fin de soirée. Par moments, on entendait au dehors le ruissellement d'une averse, un roulement sourd dans le grand silence.

—Oui, c'est vrai, j'ai froid, murmura-t-elle avec un frisson, malgré la grosse chaleur.

Ses pieds de neige étaient glacés. Alors, il voulut absolument les prendre dans ses mains. Ses mains brûlaient, elles les réchaufferaient tout de suite.

—Les sens-tu? demandait-il. Tes pieds sont si petits que je puis les envelopper tout entiers.

Il les serrait dans ses doigts fiévreux. Les bouts roses passaient seulement. Elle haussait les talons, en entendait le léger frôlement des chevilles. Il ouvrait les mains, les regardait quelques secondes, si fins, si délicats, avec leur pouce un peu écarté. La tentation fut trop forte, il les baisa. Puis, comme elle tressaillait:

—Non, non, chauffe-toi.... Quand tu auras chaud.

Tous deux avaient perdu la conscience du temps et des lieux. Ils éprouvaient la vague sensation d'être très-avant dans une longue nuit d'hiver. Ces bougies qui s'achevaient dans la moiteur ensommeillée de la pièce, leur faisaient croire qu'ils avaient dû veiller pendant des heures. Mais ils ne savaient plus où. Autour d'eux, un désert se déroulait; pas un bruit, pas une voix humaine, l'impression d'une mer noire où soufflait une tempête. Ils étaient hors du monde, à mille lieues des terres. Et cet oubli des liens qui les attachaient aux êtres et aux choses, était si absolu, qu'il leur semblait naître là, à l'instant même, et devoir mourir là, tout à l'heure, lorsqu'ils se prendraient aux bras l'un de l'autre.

Même ils ne trouvaient plus de paroles. Les mots ne rendaient plus leurs sentiments. Peut-être s'étaient-ils connus ailleurs, mais cette ancienne rencontre n'importait pas. Seule, la minute présente existait, et ils la vivaient longuement, ne parlant pas de leur amour, habitués déjà l'un à l'autre comme après dix ans de mariage.

—As-tu chaud?

—Oh! oui, merci.

Une inquiétude la fit se pencher. Elle murmura:

—Jamais mes souliers ne seront secs.

Lui, la rassura, prit les petits souliers, les appuya contre les chenets, en disant à voix très-basse:

—Comme cela, ils sécheront, je t'assure.

Il se retourna, baisa encore ses pieds, monta à sa taille. La braise qui emplissait l'âtre les brûlait tous les deux. Elle n'eut pas une révolte devant ces mains tâtonnantes, que le désir égarait de nouveau. Dans l'effacement de tout ce qui l'entourait et de ce qu'elle était elle-même, le seul souvenir de sa jeunesse demeurait encore, une pièce où il faisait une chaleur aussi forte, un grand fourneau avec des fers, sur lequel elle se penchait; et elle se rappelait qu'elle avait éprouvé un anéantissement pareil, que cela n'était pas plus doux, que les baisers dont Henri la couvrait ne lui donnaient pas une mort lente plus voluptueuse. Lorsque, tout d'un coup, il la saisit entre ses bras, pour l'emmener dans la chambre, elle eut pourtant une anxiété dernière. Elle croyait que quelqu'un avait crié, il lui semblait qu'elle oubliait quelqu'un sanglotant dans l'ombre. Mais ce ne fut qu'un frisson, elle regarda autour de la pièce, elle ne vit personne. Cette pièce lui était inconnue, aucun objet ne lui parla. Une averse plus violente tombait avec une clameur prolongée. Alors, comme prise d'un besoin de sommeil, elle s'abattit sur l'épaule d'Henri, elle se laissa emporter. Derrière eux, l'autre rideau de la portière s'échappa de son embrasse.

Quand Hélène revint, les pieds nus, chercher ses souliers devant le feu qui se mourait, elle pensait que jamais ils ne s'étaient moins aimés que ce jour-la.








V

Jeanne, les yeux sur la porte, restait dans le gros chagrin du brusque départ de sa mère. Elle tourna la tête, la chambre était vide et silencieuse; mais elle entendait encore le prolongement des bruits, des pas précipités qui s'en allaient, un froissement de jupe, la porte du palier refermée violemment. Puis, il n'y avait plus rien. Et elle était seule. Toute seule, toute seule. Sur le lit, le peignoir de sa mère, jeté à la volée, pendait, la jupe élargie, une manche contre le traversin, dans l'attitude étrangement écrasée d'une personne qui serait tombée là sanglotante et comme vidée par une immense douleur. Des linges traînaient. Un fichu noir faisait par terre une tache de deuil. Dans le désordre des sièges bousculés, du guéridon poussé devant l'armoire à glace, elle était toute seule, elle sentait des larmes l'étrangler, en regardant ce peignoir où sa mère n'était plus, étiré dans une maigreur de morte. Elle joignit les mains, elle appela une dernière fois: «Maman! maman!» Mais les tentures de velours bleu assourdissaient la chambre. C'était fini, elle était seule.

Alors, le temps coula. Trois heures sonneront à la pendule. Un jour bas et louche entrait par les fenêtres. Des nuées couleur de suie passaient, qui assombrissaient encore le ciel. À travers les vitres, couvertes d'une légère buée, on apercevait un Paris brouillé, effacé dans une vapeur d'eau, avec des lointains perdus dans de grandes fumées. La ville elle-même n'était pas là pour tenir compagnie à l'enfant, comme par ces claires après-midi, où il lui semblait qu'en se penchant un peu, elle allait toucher les quartiers avec la main.

Qu'allait-elle faire? Ses petits bras désespérés se serrèrent contre sa poitrine. Son abandon lui apparaissait noir, sans bornes, d'une injustice et d'une méchanceté qui l'enrageaient. Elle n'avait jamais rien vu d'aussi vilain, elle pensait que tout allait disparaître, que rien ne reviendrait jamais plus. Puis, elle aperçut près d'elle, dans un fauteuil, sa poupée, assise le dos contre un coussin, les jambes allongées, en train de la regarder, comme une personne. Ce n'était pas sa poupée mécanique, mais une grande poupée avec une tête de carton, des cheveux frisés, des yeux d'émail, dont le regard fixe la troublait parfois; depuis deux ans qu'elle la déshabillait et la rhabillait, la tête s'était écorchée au menton et aux joues, les membres de peau rose bourrés de son avaient pris un alanguissement, une mollesse dégingandée de vieux linges. La poupée, pour le moment, était en toilette de nuit, vêtue d'une seule chemise, les bras disloqués, l'un en l'air, l'autre en bas. Alors, Jeanne, en voyant que quelqu'un était avec elle, se sentit un instant moins malheureuse. Elle la prit entre ses bras, la serra bien fort, tandis que la tête sa balançait en arrière, le cou cassé. Et elle lui parlait, elle était la plus sage, elle avait bon coeur, jamais elle ne sortait et ne la laissait toute seule. C'était son trésor, son petit chat, son cher petit coeur. Toute frémissante, se retenant pour ne pas pleurer encore, elle la couvrit de baisers.

Cette furie de caresses la vengeait un peu, la poupée retomba sur son bras comme une loque. Elle s'était levée, elle regardait dehors, le front appuyé contre une vitre. La pluie avait cessé, les nuages de la dernière averse, emportés par un coup de vent, roulaient à l'horizon, vers les hauteurs du Père-Lachaise que noyaient des hachures grises; et Paris, sur ce fond d'orage, éclairé d'une lumière uniforme, prenait une grandeur solitaire et triste. Il semblait dépeuplé, pareil à ces villes des cauchemars que l'on aperçoit dans un reflet d'astre mort. Bien sûr, ce n'était guère joli. Vaguement, elle songeait aux gens qu'elle avait aimés, depuis qu'elle était au monde. Son bon ami le plus ancien, à Marseille, était un gros chat rouge, qui pesait très-lourd; elle le prenait sous le ventre en serrant ses petits bras, elle le portait comme ça d'une chaise à une autre, sans qu'il se mit en colère; puis, il avait disparu, c'était la première méchanceté dont elle se souvînt. Ensuite, elle avait eu un moineau; celui-là était mort, elle l'avait ramassé un matin par terre, dans la cage; ça faisait deux. Elle ne comptait pas ses joujoux qui se cassaient pour lui causer du chagrin, toutes sortes d'injustices dont elle souffrait beaucoup, parce qu'elle était trop bête. Une poupée surtout, pas plus haute que la main, l'avait désespérée en se laissant écraser la tête; même elle la chérissait tant, qu'elle l'avait enterrée en cachette dans un coin de la cour; et plus tard, prise du besoin de la revoir et l'ayant déterrée, elle s'était rendue malade de peur, en la retrouvant si noire et si laide. Toujours les autres cessaient de l'aimer les premiers. Ils s'abîmaient, ils partaient; enfin, il y avait de leur faute. Pourquoi donc? Elle ne changeait pas, elle. Quand elle aimait les gens, ça durait toute la vie. Elle ne comprenait pas l'abandon. Cela était une chose énorme, monstrueuse, qui ne pouvait entrer dans son petit coeur sans le faire éclater. Un frisson la prenait, aux pensées confuses, lentement éveillées en elle. Alors, on se quittait un jour, on s'en allait chacun de son côté, on ne se voyait plus, on ne s'aimait plus. Et les yeux sur Paris, immense et mélancolique, elle restait toute froide, devant ce que sa passion de douze ans devinait des cruautés de l'existence.

Cependant, son baleine avait encore terni la vitre. Elle effaça de la main la buée qui l'empêchait de voir. Des monuments, au loin, lavés par l'averse, avaient des miroitements de glaces brunies. Des files de maisons, propres et nettes, avec leurs façades pâles, au milieu des toitures, semblaient des pièces de linge étendues, quelque lessive colossale séchant sur des prés à l'herbe rousse. Le jour blanchissait, la queue du nuage qui couvrait encore la ville d'une vapeur, laissait percer le rayonnement laiteux du soleil; et l'on sentait une gaieté hésitante au-dessus des quartiers, certains coins où le ciel allait rire. Jeanne regardait en bas, sur le quai et sur les pentes du Trocadéro, la vie des rues recommencer, après cette rude pluie, qui tombait par brusques averses. Les fiacres reprenaient leurs cahots ralentis, tandis que les omnibus, dans le silence des chaussées encore désertes, passaient avec un redoublement de sonorité. Des parapluies se fermaient, des passants abrités sous les arbres se hasardaient d'un trottoir à l'autre, au milieu du ruissellement des flaques coulant aux ruisseaux. Elle s'intéressait surtout à une dame et à une petite fille très-bien mises, qu'elle voyait debout sous la tente d'une marchande de jouets, près du pont. Sans doute, elles s'étaient réfugiées là, surprises par la pluie. La petite dévalisait la boutique, tourmentait la dame pour avoir un cerceau; et toutes deux s'en allaient maintenant, l'enfant qui courait, rieuse et lâchée, poussait le cerceau sur le trottoir. Alors, Jeanne redevint très-triste, sa poupée lui parut affreuse. C'était un cerceau qu'elle voulait, et être là-bas, et courir, pendant que sa mère, derrière elle, aurait marché à petits pas, en lui criant de ne pas aller si loin. Tout se brouillait. A chaque minute, elle essuyait la vitre. On lui avait défendu d'ouvrir la fenêtre; mais elle se sentait pleine de révolte, elle pouvait regarder dehors au moins, puisqu'on ne l'emmenait pas. Elle ouvrit, elle s'accouda comme une grande personne, comme sa mère, lorsqu'elle se mettait là et qu'elle ne parlait plus.

L'air était doux, d'une douceur humide, qui lui semblait très-bonne. Une ombre, peu à peu étendue sur l'horizon, lui fit lever la tête. Elle avait, au-dessus d'elle, la sensation d'un oiseau géant, les ailes élargies. D'abord, elle ne vit rien, le ciel restait clair; mais une tache sombre se montra à l'angle de la toiture, déborda, envahit le ciel. C'était un nouveau grain, poussé par un terrible vent d'ouest. Le jour avait baissé rapidement, la ville était noire, dans une lueur livide qui donnait aux façades un ton de vieille rouille. Presque aussitôt la pluie tomba. Les chaussées furent balayées. Des parapluies sa retournèrent, des promeneurs, fuyant de tous côtés, disparurent comme des pailles. Une vieille dame tenait à deux mains ses jupons, tandis que l'averse s'abattait sur son chapeau avec une raideur de gouttière. Et la pluie marchait, on pouvait suivre le vol du nuage à la course furieuse de l'eau vers Paris; la barre des grosses gouttes enfilait les avenues des quais, dans un galop de cheval emporté, soulevant une poussière, dont la petite fumée blanche roulait au ras du sol avec une vitesse prodigieuse; elle descendait les Champs-Élysées, s'engouffrait dans les longues rues droites du quartier Saint-Germain, emplissait d'un bond les larges étendues, les places vides, les carrefours déserts. En quelques secondes, derrière cette trame de plus en plus épaisse, la ville pâlit, sembla se fondre. Ce fut comme un rideau tiré obliquement du vaste ciel à la terre. Des vapeurs montaient, l'immense clapotement avait un bruit assourdissant de ferrailles remuées.

Jeanne, étourdie par la clameur, se reculait. Il lui semblait qu'un mur blafard s'était bâti devant elle. Mais elle adorait la pluie, elle revint s'accouder, allongea les bras, pour sentir les grosses gouttes froides s'écraser sur ses mains. Cela l'amusait, elle se trempait jusqu'aux manches. Sa poupée devait, comme elle, avoir mal à la tête. Aussi venait-elle de la poser à califourchon sur la barre, le dos contre le mur. Et, en voyant les gouttes l'éclabousser, elle pensait que ça lui faisait du bien. La poupée, très-raide, avec l'éternel sourire de ses petites dents, avait une épaule qui ruisselait, tandis que des souffles de vent enlevaient sa chemise. Son pauvre corps, vide de son, grelottait.

Pourquoi donc sa mère ne l'avait-elle pas emmenée? Jeanne trouvait, dans cette eau qui lui battait les mains, une nouvelle tentation d'être dehors. On devait être très-bien dans la rue. Et elle revoyait, derrière le voile de l'averse, la petite fille poussant un cerceau sur le trottoir. On ne pouvait pas dire, celle-là était sortie avec sa mère. Même elles paraissaient joliment contentes toutes les deux. Ça prouvait qu'on emmenait les petites filles, quand il pleuvait. Mais il fallait vouloir. Pourquoi n'avait-on pas voulu? Alors, elle songeait encore à son chat rouge qui s'en était allé, la queue en l'air, sur les maisons d'en face, puis à cette petite bête de moineau, qu'elle avait essayé de faire manger, quand il était mort, et qui avait fait semblant de ne pas comprendre. Ces histoires lui arrivaient toujours, on ne l'aimait pas assez fort. Oh! elle aurait été prête en deux minutes; les jours où ça lui plaisait, elle s'habillait vite; les bottines que Rosalie boutonnait, le paletot, le chapeau, et c'était fini. Sa mère aurait bien pu l'attendre deux minutes. Quand elle descendait chez ses amis, elle ne bousculait pas comme ça ses affaires; quand elle allait au bois de Boulogne, elle la promenait doucement par la main, elle s'arrêtait avec elle à chaque boutique de la rue de Passy. Et Jeanne ne devinait pas, ses sourcils noirs se fronçaient, ses traits si fins prenaient cette dureté jalouse qui lui donnait un visage blême de vieille fille méchante. Elle sentait confusément que sa mère était quelque part où les enfants ne vont pas. On ne l'avait pas emmenée, pour lui cacher des choses. À ces pensées, son coeur se serrait d'une tristesse indicible, elle avait mal.

La pluie devenait plus fine, des transparences se faisaient à travers le rideau qui voilait Paris. Le dôme des Invalides reparut le premier, léger et tremblant, dans la vibration luisante de l'averse. Puis, des quartiers émergèrent du flot qui se retirait, la ville sembla sortir d'un déluge, avec ses toits ruisselants, tandis que des fleuves emplissaient encore les rues d'une vapeur. Mais, tout d'un coup, une flamme jaillit, un rayon tomba au milieu de l'ondée. Alors, pendant un instant, ce fut un sourire dans des larmes. Il ne pleuvait plus sur le quartier des Champs-Élysées, la pluie sabrait la rive gauche, la Cité, les lointains des faubourgs; et l'on en voyait les gouttes filer comme des traits d'acier, minces et drus dans le soleil. Vers la droite, un arc-en-ciel s'allumait. À mesure que le rayon s'élargissait, des hachures roses et bleues peinturluraient l'horizon d'un bariolage d'aquarelle enfantine. Il y eut un flamboiement, une tombée de neige d'or sur une ville de cristal. Et le rayon s'éteignit, un nuage avait roulé, le sourire se noyait dans les larmes, Paris s'égouttait avec un long bruit de sanglots, sous le ciel couleur de plomb.

Jeanne, les manches trempées, eut un accès de toux. Mais elle ne sentait pas le froid qui la pénétrait, occupée maintenant de la pensée que sa mère était descendue dans Paris. Elle avait fini par connaître trois monuments, les Invalides, le Panthéon, la tour Saint-Jacques; elle répétait leurs noms, elle les désignait du doigt, sans s'imaginer comment ils pouvaient être, quand on les regardait de près. Sans doute sa mère se trouvait là-bas, et elle la mettait au Panthéon, parce que celui-là l'étonnait le plus, énorme et planté tout en l'air comme le panache de la ville. Puis, elle se questionnait. Paris restait pour elle cet endroit où les enfants ne vont pas. On ne la menait jamais. Elle aurait voulu savoir, pour se dire tranquillement: «Maman est là, elle fait ceci.» Mais ça lui semblait trop vaste, on ne retrouvait personne. Ses regards sautaient à l'autre bout de la plaine. N'était-ce pas plutôt dans ce tas de maisons, à gauche, sur une colline? ou tout près, sous les grands arbres dont les branches nues ressemblaient à des fagots de bois mort? Si elle avait pu soulever les toitures! Qu'était-ce donc, ce monument si noir? et cette rue, où courait quelque chose de gros? et tout ce quartier dont elle avait peur, parce que bien sûr on s'y battait. Elle ne distinguait pas nettement; mais, sans mentir, ça remuait, c'était très-laid, les petites filles ne devaient pas regarder. Toutes sortes de suppositions vagues, qui lui donnaient envie de pleurer, troublaient son ignorance d'enfant. L'inconnu de Paris, avec ses fumées, son grondement continu, sa vie puissante, soufflait jusqu'à elle, par ce temps mou de dégel, une odeur de misère, d'ordure et de crime, qui faisait tourner sa jeune tête, comme si elle s'était penchée au-dessus d'un de ces puits empestés, exhalant l'asphyxie de leur boue invisible. Les Invalides, le Panthéon, la tour Saint-Jacques, elle les nommait, elle les comptait; puis, elle ne savait plus, elle restait effrayée et honteuse, avec la pensée entêtée que sa mère était dans ces vilaines choses, quelque part qu'elle ne devinait point, tout au fond, là-bas.

Brusquement, Jeanne se tourna. Elle aurait juré qu'on avait marché dans la chambre; même une main légère venait de lui effleurer l'épaule. Mais la chambre était vide, dans le lourd désordre où Hélène l'avait laissée; le peignoir pleurait toujours, allongé, écrasé sur le traversin. Alors, Jeanne, toute blanche, fit d'un regard le tour de la pièce, et son coeur se brisa. Elle était seule, elle était seule. Mon Dieu! sa mère, en partant, l'avait poussée, et très-fort, à la jeter par terre. Cela lui revenait dans une angoisse, la douleur de cette brutalité la reprenait aux poignets et aux épaules. Pourquoi l'avait-on battue? Elle était gentille, elle n'avait rien à se reprocher. On lui parlait si doucement d'ordinaire, cette correction la révoltait. Elle éprouvait cette sensation de ses peurs d'enfant, lorsqu'on la menaçait du loup et qu'elle regardait, sans l'apercevoir; c'était dans l'ombre comme des choses qui allaient l'écraser. Pourtant, elle se doutait, la face blêmie, peu à peu gonflée d'une colère jalouse. Tout d'un coup, la pensée que sa mère devait aimer plus qu'elle les gens où elle avait couru, en la bousculant si fort, lui fit porter les deux mains à sa poitrine. Elle savait à présent. Sa mère la trahissait.

Sur Paris, une grande anxiété s'était faite, dans l'attente d'une nouvelle bourrasque. L'air obscurci avait un murmure, d'épais nuages planaient. Jeanne, à la fenêtre, toussa violemment; mais elle se sentait comme vengée d'avoir froid, elle aurait voulu prendre du mal. Les mains contre la poitrine, elle sentait là grandir son malaise. C'était une angoisse, dans laquelle son corps s'abandonnait. Elle tremblait de peur, et n'osait plus se retourner, toute froide à l'idée de regarder encore dans la chambre. Quand on est petite, on n'a pas de force. Qu'était-ce donc, ce mal nouveau, dont la crise l'emplissait de honte et d'amère douceur? Lorsqu'on la taquinait, qu'on la chatouillait malgré ses rires, elle avait eu parfois ce frisson exaspéré. Toute raidie, elle attendait dans une révolte de ses membres innocents et vierges. Et, du fond de son être, de son sexe de femme éveillé, une vive douleur jaillit comme un coup reçu de loin. Alors, défaillante, elle poussa un cri étouffé: «Maman! maman!» sans qu'on pût savoir si elle appelait sa mère à son secours, ou si elle l'accusait de lui envoyer ce mal dont elle se mourait.

À ce moment, la tempête éclatait. Dans le silence lourd d'anxiété, au- dessus de la ville devenue noire, le vent hurla; et l'on entendit le craquement prolongé de Paris, les persiennes qui battaient, les ardoises qui volaient, les tuyaux de cheminée et les gouttières qui rebondissaient sur le pavé des rues. Il y eut un calme de quelques secondes; puis, un nouveau souffla passa, emplit l'horizon d'une baleine si colossale, que l'océan des toitures, ébranlé, sembla soulever ses vagues et disparut dans un tourbillon. Pendant un instant, ce fut le chaos. D'énormes nuages, élargis comme des taches d'encre, couraient au milieu de plus petits, dispersés et flottants, pareils à des haillons que le vent déchiquetait et emportait fil à fil. Un instant, deux nuées s'attaquèrent, se brisèrent avec des éclats, qui semèrent de débris l'espace couleur de cuivre; et chaque fois que l'ouragan sautait ainsi, soufflant de tous les points du ciel, il y avait en l'air un écrasement d'armées, un écroulement immense dont les décombres suspendus allaient écraser Paris. Il ne pleuvait pas encore. Tout à coup, un nuage creva sur le centre de la ville, une trombe d'eau remonta le cours de la Seine. Le ruban vert du fleuve, criblé et sali par le clapotement des gouttes, se changeait en un ruisseau de boue; et, un à un, derrière l'averse, les ponts reparaissaient, amincis, légers dans la vapeur; tandis que, à droite et à gauche, les quais déserts secouaient furieusement leurs arbres, le long de la ligne grise des trottoirs. Au fond, sur Notre-Dame, le nuage se partagea, versa un tel torrent, que la Cité fut submergée; seules, en haut du quartier noyé, les tours nageaient dans une éclaircie, comme des épaves. Mais, de toutes parts, le ciel s'ouvrait, la rive droite à trois reprises parut engloutie. Une première ondée ravagea les faubourgs lointains, s'élargissant, battant les pointes de Saint-Vincent-de-Paul et de la tour Saint-Jacques qui blanchissaient sous le flot. Deux autres, coup sur coup, ruisselèrent sur Montmartre et sur les Champs-Élysées. Par instants, on distinguait les verrières du Palais de l'Industrie fumant dans le rejaillissement de la pluie, Saint-Augustin dont la coupole roulait au fond d'un brouillard comme une lune éteinte, la Madeleine qui allongeait sa toiture plate, pareille aux dalles lavées à grande eau de quelque parvis en ruine; pendant que, en arrière, la masse énorme et sombrée de l'Opéra faisait penser à un vaisseau démâté, la carène prise entre deux rocs, résistante aux assauts de la tempête. Sur la rive gauche, que voilait une poussière d'eau, on apercevait le dôme des Invalides, les flèches de Sainte-Clotilde, les tours de Saint-Sulpice mollissant, se fondant dans l'air trempé d'humidité. Un nuage s'élargit, la colonnade du Panthéon lâcha des nappes qui menaçaient d'inonder les quartiers bas. Et, dès ce moment, les coups de pluie frappèrent la ville à toutes places; on eût dit que le ciel se jetait sur la terre; des rues s'abîmaient, coulant à fond et surnageant, dans des secousses dont la violence semblait annoncer la fin de la cité. Un grondement continu montait, la voix des ruisseaux grossis, le tonnerre des eaux se vidant aux égouts. Cependant, au-dessus de Paris boueux, que ces giboulées salissaient du même ton jaune, les nuages s'effrangeaient, devenaient d'une pâleur livide, également épandue, sans une fissure ni une tache. La pluie s'amincissait, raide et pointue; et quand une rafale soufflait encore, de grandes ondes moiraient les hachures grises, on entendait les gouttes obliques, presque horizontales, fouetter lus murs avec un sifflement, jusqu'à ce que, le vent tombé, elles redevinssent droites, piquant la sol dans un apaisement obstiné, du coteau de Passy à la campagne plate de Charenton. Alors, l'immense cité, comme détruite et morte à la suite d'une suprême convulsion, étendit son champ de pierres renversées, sous l'effacement du ciel.

Jeanne, affaissée à la fenêtre, avait de nouveau balbutié: «Maman! maman!» et une immense fatigue la laissait toute faible, en face de Paris englouti. Dans cet anéantissement, les cheveux envolés, le visage mouillé de gouttes de pluie, elle gardait le goût de l'amère douceur dont elle venait de frissonner, tandis que le regret de quelque chose d'irrémédiable pleurait en elle. Tout lui semblait fini, elle comprenait qu'elle devenait très-vieille. Les heures pouvaient couler, elle ne regardait même plus dans la chambre. Cela lui était égal, d'être oubliée et seule. Un tel désespoir emplissait son coeur d'enfant, qu'il faisait noir autour d'elle. Si on la grondait comme autrefois, quand elle était malade, ce serait très-injuste. Ça la brûlait, ça la prenait comme un mal de tête. Sûrement, tout à l'heure, on lui avait cassé quelque part une chose. Elle ne pouvait empêcher ça. Il lui fallait bien se laisser faire ce qu'on voulait. À la fin, elle était trop lasse. Sur la barre d'appui, elle avait noué ses deux petits bras, et une somnolence la prenait, la tête appuyée, ouvrant de temps à autre ses yeux très-grands, pour voir l'averse.

Toujours, toujours la pluie tombait, le ciel blême fondait en eau. Un dernier souffle avait passé, on entendait un roulement monotone. La pluie souveraine battait sans fin, au milieu d'une solennelle immobilité, la ville qu'elle avait conquise, silencieuse et déserte. Et c'était, derrière le cristal rayé de ce déluge, un Paris fantôme, aux lignes tremblantes, qui paraissait se dissoudre. Il n'apportait plus à Jeanne qu'un besoin de sommeil, avec de vilains rêves, comme si tout son inconnu, le mal qu'elle ignorait, se fut exhalé en brouillard pour la pénétrer et la faire tousser. Chaque fois qu'elle ouvrait les yeux, des hoquets de toux la secouaient, et elle restait là quelques secondes à le regarder; puis, en laissant retomber la tête, elle en emportait l'image, il lui semblait qu'il s'étalait sur elle et l'écrasait.

La pluie tombait toujours. Quelle heure pouvait-il être, maintenant? Jeanne n'aurait pas pu dire. Peut-être la pendule ne marchait-elle plus. Cela lui paraissait trop fatigant de se retourner. Il y avait au moins huit jours que sa mère était partie. Elle avait cessé de l'attendre, elle se résignait à ne plus la revoir. Puis, elle oubliait tout, les misères qu'on lui avait faites, le mal étrange dont elle venait de souffrir, même l'abandon où le monde la laissait. Une pesanteur descendait en elle avec un froid de pierre. Elle était seulement bien malheureuse, oh! malheureuse autant que les petits pauvres perdus sous les portes, auxquels elle donnait des sous. Jamais ça ne s'arrêterait, elle serait ainsi pendant des années, c'était trop grand et trop lourd pour une petite fille. Mon Dieu! comme on toussait, comme on avait froid, quand on ne vous aimait plus! Elle fermait ses paupières appesanties, dans le vertige d'un assoupissement fiévreux, et sa dernière pensée était un vague souvenir d'enfance, une visite à un moulin, avec du blé jaune, des graines toutes petites, qu coulaient sous des meules grosses comme des maisons.

Des heures, des heures passaient, chaque minute apportait un siècle. La pluie tombait sans relâche, du même train tranquille, comme ayant tout le temps, l'éternité, pour noyer la plaine. Jeanne dormait. Près d'elle, sa poupée, pliée sur la barre d'appui, les jambes dans la chambre et la tête dehors, semblait une noyée, avec sa chemise qui se collait à sa peau rose, ses yeux fixes, ses cheveux ruisselants d'eau; et elle était maigre à faire pleurer, dans sa posture comique et navrante de petite morte. Jeanne, endormie, toussait; mais elle n'ouvrait plus les yeux, sa tête roulait sur ses bras croisés, la toux s'achevait en un sifflement, sans qu'elle s'éveillât. Il n'y avait plus rien, elle dormait dans le noir, elle ne retirait même pas sa main, dont les doigts rougis laissaient couler des gouttes claires, une à une, au fond des vastes espaces qui se creusaient sous la fenêtre. Cela dura encore des heures, des heures. À l'horizon, Paris s'était évanoui comme une ombre de ville, le ciel se confondait dans le chaos brouillé de l'étendue, la pluie grise tombait toujours, entêtée.