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Une page d'amour

Chapter 31: I
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About This Book

The narrative focuses on Hélène, a recently widowed woman who leads a quiet bourgeois life with her delicate daughter Jeanne, sustained by weekly dinners with friends. She develops a tender, unfulfilled affection for a neighboring physician, which remains largely unspoken and complicates her isolated routine. The plot traces the child's fragility, rising gossip, and the mother's inner suffering as social expectations and medical concerns encroach. Presented as a carefully observed, intimate study, it emphasizes restrained passion, maternal devotion, and the naturalistic mapping of family ties within the wider Rougon-Macquart framework.





CINQUIÈME PARTIE








I

Il faisait nuit depuis longtemps, lorsque Hélène rentra.

Pendant qu'elle montait péniblement l'escalier en s'aidant de la rampe, son parapluie s'égouttait sur les marches. Devant sa porte, elle resta quelques secondes à souffler, encore étourdie du roulement de l'averse autour d'elle, du coudoiement des gens qui couraient, du reflet des réverbères dansant le long des flaques. Elle marchait dans un rêve, dans la surprise de ces baisers qu'elle venait de recevoir et de rendre; et, tandis qu'elle cherchait sa clef, elle songeait qu'elle n'avait ni remords ni joie. Cela était ainsi, elle ne pouvait faire que cela fût autrement. Mais elle ne trouvait pas sa clef; sans doute elle l'avait oubliée dans la poche de son autre robe. Alors, elle fut très-contrariée, il lui sembla qu'elle s'était mise à la porte de chez elle. Elle dut sonner.

—Ah! c'est madame, dit Rosalie en ouvrant. Je commençais à être inquiète. Et, prenant le parapluie pour le porter à la cuisine, sur la pierre de l'évier:

—Hein? quelle pluie!... Zéphyrin, qui vient d'arriver, était trempé comme une soupe.... Je me suis permis de le retenir à dîner, madame. Il a la permission de dix heures.

Hélène, machinalement, la suivait. Elle semblait avoir le besoin de revoir toutes les pièces de son appartement, avant d'ôter son chapeau.

—Vous avez bien fait, ma fille, répondit-elle.

Un instant, elle se tint sur le seuil de la cuisine, regardant les fourneaux allumés. D'un geste instinctif, elle ouvrit une armoire et la referma. Tous les meubles étaient à leur place; elle les retrouvait, cela lui causait un plaisir. Cependant, Zéphyrin s'était levé respectueusement. Elle sourit, en lui adressant un léger signe de tête.

—Je ne savais plus si je devais mettre le rôti, reprit la bonne.

—Quelle heure est-il donc? demanda-t-elle.

—Mais bientôt sept heures, madame.

—Comment! sept heures!

Et elle resta très-étonnée. Elle avait perdu la conscience du temps. Ce fut pour elle un réveil.

—Et Jeanne? dit-elle.

—Oh! elle a été bien sage, madame. Même je crois qu'elle s'est endormie, car je ne l'ai plus entendue.

—Vous ne lui avez donc pas donné de la lumière?

Rosalie resta embarrassée, ne voulant pas raconter que Zéphyrin lui avait apporté des images. Mademoiselle n'avait pas bougé, c'était que mademoiselle n'avait besoin de rien. Mais Hélène ne l'écoutait plus. Elle entra dans la chambre, où un grand froid la saisit.

—Jeanne! Jeanne! appela-t-elle.

Aucune voix ne répondait. Ella se heurta contra un fauteuil. La porte de la salle à manger, qu'elle avait laissée entre-bâillée, éclairait un coin du tapis. Elle eut un frisson, on aurait dit que la pluie tombait dans la pièce, avec ses souffles humides et son ruissellement continu. Alors, en se tournant, elle aperçut le carré pâle que la fenêtre taillait dans le gris du ciel.

—Qui donc a ouvert cette fenêtre! cria-t-elle. Jeanne! Jeanne!

Toujours pas de réponse. Une inquiétude mortelle la serrait au coeur. Elle voulut voir à cette fenêtre; mais, en tâtant, elle sentit une chevelure, Jeanne était là. Et, comme Rosalie arrivait avec une lampe, l'enfant apparut, toute blanche, dormant la joue sur ses bras croisés, tandis que l'éclaboussement des gouttes tombant du toit la mouillait. Elle ne soufflait plus, abattue de désespoir et de fatigue. Ses grandes paupières bleuâtres retenaient dans leurs cils deux grosses larmes.

—Malheureuse enfant! balbutiait Hélène, s'il est permis!... Mon Dieu, elle est toute froide!... S'endormir là, et par un pareil temps, lorsqu'on lui avait défendu de toucher à la fenêtre!... Jeanne, Jeanne, réponds-moi, réveille-toi! Rosalie s'était prudemment esquivée. La petite, que sa mère avait enlevée entre ses bras, laissait aller sa tête, comme ne pouvant secouer le sommeil de plomb qui s'était emparé d'elle. Pourtant, elle ouvrit enfin les paupières; et elle restait engourdie, hébétée, les yeux blessés par la lampe.

—Jeanne, c'est moi.... Qu'as-tu? Regarde, je viens de rentrer.

Mais elle ne comprenait pas, murmurant d'un air de stupeur:

—Ah!... ah!...

Elle examinait sa mère, comme si elle ne l'eût pas reconnue. Pois, tout d'un coup, elle grelotta, elle parut sentir le grand froid de la chambre. Ses idées revenaient, les larmes de ses cils roulèrent sur ses joues. Elle se débattait, voulant qu'on ne la touchât pas.

—C'est toi, c'est toi.... Oh! laisse, tu me serres trop. J'étais si bien.

Et, glissée de ses bras, elle avait peur d'elle. D'un regard inquiet, elle remontait de ses mains à ses épaules; une des mains était dégantée, elle reculait devant le poignet nu, la paume moite, les doigts tièdes, de l'air sauvage dont elle fuyait devant la caresse d'une main étrangère. Ce n'était plus la même odeur de verveine, les doigts avaient dû s'allonger, la paume gardait une mollesse; et elle restait exaspérée au contact de cette peau qui lui semblait changée.

—Voyons, je ne te gronde pas, continuait Hélène. Mais, vraiment, est-ce raisonnable?... Embrasse-moi.

Jeanne reculait toujours. Elle ne se souvenait pas d'avoir vu cette robe, ni ce manteau à sa mère. La ceinture était lâche, les plis tombaient d'une façon qui l'irritait. Pourquoi donc revenait-elle si mal habillée, avec quelque chose de très-laid et de si triste dans toutes ses affaires? Elle avait de la boue à son jupon, ses souliers étaient crevés, rien ne lui tenait sur le corps, comme elle le disait elle-même, lorsqu'elle se fâchait contre les petites filles qui ne savaient pas s'habiller.

—Embrasse-moi, Jeanne.

Mais l'enfant ne reconnaissait pas davantage la voix, qui lui paraissait plus forte. Elle était montée au visage, elle s'étonnait de la petitesse lassée des yeux, de la rougeur fiévreuse des lèvres, de l'ombre étrange dont la face entière était noyée. Elle n'aimait pas ça, elle recommençait à avoir du mal dans la poitrine, comme lorsqu'on lui faisait de la peine. Alors, énervée par l'approche de ces choses subtiles et rudes qu'elle flairait, comprenant qu'elle respirait là l'odeur de la trahison, elle éclata en sanglots.

—Non, non, je t'en prie.... Oh! tu m'as laissée seule, oh! j'ai été trop malheureuse....

—Mais puisque je suis rentrée, ma chérie.... Ne pleure pas, je suis rentrée.

—Non, non, c'est fini.... Je ne te veux plus.... Oh! j'ai attendu, j'ai attendu, j'ai trop de mal.

Hélène l'avait reprise et l'attirait doucement, tandis que l'enfant s'entêtait, répétant:

—Non, non, ce n'est plus la même chose, tu n'es plus la même.

—Comment? Qu'est-ce que tu dis là, mon enfant?

—Je ne sais pas, tu n'es plus la même.

—Tu veux dire que je ne t'aime plus?

—Je ne sais pas, tu n'es plus la même.... Ne dis pas non.... Tu ne sens plus la même chose. C'est fini, fini, fini. Je veux mourir.

Toute pâle, Hélène la tenait de nouveau dans ses bras. Ça se voyait donc sur son visage? Elle la baisa, mais la petite frissonnait, d'un air de si profond malaise, qu'elle ne lui mit pas au front un second baiser. Elle la garda pourtant. Ni l'une ni l'autre ne parlait plus. Jeanne pleurait tout bas, dans la révolte nerveuse qui la raidissait. Hélène songeait qu'il ne fallait pas donner d'importance aux caprices des enfants. Au fond, elle avait une sourde honte, le poids de sa fille sur son épaule la faisait rougir. Alors, elle posa Jeanne par terre. Toutes deux furent soulagées.

—Maintenant, sois raisonnable, essuie tes yeux, reprit Hélène. Nous arrangerons tout ça.

L'enfant obéit, se montra très-douce, un peu craintive, avec des regards en dessous. Mais, brusquement, une quinte de toux la secoua.

—Mon Dieu! te voila malade, maintenant. Je ne puis vraiment m'absenter une seconde.... Tu as eu froid?

—Oui, maman, dans le dos.

—Tiens! mets ce châle. Le poêle de la salle à manger est allumé. Tu vas avoir chaud.... Est-ce que tu as faim?

Jeanne hésita. Elle allait dire la vérité, répondre non; mais elle eut un nouveau regard oblique, et se recula, en disant à mi-voix:

—Oui, maman.

—Allons, ce ne sera rien, déclara Hélène, qui avait besoin de se rassurer. Mais, je t'en prie, méchante enfant, ne me fais plus de ces peurs.

Comme Rosalie revenait annoncer que madame était servie, elle la gronda vivement. La petite bonne baissait la tête, en murmurant que c'était bien vrai, qu'elle aurait dû veiller sur mademoiselle. Puis, pour calmer madame, elle l'aida à se déshabiller. Bon Dieu! madame était dans un joli état! Jeanne suivait les vêtements qui tombaient un à un, comme si elle les eût interrogés, en s'attendant à voir glisser de ces linges trempés de boue les choses qu'on lui cachait. Le cordon d'un jupon surtout ne voulait pas céder; Rosalie dut travailler un instant pour en défaire le noeud; et l'enfant se rapprocha, attirée, partageant l'impatience de la bonne, se fâchant contre ce noeud, prise de la curiosité de savoir comment il était fait. Mais elle ne put rester, elle sa réfugia derrière un fauteuil, loin des vêtements dont la tiédeur l'importunait. Elle tournait la tête. Jamais sa mère changeant de robe ne l'avait gênée ainsi.

—Madame doit se sentir à son aise, disait Rosalie. C'est joliment bon, du linge sec, lorsqu'on est mouillé.

Hélène, dans son peignoir de molleton bleu, poussa un léger soupir, comme si elle eût en effet éprouvé un bien-être. Elle se retrouvait chez elle, allégée, n'ayant plus à ses épaules le poids de ces vêtements qu'elle avait traînés. La bonne eut beau lui répéter que le potage était sur la table, elle voulut même se laver le visage et les mains à grande eau. Quand elle fut toute blanche, humide encore, le peignoir boutonné jusqu'au menton, Jeanne revint près d'elle, lui prit une main et la baisa.

A table pourtant, la mère et la fille ne parlèrent point. Le poêle ronflait, la petite salle à manger s'égayait avec son acajou luisant et ses porcelaines claires. Mais Hélène semblait retombée dans cette torpeur qui l'empêchait de penser; elle mangeait machinalement, d'un air d'appétit. Jeanne, en face d'elle, levait ses regards par-dessus son verre, sournoisement, ne perdant pas un de ses gestes. Elle toussa. Sa mère, qui l'oubliait, s'inquiéta tout d'un coup.

—Comment! tu tousses encore!... Tu ne te réchauffes donc pas?

—Oh! si, maman, j'ai bien chaud.

Elle voulut lui tâter la main, pour voir si elle mentait. Alors, elle s'aperçut que son assiette restait pleine.

—Tu disais que tu avais faim.... Tu n'aimes donc pas ça?

—Mais si, maman. Je mange.

Jeanne faisait un effort, avalait une bouchée. Hélène la surveillait un instant, puis son souvenir retournait là-bas, dans cette chambre pleine d'ombre. Et l'enfant voyait bien qu'elle ne comptait plus. Vers la fin du repas, ses pauvres membres brisés s'étaient affaissés sur la chaise, elle ressemblait à une petite vieille, avec les yeux pâles des filles très-âgées que jamais plus personne n'aimera.

—Mademoiselle ne prend pas de la confiture? demanda Rosalie. Alors, je puis ôter le couvert?

Hélène restait les yeux perdus.

—Maman, j'ai sommeil, dit Jeanne, d'une voix changée; veux-tu me permettre de me coucher?... Je serai mieux dans mon lit.

De nouveau, sa mère parut s'éveiller en sursaut.

—Tu souffres, ma chérie! Où souffres-tu? parle donc!

—Mais non, quand je te dis!... J'ai sommeil, il est bien l'heure de dormir.

Elle quitta sa chaise et se redressa, pour faire croire qu'elle n'avait pas de mal. Ses petits pieds engourdis butaient sur le parquet. Dans la chambre, elle s'appuya aux meubles, elle eut le courage de ne pas pleurer, malgré le feu qui la brûlait partout. Sa mère venait la coucher; et elle ne put que nouer ses cheveux pour la nuit, tellement l'enfant avait mis de hâte à ôter elle-même ses vêtements. Elle se glissa toute seule entre les draps, elle ferma vite les yeux.

—Tu es bien? demandait Hélène, en remontant les couvertures et en la bordant.

—Très-bien. Laisse-moi, ne me remue pas.... Emporte la lumière.

Elle ne désirait qu'une chose, être dans le noir pour rouvrir les yeux et sentir son mal, sans que personne la regardât. Quand la lampe ne fut plus là, elle ouvrit les yeux tout grands. Cependant, à côté, dans la chambre, Hélène marchait. Un singulier besoin de mouvement la tenait debout, la pensée de se coucher lui était insupportable. Elle regarda la pendule; neuf heures moins vingt, qu'allait-elle faire? Elle fouilla dans un tiroir, ne se souvint plus de ce qu'elle cherchait. Puis, elle s'approcha de la bibliothèque, jeta un coup d'oeil sur les livres, sans se décider, ennuyée par la seule lecture des titres. Le silence de la chambre bourdonnait à ses oreilles; cette solitude, cet air lourd lui devenaient une souffrance. Elle aurait souhaité du bruit, du monde, quelque chose qui la tirât d'elle-même. A deux reprises, elle écouta à la porte de la petite pièce où Jeanne ne mettait pas un souffle. Tout dormait, elle tourna encore, déplaçant et replaçant les objets qui lui tombaient sous la main. Mais elle eut une pensée brusque, elle songeait que Zéphyrin devait être encore avec Rosalie. Alors, soulagée, heureuse à l'idée de n'être plus seule, elle se dirigea vers la cuisine, en traînant ses pantoufles.

Comme elle était dans l'antichambre et qu'elle poussait déjà la porte vitrée du petit couloir, elle surprit le claquement sonore d'un soufflet lancé à toute volée. La voix de Rosalie criait:

—Hein! tu me pinceras encore, peut-être!... À bas les pattes!

Tandis que Zéphyrin murmurait en grasseyant:

—Ça ne fait rien, ma belle, c'est comme je t'aime.... Et ça y est..

Mais la porte avait craqué. Lorsque Hélène entra, le petit soldat et la cuisinière, attablés bien tranquillement, avaient tous les deux le nez dans leur assiette. Ils jouaient l'indifférence, ce n'étaient pas eux. Seulement, ils étaient très-rouges, leurs yeux luisaient comme des chandelles, des frétillements les faisaient sauter sur leurs chaises de paille. Rosalie se leva, se précipita.

—Madame désire quelque chose?

Hélène n'avait pas préparé de prétexte. Elle venait pour les voir, pour causer, pour être avec du monde. Mais une honte la prit, elle n'osa pas dire qu'elle ne voulait rien.

—Vous avez de l'eau chaude? demanda-t-elle enfin.

—Non, madame, et mon feu s'éteignait.... Oh! ça n'empêche pas, je vais vous donner ça dans cinq minutes. Ça bout tout de suite.

Elle remit du charbon, posa la bouillotte. Puis, voyant que sa maîtresse restait là, sur le seuil:

—Dans cinq minutes, madame, je vous porte ça. Alors, Hélène eut un geste vague.

—Je ne suis pas pressée, j'attendrai.... Ne vous dérangez pas, ma fille; mangez, mangez.... Voilà un garçon qui va être obligé de rentrer à la caserne.

Rosalie consentit à se rasseoir. Zéphyrin, qui se tenait debout, salua militairement et coupa de nouveau sa viande, en élargissant les coudes, pour montrer qu'il savait se conduire. Quand ils mangeaient ainsi ensemble, après le dîner de madame, ils ne tiraient même pas la table au milieu de la cuisine, ils préféraient se mettre côte à côte, le nez tourné vers la muraille. De cette façon, ils pouvaient se donner des coups de genoux, se pincer, s'allonger des claques, sans perdre un morceau; et, s'ils levaient les yeux, ils avaient la vue réjouissante des casseroles. Un bouquet de laurier et de thym pendait, la boîte aux épices avait une odeur poivrée. Autour d'eux, la cuisine, qui n'était pas rangée encore, étalait la débandade de la desserte; mais elle restait bien agréable tout de même pour des amoureux de bel appétit, se payant là des choses dont on ne servait jamais à la caserne. Ça sentait surtout le rôti, relevé d'une pointe de vinaigre, le vinaigre de la salade. Les reflets du gaz dansaient dans les cuivres et dans les fers battus. Comme le fourneau chauffait terriblement, ils avaient entr'ouvert la fenêtre, et des souffles de vent frais, venus du jardin, gonflaient le rideau de cotonnade bleue.

—Vous devez rentrer à dix heures précises? demanda Hélène.

—Oui, madame, sauf votre respect, répondit Zéphyrin.

—C'est qu'il y a une belle course!... Vous prenez l'omnibus?

—Oh! madame, des fois.... Voyez-vous, avec un bon petit trot gymnastique, ça va encore mieux.

Elle avait fait un pas dans la cuisine, elle s'appuyait contre le buffet, les mains tombées et nouées sur son peignoir. Elle causa encore du vilain temps de la journée, de ce qu'on mangeait au régiment, de la cherté des oeufs. Mais chaque fois qu'elle avait posé une question et qu'ils avaient répondu, la conversation cessait. Elle les gênait, ainsi derrière leurs dos; ils ne se retournaient plus, parlant dans leurs assiettes, pliant les épaules sous ses regards, tandis qu'ils avalaient de toutes petites bouchées, pour être propres. Elle, calmée, se trouvait bien là.

—Ne vous impatientez pas, madame, dit Rosalie, voilà déjà l'eau qui chante.... Si le feu était plus vif....

Hélène l'empêcha de se déranger. Tout à l'heure. Elle éprouvait seulement une grande lassitude dans les jambes. Machinalement, elle traversa la cuisine, alla près de la fenêtre, où elle voyait la troisième chaise, une chaise de bois, très-haute, qui se transformait en escabeau, lorsqu'on la renversait. Mais elle ne s'assit pas tout de suite. Elle avait aperçu, sur un coin de la table, un tas d'images.

—Tiens! dit-elle en les prenant, avec le désir d'être agréable à Zéphyrin.

Le petit soldat eut un rire silencieux. Il rayonnait, suivant les images du regard, hochant la tête, quand un beau morceau passait sous les yeux de madame.

—Celle-là, dit-il tout d'un coup, je l'ai trouvée rue du Temple.... C'est une belle femme, qui a des fleurs dans son panier....

Hélène s'était assise. Elle examinait la belle femme, un couvercle de boîte à pastilles, doré et verni, que Zéphyrin avait essuyé avec soin. Sur le dossier de la chaise, un torchon l'empêchait de s'appuyer. Elle le repoussa, s'absorba de nouveau. Alors, les deux amoureux, en voyant madame si bonne, ne se gênèrent plus. Ils finirent même par l'oublier. Hélène avait laissé, une à une, tomber les images sur ses genoux; et, vaguement souriante, elle les regardait, elle les écoutait.

—Dis donc, mon petit, murmurait la cuisinière, tu ne reprends pas du gigot?

Il ne répondait ni oui ni non, se balançait comme si on l'eût chatouillé, puis s'élargissait d'aise, lorsqu'elle lui mettait une épaisse tranche sur son assiette. Ses épaulettes rouges sautaient, tandis que sa tête ronde, aux grandes oreilles écartées, avait le branlement d'une tête de magot, dans son collet jaune. Il riait du dos, éclatant dans sa tunique, qu'il ne déboutonnait jamais à la cuisine, par respect pour madame.

—Ça vaut mieux que les raves du père Rouvet, finit-il par dire, la bouche pleine.

Ça, c'était un souvenir du pays. Tous deux crevèrent de rire; et Rosalie se retint après la table, pour ne pas tomber. Un jour, c'était avant leur première communion, Zéphyrin avait volé trois raves au père Rouvet; elles étaient dures, les raves, oh! dures à se casser les dents; mais Rosalie, tout de même, avait croqué sa part, derrière l'école. Alors, toutes les fois qu'ils mangeaient ensemble, Zéphyrin ne manquait pas de dire:

—Ça vaut mieux que les raves du père Rouvet.

Et, toutes les fois, Rosalie crevait si fort, qu'elle cassait le cordon de son jupon. On entendit le cordon qui partait.

—Hein! tu l'as cassé? dit le petit soldat triomphant.

Il envoya les mains, il voulait savoir. Mais il reçut des tapes.

—Reste tranquille, tu ne le raccommoderas pas, peut-être.... C'est bête, de me casser mon cordon. J'en remets un chaque semaine. Puis, comme il tâtait tout de même, elle lui prit entre ses gros doigts une pincée de chair sur la main et la tortilla. Cette gentillesse allait encore l'exciter, lorsque, d'un coup d'oeil furieux, elle lui montra madame, qui les regardait. Sans trop se troubler, il se gonfla la joue d'une énorme bouchée, clignant les paupières de son air de troupier dégourdi, faisant mine de dire que les femmes ne détestent pas ça, même les dames. Bien sûr, quand les gens s'aiment, on a toujours du plaisir à les voir.

—Vous avez encore cinq ans à rester soldat? demanda Hélène, affaissée sur la haute chaise de bois, s'oubliant dans une grande douceur.

—Oui, madame, peut-être quatre seulement, si on n'a pas besoin de moi.

Rosalie comprit que madame songeait à son mariage. Elle s'écria, en affectant d'être en colère:

—Oh! madame, il peut rester dix ans encore, ce n'est pas moi qui irai le réclamer au gouvernement.... Il devient trop chatouilleur. Je crois bien qu'on le débauche.... Oui, tu as beau rire. Mais, avec moi, ça ne prend pas. Quand monsieur le maire sera là, nous verrons à plaisanter.

Et, comme il ricanait plus fort, pour se poser en séducteur devant madame, la cuisinière se fâcha tout à fait.

—Va, je te conseille!... Au fond, vous savez, madame, qu'il est aussi godiche. On n'a pas idée comme l'uniforme les rend bêtes. Ce sont des airs qu'il se donne avec les camarades. Si je le mettais à la porte, vous l'entendriez pleurer dans l'escalier.... Je me fiche de toi, mon petit! Quand je voudrai, est-ce que tu ne seras pas toujours là, pour savoir comment mes bas sont faits?

Elle le regardait de tout près; mais, à le voir ainsi, avec sa bonne figure couleur de son qui commençait à être inquiète, elle fut brusquement attendrie. Et, sans transition apparente:

—Ah! je ne t'ai pas dit, j'ai reçu une lettre de la tante.... Les Guignard voudraient vendre leur maison. Oui, presque pour rien.... On pourra peut-être, plus tard....

—Bigre! dit Zéphyrin épanoui, on serait chez soi là dedans.... Il y a de quoi mettre deux vaches.

Alors, ils se turent. Ils étaient au dessert. Le petit soldat léchait du raisiné sur son pain avec une gourmandise d'enfant, tandis que la cuisinière pelait une pomme, soigneusement, d'un air maternel. Lui, pourtant, avait fourré sous la table sa main restée libre, et il lui faisait des minettes le long des genoux, mais si doucement, qu'elle feignait de ne pas les sentir. Quand il restait honnête, elle ne se fâchait point. Même elle devait aimer ça, sans l'avouer, car elle avait de légers sauts de contentement sur sa chaise. Enfin, ce jour-là, c'était un régal complet.

—Madame, voilà votre eau qui bout, dit Rosalie après un silence.

Hélène ne bougeait pas. Elle se sentait comme enveloppée dans leur tendresse. Et elle continuait pour eux leurs rêves, elle se les imaginait là-bas, dans la maison des Guignard, avec leurs deux vaches. Cela la faisait sourire, de le voir si sérieux, la main sous la table, tandis que la petite bonne se tenait très-raide, pour ne pas avoir l'air. Toutes les distances se trouvaient rapprochées, elle n'avait plus une conscience nette d'elle ni des autres, du lieu où elle était ni de ce qu'elle venait y faire. Les cuivres flambaient sur les murs, une mollesse la retenait, le visage noyé, sans qu'elle fût blessée du désordre de la cuisine. Cet abaissement d'elle-même lui donnait la profonde jouissance d'un besoin contenté. Elle avait seulement très- chaud, le fourneau mettait des gouttes de sueur à son front pâle; et, derrière elle, la fenêtre entr'ouverte soufflait sur sa nuque des frissons délicieux.

—Madame, votre eau bout, répéta Rosalie. Il ne va rien rester dans la bouillotte.

Et elle posa la bouillotte devant elle. Hélène, un instant surprise, dut se lever.

—Ah! oui.... Je vous remercie.

Elle n'avait plus de prétexte, elle s'en alla lentement, à regret. Dans sa chambre, la bouillotte l'embarrassa. Mais toute une passion éclatait en elle. Cet engourdissement qui l'avait tenue comme imbécile, se fondait en un flot de vie ardente, dont le ruissellement la brûlait. Elle frissonnait de la volupté qu'elle n'avait point éprouvée. Des souvenirs lui revenaient, ses sens s'éveillaient trop tard, avec un immense désir inassouvi, Droite au milieu de la pièce, elle eut un étirement de tout son corps, les mains levées et tordues, faisant craquer ses membres énervés. Oh! elle l'aimait, elle le voulait, elle se donnerait comme ça, la fois prochaine.

Et, au moment où elle ôtait son peignoir en regardant ses bras nus, un bruit l'inquiéta, elle crut que Jeanne avait toussé. Alors, elle prit la lampe. L'enfant, les paupières closes, semblait endormie. Mais, lorsque sa mère tranquillisée eut tourné le dos, elle ouvrit ses yeux tout grands, des yeux noirs qui la suivaient, pendant qu'elle retournait dans la chambre. Elle ne dormait pas encore, elle ne voulait pas qu'on la fit dormir. Une nouvelle crise de toux lui déchira la gorge, et elle enfonça la tête sous la couverture, elle l'étouffa. Maintenant, elle pouvait s'en aller, sa mère ne s'en apercevrait plus. Elle gardait ses yeux ouverts dans la nuit, sachant tout, comme si elle venait de réfléchir, et mourant de ça, sans une plainte.








II

Hélène, le lendemain, eut toutes sortes d'idées pratiques. Elle s'éveilla avec l'impérieux besoin de veiller elle-même sur son bonheur, frissonnante à la crainte de perdre Henri par quelque imprudence. À cette heure frileuse du lever, tandis que la chambre engourdie dormait encore, elle l'adorait, elle le désirait, dans un élan de tout son être. Jamais elle ne s'était connu ce souci d'être habile. Sa première pensée fut qu'elle devait voir Juliette le matin même. Elle éviterait ainsi des explications fâcheuses, des recherches qui pouvaient tout compromettre.

Lorsqu'elle arriva chez madame Deberle, vers neuf heures, elle la trouva déjà levée, pâle et les yeux rougis comme une héroïne de drame. Et, dès qu'elle l'aperçut, la pauvre femme se jeta dans ses bras en pleurant, en l'appelant son bon ange. Elle n'aimait pas du tout ce Malignon, oh! elle le jurait! Mon Dieu! quelle aventure stupide! Elle en serait morte, c'était certain! car, maintenant, elle ne se sentait pas faite le moins du monde pour ces machines-là, les mensonges, les souffrances, les tyrannies d'un sentiment toujours le même. Comme cela lui semblait bon de se retrouver libre! Elle riait d'aise; puis, elle sanglota de nouveau en suppliant son amie de ne pas la mépriser. Au fond de sa fièvre, il y avait de la peur, elle croyait que son mari savait tout. La veille, il était rentré agité. Elle accabla Hélène de questions. Alors, celle-ci, avec une audace et une facilité qui l'étonnaient elle-même, lui conta une histoire dont elle inventait les détails un à un, abondamment. Elle lui jura que son mari ne se doutait de rien. C'était elle qui, ayant tout appris et voulant la sauver, avait imaginé d'aller ainsi troubler le rendez-vous. Juliette l'écoutait, acceptait ce roman, le visage éclairé d'une joie débordante, au milieu de ses larmes. Elle se jeta une fois encore à son cou. Et Hélène n'était nullement gênée par ses caresses, elle n'éprouvait aucun des scrupules de loyauté dont elle avait souffert autrefois. Lorsqu'elle la quitta, après lui avoir fait promettre d'être calme, elle riait au fond d'elle de son adresse, elle sortait ravie.

Quelques jours se passèrent. Toute l'existence d'Hélène se trouvait déplacée; elle ne vivait plus chez elle, elle vivait chez Henri, par ses pensées de chaque heure. Plus rien n'existait que le petit hôtel voisin, où son coeur battait. Dès qu'elle trouvait un prétexte, elle accourait, elle s'oubliait, satisfaite de respirer le même air. Dans ce premier ravissement de la possession, la vue de Juliette l'attendrissait comme une dépendance d'Henri. Pourtant celui-ci n'avait pu encore la rencontrer un instant seule. Elle semblait mettre un raffinement à retarder l'heure du second rendez-vous. Un soir, comme il la reconduisait jusqu'au vestibule, elle lui avait seulement fait jurer de ne pas revoir la maison du passage des Eaux, en ajoutant qu'il la compromettrait. Tous deux frémissaient dans l'attente de l'étreinte passionnée dont ils se reprendraient, ils ne savaient plus où, quelque part, une nuit. Et Hélène, hantée de ce désir, n'existait désormais que pour cette minute-là, indifférente aux autres, passant ses journées à l'espérer, très-heureuse et ayant seulement dans son bonheur la sensation inquiète que Jeanne toussait autour d'elle.

Jeanne toussait d'une petite toux sèche, fréquente, qui s'accentuait davantage vers le soir. Elle avait alors de légers accès de fièvre; des sueurs l'affaiblissaient pendant son sommeil. Lorsque sa mère l'interrogeait, elle répondait qu'elle n'était pas malade, qu'elle ne souffrait pas. C'était sans doute une fin de rhume. Et Hélène, tranquillisée par cette explication, n'ayant plus la conscience nette de ce qui se passait à ses côtés, gardait pourtant, dans le ravissement où elle vivait, le sentiment confus d'une douleur, comme un poids dont la meurtrissure la faisait saigner à une place qu'elle n'aurait pu dire. Parfois, au milieu d'une de ces joies sans cause qui la baignaient de tendresse, une anxiété la prenait, il lui semblait qu'un malheur était derrière elle. Elle se retournait et elle souriait. Quand on est trop heureuse, on tremble toujours. Personne n'était là. Jeanne venait de tousser, mais elle buvait de la tisane, ce ne serait rien.

Cependant, une après-midi, le vieux docteur Bodin, qui montait en ami de la maison, avait fait traîner sa visite, préoccupé, étudiant Jeanne du coin de ses petits yeux bleus. Il l'interrogeait en ayant l'air de jouer avec elle. Ce jour-là, il ne dit rien. Mais, deux jours après, il reparut; et, cette fois, sans examiner Jeanne, avec la gaieté d'un vieillard qui a vu beaucoup de choses, il mit la conversation sur les voyages. Autrefois, il avait servi comme chirurgien militaire; il connaissait toute l'Italie. C'était un pays superbe qu'il fallait admirer au printemps. Pourquoi madame Grandjean n'y menait-elle pas sa fille? Il en vint ainsi, après d'habiles transitions, à conseiller un séjour là-bas, au pays du soleil, comme il le disait. Hélène le regardait fixement. Alors, il se récria; ni l'une ni l'autre n'était malade, certes! seulement, cela rajeunissait de changer d'air. Elle était devenue toute blanche, prise d'un froid mortel, à la pensée de quitter Paris. Mon Dieu! s'en aller si loin, si loin! perdre Henri tout d'un coup, laisser leurs amours sans lendemain! C'était en elle un tel déchirement, qu'elle se pencha vers Jeanne, pour cacher son trouble. Est-ce que Jeanne voulait partir? L'enfant avait noué frileusement ses petits doigts. Oh! oui, elle voulait bien! elle voulait bien aller dans du soleil, toutes seules, elle et sa mère, oh! toutes seules; et sur sa pauvre figure maigrie, dont la fièvre brûlait les joues, l'espoir d'une vie nouvelle rayonnait. Mais Hélène n'écoutait plus, révoltée et méfiante, persuadée maintenant que tout le monde s'entendait, l'abbé, le docteur Bodin, Jeanne elle-même, pour la séparer d'Henri. En la voyant si blême, le vieux médecin crut qu'il avait manqué de prudence; il se hâta de dire que rien ne pressait, décidé à revenir sur cet entretien.

Justement, madame Deberle devait rester chez elle, ce jour-là. Dès que le docteur fut parti, Hélène se hâta de mettre son chapeau. Jeanne refusait de sortir; elle était mieux auprès du feu; elle serait bien sage et n'ouvrirait pas la fenêtre. Depuis quelque temps, elle ne tourmentait plus sa mère pour l'accompagner, elle la suivait seulement d'un long regard. Puis, lors-qu'elle était seule, elle se rapetissait sur sa chaise et demeurait ainsi des heures, sans bouger.

—Maman, est-ce loin, l'Italie? demanda-t-elle, quand Hélène s'approcha pour l'embrasser.

—Oh! très-loin, ma mignonne.

Mais Jeanne la tenait par le cou. Elle ne la laissa pas se relever tout de suite, murmurant:

—Hein? Rosalie garderait ici tes affaires. Nous n'aurions pas besoin d'elle.... Vois-tu, avec une malle pas grosse.... Oh! ce serait bon, petite mère! Rien que nous deux!... Je reviendrais engraissée, tiens! comme ça.

Elle gonflait les joues et arrondissait les bras. Hélène dit qu'on verrait; puis, elle s'échappa, en recommandant à Rosalie de bien veiller sur mademoiselle. Alors, l'enfant se pelotonna au coin de la cheminée, regardant le feu brûler, enfoncée dans une rêverie. De temps à autre, elle avançait machinalement les mains, pour les chauffer. Le reflet de la flamme fatiguait ses grands yeux. Elle était si perdue qu'elle n'entendit pas entrer M. Rambaud. Il multipliait ses visites, il venait, disait-il, pour cette femme paralytique que le docteur Deberle n'avait pu encore faire entrer aux Incurables. Quand il trouvait Jeanne seule, il s'asseyait à l'autre coin de la cheminée, il causait avec elle comme avec une grande personne. C'était bien ennuyeux, cette pauvre femme attendait depuis une semaine; mais il descendrait tout à l'heure, il verrait le docteur, qui lui donnerait peut-être une réponse. Pourtant, il ne bougeait pas.

—Ta mère ne t'a donc pas emmenée? demanda-t-il.

Jeanne eut un mouvement des épaules, plein de lassitude. Cela la dérangerait trop d'aller chez les autres. Plus rien ne lui plaisait.

Elle ajouta:

—Je deviens vieille, je ne peux pas jouer toujours.... Maman s'amuse dehors, moi, je m'amuse dedans; alors, nous ne sommes pas ensemble.

Il y eut un silence. L'enfant frissonna, présenta les deux mains au brasier qui brûlait avec une grande lueur rose; et elle ressemblait, en effet, à une bonne femme, emmitouflée dans un immense châle, un foulard au cou, un autre sur la tête. Au fond de tous ces linges, on la sentait pas plus grosse qu'un oiseau malade, ébouriffé et soufflant dans ses plumes. M. Rambaud, les mains nouées sur ses genoux, contemplait le feu. Puis, se tournant vers Jeanne, il lui demanda si sa mère était sortie la veille. Elle répondit d'un signe affirmatif. Et l'avant-veille, et le jour d'auparavant. Elle disait toujours oui, d'un hochement du menton. Sa mère sortait tons les jours. Alors, M. Rambaud et la petite se regardèrent longuement, avec des figures blanchies et graves, comme s'ils avaient à mettre en commun un grand chagrin. Ils n'en parlaient point, parce qu'une gamine et un homme vieux ne pouvaient causer de cela ensemble; mais ils savaient bien pourquoi ils étaient si tristes et pourquoi ils aimaient à rester ainsi à droite et à gauche de la cheminée, quand la maison était vide. Cela les consolait beaucoup. Ils se serraient l'un contre l'autre, pour sentir moins leur abandon. Des effusions de tendresse leur venaient, ils auraient voulu s'embrasser et pleurer.

—Tu as froid, bon ami, j'en suis sûre.... Approche-toi du feu.—Mais non, ma chérie, je n'ai pas froid.

—Oh! tu mens, tes mains sont glacées.... Approche-toi ou je me fâche.

Puis, c'était lui qui s'inquiétait.

—Je parie qu'on ne t'a pas laissa de tisane.... Je vais t'en faire, veux-tu? Oh! je sais très-bien la faire.... Si je te soignais, tu verrais, tu ne manquerais de rien.

Il ne se permettait pas des allusions plus claires. Jeanne, vivement, répondait que la tisane la dégoûtait on lui en faisait trop boire. Pourtant, des fois, elle consentait à ce que M. Rambaud tournât autour d'elle, comme une mère; il lui glissait un oreiller sons les épaules, lui donnait sa potion qu'elle allait oublier, la soutenait dans la chambre, pendue à son bras. C'étaient des gâteries qui les attendrissaient tous deux. Comme Jeanne le disait avec ses regards profonds dont la flamme troublait tant le bonhomme, ils jouaient au papa et à la petite fille, pendant que sa mère n'était pas là. Tout d'un coup, des tristesses les prenaient, ils ne parlaient plus, s'examinant à la dérobée, avec de la pitié l'un pour l'autre.

Ce jour-là, après un long silence, l'enfant répéta la question qu'elle avait déjà posée à sa mère:

—Est-ce loin, l'Italie?

—Oh! je crois bien, dit M. Rambaud. C'est là-bas, derrière Marseille, au diable.... Pourquoi me demandes-tu ça?

—Parce que, déclara-t-elle gravement.

Alors, elle se plaignit de ne rien savoir. Elle était toujours malade, on ne l'avait jamais mise en pension. Tous deux se turent, la grande chaleur du feu les endormait.

Cependant, Hélène avait trouvé madame Deberle et sa soeur Pauline dans le pavillon japonais, où elles passaient souvent les après midi. Il y faisait très-chaud, une bouche de calorifère y soufflait une haleine étouffante. Les larges glaces étaient fermées, on apercevait l'étroit jardin en toilette d'hiver, pareil à une grande sépia traitée avec un fini merveilleux, détachant sur la terre brune les petites branches noires des arbres. Les deux soeurs se disputaient vertement.

—Laisse-moi donc tranquille! criait Juliette, notre intérêt bien entendu est de soutenir la Turquie.

—Moi, j'ai causé avec un Russe, répondit Pauline tout aussi animée. On nous aime à Saint-Pétersbourg, nos alliés véritables sont de ce côté.

Mais Juliette prit un air grave, et, croisant les bras:

—Alors, qu'est-ce que tu fais de l'équilibre européen?

La question d'Orient passionnait Paris, la conversation courante était là, toute femme un peu répandue ne pouvait décemment parler d'autre chose. Aussi, depuis deux jours, madame Deberle se plongeait-elle avec conviction dans la politique extérieure. Elle avait des idées très- arrêtées sur les différentes éventualités qui menaçaient de se produire. Sa soeur Pauline l'agaçait beaucoup, parce qu'elle se donnait l'originalité de soutenir la Russie, contrairement aux intérêts évidents de la France. Elle voulait la convaincre, puis elle se fâchait.

—Tiens! tais-toi, tu parles comme une sotte.... Si seulement tu avais étudié la question avec moi....

Elle s'interrompit, pour saluer Hélène, qui entrait.

—Bonjour, ma chère. Vous êtes bien gentille d'être venue.... Vous ne savez rien: On parlait ce matin d'un ultimatum. La séance de la Chambre des Communes a été très-agitée.

—Non, je ne sais rien, répondit Hélène, que la question stupéfiait. Je sors si peu!

D'ailleurs, Juliette n'avait pas attendu la réponse. Elle expliquait à Pauline pourquoi il fallait neutraliser la mer Noire, tout en nommant de temps à autre des généraux anglais et des généraux russes, familièrement, avec une prononciation très-correcte. Mais Henri venait de paraître, tenant à la main un paquet de journaux. Hélène comprit qu'il descendait pour elle. Leurs yeux s'étaient cherchés, ils avaient appuyé fortement leurs regards l'un sur l'autre. Ensuite ils s'enveloppèrent tout entiers dans la longue et silencieuse poignée de main qu'ils se donnèrent.

—Qu'y a-t-il dans les journaux? demanda fiévreusement Juliette.

—Dans les journaux, ma chère? dit le docteur; mais il n'y a jamais rien.

Alors, on oublia un instant la question d'Orient. Il fut, à plusieurs reprises, question de quelqu'un sur qui l'on comptait et qui n'arrivait pas. Pauline faisait remarquer que trois heures allaient sonner. Oh! il viendrait, affirmait madame Deberle; il avait trop formellement promis; et elle ne nommait personne. Hélène écoutait sans entendre. Tout ce qui n'était pas Henri ne l'intéressait point. Elle n'apportait plus d'ouvrage, elle faisait des visites de deux heures, étrangère à la conversation, la tête occupée souvent du même rêve enfantin, imaginant que les autres disparaissaient par un prodige et restait seule avec lui. Cependant, elle répondit à Juliette qui la questionnait, tandis que le regard d'Henri, toujours posé sur le sien, la fatiguait délicieusement. Il passa derrière elle, comme pour relever un des stores, et elle sentit bien qu'il exigeait un rendez-vous, un frisson dont il effleura sa chevelure. Elle consentait, elle n'avait plus la force d'attendre.

—On a sonné, ce doit être lui, dit Pauline tout d'un coup. Les deux soeurs prirent un air indifférent. Ce fut Matignon qui se présenta, plus correct encore que de coutume, avec une pointe de gravité. Il serra les mains qui se tendaient vers lui; mais il évita ses plaisanteries habituelles, il rentrait en cérémonie dans la maison où il n'avait plus paru depuis quelque temps. Pendant que le docteur et Pauline se plaignaient de la rareté de ses visites, Juliette se pencha à l'oreille d'Hélène, qui, malgré sa souveraine indifférence, restait surprise.

—Hein? cela vous étonne?... Mon Dieu! je ne lui en veux pas. Au fond, il est si bon garçon qu'on ne peut rester fâché.... Imaginez-vous qu'il a déterré un mari pour Pauline. C'est gentil, vous ne trouvez pas?

—Sans doute, murmura Hélène par complaisance.

—Oui, un de ses amis, très-riche, qui ne songeait pas du tout à se marier, et qu'il a juré de nous amener.... Nous l'attendions aujourd'hui pour avoir la réponse définitive.... Alors, vous comprenez, j'ai dû passer par-dessus bien des choses. Oh! il n'y a plus de danger, nous nous connaissons maintenant.

Elle eut un joli rire, rougit un peu au souvenir qu'elle évoquait; puis, elle s'empara vivement de Matignon. Hélène souriait également. Ces facilités de l'existence l'excusaient elle-même. On avait bien tort de rêver des drames noirs, tout se dénouait avec une bonhomie charmante. Mais, pendant qu'elle goûtait ainsi un lâche bonheur à se dire que rien n'était défendu, Juliette et Pauline venaient d'ouvrir la porte du pavillon et d'entraîner Malignon dans le jardin. Tout d'un coup, elle entendit, derrière sa nuque, la voix d'Henri, basse et ardente:

—Je vous en prie, Hélène, oh! je vous en prie....

Elle tressaillit, regarda autour d'elle avec une soudaine inquiétude. Ils étaient bien seuls, elle aperçut les trois autres marchant à petits pas dans une allée. Henri avait osé la prendre aux épaules, et elle tremblait, et sa terreur était pleine d'ivresse.

—Quand vous voudrez, balbutia-t-elle, comprenant bien qu'il lui demandait un rendez-vous.

Et, rapidement, ils échangèrent quelques paroles.

—Attendez-moi ce soir, dans cette maison du passage des Eaux.

—Non, je ne puis pas.... Je vous ai expliqué, vous m'avez juré....

—Autre part alors, où il vous plaira, pourvu que je vous voie.... Chez vous, cette nuit?

Elle se révolta. Mais elle ne put refuser que d'un geste, reprise de peur, en voyant les deux femmes et Malignon qui revenaient. Madame Deberle avait feint d'emmener le jeune homme pour lui montrer une merveille, des touffes de violettes en pleine fleur, malgré le temps froid. Elle hâta le pas, elle rentra la première, rayonnante.

—C'est fait! dit-elle.

—Quoi donc? demanda Hélène, encore toute secouée, ne se rappelant plus.

—Mais ce mariage!... Ah! quel débarras! Pauline commençait à ne pas être commode.... Le jeune homme l'a vue et la trouve charmante. Demain, nous dînerons tous chez papa.... J'aurais embrassé Malignon pour sa bonne nouvelle.

Henri, avec un sang-froid parfait, avait manoeuvré de façon à s'éloigner d'Hélène. Lui aussi trouvait Malignon charmant. Il parut se réjouir beaucoup avec sa femme de voir enfin leur petite soeur placée.

Puis, il avertit Hélène qu'elle allait perdre un de ses gants. Elle le remercia. Dans le jardin, on entendait la vois de Pauline qui plaisantait; elle se penchait vers Malignon, lui chuchotait des mots entrecoupés, et éclatait de rire, lorsqu'il lui répondait également à l'oreille. Sans doute il lui faisait des confidences sur le futur. Par la porte du pavillon laissée ouverte, Hélène respirait l'air froid avec délices.

C'était à ce moment, dans la chambre, que Jeanne et M. Rambaud se taisaient, engourdis par la grosse chaleur du brasier. L'enfant sortit de ce long silence, en demandant tout d'un coup, comme si cette demande eût été la conclusion de sa rêverie:

—Veux-tu que nous allions à la cuisine?... Nous verrons si nous n'apercevons pas maman.

—Je veux bien, répondit M. Rambaud.

Elle était plus forte, ce jour-là. Elle vint, sans être soutenue, appuyer son visage à une vitre. M. Rambaud, lui aussi, regardait dans le jardin. Il n'y avait pas de feuilles, on distinguait nettement l'intérieur du pavillon japonais, par les grandes glaces claires. Rosalie, en train de soigner un pot-au-feu, traita mademoiselle de curieuse. Mais l'enfant avait reconnu la robe de sa mère; et elle la montrait, elle s'écrasait la face contre la vitre, pour mieux voir. Cependant, Pauline levait la tête, faisait des signes. Hélène parut, appela de la main.

—On vous a aperçue, mademoiselle, répétait la cuisinière. On vous dit de descendre.

Il fallut que M. Rambaud ouvrit la fenêtre. On le priait d'amener Jeanne, tout le monde la demandait. Jeanne s'était sauvée dans la chambre, refusant violemment, accusant son bon ami d'avoir fait exprès de taper contre la vitre. Elle aimait bien regarder sa mère, mais elle ne voulait plus aller dans cette maison-là; et, à toutes les questions suppliantes que lui adressait M. Rambaud, elle lui répondait par son terrible «parce que», qui expliquait tout.

—Ce n'est pas toi qui devrais me forcer, dit-elle enfin, d'un air sombre.

Mais il lui répétait qu'elle causerait beaucoup de peine à sa mère, qu'on ne pouvait pas faire des sottises aux gens. Il la couvrirait bien, elle n'aurait pas froid; et, en parlant, il nouait le châle autour de sa taille, il ôtait le foulard qu'elle avait sur la tête, pour la coiffer d'une petite capeline en tricot. Quand elle fût prête, elle protesta encore. Enfin, elle se laissa emmener, à la condition qu'il la remonterait tout de suite, si elle se sentait trop malade. La concierge leur ouvrit la porte de communication, on les accueillit dans le jardin par des exclamations joyeuses. Madame Deberle surtout témoigna beaucoup d'affection à Jeanne; elle l'installa dans un fauteuil, près de la bouche de chaleur, voulut qu'on fermât tout de suite les glaces, en faisant remarquer que l'air était un peu vif pour la chère enfant. Malignon était parti. Et, comme Hélène rentrait les cheveux ébouriffés de la petite, un peu honteuse de la voir ainsi chez le monde, emmaillottée dans un châle et coiffée d'une capeline, Juliette s'écria:

—Laissez donc! est-ce que nous ne sommes pas en famille?... Cette pauvre Jeanne! elle nous manquait.

Elle sonna, elle demanda si mademoiselle Smithson et Lucien n'étaient pas rentrés de leur promenade quotidienne. Ils n'étaient pas rentrés. D'ailleurs, Lucien devenait impossible, il avait fait pleurer la veille les cinq demoiselles Levasseur.

—Voulez-vous que nous jouions à pigeon vole? demanda Pauline, que l'idée de son prochain mariage affolait. Ce n'est pas fatigant.

Mais Jeanne refusa d'un signe de tête. Longuement, entre ses cils baissés, elle promenait son regard sur les personnes qui l'entouraient. Le docteur venait d'apprendre à M. Rambaud que sa protégée était enfin admise aux Incurables, et celui-ci, très-ému, lui serrait les mains, comme s'il avait reçu un grand bienfait personnel. Chacun s'allongea dans un fauteuil, la conversation prit une intimité charmante. Les voix se ralentissaient, des silences se faisaient par moments. Comme madame Deberle et sa soeur causaient ensemble, Hélène dit aux deux hommes:

—Le docteur Bodin nous a conseillé un voyage en Italie.

—Ah! c'est pour cela que Jeanne m'a questionné! s'écria M. Rambaud. Ça te ferait donc plaisir d'aller là-bas?

L'enfant, sans répondre, mit ses deux petites mains sur sa poitrine, tandis que sa face grise s'illuminait. Son regard s'était coulé vers le docteur, avec crainte; car elle avait compris que sa mère le consultait. Il avait eu un léger tressaillement, il restait très-froid. Mais, brusquement, Juliette se jeta dans la conversation, voulant comme d'habitude être à tous les sujets.

—De quoi? vous parlez de l'Italie?... Est-ce que vous ne disiez pas que vous partez pour l'Italie!... Ah bien! la rencontre est drôle! Justement, ce matin, je tourmentais Henri pour qu'il me menât à Naples.... Imaginez-vous que, depuis dix ans, je rêve de voir Naples. Tous les printemps, il me promet, puis il ne tient pas sa parole.

—Je ne t'ai pas dit que je ne voulais pas, murmura le docteur.

—Comment, tu ne m'as pas dit?... Tu as refusé carrément, en m'expliquant que tu ne pouvais quitter tes malades.

Jeanne écoutait. Une grande ride coupait son front pur, pendant que, machinalement, elle tordait ses doigts, les uns après les autres.

—Oh! mes malades, reprit le médecin, pour quelques semaines, je les confierais bien à un confrère.... Si je croyais te faire un si grand plaisir....

—Docteur, interrompit Hélène, est-ce que vous êtes aussi d'avis qu'un pareil voyage serait bon pour Jeanne?

—Excellent, cela la remettrait complètement sur pied.... Les enfants se trouvent toujours bien d'un voyage.

—Alors, s'écria Juliette, nous emmenons Lucien, nous partons tous ensemble.... Veux-tu?

—Mais, sans doute, je veux tout ce que tu voudras, répondit-il avec un sourire.

Jeanne, baissant la tête, essuya deux grosses larmes de colère et de douleur qui lui brûlaient les yeux. Et elle se laissa aller au fond du fauteuil, comme pour ne plus entendre et ne plus voir, pendant que madame Deberle, ravie de cette distraction inespérée qui se présentait à elle, éclatait en paroles bruyantes. Oh! que son mari était gentil! Elle l'embrassa pour la peine. Tout de suite elle causa des préparatifs. On partirait la semaine suivante. Mon Dieu! jamais elle n'aurait le temps de tout apprêter! Puis, elle voulut tracer un itinéraire; il fallait passer par là; on resterait huit jours à Rome, on s'arrêterait dans un petit pays charmant dont madame de Guiraud lui avait parlé; et elle finit par se disputer avec Pauline, qui demandait qu'on retardât le voyage, pour être en avec son mari.

—Ah! non, par exemple! disait-elle. On fera la noce à notre retour.

On oubliait Jeanne. Elle examinait fixement sa mère et le docteur. Certes, maintenant, Hélène acceptait ce voyage, qui devait la rapprocher d'Henri. C'était une grande joie: s'en aller tous les deux au pays du soleil, vivre les journées côte à côte, profiter des heures libres. Un rire de soulagement montait à ses lèvres, elle avait eu si peur de le perdre, elle était si heureuse de pouvoir partir avec tous ses amours! Et, pendant que Juliette déroulait les contrées qu'ils traverseraient, tous les deux croyaient déjà marcher dans un printemps idéal, se disaient d'un regard qu'ils s'aimeraient là, et là encore, partout où ils passeraient ensemble.

Cependant, M. Rambaud, qu'une tristesse avait peu à peu rendu silencieux, s'aperçut du malaise de Jeanne.

—Est-ce que tu n'es pas bien, ma chérie? demanda-t-il à mi-voix.

—Oh! non, j'ai trop de mal.... Remonte-moi, je t'en supplie.

—Mais il faut prévenir ta mère.

—Non, non, maman est occupée, elle n'a pas le temps.... Remonte-moi, remonte-moi.

Il la prit dans ses bras, il dit à Hélène que l'enfant se sentait un peu fatiguée. Alors, elle le pria de l'attendre en haut, elle les suivait. La petite, quoique bien légère, lui glissait des mains, et il dut s'arrêter au second étage. Elle avait appuyé la tête à son épaule, tous deux se regardaient avec beaucoup de chagrin. Pas un bruit ne troublait le silence glacé de l'escalier. Il murmura:

—Tu es contente, n'est-ce pas, d'aller en Italie?

Mais elle éclata en sanglots, balbutiant qu'elle ne voulait plus, qu'elle préférait mourir dans sa chambre. Oh! elle n'irait pas, elle tomberait malade, elle le sentait bien. Nulle part, elle n'irait nulle part. On pouvait donner ses petits souliers aux pauvres. Puis, au milieu de ses pleurs, elle lui parla tout bas.

—Tu te rappelles ce que tu m'as demandé, un soir?

—Quoi donc, ma mignonne?

—De rester toujours avec maman, toujours, toujours.... Eh bien! si tu veux encore, moi je veux aussi.

Des larmes vinrent aux yeux de M. Rambaud. Il la baisa tendrement, tandis qu'elle ajoutait en baissant la voix davantage:

—Tu es peut-être fâché parce que je me suis mise en colère. Je ne savais pas, vois-tu.... Mais c'est toi que je veux. Oh! tout de suite, dis? tout de suite.... Je t'aime mieux que l'autre....

En bas, dans le pavillon, Hélène s'oubliait de nouveau. On causait toujours du voyage. Elle éprouvait un besoin impérieux d'ouvrir son coeur gonflé, de dire à Henri tout le bonheur qui l'étouffait. Alors, tandis que Juliette et Pauline discutaient le nombre de robes à emporter, elle se pencha vers lui, elle lui donna le rendez-vous qu'elle avait refusé une heure auparavant.

—Venez cette nuit, je vous attendrai.

Et, comme elle remontait enfin, elle rencontra Rosalie, bouleversée, qui descendait l'escalier en courant. Dès qu'elle aperçut sa maîtresse, la bonne cria:

—Madame! madame! dépêchez-vous!... Mademoiselle n'est pas bien. Elle crache le sang.