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Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3 cover

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 3

Chapter 109: SCÈNE V
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About This Book

A collection of stage comedies paired with an extended prefatory essay that examines artistic motives and critical judgment. The introduction reflects on why writers create—ambition, occupation, or necessity—urges indulgence for youthful effort, and delineates the difference between laudable inspiration from masters and outright plagiarism. The dramatic pieces combine wit, emotional nuance, and social observation to probe themes such as love, vanity, and the conflict between feeling and social convention. Together the essays and plays alternate theatrical scenes with reflective commentary, offering both light entertainment and measured meditations on authorship, imitation, and the responsibilities of critics and creators.

ACTE TROISIÈME

Une salle au château de Barberine.—Plusieurs vastes croisées ouvertes au fond, sur une cour intérieure.—Par une de ces croisées on voit un cabinet dans une tourelle gothique, dont la fenêtre est également ouverte.

SCÈNE PREMIÈRE

ROSEMBERG, KALÉKAIRI.

ROSEMBERG.

Tu disais donc, ma belle enfant, que tu te nommes Kalékairi?

KALÉKAIRI.

Mon père l'a voulu.

ROSEMBERG.

Fort bien;—et ta maîtresse n'est pas visible?

KALÉKAIRI.

Elle s'habille, elle s'habille longtemps. Elle a dit de la prévenir.

ROSEMBERG.

Ne te hâte pas, Kalékairi. Si je ne me trompe, ce nom-là est pour le moins turc ou arabe.

KALÉKAIRI.

Kalékairi est née à Trébizonde, mais elle n'est pas venue au monde pour la pauvre place qu'elle occupe.

ROSEMBERG.

Es-tu mécontente de ton sort?—As-tu à te plaindre de ta maîtresse?

KALÉKAIRI.

Personne ne s'en plaint.

ROSEMBERG.

Parle-moi franchement.

KALÉKAIRI.

Qu'appelez-vous franchement?

ROSEMBERG.

Dire ce que l'on pense.

KALÉKAIRI.

Lorsque Kalékairi ne pense à rien, elle ne dit rien.

ROSEMBERG.

C'est à merveille.

À part.

Voilà une petite sauvage qui n'a pas l'air trop rébarbatif.

Haut.

Ainsi donc, tu aimes ta maîtresse?

KALÉKAIRI.

Tout le monde l'aime.

ROSEMBERG.

On la dit très belle.

KALÉKAIRI.

On a raison.

ROSEMBERG.

Elle est coquette, j'imagine, puisqu'elle fait de si longues toilettes?

KALÉKAIRI.

Non, elle est bonne.

ROSEMBERG.

Pourquoi donc alors te plaignais-tu d'être dans ce château?

KALÉKAIRI.

Parce que la fille de ma mère devait avoir beaucoup de suivantes, au lieu d'en être une elle-même.

ROSEMBERG.

J'entends,—quelques revers de fortune.

KALÉKAIRI.

Les pirates m'ont enlevée.

ROSEMBERG.

Les pirates! conte-moi cela!

KALÉKAIRI.

Ce n'est pas un conte, cela fait pleurer. Kalékairi n'en parle jamais.

ROSEMBERG.

En vérité!

KALÉKAIRI.

Non, pas même avec ma perruche, pas même avec mon chien Mamouth, pas même avec le rosier qui est dans ma chambre.

ROSEMBERG.

Tu es discrète, à ce que je vois.

KALÉKAIRI.

Il le faut.

ROSEMBERG.

C'est mon sentiment. As-tu fait ici ton apprentissage?

KALÉKAIRI.

Non, je suis allée à Constantinople, à Smyrne et à Janina, chez le pacha.

ROSEMBERG.

Ah! ah! toute jeune que tu es, tu dois avoir quelque usage du monde.

KALÉKAIRI.

J'ai toujours servi près des femmes.

ROSEMBERG.

C'est bien suffisant pour apprendre.—Or ça, belle Kalékairi, si ta maîtresse me reçoit bien, je compte passer ici quelque temps. Si j'avais besoin de tes bons offices,—serais-tu d'humeur à m'obliger?

KALÉKAIRI.

Très volontiers.

ROSEMBERG.

Bien répondu. Tiens, en ta qualité de Turque, tu dois aimer la couleur des sequins. Prends cette bourse, et va m'annoncer.

KALÉKAIRI.

Pourquoi me donnez-vous cela?

ROSEMBERG.

Pour faire connaissance. Va m'annoncer, ma chère enfant.

KALÉKAIRI.

Il n'était pas besoin des sequins.

SCÈNE II

ROSEMBERG, seul; puis BARBERINE, dans la tourelle.

Voilà une étrange soubrette!... Quelle singulière idée a ce comte Ulric de faire garder sa femme par une espèce d'icoglan femelle! Il faut convenir que tout ce qui m'arrive a quelque chose de si bizarre que cela semble presque surnaturel... Allons, en tout cas, j'ai bien commencé. La suivante prend mes intérêts; quant à la maîtresse,... voyons! quel moyen emploierai-je ici? La ruse, la force, ou l'amour? La force, fi donc! Ce ne serait ni d'un gentilhomme, ni d'un loyal parieur. Pour l'amour, cela peut se tenter, mais c'est que cela est bien long, et je voudrais vaincre comme César... Ah! j'aperçois quelqu'un dans cette tourelle, c'est la comtesse elle-même, je la reconnais! Elle est à se coiffer,—je crois même qu'elle chante.

BARBERINE.

PREMIER COUPLET.

Beau chevalier qui partez pour la guerre, Qu'allez-vous faire Si loin d'ici? Voyez-vous pas que la nuit est profonde, Et que le monde N'est que souci?

ROSEMBERG.

Elle ne chante pas mal, mais il me semble que sa chanson exprime un regret; oui, quelque chose comme un souvenir. Hum! lorsque j'ai tenu ce pari, je crois que j'ai agi bien vite.—Il y a de certains moments où l'on ne peut répondre de soi; c'est comme un coup de vent qui s'engouffre dans votre manteau. Peste! il ne faut pas que je m'y trompe; il y va là pour moi de bon nombre d'écus! Voyons! emploierai-je la ruse?

BARBERINE.

SECOND COUPLET.

Vous qui croyez qu'une amour délaissée De la pensée S'enfuit ainsi; Hélas! hélas! chercheur de renommée, Votre fumée S'envole aussi.

ROSEMBERG.

Cette chanson dit toujours la même chose, mais qu'est-ce que prouve une chanson? Oui, plus j'y pense, plus la ruse me semble le véritable moyen de succès. La ruse et l'amour feraient merveille ensemble. Mais il est bien vrai que je ne sais trop comment ruser. Si je faisais comme cet Uladislas lorsqu'il trompa le géant Molock? mais voilà le défaut de toutes ces histoires-là, c'est qu'elles sont charmantes à écouter, et qu'on ne sait comment les mettre en pratique. Je lisais, hier, par exemple, l'histoire d'un héros de roman qui, dans ma position, s'est caché pendant toute une journée pour pénétrer chez sa maîtresse. Est-ce que je peux me cacher dans un coffre? Je sortirais de là couvert de poussière, et mes habits seraient gâtés. Bah! je crois que j'ai pris le bon parti. Oui, le meilleur de tous les stratagèmes, c'est de donner de l'argent à la servante; je veux éblouir de même les autres domestiques... Ah! voici venir Barberine. Eh bien donc! tout est décidé; j'emploierai à la fois la ruse et l'amour.

SCÈNE III

ROSEMBERG, BARBERINE, KALÉKAIRI.

KALÉKAIRI. Elle reste au fond du théâtre.

Voici la maîtresse.

BARBERINE.

Seigneur, vous êtes le bienvenu. Vous arrivez, m'a-t-on dit, de la cour. Comment se porte mon mari? Que fait-il? Où est-il? À la guerre?... Hélas! répondez.

ROSEMBERG.

Il est à la guerre, madame; je le crois, du moins. Pour ce qu'il fait, cela semble facile à dire; il suffit de vous regarder pour le supposer. Qui peut vous avoir vue et vous oublier? Il pense à vous sans doute, comtesse, et tout éloigné qu'il est de vous, son sort est plus digne d'envie que de pitié, si, de votre côté, vous pensez à lui. Voici une lettre qu'il m'a confiée.

BARBERINE, lisant.

«C'est un jeune cavalier du plus grand mérite, et qui appartient à l'une des plus nobles familles des deux royaumes. Recevez-le comme un ami...» Je ne vous en lis pas plus; nous ne sommes riches que de bonne volonté, mais nous vous recevrons le moins mal possible.

ROSEMBERG.

J'ai laissé quelque part par là mes chevaux et mes écuyers. Je ne saurais voyager sans un cortège considérable, attendu ma naissance et ma fortune; mais je ne veux pas vous embarrasser de ce train...

BARBERINE.

Pardonnez-moi, mon mari m'en voudrait si je n'insistais; nous leur enverrons dire de venir ici.

ROSEMBERG.

Quel remercîment puis-je faire pour un accueil si favorable? Cette blanche main, du haut de ces tourelles, a daigné faire signe qu'on m'ouvrît la porte, et ces beaux yeux ne la contredisent pas.—Ils m'ouvrent aussi, noble comtesse, la porte d'un cœur hospitalier.—Permettez que j'aille moi-même prévenir ma suite, et je reviens auprès de vous.—J'ai quelques ordres à donner...

À part.

Du courage, et les poches pleines! Je veux prendre un peu l'air des alentours.

SCÈNE IV

BARBERINE, KALÉKAIRI.

BARBERINE.

Que penses-tu de ce jeune homme, ma chère?

KALÉKAIRI.

Kalékairi ne l'aime point.

BARBERINE.

Il te déplaît! Pourquoi cela?

Elle s'assoit.

Il me semble qu'il n'est pas mal tourné.

KALÉKAIRI.

Certainement.

BARBERINE.

Qu'est-ce donc qui te choque? Il ne s'exprime pas mal, un peu en courtisan, mais c'est la faute de sa jeunesse, et il apporte de bonnes nouvelles.

KALÉKAIRI.

Je ne crois pas.

BARBERINE.

Comment, tu ne crois pas? Voici la lettre de mon mari qui est toute pleine de tendresse pour moi et d'amitié pour son ambassadeur.

Kalékairi secoue la tête.

Que t'a donc fait ce monsieur de Rosemberg?

KALÉKAIRI.

Il a donné de l'or à Kalékairi.

BARBERINE, riant.

C'est là ce qui t'a offensée? Eh bien! il n'y a qu'à le lui rendre.

KALÉKAIRI.

Je suis esclave.

BARBERINE.

Non pas ici.—Tu es ma compagne et mon amie.

KALÉKAIRI.

Si on rendait l'or, il se défierait.

BARBERINE.

Que veux-tu dire? explique-toi. Tu le traites comme un conspirateur.

KALÉKAIRI.

Kalékairi n'avait rien fait pour lui. Elle n'avait pas ouvert la porte, elle n'avait pas arrangé une chambre, elle n'avait point préparé un repas. Il a voulu tromper Kalékairi.

BARBERINE.

Mais Kalékairi prend bien vite la mouche. Est-ce qu'il a essayé de te faire la cour?

KALÉKAIRI.

Oh! non.

BARBERINE.

Eh bien! quoi de si surprenant? Il est nouveau venu dans ce château. N'est-il pas assez naturel qu'il cherche à s'y gagner quelque bienveillance? Il est riche, d'ailleurs, à ce qu'il paraît, et assez content qu'on le sache; c'est une petite façon de grand seigneur.

KALÉKAIRI.

Il ne connaît pas le Comte Ulric.

BARBERINE.

Comment! il ne le connaît pas?

KALÉKAIRI.

Non. Il a parlé au portier L'Uscoque, et il lui a demandé s'il aimait son maître. Il m'a demandé aussi si je vous aimais. Il ne nous connaît pas.

BARBERINE.

Que tu es folle! voilà les belles preuves qui te donnent sur lui des soupçons! et quel grand crime penses-tu donc qu'il médite?

KALÉKAIRI.

Quand j'ai été à Janina, un chrétien est venu qui aimait ma maîtresse; il a donné aussi beaucoup d'or aux esclaves, et on l'a coupé en morceaux.

BARBERINE.

Miséricorde! comme tu y vas! voyez-vous la petite lionne! et tu te figures apparemment que ce jeune homme vient tenter ma conquête? N'est-ce pas là le fond de ta pensée?

Kalékairi fait signe que oui.

Eh bien! ma chère, sois sans inquiétude. Tu peux laisser là tes frayeurs et tes petits moyens par trop asiatiques. Je n'imagine point qu'un inconnu vienne de prime abord me parler d'amour. Mais supposons qu'il en soit ainsi, tu peux être bien assurée... Voici notre hôte, tu nous laisseras seuls.—Retirons-nous un peu à l'écart.

À part.

Il serait pourtant curieux qu'elle eût raison.

Elles se retirent au fond du théâtre.

SCÈNE V

Les Mêmes, ROSEMBERG.

ROSEMBERG, se croyant seul.

Je crois maintenant que mon plan est fait. Il y a dans le petit livre d'Uladislas l'histoire d'un certain Jachimo qui fait une gageure toute pareille à la mienne avec Leonatus Posthumus, gendre du roi de la Grande-Bretagne. Ce Jachimo s'introduit secrètement dans l'appartement de la belle Imogène, en son absence, et prend sur ses tablettes une description exacte de la chambre. Ici telle porte, là telle fenêtre, l'escalier est de telle façon... Il note les moindres détails ni plus ni moins qu'un général d'armée qui se dispose à entrer en campagne. Je veux imiter ce Jachimo.

BARBERINE, à part.

Il a l'air de se consulter.

KALÉKAIRI, de même.

N'en doutez pas; c'est peut-être un espion turc.

ROSEMBERG.

Le portier L'Uscoque a pris mon argent. Je me glisserai furtivement dans la chambre de Barberine, et là,... oui,... que ferai-je là, si je viens à la rencontrer? Hum!... c'est dangereux et embarrassant.

KALÉKAIRI, bas, à Barberine.

Voyez-vous comme il réfléchit?

ROSEMBERG.

Eh bien! je plaiderai ma cause, car Dieu me garde de l'offenser! ce serait me déshonorer moi-même.—Mais dans tous les romans, et même dans les ballades, les plus parfaits amants font-ils autre chose que s'introduire ainsi, quand ils peuvent, chez la dame de leurs pensées? C'est toujours plus commode, on est moins dérangé.—Ah! voilà la belle comtesse!—Si j'essayais d'abord, par manière d'acquit, quelques propos de galanterie? Sachons ce qu'elle dit sur ce chapitre, cela ne peut pas nuire, car, au bout du compte, si je venais à ne pas lui déplaire, cela me dispenserait de ruser,—et c'est cette ruse qui m'embarrasse!

Haut.

Excusez-moi, comtesse, d'être demeuré si longtemps loin de vous; mes équipages sont considérables, et il faut mettre quelque ordre à cela.

BARBERINE.

Rien n'est plus juste, et je vous prie de vouloir bien vous considérer comme parfaitement libre dans cette maison. Vous comprenez qu'un ami de mon mari ne saurait être un étranger pour nous.

À Kalékairi.

Va, Kalékairi, va, ma chère, et n'aie pas peur.

Kalékairi sort.

ROSEMBERG.

Vous me pénétrez de reconnaissance. À vous dire vrai, en venant chez vous, je ne craignais que d'être importun, et je courrais grand risque de le devenir si je laissais parler mon cœur.

BARBERINE, à part.

Parler son cœur! déjà! quel langage!

Haut.

Soyez assuré, seigneur Rosemberg, que vous ne me gênez pas du tout; car cette liberté que je vous offre m'est fort nécessaire à moi-même, et je vous la donne pour en user aussi.

ROSEMBERG.

Cela s'entend, je connais les convenances, et je sais quels devoirs impose votre rang. Une châtelaine est reine chez elle, et vous l'êtes deux fois, madame, par la noblesse et par la beauté.

BARBERINE.

Ce n'est pas cela. C'est que dans ce moment-ci nous sommes en train de faire la vendange.

ROSEMBERG.

Oui, vraiment, j'ai vu en passant sur ces collines quantité de paysans. Cela ressemble à une fête, et vous recevez sans doute, à cette occasion, les hommages de vos vassaux. Ils doivent être heureux, puisqu'ils vous appartiennent.

BARBERINE.

Oui, mais ils sont bien tourmentants;... il me faut aller aux champs toute la journée pour faire rentrer le maïs et les foins tardifs.

ROSEMBERG, à part.

Si elle me répond sur ce ton, cela va être bien peu poétique.

BARBERINE, de même.

S'il persiste dans ses compliments, cela pourra être divertissant.

ROSEMBERG.

J'avoue, comtesse, qu'une chose m'étonne. Ce n'est pas de voir une noble dame veiller au soin de ses domaines; mais j'aurais cru que c'était de plus loin.

BARBERINE.

Je conçois cela. Vous êtes de la cour, et les beautés d'Albe Royale ne promènent pas dans l'herbe leurs souliers dorés.

ROSEMBERG.

C'est vrai, madame, et ne trouvez-vous pas que cette vie toute de plaisir, de fêtes, d'enchantements et de magnificence, est une chose vraiment admirable? Sans vouloir médire des vertus champêtres, la vraie place d'une jolie femme n'est-elle pas là, dans cette sphère brillante? Regardez votre miroir, comtesse. Une jolie femme n'est-elle pas le chef-d'œuvre de la création, et toutes les richesses du monde ne sont-elles pas faites pour l'entourer, pour l'embellir, s'il était possible?

BARBERINE.

Oui, cela peut plaire sans doute. Vos belles dames ne voient ce pauvre monde que du haut de leur palefroi, ou si leur pied se pose à terre, c'est sur un carreau de velours.

ROSEMBERG.

Oh! pas toujours. Ma tante Béatrix va aussi comme vous dans les champs.

BARBERINE.

Ah! votre tante est bonne ménagère?

ROSEMBERG.

Oui, et bien avare, excepté pour moi, car elle me donnerait ses coiffes.

BARBERINE.

En vérité?

ROSEMBERG.

Oh! certainement; c'est d'elle que me viennent presque tous les bijoux que je porte.

BARBERINE, à part.

Ce garçon-là n'est pas bien méchant.

Haut.

J'aime fort les bonnes ménagères, vu que j'ai la prétention d'en être une moi-même. Tenez, vous en voyez la preuve.

ROSEMBERG.

Qu'est-ce que cela? Dieu me pardonne, une quenouille et un fuseau!

BARBERINE.

Ce sont mes armes.

ROSEMBERG.

Est-ce possible? quoi! vous cultivez ce vieux métier de nos grand'mères? vous plongez vos belles mains dans cette filasse?

BARBERINE.

Je tâche qu'elles se reposent le moins possible. Est-ce que votre tante ne file pas?

ROSEMBERG.

Mais ma tante est vieille, madame; il n'y a que les vieilles femmes qui filent.

BARBERINE.

Vraiment! en êtes-vous bien sûr? Je ne crois pas qu'il en doive être ainsi. Ne connaissez-vous pas cette ancienne maxime, que le travail est une prière? Il y a longtemps qu'on a dit cela. Eh bien! si ces deux choses se ressemblent, et elles peuvent se ressembler devant Dieu, n'est-il pas juste que la tâche la plus dure soit le partage des plus jeunes? N'est-ce pas quand nos mains sont vives, alertes et pleines d'activité qu'elles doivent tourner le fuseau? Et lorsque l'âge et la fatigue les forcent un jour de s'arrêter, n'est-ce pas alors qu'il est temps de les joindre, en laissant faire le reste à la suprême bonté? Croyez-moi, seigneur Rosemberg, ne dites pas de mal de nos quenouilles; non pas même de nos aiguilles; je vous le répète, ce sont nos armes. Il est vrai que vous autres hommes, vous en portez de plus glorieuses, mais celles-là ont aussi leur prix; voici ma lance et mon épée.

Elle montre la quenouille et le fuseau.

ROSEMBERG, à part.

Le sermon n'est pas mal tourné, mais me voilà loin de mon pari. Tâchons encore d'y revenir.

Haut.

Il n'est pas possible, madame, d'être contredit quand on dit si bien. Mais vous permettrez, s'il vous plaît, armes pour armes, que je préfère les nôtres.

BARBERINE.

Les combats vous plaisent, à ce que je vois?

ROSEMBERG.

Le demandez-vous à un gentilhomme? Hors la guerre et l'amour, qu'a-t-il à faire au monde?

BARBERINE.

Vous avez commencé bien jeune. Expliquez-moi donc une chose. Je n'ai jamais bien compris qu'un homme couvert de fer puisse diriger aisément un cheval qui en est aussi tout caparaçonné. Ce bruit de ferraille doit être assourdissant, et vous devez être là comme dans une prison.

ROSEMBERG, à part.

Je crois qu'elle cherche à me dérouter.

Haut.

Un bon cavalier ne craint rien, s'il porte la couleur de sa dame.

BARBERINE.

Vous êtes brave, à ce qu'il paraît. Aimez-vous beaucoup votre tante?

ROSEMBERG.

De tout mon cœur, d'amitié s'entend, car pour l'amour c'est autre chose.

BARBERINE.

On n'a pas d'amour pour sa tante.

ROSEMBERG.

Je n'en saurais avoir pour qui que ce soit, hormis pour une seule personne.

BARBERINE.

Votre cœur est pris?

ROSEMBERG.

Oui, madame, depuis peu de temps, mais pour toute ma vie.

BARBERINE.

C'est sûrement quelque jeune fille que vous avez dessein d'épouser?

ROSEMBERG.

Hélas! madame, c'est impossible. Elle est jeune et belle, il est vrai, et elle a toutes les qualités qui peuvent faire le bonheur d'un époux, mais ce bonheur ne m'est pas réservé; sa main appartient à un autre.

BARBERINE.

Cela est fâcheux, il faut en guérir.

ROSEMBERG.

Ah! madame, il faut en mourir!

BARBERINE.

Bah! à votre âge!

ROSEMBERG.

Comment! à mon âge! Êtes-vous donc tant plus âgée que moi?

BARBERINE.

Beaucoup plus. Je suis raisonnable.

ROSEMBERG.

Je l'étais aussi avant de l'avoir vue!—Ah! si vous saviez qui elle est! Si j'osais prononcer son nom devant vous...

BARBERINE.

Est-ce que je la connais?

ROSEMBERG.

Oui, madame!—et puisque mon secret vient de m'échapper à demi, je vous le confierais tout entier, si vous me promettiez de ne pas m'en punir.

BARBERINE.

Vous en punir? à quel propos? je n'y suis pour rien, j'imagine?

ROSEMBERG.

Pour plus que vous ne pensez, madame, et si j'osais...

SCÈNE VI

Les Mêmes, KALÉKAIRI.

ROSEMBERG, à part.

Peste soit de la petite Barbaresque! j'avais eu tant de peine à en arriver là!

KALÉKAIRI.

Le portier L'Uscoque est venu pour dire qu'il y avait sur la route beaucoup de chariots.

BARBERINE.

Qu'est-ce que c'est?

KALÉKAIRI.

Je puis le dire à vous seule.

BARBERINE.

Approche.

ROSEMBERG, à part.

Quel mystère! Encore des légumes! Voilà une châtelaine terriblement bourgeoise.

KALÉKAIRI, bas à sa maîtresse.

Il n'y a point de chariots. Rosemberg a encore donné beaucoup d'or au portier L'Uscoque.

BARBERINE, bas.

Pourquoi faire, et sous quel prétexte?

KALÉKAIRI, de même.

Il a demandé qu'on le fasse entrer secrètement chez la maîtresse.

BARBERINE, bas.

Chez moi, dis-tu? en es-tu sûre?

KALÉKAIRI, de même.

L'Uscoque ne voulait rien dire; mais Kalékairi l'a grisé, et il lui a tout raconté.

BARBERINE, regardant Rosemberg.

Vraiment, cela est incroyable!

ROSEMBERG, à part.

Quel singulier regard jette-t-elle donc sur moi?

BARBERINE, de même.

Est-ce possible? Ce jeune homme un peu fanfaron, il est vrai, mais, au fond, d'humeur assez douce et qui semblait... Cela est bien étrange!

KALÉKAIRI, bas.

L'Uscoque dit maintenant que si la maîtresse le veut, il se cachera derrière la porte avec Ludwig le jardinier. Ils prendront chacun une fourche, et quand l'autre arrivera...

BARBERINE, riant.

Non, je te remercie. Tu en reviens toujours à ta méthode expéditive.

KALÉKAIRI.

Rosemberg a beaucoup de domestiques armés.

BARBERINE.

Oui, et nous sommes seules, ou presque seules, dans cette maison au fond d'un petit désert. Mais je te dirai une chose fort simple:—il y a un gardien, ma chère, qui défend mieux l'honneur d'une femme que tous les remparts d'un sérail et tous les muets d'un sultan, et ce gardien, c'est elle-même. Va, et cependant ne t'éloigne pas.—Écoute! lorsque je te ferai signe par cette fenêtre...

Elle lui parle à l'oreille.

KALÉKAIRI.

Ce sera fait.

Elle sort.

SCÈNE VII

BARBERINE, ROSEMBERG.

BARBERINE.

Eh bien! seigneur, à quoi songez-vous?

ROSEMBERG.

J'attendais de savoir si je dois me retirer.

BARBERINE.

N'étiez-vous pas en train de me faire une confidence? Cette petite fille est venue mal à propos.

ROSEMBERG.

Oh! oui.

BARBERINE.

Eh bien! continuez.

ROSEMBERG.

Je n'en ai plus le courage, madame. Je ne sais comment j'avais pu oser...

BARBERINE.

Et vous n'osez plus? Vous me disiez, je crois, que vous aviez de l'amour pour une femme qui est mariée à l'un de vos amis?

ROSEMBERG.

Un de mes amis! je n'ai pas dit cela.

BARBERINE.

Je croyais l'avoir entendu. Mais êtes-vous sûr que j'aie mal compris?

ROSEMBERG, à part.

Que veut-elle dire? Ce regard si terrible me semble à présent singulièrement doux.

BARBERINE.

Eh bien! vous ne répondez pas?

ROSEMBERG.

Ah! madame... Si vous avez pénétré ma pensée...

BARBERINE.

Est-ce une raison pour ne pas la dire?

ROSEMBERG.

Non, je le vois! vous m'avez deviné. Ces beaux yeux ont lu dans mon cœur, qui se trahissait malgré moi. Je ne saurais vous cacher plus longtemps un sentiment plus fort que ma raison, plus puissant même que mon respect pour vous. Apprenez donc à la fois, comtesse, et ma souffrance et ma folie. Depuis le premier jour où je vous ai vue, j'erre autour de ce château, dans ces montagnes désertes!... L'armée, la cour ne sont plus rien pour moi; j'ai tout quitté dès que j'ai pu trouver un prétexte pour approcher de vous, ne fût-ce qu'un instant. Je vous aime, je vous adore! voilà mon secret, madame; avais-je tort de vous supplier de ne pas m'en punir?

Il met un genou en terre.

BARBERINE, à part.

Il ne ment pas mal pour son âge.

Haut.

Vous aviez, dites-vous, la crainte d'être puni;—n'aviez-vous pas celle de m'offenser?

ROSEMBERG, se levant.

En quoi l'amour peut-il être une offense? Qui est-ce offenser que d'aimer?

BARBERINE.

Dieu, qui le défend!

ROSEMBERG.

Non, Barberine! Puisque Dieu a fait la beauté, comment peut-il défendre qu'on l'aime? C'est son image la plus parfaite.

BARBERINE.

Mais si la beauté est l'image de Dieu, la sainte foi jurée à ses autels n'est-elle pas un bien plus précieux? S'est-il contenté de créer, et n'a-t-il pas, sur son œuvre céleste, étendu la main comme un père, pour défendre et pour protéger?

ROSEMBERG.

Non, quand je suis ainsi près de vous, quand ma main tremble en touchant la vôtre, quand vos yeux s'abaissent sur moi avec ce regard qui me transporte, non! Barberine, c'est impossible; non, Dieu ne défend pas d'aimer. Hélas! point de reproches, je ne...

BARBERINE.

Que vous me trouviez belle, et que vous me le disiez, cela ne me fâche pas beaucoup. Mais à quoi bon en dire davantage? le comte Ulric est votre ami.

ROSEMBERG.

Qu'en sais-je? Que puis-je vous répondre? De quoi puis-je me souvenir près de vous?

BARBERINE.

Quoi! si je consentais à vous écouter, ni l'amitié, ni la crainte de Dieu, ni la confiance d'un gentilhomme qui vous envoie auprès de moi, rien n'est capable de vous faire hésiter?

ROSEMBERG.

Non, sur mon âme, rien au monde. Vous êtes si belle, Barberine! vos yeux sont si doux, votre sourire est le bonheur lui-même!

BARBERINE.

Je vous l'ai dit, tout cela ne me fâche pas. Mais pourquoi prendre ainsi ma main? Ô Dieu! il me semble que si j'étais homme, je mourrais plutôt que de parler d'amour à la femme de mon ami.

ROSEMBERG.

Et moi, je mourrais plutôt que de cesser de vous parler d'amour.

BARBERINE.

Vraiment! sur votre honneur, cela est votre sentiment?

Elle fait un signe par la fenêtre.

ROSEMBERG.

Sur mon âme, sur mon honneur!

BARBERINE.

Vous trahiriez de bon cœur un ami?

ROSEMBERG.

Oui, pour vous plaire, pour un regard de vous.

On entend sonner une cloche.

BARBERINE.

Voici la cloche qui m'avertit de descendre.

ROSEMBERG.

Ô ciel! vous me quittez ainsi?

BARBERINE.

Que vous dirai-je? voici Kalékairi.

SCÈNE VIII

Les Mêmes, KALÉKAIRI.

ROSEMBERG, à part.

Encore cette Croate, cette Transylvaine!

KALÉKAIRI.

Les fermiers disent qu'ils attendent.

BARBERINE.

J'y vais.

ROSEMBERG, bas à Barberine.

Hé! quoi! sans une parole...? sans un regard qui m'apprenne mon sort?

BARBERINE.

Je crois que vous êtes un grand enchanteur, car il est impossible de vous garder rancune. Mes fermiers vont se mettre à table; attendez-moi ici un instant. Je me délivre d'eux, et je reviens.—Allons, Kalékairi, allons.

KALÉKAIRI.

Kalékairi ne veut pas dîner.

ROSEMBERG, à part.

Elle veut rester, la petite Éthiopienne!

Haut.

Comment, mademoiselle, vous n'avez pas faim?

KALÉKAIRI.

Non, je ne veux pas. Ils vous ont placé une cloche tout au haut d'une grosse tour, et quand cette machine sonne, il faut que Kalékairi mange. Mais Kalékairi ne veut pas manger; Kalékairi n'a pas d'appétit.

BARBERINE, riant.

Viens, mon enfant, tu feras comme tu voudras, mais j'ai besoin de toi.

À part.

Je crois, en vérité, qu'elle serait capable de me surveiller aussi moi-même.

SCÈNE IX

ROSEMBERG, seul.

Elle va revenir! elle me dit de l'attendre pendant qu'elle va éloigner tout son monde! Peut-elle me faire mieux entendre que je ne lui ai pas déplu? Que dis-je? n'est-ce pas m'avouer qu'elle m'aime? n'est-ce pas là le plus piquant rendez-vous?... Parbleu! j'étais bien bon de me creuser la tête et de dépenser mon argent pour imiter ce sot de Jachimo! C'est bien la peine de s'aller cacher, lorsque, pour vaincre, on n'a qu'à paraître! Il est vrai que je ne m'attendais pas, en conscience, à me faire écouter si vite. Ô fortune! quelle bénédiction! non, je ne m'y attendais pas. Cette fière comtesse, ce riche enjeu! tout cela gagné en si peu de temps! Qu'il avait raison, ce cher Uladislas! Je vais donc l'entendre me parler d'amour! car ce sera son tour à présent! elle! Barberine! ô beauté! ô joie ineffable! Je ne saurais demeurer en repos; il faut pourtant un peu de patience.

Il s'assoit.

En vérité, c'est une grande misère que cette fragilité des femmes. Conquise si vite! est-ce que je l'aime? non, je ne l'aime pas. Fi donc! trahir ainsi un mari si plein de droiture et de confiance! Céder au premier regard amoureux d'un inconnu! que peut-on faire de cela? J'ai autre chose en tête que de rester ici.—Qui maintenant me résistera? Déjà je me vois arrivant à la cour, et traversant d'un pas nonchalant les longues galeries. Les courtisans s'écartent en silence, les femmes chuchotent; le riche enjeu est sur la table, et la reine a le sourire sur les lèvres. Quel coup de filet, Rosemberg! Ce que c'est pourtant que la fortune! Quand je pense à ce qui m'arrive, il me semble rêver. Non, il n'y a rien de tel que l'audace.—Il me semble que j'entends du bruit. Quelqu'un monte l'escalier; on s'approche, on monte à petits pas. Ah! comme mon cœur palpite!

Les fenêtres se ferment, et on entend au dehors le bruit de plusieurs verrous.

Qu'est-ce que cela veut dire? Je suis enfermé. On verrouille la porte en dehors. Sans doute, c'est quelque précaution de Barberine; elle a peur que pendant le dîner quelque domestique n'entre ici. Elle aura envoyé sa camériste fermer sur moi la porte, jusqu'à ce qu'elle puisse s'échapper! Si elle allait ne pas venir! s'il arrivait un obstacle imprévu! Bon, elle me le ferait dire. Mais qui marche ainsi dans le corridor? On vient ici... C'est Barberine, je reconnais son pas. Silence! il ne faut pas ici nous donner l'air d'un écolier. Je veux composer mon visage;... celui à qui de pareilles choses arrivent n'en doit pas paraître étonné.

Un guichet s'ouvre dans la muraille.

BARBERINE, en dehors, parlant par le guichet.

Seigneur Rosemberg, comme vous n'êtes venu ici que pour commettre un vol, le plus odieux et le plus digne de châtiment, le vol de l'honneur d'une femme, et comme il est juste que la pénitence soit proportionnée au crime, vous êtes emprisonné comme un voleur. Il ne vous sera fait aucun mal, et les gens de votre suite continueront à être bien traités. Si vous voulez boire et manger, vous n'avez d'autre moyen que de faire comme ces vieilles femmes que vous n'aimez pas, c'est-à-dire de filer. Vous avez là, comme vous savez, une quenouille et un fuseau, et vous pouvez avoir l'assurance que l'ordinaire de vos repas sera scrupuleusement augmenté ou diminué, selon la quantité de fil que vous filerez.

Elle ferme le guichet.

ROSEMBERG.

Est-ce que je rêve? Holà! Barberine! holà! Jean! holà! Albert! Qu'est-ce que cela signifie? La porte est comme murée; on l'a fermée avec des barres de fer;—les fenêtres sont grillées et le guichet n'est pas plus grand que mon bonnet. Holà! quelqu'un! ouvrez, ouvrez, ouvrez! c'est moi, Rosemberg, je suis enfermé ici. Ouvrez! qui vient m'ouvrir? Y a-t-il ici quelqu'un?... Je prie qu'on m'ouvre, s'il vous plaît. Hé! le gardien, êtes-vous là? ouvrez-moi, monsieur, je vous prie. Je veux faire signe par la croisée. Hé! compagnon, venez m'ouvrir;—il ne m'entend pas:—ouvrir, ouvrir, je suis enfermé. Cette chambre est au premier étage.—Mais qu'est-ce donc? on ne m'ouvrira pas!

BARBERINE, ouvrant le guichet.

Seigneur, ces cris ne servent de rien. Il commence à se faire tard; si vous voulez souper, il est temps de vous mettre à filer.

Elle ferme le guichet.

ROSEMBERG.

Hé! bon! c'est une plaisanterie. L'espiègle veut me piquer au jeu par ce joyeux tour de malice. On m'ouvrira dans un quart d'heure; je suis bien sot de m'inquiéter. Oui, sans doute, ce n'est qu'un jeu; mais il me semble qu'il est un peu fort, et tout cela pourrait me prêter un personnage ridicule. Hum! m'enfermer dans une tourelle! Traite-t-on aussi légèrement un homme de mon rang?—Fou que je suis! Cela prouve qu'elle m'aime! elle n'en agirait pas si familièrement avec moi, si la plus douce récompense ne m'attendait. Voilà qui est clair; on m'éprouve peut-être, on observe ma contenance. Pour les déconcerter un peu, il faut que je me mette à chanter gaîment.

Il chante.