CORDIANI, se levant précipitamment.
N'appelle pas! viens avec moi.
MATHURIN.
Ce n'est pas là notre chemin.
CORDIANI.
Silence! viens avec moi, te dis-je! Tu es mort si tu n'obéis pas.
Il l'entraîne du côté de la maison.
MATHURIN.
Où allez-vous, monsieur?]
CORDIANI.
Ne t'effraye pas; je suis en délire. Cela n'est rien; écoute; je ne veux qu'une chose bien simple. N'est-ce pas à présent l'heure du souper? Maintenant ton maître est assis à sa table, entouré de ses amis, et en face de lui... En un mot, mon ami, je ne veux pas entrer; je veux seulement poser mon front sur la fenêtre, les voir un moment. Une seule minute, et nous partons.
Ils sortent.
SCÈNE II
[Une chambre.—] Une table dressée.
ANDRÉ, LUCRÈCE, assise.
ANDRÉ.
Nos amis viennent bien tard. Vous êtes pâle, Lucrèce. Cette scène vous a effrayée.
LUCRÈCE.
Lionel et Damien sont cependant ici. Je ne sais qui peut les retenir.
ANDRÉ.
Vous ne portez plus de bagues? Les vôtres vous déplaisent? Ah! je me trompe, en voici une que je ne connaissais pas encore.
LUCRÈCE.
Cette scène, en vérité, m'a effrayée. Je ne puis vous cacher que je suis souffrante.
ANDRÉ.
Montrez-moi cette bague, Lucrèce; est-ce un cadeau? est-il permis de l'admirer?
LUCRÈCE, donnant la bague.
C'est un cadeau de Marguerite, mon amie d'enfance.
ANDRÉ.
C'est singulier, ce n'est pas son chiffre! pourquoi donc? C'est un bijou charmant, mais bien fragile. Ah! mon Dieu, qu'allez-vous dire? je l'ai brisé en le prenant.
LUCRÈCE.
Il est brisé? mon anneau brisé?
ANDRÉ.
Que je m'en veux de cette maladresse! Mais, en vérité, le mal est sans ressource.
LUCRÈCE.
N'importe! rendez-le-moi tel qu'il est.
ANDRÉ.
Qu'en voudriez-vous faire? L'orfèvre le plus habile n'y pourrait trouver remède.
Il le jette à terre et l'écrase.
LUCRÈCE.
Ne l'écrasez pas! j'y tenais beaucoup.
ANDRÉ.
Bon, Marguerite vient ici tous les jours. Vous lui direz que je l'ai brisé, et elle vous en donnera un autre. Avons-nous beaucoup de monde ce soir? notre souper sera-t-il joyeux?
LUCRÈCE.
Je tenais beaucoup à cet anneau.
ANDRÉ.
Et moi aussi j'ai perdu cette nuit un joyau précieux; j'y tenais beaucoup aussi... Vous ne répondez pas à ma demande?
LUCRÈCE.
Mais nous aurons notre compagnie habituelle, je suppose: Lionel, Damien et Cordiani.
ANDRÉ.
Cordiani aussi!... Je suis désolé de la mort de Grémio.
LUCRÈCE.
C'était votre père nourricier.
ANDRÉ.
Qu'importe? qu'importe? Tous les jours on perd un ami. N'est-ce pas chose ordinaire que d'entendre dire: Celui-là est mort, celui-là est ruiné? On danse, on boit par là-dessus. Tout n'est qu'heur et malheur.
LUCRÈCE.
Voici nos convives, je pense.
Lionel et Damien entrent.
ANDRÉ.
Allons, mes bons amis, à table! Avez-vous quelque souci, quelque peine de cœur? il s'agit de tout oublier. Hélas! oui, vous en avez sans doute: tout homme en a sous le soleil.
Ils s'assoient.
LUCRÈCE.
Pourquoi reste-t-il une place vide?
ANDRÉ.
Cordiani est parti pour l'Allemagne.
LUCRÈCE.
Parti! Cordiani?
ANDRÉ.
Oui, pour l'Allemagne. Que Dieu le conduise! Allons, mon vieux Lionel, notre jeunesse est là-dedans.
Montrant les flacons.
LIONEL.
Parlez pour moi seul, maître. Puisse la vôtre durer longtemps encore, pour vos amis et pour le pays!
ANDRÉ.
Jeune ou vieux, que veut dire ce mot? les cheveux blancs ne font pas la vieillesse, et le cœur de l'homme n'a pas d'âge.
LUCRÈCE, à voix basse.
Est-ce vrai, Damien, qu'il est parti?
DAMIEN, de même.
Très vrai.
LIONEL.
Le ciel est à l'orage; il fait mauvais temps pour voyager.
ANDRÉ.
Décidément, mes bons amis, je quitte cette maison: la vie de Florence plaît moins de jour en jour à ma chère Lucrèce, et quant à moi, je ne l'ai jamais aimée. Dès le mois prochain, je compte avoir sur les bords de l'Arno une maison de campagne, un pampre vert et quelques pieds de jardin. C'est là que je veux achever ma vie, comme je l'ai commencée. Mes élèves ne m'y suivront pas. Qu'ai-je à leur apprendre qu'ils ne puissent oublier? Moi-même j'oublie chaque jour, et moins encore que je ne le voudrais. J'ai besoin cependant de vivre du passé; qu'en dites-vous, Lucrèce?
LIONEL.
Renoncez-vous à vos espérances?
ANDRÉ.
Ce sont elles, je crois, qui renoncent à moi. Ô mon vieil ami, l'espérance est semblable à la fanfare guerrière: elle mène au combat et divinise le danger. Tout est si beau, si facile, tant qu'elle retentit au fond du cœur! mais le jour où sa voix expire, le soldat s'arrête et brise son épée.
DAMIEN.
Qu'avez-vous, madame? vous paraissez souffrir.
LIONEL.
Mais, en effet, quelle pâleur! nous devrions nous retirer.
LUCRÈCE.
Spinette! entre dans ma chambre, ma chère, et prends mon flacon sur ma toilette. Tu me l'apporteras.
Spinette sort.
ANDRÉ.
Qu'avez-vous donc, Lucrèce? Ô ciel! seriez-vous réellement malade?
[DAMIEN.
Ouvrez cette fenêtre, le grand air vous fera du bien.]
Spinette rentre épouvantée.
SPINETTE.
Monseigneur! monseigneur! un homme est là caché.
ANDRÉ.
Où?
SPINETTE.
Là, dans l'appartement de ma maîtresse.
LIONEL.
Mort et furie! voilà la suite de votre faiblesse, maître; c'est le meurtrier de Grémio. Laissez-moi lui parler.
SPINETTE.
J'étais entrée sans lumière. Il m'a saisi la main comme je passais entre les deux portes.
ANDRÉ.
Lionel, n'entre pas, c'est moi que cela regarde.
LIONEL.
Quand vous devriez me bannir de chez vous, pour cette fois je ne vous quitte pas. Entrons, Damien.
Il entre.
ANDRÉ, courant à sa femme.
Est-ce lui, malheureuse? est-ce lui?
LUCRÈCE.
Ô mon Dieu, prends pitié de moi!
Elle s'évanouit.
DAMIEN.
Suivez Lionel, André, empêchez-le de voir Cordiani.
ANDRÉ.
Cordiani! Cordiani! Mon déshonneur est-il si public, si bien connu de tout ce qui m'entoure, que je n'aie qu'un mot à dire pour qu'on me réponde par celui-ci: Cordiani! Cordiani!
Criant.
Sors donc, misérable, puisque voilà Damien qui t'appelle!
Lionel rentre avec Cordiani.
ANDRÉ, à tout le monde.
Je vous ai fait sortir tantôt. À présent je vous prie de rester. Emportez cette femme, messieurs. Cet homme est l'assassin de Grémio.
On emporte Lucrèce.
C'est pour entrer chez ma femme qu'il l'a tué. Un cheval!... Dans quelque état qu'elle se trouve, vous, Damien, vous la conduirez à sa mère,... ce soir, à l'instant même. Maintenant, Lionel, tu vas me servir de témoin. Cordiani prendra celui qu'il voudra; car tu vois ce qui se passe, mon ami?10
LIONEL.
[Mes épées sont dans ma chambre. Nous allons les prendre en passant.]
ANDRÉ, à Cordiani.
Ah! vous voulez que le déshonneur soit public! Il le sera, monsieur, il le sera. Mais la réparation va l'être de même, et malheur à celui qui la rend nécessaire!
[Ils sortent.]
SCÈNE III
[Une plate-forme, à l'extrémité du jardin.—Un réverbère est allumé.]
[MATHURIN, seul, puis JEAN.
Où peut être allé ce jeune homme? Il me dit de l'attendre, et voilà bientôt une demi-heure qu'il m'a quitté. Comme il tremblait en approchant de la maison! Ah! s'il fallait croire ce qu'on en dit!
JEAN, passant.
Eh bien! Mathurin, que fais-tu là à cette heure?
MATHURIN.
J'attends le seigneur Cordiani.
JEAN.
Tu ne viens pas à l'enterrement de ce pauvre Grémio? On va partir tout à l'heure.
MATHURIN.
Vraiment! j'en suis fâché; mais je ne puis quitter la place.
JEAN.
J'y vais, moi, de ce pas.
MATHURIN.
Jean, ne vois-tu pas des hommes qui arrivent du côté de la maison? On dirait que c'est notre maître et ses amis.
JEAN.
Oui, ma foi, ce sont eux. Que diable cherchent-ils? Ils viennent droit à nous.
MATHURIN.
N'ont-ils pas leurs épées à la main?
JEAN.
Non pas, je crois. Si fait, tu as raison. Cela ressemble à une querelle.
MATHURIN.
Tenons-nous à l'écart, et si je ne m'entends pas appeler, j'irai avec toi.
Ils se retirent.—Lionel et Cordiani entrent.
LIONEL.
Cette lumière vous suffira.] Placez-vous ici, monsieur; n'aurez-vous pas de second?
CORDIANI.
Non, monsieur.
LIONEL.
Ce n'est pas l'usage, et je vous avoue que pour moi j'en suis fâché. Du temps de ma jeunesse, il n'y avait guère d'affaires de cette sorte sans quatre épées tirées.
CORDIANI.
Ceci n'est pas un duel, monsieur; André n'aura rien à parer, et le combat ne sera pas long.
LIONEL.
Qu'entends-je? voulez-vous faire de lui un assassin?
CORDIANI.
Je m'étonne qu'il n'arrive pas.
ANDRÉ, entrant.
Me voilà.
LIONEL.
Ôtez vos manteaux; je vais marquer les lignes. Messieurs, c'est jusqu'ici que vous pouvez rompre.
ANDRÉ.
En garde!
DAMIEN, entrant.
Je n'ai pu remplir la mission dont tu m'avais chargé. Lucrèce refuse mon escorte: elle est partie seule, à pied, accompagnée de sa suivante.
ANDRÉ.
Dieu du ciel! quel orage se prépare!
Il tonne.
DAMIEN.
Lionel, je me présente ici comme second de Cordiani. André ne verra dans cette démarche qu'un devoir qui m'est sacré; je ne tirerai l'épée que si la nécessité m'y oblige.
CORDIANI.
Merci, Damien, merci.
LIONEL.
Êtes-vous prêts?
ANDRÉ.
Je le suis.
CORDIANI.
Je le suis.
Ils se battent. Cordiani est blessé.
DAMIEN.
Cordiani est blessé!
ANDRÉ, se jetant sur lui.
Tu es blessé, mon ami?
LIONEL, le retenant.
Retirez-vous, nous nous chargeons du reste.
CORDIANI.
Ma blessure est légère. Je puis encore tenir mon épée.
LIONEL.
Non, monsieur; vous allez souffrir beaucoup plus dans un instant; l'épée a pénétré. Si vous pouvez marcher, venez avec nous.
CORDIANI.
Vous avez raison. Viens-tu, Damien? Donne-moi ton bras, je me sens bien faible. Vous me laisserez chez Manfredi.
ANDRÉ, bas à Lionel.
La crois-tu mortelle?
LIONEL.
Je ne réponds de rien.
Ils sortent.
ANDRÉ, seul.
Pourquoi me laissent-ils? Il faut que j'aille avec eux. Où veulent-ils que j'aille?
Il fait quelques pas vers la maison.
Ah! cette maison déserte! Non, par le ciel, je n'y retournerai pas ce soir! Si ces deux chambres-là doivent être vides cette nuit, la mienne le sera aussi. Il ne s'est pas défendu. Je n'ai pas senti son épée. Il a reçu le coup, cela est clair. Il va mourir chez Manfredi.
C'est singulier. Je me suis pourtant déjà battu. Lucrèce partie, seule, par cette horrible nuit! Est-ce que je n'entends pas marcher là-dedans?
Il va du côté des arbres.
Non, personne. Il va mourir. [Lucrèce seule, avec une femme!] Eh bien! quoi? je suis trompé par cette femme. Je me bats avec son amant. Je le blesse. Me voilà vengé. Tout est dit. Qu'ai-je à faire à présent?
Ah! cette maison déserte! cela est affreux. Quand je pense à ce qu'elle était hier au soir! à ce que j'avais, à ce que j'ai perdu! Qu'est-ce donc pour moi que la vengeance? Quoi! voilà tout? Et rester seul ainsi? À qui cela rend-il la vie, de faire mourir un meurtrier? Quoi? répondez? Qu'avais-je affaire de chasser ma femme, d'égorger cet homme? Il n'y a point d'offensé, il n'y a qu'un malheureux. Je me soucie bien de vos lois d'honneur! Cela me console bien que vous ayez inventé cela pour ceux qui se trouvent dans ma position; que vous l'ayez réglé comme une cérémonie! Où sont mes vingt années de bonheur, ma femme, mon ami, le soleil de mes jours, le repos de mes nuits! Voilà ce qui me reste.
Il regarde son épée.
Que me veux-tu, toi? On t'appelle l'amie des offensés. Il n'y a point ici d'homme offensé. Que la rosée essuie ton sang!
Il la jette.
Ah! cette affreuse maison! Mon Dieu! mon Dieu!
Il pleure à chaudes larmes.—L'enterrement passe.
ANDRÉ.
Qui enterrez-vous là?
LES PORTEURS.
Nicolas Grémio.
ANDRÉ.
Et toi aussi, mon pauvre vieux, et toi aussi, tu m'abandonnes!11
FIN DE L'ACTE DEUXIÈME.
ACTE TROISIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
[Une rue.—Il est toujours nuit.]
LIONEL, DAMIEN ET CORDIANI, entrant.
[CORDIANI.
Je ne puis marcher; le sang m'étouffe. Arrêtez-moi sur ce banc.
Ils le posent sur un banc.
LIONEL.
Que sentez-vous?
CORDIANI.
Je me meurs, je me meurs! Au nom du ciel, un verre d'eau!
DAMIEN.
Restez ici, Lionel. Un médecin de ma connaissance demeure au bout de cette rue. Je cours le chercher.
Il sort.
CORDIANI.
Il est trop tard, Damien.
LIONEL.
Prenez patience. Je vais frapper à cette maison.
Il frappe.
Peut-être pourrons-nous y trouver quelque secours, en attendant l'arrivée du médecin. Personne!
Il frappe de nouveau.
UNE VOIX, en dedans.
Qui est là?
LIONEL.
Ouvrez! ouvrez, qui que vous soyez vous-même. Au nom de l'hospitalité, ouvrez!
LE PORTIER, ouvrant.
Que voulez-vous?
LIONEL.
Voilà un gentilhomme blessé à mort. Apportez-nous un verre d'eau et de quoi panser la plaie.
Le portier sort.
CORDIANI.
Laissez-moi, Lionel. Allez retrouver André. C'est lui qui est blessé et non pas moi. C'est lui que toute la science humaine ne guérira pas cette nuit. Pauvre André! pauvre André!
LE PORTIER, rentrant.
Buvez cela, mon cher seigneur, et puisse le ciel venir à votre aide!
LIONEL.
À qui appartient cette maison?
LE PORTIER.
À Monna Flora del Fede.
CORDIANI.
La mère de Lucrèce! Ô Lionel, Lionel, sortons d'ici!
Il se soulève.
Je ne puis bouger; mes forces m'abandonnent.
LIONEL.
Sa fille Lucrèce n'est-elle pas venue ce soir ici?
LE PORTIER.
Non, monsieur.
LIONEL.
Non? pas encore! cela est singulier!
LE PORTIER.
Pourquoi viendrait-elle à cette heure?
Lucrèce et Spinette arrivent.
LUCRÈCE.
Frappe à la porte, Spinette, je ne m'en sens pas le courage.
SPINETTE.
Qui est là sur ce banc, couvert de sang et prêt à mourir?
CORDIANI.
Ah! malheureux!
LUCRÈCE.
Tu demandes qui? C'est Cordiani!
Elle se jette sur le banc.
Est-ce toi? est-ce toi? Qui t'a amené ici? qui t'a abandonné sur cette pierre? Où est André, Lionel? Ah! il se meurt! Comment, Paolo, tu ne l'as pas fait porter chez ma mère?
LE PORTIER.
Ma maîtresse n'est pas à Florence, madame.
LUCRÈCE.
Où est-elle donc? N'y a-t-il pas un médecin à Florence? Allons, monsieur, aidez-moi, et portons-le dans la maison.
SPINETTE.
Songez à cela, madame.
LUCRÈCE.
Songer à quoi? es-tu folle? et que m'importe? Ne vois-tu pas qu'il est mourant? Ce ne serait pas lui que je le ferais.
Damien et un médecin arrivent.
DAMIEN.
Par ici, monsieur. Dieu veuille qu'il soit temps encore!
LUCRÈCE, au médecin.
Venez, monsieur, aidez-nous. Ouvre-nous les portes, Paolo. Ce n'est pas mortel, n'est-ce pas?
DAMIEN.
Ne vaudrait-il pas mieux tâcher de le transporter jusque chez Manfredi?
LUCRÈCE.
Qui est-ce, Manfredi? Me voilà, moi, qui suis sa maîtresse. Voilà ma maison. C'est pour moi qu'il meurt, n'est-il pas vrai? Eh bien donc! qu'avez-vous à dire? Oui, cela est certain, je suis la femme d'André del Sarto. Et que m'importe ce qu'on en dira? ne suis-je pas chassée par mon mari? ne serai-je pas la fable de la ville dans deux heures d'ici? Manfredi? Et que dira-t-on? On dira que Lucrétia del Fede a trouvé Cordiani mourant à sa porte, et qu'elle l'a fait porter chez elle. Entrez! entrez!
Ils entrent dans la maison emportant Cordiani.
LIONEL, resté seul.
Mon devoir est rempli; maintenant, à André! il doit être bien triste, le pauvre homme!
André entre pensif et se dirige vers la maison.
LIONEL.
Qui êtes-vous?] où allez-vous?
André ne répond pas.
[C'est, vous, André! Que venez-vous faire ici?
ANDRÉ.
Je vais voir la mère de ma femme.
LIONEL.
Elle n'est pas à Florence.
ANDRÉ.
Ah! Où est donc Lucrèce, en ce cas?
LIONEL.
Je ne sais; mais ce dont je suis certain, c'est que Monna Flora est absente[: retournez chez vous, mon ami].
ANDRÉ.
Comment le savez-vous, et par quel hasard êtes-vous là?
LIONEL.
Je revenais de chez Manfredi, où j'ai laissé Cordiani, et en passant, j'ai voulu savoir...
ANDRÉ.
Cordiani se meurt, n'est-il pas vrai?
LIONEL.
Non; ses amis espèrent qu'on le sauvera.
[ANDRÉ.
Tu te trompes, il y a du monde dans la maison; vois donc ces lumières qui vont et qui viennent.
Il va regarder à la fenêtre.
Ah!
LIONEL.
Que voyez-vous?
ANDRÉ.
Suis-je fou, Lionel? J'ai cru voir passer dans la chambre basse Cordiani, tout couvert de sang, appuyé sur le bras de Lucrèce!
LIONEL.
Vous avez vu Cordiani appuyé sur le bras de Lucrèce?
ANDRÉ.
Tout couvert de son sang.
LIONEL.
Retournons chez vous, mon ami.
ANDRÉ.
Silence! Il faut que je frappe à la porte.
LIONEL.
Pour quoi faire? Je vous dis que Monna Flora est absente. Je viens d'y frapper moi-même.
ANDRÉ.
Je l'ai vu!] Laisse-moi.
LIONEL.
Qu'allez-vous faire, mon ami? êtes-vous un homme? Si votre femme se respecte assez peu pour recevoir chez sa mère l'auteur d'un crime que vous avez puni, est-ce à vous d'oublier qu'il meurt de votre main, et de troubler peut-être ses derniers instants?
ANDRÉ.
Que veux-tu que je fasse? oui, oui, je les tuerais tous deux! Ah! ma raison est égarée. Je vois ce qui n'est pas. [Cette nuit tout entière, j'ai couru dans ces rues désertes au milieu de spectres affreux. Tiens, vois, j'ai acheté du poison.
LIONEL.
Prenez mon bras et sortons.
ANDRÉ, retournant à la fenêtre.
Plus rien! Ils sont là, n'est-ce pas?]
LIONEL.
Au nom du ciel, soyez maître de vous. [Que voulez-vous faire? Il est impossible que vous assistiez à un tel spectacle, et] toute violence en cette occasion serait de la cruauté. Votre ennemi expire, que voulez-vous de plus?
[ANDRÉ.
Mon ennemi! lui, mon ennemi! le plus cher, le meilleur de mes amis! Qu'a-t-il donc fait? il l'a aimée. Sortons, Lionel, je les tuerais tous deux de ma main.
LIONEL.
Nous verrons demain ce qui vous reste à faire. Confiez-vous à moi; votre honneur m'est aussi sacré que le mien, et mes cheveux gris vous en répondent.
ANDRÉ.
Ce qui me reste à faire? Et que veux-tu que je devienne? Il faut que je parle à Lucrèce.
Il s'avance vers la porte.
LIONEL.
André, André, je vous en supplie, n'approchez pas de cette porte. Avez-vous perdu toute espèce de courage? La position où vous êtes est affreuse, personne n'y compatit plus vivement, plus sincèrement que moi. J'ai une femme aussi, j'ai des enfants; mais la fermeté d'un homme ne doit-elle pas lui servir de bouclier? Demain, vous pourrez entendre des conseils qu'il m'est impossible de vous adresser en ce moment.
ANDRÉ.
C'est vrai, c'est vrai! qu'il meure en paix! dans ses bras, Lionel! Elle veille et pleure sur lui! À travers les ombres de la mort, il voit errer autour de lui cette tête adorée; elle lui sourit et l'encourage! Elle lui présente la coupe salutaire; elle est pour lui l'image de la vie. Ah! tout cela m'appartenait; c'était ainsi que je voulais mourir. Viens, partons, Lionel.
Il frappe à la porte.
Holà! Paolo! Paolo!
LIONEL.
Que faites-vous, malheureux?
ANDRÉ.
Je n'entrerai pas.
Paolo paraît.
Pose ta lumière sur ce banc;] il faut que j'écrive à Lucrèce.
LIONEL.
Et que voulez-vous lui dire?12
ANDRÉ.
Tiens, tu lui remettras ce billet; [tu lui diras que j'attends sa réponse chez moi; oui, chez moi: je ne saurais rester ici. Viens, Lionel. Chez moi, entends-tu?
Ils sortent.]
SCÈNE II
La maison d'André.—Il est jour.
[JEAN, MONTJOIE.
JEAN.
Je crois qu'on frappe à la grille.
Il ouvre.
Que demandez-vous, Excellence?
Entrent Montjoie et sa suite.
MONTJOIE.
Le peintre André del Sarto.
JEAN.
Il n'est pas au logis, monseigneur.
MONTJOIE.
Si sa porte est fermée, dis-lui que c'est l'envoyé du roi de France qui le fait demander.
JEAN.
Si Votre Excellence veut entrer dans l'académie, mon maître peut revenir d'un instant à l'autre.
MONTJOIE.
Entrons, messieurs. Je ne suis pas fâché de visiter les ateliers et de voir ses élèves.
JEAN.
Hélas! monseigneur, l'académie est déserte aujourd'hui. Mon maître a reçu très peu d'écoliers cette année, et à compter de ce jour personne ne vient plus ici.
MONTJOIE.
Vraiment? on m'avait dit tout le contraire. Est-ce que ton maître n'est plus professeur à l'école?
JEAN.
Le voilà lui-même, accompagné d'un de ses amis.
MONTJOIE.
Qui? cet homme qui détourne la rue? Le vieux ou le jeune?
JEAN.
Le plus jeune des deux.
MONTJOIE.
Quel visage pâle et abattu! quelle tristesse profonde sur tous ses traits! et ces vêtements en désordre! Est-ce là le peintre André del Sarto?
André et Lionel entrent.
LIONEL.
Seigneur, je vous salue. Qui êtes-vous?
MONTJOIE.
C'est à André del Sarto que nous avons affaire. Je suis le comte de Montjoie, envoyé du roi de France.
ANDRÉ.
Du roi de France? J'ai volé votre maître, monsieur. L'argent qu'il m'a confié est dissipé, et je n'ai pas acheté un seul tableau pour lui.
À un valet.
Paolo est-il venu?
MONTJOIE.
Parlez-vous sérieusement?
LIONEL.
Ne le croyez pas, messieurs. Mon ami André est aujourd'hui,... pour certaines raisons,... une affaire malheureuse,... hors d'état de vous répondre et d'avoir l'honneur de vous recevoir.
MONTJOIE.
S'il en est ainsi, nous reviendrons un autre jour.
ANDRÉ.
Pourquoi? Je vous dis que je l'ai volé. Cela est très sérieux. Tu ne sais pas que je l'ai volé, Lionel? Vous reviendriez cent fois que ce serait de même.
MONTJOIE.
Cela est incroyable.
ANDRÉ.
Pas du tout; cela est tout simple. J'avais une femme... Non, non! Je veux dire seulement que j'ai usé de l'argent du roi de France comme s'il m'appartenait.
MONTJOIE.
Est-ce ainsi que vous exécutez vos promesses? Où sont les tableaux que François Ier vous avait chargé d'acheter pour lui?
ANDRÉ.
Les miens sont là-dedans; prenez-les, si vous voulez; ils ne valent rien. J'ai eu du génie autrefois, ou quelque chose qui ressemblait à du génie; mais j'ai toujours fait mes tableaux trop vite, pour avoir de l'argent comptant. Prenez-les cependant. Jean, apporte les tableaux que tu trouveras sur le chevalet. Ma femme aimait le plaisir, messieurs. Vous direz au roi de France qu'il obtienne l'extradition, et il me fera juger par ses tribunaux. Ah! le Corrége! voilà un peintre! Il était plus pauvre que moi; mais jamais un tableau n'est sorti de son atelier un quart d'heure trop tôt. L'honnêteté! l'honnêteté! voilà la grande parole. Le cœur des femmes est un abîme.
MONTJOIE, à Lionel.
Ses paroles annoncent le délire. Qu'en devons-nous penser? Est-ce là l'homme qui vivait en prince à la cour de France? dont tout le monde écoutait les conseils comme un oracle en fait d'architecture et de beaux-arts?
LIONEL.
Je ne puis vous dire le motif de l'état où vous le voyez. Si vous en êtes touché, ménagez-le.
On apporte les deux tableaux.
ANDRÉ.
Ah! les voilà. Tenez, messieurs, faites-les emporter. Non pas que je leur donne aucun prix. Une somme si forte, d'ailleurs! de quoi payer des Raphaëls! Ah! Raphaël! il est mort heureux, dans les bras de sa maîtresse.
MONTJOIE, regardant.
C'est une magnifique peinture.
ANDRÉ.
Trop vite! trop vite! Emportez-les; que tout soit fini. Ah! un instant!
Il arrête les porteurs.
Tu me regardes, toi, pauvre fille!
À la figure de la Charité que représente le tableau.
Tu veux me dire adieu! C'était la Charité, messieurs. C'était la plus belle, la plus douce des vertus humaines. Tu n'avais pas eu de modèle, toi! Tu m'étais apparue en songe, par une triste nuit! pâle comme te voilà, entourée de tes chers enfants qui pressent ta mamelle. Celui-là vient de glisser à terre, et regarde sa belle nourrice en cueillant quelques fleurs des champs. Donnez cela à votre maître, messieurs. Mon nom est au bas. Cela vaut quelque argent. Paolo n'est pas venu me demander?
UN VALET.
Non, monsieur.
ANDRÉ.
Que fait-il donc? ma vie est dans ses mains.
LIONEL, à Montjoie.
Au nom du ciel! messieurs, retirez-vous. Je vous le mènerai demain, si je puis. Vous le voyez vous-mêmes, un malheur imprévu lui a troublé l'esprit.
MONTJOIE.
Nous obéissons, monsieur; excusez-nous et tenez votre promesse.
Ils sortent.
ANDRÉ.
J'étais né pour vivre tranquille, vois-tu! je ne sais point être malheureux. Qui peut retenir Paolo?]
LIONEL.
Et que demandez-vous donc dans cette fatale lettre, [dont vous attendez si impatiemment la réponse?
ANDRÉ.
Tu as raison; allons-y nous-mêmes. Il vaut toujours mieux s'expliquer de vive voix.
LIONEL.
Ne vous éloignez pas dans ce moment, puisque Paolo doit vous retrouver ici: ce ne serait que du temps perdu.
ANDRÉ.
Elle ne répondra pas.] Ô comble de misère! Je supplie, Lionel, lorsque je devrais punir! Ne me juge pas, mon ami, comme tu pourrais faire un autre homme. Je suis un homme sans caractère, vois-tu! j'étais né pour vivre tranquille.
LIONEL.
Sa douleur me confond malgré moi.
ANDRÉ.
Ô honte! ô humiliation! elle ne répondra pas. Comment en suis-je venu là? Sais-tu ce que je lui demande? Ah! la lâcheté elle-même en rougirait, Lionel; je lui demande de revenir à moi.
LIONEL.
Est-ce possible?
ANDRÉ.
Oui, oui, je sais tout cela. J'ai fait un éclat: eh bien! dis-moi, qu'y ai-je gagné? Je me suis conduit comme tu l'as voulu: eh bien! je suis le plus malheureux des hommes. Apprends-le donc, je l'aime, je l'aime plus que jamais!
LIONEL.
Insensé!
ANDRÉ.
[Crois-tu qu'elle y consente? Il faut me pardonner d'être un lâche. Mon père était un pauvre ouvrier. Ce Paolo ne viendra pas. Je ne suis point un gentilhomme; le sang qui coule dans mes veines n'est pas un noble sang.
LIONEL.
Plus noble que tu ne crois.
ANDRÉ.
Mon père était un pauvre ouvrier... Penses-tu que Cordiani en meure? Le peu de talent qu'on remarqua en moi fit croire au pauvre homme que j'étais protégé par une fée. Et moi, je regardais dans mes promenades les bois et les ruisseaux, espérant toujours voir ma divine protectrice sortir d'un antre mystérieux. C'est ainsi que la toute-puissante nature m'attirait à elle. Je me fis peintre, et, lambeau par lambeau, le voile des illusions tomba en poussière à mes pieds.
LIONEL.
Pauvre André!
ANDRÉ.
Elle seule! oui, quand elle parut, je crus que mon rêve se réalisait, et que ma Galatée s'animait sous mes mains. Insensé! mon génie mourut dans mon amour; tout fut perdu pour moi... Cordiani se meurt, et Lucrèce voudra le suivre... Oh! massacre et furie! cet homme ne vient point.
LIONEL.
Envoie quelqu'un chez Monna Flora.
ANDRÉ.
C'est vrai. Mathurin, va chez Monna Flora. Écoute.
À part.
Observe tout; tâche de rôder dans la maison; demande la réponse à ma lettre; va, et sois revenu tout à l'heure... Mais pourquoi pas nous-mêmes, Lionel?] Ô solitude! solitude! que ferai-je de ces mains-là?
LIONEL.
Calmez-vous, de grâce.
ANDRÉ.
[Je la tenais embrassée durant les longues nuits d'été sur mon balcon gothique. Je voyais tomber en silence les étoiles des mondes détruits. Qu'est-ce que la gloire? m'écriais-je; qu'est-ce que l'ambition? Hélas! l'homme tend à la nature une coupe aussi large et aussi vide qu'elle. Elle n'y laisse tomber qu'une goutte de sa rosée; mais cette goutte est l'amour, c'est une larme de ses yeux, la seule qu'elle ait versée sur cette terre pour la consoler d'être sortie de ses mains. Lionel, Lionel, mon heure est venue!
LIONEL.
Prends courage.]
ANDRÉ.
C'est singulier, je n'ai jamais éprouvé cela. Il m'a semblé qu'un coup me frappait. Tout se détache de moi. Il m'a semblé que Lucrèce partait.
LIONEL.
Que Lucrèce partait!
ANDRÉ.
Oui, je suis sûr que Lucrèce part sans me répondre.
LIONEL.
Comment cela?
ANDRÉ.
J'en suis sûr; je viens de la voir.
LIONEL.
De la voir! Où? comment?
ANDRÉ.
J'en suis sûr; elle est partie.
LIONEL.
Cela est étrange!
ANDRÉ.
Tiens, voilà Mathurin.13
[MATHURIN, entrant.
Mon maître est-il ici?
ANDRÉ.
Oui, me voilà.
MATHURIN.
J'ai tout appris.
ANDRÉ.
Eh bien?
MATHURIN, le tirant à part.
Dois-je vous dire tout, maître?
ANDRÉ.
Oui, oui.
MATHURIN.
J'ai rôdé autour de la maison, comme vous me l'aviez ordonné.]
ANDRÉ.
Eh bien?
[MATHURIN.
J'ai fait parler le vieux concierge, et je sais tout au mieux.
ANDRÉ.
Parle donc!
MATHURIN.
Cordiani est guéri; la blessure était peu de chose. Au premier coup de lancette il s'est trouvé soulagé.]
ANDRÉ.
Et Lucrèce!
MATHURIN.
Partie avec lui.
ANDRÉ.
Qui, lui?
MATHURIN.
Cordiani.
ANDRÉ.
[Tu es fou. Un homme que j'ai vu prêt à rendre l'âme, il y a,... c'est cette nuit même.
MATHURIN.
Il a voulu partir dès qu'il s'est senti la force de marcher. Il disait qu'un soldat en ferait autant à sa place, et qu'il fallait être mort ou vivant.
ANDRÉ.
Cela est incroyable; où vont-ils?
MATHURIN.
Ils ont pris la route du Piémont.
ANDRÉ.
Tous deux à cheval?
MATHURIN.
Oui, monsieur.
ANDRÉ.
Cela n'est pas possible; il ne pouvait marcher cette nuit.
MATHURIN.
Cela est vrai, pourtant; c'est Paolo, le concierge, qui m'a tout avoué.]
ANDRÉ.
Lionel? entends-tu, Lionel? Ils partent ensemble [pour le Piémont.
LIONEL.
Que dis-tu, André?
ANDRÉ.
Rien! rien! Qu'on me selle un cheval! allons, vite, il faut que je parte à l'instant. Aussi bien j'y vais moi-même. Par quelle porte sont-ils sortis?
MATHURIN.
Du côté du fleuve.
ANDRÉ.
Bien, bien! mon manteau! Adieu, Lionel.]
LIONEL.
Où vas-tu?
ANDRÉ.
Je ne sais, je ne sais. Ah! des armes! du sang!
LIONEL.
Où vas-tu? réponds.
ANDRÉ.
Quant au roi de France, je l'ai volé. J'irais demain les voir que ce serait toujours la même chose. Ainsi...
Il va sortir et rencontre Damien.
DAMIEN.
Où vas-tu, André?
ANDRÉ.
Ah! tu as raison. La terre se dérobe. Ô Damien! Damien!
Il tombe évanoui.
LIONEL.
Cette nuit l'a tué. Il n'a pu supporter son malheur.
DAMIEN.
Laissez-moi lui mouiller les tempes.
Il trempe son mouchoir dans une fontaine.
Pauvre ami! comme une nuit l'a changé! Le voilà qui rouvre les yeux.
ANDRÉ.
Ils sont partis, Damien?
DAMIEN, à part.
Que lui dirais-je? Il a donc tout appris?
ANDRÉ.
Ne me mens pas! je ne les poursuivrai point. Mes forces m'ont abandonné. Qu'ai-je voulu faire? J'ai voulu avoir du courage, et je n'en ai point. Maintenant, vous le voyez, je ne puis partir. Laissez-moi parler à cet homme.
MATHURIN, s'approchant d'André.
Plaît-il, maître?
ANDRÉ.
Aussi bien ne suis-je pas déshonoré? Qu'ai-je à faire en ce monde? Ô lumière du ciel! ô belle nature! Ils s'aiment, ils sont heureux. Comme ils courent joyeux dans la plaine! Leurs chevaux s'animent, et le vent qui passe emporte leurs baisers. La patrie? la patrie? ils n'en ont point ceux qui partent ensemble.
DAMIEN.
Sa main est froide comme le marbre.
ANDRÉ, bas à Mathurin.
Écoute-moi, Mathurin, écoute-moi, et rappelle-toi mes paroles: tu vas prendre un cheval; tu vas aller chez Monna Flora t'informer au juste de la route. Tu lanceras ton cheval au galop. Retiens ce que je te dis. Ne me le fais pas répéter deux fois, je ne le pourrais pas. Tu les rejoindras dans la plaine; tu les aborderas, Mathurin, et tu leur diras: Pourquoi fuyez-vous si vite? La veuve d'André del Sarto peut épouser Cordiani.
MATHURIN.
Faut-il dire cela, monseigneur?
ANDRÉ.
Va, va, ne me fais pas répéter.
Mathurin sort.
LIONEL.
Qu'as-tu dit à cet homme?14
ANDRÉ.
Ne l'arrête pas; il va chez la mère de ma femme. Maintenant, qu'on m'apporte ma coupe pleine d'un vin généreux.
LIONEL.
À peine peut-il se soulever.
ANDRÉ.
Menez-moi jusqu'à cette porte, mes amis.
Prenant la coupe.
C'était celle des joyeux repas.
DAMIEN.
Que cherches-tu sur ta poitrine?
ANDRÉ.
Rien! rien! je croyais l'avoir perdu.
Il boit.
À la mort des arts en Italie!
LIONEL.
Arrête! quel est ce flacon dont tu t'es versé quelques gouttes, et qui s'échappe de ta main?
ANDRÉ.
C'est un cordial puissant. Approche-le de tes lèvres, et tu seras guéri, quel que soit le mal dont tu souffres.15
Il meurt.
SCÈNE III.
Bois et montagnes.
[LUCRÈCE ET CORDIANI, sur une colline. Les chevaux dans le fond.
CORDIANI.
Allons! le soleil baisse; il est temps de remonter.
LUCRÈCE.
Comme mon cheval s'est cabré en quittant la ville! En vérité, tous ces pressentiments funestes sont singuliers.
CORDIANI.
Je ne veux avoir ni le temps de penser, ni le temps de souffrir. Je porte un double appareil sur ma double plaie. Marchons, marchons! n'attendons pas la nuit.
LUCRÈCE.
Quel est ce cavalier qui accourt à toute bride? depuis longtemps je le vois derrière nous.
CORDIANI.
Montons à cheval, Lucrèce, et ne tournons pas la tête.
LUCRÈCE.
Il approche! il descend à moi.
CORDIANI.
Partons! lève-toi et ne l'écoute pas.
Ils se dirigent vers leurs chevaux.
MATHURIN, descendant de cheval.
Pourquoi fuyez-vous si vite? La veuve d'André del Sarto peut épouser Cordiani.]
ADDITIONS ET VARIANTES
EXÉCUTÉES PAR L'AUTEUR
POUR LA REPRÉSENTATIOND
1.—PAGE 51.
GRÉMIO, seul, un trousseau de clefs à la main.
Je crois que j'ai dormi cette nuit un peu plus longtemps que de coutume... Non: l'aurore commence à peine à paraître. Tout repose dans cette maison; il n'est pas encore temps d'ouvrir les portes. Était-ce un rêve que je faisais? Il m'a semblé, en vérité, que j'entendais marcher dans la cour, etc.
CORDIANI, sur le balcon, s'adressant à [une personne qu'on ne voit pas.
Dans une heure! par la porte du jardin.
Descendant.
Dans une heure et à toujours!
GRÉMIO.
Qu'ai-je entendu? arrête... etc.
2.—PAGE 55.
CORDIANI.
Dans une heure, je n'y serai plus.
DAMIEN.
Que veux-tu dire?
CORDIANI.
Rien, rien, tu le sauras bientôt.
DAMIEN.
Explique-toi; tu parles comme en délire! que veux-tu faire? à quoi penses-tu?
3.—PAGE 58.
DAMIEN.
Sophisme! sophisme d'un cœur qui s'aveugle.
4.—PAGE 59.
CÉSARIO, chantant.
DEUXIÈME COUPLET.