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Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4 cover

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 4

Chapter 63: SCÈNE PREMIÈRE
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About This Book

The drama follows a young aristocrat who adopts a decadent public persona to ingratiate himself with a corrupt ruler and his court, gaining access that permits a violent act intended to topple tyranny. The assassination succeeds but fails to bring the hoped-for political renewal, leaving the protagonist and city mired in moral ambiguity and disillusionment. Scenes shift between public spectacle—banquets, street crowds, conspiracies—and private introspection, exposing theatricality, hypocrisy, and the limits of solitary heroism. Recurring concerns include the corrosive effects of duplicity, the conflict between personal vengeance and collective liberty, and the tragic cost of sacrificing moral integrity for political ends.

Chantons la liberté, qui refleurit plus âpre...

LE PETIT SALVIATI.

Faites donc finir ce gamin-là, monsieur; c'est un coupe-jarret. Tous les Strozzi sont des coupe-jarrets.

LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR.

Allons! petit, tiens-toi tranquille.

LE PETIT STROZZI.

Tu y reviens en sournois! Tiens! canaille, porte cela à ton père, et dis-lui qu'il le mette avec l'estafilade qu'il a reçue de Pierre Strozzi, empoisonneur que tu es! Vous êtes tous des empoisonneurs.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR.

Veux-tu te taire, polisson!

Il le frappe.

LE PETIT STROZZI.

Aïe! aïe! il m'a frappé.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR.

Chantons la liberté, qui refleurit plus âpre,

Sous des soleils plus mûrs et des cieux plus vermeils.

LE PETIT STROZZI.

Aïe! aïe! il m'a écorché l'oreille.

LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR.

Vous avez frappé trop fort, mon ami.

Le petit Strozzi rosse le petit Salviati.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR.

Eh bien! qu'est-ce à dire?

LE DEUXIÈME PRÉCEPTEUR.

Continuez, je vous en supplie.

LE PREMIER PRÉCEPTEUR.

Avec plaisir; mais ces enfants ne cessent pas de se battre.

Les enfants sortent en se battant. Ils les suivent.

SCÈNE VI

Florence.—Une rue.

Entrent DES ÉTUDIANTS et DES SOLDATS.


UN ÉTUDIANT.

Puisque les grands seigneurs n'ont que des langues, ayons des bras. Holà! les boules! les boules! Citoyens de Florence, ne laissons pas élire un duc sans voter.

UN SOLDAT.

Vous n'aurez pas les boules; retirez-vous.

L'ÉTUDIANT.

Citoyens, venez ici; on méconnaît vos droits, on insulte le peuple.

Un grand tumulte.

LES SOLDATS.

Gare! retirez-vous.

UN AUTRE ÉTUDIANT.

Nous voulons mourir pour nos droits.

UN SOLDAT.

Meurs donc!

Il le frappe.

L'ÉTUDIANT.

Venge-moi, Roberto, et console ma mère.

Il meurt.—Les étudiants attaquent les soldats; ils sortent en se battant.

SCÈNE VII

Venise.—Le cabinet de Strozzi.

Entrent PHILIPPE et LORENZO, tenant une lettre.


LORENZO.

Voilà une lettre qui m'apprend que ma mère est morte. Venez donc faire un tour de promenade, Philippe.

PHILIPPE.

Je vous en supplie, mon ami, ne tentez pas la destinée. Vous allez et venez continuellement, comme si cette proclamation de mort n'existait pas contre vous.

LORENZO.

Au moment où j'allais tuer Clément VII, ma tête a été mise à prix à Rome; il est naturel qu'elle le soit dans toute l'Italie, aujourd'hui que j'ai tué Alexandre; si je sortais de l'Italie, je serais bientôt sonné à son de trompe dans toute l'Europe, et à ma mort, le bon Dieu ne manquera pas de faire placarder ma condamnation éternelle dans tous les carrefours de l'immensité.

PHILIPPE.

Votre gaieté est triste comme la nuit; vous n'êtes pas changé, Lorenzo.

LORENZO.

Non, en vérité, je porte les mêmes habits, je marche toujours sur mes jambes, et je bâille avec ma bouche; il n'y a de changé en moi qu'une misère: c'est que je suis plus creux et plus vide qu'une statue de fer-blanc.

PHILIPPE.

Partons ensemble; redevenez un homme; vous avez beaucoup fait, mais vous êtes jeune.

LORENZO.

Je suis plus vieux que le bisaïeul de Saturne; je vous en prie, venez faire un tour de promenade.

PHILIPPE.

Votre esprit se torture dans l'inaction; c'est là votre malheur. Vous avez des travers, mon ami.

LORENZO.

J'en conviens; que les républicains n'aient rien fait à Florence, c'est là un grand travers de ma part. Qu'une centaine de jeunes étudiants, braves et déterminés, se soient fait massacrer en vain; que Côme, un planteur de choux, ait été élu à l'unanimité, oh! je l'avoue, je l'avoue, ce sont là des travers impardonnables, et qui me font le plus grand tort.

PHILIPPE.

Ne raisonnons point sur un événement qui n'est pas achevé. L'important est de sortir d'Italie; vous n'avez point encore fini sur la terre.

LORENZO.

J'étais une machine à meurtre, mais à un meurtre seulement.

PHILIPPE.

N'avez-vous pas été heureux autrement que par ce meurtre? Quand vous ne devriez faire désormais qu'un honnête homme, qu'un artiste, pourquoi voudriez-vous mourir?

LORENZO.

Je ne puis que vous répéter mes propres paroles: Philippe, j'ai été honnête. Peut-être le redeviendrais-je sans l'ennui qui me prend. J'aime encore le vin et les femmes; c'est assez, il est vrai, pour faire de moi un débauché, mais ce n'est pas assez pour me donner envie de l'être. Sortons, je vous en prie.

PHILIPPE.

Tu te feras tuer dans toutes ces promenades.

LORENZO.

Cela m'amuse de les voir. La récompense est si grosse, qu'elle les rend presque courageux. Hier, un grand gaillard à jambes nues m'a suivi un gros quart d'heure au bord de l'eau, sans pouvoir se déterminer à m'assommer. Le pauvre homme portait une espèce de couteau long comme une broche; il le regardait d'un air si penaud qu'il me faisait pitié; c'était peut-être un père de famille qui mourait de faim.

PHILIPPE.

O Lorenzo, Lorenzo! ton cœur est très malade. C'était sans doute un honnête homme: pourquoi attribuer à la lâcheté du peuple le respect pour les malheureux?

LORENZO.

Attribuez cela à ce que vous voudrez. Je vais faire un tour au Rialto.

Il sort.

PHILIPPE, seul.

Il faut que je le fasse suivre par quelqu'un de mes gens. Holà! Jean! Pippo! holà!

Entre un domestique.

Prenez une épée, vous et un autre de vos camarades, et tenez-vous à une distance convenable du seigneur Lorenzo, de manière à pouvoir le secourir si on l'attaque.

JEAN.

Oui, monseigneur.

Entre Pippo.

PIPPO.

Monseigneur, Lorenzo est mort. Un homme était caché derrière la porte, qui l'a frappé par derrière, comme il sortait.

PHILIPPE.

Courons vite; il n'est peut-être que blessé.

PIPPO.

Ne voyez-vous pas tout ce monde? le peuple s'est jeté sur lui. Dieu de miséricorde! on le pousse dans la lagune.

PHILIPPE.

Quelle horreur! quelle horreur! Eh quoi! pas même un tombeau!

Il sort.

SCÈNE VIII

Florence.—La grande place; des tribunes publiques sont remplies de monde.


DES GENS DU PEUPLE, courant de tous côtés.

Les boules! les boules! Il est duc, duc; les boules! il est duc.

LES SOLDATS.

Gare, canaille!

LE CARDINAL CIBO, sur une estrade, à Côme de Médicis.

Seigneur, vous êtes duc de Florence. Avant de recevoir de mes mains la couronne que le pape et César m'ont chargé de vous confier, il m'est ordonné de vous faire jurer quatre choses.

CÔME.

Lesquelles, cardinal?

LE CARDINAL.

Faire la justice sans restriction; ne jamais rien tenter contre l'autorité de Charles-Quint; venger la mort d'Alexandre, et bien traiter le seigneur Jules et la signora Julia, ses enfants naturels.

CÔME.

Comment faut-il que je prononce ce serment?

LE CARDINAL.

Sur l'Évangile.

Il lui présente l'Évangile.

Je le jure à Dieu et à vous, cardinal. Maintenant, donnez-moi la main.

Ils s'avancent vers le peuple. On entend Côme parler dans l'éloignement.

CÔME.

«Très nobles et très puissants seigneurs,

«Le remercîment que je veux faire à Vos très illustres et très gracieuses Seigneuries, pour le bienfait si haut que je leur dois, n'est pas autre que l'engagement qui m'est bien doux, à moi si jeune comme je suis, d'avoir toujours devant les yeux, en même temps que la crainte de Dieu, l'honnêteté et la justice, et le dessein de n'offenser personne, ni dans les biens ni dans l'honneur, et, quant au gouvernement des affaires, de ne jamais m'écarter du conseil et du jugement des très prudentes et très judicieuses Seigneuries auxquelles je m'offre en tout, et recommande bien dévotement.»

FIN DE LORENZACCIO.

Alfred de Musset conçut l'idée de ce grand drame et en composa le plan, à Florence, devant les sombres palais des Médicis et des Strozzi, pendant le mois de janvier 1834; mais il prit le temps de le laisser mûrir dans sa tête, et ne l'écrivit que huit mois plus tard; on ne doit pas s'étonner d'y trouver une crudité de langage à laquelle les lecteurs des comédies précédentes n'étaient pas accoutumés. Il s'agissait cette fois de faire une peinture exacte de l'Italie au seizième siècle, et l'on sait que, depuis le règne de Borgia jusqu'à celui de Sixte-Quint, les actes de violence de toutes sortes se commettaient ouvertement et avec impunité. Les premières familles de la noblesse en donnaient l'exemple, et Benvenuto Cellini lui-même, qui n'était pas un grand seigneur, ne dormait jamais de si bon cœur que lorsqu'il avait poignardé ou assommé un de ses ennemis. A moins de ne tenir aucun compte de l'histoire et de la vérité, l'auteur de Lorenzaccio ne pouvait pas faire parler décemment des scélérats tels que Julien Salviati et Alexandre de Médicis. C'est dans les rôles de Philippe Strozzi, de Catherine Ginori et de Marie Soderini qu'on trouve les sentiments tendres et le langage des cœurs nobles et délicats. Quant au personnage de Lorenzo, nous n'hésitons pas à le placer au niveau des plus belles créations de Shakespeare. Ce drame est assurément l'œuvre capitale d'Alfred de Musset, l'expression la plus énergique et la plus virile de son génie.

La longueur de cet ouvrage nous a obligés à le rejeter au second volume du Théâtre, bien qu'il ait été écrit avant Barberine.

TRADUCTION DU LIVRE XV DES CHRONIQUES FLORENTINES

La nuit était venue que le destin avait marquée pour être celle de la mort malheureuse du duc Alexandre. Ce fut entre cinq et six heures, le samedi d'avant l'Épiphanie, et le 6 janvier de l'année 1536 (selon la manière de compter le temps des Florentins, qui prennent pour la première heure du jour celle qui suit le coucher du soleil). Le duc n'avait pas encore achevé sa vingt-sixième année. Cette mort, dont on a parlé et écrit diversement, je la raconterai avec la plus entière véracité, en ayant entendu le récit de la bouche même de Lorenzo, dans la villa Paluello, située à huit milles de Padoue, ainsi que de la bouche même de Scoronconcolo, dans la maison des Strozzi à Venise. Si l'on peut parler d'un tel fait avec certitude, c'est assurément lorsqu'on le tient de ces hommes, et non d'autres, en supposant qu'ils l'aient voulu raconter sans mentir, comme je pense qu'ils l'ont fait. Mais il est nécessaire de commencer par donner quelques détails sur la vie et les mœurs dudit Lorenzo.

Il naquit à Florence en 1514, le 24 mars. Son père était Pierre-François de Médicis, fils de Lorenzo et petit-neveu de Lorenzo, frère de Cosme; et sa mère, madame Marie, fille de Thomas Soderini, fils de Paul-Antoine. Cette femme, d'une rare prudence et bonté, ayant perdu son mari quand Lorenzo était encore en bas âge, fit élever cet enfant avec tous les soins imaginables. Lorenzo manifesta une intelligence incroyable dans ses études; mais à peine fut-il sorti de la tutelle de sa mère et de ses maîtres, qu'il commença à montrer un esprit inquiet, insatiable, et désireux de mal faire. Après avoir pris des leçons de Philippe Strozzi, il se mit à se railler ouvertement de toutes les choses divines et humaines. Au lieu de rechercher ses égaux, il se lia de préférence avec des gens au-dessous de lui et qui non seulement lui témoignaient du respect, mais se faisaient ses âmes damnées. Il se passait toutes ses envies, surtout en affaires d'amour, sans égard pour le sexe, l'âge et la condition des personnes. Il caressait tout le monde, et, au fond, méprisait tous les hommes. Son appétit de célébrité était étrange, et il ne laissait pas échapper une seule occasion, tant en actions qu'en paroles, d'acquérir la réputation d'homme galant ou spirituel. Comme il était délicat et maigre de corps, on l'appelait Lorenzino. Il ne riait point, et souriait seulement. Bien qu'il fût plutôt agréable que beau, ayant le visage brun et l'air mélancolique, il plut cependant beaucoup, dans sa petite jeunesse, au pape Clément, ce qui ne l'empêcha point, comme il l'a dit lui-même après la mort du duc Alexandre, de concevoir la pensée de tuer le saint-père. Il conduisit François, fils de Raphaël de Médicis, compétiteur du pape, jeune homme instruit et de grande espérance, à un tel état de ruine, que ce malheureux, devenu la fable de la cour de Rome, fut considéré comme fou et renvoyé à Florence. Dans le même temps, Lorenzo encourut la disgrâce du pape et devint un objet de haine pour le peuple romain: on trouva un matin, sur l'Arc de Constantin et en d'autres lieux de la ville, quantité de figures antiques privées de leurs têtes. Clément en ressentit tant de colère, qu'il déclara, ne pensant guère à Lorenzo, que l'auteur de ce délit serait pendu par le cou, sans forme de procès, quel qu'il fût, à moins pourtant que le cardinal-neveu ne se trouvât être le coupable. Le cardinal, ayant découvert que l'auteur était Lorenzo, s'en alla intercéder en sa faveur près du saint-père, en le représentant comme un jeune amateur passionné d'objets d'art, à l'exemple de leurs aïeux les Médicis. A grand'-peine le cardinal réussit à calmer le ressentiment du pape, qui appela Lorenzo la honte et l'opprobre de sa maison. Le dit Lorenzo fut banni de Rome, sous peine de mort, si on l'y reprenait, par deux décrets dont un émané du tribunal de Caporioni, et messer François-Marie Molza, homme de grande éloquence, versé dans les lettres grecques, latines et italiennes, prononça, dans l'Académie romaine, un discours où il accabla Lorenzo des plus belles malédictions qu'il put trouver en latin.

Lorenzo, étant retourné à Florence, se mit à faire sa cour au duc Alexandre, et il sut si bien feindre, si bien complaire au duc en toutes choses, qu'il alla jusqu'à lui persuader que, pour le service de ce prince, il jouait le rôle d'espion; et, en effet, il entretenait des relations secrètes avec les bannis, et chaque jour il communiquait au duc quelque lettre de ces bannis; et comme il se montrait lâche au point de n'oser ni porter ni toucher une arme, ni même en entendre parler, le duc s'amusait beaucoup de sa poltronnerie. Tant parce que Lorenzo étudiait et lisait, que parce qu'il allait souvent seul et paraissait mépriser la fortune et les honneurs, le duc l'appelait le Philosophe, tandis que d'autres le connaissant mieux le nommaient Lorenzaccio. En toute occasion, Alexandre le favorisait, et particulièrement contre son second cousin Cosme, auquel le duc portait une haine extrême, dont l'origine, outre leur complète dissemblance de mœurs et de caractères, était un procès important que Cosme avait intenté à ce prince, touchant l'héritage de leurs ancêtres. De toutes ces choses, il arriva que le duc prit une confiance extrême en Lorenzo, et qu'il se servit de lui comme d'entremetteur près des femmes, tant religieuses que laïques, vierges, mariées ou veuves, nobles ou roturières, jeunes ou expérimentées; et non content de cela, il voulut encore que Lorenzo lui procurât une sœur de sa mère du côté paternel, jeune femme d'une merveilleuse beauté, mais aussi honnête que belle, laquelle était mariée à Léonard Ginori et demeurait non loin de la porte de derrière du palais de Médicis.

Lorenzo, qui attendait une occasion de ce genre, fit entendre au duc que l'entreprise offrirait des difficultés, mais qu'il ferait son possible pour réussir, disant qu'en somme toutes les femmes étaient femmes, et que, d'ailleurs, le mari de celle-ci se trouvait fort à propos à Naples dans le moment présent pour des affaires embarrassées, car il avait dissipé son bien. Quoique Lorenzo n'eût parlé de rien à sa tante, il ne laissait pas de dire au duc qu'il l'avait fait, et qu'il la trouvait rebelle; mais que pourtant il viendrait à bout de la séduire et de l'obliger à condescendre à leurs désirs. Tandis qu'il amusait ainsi le duc, il travaillait l'esprit d'un certain Michel del Tovalaccino, surnommé Scoronconcolo, auquel il avait fait obtenir grâce de la vie, pour un homicide par lui commis; et, raisonnant avec cet homme, il se plaignait à lui d'un courtisan qui, disait-il, l'avait offensé sans raison, et s'était joué de lui, et il ajoutait que par le ciel!... Mais Scoronconcolo, l'interrompant, lui dit tout à coup: «Nommez-le seulement, et laissez-moi faire; il ne vous donnera plus d'ennui.» Il le supplia de dire qui était son ennemi; à quoi Lorenzo répondit: «Hélas! je ne le puis: c'est un favori du duc.—Qui que ce soit, dites toujours,» reprenait Scoronconcolo; et dans le langage dont se servent habituellement les spadassins de cette espèce, il s'écria: «Je le tuerai, quand ce serait le Christ!»

Voyant, par là, que ses manœuvres réussissaient, Lorenzo emmena un jour cet homme dîner avec lui, comme il le faisait souvent, malgré les remontrances de sa mère, et il dit à Scoronconcolo: «Or çà, puisque tu me promets si résolument de m'assister, je crois que tu ne me manqueras pas, comme, de mon côté, je te rendrai service en tout ce qui dépendra de moi, et je suis satisfait de tes offres que j'accepte. Mais je veux être de la partie, et afin que nous puissions faire le coup et nous sauver après, j'aviserai à conduire mon ennemi dans un lieu où nous ne courrons aucun risque, et je suis sûr que nous réussirons.» Comme la nuit que j'ai dite plus haut parut à Lorenzo le moment favorable, d'autant que le seigneur Alexandre Vitelli se trouvait parti ce jour-là pour Città-di-Castello, il parla bas à l'oreille du duc après souper, et il lui dit qu'enfin, par des promesses d'argent, il avait décidé sa tante, et que le duc pouvait venir seul, à l'heure convenue et avec précaution, dans sa chambre à lui Lorenzo, en prenant garde, pour l'honneur de la dame, que personne ne le vît ni entrer ni sortir, et que sitôt que le prince y serait, incontinent il irait chercher Catherine Ginori. Le duc ayant mis un grand vêtement de satin, à la napolitaine et garni de zibeline, au moment de prendre ses gants, qui étaient les uns de mailles et les autres de peau parfumée, réfléchit un peu et dit: «Lesquels prendrai-je, ceux de guerre ou ceux de bonne fortune?» Quand il eut pris ceux-ci, le duc sortit accompagné seulement de trois personnes, Giomo le Hongrois, le capitaine Justinien de Cesena, et un officier de bouche nommé Alexandre. Arrivé sur la place de Saint-Marc, où il était venu pour ne pas être épié, il les congédia, disant qu'il voulait aller seul, et il ne retint avec lui que le Hongrois, lequel entra dans la maison des Sostegni, située presque en face de celle de Lorenzo, avec l'ordre du prince de ne bouger ni se montrer, quelque personne qu'il vît entrer ou sortir. Mais le Hongrois, ayant demeuré là un bon bout de temps, retourna au palais et s'endormit dans l'appartement du duc. En arrivant dans la chambre de Lorenzo, où un grand feu était allumé, le prince ôta son épée. Tandis qu'il se couchait sur le lit, Lorenzo s'empara de l'épée, en lia prestement la garde avec le ceinturon, de manière à empêcher la lame de sortir aisément du fourreau, puis il la posa sur le chevet du lit, en disant au duc de se reposer; après quoi il sortit, et laissa retomber derrière lui la porte, qui était de celles qui se ferment d'elles-mêmes. Il s'en alla trouver Scoronconcolo, et d'un air tout à fait content: «Frère, lui dit-il, voici le moment; j'ai enfermé mon ennemi dans ma chambre, et il dort.—Allons-y,» répondit Scoronconcolo. Sur le palier de l'escalier, Lorenzo se retourna et dit: «Ne t'inquiète pas si c'est un ami du duc; et tâche de bien faire.—Ainsi ferai-je, répondit l'ami, quand ce serait le duc lui-même.—Grâce à notre embuscade, reprit Lorenzo d'un ton joyeux, il ne peut plus nous échapper; marchons.—Marchons donc,» répondit Scoronconcolo.

Lorsqu'il eut soulevé le loquet qui retomba et ne s'ouvrit pas du premier coup, Lorenzo entra dans la chambre, et dit: «Seigneur, dormez-vous?» Prononcer ces mots et percer le duc de part en part d'un coup de dague, fut une seule et même chose. Cette blessure était mortelle, car elle avait traversé les reins et perforé cette membrane appelée diaphragme, qui, semblable à une ceinture, divise le corps humain en deux parties, l'une supérieure où se trouvent le cœur et les autres organes du sentiment, l'autre inférieure où sont le foie et les organes de la nutrition et de la génération. Le duc, qui dormait ou feignait de dormir, se tenait le visage tourné vers le fond. Il bondit sur le lit en recevant cette blessure, et sortit du côté de la ruelle, cherchant à gagner la porte, et se faisant un bouclier d'un escabeau qu'il avait saisi. Mais Scoronconcolo lui donna une taillade au visage qui lui fendit la tempe et une grande partie de la joue gauche. Lorenzo le repoussa sur le lit et l'y tint renversé en pesant sur lui de tout le poids de son corps; et afin de l'empêcher de crier, lui serra la bouche avec le pouce et l'index de sa main gauche, en lui disant: «Seigneur, n'en doutez pas.» Alors le duc, se débattant comme il pouvait, prit entre ses dents le pouce de Lorenzo et le serra avec une telle rage que Lorenzo tombant sur lui appela Scoronconcolo à son aide. Celui-ci courait d'un côté et de l'autre, et il ne pouvait atteindre le duc sans blesser du même coup Lorenzo, que le duc tenait étroitement embrassé. Scoronconcolo essaya d'abord de faire passer son épée entre les jambes de Lorenzo, sans autre résultat que de piquer le matelas; enfin il prit un couteau qu'il avait par hasard sur lui, et l'ayant fixé dans le cou de la victime, il appuya si fort que le duc fut égorgé. Après sa mort, ils lui firent encore quelques blessures qui versèrent tant de sang que la chambre en devint comme un lac. C'est une chose à remarquer, que pendant tout ce temps, où il était tenu par Lorenzo et où il voyait Scoronconcolo tourner et se démener pour le tuer, le duc ne poussa ni un cri ni une plainte, et ne lâcha point ce doigt qu'il serrait entre ses dents avec fureur. En mourant, il avait glissé à terre; ses meurtriers le relevèrent tout souillé de sang, et l'ayant posé sur le lit, ils recouvrirent son corps avec la tenture qu'il avait fermée lui-même avant de s'endormir ou d'en faire semblant. On a supposé qu'il s'était ainsi enfermé à dessein, parce que, sachant bien qu'il était incapable d'en user convenablement avec cette Catherine qu'il attendait, laquelle passait pour une personne savante et d'esprit, il voulait éviter, par ce moyen, les préliminaires et belles paroles. Lorenzo, lorsqu'il vit le duc en l'état qu'il souhaitait, tant pour s'assurer qu'on n'avait rien entendu que pour se reposer et reprendre ses esprits, car il se sentait rompu et accablé de fatigue, se mit à l'une des fenêtres qui donnaient sur la Via Larga. Quelques personnes de la maison avaient entendu du bruit et des trépignements de pieds, entre autres madame Marie, mère du seigneur Cosme; mais nul ne s'en était ému, car depuis longtemps, et par précaution, Lorenzo avait pris l'habitude d'amener dans cette chambre, comme font parfois les mauvais plaisants, une troupe de gens qui feignaient de se quereller et couraient çà et là criant: «Frappe-le! tue-le! Ah! traître, tu m'as tué!» et autres vociférations semblables.


LE CHANDELIER

COMÉDIE EN TROIS ACTES

PUBLIÉE EN 1835, REPRÉSENTÉE EN 1848.

PERSONNAGES. ACTEURS
DE LA COMÉDIE FRANÇAISE.
MAITRE ANDRÉ, notaire. M. SAMSON.
JACQUELINE, sa femme. Mme ALLAN.
CLAVAROCHE, officier de dragons. MM. BRINDEAU.
FORTUNIO, DELAUNAY
GUILLAUME, clercs. GOT.
LANDRY, MATHIEN.
UNE SERVANTE. Mlle BERTIN.
UN JARDINIER.

Une petite ville.

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

Une chambre à coucher.

JACQUELINE, dans son lit. Entre MAITRE ANDRÉ, en robe de chambre.


MAITRE ANDRÉ.

Holà! ma femme! hé! Jacqueline! hé! holà! Jacqueline! ma femme! La peste soit de l'endormie! Hé! hé! ma femme! éveillez-vous! Holà! holà! levez-vous, Jacqueline!—Comme elle dort! Holà, holà, holà! hé, hé, hé! ma femme, ma femme, ma femme! c'est moi, André, votre mari, qui ai à vous parler de choses sérieuses. Hé, hé! pstt, pstt! hem! brum, brum! pstt! Jacqueline, êtes-vous morte? Si vous ne vous éveillez tout à l'heure, je vous coiffe du pot à l'eau.

JACQUELINE.

Qu'est-ce que c'est, mon bon ami?

MAITRE ANDRÉ.

Vertu de ma vie! ce n'est pas malheureux. Finirez-vous de vous tirer les bras? c'est affaire à vous de dormir. Écoutez-moi, j'ai à vous parler. Hier au soir, Landry, mon clerc...

JACQUELINE.

Eh mais! bon Dieu! il ne fait pas jour. Devenez-vous fou, maître André, de m'éveiller ainsi sans raison? De grâce, allez vous recoucher. Est-ce que vous êtes malade?

MAITRE ANDRÉ.

Je ne suis ni fou ni malade, et vous éveille à bon escient. J'ai à vous parler maintenant; songez d'abord à m'écouter, et ensuite à me répondre. Voilà ce qui est arrivé à Landry, mon clerc; vous le connaissez bien...

JACQUELINE.

Quelle heure est-il donc, s'il vous plaît?

MAITRE ANDRÉ.

Il est six heures du matin. Faites attention à ce que je vous dis; il ne s'agit de rien de plaisant, et je n'ai pas sujet de rire. Mon honneur, madame, le vôtre, et notre vie peut-être à tous deux, dépendent de l'explication que je vais avoir avec vous. Landry, mon clerc, a vu, cette nuit...

JACQUELINE.

Mais, maître André, si vous êtes malade, il fallait m'avertir tantôt. N'est-ce pas à moi, mon cher cœur, de vous soigner et de vous veiller?

MAITRE ANDRÉ.

Je me porte bien, vous dis-je; êtes-vous d'humeur à m'écouter?

JACQUELINE.

Eh! mon Dieu! vous me faites peur; est-ce qu'on nous aurait volés?

MAITRE ANDRÉ.

Non, on ne nous a pas volés. Mettez-vous là, sur votre séant, et écoutez de vos deux oreilles. Landry, mon clerc, vient de m'éveiller, pour me remettre certain travail qu'il s'était chargé de finir cette nuit. Comme il était dans mon étude...

JACQUELINE.

Ah! sainte Vierge! j'en suis sûre, vous aurez eu quelque querelle à ce café où vous allez.

MAITRE ANDRÉ.

Non, non, je n'ai point eu de querelle, et il ne m'est rien arrivé. Ne voulez-vous pas m'écouter? Je vous dis que Landry, mon clerc, a vu un homme cette nuit se glisser par votre fenêtre.

[JACQUELINE.

Je devine à votre visage que vous avez perdu au jeu.]

MAITRE ANDRÉ.

Ah çà! ma femme, êtes-vous sourde? [Vous avez un amant, Madame; cela est-il clair? Vous me trompez. Un homme, cette nuit, a escaladé nos murailles. Qu'est-ce que cela signifie?]

JACQUELINE.

Faites-moi le plaisir d'ouvrir le volet.

MAITRE ANDRÉ.

Le voilà ouvert; vous baillerez après dîner; Dieu merci, vous n'y manquez guère. Prenez garde à vous, Jacqueline! Je suis un homme d'humeur paisible, et qui ai pris grand soin de vous. [J'étais l'ami de votre père, et vous êtes ma fille presque autant que ma femme.] J'ai résolu en venant ici, de vous traiter avec douceur; et vous voyez que je le fais, puisque, avant de vous condamner, je veux m'en rapporter à vous, et vous donner sujet de vous défendre et de vous expliquer catégoriquement. Si vous refusez, prenez garde. Il y a garnison dans la ville, et vous voyez, Dieu me pardonne! bonne quantité de hussards. Votre silence peut confirmer des doutes que je nourris depuis longtemps.

JACQUELINE.

Ah! maître André, vous ne m'aimez plus. C'est vainement que vous dissimulez par des paroles bienveillantes la mortelle froideur qui a remplacé tant d'amour. Il n'en eût pas été ainsi jadis; vous ne parliez pas de ce ton; ce n'est pas alors sur un mot que vous m'eussiez condamnée sans m'entendre. Deux ans de paix, d'amour et de bonheur ne se seraient pas, sur un mot, évanouis comme des ombres. Mais quoi! la jalousie vous pousse; depuis longtemps la froide indifférence lui a ouvert la porte de votre cœur. De quoi servirait l'évidence? l'innocence même aurait tort devant vous. Vous ne m'aimez plus, puisque vous m'accusez.

MAITRE ANDRÉ.

Voilà qui est bon, Jacqueline; il ne s'agit pas de cela. Landry, mon clerc, a vu un homme...

JACQUELINE.

Eh! mon Dieu! j'ai bien entendu. Me prenez-vous pour une brute, de me rebattre ainsi la tête? C'est une fatigue qui n'est pas supportable.

MAITRE ANDRÉ.

A quoi tient-il que vous ne répondiez?

JACQUELINE, pleurant.

Seigneur mon Dieu, que je suis malheureuse! qu'est-ce que je vais devenir? Je le vois bien, vous avez résolu ma mort, vous ferez de moi ce qui vous plaira; vous êtes homme, et je suis femme; la force est de votre côté. Je suis résignée; je m'y attendais; vous saisissez le premier prétexte pour justifier votre violence. Je n'ai plus qu'à partir d'ici; je m'en irai [avec ma fille] dans un couvent, dans un désert, s'il est possible; j'y emporterai avec moi, j'y ensevelirai dans mon cœur le souvenir du temps qui n'est plus.

MAITRE ANDRÉ.

Ma femme, ma femme! pour l'amour de Dieu et des saints, est-ce que vous vous moquez de moi?

JACQUELINE.

Ah çà! tout de bon, maître André, est-ce sérieux ce que vous dites?

MAITRE ANDRÉ.

Si ce que je dis est sérieux? Jour de Dieu! la patience m'échappe, et je ne sais à quoi il tient que je ne vous mène en justice.

JACQUELINE.

Vous, en justice?

MAITRE ANDRÉ.

Moi, en justice; il y a de quoi faire damner un homme, d'avoir affaire à une telle mule; je n'avais jamais ouï dire qu'on pût être aussi entêté.

JACQUELINE, sautant à bas du lit.

Vous avez vu un homme entrer par la fenêtre? l'avez-vous vu, monsieur, oui ou non?

MAITRE ANDRÉ.

Je ne l'ai pas vu de mes yeux.

JACQUELINE.

Vous ne l'avez pas vu de vos yeux, et vous voulez me mener en justice?

MAITRE ANDRÉ.

Oui, par le ciel! si vous ne répondez.

JACQUELINE.

Savez-vous une chose, maître André, que ma grand'mère a apprise de la sienne? Quand un mari se fie à sa femme, il garde pour lui les mauvais propos, et quand il est sûr de son fait, il n'a que faire de la consulter. Quand on a des doutes, on les lève; quand on manque de preuves, on se tait; et quand on ne peut pas démontrer qu'on a raison, on a tort. Allons! venez; sortons d'ici.

MAITRE ANDRÉ.

C'est donc ainsi que vous le prenez?

JACQUELINE.

Oui, c'est ainsi; marchez, je vous suis.

MAITRE ANDRÉ.

Et où veux-tu que j'aille à cette heure?

JACQUELINE.

En justice.

MAITRE ANDRÉ.

Mais, Jacqueline...

JACQUELINE.

Marchez, marchez; quand on menace, il ne faut pas menacer en vain.

MAITRE ANDRÉ.

Allons, voyons! calme-toi un peu.

JACQUELINE.

Non; vous voulez me mener en justice, et j'y veux aller de ce pas.

MAITRE ANDRÉ.

Que diras-tu pour ta défense? dis-le-moi aussi bien maintenant.

JACQUELINE.

Non, je ne veux rien dire ici.

MAITRE ANDRÉ.

Pourquoi?

JACQUELINE.

Parce que je veux aller en justice.

MAITRE ANDRÉ.

Vous êtes capable de me rendre fou, et il me semble que je rêve. Éternel Dieu, créateur du monde! je m'en vais faire une maladie. Comment? quoi? cela est possible? J'étais dans mon lit; je dormais, et je prends les murs à témoin que c'était de toute mon âme. Landry, mon clerc, un enfant de seize ans, qui de sa vie n'a médit de personne, le plus candide garçon du monde, qui venait de passer la nuit à copier un inventaire, voit entrer un homme par la fenêtre; il me le dit, je prends ma robe de chambre, je viens vous trouver en ami, je vous demande pour toute grâce de m'expliquer ce que cela signifie, et vous me dites des injures! vous me traitez de furieux, jusqu'à vous élancer du lit et à me saisir à la gorge! Non, cela passe toute idée; je serai hors d'état pour huit jours de faire une addition qui ait le sens commun. Jacqueline, ma petite femme! c'est vous qui me traitez ainsi.

JACQUELINE.

Allez, allez! vous êtes un pauvre homme.

MAITRE ANDRÉ.

Mais enfin, ma chère petite, qu'est-ce que cela te fait de me répondre? Crois-tu que je puisse penser que tu me trompes réellement? Hélas! mon Dieu! un mot te suffit. Pourquoi ne veux-tu pas le dire? C'était peut-être quelque voleur qui se glissait par notre fenêtre; ce quartier-ci n'est pas des plus sûrs, et nous ferions bien d'en changer. Tous ces soldats me déplaisent fort, ma toute belle, mon bijou chéri. Quand nous allons à la promenade, au spectacle, au bal, et jusque chez nous, ces gens-là ne nous quittent pas; je ne saurais te dire un mot de près sans me heurter à leurs épaulettes, et sans qu'un grand sabre crochu ne s'embarrasse dans mes jambes. Qui sait si leur impertinence ne pourrait aller jusqu'à escalader nos fenêtres? Tu n'en sais rien, je le vois bien; ce n'est pas toi qui les encourages; ces vilaines gens sont capables de tout. Allons, voyons! donne la main; est-ce que tu m'en veux, Jacqueline?

JACQUELINE.

Assurément, je vous en veux. Me menacer d'aller en justice! Lorsque ma mère le saura, elle vous fera bon visage!

MAITRE ANDRÉ.

Eh! mon enfant, ne le lui dis pas. A quoi bon faire part aux autres de nos petites brouilleries? Ce sont quelques légers nuages qui passent un instant dans le ciel, pour le laisser plus tranquille et plus pur.

JACQUELINE.

A la bonne heure! touchez là.

MAITRE ANDRÉ.

Est-ce que je ne sais pas que tu m'aimes? Est-ce que je n'ai pas en toi la plus aveugle confiance? [Est-ce que depuis deux ans tu ne m'as pas donné toutes les preuves de la terre que tu es toute à moi, Jacqueline?] Cette fenêtre, dont parle Landry, ne donne pas tout à fait dans ta chambre; en traversant le péristyle, on va par là au potager; je ne serais pas étonné que notre voisin, maître Pierre, ne vînt braconner dans mes espaliers. Va, va! je ferai mettre notre jardinier ce soir en sentinelle, et le piège à loup dans l'allée; nous rirons demain tous les deux.

JACQUELINE.

Je tombe de fatigue, et vous m'avez éveillée bien mal à propos.

MAITRE ANDRÉ.

Recouche-toi, ma chère petite, je m'en vais, je te laisse ici. Allons! adieu, n'y pensons plus. Tu le vois, mon enfant, je ne fais pas la moindre recherche dans ton appartement; je n'ai pas ouvert une armoire; je t'en crois sur parole. Il me semble que je t'en aime cent fois plus de t'avoir soupçonnée à tort et de te savoir innocente. Tantôt je réparerai tout cela; nous irons à la campagne et je te ferai un cadeau. Adieu, adieu, je te reverrai1.

Il sort.—Jacqueline, seule, ouvre une armoire; on y aperçoit accroupi le capitaine Clavaroche.

CLAVAROCHE, sortant de l'armoire.

Ouf!

JACQUELINE.

Vite, sortez! mon mari est jaloux; on vous a vu, mais non reconnu; vous ne pouvez pas revenir ici. Comment étiez-vous là-dedans?

CLAVAROCHE.

A merveille.

JACQUELINE.

Nous n'avons pas de temps à perdre; qu'allons-nous faire? Il faut nous voir, et échapper à tous les yeux. Quel parti prendre? le jardinier y sera ce soir; je ne suis pas sûre de ma femme de chambre; d'aller ailleurs, impossible ici; tout est à jour dans une petite ville. Vous êtes couvert de poussière, et il me semble que vous boitez.

CLAVAROCHE.

J'ai le genou et la tête brisés. La poignée de mon sabre m'est entrée dans les côtes. Pouah! c'est à croire que je sors d'un moulin.

JACQUELINE.

Brûlez mes lettres en rentrant chez vous. Si on les trouvait, je serais perdue[; ma mère me mettrait au couvent]. Landry, un clerc, vous a vu passer, il me le payera. Que faire? quel moyen? répondez! Vous êtes pâle comme la mort.

CLAVAROCHE.

J'avais une position fausse quand vous avez poussé le battant, en sorte que je me suis trouvé, une heure durant, comme une curiosité d'histoire naturelle dans un bocal d'esprit-de-vin.

JACQUELINE.

Eh bien! voyons! que ferons-nous?

CLAVAROCHE.

Bon! il n'y a rien de si facile.

JACQUELINE.

Mais encore?

CLAVAROCHE.

Je n'en sais rien; mais rien n'est plus aisé. M'en croyez-vous à ma première affaire? Je suis rompu; donnez-moi un verre d'eau.

JACQUELINE.

Je crois que le meilleur parti serait de nous voir à la ferme.

CLAVAROCHE

Que ces maris, quand ils s'éveillent, sont d'incommodes animaux! Voilà un uniforme dans un joli état, et je serai beau à la parade!

Il boit.

Avez-vous une brosse ici? Le diable m'emporte! avec cette poussière, il m'a fallu un courage d'enfer pour m'empêcher d'éternuer.

JACQUELINE.

Voilà ma toilette, prenez ce qu'il vous faut.

CLAVAROCHE, se brossant la tête.

A quoi bon aller à la ferme? Votre mari est, à tout prendre, d'assez douce composition. Est-ce que c'est une habitude que ces apparitions nocturnes?

JACQUELINE.

Non, Dieu merci! J'en suis encore tremblante. Mais songez donc qu'avec les idées qu'il a maintenant dans la tête, tous les soupçons vont tomber sur vous.

CLAVAROCHE.

Pourquoi sur moi?

JACQUELINE.

Pourquoi? Mais,... je ne sais;... il me semble que cela doit être. Tenez! Clavaroche, la vérité est une chose étrange, elle a quelque chose des spectres: on la pressent sans la toucher.

CLAVAROCHE, ajustant son uniforme.

Bah! ce sont les grands parents et les juges de paix 2 qui disent que tout se sait. Ils ont pour cela une bonne raison, c'est que tout ce qui ne se sait pas s'ignore, et par conséquent n'existe pas. J'ai l'air de dire une bêtise; réfléchissez, vous verrez que c'est vrai.

JACQUELINE.

Tout ce que vous voudrez. Les mains me tremblent, et j'ai une peur qui est pire que le mal.

CLAVAROCHE.

Patience, nous arrangerons cela.

JACQUELINE.

Comment? Partez, voilà le jour.

CLAVAROCHE.

Eh! bon Dieu! quelle tête folle! Vous êtes jolie comme un ange avec vos grands airs effarés. Voyons un peu, mettez-vous là, et raisonnons de nos affaires. Me voilà presque présentable, et ce désordre réparé. La cruelle armoire que vous avez là! il ne fait pas bon être de vos nippes.

JACQUELINE.

Ne riez donc pas, vous me faites frémir.

CLAVAROCHE.

Eh bien! ma chère, écoutez-moi, je vais vous dire mes principes. Quand on rencontre sur sa route l'espèce de bête malfaisante qui s'appelle un mari jaloux...

JACQUELINE.

Ah! Clavaroche, par égard pour moi!

CLAVAROCHE.

Je vous ai choquée?

Il l'embrasse.

JACQUELINE.

Au moins parlez plus bas.

CLAVAROCHE.

Il y a trois moyens certains d'éviter tout inconvénient. Le premier, c'est de se quitter. Mais celui-là, nous n'en voulons guère.

JACQUELINE.

Vous me ferez mourir de peur.

CLAVAROCHE.

Le second, le meilleur incontestablement, c'est de n'y pas prendre garde, et au besoin...

JACQUELINE.

Eh bien?

CLAVAROCHE.

Non, celui-là ne vaut rien non plus; vous avez un mari de plume; il faut garder l'épée au fourreau. Reste donc alors le troisième; c'est de trouver un chandelier.

JACQUELINE.

Un chandelier? Qu'est-ce que vous voulez dire?

CLAVAROCHE.

Nous appelions ainsi, au régiment, un grand garçon de bonne mine qui est chargé de porter un châle ou un parapluie au besoin; qui, lorsqu'une femme se lève pour danser, va gravement s'asseoir sur sa chaise et la suit dans la foule d'un œil mélancolique, en jouant avec son éventail; qui lui donne la main pour sortir de sa loge, et pose avec fierté sur la console voisine le verre où elle vient de boire [; l'accompagne à la promenade, lui fait la lecture le soir; bourdonne sans cesse autour d'elle, assiège son oreille d'une pluie de fadaises]. Admire-t-on la dame, il se rengorge, et si on l'insulte, il se bat. Un coussin manque à la causeuse, c'est lui qui court, se précipite, et va le chercher là où il est; car il connaît la maison et les êtres, il fait partie du mobilier, et traverse les corridors sans lumière. [Il joue le soir avec les tantes au reversi et au piquet. Comme il circonvient le mari, en politique habile et empressé, il s'est bientôt fait prendre en grippe.] Y a-t-il fête quelque part, où la belle ait envie d'aller? il s'est rasé au point du jour, il est depuis midi sur la place ou sur la chaussée, et il a marqué des chaises avec ses gants. Demandez-lui pourquoi il s'est fait ombre, il n'en sait rien et n'en peut rien dire. Ce n'est pas que parfois la dame ne l'encourage d'un sourire, et ne lui abandonne en valsant le bout de ses doigts, qu'il serre avec amour; il est comme ces grands seigneurs qui ont une charge honoraire et les entrées aux jours de gala; mais le cabinet leur est clos; ce ne sont pas leurs affaires. En un mot, sa faveur expire là où commencent les véritables; il a tout ce qu'on voit des femmes, et rien de ce qu'on en désire. Derrière ce mannequin commode se cache le mystère heureux; il sert de paravent à tout ce qui se passe sous le manteau de la cheminée. Si le mari est jaloux, c'est de lui; tient-on des propos? c'est sur son compte; [c'est lui qu'on mettra à la porte un beau matin que les valets auront entendu marcher la nuit dans l'appartement de madame; c'est lui qu'on épie en secret; ses lettres, pleines de respect et de tendresse, sont décachetées par la belle-mère;] il va, il vient, il s'inquiète, on le laisse ramer, c'est son œuvre, moyennant quoi, l'amant discret et la très innocente amie, couverts d'un voile impénétrable, se rient de lui et des curieux.

JACQUELINE.

Je ne puis m'empêcher de rire, malgré le peu d'envie que j'en ai. Et pourquoi à ce personnage ce nom baroque de chandelier?

CLAVAROCHE.

Eh! mais; c'est que c'est lui qui porte la...

JACQUELINE.

C'est bon, c'est bon, je vous comprends.

CLAVAROCHE.

Voyez, ma chère: parmi vos amis, n'auriez-vous point quelque bonne âme capable de remplir ce rôle important, qui, de bonne foi, n'est pas sans douceur? Cherchez, voyez, pensez à cela.

Il regarde à sa montre.

Sept heures! il faut que je vous quitte. Je suis de semaine d'aujourd'hui.

JACQUELINE.

Mais, Clavaroche, en vérité, je ne connais ici personne; et puis c'est une tromperie dont je n'aurais pas le courage. Quoi! encourager un jeune homme, l'attirer à soi, le laisser espérer, le rendre peut-être amoureux tout de bon, et se jouer de ce qu'il peut souffrir? C'est une rouerie que vous me proposez.

CLAVAROCHE.

Aimez-vous mieux que je vous perde! et dans l'embarras où nous sommes, ne voyez-vous pas qu'à tout prix il faut détourner les soupçons?

JACQUELINE.

Pourquoi les faire tomber sur un autre?

CLAVAROCHE.

Eh! pour qu'ils tombent. Les soupçons, ma chère, les soupçons d'un mari jaloux ne sauraient planer dans l'espace; ce ne sont pas des hirondelles. Il faut qu'ils se posent tôt ou tard, et le plus sûr est de leur faire un nid.

JACQUELINE.

Non, décidément, je ne puis. Ne faudrait-il pas pour cela me compromettre très réellement?

CLAVAROCHE.

Plaisantez-vous? Est-ce que, le jour des preuves, vous n'êtes pas toujours à même de démontrer votre innocence? Un amoureux n'est pas un amant. 3

JACQUELINE.

[Eh bien!... mais le temps presse. Qui voulez-vous? Désignez-moi quelqu'un.]

CLAVAROCHE, à la fenêtre.

Tenez! voilà, dans votre cour, trois jeunes gens assis au pied d'un arbre; ce sont les clercs de votre mari. Je vous laisse le choix entre eux; quand je reviendrai, qu'il y en ait un amoureux fou de vous.

JACQUELINE.

Comment cela serait-il possible? Je ne leur ai jamais dit un mot.

CLAVAROCHE.

Est-ce que tu n'es pas fille d'Ève? Allons! Jacqueline, consentez.

JACQUELINE.

N'y comptez pas; je n'en ferai rien.

CLAVAROCHE.

Touchez là; je vous remercie. Adieu, la très craintive blonde; vous êtes fine, jeune et jolie, amoureuse... un peu, n'est-il pas vrai, madame? A l'ouvrage! un coup de filet!

JACQUELINE.

Vous êtes hardi, Clavaroche.

CLAVAROCHE.

Fier et hardi; fier de vous plaire, et hardi pour vous conserver.

Il sort.

SCÈNE II

Un petit jardin.

FORTUNIO, LANDRY et GUILLAUME, assis.


FORTUNIO.

Vraiment, cela est singulier, et cette aventure est étrange.

LANDRY.

N'allez pas en jaser, au moins; vous me feriez mettre dehors.

FORTUNIO.

Bien étrange et bien admirable. Oui, quel qu'il soit, c'est un homme heureux.

LANDRY.

Promettez-moi de n'en rien dire; maître André me l'a fait jurer.

GUILLAUME.

De son prochain, du roi et des femmes, il n'en faut pas souffler le mot.

FORTUNIO.

Que de pareilles choses existent, cela me fait bondir le cœur. Vraiment, Landry, tu as vu cela?

LANDRY.

C'est bon; qu'il n'en soit plus question.

FORTUNIO.

Tu as entendu marcher doucement?

LANDRY.

A pas de loup derrière le mur.

FORTUNIO.

Craquer doucement la fenêtre?

LANDRY.

Comme un grain de sable sous le pied.

FORTUNIO.

Puis, sur le mur, l'ombre d'un homme, quand il a franchi la poterne?

LANDRY.

Comme un spectre, dans son manteau.

FORTUNIO.

Et une main derrière le volet?

LANDRY.

Tremblante comme la feuille.

FORTUNIO.

Une lueur dans la galerie, puis un baiser, puis quelques pas lointains?

LANDRY.

Puis le silence, les rideaux qui se tirent, et la lueur qui disparaît.

FORTUNIO.

Si j'avais été à ta place, je serais resté jusqu'au jour.

GUILLAUME.

Est-ce que tu es amoureux de Jacqueline? Tu aurais fait là un joli métier!

FORTUNIO.

Je jure devant Dieu, Guillaume, qu'en présence de Jacqueline je n'ai jamais levé les yeux. Pas même en songe, je n'oserais l'aimer. Je l'ai rencontrée au bal une fois; ma main n'a pas touché la sienne, ses lèvres ne m'ont jamais parlé. De ce qu'elle fait ou de ce qu'elle pense, je n'en ai de ma vie rien su, sinon qu'elle se promène ici l'après-midi, et que j'ai soufflé sur nos vitres pour la voir marcher dans l'allée.

GUILLAUME.

Si tu n'es pas amoureux d'elle, pourquoi dis-tu que tu serais resté? Il n'y avait rien de mieux à faire que ce qu'a fait justement Landry: aller conter nettement la chose à maître André, notre patron.

FORTUNIO.

Landry a fait comme il lui a plu. Que Roméo possède Juliette! je voudrais être l'oiseau matinal qui les avertit du danger.

GUILLAUME.

Te voilà bien avec tes fredaines! Quel bien cela peut-il te faire que Jacqueline ait un amant? C'est quelque officier de la garnison.

FORTUNIO.

J'aurais voulu être dans l'étude; j'aurais voulu voir tout cela.

GUILLAUME.

Dieu soit béni! c'est notre libraire qui t'empoisonne avec ses romans. Que te revient-il de ce conte? D'être Gros-Jean comme devant. N'espères-tu pas, par hasard, que tu pourras avoir ton tour? Eh! oui, sans doute, monsieur se figure qu'on pensera quelque jour à lui. Pauvre garçon! tu ne connais guère nos belles dames de province. Nous autres, avec nos habits noirs, nous ne sommes que du fretin, bon tout au plus pour les couturières. Elles ne tâtent que du pantalon rouge 4, et une fois qu'elles y ont mordu, qu'importe que la garnison change? Tous les militaires se ressemblent; qui en aime un en aime cent. Il n'y a que le revers de l'habit qui change, et qui de jaune devient vert ou blanc. Du reste, ne retrouvent-elles pas la moustache retroussée de même, la même allure de corps de garde, le même langage et le même plaisir? Ils sont tous faits sur un modèle; à la rigueur, elles peuvent s'y tromper.

FORTUNIO.

Il n'y a pas à causer avec toi: tu passes tes fêtes et dimanches à regarder des joueurs de boule.

GUILLAUME.

Et toi, tout seul à ta fenêtre, le nez fourré dans tes giroflées. Voyez la belle différence! Avec tes idées romanesques, tu deviendras fou à lier. Allons! rentrons; à quoi penses-tu? il est l'heure de travailler.

FORTUNIO.

Je voudrais bien avoir été avec Landry cette nuit dans l'étude.

Ils sortent. Entrent Jacqueline et sa servante.

JACQUELINE.

Nos prunes seront belles cette année, et nos espaliers ont bonne mine. Viens donc un peu de ce côté-ci [, et asseyons-nous sur ce banc].

LA SERVANTE.

C'est donc que madame ne craint pas l'air, car il ne fait pas chaud ce matin.

JACQUELINE.

En vérité, depuis deux ans que j'habite cette maison, je ne crois pas être venue deux fois dans cette partie du jardin. Regarde donc ce pied de chèvrefeuille. Voilà des treillis bien plantés pour faire grimper les clématites.

LA SERVANTE.

Avec cela que madame n'est pas couverte; elle a voulu descendre en cheveux.

JACQUELINE.

Dis-moi, puisque te voilà: qu'est-ce que c'est donc que ces jeunes gens qui sont là dans la salle basse? Est-ce que je me trompe? Je crois qu'ils nous regardent; ils étaient tout à l'heure ici.

LA SERVANTE.

Madame ne les connaît donc pas? Ce sont les clercs de maître André.

JACQUELINE.

Ah! est-ce que tu les connais, toi, Madelon? Tu as l'air de rougir en disant cela.

LA SERVANTE.

Moi, madame! pourquoi donc faire? Je les connais de les voir tous les jours; et encore, je dis tous les jours. Je n'en sais rien, si je les connais.

JACQUELINE.

Allons! avoue que tu as rougi. Et au fait, pourquoi t'en défendre? Autant que je puis en juger d'ici, ces garçons ne sont pas si mal. Voyons! lequel préfères-tu? fais-moi un peu tes confidences. Tu es belle fille, Madelon; que ces jeunes gens te fassent la cour, qu'y a-t-il de mal à cela?

LA SERVANTE.

Je ne dis pas qu'il y ait du mal; ces jeunes gens ne manquent pas de bien, et leurs familles sont honorables. Il y a là un petit blond; les grisettes de la Grand'Rue ne font pas fi de son coup de chapeau.

JACQUELINE, s'approchant de la maison.

Qui? celui-là avec sa moustache? 5

LA SERVANTE.

Oh! que non. C'est M. Landry, un grand flandrin qui ne sait que dire.

JACQUELINE.

C'est donc cet autre qui écrit?

LA SERVANTE.

Nenni, nenni; c'est M. Guillaume, un honnête garçon bien rangé; mais ses cheveux ne frisent guère, et ça fait pitié, le dimanche, quand il veut se mettre à danser.

JACQUELINE.

De qui veux-tu donc parler? Je ne crois pas qu'il y en ait d'autres que ceux-là dans l'étude.

LA SERVANTE.

Vous ne voyez pas à la fenêtre ce jeune homme propre et bien peigné? Tenez! le voilà qui se penche; c'est le petit Fortunio.

JACQUELINE.

Oui-dà, je le vois maintenant. Il n'est pas mal tourné, ma foi, avec ses cheveux sur l'oreille et son petit air innocent. Prenez garde à vous, Madelon, ces anges-là font déchoir les filles. Et il fait la cour aux grisettes, ce monsieur-là, avec ses yeux bleus? Eh bien! Madelon, il ne faut pas pour cela baisser les vôtres d'un air si renchéri. Vraiment, on peut moins bien choisir. Il sait donc que dire, celui-là, et il a un maître à danser?

LA SERVANTE.

Révérence parler, madame, si je le croyais amoureux, ici, ce ne serait pas de si peu de chose. Si vous aviez tourné la tête quand vous passiez dans le quinconce, vous l'auriez vu plus d'une fois, les bras croisés, la plume à l'oreille, vous regarder tant qu'il pouvait.

JACQUELINE.

Plaisantez-vous, mademoiselle, et pensez-vous à qui vous parlez?

LA SERVANTE.

Un chien regarde bien un évêque, et il y en a qui disent que l'évêque n'est pas fâché d'être regardé du chien. Il n'est pas si sot, ce garçon, et son père est un riche orfèvre. Je ne crois pas qu'il y ait d'injure à regarder passer les gens.

JACQUELINE.

Qui vous a dit que c'est moi qu'il regarde? Il ne vous a pas, j'imagine, fait de confidences là-dessus.

LA SERVANTE.

Quand un garçon tourne la tête, allez! madame, il ne faut guère être femme pour ne pas deviner où les yeux s'en vont. Je n'ai que faire de ses confidences, et on ne m'apprendra que ce que j'en sais.

JACQUELINE.

J'ai froid. Allez me chercher un châle, et faites-moi grâce de vos propos.

La servante sort.

JACQUELINE, seule.

Si je ne me trompe, c'est le jardinier que j'ai aperçu entre ces arbres. Holà! Pierre, écoutez.

LE JARDINIER, entrant.

Vous m'avez appelé, madame?

JACQUELINE.

Oui, entrez là; demandez un clerc qui s'appelle Fortunio. Qu'il vienne ici; j'ai à lui parler.

Le jardinier sort. Un instant après entre Fortunio.

FORTUNIO.

Madame, on se trompe sans doute; on vient de me dire que vous me demandiez.

JACQUELINE.

Asseyez-vous, on ne se trompe pas.—Vous me voyez, monsieur Fortunio, fort embarrassée, fort en peine. Je ne sais trop comment vous dire ce que j'ai à vous demander, ni pourquoi je m'adresse à vous.

FORTUNIO.

Je ne suis que troisième clerc; s'il s'agit d'une affaire d'importance, Guillaume, notre premier clerc, est là; souhaitez-vous que je l'appelle?

JACQUELINE.

Mais non. Si c'était une affaire, est-ce que je n'ai pas mon mari?

FORTUNIO.

Puis-je être bon à quelque chose? Veuillez parler avec confiance. Quoique bien jeune, je mourrais de bon cœur pour vous rendre service.

JACQUELINE.

C'est galamment et vaillamment parler; et cependant, si je ne me trompe, je ne suis pas connue de vous.

FORTUNIO.

L'étoile qui brille à l'horizon ne connaît pas les yeux qui la regardent; mais elle est connue du moindre pâtre qui chemine sur le coteau.

JACQUELINE.

C'est un secret que j'ai à vous dire, et j'hésite par deux motifs: d'abord vous pouvez me trahir, et en second lieu, même en me servant, prendre de moi mauvaise opinion.

FORTUNIO.

Puis-je me soumettre à quelque épreuve? Je vous supplie de croire en moi.

JACQUELINE.

Mais, comme vous dites, vous êtes bien jeune. Vous-même, vous pouvez croire en vous, et ne pas toujours en répondre.

FORTUNIO.

Vous êtes plus belle que je ne suis jeune; de ce que mon cœur sent, j'en réponds.

JACQUELINE.

La nécessité est imprudente. Voyez si personne n'écoute.

FORTUNIO.

Personne; ce jardin est désert, et j'ai fermé la porte de l'étude.

JACQUELINE.

Non, décidément, je ne puis parler; pardonnez-moi cette démarche inutile, et qu'il n'en soit jamais question.

FORTUNIO.

Hélas! madame, je suis bien malheureux! il en sera comme il vous plaira.

JACQUELINE.

C'est que la position où je suis n'a vraiment pas le sens commun. J'aurais besoin, vous l'avouerai-je? non pas tout à fait d'un ami, et cependant d'une action d'ami. Je ne sais à quoi me résoudre. Je me promenais dans ce jardin, en regardant ces espaliers; et je vous dis, je ne sais pourquoi, je vous ai vu à cette fenêtre, j'ai eu l'idée de vous faire appeler.