Ah!—Eh bien! si vous m'aviez dit cela en arrivant, nous ne nous serions pas disputés.—Ainsi, vous voulez m'épouser?
LE COMTE.
Mais certainement, j'en meurs d'envie, je n'ai jamais osé vous le dire, mais je ne pense pas à autre chose depuis un an; je donnerais mon sang pour qu'il me fût permis d'avoir la plus légère espérance...
LA MARQUISE.
Attendez donc, vous êtes plus riche que moi.
LE COMTE.
Oh, mon Dieu! je ne crois pas, et qu'est-ce que cela vous fait? Je vous en supplie, ne parlons pas de ces choses-là! Votre sourire, en ce moment, me fait frémir d'espoir et de crainte. Un mot, par grâce! ma vie est dans vos mains.
LA MARQUISE.
Je vais vous dire deux proverbes: le premier, c'est qu'il n'y a rien de tel que de s'entendre. Par conséquent, nous causerons de ceci.
LE COMTE.
Ce que j'ai osé vous dire ne vous déplaît donc pas?
LA MARQUISE.
Mais non. Voici mon second proverbe: c'est qu'il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée. Or, voilà trois quarts d'heure que celle-ci, grâce à vous, n'est ni l'un ni l'autre, et cette chambre est parfaitement gelée. Par conséquent aussi, vous allez me donner le bras pour aller dîner chez ma mère. Après cela, vous irez chez Fossin.
LE COMTE.
Chez Fossin, madame? pour quoi faire?
LA MARQUISE.
Ma bague.
LE COMTE.
Ah! c'est vrai, je n'y pensais plus. Eh bien! votre bague, marquise?
LA MARQUISE.
Marquise, dites-vous? Eh bien! à ma bague, il y a justement sur le chaton une petite couronne de marquise; et comme cela peut servir de cachet... Dites donc, comte, qu'en pensez-vous? il faudra peut-être ôter les fleurons? Allons, je vais mettre un chapeau.
LE COMTE.
Vous me comblez de joie!... comment vous exprimer...
LA MARQUISE.
Mais fermez donc cette malheureuse porte! cette chambre ne sera plus habitable.
FIN DE IL FAUT QU'UNE PORTE SOIT OUVERTE OU FERMÉE.
Le succès imprévu du Caprice donna l'idée aux artistes de la Comédie-Française de chercher parmi les ouvrages d'Alfred de Musset quelque autre pièce du même genre. Madame Allan-Despréaux et M. Brindeau choisirent le proverbe: Il faut qu'une porte soit ouverte ou fermée, publiée par la Revue des Deux Mondes en 1845. Ce petit acte, joué sans aucun changement par les mêmes artistes que le Caprice, fut écouté avec le même plaisir. Depuis le 7 avril 1848, qu'on l'a représenté pour la première fois, il est resté au répertoire du Théâtre-Français.
LOUISON
COMÉDIE EN DEUX ACTES
1849
| PERSONNAGES. | ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES. |
| LE DUC. | MM. Brindeau. |
| BERTHAUD. | Régnier. |
| LA MARÉCHALE. | Mme Mélingue. |
| LA DUCHESSE. | Mlles Judith. |
| LISETTE. | Anaïs. |
Valets, une Femme.
Costumes du temps de Louis XVI.
À MADEMOISELLE ANAÏS
RONDEAU
Que rien ne puisse en liberté
Passer sous le sacré portique
Sans être quelque peu heurté
Par les bornes de la critique,
C'est un axiome authentique.
Pourquoi tant de sévérité?
Grétry disait avec gaîté:
«J'aime mieux un peu de musique
Que rien.»
À ma Louison ce mot s'applique.
Sur le théâtre elle a jeté
Son petit bouquet poétique.
Pourvu que vous l'ayez porté,
Le reste est moins, en vérité,
Que rien.
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE
LISETTE, seule.
Me voilà bien chanceuse; il n'en faut plus qu'autant.
Le sort est, quand il veut, bien impatientant.
Que les honnêtes gens se mettent à ma place,
Et qu'on me dise un peu ce qu'il faut que je fasse.
Voici tantôt vingt ans que je vivais chez nous;
Dieu m'a faite pour rire et pour planter des choux.
J'avais pour précepteur le curé du village;
J'appris ce qu'il savait, même un peu davantage.
Je vivais sur parole, et je trouvais moyen
D'avoir des amoureux sans qu'il m'en coûtât rien.
Mon père était fermier; j'étais sa ménagère.
Je courais la maison, toujours brave et légère,
Et j'aurais de grand cœur, pour obliger nos gens,
Mené les vaches paître ou les dindons aux champs.
Un beau jour on m'embarque, on me met dans un coche,
Un paquet sous le bras, dix écus dans ma poche,
On me promet fortune et la fleur des maris,
On m'expédie en poste, et je suis à Paris.
Aussitôt, de paniers largement affublée,
De taffetas vêtue et de poudre aveuglée,
On m'apprend que je suis gouvernante céans.
Gouvernante de quoi? monsieur n'a pas d'enfants.
Il en fera plus tard.—On meuble une chambrette;
On me dit: Désormais, tu t'appelles Lisette.
J'y consens, et mon rôle est de régner en paix
Sur trois filles de chambre et neuf ou dix laquais.
Jusque-là mon destin ne faisait pas grand'peine.
La maréchale m'aime; au fait, c'est ma marraine.
Sa bru, notre duchesse, a l'air fort innocent.
Mais monseigneur le duc alors était absent;
Où? je ne sais pas trop, à la noce, à la guerre.
Enfin, ces jours derniers, comme on n'y pensait guère,
Il écrit qu'il revient, il arrive, et, ma foi,
Tout juste, en arrivant, tombe amoureux de moi.
Je vous demande un peu quelle étrange folie!
Sa femme est sage et douce autant qu'elle est jolie.
Elle l'aime, Dieu sait! et ce libertin-là
Ne peut pas bonnement s'en tenir à cela;
Il m'écrit des poulets, me conte des fredaines,
Me donne des rubans, des nœuds et des mitaines;
Puis enfin, plus hardi, pas plus tard qu'à présent,
Du brillant que voici veut me faire présent.
Un diamant, à moi! la chose est assez claire.
Hors de l'argent comptant, que diantre en puis-je faire?
Je ne suis pas duchesse, et ne puis le porter.
Ainsi, tout simplement, monsieur veut m'acheter.
Voyons, me fâcherai-je?—Il n'est pas très commode
De les heurter de front, ces tyrans à la mode,
Et la prison est là, pour un oui, pour un non,
Quand sur un talon rouge on glisse à Trianon.
Faut-il être sincère et tout dire à madame?
C'est lui mettre, d'un mot, bien du chagrin dans l'âme,
Troubler une maison, peut-être pour toujours,
Et pour un pur caprice en chasser les amours.
Vaut-il pas mieux agir en personne discrète,
Et garder dans le cœur cette injure secrète?
Oui, c'est le plus prudent.—Ah! que j'ai de souci!
Ce brillant est gentil... et monseigneur aussi.
Je vais lui renvoyer sa bague à l'instant même,
Ici, dans ce papier.—Ma foi, tant pis s'il m'aime!
SCÈNE II
LISETTE, LE DUC.
LE DUC, à part.
Personne encore ici?—L'on va souper, je croi.
C'est Lisette.—Elle écrit.—Bon! c'est sans doute à moi.
Les femmes ont vraiment un instinct que j'admire,
D'écrire bravement ce qu'elles n'osent dire.
Tu te défends, ma belle? Oh! j'en triompherai!
J'en ai fait la gageure, et je la gagnerai.
Haut.
Le souper est-il prêt? Bonsoir, belle Lisette.
LISETTE, se levant.
Monseigneur...
LE DUC.
Qu'as-tu donc? Tu sembles inquiète,
Troublée, oui, sur l'honneur. Qu'est-ce? quoi? tu rêvais?
Et que faisais-tu là?
LISETTE.
Monseigneur, j'écrivais.
LE DUC.
À qui donc, par hasard? à quelque amant, petite?
LISETTE.
À vous-même; tenez.
Elle lui donne la lettre et veut sortir.
LE DUC.
Et tu t'en vas si vite?
Non parbleu! Reste là. Que veut dire ceci?
Que vois-je? Mon anneau que tu me rends ainsi?
Il lit.
«Monseigneur, vous me dites que vous m'aimez...»
Oui, certes, je le dis, le fait est véritable.
Penses-tu que je trompe, et m'en crois-tu capable?
Il lit.
«Vous me dites que vous m'aimez, mais cela est bien difficile à croire, car, pour aimer une personne, il faut, j'imagine, commencer par la connaître, et toute servante que je suis...»
Servante! que dis-tu? Fi donc, tu ne l'es point.
Servante! ce mot-là me choque au dernier point.
Il lit.
«Toute servante que je suis, vous me connaissez assurément bien peu si vous me croyez intéressée, et si vous avez pensé, monseigneur, qu'on pouvait payer un amour qui refuse de se donner.»