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Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5 cover

Œuvres complètes de Alfred de Musset — Tome 5

Chapter 71: SCÈNE IV
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About This Book

A group of short stage comedies presents intimate domestic scenes in which couples and acquaintances enact flirtation, jealousy, and social posturing; plots unfold in one or a few acts and hinge on misunderstandings and sudden reversals. Characters reveal pride, caprice, and self-deception through sharp, witty dialogue and occasional musical touches, while scenarios lightly satirize manners and romantic vanity. The structure favors concentrated scenes and an economy of plot, moving quickly from playful setups to ironic resolutions that expose personal contradictions. Language alternates brisk comedy with moments of genuine feeling, blending theatrical invention and polished poetic phrasing.

Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...

GERMAIN, près de la porte.

Cela ne prend pas le chemin de Gotha.

LE MARQUIS.

J'ai oublié le reste; c'est singulier.

LA COMTESSE.

Très singulier, avec votre mémoire!

LE MARQUIS.

Oui, ordinairement je retiens tout ce que je veux.

SCÈNE VII

LA COMTESSE, LE MARQUIS, GERMAIN, VICTOIRE.


VICTOIRE.

Voilà vos étoffes, madame.

LA COMTESSE.

C'est bon.

LE MARQUIS.

On vous demande? je ne veux pas vous retenir plus longtemps.

LA COMTESSE.

Ne venez-vous pas avec moi? vous me donnerez votre avis.

LE MARQUIS.

Non, je ne sortirai pas aujourd'hui. J'attends quelqu'un à qui j'ai à parler.

LA COMTESSE.

Ici? chez moi?

LE MARQUIS.

Oui;—et à propos.—C'est vous.

LA COMTESSE.

Moi?

LE MARQUIS.

Oui, mais ne vous l'ai-je pas dit?

LA COMTESSE.

Quoi?

LE MARQUIS.

Que j'avais la plus grande envie de vous épouser.

LA COMTESSE.

Je ne sais pas quand.

LE MARQUIS.

Tout à l'heure. Je ne suis venu ici que pour cela.

LA COMTESSE.

Je ne m'en souviens pas.

LE MARQUIS.

Mais à quoi donc pensez-vous? vos distractions, vraiment, ne sont pas concevables. Il me semble pourtant...

LA COMTESSE.

Dites.

LE MARQUIS.

Que je vous ai parlé de mon voyage.

LA COMTESSE.

Quel voyage?

LE MARQUIS.

En Allemagne.

LA COMTESSE.

Hé! non, c'est moi qui vous ai parlé du mien.

LE MARQUIS.

Comment du vôtre?

LA COMTESSE.

Oui, de ce voyage aux bords du Rhin, que j'ai fait avec mon mari.

LE MARQUIS.

Je vous demande pardon, je vous assure...

LA COMTESSE.

Vous extravaguez; venez voir mes étoffes. Je vous donnerai mon volume de je ne sais plus qui, et vous trouverez la fin de notre romance.

LE MARQUIS, s'en allant.

Mais c'est moi...

LA COMTESSE, de même.

Je vous dis que c'est moi...

SCÈNE VIII

GERMAIN, VICTOIRE.


GERMAIN.

Mam'selle Victoire, que dites-vous de cela? Vous savez que monsieur aime madame.

VICTOIRE.

Et je sais que madame aime monsieur.

GERMAIN.

Et que monsieur veut épouser madame.

VICTOIRE.

Et que madame ne demande pas mieux.

GERMAIN.

En êtes-vous sûre?

VICTOIRE.

Parfaitement.

GERMAIN.

Mais vous ne savez peut-être pas que nous allons en ambassade.

VICTOIRE.

Où?

GERMAIN.

À Gotha. Il paraît, d'après ce qu'on m'a dit, que la duchesse est accouchée, et nous allons lui faire compliment de la part de Sa Majesté.

VICTOIRE.

Qu'est-ce que cela signifie?

GERMAIN.

Cela signifie que mon maître veut que la comtesse dise oui ou non avant ce départ, afin d'en avoir la conscience nette; que nous partons demain matin avec le baron, qu'il ne faudrait qu'un mot pour arranger tout, et qu'au lieu de le dire, ils chantent.

VICTOIRE.

Il a pourtant parlé mariage et voyage.

GERMAIN.

Et elle lui a répondu chanson.

VICTOIRE.

Pourquoi votre baron ne vient-il pas au secours?

GERMAIN.

Par crainte de tout gâter, parce qu'il est brouillé, à ce qu'il croit, avec votre maîtresse.

VICTOIRE.

Monsieur Germain.

GERMAIN.

Mam'selle Victoire.

VICTOIRE.

Nos maîtres sont de grands enfants; il faut arranger cette affaire-là. Vous venez d'apporter un papier; n'est-ce pas cela qu'ils chantaient?

GERMAIN.

Oui, le voici.

VICTOIRE.

Donnez-le moi, et maintenant...

Elle écrit sur la romance.

GERMAIN.

Qu'est-ce que vous écrivez là-dessus?

VICTOIRE.

Ne vous mettez pas en peine. Posons cela sur le piano.

GERMAIN, lisant.

Mais s'ils se fâchent?

VICTOIRE.

Est-ce que cela se peut? Elle rêve de lui en plein jour. À plus forte raison...

GERMAIN.

Les voici qui viennent; sauvons-nous.

VICTOIRE.

Et écoutons.

SCÈNE IX

LA COMTESSE, LE MARQUIS.


LA COMTESSE.

Vous n'aimez pas ce pou-de-soie rose?

LE MARQUIS, un livre à la main.

Non, ce n'est pas ce que je choisirais.

Lisant.

Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire...

LA COMTESSE.

Vous voilà bien content. Avec votre livre en main, vous êtes bien sûr de votre mémoire.

LE MARQUIS.

Oh, mon Dieu! je n'avais que faire du livre, et cela me serait revenu tout de suite.

Lisant.

Fanny, l'heureux mortel qui près de toi respire

Sait, à te voir parler, et rougir, et sourire,

De quels hôtes divins le ciel est habité.

LA COMTESSE.

Vous y mettez une expression!...

LE MARQUIS.

Il n'est pas difficile, madame, d'exprimer ce qu'on sent du fond du cœur, et ces vers ne semblent-ils pas faits tout exprès pour qu'on vous les dise?

Fanny, l'heureux mortel...

LA COMTESSE.

Vous vous divertissez, je crois.

LE MARQUIS.

Non, je vous le jure sur mon âme, et par tout ce qu'il y a de plus sacré au monde, je... je trouve ces vers-là charmants.

LA COMTESSE.

Eh bien! venez les chanter, je vous accompagnerai.

Elle s'assied au piano.

LE MARQUIS, près d'elle.

Vous verrez que je me passerai de livre... À quoi pensez-vous donc, madame?

LA COMTESSE.

À ce pou-de-soie rose. Vous ne l'aimez pas?

LE MARQUIS.

Non, j'aime mieux ce taffetas feuille-morte.

LA COMTESSE.

C'est une étoffe trop âgée.

LE MARQUIS.

Elle m'a paru toute neuve.

LA COMTESSE.

Laissez donc! Il y a de ces choses qui sont toujours de l'an passé.

LE MARQUIS.

Que c'est bien femme, ce que vous dites là!

LA COMTESSE.

Comment, bien femme? Que voulez-vous dire?

LE MARQUIS.

Eh! mon Dieu, oui. Toujours du nouveau,—voilà ce qu'il vous faut, à vous autres.

LA COMTESSE.

À vous autres! Vous êtes poli.

LE MARQUIS.

Hors le moment présent, vous ne connaissez rien. Vous ne vous souciez plus des choses de la veille, et celles du lendemain, vous n'y songez pas. Je vous réponds bien que, si j'étais marié, ma femme n'aurait pas tant de fantaisies.

LA COMTESSE.

Vous lui feriez porter une robe feuille-morte?

LE MARQUIS.

Feuille-morte, soit, si c'était mon goût.

LA COMTESSE.

Elle s'en moquerait, et ne la porterait pas.

LE MARQUIS.

Elle la porterait toute sa vie, madame, si elle m'aimait véritablement.

LA COMTESSE.

Eh bien! à ce compte-là, vous resterez garçon.

LE MARQUIS.

Parlez-vous sérieusement, madame?

LA COMTESSE.

Oui, je vous conseille de renoncer à trouver une victime de bonne volonté.

LE MARQUIS.

O ciel! mais c'est ma mort que vous m'annoncez là!

LA COMTESSE.

Comment, votre mort?

LE MARQUIS.

Assurément. Je ne suis pas comme vous, moi, madame. Il ne faut pas me dire deux fois les choses. Oh! je craignais cette cruelle parole, mais, en la prévoyant, je ne l'entendais pas. Elle me désespère, elle m'accable,... au nom du ciel! ne la répétez pas.

LA COMTESSE.

Mais, bon Dieu! quelle mouche vous pique?

LE MARQUIS.

Croyez-vous donc que je puisse rester au monde loin de vous, loin de tout ce qui m'est cher? La vie me serait insupportable. Riez-en, madame, tant qu'il vous plaira. Je sais bien que vous me direz qu'un voyage à la hâte est toujours fâcheux; que, si j'ai mes projets, vous avez les vôtres; que sais-je?—Vous trouverez cent raisons, cent obstacles,... mais en est-il un seul, en voit-on quand on aime? Est-ce votre procès qui vous retient? mais je vous ai dit qu'il était gagné. Je suis allé vingt fois chez votre avoué. Il demeure un peu loin, mais qu'importe? Ce n'est pas là ce qui vous occupe;—non, madame, vous ne m'aimez pas.

LA COMTESSE.

Je vous demande bien pardon; mais quel galimatias me faites-vous là?

LE MARQUIS.

Je ne dis que l'exacte vérité; mais, puisque vous ne voulez pas l'entendre, je me retire. Adieu, madame.

LA COMTESSE.

Savez-vous une chose, marquis? c'est que les distractions ne plaisent qu'à la condition d'être plaisantes. Quand vous prenez le chapeau du voisin, ou quand vous appelez le curé «mademoiselle», personne ne songe à s'en fâcher; mais il ne faut pas que cela vous encourage jusqu'à perdre tout à fait le sens, et à parler, pour une robe feuille-morte, comme un homme qui va se noyer; car vous comprenez que, dans ce cas-là, notre part à nous, qui vous voyons faire, ce n'est plus de la gaieté, c'est de la patience, et il n'est jamais bon d'avoir affaire à elle; c'est l'ennemie mortelle des femmes.

LE MARQUIS.

Cela veut dire que je vous importune. Raison de plus pour m'éloigner de vous.

LA COMTESSE.

En vérité, vous perdez l'esprit.

LE MARQUIS.

De mieux en mieux.—Que je suis malheureux!

LA COMTESSE.

Vous ne soupez pas avec moi?

LE MARQUIS.

Non, je m'en vais.—Adieu, madame.

Il s'assied dans un coin.

LA COMTESSE.

Ma foi, faites ce que vous voudrez, vous êtes intolérable et incompréhensible. Tenez, laissez-moi à ma musique. Qu'est-ce que c'est que cela?

Elle se retourne vers le piano, et lit tout bas ce qu'il y a sur la romance.

LE MARQUIS, assis.

Elle que j'aimais si tendrement! faut-il que j'aie pu lui déplaire! qu'ai-je donc fait qui l'ait offensée? Quoi! je viens ici, le cœur tout plein d'elle, mettre à ses pieds ma vie entière; je lui fais en toute confiance l'aveu sincère de mon amour; je lui demande sa main le plus clairement et le plus honnêtement du monde, et elle me repousse avec cette dureté! C'est une chose inconcevable; plus j'y réfléchis, moins je le comprends.

Il se lève et se promène à grands pas sans voir la comtesse.

Il faut sans doute que j'aie commis à mon insu quelque faute impardonnable.

LA COMTESSE, lui présentant le papier quand il passe devant elle.

Tenez, Valberg, lisez donc cela.

LE MARQUIS, de même.

Impardonnable? ce n'est pas possible. Quand je la reverrai, elle me pardonnera. Allons, Germain, je veux sortir. Oui, sans doute, il faut que je la revoie. Elle est si bonne, si indulgente! et si gracieuse et si belle! pas une femme ne lui est comparable.

LA COMTESSE, à part.

Je laisse passer cette distraction-là.

LE MARQUIS, de même.

Il est bien vrai qu'elle est coquette en diable, et paresseuse... à faire pitié! Son étourderie continuelle...

LA COMTESSE, présentant le papier.

Le portrait se gâte... Monsieur de Valberg!

LE MARQUIS, de même.

Son étourderie continuelle pourrait-elle véritablement convenir à un homme raisonnable? Aurait-elle ce calme, cette présence d'esprit, cette égalité de caractère nécessaires dans un ménage?—J'aurais fort à faire avec cette femme-là.

LA COMTESSE.

Ceci mérite d'être écouté.

LE MARQUIS.

Mais elle est si bonne musicienne!—Germain!—Ah! que nous serions heureux, seuls, dans quelque retraite paisible, avec quelques amis, avec tout ce qu'elle aime, car je serais sûr de l'aimer aussi.

LA COMTESSE.

À la bonne heure.

LE MARQUIS.

Mais non, elle aime le monde, les fêtes!—Germain!—Eh bien! Je ne serais pas jaloux. Qui pourrait l'être d'une pareille femme?—Germain!—Je la laisserais faire; j'aimerais pour elle ces plaisirs qui m'ennuient; je mettrais mon orgueil à la voir admirée; je me fierais à elle comme à moi-même, et si jamais elle me trahissait...—Germain!—je lui plongerais un poignard dans le cœur.

LA COMTESSE, lui prenant la main.

Oh! que non, monsieur de Valberg.

LE MARQUIS.

C'est vous, comtesse! grand Dieu! je ne croyais pas...

LA COMTESSE.

Avant de me tuer, lisez cela.

LE MARQUIS.

Qu'est-ce que c'est donc?

Il lit:

«Monsieur le marquis est prié de vouloir bien se souvenir d'épouser madame la comtesse avant de partir pour l'Allemagne.»

Eh bien! madame, vous voyez bien que c'était moi, et non pas vous, qui avais parlé de ce voyage-là.

LA COMTESSE.

Mais c'est donc réel, ce départ?

LE MARQUIS.

Vous le demandez! voilà deux heures que je me tue à vous le répéter.

LA COMTESSE.

Vous aurez pris ma femme de chambre pour moi, car ces trois lignes sont de son écriture.

LE MARQUIS.

Vraiment? elle n'écrit pas trop mal.

LA COMTESSE.

Non, mais elle écrit des impertinences.

LE MARQUIS.

Point du tout, c'était ma pensée.

LA COMTESSE.

Mais qu'allez-vous faire en Allemagne?

LE MARQUIS.

Des compliments, de la part du roi, à la grande-duchesse.

LA COMTESSE.

Et quand partez-vous?

LE MARQUIS.

Demain matin.

LA COMTESSE.

Vous vouliez donc m'épouser en poste?

LE MARQUIS.

Justement, je voulais vous emmener. Ce serait le plus délicieux voyage!

LA COMTESSE.

Un enlèvement?

LE MARQUIS.

Oui, dans les formes.

LA COMTESSE.

Elles seraient jolies.

LE MARQUIS.

Certainement, nous publierions nos bans...

LA COMTESSE.

À chaque relais, n'est-il pas vrai? Et les témoins?

LE MARQUIS.

Nous avons mon oncle.

LA COMTESSE.

Et nos parents?

LE MARQUIS.

Ils ne demandent pas mieux.

LA COMTESSE.

Et le monde?

LE MARQUIS.

Que pourrait-on dire? Nous sommes d'honnêtes gens, je suppose. Parce que nous montons dans une chaise de poste, on ne va pas nous prendre tout à coup pour des banqueroutiers.

LA COMTESSE.

Votre projet est si absurde, si extravagant, qu'il m'amuse.

LE MARQUIS.

Suivons-le, il sera tout simple.

LA COMTESSE.

J'en suis presque tentée.

LE MARQUIS.

J'en suis enchanté. Holà! Germain!

Entre Germain.

GERMAIN.

Vous avez appelé, monsieur?

À part.

Je crois que le danger est passé.

LE MARQUIS.

Va vite chercher cette grande malle, qui est là-bas au milieu de la chambre, et apporte-la tout de suite.

GERMAIN.

Ici, monsieur?

LE MARQUIS.

Oui; dépêche-toi.

Germain sort.

LA COMTESSE, riant.

Ah, mon Dieu! mais quelle folie! vous envoyez prendre votre malle?

LE MARQUIS.

Oui, il faut faire nos paquets sur-le-champ, parce que, voyez-vous, quand on a une bonne idée, il faut s'y tenir; je ne connais que cela.

LA COMTESSE.

Un instant, marquis; avant de s'embarquer, bride abattue, pour les Grandes-Indes, il faut prendre son passe-port. Êtes-vous bien-sûr que je sois douée de toutes les qualités requises pour faire convenablement votre ménage dans quelqu'un de ces grands châteaux que vous possédez en Espagne?

LE MARQUIS.

En Espagne? Je ne vous comprends pas.

LA COMTESSE.

Ai-je bien ce calme, cette présence d'esprit, cette égalité de caractère, si nécessaires dans une maison, surtout quand le maître en donne l'exemple?

LE MARQUIS.

Vous vous moquez. Est-il donc besoin que je vous répète ce que sait tout le monde, qu'on voit en vous toutes les qualités, comme tous les talents et toutes les grâces?

LA COMTESSE.

Mais vous oubliez que je suis coquette, paresseuse à faire pitié, et étourdie, surtout étourdie...

LE MARQUIS.

Qui a jamais dit cela, madame?

LA COMTESSE.

Un de mes amis.

LE MARQUIS.

Un impertinent.

LA COMTESSE.

Pas toujours. C'est un original qui fait des portraits devant son miroir et qui les peint à son image. Devinez-le. C'est un diplomate qui est assez bon musicien; un poète connaisseur en étoffes; un chasseur très dangereux pour la haie du voisin, très redoutable au whist pour son partenaire; un homme d'esprit qui dit des bêtises; un fort galant homme qui en fait quelquefois; enfin, c'est un amant plein de délicatesse qui, pour gagner le cœur d'une femme, lui adresse des compliments par usage, et des injures par distraction.

LE MARQUIS.

Si j'ai commis celle-là, madame, ce sera la dernière de ma vie, et vous verrez si dans ce voyage...

LA COMTESSE.

Mais ce voyage, est-ce que j'y consens?

LE MARQUIS.

Vous avez dit oui.

LA COMTESSE.

J'ai dit presque oui. Entre ces deux mots-là il y a tout un monde.

LE MARQUIS.

Consentez donc, madame, et ce portrait que vous venez de faire, ce portrait ne sera plus le mien. Oui, s'il est ressemblant aujourd'hui, c'est grâce à vous, je le proteste. C'est le doute, la crainte, l'espérance, l'inquiétude où j'étais sans cesse, qui m'empêchaient de voir et d'entendre, de comprendre ce qui n'était pas vous. Ne me faites pas l'injure de croire que j'aurais perdu la raison si je vous avais moins aimée; je l'avais laissée dans vos yeux; il ne vous faut qu'un mot pour me la rendre.

LA COMTESSE.

Ce que vous dites là me donne une idée plaisante, c'est qu'il pourrait se faire que, sans nous en douter, nous nous fussions volé notre raison l'un à l'autre. Vous êtes distrait, dites-vous, pour l'amour de moi; peut-être suis-je étourdie par amitié pour vous. Dites donc, marquis, si nous essayions de réparer mutuellement le dommage que nous nous sommes fait? Puisque j'ai pris votre bon sens et vous le mien, si nous nous conduisions tous deux d'après nos conseils réciproques? Ce serait peut-être un moyen excellent de parvenir à une grande sagesse.

LE MARQUIS.

Je ne demande pas mieux que de vous obéir.

LA COMTESSE.

Il ne s'agit pas de cela, mais d'un simple échange. Par exemple, je suis paresseuse, vous me l'avez dit...

LE MARQUIS.

Mais, madame...

LA COMTESSE.

Vous me l'avez dit, et j'en conviens. Vous, au contraire, vous remuez toujours; vous revenez de la chasse quand je me lève; vous avez sans cesse les doigts tachés d'encre, et c'est pour moi un chagrin d'écrire. Pour la lecture, c'est tout de même; vous dévorez jusqu'à des tragédies avec un appétit féroce, pendant que je dors à leur doux murmure. Dans le monde, vous ne savez que faire, à moins que ce ne soit, comme M. de Brancas, d'accrocher votre perruque à un lustre; vous ne dites mot, ou vous parlez tout seul, sans vous soucier de ce qui vous entoure; moi, je l'avoue, j'aime la causerie, j'irais volontiers jusqu'au bavardage si tant de gens ne s'en mêlaient pas, et pendant que vous êtes dans un coin, boudant d'un air sauvage, le bruit m'amuse, m'entraîne, un bal m'éblouit. Est-ce qu'avec toutes ces disparates on ne pourrait pas faire un tableau? Trouvons un cadre où nous pourrions mettre, vous, votre feuille morte, moi, ma couleur de rose, nos qualités par-dessus nos défauts; où nous serions, à tour de rôle, tantôt le chien, tantôt l'aveugle. Ne serait-ce pas un bel exemple à donner au monde, qu'un homme ayant assez d'amour pour renoncer à dire: Je veux, et une femme, sacrifiant plus encore, le plaisir de dire: Si je voulais?

LE MARQUIS.

Vous me ravissez, vous me transportez. Ah! madame, si vous me jugiez digne de vous confier ma vie entière, je mourrais de joie à vos pieds.

LA COMTESSE.

Non pas; où seraient mes profits?

Entre Germain avec la malle.

GERMAIN, entrant.

Voilà votre malle, monsieur le marquis.

LE MARQUIS.

Et mon oncle?

GERMAIN.

Il n'est pas revenu de chez M. Duplessis.

LE MARQUIS.

Eh bien! madame?

LA COMTESSE.

Eh bien!... essayons.

LE MARQUIS.

Vite, Germain, François, Victoire, apportez tout ce qu'il y a ici.

LA COMTESSE.

C'est là votre manière de me remercier?

LE MARQUIS.

Hé! madame, j'aurai bien le temps.

LA COMTESSE.

Comment, bien le temps? c'est honnête.

LE MARQUIS.

Certainement, puisqu'à compter de ce jour je ne veux plus faire autre chose pendant tout le reste de ma vie.

Entre Victoire.

VICTOIRE.

Madame a besoin de moi?

LA COMTESSE.

C'est donc vous, mademoiselle Victoire, qui vous êtes permis tantôt...

LE MARQUIS.

Ne la grondez pas. Si j'avais maintenant le diamant de Buckingham, au lieu de le jeter par la fenêtre, je le lui mettrais dans sa poche.

Il y met une bourse.

LA COMTESSE.

Est-ce là cet homme si raisonnable!

LE MARQUIS.

Ah! madame, grâce pour aujourd'hui. Plaçons d'abord ici toute votre musique.

LA COMTESSE.

Voilà un bon commencement.

LE MARQUIS, arrangeant la musique.

On l'aime beaucoup en Allemagne. Nous trouverons des connaisseurs là-bas. Je me fais une fête de vous voir chanter devant eux.

Il chante.

Fanny, l'heureux mortel...

Ils vous adoreront, ces braves gens.—Germain!

GERMAIN.

Monsieur?

LE MARQUIS.

Va me chercher mon violon.

Germain sort.

LA COMTESSE.

N'oubliez pas cette romance, au moins.

LE MARQUIS.

Elle me rappellera le plus beau jour de ma vie.

LA COMTESSE.

Et ma robe feuille-morte? Victoire!

VICTOIRE.

Oui, madame.

Elle apporte la robe, Germain le violon un peu plus tard.

LE MARQUIS.

Vous voulez la prendre?

GERMAIN.

Puisque c'est une de vos conditions.

LE MARQUIS.

Ah! grand Dieu! elle est cause que j'ai pu vous déplaire! Apportez-en d'autres, mademoiselle.

Il la jette sur un meuble.

LA COMTESSE.

Savez-vous ce qu'il faut faire? Emportons très peu de choses, rien que le plus important; nous ferons toutes sortes d'emplettes dans le pays.

LE MARQUIS.

C'est cela même.—Germain!

GERMAIN.

Monsieur?

LE MARQUIS.

Mon fusil et mon cor de chasse; oui, nous achèterons le reste à Gotha.

LA COMTESSE.

Comment, à Gotha?

LE MARQUIS.

Eh! oui, c'est là que nous allons.

LA COMTESSE.

Ah! tenez, prenez ce petit coffre.

LE MARQUIS.

Qu'y a-t-il dedans, des papiers de famille?

Regardant.

Non, c'est du thé; mais on en trouve partout.

LA COMTESSE.

Oh! je ne peux pas en prendre d'autre.

LE MARQUIS.

Que d'heureux jours nous allons passer!

LA COMTESSE.

Nous achèterons là-bas des costumes allemands; ce sera ravissant pour un bal masqué.

LE MARQUIS.

Madame, si nous prenions mon cadran solaire? Il va très bien.

LA COMTESSE.

Êtes-vous fou, Valberg? et vos belles promesses?

LE MARQUIS.

Vous avez raison; ma montre suffit.

Il la met dans la malle.

LA COMTESSE.

Songez qu'il faut veiller sur vous, maintenant que vous voilà diplomate.

LE MARQUIS.

Oh! ne craignez rien, j'ai fait mes preuves.

Il prend divers objets au hasard dans la chambre et les met dans la malle. Tout en parlant, il y met aussi son portefeuille, ses gants, son mouchoir et son chapeau.

J'ai déjà été en Danemark et je m'en suis très bien tiré. Mon oncle, qui se croit un génie, voulait me faire la leçon, mais il n'a pas la tête parfaitement saine; entre nous, il radote un peu!

Fermant la malle.

LA COMTESSE.

Le voici.

SCÈNE X

LA COMTESSE, LE MARQUIS, LE BARON, GERMAIN, VICTOIRE.


LE BARON.

Madame, je vous demande pardon d'entrer ainsi à l'improviste sans en demander la permission; mais une circonstance imprévue...

LA COMTESSE.

Vous me faites grand plaisir, monsieur.

LE MARQUIS.

Oh! mon cher oncle, embrassez-moi. Il faut aussi que vous embrassiez madame. Tout est fini, tout est oublié!... Je veux dire tout est convenu. Vous devez comprendre mon bonheur.

LE BARON.

Hélas! mon neveu, tout est perdu. La grande-duchesse de Gotha est morte.

LE MARQUIS.

C'est malheureux, nos paquets étaient faits.

LE BARON.

C'est chez M. Duplessis, tout à l'heure, que je viens d'apprendre cette affreuse nouvelle.

LA COMTESSE.

Comment, Valberg, nous ne partons pas? Moi qui n'avais pas d'autre idée.

LE MARQUIS.

Juste ciel! m'abandonnez-vous?

LA COMTESSE.

Non, mais emmenez-moi quelque part.

LE MARQUIS.

En Italie, madame, en Turquie, en Norwège, si vous voulez.

LE BARON.

Qui est-ce qui se serait jamais attendu à cette épouvantable catastrophe! toutes mes dispositions étaient prises, j'avais les lettres royales, les cadeaux à donner, j'avais tout préparé, tout prévu; il faut que la seule chance à laquelle on n'eût pas songé!...

LE MARQUIS.

Hé! oui, c'est ce que dit le proverbe: On ne saurait penser à tout.

FIN DE ON NE SAURAIT PENSER À TOUT.


Ce petit proverbe, dans le genre de ceux de Carmontelle, fut composé pour une matinée de musique et de récits donnée, au printemps de 1849, dans la salle de concerts de M. Pleyel, au bénéfice d'un artiste. Madame Viardot, mademoiselle Rachel, madame Allan-Despréaux et plusieurs autres sociétaires de la Comédie-Française prêtaient le concours de leurs talents à cette bonne œuvre. Devant un public d'élite et dans cette petite salle, le proverbe obtint un grand succès. Transporté, peu de jours après, au Théâtre-Français, il y produisit peu d'effet; mais le but que l'auteur s'était proposé se trouvait atteint.


BETTINE

COMÉDIE EN UN ACTE

1851

PERSONNAGES ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES
LE MARQUIS STÉFANI. MM. Geffroy.
LE BARON DE STEINBERG. Lafontaine.
CALABRE, valet de chambre du baron. Perrin.
LE NOTAIRE. Lesueur.
Un Domestique. Bordier.
BETTINE, cantatrice italienne. Mme Rose Chéri.

La scène est en Italie.

SCÈNE PREMIÈRE

Un salon de campagne.

CALABRE, LE NOTAIRE.


CALABRE.

Venez par ici, monsieur le notaire; venez, monsieur Capsucefalo. Veuillez entrer là, dans le pavillon.

LE NOTAIRE.

Les futurs conjoints, où sont-ils?

CALABRE.

Il faut que vous ayez la bonté d'attendre quelques instants, s'il vous plaît. Désirez-vous vous rafraîchir? Il n'y a pas loin d'ici à la ville, mais il fait chaud.

LE NOTAIRE.

Oui, et je suis venu à pied par un soleil bien incommode. Mais je ne vois pas les futurs conjoints.

CALABRE.

Madame n'est pas encore levée.

LE NOTAIRE.

Comment! il est midi passé.

CALABRE.

Alors elle ne tardera guère.

LE NOTAIRE.

Et M. de Steinberg, est-il levé, lui?

CALABRE.

Il est à la chasse.

LE NOTAIRE.

À la chasse! Voilà, en vérité, une plaisante manière de se marier. On me fait dresser un contrat, on me fait venir à une heure expresse, et quand j'arrive, madame dort et monsieur court les champs. Vous conviendrez, mon cher monsieur Calabre...

CALABRE.

C'est qu'il faut vous imaginer, mon cher monsieur Capsucefalo, que nous ne vivons pas comme tout le monde. Madame est une artiste, vous savez.

LE NOTAIRE.

Oui, une grande artiste; elle chante fort bien. Je ne l'ai jamais entendue elle-même, mais je l'ai ouï dire, vous comprenez.

CALABRE.

Justement, c'est qu'elle a chanté cette nuit jusqu'à trois heures du matin. Aimez-vous la musique, monsieur Capsucefalo?

LE NOTAIRE.

Certainement, monsieur Calabre, autant que mes fonctions me le permettent. Il y avait donc chez vous grande soirée, beaucoup de monde?

CALABRE.

Non, ils étaient tous deux tout seuls, madame et monsieur le baron, et ils se sont donné ainsi un grand concert en tête à tête. Ce n'est pas la première fois. C'est une habitude que madame a prise depuis qu'elle a quitté le théâtre. Elle ne peut pas dormir si elle n'a pas chanté. Au point du jour, elle s'est couchée, et monsieur a pris son fusil.

LE NOTAIRE.

Vous en direz ce qu'il vous plaira, cela me paraît de l'extravagance. La chasse et la musique sont deux fort bonnes choses; mais quand on se marie, monsieur Calabre, on se marie. Et les témoins?

CALABRE.

Monsieur a dit qu'il les amènerait. Un peu de patience. Que me veut-on?

UN DOMESTIQUE, entrant.

Monsieur, c'est une lettre de la princesse.

CALABRE, prenant la lettre.

C'est bon. Vous savez bien que monsieur n'y est pas.

LE DOMESTIQUE.

Il y a là un homme à cheval.

CALABRE.

Qu'il attende. Ah! voici monsieur le baron.

SCÈNE II

Les Précédents, STEINBERG.


STEINBERG.

Pas encore levée! C'est bien de la paresse. Bonjour, Cefalo, vous êtes exact, et moi aussi, comme vous voyez; mais la signora ne l'est guère.

LE NOTAIRE.

Voici le contrat, monsieur le baron, dans ce portefeuille. Si vous vouliez, en attendant, jeter un coup d'œil...

STEINBERG.

Tout à l'heure. Qu'est-ce que c'est que cette lettre?

CALABRE.

C'est de la part de la princesse, monsieur.

STEINBERG, ouvrant la lettre.

Voyons.

LE NOTAIRE.

Je me retire, monsieur, j'attendrai vos ordres.

SCÈNE III

STEINBERG, CALABRE.


CALABRE, à part.

Si c'est encore quelque invitation, quelque partie de plaisir en l'air, nous allons avoir un orage.

STEINBERG, lisant.

Qu'est-ce que tu marmottes entre tes dents?

CALABRE.

Moi, monsieur, je n'ai pas dit un mot.

STEINBERG.

Vous vous mêlez de bien des choses, monsieur Calabre; vous vous donnez des airs d'importance, sous prétexte de discrétion, qui ne me conviennent pas du tout, je vous en avertis.

CALABRE.

Si la discrétion est un tort...

STEINBERG.

Assurément, lorsqu'elle est affectée, lorsqu'en se taisant, on laisse croire qu'on pourrait avoir quelque chose à dire.

CALABRE.

Hé! de quoi parlerais-je, monsieur? Est-ce ma faute si la princesse?...

STEINBERG.

Eh bien! qu'est-ce? que voulez-vous dire? Toujours cette princesse! Qu'est-ce donc? Nous habitons cette maison depuis un mois. La princesse est notre voisine de campagne, et son palais est à deux pas de nous. Qu'y a-t-il d'étonnant, qu'y a-t-il d'étrange à ce qu'il existe entre nous des relations de bon voisinage et même d'amitié, si l'on veut? Nous ne sommes pas ici en France, où l'on vit dix ans sur le même palier sans se saluer quand on se rencontre, ni en Angleterre, où l'on n'avertirait pas le voisin que sa bourse est tombée de sa poche, si on ne lui est pas présenté dans les règles. Nous sommes en Italie, où les mœurs sont franches, libres, exemptes de cette morgue inventée par l'orgueil timide à la plus grande gloire de l'ennui; nous sommes dans ce pays de liberté charmante, brave, honnête et hospitalière, sous ce beau soleil où l'ombre d'un homme, quoi qu'on en dise, n'en a jamais gêné un autre, où l'on se fait un ami en demandant son chemin, où enfin la mauvaise humeur est aussi inconnue que le mauvais temps.

CALABRE.

Monsieur le baron prend bien chaudement les choses. Je demande pardon à monsieur, mais les réflexions d'un pauvre diable comme moi ne valent pas la peine qu'on s'en occupe.

STEINBERG.

Quelles sont ces réflexions? Je veux le savoir. Dites votre pensée, je le veux.

CALABRE.

Oh, mon Dieu! c'est bien peu de chose. Seulement, quand monsieur le baron s'en va comme cela pour toute une journée chez la princesse, il m'a semblé quelquefois que madame était triste.

STEINBERG.

Est-ce là tout?

CALABRE.

Je n'en sais pas plus long, mais je vous avoue...

STEINBERG.

Quoi?

CALABRE.

Rien, monsieur, je n'ai rien à dire.

STEINBERG.

Parlerez-vous, quand je l'ordonne?

CALABRE.

Eh bien! monsieur, à vous dire vrai, cela me fait de la peine. Elle vous aime tant!

STEINBERG.

Elle m'aime tant!

CALABRE.

Oh! oui, monsieur, presque autant que je vous aime. Si vous saviez, quand vous n'êtes pas là, que de questions elle me fait, et que de petits cadeaux de temps en temps, pour tâcher de savoir ce que vous dites, ce que vous pensez au fond du cœur, si vous l'aimez toujours, si vous lui êtes fidèle... Vous m'accusez d'être bavard... Eh bien! monsieur, demandez-lui comment je parle de mon maître, et si jamais la moindre indiscrétion... Voilà pourquoi j'ose dire que cela me fait de la peine, quand je sais qu'elle en a, oui, monsieur, et quand elle pleure... Mais enfin, puisque vous allez l'épouser...

STEINBERG.

Calabre! mon pauvre vieux Calabre!

CALABRE.

Plaît-il, monsieur?

STEINBERG.

Ce mariage...

CALABRE.

Eh bien?

STEINBERG.

Eh bien! je sais que je suis engagé. Je n'ai pas réfléchi, je n'ai pas voulu me donner le temps de réfléchir, je me suis laissé entraîner, ou, pour mieux dire, je me suis trompé moi-même. J'ai cédé, je me suis aveuglé, je me suis étourdi de ma passion pour elle.

CALABRE.

Pardonnez-moi encore, monsieur, mais...

STEINBERG, se levant.

Écoute-moi. Bettine est charmante; avec son talent, sa brillante renommée, au milieu de tous les plaisirs, de toutes les séductions qui entourent et assiègent une actrice à la mode, elle a su vivre de telle sorte que la calomnie elle-même n'a jamais osé approcher d'elle, et l'honnêteté de son cœur est aussi visible que la pure clarté de ses yeux. Assurément, si rien ne s'y opposait, personne plus qu'elle ne serait capable de faire le bonheur d'un mari; mais...

CALABRE.

Eh bien! monsieur, s'il en est ainsi,... pourquoi alors?...

STEINBERG.

Tu le demandes? Eh! sais-tu ce que c'est que d'épouser une cantatrice?

CALABRE.

Non, par moi-même, je ne m'en doute pas. Il me semble pourtant...

STEINBERG.

Quoi?

CALABRE.

Que si monsieur épousait madame, il ne pourrait y avoir grand mal. Il me semble qu'il y a bien des exemples... Elle est jeune et jolie; sa réputation, comme vous le disiez, est excellente. Elle est riche,... vous l'êtes aussi.

STEINBERG.

En es-tu sûr?

CALABRE.

Vous êtes si généreux!...

STEINBERG.

Preuve de plus que je ne suis pas riche! Je l'ai été, mais je ne le suis plus.

CALABRE.

Est-il possible, monsieur?

STEINBERG.

Oui, Calabre. Quand je n'aimais que le plaisir, ce que m'ont coûté mes folies, je ne le regrette pas, je n'en sais rien; mais depuis que j'ai l'amour au cœur, c'est une ruine. Rien ne coûte si cher que les femmes qui ne coûtent rien,—et par là-dessus le lansquenet...

CALABRE.

Vous jouez donc toujours, monsieur?

STEINBERG.

Eh! pas plus tard qu'hier cela m'est arrivé.

CALABRE.

Chez la princesse? Et vous avez perdu...

STEINBERG.

Cinq cents louis. Ce n'est pas là ce qui me ruine, je vais les payer ce matin, et je compte bien prendre ma revanche; mais, je te le dis, je suis ruiné, je n'ai plus le sou, je n'ai plus de quoi vivre.

CALABRE.

Si une pareille chose pouvait être vraie, et si monsieur le baron se trouvait gêné, j'ai quelques petites économies...

STEINBERG.

Je te remercie, je n'en suis pas encore là. Tu n'as pas compris ce que je voulais dire. Ma fortune étant à moitié perdue...

CALABRE.

Il me semble alors que ce serait le cas...

STEINBERG.

De me marier, n'est-il pas vrai? D'autres que toi pourraient me donner ce conseil, d'autres que moi pourraient le suivre. Voilà justement le motif, la raison impossible à dire, mais impossible à oublier, qui me force à quitter Bettine.

CALABRE.

Quitter madame? est-ce vrai?...

STEINBERG.

Eh! que veux-tu donc que je fasse? J'avais le dessein, en l'épousant, de lui faire abandonner le théâtre; mais, si je ne suis plus assez riche pour cela, ne veux-tu pas que je l'y suive, quitte à rester dans la coulisse?—Que me veut-on? qu'est-ce que c'est?

SCÈNE IV

Les Précédents, Un Domestique.


LE DOMESTIQUE.

Monsieur le baron, c'est une carte que je porte à madame.

STEINBERG.

Elle n'est pas levée.

LE DOMESTIQUE.

Pardon, monsieur le baron.

STEINBERG.

Tu as raison; voyons cette carte. Le marquis Stéfani? Qu'est-ce que c'est que cela?

LE DOMESTIQUE.

Monsieur le baron, c'est un monsieur qui se promène dans le jardin.

STEINBERG.

Dans le jardin?

LE DOMESTIQUE.

Monsieur, voyez plutôt; le voilà auprès du bassin, qui regarde les poissons rouges. Il dit qu'il revient d'un grand voyage.

STEINBERG.

Eh bien! qu'est-ce qu'il veut?

LE DOMESTIQUE.

Il veut voir madame, et il attend qu'elle soit visible.

STEINBERG, à part.

Stéfani! Je connais ce nom-là.

Haut.

Calabre, n'est-ce pas ce Stéfani dont on parlait tant à Florence?

CALABRE.

Mais... oui, monsieur,... je le crois du moins.

STEINBERG, regardant au balcon.

C'est lui-même, je le reconnais. C'est un vrai pilier de coulisses, soi-disant connaisseur, et grand admirateur de la signora Bettina.

CALABRE.

C'est un homme riche, monsieur, un grand personnage.

STEINBERG.

Oui, c'est un patricien qui a fait du commerce à l'ancienne mode de Venise; mais il n'est pas prouvé que son engouement pour la signora s'en soit tenu à l'admiration. Tu me feras le plaisir, Calabre, de dire à Bettine que je la prie de ne pas recevoir cet homme-là. Je sors; je reviendrai tantôt.

CALABRE.

Vous allez encore jouer, monsieur?

STEINBERG.

Fais ce que je le dis; tu m'as entendu?

Il sort.

CALABRE.

Oui, monsieur.

SCÈNE V

CALABRE, LE NOTAIRE, puis BETTINE.


CALABRE, à part.

Cela va mal, cela va bien mal. Pauvre jeune dame, si bonne, si jolie!

LE NOTAIRE.

Monsieur Calabre, voici quelque temps que je suis dans le pavillon, et je ne vois pas les futurs conjoints.

CALABRE.

Tout à l'heure, monsieur Capsucefalo.

LE NOTAIRE.

Et les témoins?

CALABRE.

Je vous ai dit que monsieur le baron les amènerait.

BETTINE, arrivant en chantant.

Ah! te voilà, notaire, ô cher notaire, mon cher ami! As-tu tes paperasses?

LE NOTAIRE.

Oui, madame, le contrat est prêt. J'ai seulement laissé en blanc les sommes qui ne sont point stipulées.

BETTINE.

Tu ne stipuleras pas grand'chose, quand ce seraient tous mes trésors.—Est-ce que tu n'as pas vu Filippo Valle, mon chargé d'affaires? Il a dû t'instruire là-dessus.

LE NOTAIRE.

Madame veut plaisanter, mais monsieur le baron est connu pour puissamment riche.

BETTINE.

Je n'en sais rien. Où est-il donc?

CALABRE.

Il est sorti, madame, pour un instant.

BETTINE.

Sorti maintenant? Est-ce que tu rêves?

CALABRE.

C'est-à-dire,... je ne sais pas trop...

BETTINE.

Va donc le chercher.—Capsucefalo, attendez-nous dans le pavillon.

LE NOTAIRE.

J'en sors, madame, je suis à vos ordres.

À Calabre.

Que ces grandes artistes sont charmantes! Avez-vous observé qu'elle m'a tutoyé?

CALABRE.

C'est sa manière quand elle est contente.

LE NOTAIRE.

Hum! vous m'aviez promis quelques rafraîchissements.

BETTINE.

Mais certainement.

À Calabre.

À quoi penses-tu donc?

CALABRE.

Je l'avais oublié, madame.

BETTINE.

Vite, des citrons, du sucre, de l'eau bien fraîche, ou du café, du chocolat, ce qu'il voudra. Non, il a peut-être faim; vite, un flacon de moscatelle et un grand plat de macaroni.

LE NOTAIRE.

Madame, je suis bien reconnaissant.

Il se retire avec de grandes salutations.

BETTINE, à Calabre.

Eh bien! toi, qu'est-ce que tu fais là? Tu as l'air d'un âne qu'on étrille. Je t'avais dit d'aller chercher Steinberg. Tiens, le voilà dans le jardin.

CALABRE.

Pardon, madame, ce n'est pas lui.

BETTINE.

Qui est-ce donc? Ah! jour heureux! c'est Stéfani, mon cher Stéfani. Est-ce qu'il y a longtemps qu'il est là?... Dis-lui qu'il vienne, dépêche-toi.

CALABRE.

Il vous a sans doute aperçue, madame, car le voilà qui monte le perron; mais je dois vous dire que monsieur le baron...

BETTINE.

Que je suis contente! Eh bien! le baron, le perron, qu'est-ce que tu chantes? Est-ce que tu fais des vers?

CALABRE.

Non, madame, pas si bête! Je dis seulement que M. de Steinberg m'a recommandé...

BETTINE.

Parle donc.

CALABRE.

Monsieur le baron m'a chargé de vous prier...

BETTINE.

Tu me feras mourir avec tes phrases.

CALABRE.

De ne pas recevoir ce seigneur.

BETTINE.

Qui? Stéfani? tu perds la tête.

CALABRE.

Non, madame; monsieur le baron m'a ordonné expressément...

BETTINE, riant.

Ah! tu es fou... Ah! le pauvre homme! il ne sait ce qu'il dit, c'est clair, il radote... Ne pas recevoir Stéfani! un vieil ami que j'aime de tout mon cœur!... Ah! le voici... Va-t'en vite, va chercher Steinberg.

CALABRE, à part, en sortant.

Qu'est-ce que j'y peux? Je n'y peux rien... Cela va mal, cela va bien mal.