SCÈNE VI
BETTINE, LE MARQUIS.
BETTINE, allant au-devant du marquis.
Et depuis quand dans ce pays? et par quel hasard, cher marquis?... Comment vous portez-vous? que faites-vous? que devenez-vous?... Vous avez bon visage... Que je suis ravie de vous voir!
LE MARQUIS.
Et moi aussi, belle dame, et moi aussi je suis ravi, je suis enchanté; mais, dès qu'on vous voit, c'est tout simple.
BETTINE.
Des compliments! Vous êtes toujours le même.
LE MARQUIS.
Je ne vous en dirai pas autant, car vous voilà plus charmante que jamais; et savez-vous qu'il y a quelque chose comme deux ou trois ans que je ne vous ai vue?
BETTINE.
Cher Stéfani, si vous saviez dans quel moment vous arrivez!... Je vais me marier!... Avez-vous déjeuné?
LE MARQUIS.
Oui, certes; vous me connaissez trop pour me croire capable de m'embarquer sans avoir pris...
BETTINE.
Vos précautions. D'où venez-vous donc?
LE MARQUIS.
Là, d'à côté, de chez la princesse, votre voisine.
BETTINE.
Ah! vous êtes lié avec elle? On dit qu'elle est très-séduisante.
LE MARQUIS.
Mais oui, elle est fort bien. C'est elle qui par hasard, en causant, m'a appris que vous étiez ici. Je ne m'en doutais pas, je suis accouru... Et vous allez vous marier?
BETTINE.
Oui, mon ami, aujourd'hui même.
LE MARQUIS.
Aujourd'hui même?
BETTINE.
Le notaire est là.
LE MARQUIS.
Eh bien! tant mieux, voilà une bonne nouvelle. C'est bien de votre part, cela, c'est très bien. Je ne m'y attendais pas, je suis enchanté.
BETTINE.
Vous ne vous y attendiez pas? Voilà un beau compliment cette fois! Est-ce que vous êtes venu ici pour me dire des injures, monsieur le marquis?
LE MARQUIS.
Non pas, non pas, ma belle, Dieu m'en garde! Oh! comme je vous retrouve bien là! Voilà déjà vos beaux yeux qui s'enflamment. Calmez-vous; je sais que vous êtes sage, très sage, je vous estime autant que je vous aime, c'est assez dire que je vous connais. Mais vous avez une certaine tête...
BETTINE.
Comment, une tête?
LE MARQUIS.
Eh! oui, une tête...
Il la regarde.
Une tête charmante, pleine de grâce et de finesse, d'esprit et d'imagination, qui comprend tout, à qui rien n'échappe, et qui porterait une couronne au besoin, témoin le dernier acte de Cendrillon.
BETTINE.
Oui, vous aimiez à me voir dans ma gloire.
LE MARQUIS.
C'est vrai; avec votre blouse grise, vous aviez beau chanter comme un ange, quand je vous voyais courbée dans les cendres, j'avais toujours envie de sauter sur la scène, de rosser monsieur votre père, et de vous enlever dans mon carrosse.
BETTINE.
Miséricorde, marquis! quelle vivacité!
LE MARQUIS.
Aussi, quand je vous voyais revenir dans votre grande robe lamée d'or, avec vos trois diadèmes l'un sur l'autre, étincelante de diamants...
BETTINE.
Je chantais bien mieux, n'est-ce pas?
LE MARQUIS.
Je n'en sais rien, mais c'était charmant. Tra, tra, comment était-ce donc?
BETTINE, chante les premières mesures de l'air final de la Cencrentola , puis s'arrête tout à coup et dit:
Ah! que tout cela est loin maintenant!
LE MARQUIS.
Que dites-vous donc là? Renoncez-vous au théâtre?
BETTINE.
Il le faut bien. Est-ce que mon mari (je dis mon mari, il le sera tout à l'heure) me laisserait remonter sur la scène? Cela ne se pourrait pas, marquis. Songez-y donc sérieusement.
LE MARQUIS.
C'est selon le goût et les idées des gens. Mais vous ne renoncez pas du moins à la musique?
BETTINE.
Ah! je crois bien. Est-ce que je pourrais? Nous en vivons ici, cher marquis, et quand vous nous ferez l'honneur de venir manger la soupe, nous vous en ferons tant que vous voudrez,... plus que vous n'en voudrez.
LE MARQUIS.
Oh! pour cela, j'en défie... Mais c'est égal, cela me fend le cœur de penser que je ne pourrai plus, après le dîner, m'aller blottir dans ce cher petit coin où j'étais à demeure pour me délecter à vous entendre.
BETTINE.
Oui, vous étiez un de mes fidèles.
LE MARQUIS.
Pour cela, je m'en vante. L'allumeur de chandelles me faisait chaque soir un petit salut en accrochant son dernier quinquet, car je ne manquais pas d'arriver dans ce moment-là. Ma foi, j'étais de la maison.
BETTINE.
Mieux que cela, marquis; je m'en souviens très bien que vous avez été mon chevalier.
LE MARQUIS.
C'est vrai. Contre ce grand benêt d'officier.
BETTINE.
Qui m'avait sifflée dans Tancrède.
LE MARQUIS.
Justement. Je le provoquai en Orbassan, et j'en reçus le plus rude coup d'épée... Ah! c'était le bon temps, celui-là!
BETTINE.
Oui. Ah, Dieu! que tout cela est loin!
LE MARQUIS.
C'est votre refrain, à ce qu'il paraît? Que dirai-je donc, moi qui suis vieux?
BETTINE.
Vous, marquis? Est-ce que vous pouvez? Victor Hugo a fait son vers pour vous, lorsqu'il a dit que le cœur n'a pas de rides.
LE MARQUIS.
Si fait, si fait, je m'en aperçois. Et savez-vous pourquoi, Bettine? C'est que je commence à aimer mes souvenirs plus qu'il ne faudrait; c'est un grand tort. Je m'étais promis toute ma vie de ne jamais tomber dans ce travers-là. J'ai vu tant de bons esprits devenir injustes, tant de connaisseurs incurables, par ce triste effet des années, que je m'étais juré de rester impartial pour les choses nouvelles comme pour les anciennes. Je ne voulais pas être de ces bonnes gens qui ressemblent aux cloches de Boileau:
Pour honorer les morts font mourir les vivants.
Eh bien! j'ai beau faire, j'aime mieux maintenant ce que j'ai aimé que ce que j'aime. Je ne dis point de mal de vos auteurs nouveaux; mais Rossini est toujours mon homme. Ici marchait la grande Pasta avec ses gestes de statue antique; là gazouillait ce rossignol que Rubini avait dans la gorge; je vois le vieux Garcia avec sa fière tournure, escorté du long nez de Pellegrini; Lablache m'a fait rire, la Malibran pleurer. Eh! que diantre voulez-vous que j'y fasse?
BETTINE.
Je ne vois pas que vous ayez si grand tort. Et moi aussi, j'aime mes souvenirs.
LE MARQUIS.
Est-ce qu'on peut en avoir à votre âge?
BETTINE.
Pourquoi donc pas, monsieur le marquis? Si vos souvenirs sont les aînés des miens, cela n'empêche pas qu'ils ne se ressemblent.
LE MARQUIS.
Bah! les vôtres sont nés d'hier; ce sont des enfants qui grandissent. Vous reviendrez tôt ou tard au théâtre.
BETTINE.
Jamais, cher Stéfani, jamais.
LE MARQUIS.
Mais, voyons, dans ce temps-là, n'étiez-vous pas heureuse?
BETTINE.
C'est-à-dire que je ne pensais à rien. Ah! c'est que je n'avais pas aimé.
LE MARQUIS.
Qu'est-ce que vous voulez dire par là?
BETTINE.
Ce que je dis. J'ai été un peu folle, c'est vrai, insouciante, coquette, si vous voulez. Est-ce que ce n'est pas notre droit, par hasard? Mais je ne suis plus rien de tout cela, depuis que j'ai senti mon cœur.
LE MARQUIS.
L'amour vous a rendu la raison? Ah, morbleu! prouvez-nous cela! Mais ce serait à en devenir fou, rien que pour tâcher de se guérir de la sorte. Vous l'aimez donc beaucoup, ce monsieur de... de..., vous ne m'avez pas dit...
BETTINE.
Si je l'aime! ah! mon cher ami, que les mots sont froids, insignifiants, que la parole est misérable quand on veut essayer de dire combien l'on aime! Vous n'avez pas l'idée de notre bonheur, vous ne pouvez pas vous en douter.
LE MARQUIS.
Si fait, si fait, pardonnez-moi.
BETTINE.
C'est tout un roman que ma vie. Ne disiez-vous pas tout à l'heure que vous aviez eu quelquefois l'envie de m'enlever?
LE MARQUIS.
Oui, le diable m'emporte!
BETTINE.
Eh bien! il l'a fait, lui. Figurez-vous, mon cher, quel charme inexprimable! Nous avons tout quitté, nous sommes partis ensemble, en chaise de poste, comme deux oiseaux dans l'air, sans regarder à rien, sans songer à rien; j'ai rompu tous mes engagements, et lui m'a sacrifié toute sa carrière; j'ai désespéré tous mes directeurs...
LE MARQUIS.
Peste! vous disiez bien, en effet, que l'amour vous avait rendue sage.
BETTINE.
Eh! que voulez-vous! quand on s'aime! Nous avons fait le plus délicieux voyage! Imaginez, marquis, que nous n'avons rien vu, ni une ville, ni une montagne, ni un palais, pas la plus petite cathédrale, pas un monument, pas la moindre statue, pas seulement le plus petit tableau!
LE MARQUIS.
Voilà une manière nouvelle de faire le voyage d'Italie.
BETTINE.
N'est-ce pas, marquis? quand on s'aime! Qu'est-ce que cela nous faisait, vos curiosités? Si vous saviez comme il est bon, aimable! Que de soins il prenait de moi! Ah! quel voyage, bonté divine! Moi qui bâillais en chemin de fer, rien que pour aller à Saint-Denis, j'ai fait quatre cents lieues comme un rêve.—Votre Italie! qui veut peut la voir, mais je défie qu'on la traverse comme nous! Nous avons passé comme une flèche, et nous sommes venus droit ici.
LE MARQUIS.
Pourquoi ici, dans cette province?
BETTINE.
Pourquoi?... mais je ne sais trop;... parce qu'il l'a voulu,... parce qu'il avait loué cette campagne... Que vous dirais-je?... Je n'en sais rien... Je serais aussi bien allée autre part,... au bout du monde,... que m'importait? Je me suis arrêtée ici, parce qu'en descendant devant la grille, il m'a dit: Nous sommes arrivés.
LE MARQUIS.
Que ne vous épousait-il à Paris?
BETTINE.
Sa famille s'y opposait. C'est encore là un des cent mille obstacles...
LE MARQUIS.
Vous ne m'avez pas encore dit son nom.
BETTINE.
Ah, bah! je ne vous l'ai pas dit? C'est qu'il me semble que tout le monde le sait. Il se nomme Steinberg, le baron de Steinberg.
LE MARQUIS.
Mais ce n'est pas un nom français, cela.
BETTINE.
Non, mais sa famille habite la France.
LE MARQUIS.
En êtes-vous sûre?
BETTINE.
Oh! il me l'a dit.
LE MARQUIS.
Steinberg! je connais cela. Il me semble même me rappeler certaines circonstances... assez peu gracieuses... Eh, parbleu! c'est lui que je viens de voir ce matin.
BETTINE.
Où cela? Dites. Chez la princesse?
LE MARQUIS.
Précisément, chez la princesse.
BETTINE.
Ah! malheureuse! il y est encore!
LE MARQUIS.
Eh! qu'avez-vous, ma bonne amie?
BETTINE.
Il y est encore, c'est évident; c'est pour cela qu'il ne vient pas. Il y est encore, un jour comme celui-ci! quand tout est prêt, quand le notaire est là, quand je l'attends!... Ah! quel outrage!
LE MARQUIS.
Vous vous fâchez pour peu de chose.
BETTINE.
Pour peu de chose! où avez-vous donc le cœur? Vous ne ressentez pas l'insulte qu'on me fait? Et cet impertinent valet qui me répond d'un air embarrassé... Calabre! Calabre! où es-tu?
SCÈNE VII
Les Précédents, CALABRE.
CALABRE.
Me voilà, madame, me voilà. Vous m'avez appelé?
BETTINE.
Oui, réponds. Pourquoi tout à l'heure as-tu fait l'ignorant quand je t'ai demandé où était ton maître?
CALABRE.
Moi, madame?
BETTINE.
Oui; essaie donc de me mentir encore, lorsque tu sais qu'il est chez la princesse.
CALABRE.
Ma foi, madame, je ne savais pas...
BETTINE.
Tu ne savais pas!
CALABRE.
Pardon, je ne savais pas si je devais en instruire madame.
BETTINE.
Ah! on te l'avait donc défendu? Parleras-tu?
CALABRE.
Eh bien! madame, puisque vous le voulez, je ne vous cacherai rien. Monsieur le baron avait joué hier, il avait perdu sur parole. Il s'était engagé à payer ce matin. Il a voulu, ayant toute autre affaire, tenir sa promesse.
BETTINE.
Il avait perdu, mon ami? Ah, mon Dieu! je n'en savais rien. Vous le voyez, marquis, c'était là son secret, c'était là tout ce qu'il me cachait. Et il l'avait dit à Calabre! N'est-ce pas que c'est mal de ne m'en avoir rien dit?
LE MARQUIS.
Je ne vois de sa part, dans tout cela, qu'un excès de délicatesse.
BETTINE.
N'est-ce pas? Oh! c'est que mon Steinberg n'a pas l'âme faite comme tout le monde... Il pourrait pourtant revenir plus vite.
LE MARQUIS.
Une femme qui joue et qui gagne au jeu, et qu'on paye dans les vingt-quatre heures, comme un huissier, croyez-moi, ma chère, ce n'est pas celle-là qu'on aime.
BETTINE.
Mais j'y pense, je me trompe encore. Dis-moi, Calabre, que ne t'envoyait-il porter cet argent?
CALABRE.
Madame, c'est qu'il ne l'avait pas. Il lui fallait aller à la ville le demander à son correspondant.
BETTINE.
Mais j'en avais, moi, de l'argent. Ah! que c'est mal! que c'est cruel! C'est donc une somme considérable?
CALABRE.
Non, madame, je ne sais pas au juste, mais il m'a dit que cela ne le gênait point.
LE MARQUIS.
Allons, madame et charmante amie, je vous quitte, je reprends ma course. Je suis heureux de vous voir heureuse. Adieu.
BETTINE.
Mais vous nous reviendrez? Oh! je veux que vous soyez notre ami, d'abord, entendez-vous? notre ami à tous deux! Je prétends vous voir tous les jours, à la mode de notre pays. Où demeurez-vous?
LE MARQUIS.
À trois pas d'ici, à cette maison blanche, là, derrière les arbres.
BETTINE.
C'est délicieux! nous voisinerons.
LE MARQUIS.
Je le voudrais, mais c'est que je pars demain.
BETTINE.
Ah, bah! si vite! c'est impossible! nous ne permettrons jamais cela. Et où allez-vous?
LE MARQUIS.
Je vais à Parme. Vous savez que j'ai là ma famille, et, dans ce moment-ci, je suis absolument forcé...
BETTINE.
Ah, mon Dieu! quel ennui! Vous êtes forcé, dites-vous? Eh bien! tenez, j'aimerais mieux ne pas vous avoir revu du tout. Oui, en vérité, car ce n'est qu'un regret de plus que vous êtes venu m'apporter, et Dieu sait maintenant quand vous reviendrez! Allez! vous êtes un méchant homme!—Mais au moins restez à dîner. Je veux que vous signiez mon contrat.
LE MARQUIS.
Je ne le peux pas, je suis engagé; mais je reviendrai vous faire ma visite d'adieu; et, puisque je ne puis signer votre contrat, je vous enverrai un bouquet de noce.
BETTINE.
Un bouquet?
LE MARQUIS.
Oui.
BETTINE.
Va pour un bouquet.
LE MARQUIS.
Où allez-vous donc, s'il vous plaît?
BETTINE.
Je vous reconduis jusqu'à la grille. Je veux vous garder le plus longtemps possible. Dieu! que vous êtes ennuyeux! que vous êtes insupportable!
SCÈNE VIII
CALABRE, seul, puis LE NOTAIRE.
CALABRE.
Allons, cela va un peu mieux. Je pense que monsieur le baron rendra cette fois quelque justice à mon intelligence. Ah, mon Dieu! le voilà qui rentre; il va rencontrer madame avec le marquis;... et la défense qu'il m'a faite!
Il regarde au balcon.
Non, non! il prend une autre allée; il va du côté du petit bois, comme s'il faisait exprès de les éviter. Serait-il possible? Oui, c'est bien clair; il les a vus, il fait un détour.
LE NOTAIRE.
Monsieur Calabre, les futurs conjoints sont-ils disposés?...
CALABRE.
Non, monsieur Capsucefalo, non, pas encore; dans un instant, dans une minute.
LE NOTAIRE.
Fort bien, monsieur, je suis tout prêt.
CALABRE.
Plaît-il?
LE NOTAIRE.
Comment?
CALABRE, regardant toujours.
Je croyais que vous disiez quelque chose.
LE NOTAIRE.
Oui, je disais que je suis tout prêt.
CALABRE.
Fort bien. Vous avez encore de la moscatelle?
LE NOTAIRE.
Oui, monsieur, plus qu'il ne m'en faut.
CALABRE.
À merveille, monsieur, à merveille. Il est inutile de vous déranger. Je vous avertirai quand il sera temps.
LE NOTAIRE.
Je ne bougerai point, monsieur, je ne bougerai point d'ici.
SCÈNE IX
CALABRE, STEINBERG.
STEINBERG.
C'est donc ainsi qu'on suit mes ordres?
CALABRE.
Monsieur, je puis vous assurer...
STEINBERG.
Quoi? Ne vous avais-je pas dit que je ne voulais pas voir cet homme ici?
CALABRE.
Monsieur, j'ai fait votre commission; mais madame n'en a pas tenu compte.
STEINBERG.
Ce n'est pas possible. Lui avez-vous répété?...
CALABRE.
Tout ce que monsieur m'avait ordonné. J'ai même trouvé une excuse pour justifier l'absence de monsieur.
STEINBERG.
Quelle excuse as-tu trouvée?
CALABRE.
Monsieur, j'ai dit que vous aviez joué.
STEINBERG.
Comment, malheureux! Et qu'en savais-tu?
CALABRE.
Voilà encore que j'ai eu tort! Je n'avais pas d'autre ressource, monsieur; vous me l'aviez dit ce matin, et j'ai eu bien soin d'ajouter que c'était peu de chose.
STEINBERG.
Oui, peu de chose! C'était peu ce matin, mais maintenant... Mort et furies! c'est une maison de jeu, c'est un enfer que ce palais!
CALABRE.
Vous avez encore joué, monsieur? Hélas! je vous l'avais bien dit.
STEINBERG.
Tu me l'avais bien dit, animal! Répète-le donc encore une fois! Y a-t-il au monde une phrase plus sotte et plus inepte que celle-là? et dès qu'il vous arrive malheur, elle est dans la bouche de tout le monde. Mon cheval trébuche en sautant un fossé, je tombe, je me casse la jambe: Nous vous l'avions bien dit, s'écrient ceux qui vous relèvent. Quel doux effort de l'amitié!
CALABRE.
Monsieur, j'ai déjà essayé de prendre la liberté de vous dire que si mes petites économies...
STEINBERG.
Eh, morbleu! tes économies, que diantre veux-tu que j'en fasse?
CALABRE.
J'ai quinze mille francs à moi, monsieur. Il me semble...
STEINBERG.
Quinze mille francs! La belle avance! Écoute-moi; mais sur ta vie, garde pour toi ce que je vais te dire. Il faut que je parte.
CALABRE.
Vous, monsieur! Est-ce bien possible?
STEINBERG.
Je n'ai pas autre chose à faire. Cet argent perdu, je ne l'ai pas; il faut que je le trouve, et pour le trouver, il faut que j'aille à Rome ou à Naples. Je connais là quelques banquiers. Je partirai secrètement, je trouverai un prétexte.
CALABRE.
Et madame, monsieur, madame? Elle en mourra.
STEINBERG.
Elle en souffrira. Crois-tu donc que je ne souffre pas moi-même? C'est avec le désespoir dans l'âme que je m'éloigne de ces lieux; mais, je le répète, il faut que je parte,... ou que je me donne la mort. Ainsi, que veux-tu? Va dans ma chambre, appelle Pietro et Giovanni, prépare tout,... et pas un mot de trop. Tu enverras ensuite à la poste demander des chevaux pour ce soir.
CALABRE.
Et vous ne voulez pas de mes quinze mille francs, monsieur?
STEINBERG.
Quinze mille francs! Il m'en faut cent mille!
SCÈNE X
Les Précédents, BETTINE.
BETTINE.
Cent mille francs, Steinberg! Il vous faut cent mille francs?
STEINBERG.
Qui dit cela, ma chère Bettine?
Il lui baise la main.
Comment vous portez-vous ce matin? Vous êtes fraîche comme une rose.
BETTINE.
Il ne s'agit pas de moi, mais de vous. Parlez franchement. Vous avez joué?
STEINBERG.
Vous avez mal entendu, ma chère.
BETTINE.
Mal entendu? est-ce vrai, Calabre?
CALABRE.
Moi, madame! je ne sais pas...
STEINBERG.
Allez à votre besogne, Calabre. Pour aujourd'hui, c'est assez bavarder.
CALABRE, à part, en sortant.
Bon! encore une gourmade en passant. Mon Dieu! tout cela va de mal en pis.
SCÈNE XI
STEINBERG, BETTINE.
BETTINE.
Vous n'êtes pas sincère, mon ami.
STEINBERG.
Je vous dis que vous vous méprenez. Cette somme dont je parlais, c'était dans l'idée d'un changement, d'une fantaisie.
BETTINE.
D'un changement?
STEINBERG.
Oui, à propos d'une terre, d'une terre assez belle avec un palais, qui est à vendre, qui est pour rien et que vous trouveriez peut-être à votre goût. Nous en causerons plus tard, s'il vous plaît. J'ai quelques ordres à donner.
BETTINE.
Steinberg, vous n'êtes pas sincère.
STEINBERG.
Pourquoi me dites-vous cela?
BETTINE.
Parce que je le vois.
STEINBERG.
Que puis-je vous dire, du moment que vous ne me croyez pas?
BETTINE.
Vous pouvez me dire pourquoi, lorsque je vous ai vu venir de loin dans le jardin, vous étiez pâle, pourquoi vous parliez tout seul, pourquoi vous avez pris l'allée pour nous éviter.
STEINBERG.
J'ai pris l'allée couverte, parce que je ne me souciais pas de vous rencontrer dans la compagnie où je vous voyais.
BETTINE.
Comment! Stéfani! Vous ne le connaissez pas! C'est un ancien ami. Quel motif pourriez-vous avoir?...
STEINBERG.
Je n'aime pas les méchants propos. Je ne puis pas toujours m'empêcher d'en entendre; mais je ne les répète jamais.
BETTINE.
Des propos, sur quoi? Sur mon compte et sur celui de ce bon marquis?—Ah! cela n'est pas sérieux... Mais, maintenant je me rappelle,... vous l'avez vu chez moi, à Florence... Est-ce là qu'on tenait des propos?
STEINBERG.
Peut-être bien.
BETTINE.
Quoi! à Florence? Mais Stéfani venait comme tout le monde. Souvenez-vous donc, j'avais une cour, j'étais reine alors, mon ami; j'avais mes flatteurs et mes courtisans, voire mes soldats et mon peuple, ce brave parterre qui m'aimait tant, et à qui je le rendais si bien... Ingrat! qui, seul dans cette foule, m'étiez plus cher que mes triomphes, et que j'ai appelé entre tous pour mettre ma couronne à vos pieds,... vous, Steinberg, jaloux d'un propos, fâché d'une visite que je reçois par hasard! Allons, voyons, c'est une plaisanterie, convenez-en, un pur caprice, ou plutôt, tenez, je vous devine, c'est un prétexte, un biais que vous prenez pour me faire oublier ce que je voulais savoir et vous délivrer de mes questions.
STEINBERG, s'asseyant.
Oh! ma chère Bettine, vous êtes bien charmante, et moi je suis... bien malheureux.
BETTINE.
Malheureux, vous! près de moi! Qu'est-ce que c'est? Vite, dites-moi, de quoi s'agit-il?
STEINBERG.
J'ai tort, je me suis mal exprimé. Vous savez ce que c'est qu'un joueur;... eh bien! Bettine, c'est vrai, j'ai joué, et je suis rentré de mauvaise humeur; mais ce n'est rien, rien qui en vaille la peine; n'y pensons plus, pardonnez-moi.
BETTINE.
Ce n'est pas encore bien vrai, ce que vous dites là.
STEINBERG.
Je vous demande en grâce d'y croire.
BETTINE.
Vous le voulez?
STEINBERG.
Je vous en supplie.
BETTINE.
Eh bien! j'y crois, puisque cela vous plaît. Calmez-vous, voyons, trêve aux noirs soucis. Éclaircissez-nous ce front plein d'orages. Vous souvenez-vous de cette chanson?
Elle se met au piano et joue la ritournelle d'une romance.
STEINBERG, se levant.
Bettine, pas cette chanson-là.
BETTINE.
Pourquoi? vous l'avez faite pour moi en passant à Sorrente, après une promenade en mer. Est-ce parce qu'elle se rattache à ces souvenirs qu'elle a déjà cessé de vous plaire? Elle vous ôtait jadis vos ennuis.
Elle chante.
Nina, ton sourire,
Ta voix qui soupire,
Tes yeux qui font dire
Qu'on croit au bonheur,—
Ces belles années,
Ces douces journées,
Ces roses fanées,
Mortes sur ton cœur...
STEINBERG, à part, tandis que Bettine joue sans chanter.
Pourrais-je jamais l'abandonner? et pour qui? grand Dieu! par quelle infernale puissance me suis-je laissé subjuguer?
BETTINE.
À quoi rêvez-vous donc, monsieur? est-ce que c'est poli, ce que vous faites-là?... Il me semble que je me trompe,... je ne me rappelle pas bien,... venez donc...
STEINBERG, se rapprochant du piano et chantant.
Nina, ma charmante,
Pendant la tourmente,
La mer écumante
Grondait à nos yeux;
Riante et fertile,
La plage tranquille
Nous montrait l'asile
Qu'appelaient nos vœux!
ENSEMBLE.
Aimable Italie,
Sagesse ou folie,
Jamais, jamais ne t'oublie
Qui t'a vue un jour!
Toujours plus chérie,
Ta rive fleurie
Toujours sera la patrie
Que cherche l'amour.
STEINBERG.
Mon amie, écoutez-moi. Cette chanson, ces paroles du cœur, ces souvenirs me pénètrent l'âme, me rendent à moi-même... Non, tant d'amour ne sera point un rêve! tant d'espoir de bonheur ne sera point un mensonge! j'en fais le serment à vos pieds.
Il se met à genoux.
Je viens de me montrer jaloux sans motif, mais je vous ai donné souvent trop de raison de l'être...
BETTINE.
Ne parlons pas de cela, Steinberg.
STEINBERG, se levant.
J'en veux parler, je suis las de feindre, de me contraindre, de me sentir indigne de vous. Mes visites chez la princesse vous ont coûté des larmes, je le sais...
BETTINE.
Charles!
STEINBERG.
Je ne veux plus la voir, je ne veux plus entendre parler d'elle. Vivons chez nous, en nous, pour nous, et que l'univers nous oublie à son tour! Le notaire est là, n'est-ce pas? Eh bien! Bettine, signons à l'instant même. Les témoins ne sont pas arrivés? Je sais bien pourquoi, et je vous le dirai. Prenez la première voisine venue, et moi, morbleu! je prendrai Calabre. Que je sois votre mari, et advienne que pourra! Je répète, avec le vieux proverbe: Celui qui aime et qui est aimé est à l'abri des coups du sort!
SCÈNE XII
Les Précédents, CALABRE.
CALABRE, entrant avec une lettre et une boîte.
On apporte cette lettre pour monsieur le baron.
STEINBERG.
Eh, que diantre! est-ce donc si pressé?
CALABRE.
Oui, monsieur; l'homme qu'on envoie a dit qu'on attendait la réponse.
STEINBERG.
Voyons ce que c'est.
Il prend la lettre.
CALABRE, donnant la boîte à Bettine.
Ceci est pour madame.
STEINBERG, après avoir lu précipitamment la lettre.
Calabre!
CALABRE.
Monsieur.
STEINBERG.
Qui est-ce qui est là?
CALABRE.
Monsieur, c'est un homme... de là-bas...
STEINBERG.
De chez la princesse? Où est-il, cet homme?
CALABRE.
Là, dans l'antichambre.
STEINBERG.
Je vais lui parler.
SCÈNE XIII
BETTINE, CALABRE.
BETTINE.
Qu'arrive-t-il encore, mon ami? As-tu remarqué, en ouvrant cette lettre, comme il a changé de visage? Est-ce encore un nouveau malheur? Ah! cette femme nous fait bien du mal.
CALABRE.
La lettre n'est pas d'elle, madame; c'est un de ses gens qui l'a apportée, mais ce n'est pas son écriture.
BETTINE.
Son écriture, hélas! excepté moi, tout le monde la connaît donc dans cette maison?
CALABRE, désignant la boîte.
Ceci, madame, vient de la part du marquis.
BETTINE.
Ah! je n'y pensais plus.
Elle ouvre la boîte.
Des diamants!
CALABRE.
Il y a un petit billet.
BETTINE.
Voyons:
Elle lit.
«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de noce...»
Ah! ciel! j'entends la voix de Steinberg; il parle avec une violence! L'entends-tu, Calabre? Il revient ici... Garde cet écrin, il ne faut pas qu'il le voie, pas maintenant, et dis-moi vite, avant qu'il vienne, combien a-t-il perdu?
CALABRE.
Ah! madame, il m'est impossible...
BETTINE.
Il faut que je sache, il faut que tu parles, quand tu serais lié par mille serments! Faut-il te le demander à genoux?
CALABRE.
Ah! ma chère dame!
BETTINE.
Est-ce cent mille francs?
CALABRE, à voix basse.
Eh bien! oui.
SCÈNE XIV
Les Précédents, STEINBERG.
STEINBERG, à Calabre.
Que faites-vous là? retirez-vous.
Calabre sort.
BETTINE.
Vous paraissez ému, Steinberg; cette lettre semble vous avoir... contrarié.
STEINBERG.
Pas le moins du monde.—Qu'est-ce donc que cette boîte que l'on vient de vous envoyer?
BETTINE.
Une bagatelle.—Dites-moi, mon ami, tout à l'heure...
STEINBERG.
Une bagatelle! mais enfin, quoi?
BETTINE.
Mon Dieu, ce n'est pas un mystère,... c'est un cadeau de Stéfani.
STEINBERG.
Ah! un cadeau? et à quel propos?
BETTINE.
À propos... de notre mariage.
STEINBERG.
Un cadeau de noce!... Est-il votre parent?
BETTINE.
Non, mais, je vous l'ai dit, c'est un ancien ami.
STEINBERG.
Et les anciens amis font aussi des présents? Je ne connaissais pas cet usage. Voyons cette boîte, si vous le voulez bien.
BETTINE.
Elle n'est pas là, on l'a portée chez moi. Mais, mon ami, ne me ferez-vous pas la grâce de me dire ce que cette lettre...
STEINBERG.
Voulez-vous que j'appelle votre femme de chambre?
BETTINE.
Pourquoi?
STEINBERG.
Pour voir ce cadeau. Vous savez que je suis un connaisseur.
BETTINE.
Je me trompais... Cet écrin n'est pas chez moi... Calabre, je crois, l'a gardé.
STEINBERG.
Ah!... si c'est un objet de prix, la précaution est fort sage.
Appelant.
Calabre! holà! Calabre! où êtes-vous donc?
SCÈNE XV
Les Précédents, CALABRE.
CALABRE.
Monsieur...
STEINBERG.
Où êtes-vous donc quand j'appelle?
CALABRE.
Monsieur, j'étais dans votre appartement. Vous vous rappelez sans doute les ordres...
STEINBERG.
Il n'est pas question de cela.
BETTINE.
Calabre, avez-vous là l'écrin que je viens de vous confier?
CALABRE.
Oui, madame.
BETTINE.
Donnez-le moi.
Elle le remet à Steinberg.
STEINBERG, ouvrant l'écrin.
Ce sont de fort beaux diamants. Peste! un bouquet de fleurs en brillants, mêlés de rubis et d'émeraudes! c'est tout à fait galant!—Il y a un mot d'écrit.
BETTINE.
Vous pouvez le lire.
STEINBERG.
À Dieu ne plaise! ma curiosité ne va pas jusque-là.
BETTINE.
Je vous en prie; je ne l'ai pas lu.
STEINBERG.
Vraiment? Puisque vous le voulez...
Il lit:
«Vous m'avez permis, belle dame, de vous envoyer un bouquet de noce. Si je devais rester longtemps dans ce pays, je vous enverrais des fleurs qui, lorsqu'elles seraient fanées, se remplaceraient aisément; mais puisque ma mauvaise étoile me défend de vivre près de vous, laissez-moi vous offrir, je vous le demande en grâce, quelques brins d'herbe un peu moins fragiles. Puisse ce souvenir d'une vieille amitié vous en rappeler parfois quelques autres que, pour ma part, je n'oublierai jamais.—J'aurai l'honneur de vous voir ce soir.»
C'est à merveille!—Monsieur Calabre, avez-vous fait demander des chevaux?
Il pose l'écrin sur une table.
CALABRE.
Pas encore, monsieur; je pensais...
STEINBERG.
Combien de fois faut-il donc que je parle pour qu'on m'entende? Que Pietro parte sur-le-champ.
BETTINE.
Des chevaux, Steinberg? pour quoi faire?
STEINBERG.
Il faut que j'aille à la ville. Hâtez-vous, Calabre.
BETTINE.
Un instant encore! Ne se pourrait-il?...
STEINBERG.
À qui obéit-on ici?
Calabre s'incline et va pour sortir.
BETTINE.
Charles, je sais votre secret! Je ne voulais vous en rien dire. J'aurais attendu, j'aurais désiré que la confidence m'en vînt de votre part; mais vous voulez partir... Pourquoi?
STEINBERG.
Vous savez tout, dites-vous, et vous le demandez! Il paraît qu'il y a ici une inquisition dans les règles, et qu'on s'inquiète fort de mes intérêts; mais il semble aussi que M. Calabre conserve plus discrètement ce que vous lui confiez qu'il ne sait respecter mes ordres.
CALABRE.
Monsieur, je vous jure sur mon âme...
STEINBERG.
Je ne vous interroge pas.—Et moi aussi je voulais garder le silence; mais puisque vous avez voulu tout savoir, eh bien! madame, soyez satisfaite! Oui, j'ai agi imprudemment; oui, ma parole est engagée; ma fortune, déjà compromise, est aujourd'hui à peu près perdue. Cette lettre vient d'un créancier qui m'annonce tout d'un coup un voyage, qui prétexte un départ subit pour me demander de l'or, comme votre marquis pour vous en donner.
BETTINE.
Bonté divine! perdez-vous la raison?
STEINBERG.
Non pas. Croyez-vous, s'il vous plaît, que je ne sache pas par cœur ces finesses, ces artifices de comédie, ces petites ruses de coulisse? Supposer qu'on s'en va pour se faire retenir! accompagner cela d'un présent bien solide, afin qu'on sente tout ce qu'on va perdre! voilà qui est nouveau, voilà qui est merveilleux! Mais il faudrait, pour n'y pas voir clair, n'avoir jamais mis le pied dans le foyer d'un théâtre, n'avoir jamais connu vos pareilles!
BETTINE.
Mes pareilles, Steinberg?—Vous voulez m'offenser. Vous n'y parviendrez pas, je vous en avertis, car ce n'est pas vous qui parlez. Si vos ennuis vous rendent injuste, le plus simple est d'en détruire la cause. Écoutez-moi.—Je n'ai pas, bien entendu, cent mille francs dans mon tiroir; mais Filippo Valle, notre correspondant, les a pour moi. Il n'y a qu'à les faire prendre à la ville, et vous les aurez dans une heure.
STEINBERG.
Je n'en veux pas.
BETTINE.
Signons notre contrat; dès cet instant, vous êtes mon mari.
STEINBERG.
Jamais!
BETTINE.
Vous le vouliez tout à l'heure.
STEINBERG.
Jamais, jamais à un tel prix!
BETTINE.
À un tel prix!... Ah! vous ne m'aimez plus.
STEINBERG.
Il ne s'agit pas d'amour dans une question d'argent. Et qu'arriverait-il si je cédais? Vous seriez ridicule, et moi méprisable.
BETTINE.
Ce ridicule me ferait rire, et ce mépris me ferait pitié.
STEINBERG.
Ririez-vous aussi de notre ruine?
BETTINE.
Je ne la crains pas. Si la pauvreté ne vous est pas insupportable, elle n'a rien que je redoute. Si elle vous effraie, eh bien! je ne suis pas morte, et ce que j'ai fait, peut se recommencer.
STEINBERG.
Remonter sur la scène, n'est-il pas vrai? C'est là votre secret désir, d'autant plus vif, que vous savez bien que je n'y saurais consentir.
BETTINE.
Mon ami...
STEINBERG.
Brisons là, je vous en prie. Je n'ajouterai qu'un seul mot: j'étais prêt à vous épouser lorsque je croyais pouvoir vous assurer une existence honorable et libre; maintenant je ne le puis plus.
BETTINE.
Pourquoi cela? où est le motif?
STEINBERG.
Où est le motif? Et mon nom? et ma famille? et mes amis? et le monde?...
BETTINE.
Ah! voilà l'obstacle.
STEINBERG.
Oui, le voilà, comprenez-le donc; oui, c'est le monde qui nous sépare, le monde, dont personne ne peut se passer, qui est mon élément, qui est ma vie, dont je n'attends rien, dont j'ai tout à craindre, mais que j'aime par-dessus tout; le monde, l'impitoyable monde, qui nous laisse faire, nous regarde en souriant, qui ne nous préviendrait pas d'un danger, mais qui, le lendemain d'une faute, se ferme devant nous comme un tombeau.
BETTINE.
Je ne croyais pas le monde si méchant.
STEINBERG.
Il ne l'est pas du tout, madame. Il a raison dans tout ce qu'il fait. C'est incroyable ce qu'il pardonne, et comme il vous soutient, comme il vous défend, par respect pour lui-même, dès l'instant qu'on en est, tant que vous vous conformez à ses lois, les plus douces, les plus praticables et les plus indulgentes qu'on puisse imaginer; mais malheur à qui les transgresse! Malheur à qui brave cette impunité, à qui abuse de cette indulgence! Il est perdu, il n'a rien à dire, et cette affable cruauté, cette sévère patience, qui ne frappe que lorsqu'on l'y force, n'est que justice.
BETTINE.
Ainsi vous partez?
STEINBERG.
Et que voulez-vous donc? De quel front, avec quel visage irais-je subir ce rôle d'un mari qui vit d'une fortune qui n'est pas la sienne, et promener par toute l'Italie une femme que je ne ferais que suivre, avec mon nom sur son passe-port et mes armes sur sa voiture? Encore faudrait-il, si, par impossible, on consentait à pareille chose, encore faudrait-il que cette femme fût digne d'un tel sacrifice!
BETTINE.
Est-ce bien là le motif, Steinberg?
STEINBERG.
Je sais donc bien mal me faire comprendre?
Montrant l'écrin.
Eh bien! le motif, le voilà.
Il sort.
SCÈNE XVI
BETTINE, CALABRE.
BETTINE.
Calabre.
CALABRE.
Madame.
BETTINE.
Je suis perdue.
CALABRE.
Patience, madame. Il ne faut pas croire...
BETTINE.
Je suis perdue, perdue à jamais.
CALABRE.
Non, madame, je vous le répète, il ne faut pas croire que monsieur le baron vous ait dit là son dernier mot, ni même qu'il ait parlé sincèrement; non, c'est impossible. Il changera de langage quand son dépit sera calmé, car ce n'est pas contre vous qu'il peut être irrité; il reviendra, madame, il va revenir.
BETTINE, regardant au balcon.
Le voilà qui part.
CALABRE.
Est-ce possible?
BETTINE.
Tu ne le vois pas? Il part seul, à pied. Où va-t-il? Sans doute à la ville. Cours après lui, Calabre, retiens-le... Ah! le cœur me manque.
CALABRE.
J'y vais, madame, je vous obéis... Mais permettez du moins...
BETTINE.
Non! arrête! laisse-le partir; mais il faut que tu partes aussi. Il faut que tu sois avant lui à la ville. Te sens-tu la force de prendre la traverse par le chemin de la montagne?
Elle va à la table et écrit.
CALABRE.
Pour vous, madame, je monterais au Vésuve.
BETTINE.
Il n'y a que toi qui puisses faire ma commission. Filippo Valle te connaît.—Et toi, connais-tu la personne à qui Steinberg doit ce qu'il a perdu?
CALABRE.
L'homme qui a apporté la lettre m'a dit que c'était le comte Alfani.
BETTINE.
Voici un mot pour Valle. Il doit avoir à moi, chez lui, la somme nécessaire. Il faut qu'il l'envoie sur-le-champ à cet Alfani, et qu'il fasse dire que c'est la princesse qui prête cet argent à Steinberg.
CALABRE.
Comment! madame, vous voulez...
BETTINE.
Oui. Il ne m'aime plus assez pour accepter de moi un service; mais, croyant qu'il vient d'elle, il n'osera refuser. Allons, Calabre, dépêche-toi; nous n'avons pas de temps à perdre.
CALABRE.
Mais, madame, pensez donc que cette somme est considérable, et que vous disiez ce matin même au notaire que votre fortune ne l'était guère...
BETTINE.
C'est bon, c'est bon. Ne t'inquiète pas.
UN DOMESTIQUE, entrant.
Monsieur le marquis Stéfani demande si madame veut le recevoir.
BETTINE.
Stéfani!
Après un silence.
Oui, sans doute, qu'il vienne. Allons, Calabre, tu n'es pas parti?
CALABRE.
Hélas! madame...
BETTINE.
Ne t'inquiète pas, te dis-je. Je t'ai entendu tantôt, il me semble, offrir quinze mille francs à ton maître?
CALABRE.
Oui, madame, et s'il se pouvait...
BETTINE.
En possèdes-tu beaucoup davantage?
CALABRE.
Je ne dis pas; mais dans un cas pareil...
BETTINE.
Et tu ne veux pas que je fasse ce que tu voulais faire? Va, Calabre, va, mon vieil ami,—et quand je serai ruinée, tu me feras tes offres, à moi, et j'accepterai.
CALABRE.
Je vais prendre le vieux cheval de chasse. Il a encore le jarret ferme, et moi aussi, quoi qu'on en dise. Je serai bientôt parti et revenu. Ah! si M. de Steinberg a du cœur, il sera dans un quart d'heure à vos pieds!
BETTINE.
Va, ne me fais pas penser à cela.
SCÈNE XVII
BETTINE, LE MARQUIS, entrant à droite pendant que Calabre sort à gauche.
BETTINE, à part.
C'est pourtant bien là ce que j'espère!
LE MARQUIS.
Voilà une action généreuse, ma chère, digne en tout point de vous, mais elle a son danger.
BETTINE.
C'est vous, Stéfani? De quoi parlez-vous?
LE MARQUIS.
Eh! de ce que vous venez de faire.
BETTINE.
Étiez-vous là? M'auriez-vous écoutée?
LE MARQUIS.
Non, Dieu m'en garde! mais j'ai entendu.
BETTINE.
Marquis!
LE MARQUIS.
Ne vous fâchez pas, de grâce, et ne vous défendez pas non plus. Je venais vous voir tout bonnement, comme je vous l'avais dit, pour vous faire mes adieux. Il n'y avait personne à la salle basse, ni personne dans la galerie. J'attendais, devant vos tableaux, qu'il vint à passer quelqu'un de vos gens, lorsque votre voix est venue jusqu'à moi. Je n'ai pas tout saisi au juste, mais j'ai bien compris à peu près. Vous payez une petite dette et vous ne voulez pas qu'on le sache. Vous vous cachez même sous le nom d'un autre;—c'est bien vous, cela, Élisabeth. Seriez-vous blessée de ce qu'une fois de plus j'ai eu la preuve de tout ce que votre âme renferme de délicatesse et de générosité?
BETTINE.
Mais... est-ce qu'il y a longtemps que vous êtes là?
LE MARQUIS.
Non, il n'y a pas plus de deux minutes, et, je vous le dis, j'ai compris vaguement. Comme je mettais le pied sur l'escalier, j'ai aperçu votre monsieur de... Steinberg, qui s'en allait par le jardin. Il ne m'a pas rendu mon salut. Est-ce que je lui ai fait quelque chose?
BETTINE.
Plaisantez-vous? Il vous connaît à peine.
LE MARQUIS.
Vous pourriez même dire pas du tout.
BETTINE.
Il ne vous aura sûrement pas vu. Il était très préoccupé.
LE MARQUIS.
Oui,... je comprends bien;... cet argent perdu, pas vrai? ce jeune homme-là joue trop gros jeu.
BETTINE.
Oui.
LE MARQUIS.
Oui, et il ne sait pas jouer.
Bettine s'assied pensive.
Il ne faut pas croire que le lansquenet, tout bête qu'il est, soit de pur hasard. Il y a manière de perdre son argent. Je sais bien qu'à tout prendre c'est un jeu aussi savant que pile ou face ou la bataille. L'indifférent qui regarde n'en voit point davantage; mais demandez à celui qui touche aux cartes si elles ne lui représentent que cela. Ces petits morceaux de carton peint ne sont pas seulement pour lui rouge ou noir; ils veulent dire heur ou malheur. La fortune, dès qu'on l'appelle, peu importe par quel moyen, accourt et voltige autour de la table, tantôt souriante, tantôt sévère; ce qu'il faut étudier pour lui plaire, ce n'est pas le carton peint ni les dés, ce sont ses caprices, ce sont ses boutades qu'il faut pressentir, qu'il faut deviner, qu'il faut savoir saisir au vol... Il y a plus de science au fond d'un cornet que n'en a rêvé d'Alembert.
BETTINE.
Vous parlez en vrai joueur, marquis.—Est-ce que vous l'avez été?
LE MARQUIS.
Oui, et joueur assez heureux, parce que j'étais très hardi quand je gagnais, et dès que la fortune me tournait le dos, cela m'ennuyait.
BETTINE.
On dit que cette passion-là ne se corrige jamais.
LE MARQUIS.
Bon! comme les autres. Mais je suis là à bavarder... Je ne voulais que vous baiser la main, et je me sauve, car j'importunerais...
BETTINE.
Non, Stéfani, restez, je vous en prie. Puisque vous savez à peu près mes secrets, nous n'en dirons rien, n'est-ce pas? Et vous me pardonnerez si je suis distraite.—Le chagrin n'est jamais aimable.
LE MARQUIS.
Celui que vous avez est bien mieux que cela: il est estimable, et il vous honore. Je connais des gens qui rendent service comme l'ours de la fable avec son pavé. Ils se font prier, ils vous marchandent, et lorsqu'ils vous croient suffisamment plein d'une reconnaissance éternelle, ils vous assomment d'un affreux bienfait. Ils détruisent ainsi tout le vrai prix des choses, la bonne grâce d'une bonne action. Vous n'avez pas de ces façons-là, ma chère, et votre main est plus légère encore lorsqu'elle obéit à votre cœur que lorsqu'elle court sur ce piano pour exprimer votre pensée.
BETTINE.
Asseyez-vous donc, je vous en supplie.
LE MARQUIS, s'asseyant.
À la bonne heure, pourvu que vous me promettiez, une minute avant que je sois de trop, d'être assez de mes amis pour me mettre à la porte.
BETTINE.
De vos amis, marquis? À propos, savez-vous bien que vous m'avez envoyé un bouquet magnifique, mais à tel point que je ne l'accepterais certainement de personne au monde, excepté vous.
LE MARQUIS.
Il n'y a ni perle ni diamant qui vaille une telle parole échappée de vos lèvres.—Mais il y a quelque chose qui me tracasse.—Laissez-moi vous faire une seule question. Est-ce que, dans ces affaires-là, vous ne prenez pas vos précautions?
BETTINE.
Quelles précautions?
LE MARQUIS.
Mais, dame! une signature, une hypothèque, une garantie.
BETTINE.
Je n'entends rien à tout cela.
LE MARQUIS.
Vous avez tort, morbleu! vous avez tort.
BETTINE.
C'était donc là ce qui vous faisait dire, en entrant, qu'il y avait un danger pour moi?
LE MARQUIS.
Précisément.
BETTINE.
Expliquez-vous donc.
LE MARQUIS.
C'est que cela est fort délicat, et puis j'augmenterais vos inquiétudes.
BETTINE.
Le vrai moyen de les augmenter, c'est de ne parler qu'à demi.
LE MARQUIS.
Vous avez raison, et j'ai tort. N'en parlons plus; prenez que je n'ai rien dit.