Il se lève.
BETTINE.
Non pas, car je comprends vos craintes... Vous connaissez la princesse?
LE MARQUIS.
Eh! oui, eh! oui, je la connais.
BETTINE.
La croyez-vous capable d'une mauvaise action?
LE MARQUIS.
Eh! je n'en sais rien.
BETTINE.
Mais je dis,... d'une perfidie,... d'une noirceur...
LE MARQUIS.
Eh! qui en répondrait?
BETTINE.
Stéfani, vous m'épouvantez. Écoutez-moi: vous m'avez vue ce matin presque jalouse de cette femme.
LE MARQUIS.
Vous l'étiez bien un peu tout à fait.
BETTINE.
Oui, par instants; mais vous savez ce que c'est, mon ami:—on croit douter des gens qu'on aime, on les accable de reproches, on les appelle parjures, infidèles;... au fond de l'âme on n'en croit pas un mot, et pendant que la bouche accuse, le cœur absout. N'est-ce pas vrai?
LE MARQUIS.
Sans doute. Eh bien? ma chère Bettine...
BETTINE.
Eh bien! marquis, sincèrement, je n'ai jamais pensé, je n'ai jamais cru possible qu'il aimât cette femme. Cette horrible idée me vient maintenant. Vous l'avez vu chez elle,—qu'en pensez-vous?
LE MARQUIS.
Bon Dieu! ma belle, que demandez-vous là? On ne voit pas les cœurs, comme dit Molière. Franchement, d'ailleurs, je n'en crois rien.
BETTINE.
Que voulait dire alors ce danger dont vous me parliez?
LE MARQUIS.
Ah! c'est qu'il y a princesse et princesse, comme il y a fagot et fagot.
BETTINE.
Et vous croyez que celle-ci...
LE MARQUIS.
Elle me fait tant soit peu l'effet de n'être pas de bien bonne fabrique, et d'avoir été achetée de hasard.
BETTINE.
S'il en est ainsi...
LE MARQUIS.
Je n'en suis pas sûr; mais je conviens qu'il m'est pénible de voir le sort d'une personne comme vous entre les mains d'une femme comme elle.
BETTINE.
Je ne saurais croire que Steinberg...
LE MARQUIS.
Puisse vous tromper? Je suis de votre avis. Eh! palsambleu! s'il ne vous adore pas, je le plains bien sincèrement. Tenez, on vient, c'est lui, je me retire. Non, ce n'est pas lui, c'est son valet de chambre.
SCÈNE XVIII
Les Précédents, CALABRE.
BETTINE.
Eh bien! Calabre, qu'as-tu fait?
CALABRE.
Tout ce que vous m'aviez dit, madame.
BETTINE.
L'argent est payé?
CALABRE.
Oui, madame.
BETTINE.
As-tu vu Steinberg?
CALABRE.
Hélas! oui.
BETTINE.
Que t'a-t-il dit?
CALABRE.
Voici une lettre.
BETTINE, après avoir lu vite.
Ah! c'est très bien,... parfaitement bien,... c'est à merveille.
Elle tombe évanouie sur un fauteuil.
CALABRE.
Madame! madame!
LE MARQUIS.
Qu'y a-t-il donc?
CALABRE.
Veillez sur elle, monsieur, je vais chercher ce qu'il faut.
LE MARQUIS, tirant un flacon.
Ce flacon suffira. Qu'êtes-vous donc venu lui annoncer?
CALABRE.
Ah! monsieur, c'est horrible à dire!... Il est parti avec la princesse.
LE MARQUIS.
Parti!—La voici qui rouvre les yeux. Il faut lui ôter cette lettre...
Il va pour prendre la lettre que Bettine tient à la main.
BETTINE.
Non, non!... oh! ne m'ôtez pas cela... Où suis-je donc? J'ai fait un rêve. C'est vous, marquis? Je vous demande pardon.
LE MARQUIS.
Restez en repos; ne vous levez pas.
BETTINE.
Ah! malheureuse! je me souviens. Il est parti; n'est-ce pas, Calabre? Savez-vous cela, Stéfani?—Il est parti avec cette femme! Tenez, lisez cette lettre, lisez-la tout haut.
LE MARQUIS.
Je sais tout, ma chère.
BETTINE.
Ah! vraiment? Cette nouvelle est-elle déjà connue? Suis-je déjà la fable de la ville? Sans doute il y a du plaisant dans cette aventure, elle fournira matière à la gaieté publique; mais comment oseraient-ils rire de moi, avant de savoir ce que je vais faire? Tout n'est pas fini, et apparemment j'ai aussi le droit de dire mon mot dans cette comédie.
LE MARQUIS.
Personne ne se rira de vous. Il n'y a rien de moins plaisant que de voler l'argent du prochain.
BETTINE, s'animant par degrés.
Voler! qui parle d'une chose pareille? Cette somme dont j'ai disposé, je l'ai donnée volontairement, j'ai supplié qu'on l'acceptât. J'ai été obligée d'employer la ruse pour vaincre un refus obstiné. Il est vrai que mon stratagème n'a pas tourné à mon avantage; mais qui peut dire que je m'en repente? Si c'est de cela que vous me plaignez, vous me supposez un singulier chagrin.
Elle se lève.
LE MARQUIS.
Je ne sais pas quelle est la somme, mais il paraît que ce n'est pas peu de chose.
BETTINE.
Eh! que m'importe? Quelle étrange idée vous faites-vous donc des personnes mêmes que vous prétendez estimer, si vous ne voyez ici qu'une affaire d'intérêt? Ah! que Steinberg fût revenu à moi, est-ce que le reste comptait pour quelque chose? Mais c'est ainsi que juge le monde.—Un amour trompé, qu'est-ce que cela? Une femme qu'on abandonne, un serment qu'on trahit, un lien sacré qu'on brise, ce ne sont que des bagatelles! cela se voit tous les jours, cela se raconte, cela égaie la bonne compagnie! mais qu'il s'agisse de quelques écus de moins, de quelques misérables poignées de jetons qu'on aura perdus par hasard, oh! alors chacun vous plaindra, et votre souffrance pécuniaire sera l'objet d'une pitié sordide, à faire monter la rougeur au front.
LE MARQUIS.
Votre chagrin est cause, Bettine, que vous adressez mal vos reproches.
BETTINE.
Oui, mon ami, vous avez raison. Je sais qui vous êtes, je vous offense; mais ce que j'éprouve est si affreux, qu'il faut me pardonner ce que je puis dire, car je n'en sais rien, je suis au fond d'un abîme. Tenez, Stéfani, lisez-moi cela. Lisez tout haut, je vous en prie.
LE MARQUIS, lisant.
«Ma chère Bettine,
«Bien que vous ayez agi sans mon consentement, je suis obligé de vous remercier de ce que vous venez de faire pour moi...»
BETTINE.
Obligé de me remercier!
LE MARQUIS, continuant.
«Mais vous comprenez que mon premier soin doit être de chercher les moyens de vous rendre la somme que vous avez bien voulu m'avancer...»
BETTINE.
On n'écrirait pas mieux à un homme d'affaires.
LE MARQUIS, de même.
«Le projet que nous avions formé ne pouvant plus se réaliser, les convenances mêmes semblent s'opposer à ce que je demeure plus longtemps près de vous...»
BETTINE.
Que dites-vous de cela, marquis?
LE MARQUIS, de même.
«Je vais donc quitter ce pays. Une personne de nos amies...»
BETTINE.
Quelle audace!
LE MARQUIS, de même.
«... De nos amies part maintenant pour Rome, et m'offre de l'accompagner. Je sais, du reste, que je ne vous laisse pas seule...»
BETTINE.
Continuez, continuez.
LE MARQUIS, de même.
«Et que je puisse revenir ou non, vous pouvez compter, chère Bettine, que vous recevrez bientôt de mes nouvelles.
«Steinberg.»
BETTINE.
Steinberg! Que le monde prononce ton nom quand il voudra parler d'un ingrat!
LE MARQUIS.
Il est certain que tout cela n'est pas beau. En vérité, cela demanderait vengeance.
BETTINE.
Vengeance! ah! oui, n'en doutez pas! Mais quelle vengeance puis-je trouver? Vous parlez en homme, Stéfani, et vous ressentez en homme un affront. Vous-même, cependant, que pouvez-vous faire quand vous avez un ennemi? Que pouvez-vous de plus que de le tuer? Vous croyez vous venger ainsi... Ah! mon ami, pour un cœur honnête, il y a des maux plus affreux que la mort; mais pour un lâche, ce qu'il y a de plus terrible, c'est la mort, qui n'est rien.
LE MARQUIS.
Je gagerais que cette lettre impertinente n'est pas entièrement du fait de votre baron. Il y a de la femme là dedans,—c'est un monstre à deux têtes,—car enfin quelle nécessité de vous avertir qu'il ne s'en va pas seul? La lâcheté est de lui, l'insulte est féminine.
BETTINE.
Je l'ai senti comme vous. Il le sait bien aussi, et il a voulu mettre entre nous une barrière infranchissable. Il craignait que je ne voulusse le suivre, il avait peur de mon pardon, et il a pris ce moyen de l'éviter; il savait que, lorsqu'une femme frappe le cœur d'une autre, elle rend toute espèce de retour impossible, et que la blessure ne se guérit pas. O perfide! le jour même qui était fixé, qu'il avait choisi pour notre mariage!... Hier au soir, il fallait voir comme il savait dissimuler! Il semblait, dans son impatience, souffrir d'attendre qu'il fît jour. O ciel! c'est moi qu'on joue ainsi! mon âme loyale ainsi traitée! Vous me connaissez, marquis, n'est-ce pas? Eh bien! j'ai combattu mon caractère trop vif, j'ai plié mon orgueil, afin de supporter ce qui me révoltait souvent, mais du moins ce que je croyais fait sans fausseté, sans dessein de nuire. Maintenant, je te vois tel que tu es, traître, et tu déchires mon cœur et mon honneur!
LE MARQUIS.
Ah ça! je pense à un mot de cette lettre. Lorsqu'il vous dit qu'il ne vous laisse pas seule, qu'est-ce qu'il entend par ces paroles? Est-ce donc que Calabre reste auprès de vous?
CALABRE.
Oh! non, monsieur, cela signifie autre chose.
BETTINE.
Tais-toi, Calabre.
LE MARQUIS.
Pourquoi donc?—Est-ce une indiscrétion que je viens de commettre?
Bettine ne répond pas. Calabre fait un signe au marquis, et lui montre l'écrin qui est sur la table.
LE MARQUIS.
Je ne comprends pas. Que veux-tu dire à ton tour?
CALABRE.
Madame me défend de parler.
BETTINE.
Parle si tu veux.
LE MARQUIS, se levant et allant à la table.
Ceci pique fort ma curiosité. Qu'y a-t-il donc, monsieur Calabre?
CALABRE.
Eh bien! monsieur, puisqu'on me permet de le dire, c'est que cet écrin est cause en partie de tout ce qui arrive.
LE MARQUIS.
Vous voulez badiner, sans doute?
CALABRE.
Pas le moins du monde. Monsieur le baron a fait des reproches horribles à madame d'avoir accepté ces bijoux.
LE MARQUIS.
Mais cela n'a pas le sens commun!
CALABRE.
Et ce matin, monsieur, s'il faut ne vous rien taire, j'étais chargé moi-même de dire à madame qu'elle eût à ne vous point recevoir.
LE MARQUIS.
Ah ça! mais cela a l'air d'un rêve... Est-ce que c'est vrai, Bettine, ce qu'on me raconte là?
BETTINE.
Très vrai.
LE MARQUIS.
Mais cela tient du prodige. À propos de quoi cette querelle d'Allemand? ce ne pouvait être qu'un méchant prétexte dont il avait besoin pour se fâcher.
CALABRE.
Oh! mon Dieu oui, monsieur, pas autre chose.
LE MARQUIS.
J'entends. Mais quelle bizarre idée!
CALABRE.
C'est que monsieur le marquis venait voir souvent madame, du temps qu'elle était à Florence, et monsieur le baron s'est imaginé...
LE MARQUIS.
Quelque sottise.
CALABRE.
Il s'est persuadé, en vous voyant arriver ici, que vous alliez recommencer à faire votre cour à madame.
LE MARQUIS.
Eh bien?
CALABRE.
Et cela l'a fâché.
LE MARQUIS.
C'est malheureux. Quoi! il va l'épouser, et voilà le cas qu'il sait faire d'elle? Mais c'est un drôle que ce monsieur.
BETTINE.
Stéfani! songez que je l'ai aimé.
LE MARQUIS.
C'est juste, je vous demande pardon. Je n'ai pas les mêmes raisons que vous pour le ménager. Ainsi donc, cher monsieur Calabre, vous dites qu'on est jaloux de moi?
CALABRE.
Oui, monsieur.
LE MARQUIS.
En vérité? Eh bien! cela me fait plaisir, cela me rajeunit.—Ah! on est jaloux de moi!
Après un silence.
Eh bien! morbleu! il a raison.—Bettine, écoutez-moi. Vous avez aimé, vous vous êtes trompée, vous avez fait un mauvais choix, vous en portez la peine; cela est fâcheux, mais cela arrive aux plus honnêtes gens, c'est même à eux que cela ne manque guère. Si maintenant vous avez quelque rancune, et la moindre disposition à courir en poste après le passé, je suis tout prêt et je vous aiderai très volontiers à prendre une revanche qui vous est bien due. Si je n'ai plus le pied assez leste pour me jeter dans une valse, je l'ai encore, Dieu merci, assez ferme pour soutenir un coup d'épée, et je serais ravi de rendre à ce monsieur celui que j'ai reçu autrefois pour vous.
BETTINE.
Mon ami...
LE MARQUIS.
Si, au contraire (ce qui, à mon avis, serait infiniment préférable), vous pouviez avoir la patience, je dirai même le bon sens, de laisser faire le médecin qui guérit toute chose, le temps, connu depuis que le monde existe, je m'offre à vous.
BETTINE.
Vous, Stéfani?
LE MARQUIS.
Moi, non pas aujourd'hui, non pas demain, non pas dans un mois ni dans six, mais quand vous voudrez, quand cela vous plaira, si jamais cela peut vous plaire, quand vous serez calmée, guérie, redevenue tout à fait vous-même, c'est-à-dire gaie, aimable et charmante; quand la blessure qu'un ingrat vous a faite s'effacera avec les jours d'oubli, oui, je le répète, je m'offre à vous. On dit que je veux vous faire ma cour, on a raison; que je vous ai aimée, on a raison; que je vous aime encore, on a raison; et ce que je vous dis là, il y a trois ans que j'aurais dû vous le dire, et je vous le dirai toute ma vie.
BETTINE.
Puisque vous me parlez avec cette franchise, je ne veux pas être moins sincère que vous. Répondre sur-le-champ à ce que vous me proposez, vous comprenez que c'est impossible...
LE MARQUIS.
Quand vous voudrez.
BETTINE.
Mais ce que je puis et ce que je veux vous dire, tout de suite et sans hésiter, c'est qu'au milieu des chagrins que j'éprouve et de toute l'horreur qui m'accable, à cet instant où mon cœur est brisé par un abandon si cruel et une trahison si basse, vos paroles viennent d'y exciter une émotion qui m'est bien douce. Et pourquoi vous le cacherais-je? oui, Stéfani, je suis heureuse de voir que ce monde n'est pas encore désert, et que, si le mensonge et la perfidie peuvent quelquefois s'y rencontrer, on y peut aussi trouver sur sa route la main fidèle d'un ami. Je le savais, mais j'allais l'oublier. Vous m'en avez fait souvenir,... voilà ce dont je vous remercie.
LE MARQUIS.
Et vous pourriez douter qu'on vous aime!
BETTINE.
Non, je crois ce que vous me dites; mais il y a une réflexion que vous n'avez pas faite. Savez-vous bien à qui vous parlez?
LE MARQUIS.
À la plus charmante femme que je connaisse.
BETTINE.
Considérez ceci, marquis: je suis tout à fait désespérée. Le coup que je viens de recevoir est si imprévu, si inconcevable, qu'il m'a d'abord anéantie. Maintenant que ma raison se réveille peu à peu, je cherche comment je pourrais continuer de vivre, et, en vérité, je ne le vois pas.
LE MARQUIS.
Prenez courage.
BETTINE.
Non, je ne le vois pas. À examiner froidement, raisonnablement ce qui m'arrive, je ne veux pas vous tromper, je ne vois nul remède, nul espoir. Je perds l'homme que j'aimais, et ce qu'il y a de plus affreux encore, je suis forcée de le mépriser. Que voulez-vous que je devienne? Es-tu de mon avis, Calabre? Plus je réfléchis, et plus je vois qu'il n'y a plus pour moi d'existence possible. Je ne peux plus rien faire que prier et pleurer. Est-ce à ce reste de moi-même, à ce fantôme de votre amie que vous voulez donner la main? est-ce à un masque couvert de larmes?
Elle pleure.
LE MARQUIS.
Oui, morbleu! et ces larmes-là, je ne vous demanderai jamais de les essuyer. Je respecte trop votre douleur pour tâcher de vous en distraire, mais je vous dis: le temps s'en chargera,—et laissez-moi aussi achever ma pensée, dût-elle vous choquer en ce moment. Vous n'avez plus, dites-vous, d'existence possible? Vous en avez une toute faite, la seule qui vous convienne, celle que vous aimez, que vous avez choisie, qui est notre plaisir et votre gloire... Vous retournerez au théâtre.
BETTINE.
Y pensez-vous?
LE MARQUIS.
Pourquoi donc pas? Cela vous paraît-il si étrange, qu'en vous offrant d'être votre époux, je vous parle de remonter sur la scène? Oui, je me souviens que, ce matin, vous me disiez qu'une fois mariée, vous y comptiez renoncer pour toujours; mais je vous ai répondu, ce me semble, que ce n'était point mon avis, ni de mon goût, je vous assure. Est-ce qu'on résiste à son talent? En a-t-on la force, en a-t-on le droit, surtout quand ce talent heureux vous a portée sur cette jolie montagne où les Muses dansent autour d'Apollon, et les abeilles autour des Muses?... Croyez-vous donc que l'on puisse être tout bonnement baronne ou marquise, en revenant de ce pays-là? Oh! que non pas! La nature parle: bon gré, mal gré, il faut qu'on l'écoute. Eh! palsambleu! un poète fait des vers et un musicien des chansons, tout comme un pommier fait des pommes. Lorsqu'on me raconte que Rossini se tait, je déclare que je n'en crois rien. Et vous non plus, Bettine, vous ne vous tairez pas. Vous retrouverez force et vaillance, vous reprendrez la harpe de Desdémone, et moi ma place dans mon petit coin, à côté de mon cher quinquet. Vous reverrez cette foule émue, attentive, qui suit vos moindres gestes, qui respire avec vous, ce parterre qui vous aime tant, ces vieux dilettanti qui frappent de leurs cannes, ces jeunes dandies qui, parés pour le bal, déchirent leurs gants en vous applaudissant, ces belles dames dans leurs loges dorées, qui, lorsque le cœur leur bat aux accents du génie, lui jettent si noblement leurs bouquets parfumés! Tout cela vous attend, vous regrette et vous appelle... Ah! je jouissais jadis de vos triomphes! votre amitié m'en donnait une part.—Que serait-ce donc si vous étiez à moi!
BETTINE.
Ah! Stéfani... Mais c'est impossible.
LE MARQUIS.
Ne le dites pas trop vite, ne vous hâtez pas. C'est là tout ce que je vous demande.
Il lui baise la main.
LE NOTAIRE, sortant du pavillon.
Monsieur Calabre!
CALABRE.
Ah! c'est vous?
LE NOTAIRE.
Oui, il n'y a plus de moscatelle, et je ne vois toujours pas les futurs conjoints. Je vais retourner à la ville.
CALABRE, lui montrant Bettine, qui a laissé sa main dans celle du marquis.
Attendez, attendez un peu.
FIN DE BETTINE.
Le rôle de Bettine a été écrit pour madame Rose Chéri, qui joignait à son talent de comédienne ceux de pianiste habile et de musicienne consommée. Cette pièce, représentée pour la première fois sur le théâtre du Gymnase dramatique, le 30 octobre 1851, fut écoutée avec une apparence d'attention et de respect, mais dans un morne silence. Il ne serait pas facile d'expliquer aujourd'hui pourquoi ce charmant ouvrage n'a pas obtenu plus de faveur.
CARMOSINE
COMÉDIE EN TROIS ACTES
PUBLIÉE EN 1852, REPRÉSENTÉE EN 1865.
| PERSONNAGES. | ACTEURS QUI ONT CRÉÉ LES RÔLES. |
| PIERRE D'ARAGON, roi de Sicile. | MM. Bondois. |
| MAITRE BERNARD, médecin. | Laute. |
| MINUCCIO, troubadour. | Thiron. |
| PERILLO, jeune avocat. | Laroche. |
| SER VESPASIANO, chevalier de fortune. | Romanville. |
| UN OFFICIER DU PALAIS. | |
| MICHEL, domestique chez maître Bernard. | |
| LA REINE CONSTANCE, femme du roi Pierre. | Mlle Othon. |
| DAME PAQUE, femme de maître Bernard. | Mme Masson. |
| CARMOSINE, leur fille. | Mlle Thuillier. |
Pages, Écuyers, Demoiselles d'honneur, Suivantes de la reine.
La scène se passe à Palerme.
ACTE PREMIER
Une salle chez maître Bernard.
SCÈNE PREMIÈRE
MAITRE BERNARD, DAME PAQUE.
DAME PAQUE.
Faites-moi le plaisir de laisser là vos drogues, et d'écouter un peu ce que je vous dis.
MAITRE BERNARD.
Faites-moi la grâce de ne pas me le dire du tout, ce sera tout aussitôt fait.
DAME PAQUE.
Comme il vous plaira. Mélangez vos herbes empestées tout à votre aise. Le seul résultat de votre obstination sera de la voir mourir dans nos bras.
MAITRE BERNARD.
Si mes remèdes ne peuvent rien, que peut donc votre bavardage? Mais c'est votre unique passe-temps de nous inonder de discours inutiles. Dieu merci, la patience est une belle vertu.
DAME PAQUE.
Si vous aimiez votre pauvre fille, elle serait bientôt guérie.
MAITRE BERNARD.
Pourquoi me dites-vous cela? Êtes-vous folle? Ne voyez-vous pas ce que je fais du matin au soir? Pauvre chère âme! tout ce que j'aime! Dites-moi, n'est-ce donc pas assez de voir souffrir l'enfant de mon cœur, sans avoir sur le dos vos éternels reproches? car on dirait, à vous entendre, que je suis cause de tout le mal. Y a-t-il moyen de rien comprendre à cette mélancolie qui la tue? Maudites soient les fêtes de la reine, et que les tournois aillent à tous les diables!
DAME PAQUE.
Vous en revenez toujours à vos moutons.
MAITRE BERNARD.
Oui, on ne m'ôtera pas de la tête qu'elle est tombée malade un dimanche, précisément en revenant de la passe d'armes. Je la vois encore s'asseoir là, sur cette chaise; comme elle était pâle et toute pensive! comme elle regardait tristement ses petits pieds couverts de poussière? Elle n'a dit mot de la journée, et le souper s'est passé sans elle.
DAME PAQUE.
Allez, vous n'êtes qu'un vieux rêveur. Le meilleur de tous les remèdes, je vous le dirai, malgré votre barbe: c'est un beau garçon et un anneau d'or.
MAITRE BERNARD.
Si cela était, pourquoi refuserait-elle tous les partis qu'on lui présente? Pourquoi ne veut-elle même pas entendre parler de Perillo, qui était son ami d'enfance?
DAME PAQUE.
Vraiment, elle s'en soucie bien! Laissez-moi faire. On lui proposera telle personne qu'elle ne refusera pas.
MAITRE BERNARD.
Je sais ce que vous voulez dire, et pour celui-là, c'est moi qui le refuse. Vous vous êtes coiffée d'un flandrin.
DAME PAQUE.
Vous verrez vous-même ce qui en est.
MAITRE BERNARD.
Ce qui en est? Mais, dame Pâque, il y a pourtant dans ce monde certaines choses à considérer. Je ne suis pas un grand seigneur, madame, mais je suis un honnête médecin, un médecin assez riche, dame Pâque, et même fort riche pour cette ville; j'ai dans mon coffre quantité de sacs bien et dûment cachetés. Je ne donnerai pas plus ma fille pour rien, que je ne la vendrai, entendez-vous?
DAME PAQUE.
Vraiment, vous ferez bien, et votre fille mourra de votre sagesse, si elle ne meurt de vos potions. Laissez donc là ce flacon, je vous en prie, et n'empoisonnez pas davantage cette pauvre enfant. Ne voyez-vous donc pas, depuis deux mois, que vos drogueries ne servent à rien? Votre fille est malade d'amour, voilà ce que je sais, moi, de bonne part. Elle aime ser Vespasiano, et toutes les fioles de la terre n'y changeront pas un iota.
MAITRE BERNARD.
Ma fille n'est point une sotte, et ser Vespasiano est un sot. Qu'est-ce qu'un âne peut faire d'une rose?
DAME PAQUE.
Ce n'est pas vous qui l'épouserez. Essayez donc d'avoir le sens commun. Ne convenez-vous pas que c'est en revenant des fêtes de la reine que votre fille est tombée malade? N'en parle-t-elle pas sans cesse? N'amène-t-elle pas toujours les entretiens sur ce chapitre, sur l'habileté des cavaliers, sur les prouesses de celui-là, sur la belle tournure de celui-ci? Est-il rien de plus naturel à une jeune fille sans expérience que de sentir son cœur battre tout à coup pour la première fois, à la vue de tant d'armes resplendissantes, de tant de chevaux, de bannières, au son des clairons, au bruit des épées? Ah! quand j'avais son âge!...
MAITRE BERNARD.
Quand vous aviez son âge, dame Pâque, il me semble que vous m'avez épousé, et il n'y avait point là de trompettes.
DAME PAQUE.
Je le sais bien, mais ma fille est mon sang. Or, dans ces fêtes, je vous le demande, à qui peut-elle s'intéresser? Qui doit-elle chercher dans la foule, si ce n'est les gens qu'elle connaît? Et quel autre, parmi nos amis, quel autre que le beau, le galant, l'invincible ser Vespasiano?
MAITRE BERNARD.
À telle enseigne, qu'au premier coup de lance, il est tombé les quatre fers en l'air.
DAME PAQUE.
Il se peut que son cheval ait fait un faux pas, que sa lance se soit détournée, je ne nie pas cela; il se peut qu'il soit tombé.
MAITRE BERNARD.
Cela se peut assurément; il a pirouetté en l'air comme un volant, et il est tombé, je vous le jure, autant qu'il est possible.
DAME PAQUE.
Mais de quel air il s'est relevé!
MAITRE BERNARD.
Oui, de l'air d'un homme qui a son dîner sur le cœur, et une forte envie de rester par terre. Si un pareil spectacle a rendu ma fille malade, soyez persuadée que ce n'est pas d'amour. Allons, laissez-moi lui porter ceci.
DAME PAQUE.
Faites ce que vous voudrez. Je vous préviens que j'ai invité ce chevalier à souper. Que votre fille ait faim ou non, elle y viendra, et vous jugerez par vous-même de ce qui se passe dans son cœur.
MAITRE BERNARD.
Et pourquoi ne parlerait-elle pas, si vous aviez raison? Suis-je donc un tyran, s'il vous plaît? Ai-je jamais rien refusé à ma fille, à mon unique bien? Est-ce qu'il peut lui tomber une larme des yeux sans que tout mon cœur... Juste ciel! plutôt que de la voir ainsi s'éteindre sans dire une parole, est-ce que je ne voudrais pas?... Allons! vous me rendriez fou!
Ils sortent chacun d'un côté différent.
SCÈNE II
PERILLO, seul, entrant.
Personne ici! Il me semblait avoir entendu parler dans cette chambre. Les clefs sont aux portes, la maison est déserte. D'où vient cela? En traversant la cour, un pressentiment m'a saisi... Rien ne ressemble tant au malheur que la solitude;... maintenant j'ose à peine avancer.—Hélas! je reviens de si loin, seul et presque au hasard; j'avais écrit pourtant, mais je vois bien qu'on ne m'attendait pas. Depuis combien d'années ai-je quitté ce pays? Six ans! Me reconnaîtra-t-elle? Juste ciel! comme le cœur me bat! Dans cette maison de notre enfance, à chaque pas un souvenir m'arrête. Cette salle, ces meubles, les murailles même, tout m'est si connu, tout m'était si cher! D'où vient que j'éprouve à cet aspect un charme plein d'inquiétude qui me ravit et me fait trembler? Voilà la porte du jardin, et celle-ci!... J'ai fait bien du chemin pour venir y frapper; à présent j'hésite sur le seuil. Hélas! là est ma destinée; là est le but de toute ma vie, le prix de mon travail, ma suprême espérance! Comment va-t-elle me recevoir? Que dira-t-elle? Suis-je oublié? Suis-je dans sa pensée? Ah! voilà pourquoi je frissonne;... tout est dans ces deux mots, l'amour ou l'oubli!... Eh bien! quoi? Elle est là sans doute. Je la verrai, elle me tendra la main: n'est-elle pas ma fiancée? n'ai-je pas la promesse de son père? n'est-ce pas sur cette promesse que je suis parti? n'ai-je pas rempli toutes les miennes? Serait-il possible?... Non, mes doutes sont injustes; elle ne peut être infidèle au passé. L'honneur est dans son noble cœur, comme la beauté sur son visage, aussi pur que la clarté des cieux. Qui sait? elle m'attend peut-être; et tout à l'heure... O Carmosine!
SCÈNE III
PERILLO, MAITRE BERNARD.
MAITRE BERNARD.
Silence! elle dort. Quelques heures de bon sommeil, et elle est sauvée.
PERILLO.
Qui, monsieur?
MAITRE BERNARD.
Oui, sauvée, je le crois, du moins.
PERILLO.
Qui, monsieur?
MAITRE BERNARD.
C'est toi, Perillo? ma pauvre fille est bien malade.
PERILLO.
Carmosine! Quel est son mal?
MAITRE BERNARD.
Je n'en sais rien. Eh bien! garçon, tu reviens de Padoue; j'ai reçu ta lettre l'autre jour; tu as terminé tes études, passé tes examens, tu es docteur en droit, tu vas recevoir et bien porter le bonnet carré; tu as tenu parole, mon ami; tu étais parti bon écolier, et tu reviens savant comme un maître. Hé! hé! voilà une belle carrière devant toi. Ma pauvre fille est bien malade.
PERILLO.
Qu'a-t-elle donc, au nom du ciel?
MAITRE BERNARD.
Hé! je te dis que je n'en sais rien. C'est une joie pour moi de te revoir, mon brave Antoine, mais une triste joie; car pourquoi viens-tu? Il était convenu entre ton père et moi que tu épouserais ma fille dès que tu aurais un état solide; tu as bien travaillé, n'est-ce pas? ton cœur n'a pas changé, j'en suis sûr, le mien non plus, et maintenant... O mon Dieu! Qu'a-t-elle donc fait?
PERILLO.
Vos paroles me font frémir. Quoi! sa vie est-elle en danger?
MAITRE BERNARD.
Veux-tu me faire mourir moi-même, à te répéter cent fois que je l'ignore? Elle est malade, Perillo, bien malade.
PERILLO.
Se pourrait-il qu'un homme aussi habile, aussi expérimenté que vous?...
MAITRE BERNARD.
Oui, expérimenté, habile! Voilà justement ce qu'ils disent tous. Ne croirait-on pas que j'ai dans ma boutique la panacée universelle, et que la mort n'ose pas entrer dans la maison d'un médecin? [Je ne m'en suis pas fié à moi seul, j'ai appelé à mon aide tout ce que je connais, tout ce que j'ai pu trouver au monde de docteurs, d'érudits, d'empiriques même, et nous avons dix fois consulté. Habileté de rêveurs, expérience de routine! La nature, Perillo, qui mine et détruit, quand elle veut se cacher, est impénétrable. Qu'on nous montre une plaie, une blessure ouverte, une fièvre ardente, nous voilà savants. Nous avons vu cent fois pareille chose, et l'habitude indique le remède; mais quand la cause du mal ne se découvre point, lorsque la main, les yeux, les battements du cœur, l'enveloppe humaine tout entière est vainement interrogée; lorsqu'une jeune fille de dix-huit ans, belle comme un soleil et fraîche comme une fleur, pâlit tout à coup et chancelle, puis, quand on lui demande ce qu'elle souffre, répond seulement: Je me meurs... Antoine, combien de fois j'ai cherché d'un œil avide le secret de sa souffrance, dans sa souffrance même! Rien ne me répondait, pas un signe, pas un indice clair et visible, rien devant moi que la douleur muette, car la pauvre enfant ne se plaint jamais; et moi, le cœur brisé de tristesse, plein de mon inutilité, je regarde les rayons poudreux où sont entassés depuis des années les misérables produits de la science. Peut-être, me dis-je, y a-t-il là dedans un remède qui la sauverait, une goutte de cordial, une plante salutaire; mais laquelle? comment deviner?]
PERILLO, à part.
Mes pressentiments étaient donc fondés; je suis venu pour trouver cela.
Haut.
Ce que vous me dites, monsieur, est horrible. Me sera-t-il permis de voir Carmosine?
MAITRE BERNARD.
Sans doute, quand elle s'éveillera; mais elle est bien faible, Perillo. Peut-être nous faudra-t-il d'abord la préparer à ta venue, car la moindre émotion la fatigue beaucoup et suffit quelquefois pour la priver de ses sens. Elle t'a aimé, elle t'aime encore, tu devais l'épouser,... tu me comprends.
PERILLO.
J'agirai comme il vous plaira. Faut-il que je m'éloigne pour quelques jours, pour un aussi long temps que vous le jugerez nécessaire? Parlez, mon père, j'obéirai.
MAITRE BERNARD.
Non, mon ami, tu resteras. N'es-tu pas aussi de la famille?
PERILLO.
Il est bien vrai que j'espérais en être, et vous appeler toujours de ce nom de père que vous me permettiez quelquefois de vous donner.
MAITRE BERNARD.
Toujours, et tu ne nous quitteras plus.
PERILLO.
Mais vous me dites que ma présence peut être nuisible ou fâcheuse. Quand ma vue ne devrait causer qu'un moment de souffrance, la plus faible impression, la plus légère pâleur sur ses traits chéris, ô Dieu! plutôt que de lui coûter seulement une larme, j'aimerais mieux recommencer le long chemin que je viens de faire, et m'exiler à jamais de Palerme.
MAITRE BERNARD.
Ne crains rien, j'arrangerai cela.
PERILLO.
Aimez-vous mieux que j'aille loger dans un autre quartier de la ville? Je puis trouver quelque maison du faubourg (j'en avais une avant d'être orphelin). J'y demeurerais enfermé tout le jour, afin que mon retour fût ignoré; le soir seulement, n'est-ce pas, ou le matin de bonne heure, je viendrais frapper à votre porte et demander de ses nouvelles, car vous concevez que sans cela je ne saurais... Elle souffre donc beaucoup?
MAITRE BERNARD.
Tu pleures, garçon? Écoute donc, il ne faut pourtant pas nous désoler si vite. Cette incompréhensible maladie ne nous a pas dit son dernier mot. Elle dort dans ce moment-ci, et, je te l'ai dit, cela est de bon augure. Qui sait? Prenons nos précautions tout doucement, avec ménagement. Évitons, avant tout, qu'elle ne te voie trop vite; dans l'état où elle est, je n'oserais pas répondre...
SCÈNE IV
Les Précédents, DAME PAQUE.
DAME PAQUE.
Votre fille vient de se réveiller; elle voudrait... Ah! c'est vous, seigneur Perillo? Je suis charmée de vous revoir.
Perillo salue.—À part.
Encore un amoureux transi! Nous nous serions bien passés de sa visite...
Haut à son mari.
Votre fille voudrait aller au jardin.
MAITRE BERNARD.
Que me dites-vous là? est-ce que cela est possible? à peine depuis trois jours peut-elle se soutenir.
DAME PAQUE.
Elle est debout, elle se sent beaucoup mieux, le sommeil lui a fait grand bien. Elle veut marcher et respirer un peu.
MAITRE BERNARD.
En vérité!
À Perillo.
Tu vois, mon cher Antoine, que je ne me trompais pas tout à l'heure. Voici un changement, un heureux changement. Elle va venir, retire-toi un instant.
PERILLO.
Elle va venir, et il faut que je m'éloigne! Si j'osais vous faire une demande...
MAITRE BERNARD.
Qu'est-ce que c'est?
PERILLO.
Laissez-moi la voir; je me cacherai derrière cette tapisserie; un seul moment, que je la voie passer!
MAITRE BERNARD.
Je le veux bien, mais ne te montre point que je ne t'appelle; je vais tenter en la faveur tout ce qui me sera possible;—et vous, dame Pâque, ne soufflez mot, je vous prie.
DAME PAQUE.
Sur vos affaires? Je n'en suis pas pressée; je n'aime pas les mauvaises commissions. Voici votre fille; je vais au jardin porter mon grand fauteuil auprès de la fontaine.
Perillo se cache derrière une tapisserie.
SCÈNE V
MAITRE BERNARD, PERILLO, caché, CARMOSINE.
CARMOSINE.
Eh bien! mon père, vous êtes inquiet, vous me regardez avec surprise? Vous ne vous attendiez pas, n'est-il pas vrai, à me voir debout comme une grande personne? C'est pourtant bien moi.
Elle l'embrasse.
Me reconnaissez-vous?
MAITRE BERNARD.
C'est de la joie que j'éprouve, et aussi de la crainte. Es-tu bien sûre de n'avoir pas trop de courage?
CARMOSINE.
Oh! je voulais vous surprendre bien davantage encore, mais je vois que ma mère m'a trahie. Je voulais aller au jardin toute seule, et vous faire dire en confidence qu'une belle dame de Palerme vous demandait. Vous auriez pris bien vite votre belle robe de velours noir, votre bonnet neuf, et comme j'avais un masque... Eh bien! qu'auriez-vous dit?
MAITRE BERNARD.
Qu'il n'y a rien d'aussi charmant que toi; ainsi ta ruse eût été inutile. Hélas! ma bonne Carmosine, qu'il y a longtemps que je ne t'ai vue sourire!
CARMOSINE.
Oui, je suis toute gaie, toute légère, je ne sais pourquoi... C'est que j'ai fait un rêve. Vous souvenez-vous de Perillo?
MAITRE BERNARD.
Assurément. Que veux-tu dire?
À part.
C'est singulier; jamais elle ne parlait de lui.
CARMOSINE.
J'ai rêvé que j'étais sur le pas de notre porte. On célébrait une grande fête. Je voyais les personnes de la ville passer devant moi vêtues de leurs plus beaux habits, les grandes dames, les cavaliers... Non, je me trompe, c'étaient des gens comme nous, tous nos voisins d'abord, et nos amis, puis une foule, une foule innombrable qui descendait par la Grand'-Rue, et qui se renouvelait sans cesse; plus le flot s'écoulait, plus il grossissait, et tout ce monde se dirigeait vers l'église, qui resplendissait de lumière. J'entendais de loin le bruit des orgues, les chants sacrés, et une musique céleste formée de l'accord des harpes et de voix si douces, que jamais pareil son n'a frappé mon oreille. La foule paraissait impatiente d'arriver le plus tôt possible à l'église, comme si quelque grand mystère, unique, impossible à revoir une seconde fois, s'accomplissait. Pendant que je regardais tout cela, une inquiétude étrange me saisissait [aussi, mais je n'avais point envie de suivre les passants]. Au fond de l'horizon, dans une vaste plaine entourée de montagnes, j'apercevais un voyageur marchant péniblement dans la poussière. Il se hâtait de toutes ses forces; mais il n'avançait qu'à grand'peine, et je voyais très clairement qu'il désirait venir à moi. De mon côté, je l'attendais; il me semblait que c'était lui qui devait me conduire à cette fête. Je sentais son désir et je le partageais; j'ignorais quels obstacles l'arrêtaient; mais, dans ma pensée, j'unissais mes efforts aux siens; mon cœur battait avec violence, et pourtant je restais immobile, sans pouvoir faire un pas vers lui. Combien de temps dura cette vision, je n'en sais rien, peut-être une minute; mais, dans mon rêve, c'étaient des années. Enfin, il approcha et me prit la main; aussitôt la force irrésistible qui m'attachait à la même place cessa tout à coup, et je pus marcher. Une joie inexprimable s'empara de moi; j'avais brisé mes liens, j'étais libre. Pendant que nous partions tous deux avec la rapidité d'une flèche, je me retournai vers mon fantôme, et je reconnus Perillo.
MAITRE BERNARD.
Et c'est là ce qui t'a donné cette gaieté inattendue?
CARMOSINE.
Sans doute. Jugez de ma surprise lorsqu'on m'éveillant tout à coup, je trouvai que mon rêve était vrai dans ce qu'il avait d'heureux pour moi, c'est-à-dire que je pouvais me lever et marcher sans aucune peine. Ma première pensée a été tout de suite de venir vous sauter au cou; après cela, j'ai voulu faire de l'esprit, mais j'ai échoué dans mon entreprise.
MAITRE BERNARD.
Eh bien! ma chère, puisque ce songe t'a mise de si bonne humeur, et puisqu'il est vrai sur ce point, apprends qu'il l'est aussi sur un autre. J'hésitais à t'en informer, mais maintenant je n'ai plus de scrupule: Perillo est dans cette ville.
CARMOSINE.
Vraiment! depuis quand?
MAITRE BERNARD.
De ce matin même, et tu le verras quand tu voudras. Le pauvre garçon sera bien heureux, car il t'aime plus que jamais. Dis un mot et il sera ici.
CARMOSINE.
Vous m'effrayez.—Il y est peut-être!
MAITRE BERNARD.
Non, mon enfant, non, pas encore; il attend qu'on l'avertisse pour se montrer. Est-ce que tu ne serais pas bien aise de le voir? Il ne t'a pas déplu dans ton rêve; il ne te déplaisait pas jadis. Il est docteur en droit à présent: c'est un personnage que ce bambin, avec qui tu jouais à cligne-musette, et c'est pour toi qu'il a étudié, car tu sais qu'il a ma parole. Je ne voulais pas t'en parler, mais grâce à Dieu...
CARMOSINE.
Jamais! jamais!
MAITRE BERNARD.
Est-il possible? ton compagnon d'enfance, ce digne et excellent garçon, le fils unique de mon meilleur ami tu refuserais de le voir? A-t-il rien fait pour que tu le haïsses?
CARMOSINE.
Rien, non,... rien; je ne le hais pas;—qu'il vienne, si vous voulez... Ah! je me sens mourir!
MAITRE BERNARD.
Calme-toi, je t'en prie; on ne fera rien contre ta volonté. Ne sais-tu pas que je te laisse maîtresse absolue de toi-même? Ce que je t'en ai dit n'a rien de sérieux, c'était pour savoir seulement ce que tu en aurais pensé dans le cas où par hasard... Mais il n'est pas ici, il n'est pas revenu, il ne reviendra pas.
À part.
Malheureux que je suis, qu'ai-je fait?
CARMOSINE.
Je me sens bien faible.
Elle s'assoit.
MAITRE BERNARD.
Seigneur mon Dieu! il n'y a qu'un instant, tu te trouvais si bien, tu reprenais ta force! C'est moi qui ai détruit tout cela, c'est ma sotte langue que je n'ai pas su retenir! Hélas! pouvais-je croire que je t'affligerais? Ce pauvre Perillo était venu... Non, je veux dire... Enfin, c'était toi qui m'en avais parlé la première.
CARMOSINE.
Assez, assez, au nom du ciel! il n'y a point de votre faute. Vous ne saviez pas,... vous ne pouviez pas savoir... Ce songe qui me semblait heureux, j'y vois clair maintenant, il me fait horreur!
MAITRE BERNARD.
Carmosine, ma fille bien-aimée! par quelle fatalité inconcevable...
Perillo écarte la tapisserie sans être vu de Carmosine; il fait un signe d'adieu à Bernard, et sort doucement.
CARMOSINE.
Que regardez-vous donc, mon père?
MAITRE BERNARD.
Qu'as-tu, toi-même? tu pâlis, tu frissonnes; qu'éprouves-tu? Écoute-moi; il y a dans ta pensée un secret que je ne connais pas, et ce secret cause ta souffrance; je ne voudrais pas te le demander; mais, tant que je l'ignorerai, je ne puis te guérir, et je ne peux pas te laisser mourir. Qu'as-tu dans le cœur? Explique-toi.
CARMOSINE.
Cela me fait beaucoup de mal, lorsque vous me parlez ainsi.
MAITRE BERNARD.
Que veux-tu? Je te le répète, je ne peux pas te laisser mourir. Toi si jeune, si forte, si belle! Doutes-tu de ton père? Ne diras-tu rien? T'en iras-tu comme cela? Nous sommes riches, mon enfant; si tu as quelques désirs,... les jeunes filles sont parfois bien folles, qu'importe? il te faut un mot, rien de plus, un mot dit à l'oreille de ton père. Le mal dont tu souffres n'est pas naturel; [ces faux espoirs que tu nous donnes, ces moments de bien-être que tu ressens, pour nous rejeter ensuite dans des craintes plus graves; toutes ces contradictions dans tes paroles, tous ces changements inexplicables, sont un supplice!] Tu te meurs, mon enfant, je deviendrai fou;—veux-tu faire mourir aussi de douleur ton pauvre père qui te supplie!
Il se met à genoux.
CARMOSINE.
Vous me brisez, vous me brisez le cœur!
MAITRE BERNARD.
Je ne puis pas me taire, il faut que tu le saches. Ta mère dit que tu es malade d'amour,... elle a été jusqu'à nommer quelqu'un...
CARMOSINE.
Prenez pitié de moi!
Elle s'évanouit.
MAITRE BERNARD.
Ah! misérable, tu assassines ta fille! Ta fille unique, bourreau que tu es! Holà, Michel! holà! ma femme! Elle se meurt, je l'ai tuée, voilà mon enfant morte!
SCÈNE VI
Les Précédents, DAME PAQUE.
DAME PAQUE.
Que voulez-vous? Qu'est-il arrivé?
MAITRE BERNARD.
Vite du vinaigre, des sels, ce flacon, là, sur cette table!
DAME PAQUE, donnant le flacon.
J'étais bien sûre que votre Perillo nous ferait ici de mauvaise besogne.
MAITRE BERNARD.
Paix! sur le salut de votre âme! La voici qui rouvre les yeux.
DAME PAQUE.
Eh bien! mon pauvre ange, ma chère Carmosine, comment te sens-tu à présent?
CARMOSINE.
Très bien. Où allez-vous, mon père? Ne me quittez pas.
MAITRE BERNARD.
Laissez-moi! laissez-moi!
DAME PAQUE.
Que veux-tu?
CARMOSINE.
Je ne veux rien; pourquoi mon père s'en va-t-il?
MAITRE BERNARD.
Pourquoi? pourquoi? parce que tout est perdu. Que Dieu me juge!
CARMOSINE.
Restez, mon père, ne vous inquiétez pas; tout cela finira bientôt.
DAME PAQUE.
Ser Vespasiano vient souper avec nous; seras-tu assez forte pour te mettre à table?
CARMOSINE.
Certainement, j'essaierai.
DAME PAQUE, à son mari.
Voyez-vous cela? elle y consent.
MAITRE BERNARD, à sa femme.
Que le diable vous emporte, vous et votre marotte! Vous ne comprenez donc rien à rien?
CARMOSINE.
Me voilà tout à fait bien maintenant. Le souper est-il prêt? Venez, mon père; donnez-moi le bras pour descendre.
DAME PAQUE.
J'ai ordonné qu'on apportât la table ici. Ne te dérange pas, n'essaie pas de marcher. Voici le seigneur Vespasiano.
MAITRE BERNARD, à part.
La peste soit du sot empanaché!
SCÈNE VII
Les Précédents, SER VESPASIANO.
SER VESPASIANO.
Bonsoir, chère dame.—Salut, maître Bernard.
MAITRE BERNARD.
Bonjour; ne parlez pas si haut.
SER VESPASIANO.
Que vois-je! la perle de mon âme à demi privée de sentiment! Ses yeux d'azur presque fermés à la lumière, et les lis remplaçant les roses!
DAME PAQUE.
C'est le troisième accès depuis deux jours.
SER VESPASIANO.
Père infortuné! tendre mère! combien je sympathise avec votre douleur!
CARMOSINE, à Bernard qui veut sortir.
Mon père, ne vous éloignez pas!
SER VESPASIANO, à Bernard.
Votre aimable fille vous rappelle, maître Bernard.
MAITRE BERNARD.
Allez au diable, monsieur, et laissez-nous en repos chez nous!
On apporte le souper.
CARMOSINE, à son père.
Ne soyez donc pas triste; venez près de moi. Je veux vous verser un verre de vin.
MAITRE BERNARD, assis près d'elle.
O mon enfant! que ne puis-je t'offrir ainsi tout le sang que la vieillesse a laissé dans mes veines, pour ajouter un jour à tes jours!
SER VESPASIANO, s'asseyant près de dame Pâque.
Après ce que votre mari vient de me dire, je ne sais trop si je dois rester.
DAME PAQUE.
Plaisantez-vous? est-ce qu'un homme de votre mérite fait attention à de pareilles choses?
SER VESPASIANO.
Il est vrai.—Voilà un rôti qui a une terrible mine.
CARMOSINE, à son père.
Dites-moi, qu'est-ce qu'il faut que je mange? Conseillez-moi, donnez-moi votre avis.
MAITRE BERNARD.
Pas de cela, ma chère, prends ceci, oui, je crois du moins;... hélas! je ne sais pas.
SER VESPASIANO, à dame Pâque.
Elle détourne les yeux quand je la regarde. Croyez-vous que je réussisse?
DAME PAQUE.
Hélas! peut-on vous résister?
SER VESPASIANO.
Que ne m'est-il permis de fendre mon cœur en deux avec ce poignard, et d'en offrir la moitié à une personne que je respecte... Il m'est impossible de m'expliquer.
DAME PAQUE.
Et il m'est défendu de vous entendre.
On entend chanter dans la rue.
CARMOSINE.
N'est-ce pas la voix de Minuccio?
SER VESPASIANO.
Oui, ma reine toute belle; c'est Minuccio d'Arezzo lui-même. Il sautille sous ces fenêtres, [sa viole à la main.]
CARMOSINE.
Priez-le de monter ici, mon père; il égaiera notre souper.
MAITRE BERNARD, à la fenêtre.
Holà! Minuccio, mon ami, viens ici souper avec nous. Le voilà qui monte, il me fait signe de la tête.
SER VESPASIANO.
C'est un musicien remarquable, fort bon chanteur et joueur d'instruments. Le roi l'écoute volontiers, et il a su, avec ses aubades, s'attirer la protection des gens de cour. Il nous sonna fort doucement l'autre soir d'une guitare qu'il avait apportée, avec certaines amoureuses et tout à fait gracieuses ariettes; nous sommes là une demi-douzaine qui avons des bontés pour lui.
[MAITRE BERNARD.
En vérité? Eh bien! à mes yeux, c'est là le moindre de ses mérites; non que je méprise une bonne chanson, il n'y a rien qui aille mieux à table avec un verre de cerigo; mais avant d'être un savant musicien, un troubadour, comme on dit, Minuccio, pour moi, est un honnête homme, un bon, loyal et ancien ami, tout jeune et frivole qu'il paraît, ami dévoué à notre famille, le meilleur peut-être qui nous reste depuis la mort du père d'Antoine. Voilà ce que je prise en lui, et j'aime mieux son cœur que sa viole.]
SCÈNE VIII
Les Précédents, MINUCCIO.
CARMOSINE.
Bonsoir, Minuccio. Puisque tu chantes pour le vent qui passe, ne veux-tu pas chanter pour nous?
MINUCCIO.
Belle Carmosine, je chantais tout à l'heure, mais maintenant j'ai envie de pleurer.
CARMOSINE.
D'où te vient cette tristesse?
MINUCCIO.
De vos yeux aux miens. Comment la gaieté oserait-elle rester sur mon pauvre visage, lorsqu'on la voit s'éteindre et mourir dans le sein même de la fleur où l'on devrait la respirer?
CARMOSINE.
Quelle est cette fleur merveilleuse?
MINUCCIO.
La beauté. Dieu l'a mise au monde dans trois excellentes intentions: premièrement, pour nous réjouir; en second lieu, pour nous consoler, et enfin, pour être heureuse elle-même. Telle est la vraie loi de nature, et c'est pécher que de s'en écarter.
CARMOSINE.
Crois-tu cela?
MINUCCIO.
Il n'y a qu'à regarder. Trouvez sur terre une chose plus gaie et plus divertissante à voir qu'un sourire, quand c'est une belle fille qui sourit! Quel chagrin y résisterait? Donnez-moi un joueur à sec, un magistrat cassé, un amant disgracié, un chevalier fourbu, un politique hypocondriaque, les plus grands des infortunés, Antoine après Actium, Brutus après Philippes, que dis-je? un sbire rogneur d'écrits, un inquisiteur sans ouvrage; montrez à ces gens-là seulement une fine joue couleur de pêche, relevée par le coin d'une lèvre de pourpre où le sourire voltige sur deux rangs de perles! Pas un ne s'en défendra, sinon je le déclare indigne de pitié, car son malheur est d'être un sot.
SER VESPASIANO, à dame Pâque.
Il a du jargon, il a du jargon; on voit qu'il s'est frotté à nous.
MINUCCIO.
Si donc cette chose plus légère qu'une mouche, plus insaisissable que le vent, plus impalpable et plus délicate que la poussière de l'aile d'un papillon, cette chose qui s'appelle une jolie femme, réjouit tout et console de tout, n'est-il pas juste qu'elle soit heureuse, puisque c'est d'elle que le bonheur nous vient? Le possesseur du plus riche trésor peut, il est vrai, n'être qu'un pauvre, s'il enfouit ses ducats en terre, ne donnant rien à soi ni aux autres; mais la beauté ne saurait être avare. Dès qu'elle se montre, elle se dépense, elle se prodigue sans se ruiner jamais; au moindre geste, au moindre mot, à chaque pas qu'elle fait, sa richesse lui échappe et s'envole autour d'elle, sans qu'elle s'en aperçoive, dans sa grâce comme un parfum, dans sa voix comme une musique, dans son regard comme un rayon de soleil! Il faut donc bien que celle qui donne tant, se fasse un peu, comme dit le proverbe, la charité à elle-même, et prenne sa part du plaisir qu'elle cause... Ainsi, Carmosine, souriez.
CARMOSINE.
En vérité, ta folle éloquence mérite qu'on la paye un tel prix. C'est toi qui es heureux, Minuccio; ce précieux trésor dont tu parles, il est dans ton joyeux esprit. Nous as-tu fait quelques romances nouvelles?
Elle lui donne un verre qu'elle remplit.
SER VESPASIANO.
Hé! oui, l'ami, chante-nous donc un peu cette chanson que tu nous as dite là-bas.
MINUCCIO.
En quel endroit, magnanime seigneur?
SER VESPASIANO.
Hé, par Dieu! mon cher, au palais du roi.
MINUCCIO.
Il me semblait, vaillant chevalier, que le roi n'était pas là-bas, mais-là haut.
SER VESPASIANO.
Comment cela, rusé compère?
MINUCCIO.
N'avez-vous jamais vu les fantoccini? Et ne sait-on pas que celui qui tient les fils est plus haut placé que ses marionnettes? Ainsi s'en vont deçà delà les petites poupées qu'il fait mouvoir, les gros barons vêtus d'acier, les belles dames fourrées d'hermine, les courtisans en pourpoint de velours, puis la cohue des inutiles, qui sont toujours les plus empressés;... enfin les chevaliers de fortune ou de hasard, si vous voulez, ceux dont la lance branle dans le manche et le pied vacille dans l'étrier.
SER VESPASIANO.