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Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) / Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur. cover

Œuvres complètes de Chamfort (Tome 4) / Recueillies et publiées, avec une notice historique sur la vie et les écrits de l'auteur.

Chapter 76: ACTE IV.
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About This Book

A collected volume of writings combines essays, theatrical sketches, and critical reflections on dramatic theory, tracing how spectacle moved from ritual choruses to dialogued performances and the technical roles of actors and chorus. It analyzes the emotional economy of the stage, arguing that intense passions suit shorter spectacle while calmer sentiments endure longer, and examines changes in poetic form and performance. The selection mixes historical reconstruction, concise dramatic drafts, aphoristic remarks, and poetic fragments, alternating literary criticism with creative examples to investigate taste, style, theatrical effect, and the mechanics of dramatic composition.

Voilà donc de ce cœur quel est l'endroit sensible!

Allons, frappons un coup plus sûr et plus terrible.

Mon fils est amoureux, sans doute il est aimé;

Intéressons l'objet dont il est enflammé.

Pour être ambitieux, il porte un cœur trop tendre;

Mais l'amour va parler, j'ose tout en attendre.

Espérons. Qui pourrait triompher en un jour

Des charmes de l'empire et de ceux de l'amour?

FIN DU TROISIÈME ACTE.

ACTE IV.

SCÈNE PREMIÈRE.

ZÉANGIR, AZÉMIRE.

AZÉMIRE.

Non, je n'ai point douté qu'un héroïque zèle

Ne signalât toujours votre amitié fidèle;

Je vous ai trop connu. Votre frère arrêté,

Aujourd'hui, de vous seul attend la liberté.

La sultane me quitte; et, dans sa violence....

Quel entretien fatal et quelle confidence!

De ses desseins secrets complice malgré moi,

Ainsi que ma douleur j'ai caché mon effroi.

Je respire par vous; et, dans ma tendre estime,

J'ose encore implorer un rival magnanime:

Je tremble pour le prince; et mes vœux éperdus

Lui cherchent un asile auprès de vos vertus.

ZÉANGIR.

J'ai subi comme vous cette épreuve cruelle,

Je n'ai pu désarmer une main maternelle.

Ma mère, en son erreur, se flatte qu'aujourd'hui

Vos vœux, fixés pour moi, me parlent contre lui;

Que le sang de Thamas doit détester mon frère.

Ignorant mon malheur, elle croit, elle espère

Que la séduction d'un amour mutuel

M'intéresse par vous à son projet cruel:

Il sera confondu. Déjà jusqu'à mon père

Une lettre en secret a porté ma prière:

On l'a vu s'attendrir; ses larmes ont coulé;

C'est par son ordre ici que je suis appelé.

J'obtiendrai qu'à ses yeux le prince reparaisse;

Je saurai pour son fils réveiller sa tendresse.

Songez, dans vos frayeurs, qu'il lui reste un appui;

Et tant que je vivrai, ne craignez rien pour lui.

AZÉMIRE.

Je retiens les transports de ma reconnaissance,

Mais, par pitié peut-être, on nous rend l'espérance:

Pour mieux me rassurer, vous cachez vos terreurs;

Vous détournez les yeux en essuyant mes pleurs.

Que de périls pressans! le visir, votre mère

Moi même, cette lettre et ce fatal mystère,

Un sultan soupçonneux, l'ivresse des soldats,

L'horreur de Soliman pour le nom de Thamas,

Horreur toujours nouvelle et par le temps accrue,

Que sans fruit la sultane a même combattue!

Ah! si, dans les dangers qu'on redoute pour moi,

Ceux du prince à mon cœur inspiraient moins d'effroi,

Je vous dirais: Forcez son généreux silence,

Dévoilez son secret, montrez son innocence:

Heureuse si j'avais, en voulant le sauver,

Et des périls plus grands, et la mort à braver!

ZÉANGIR.

Comme elle sait aimer! je vois toute ma perte.

Pardonnez; ma blessure un instant s'est ouverte;

Laissez-moi: loin de vous je suis plus généreux;

Le sultan va paraître: on vient. Fuyez ces lieux.

SCÈNE II.

SOLIMAN, ZÉANGIR.

ZÉANGIR.

Souffrez qu'à vos genoux j'adore l'indulgence

Qui rend à mes regards votre auguste présence,

Et d'un ordre sévère adoucit la rigueur.

SOLIMAN.

Touché de tes vertus, satisfait de ton cœur,

D'un sentiment plus doux je n'ai pu me défendre.

Dans ces premiers momens, j'ai bien voulu t'entendre:

Mais que vas-tu me dire en faveur d'un ingrat

Dont ce jour a prouvé le rebelle attentat?

De ce triste entretien quel fruit peux-tu prétendre?

Et de ma complaisance, hélas! que dois-je attendre

Hors la douceur de voir que le ciel aujourd'hui

Me laisse au moins en toi plus qu'il ne m'ôte en lui?

ZÉANGIR.

Il n'est point prononcé, cet arrêt sanguinaire!

Le prince a pour appui les bontés de son père.

Vous l'aimâtes, seigneur; je vous ai vu cent fois

Entendre avec transport et compter ses exploits,

Des splendeurs de l'empire en tirer le présage,

Et montrer ce modèle à mon jeune courage.

Depuis plus de huit ans éloigné de ces lieux,

On a de ses vertus détourné trop vos yeux.

SOLIMAN.

Quoi! quand toi-même as vu jusqu'où sa violence

A fait de ses adieux éclater l'insolence!

ZÉANGIR.

Gardez de le juger sur un emportement,

D'une âme au désespoir rapide égarement.

Vous savez quel affront enflammait son courage.

On excuse l'orgueil qui repousse un outrage.

SOLIMAN.

De l'orgueil devant moi! menacer à mes yeux!

Dès long-temps...

ZÉANGIR.

Pardonnez, il était malheureux;

Dans les rigueurs du sort son âme était plus fière:

Tels sont tous les grands cœurs, tel doit être mon frère.

Rendez-lui vos bontés, vous le verrez soumis,

Embrasser vos genoux, vous rendre votre fils;

J'en réponds.

SOLIMAN.

Eh! pourquoi réveiller ma tendresse,

Quand je dois à mon cœur reprocher ma faiblesse,

Quand un traître aujourd'hui sollicite Thamas,

Quand son crime avéré?...

ZÉANGIR.

Seigneur, il ne l'est pas:

Croyez-en l'amitié qui me parle et m'anime;

De tels nœuds ne sont point resserrés par le crime.

Quels que soient les garans qu'on ose vous donner,

Croyez qu'il est des cœurs qu'on ne peut soupçonner.

Eh! qui sait, si, fermant la bouche à l'innocence...

SOLIMAN.

Va, son forfait lui seul l'a réduit au silence.

Eh! peut-il démentir ce camp, dont les clameurs

Déposent contre lui pour ses accusateurs?

ZÉANGIR.

Oui, Souffrez seulement qu'il puisse se défendre.

Daignez, daignez du moins le revoir et l'entendre.

SOLIMAN.

Que dis-tu! ciel! qui? lui! qu'il paraisse à mes yeux!

Me voir encor braver par cet audacieux!

ZÉANGIR.

Eh quoi! votre vertu, seigneur, votre justice,

De ses persécuteurs se montrerait complice!

Vous avez entendu ses mortels ennemis,

Et pourriez, sans l'entendre, immoler votre fils,

L'héritier de l'empire! Ah! son père est trop juste.

Où serait, pardonnez, cette clémence auguste,

Qui dicta vos décrets, par qui vous effacez

Nos plus fameux sultans, près de vous éclipsés?

SOLIMAN.

Eh! qui l'atteste mieux, dis-moi, cette clémence,

Que les soins paternels qu'avait pris ma prudence

D'étouffer mes soupçons, d'exiger qu'en ma main

Fût remis du forfait le gage trop certain;

D'ordonner que, présent, et prêt à les confondre,

A ses accusateurs lui-même il pût répondre?

Hélas! je m'en flattais; et lorsque ses soldats

Menacent un sultan des derniers attentats,

Qu'ils me bravent pour lui, réponds-moi, qui m'arrête?

Quel autre dans leur camp n'eût fait voler sa tête?

Et moi, loin de frapper, je tremble en ce moment

Que leur zèle, poussé jusqu'au soulèvement,

Malgré moi ne m'arrache un ordre nécessaire.

Eh! qui sait, si tantôt, secondant ta prière,

Ce reste de bonté, qui m'enchaîne le bras,

N'a point porté vers toi mes regrets et mes pas;

Si je n'ai point cherché, dans l'horreur qui m'accable,

A pleurer avec toi le crime et le coupable?

Hélas! il est trop vrai qu'au déclin de mes ans,

Fuyant des yeux cruels, suspects, indifférens,

Contraint de renfermer mon chagrin solitaire,

J'ai chéri l'intérêt que tu prends à ton frère;

Et qu'en te refusant, ma douleur aujourd'hui

Goûte quelque plaisir à te parler de lui.

ZÉANGIR.

Vous l'aimez, votre cœur embrasse sa défense.

Ah! si vos yeux trop tard voyaient son innocence;

Si le sort vous condamne à cet affreux malheur,

Avouez qu'en effet vous mourrez de douleur.

SOLIMAN.

Oui. Je mourrais, mon fils, sans toi, sans ta tendresse,

Sans les vertus qu'en toi va chérir ma vieillesse.

Je te rends grâce, ô ciel, qui, dans ta cruauté,

Veux que mon malheur même adore ta bonté;

Qui, dans l'un de mes fils, prenant une victime,

De l'autre me fais voir la douleur magnanime,

Oubliant les grandeurs dont il doit hériter,

Pleurant au pied du trône et tremblant d'y monter!

ZÉANGIR.

Ah! si vous m'approuvez, si mon cœur peut vous plaire,

Accordez-m'en le prix en me rendant mon frère.

Ces sentimens qu'en moi vous daignez applaudir,

Communs à vos deux fils, ont trop su les unir;

Vous formâtes ces nœuds aux jours de mon enfance,

Le temps les a serrés... c'était votre espérance...

Ah! ne les brisez point. Songez quels ennemis

Sa valeur a domptés, son bras vous a soumis.

Quel triomphe pour eux! et bientôt quelle audace,

Si leur haine apprenait le coup qui le menace!

Quels vœux, s'ils contemplaient le bras levé sur lui!

Et dans quel temps veut-on vous ravir cet appui?

Voyez le Transilvain, le Hongrois, le Moldalve,

Infecter à l'envi le Danube et la Drave.

Rhodes n'est plus! D'où vient que ses fiers défenseurs,

Sur le rocher de Malte insultent leurs vainqueurs?

Et que sont devenus ces projets d'un grand homme,

Quand vous deviez, seigneur, dans les remparts de Rome,

Détruisant des chrétiens le culte florissant,

Aux murs du Capitole arborer le croissant?

Parlez, armez nos mains; et que notre jeunesse

Fasse encor respecter cette auguste vieillesse.

Vous, craint de l'univers, revoyez vos deux fils

Vainqueurs, à vos genoux retomber plus soumis,

Baiser avec respect cette main triomphante,

Incliner devant vous leur tête obéissante,

Et chargés d'une gloire offerte à vos vieux ans,

De leurs doubles lauriers couvrir vos cheveux blancs.

Vous vous troublez, je vois vos larmes se répandre.

SOLIMAN.

Je cède à ta douleur et si noble et si tendre.

Ah! qu'il soit innocent, et mes vœux sont remplis..!

Gardes, que devant moi on amène mon fils.

ZÉANGIR.

(Aux gardes.)

Mon père... demeurez... Ah! souffrez que mon zèle

Coure de vos bontés lui porter la nouvelle;

Je reviens avec lui me jeter à vos pieds.

SCÈNE III.

SOLIMAN, seul.

O nature! ô plaisirs trop long-temps oubliés!

O doux épanchemens qu'une contrainte austère

A long-temps interdits aux tendresses d'un père!

Vous rendez quelque calme à mes sens oppressés,

Egalez vos douceurs à mes ennuis passés.

Quoi donc! ai-je oublié dans quels lieux je respire?

Et par qui mon aïeul, dépouillé de l'empire,

Vit son fils?... Murs affreux! séjour des noirs soupçons,

Ne me retracez plus vos sanglantes leçons.

Mon fils est vertueux, ou du moins je l'espère.

Mais si de ses soldats la fureur téméraire

Malgré lui-même osait... triste sort des sultans

Réduits à redouter leurs sujets, leurs enfans!

Qui? moi! je souffrirai qu'arbitre de ma vie...

Monarques des chrétiens, que je vous porte envie!

Moins craints et plus chéris, vous êtes plus heureux.

Vous voyez de vos lois vos peuples amoureux

Joindre un plus doux hommage à leur obéissance;

Ou, si quelque coupable a besoin d'indulgence,

Vos cœurs à la pitié peuvent s'abandonner;

Et, sans effroi du moins, vous pouvez pardonner.

SCÈNE IV.

SOLIMAN, LE PRINCE, ZÉANGIR.

SOLIMAN.

Vous me voyez encor, je vous fais cette grâce;

Je veux bien oublier votre nouvelle audace.

Sans ordre, sans aveu, traiter avec Thamas,

Est un crime qui seul méritait le trépas.

Offrir la paix! qui? vous! De quel droit? à quel titre?

De ces grands intérêts qui vous a fait l'arbitre?

Sachez, si votre main combattit pour l'état,

Qu'un vainqueur n'est encor qu'un sujet, un soldat.

LE PRINCE.

Oui, j'ai tâché du moins, seigneur, de le paraître,

Et mon sang prodigué...

SOLIMAN.

Vous serviez votre maître.

Votre orgueil croirait-il faire ici mes destins?

Soliman peut encor vaincre par d'autres mains.

Un autre avec succès a marché sur ma trace,

Et votre égal un jour...

LE PRINCE.

Mon frère! il me surpasse;

Le ciel, qui pour moi seul garde sa cruauté,

S'il vous laisse un tel fils, ne vous a rien ôté.

SOLIMAN.

Qu'entends-je? à la grandeur joint-on la perfidie?

ZÉANGIR.

En se montrant à vous, son cœur se justifie.

SOLIMAN.

Je le souhaite au moins. Mais n'apprendrai-je pas

Le prix que pour la paix on demande à Thamas?

Le perfide ennemi, dont le nom seul m'offense,

Vous a-t-il contre moi promis son assistance?

LE PRINCE.

Juste ciel! ce soupçon me fait frémir d'horreur.

Si le crime un moment fût entré dans mon cœur

(Vous ne penserez pas que la mort m'intimide),

Je vous dirais: Frappez, punissez un perfide...

Mais je suis innocent, mais l'ombre d'un forfait...

SOLIMAN.

Eh bien! je veux vous croire, expliquez ce billet.

LE PRINCE, après un moment de silence.

Je frémis de l'aveu qu'il faut que je vous fasse;

Mon respect s'y résout, sans espérer ma grâce:

J'ai craint, je l'avoûrai, pour des jours précieux;

J'ai craint, non le courroux d'un sultan généreux,

Mais une main.... Seigneur, votre nom, votre gloire,

Soixante ans de vertus chers à notre mémoire,

Tout me répond des jours commis à votre foi,

Et mes malheurs du moins n'accableront que moi.

SOLIMAN.

Et pour qui ces terreurs?

LE PRINCE.

Cet écrit, ce message,

Que de la trahison vous avez cru l'ouvrage,

C'est celui de l'amour; ordonnez mon trépas:

Votre fils brûle ici pour le sang de Thamas.

SOLIMAN.

Pour le sang de Thamas!

LE PRINCE.

Oui, j'adore Azémire.

SOLIMAN.

Puis-je l'entendre, ô ciel! et qu'oses-tu me dire?

Est-ce là le secret que j'avais attendu?

Voilà donc le garant que m'offre ta vertu!

Quoi! tu pars de ces lieux chargé de ma vengeance,

Et de mon ennemi tu brigues l'alliance!

ZÉANGIR.

S'il mérite la mort, si votre haine...

SOLIMAN.

Eh bien?

ZÉANGIR.

L'amour est son seul crime, et ce crime est le mien.

Vous voyez mon rival, mon rival que l'on aime;

Ou prononcez sa grâce, ou m'immolez moi-même.

SOLIMAN.

Ciel! de mes ennemis suis-je donc entouré?

ZÉANGIR.

De deux fils vertueux vous êtes adoré.

SOLIMAN.

O surprise! ô douleur!

ZÉANGIR.

Qu'ordonnez vous?

LE PRINCE.

Mon père,

Bien n'a pu m'abaisser jusques à la prière,

Rien n'a pu me contraindre à ce cruel effort,

Et je le fais enfin pour demander la mort.

Ne punissez que moi.

ZÉANGIR.

C'est perdre l'un et l'autre.

LE PRINCE.

C'est votre unique espoir.

ZÉANGIR.

Sa mort serait la vôtre.

LE PRINCE.

C'est pour moi qu'il révèle un secret dangereux.

ZÉANGIR.

Pour vous fléchir ensemble, ou pour périr tous deux.

LE PRINCE.

Il m'immolait l'amour qui seul peut vous déplaire.

ZÉANGIR.

J'ai dû sauver des jours consacrés à son père.

SOLIMAN.

Mes enfans, suspendez ces généreux débats.

O tendresse héroïque! admirables combats!

Spectacle trop touchant offert à ma vieillesse!

Mes yeux connaîtront-ils des larmes d'allégresse?

Grand Dieu! me payez-vous de mes longues douleurs?

De mes troubles mortels chassez-vous les horreurs?

Non, je ne croirai point qu'un cœur si magnanime

Parmi tant de vertus ait laissé place au crime.

Dieu! vous m'épargnerez le malheur...

SCÈNE V.

Les Précédens, OSMAN.

OSMAN.

Paraissez:

Le trône est en péril, vos jours sont menacés.

Transfuges de leur camp, de nombreux janissaires,

Des fureurs de l'armée insolens émissaires,

Dans les murs de Byzance ont semé leur terreur;

Séditieux sans chef, unis par la douleur,

Ils marchent. Leur maintien, leur silence menace.

En pâlissant de crainte, ils frémissent d'audace;

Leur calme est effrayant; leurs yeux avec horreur

Des remparts du sérail mesurent la hauteur.

Déjà, devançant l'heure aux prières marquée,

Les flots d'un peuple immense inondent la mosquée;

Tandis que, dans le camp, un deuil séditieux

D'un désespoir farouche épouvante les yeux,

Que des plus forcénés l'emportement funeste

Des drapeaux déchirés ensevelit le reste;

Comme si leur courroux, en les foulant aux pieds,

Venait d'anéantir leurs sermens oubliés.

Montrez-vous, imposez à leur foule insolente.

SOLIMAN.

J'y cours; va, pour toi seul un père s'épouvante.

Frémis de mon danger, frémis de leur fureur,

Et surtout fais des vœux pour me revoir vainqueur.

LE PRINCE.

Je fais plus, sans frémir je deviens leur ôtage;

J'aime à l'être, seigneur; je dois ce témoignage

A de braves guerriers qu'on veut rendre suspects,

Quand leur douleur soumise atteste leurs respects.

Ah! s'il m'était permis, si ma vertu fidèle

Pouvait, à vos côtés, désavouant leur zèle,

Se montrer, leur apprendre, en signalant ma foi,

Comment doit éclater l'amour qu'ils ont pour moi....

SOLIMAN, moment de silence.

Gardes, qu'il soit conduit dans l'enceinte sacrée.

Des plus audacieux en tout temps révérée;

Qu'au fidèle Nessir ce dépôt soit commis.

Va, mon destin jamais ne dépendra d'un fils.

Visir, à ses soldats, aux vainqueurs de l'Asie,

Opposez vos guerriers, vainqueurs de la Hongrie;

Qu'on soit prêt à marcher à mon commandement;

Veillez sur le sérail.

SCÈNE VI.

ZÉANGIR, OSMAN.

ZÉANGIR.

Arrêtez un moment.

C'est vous qui, de mon frère accusant l'innocence,

Contre lui du sultan excitez la vengeance.

Je lis dans votre cœur, et conçois vos desseins;

Vous voulez par sa mort assurer mes destins,

Et des piéges qu'ici l'amitié me présente

Garantir par pitié ma jeunesse imprudente.

Vous croyez que vos soins, en m'immolant ses jours,

M'affligent un moment pour me servir toujours;

Que, dans l'art de régner, sans doute moins novice,

Je sentirai le prix d'un si rare service,

Et que j'approuverai dans le fond de mon cœur

Un crime malgré moi commis pour ma grandeur.

OSMAN

Moi! seigneur, que mon âme à ce point abaissée...

ZÉANGIR.

Vous le nîriez en vain, telle est votre pensée.

Vous attendez de moi le prix de son trépas,

Et même en ce moment vous ne me croyez pas.

Quoiqu'il en soit, visir, tâchez de me connaître:

D'un écueil à mon tour je vous sauve peut-être;

Ses dangers sont les miens, son sort sera mon sort,

Et c'est moi qu'on trahit en conspirant sa mort.

Vous-même, redoutez les fureurs de ma mère;

Tremblez autant que moi pour les jours de mon frère;

A ce péril nouveau c'est vous qui les livrez;

Je vous en fais garant, et vous m'en répondrez.

OSMAN, seul.

Quel avenir, ô ciel! quel destin dois-je attendre!

SCÈNE III.

ROXELANE, OSMAN.

ROXELANE.

Viens; les momens sont chers: marchons.

OSMAN.

Daignez m'entendre.

ROXELANE.

Eh quoi?

OSMAN.

Dans cet instant Zéangir en courroux...

ROXELANE.

N'importe. Ciel! L'ingrat!... Frappons les derniers coups.

Le sultan hors des murs va porter sa présence;

Dans un projet hardi viens servir ma vengeance.

OSMAN.

Quel projet? ah! craignez...

ROXELANE.

Quand un sort rigoureux

A voulu qu'un destin terrible, dangereux,

Devînt en nos malheurs notre unique espérance,

Il faut, pour l'assurer, consulter la prudence,

Balancer les hazards, tout voir, tout prévenir;

Et, si le sort nous trompe, Il faut savoir mourir.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

ACTE V.

Le théâtre représente l'intérieur de l'enceinte sacrée; Nessir et les Gardes au fond du théâtre; le Prince sur le devant, et assis au commencement du monologue.

SCÈNE PREMIÈRE.

LE PRINCE, seul.

L'excès du désespoir semble calmer mes sens.

Quel repos! moi des fers! ô douleur! ô tourmens!

Sultane ambitieuse, achève ton ouvrage,

Joins pour m'assassiner l'artifice à la rage;

A ton lâche visir dicte tous ses forfaits.

Le traître! avec quel art, secondant tes projets,

De son récit trompeur la perfide industrie

Du sultan par degrés réveillait la furie!

Combien de ses discours l'adroite fausseté

A laissé, malgré lui, percer la vérité!

Ce peuple consterné, ce silence, ces larmes

Qu'arrache ma disgrâce aux publiques alarmes;

Ce deuil, marque du sceau de la religion,

C'était donc le signal de la rebellion;

Hélas! prier, gémir, est-ce trop de licence?

Est-on rebelle enfin pour pleurer l'innocence?

Et le sultan le craint! Il croit, dans son erreur,

Aller d'un camp rebelle appaiser la fureur!

Il verra leurs respects dans leur sombre tristesse;

On m'aime en chérissant sa gloire et sa vieillesse.

Suspect dans mon exil, nourri, presque opprimé,

A révérer son nom je les accoutumai;

Son fils à ses vertus se plat à rendre hommage:

Que ne m'a-t-il permis de l'aimer davantage!

On ne vient point: ô ciel! on me laisse en ces lieux,

En ces lieux si souvent teints d'un sang précieux,

Où tant de criminels et d'innocens, peut-être,

Sont morts sacrifiés aux noirs soupçons d'un maître

Que tarde le sultan? s'est-il enfin montré?

A-t-il vu ce tumulte, et s'est-il rassuré?

Et Zéangir! mon frère, ô vertus! ô tendresse!

Mon frère, je le vois, il s'alarme, il s'empresse;

De sa cruelle mère il fléchit les fureurs;

Il rassure Azémire, il lui donne des pleurs,

Lui prodigue des soins, me sert dans ce que j'aime:

Une seconde fois il s'immole lui-même.

Quelle ardeur enflammait sa générosité,

En se chargeant du crime à moi seul imputé!

Quels combats! quels transports! il me rendait mon père;

C'est un de ses bienfaits, je dois tout à mon frère.

Non, le ciel, je le vois, n'ordonne point ma mort;

Non, j'ai trop accusé mon déplorable sort;

J'ai trop cru mes douleurs, tout mon cœur les condamne.

Je sens qu'en ce moment je hais moins Roxelane.

Mais quel bruit! ah! du moins... Que vois-je? le visir!

Lui, dans un tel moment! lui dans ces lieux!

SCÈNE II.

LE PRINCE, OSMAN.

OSMAN.

Nessir,

Adorez à genoux l'ordre de votre maître.

(Il lui remet un papier.)

LE PRINCE, assis et après un moment de silence.

Et vous a-t-on permis de le faire connaître?

OSMAN.

Bientôt vous l'apprendrez.

LE PRINCE.

Et que fait le sultan?

OSMAN.

Contre les révoltés il marche en cet instant.

LE PRINCE.

(A part.) (Haut.)

Les révoltés! O ciel! contraignons-nous. J'espère

Qu'on peut m'apprendre aussi ce que devient mon frère.

OSMAN.

Un ordre du sultan l'éloigne de ses yeux.

LE PRINCE, à part.

Zéangir éloigné! mon appui! justes cieux!

(Haut.)

Azémire...

OSMAN.

Azémire à Thamas est rendue;

Elle quitte Byzance.

LE PRINCE, à part.

O rigueur imprévue!

(Haut.)

Quel présage! Et Nessir... cet ordre...

OSMAN.

Est rigoureux.

Craignez de vos amis le secours dangereux.

Qui voudrait vous servir vous trahirait peut-être.

Ce séjour est sacré; puisse-t-il toujours l'être!

Souhaitez-le et tremblez; vos périls sont accrus:

Ce zèle impétueux qu'excitent vos vertus...

LE PRINCE.

Cessez; je sais le prix qu'il faut que j'en espère;

Roxelane avec vous les vantait à mon père.

Sortez.

OSMAN.

Vous avez lu, Nessir, obéissez.

SCÈNE III.

LE PRINCE, seul.

O ciel! que de malheurs à la fois annoncés!

Zéangir écarté! le départ d'Azémire!

Tout ce qui me confond, tout ce qui me déchire!

Craignez de vos amis le secours dangereux!...

Je lis avec horreur dans ce mystère affreux.

(à Nessir.)

Si l'on s'armait pour moi, si l'on forçait l'enceinte...

Tu frémis, je t'entends... D'où peut naître leur crainte?

Leur crainte! on l'espérait: cet espoir odieux

Le visir l'annonçait, le portait dans ses yeux.

S'il ne s'en croyait sûr, eût-il osé m'instruire?

Viendrait-il insulter l'héritier de l'empire?

Comme il me regardait, incertain de mon sort,

Mendier chaque mot qui me donnait la mort!

Et j'ai dû le souffrir, l'insolent qui me brave!

Le fils de Soliman bravé par un esclave!

Cet affront, cette horreur manquaient à mon destin;

Après ce coup affreux, le trépas... Mais enfin

Qui peut les enhardir? quelle est leur espérance?

Qu'on attaque l'enceinte? Et sur quelle apparence...

Est-ce dans ce sérail que j'ai donc tant d'amis!

Parmi ces cœurs rampans, à l'intérêt soumis,

Qu'importent mes périls, mon sort, ma renommée?

C'est le peuple qui plaint l'innocence opprimée.

L'esclave du pouvoir ne tremble point pour moi:

A Roxelane ici tout a vendu sa foi...

Quel jour vient m'éclairer? Si c'était la sultane...

Ce crime est en effet digne de Roxelane.

Oui, tout est éclairci. Le trouble renaissant,

Le peuple épouvanté, le soldat frémissant,

C'est elle qui l'excite: elle effrayait mon père,

Pour surprendre à sa main cet ordre sanguinaire.

Les meurtriers sont prêts, par sa rage apostés;

Des coups sont attendus; les momens sont comptés.

Grand Dieu! si le malheur, si faible innocence

Ont droit à ton secours non moins qu'à ta vengeance;

Toi dont le bras prévient ou punit les forfaits,

Au lieu de ton courroux signale tes bienfaits;

Je t'en conjure, ô Dieu! par la voix gémissante

Qu'élève à tes autels la douleur suppliante,

Par mon respect constant pour ce père trompé,

Qui périra du coup dont tu m'auras frappé,

Par ces vœux qu'en mourant t'offrait pour moi ma mère;

Je t'en conjure... au nom des vertus de mon frère.

Calmons-nous, espérons: je respire; mes pleurs

De mon cœur moins saisi soulagent les douleurs:

Le ciel... Qu'ai-je entendu?...

(Au bruit qu'on entend, les gardes tirent leurs coutelas. Nessir tire son poignard. Nessir écoute s'il entend un second bruit.)

Frappe, ta main chancelle;

Frappe.

(Le second bruit se fait entendre. Ceux des gardes qui sont à la droite du Prince, passent devant pour aller vers ta porte de la prison, et en passant forment un rideau, qui doit cacher absolument l'action de Nessir aux yeux du public.)

SCÈNE IV.

LE PRINCE, ZÉANGIR.

ZÉANGIR, s'avançant jusque sur le devant du théâtre de l'autre côté.

Viens, signalons notre foi, notre zèle;

Courons vers le sultan; désarmons les soldats:

Qu'il reconnaisse enfin...

(En ce moment les gardes qui environnent le prince mourant, se rangent et se développent de manière à laisser voir le Prince à Zéangir et aux spectateurs.)

O ciel! que vois-je!... hélas!

Mon frère! mon cher frère! ô crime! ô barbarie!

(Aux gardes.)

Monstres! quel noir projet, quelle aveugle furie!...

(Nessir lui montre l'ordre, sur lequel Zéangir jette les yeux.)

Qu'ai-je lu? qu'ai-je fait? malheureux! quoi! ma main...

O mon frère! et c'est moi qui suis ton assassin!

O sort! c'est Zéangir que tu fais parricide!

Quel pouvoir formidable à nos destins préside?

Ciel!

LE PRINCE.

De trop d'ennemis j'étais enveloppé;

Ton frère à leurs fureurs n'aurait point échappé.

Je plains le désespoir où ton âme est en proie.

La mienne en ce malheur goûte au moins quelque joie.

Je te revois encor: je ne l'espérais pas;

Ta présence adoucit l'horreur de mon trépas.

ZÉANGIR.

Tu meurs! ah! c'en est fait!

SCÈNE V ET DERNIÈRE.

LE PRINCE, ZÉANGIR, SOLIMAN, ROXELANE.

SOLIMAN.

Tout me fuit, tout m'évite;

Quelle morne terreur dans tous les yeux écrite!

Que vois-je? se peut-il?... mon fils mourant, ô cieux!

ROXELANE.

Il n'est plus.

SOLIMAN.

Quoi! Nessir, quel bras audacieux?...

ZÉANGIR, se relevant de dessus le corps de son frère.

Pleurez sur l'attentat, pleurez sur le coupable.

C'est Zéangir.

SOLIMAN.

O crime! ô jour épouvantable!

ROXELANE, à part.

Jour plus affreux pour moi!

SOLIMAN.

Cruel! qu'espérais-tu?

ZÉANGIR.

Prévenir vos dangers vous montrer sa vertu;

Des soldats désarmés arrêter la licence.

SOLIMAN.

Hélas! dans leurs respects j'ai vu son innocence.

Détrompé, plein de joie, en les trouvant soumis,

Tout mon cœur s'écriait: Vous me rendez mon fils.

Et pour des jours si chers quand je suis sans alarmes,

Quand j'apporte en ces lieux ma tendresse et mes larmes.

ZÉANGIR, hors de lui et s'adressant à Roxelane.

C'est vous dont la fureur l'égorge par mon bras,

Vous dont l'ambition jouit de son trépas,

Qui, sur tant de vertus fermant les yeux d'un père,

L'avez fait un moment injuste, sanguinaire.....

(à Soliman.)

Pardonnez, je vous plains, je vous chéris.... hélas!

Je connais votre cœur, vous n'y survivrez pas.

C'est la dernière fois que le mien vous offense.

(Regardant sa mère.)

Mon supplice finit, et le vôtre commence.

(Il se tue sur le corps de son frère.)

SOLIMAN.

O comble des horreurs!

ROXELANE.

O transports inouïs!

SOLIMAN.

O père infortuné!

ROXELANE.

Malheureuse! mon fils,

Lui pour qui j'ai tout fait! lui, depuis sa naissance,

De mon ambition l'objet, la récompense!

Lui qui punit sa mère en se donnant la mort,

Par qui mon désespoir me tient lieu de remord!

Pour lui j'ai tout séduit, ton visir, ton armée;

Je t'effrayais du deuil de Byzance alarmée;

De ton fils en secret j'excitais les soldats;

Par cet ordre surpris tu signais son trépas;

Je forçais sa prison, sa perte était certaine.

L'amitié de mon fils a devancé ma haine.

Un dieu vengeur par lui prévenant mon dessein....

Le Musulman le pense, et je le crois enfin,

Qu'une fatalité terrible, irrévocable,

Nous enchaîne à ses lois, de son joug nous accable,

Qu'un Dieu, près de l'abîme où nous devons périr,

Même en nous le montrant, nous force d'y courir!

J'y tombe sans effroi, j'y brave sa colère,

Le pouvoir d'un despote et les fureurs d'un père.

Ma mort....

(Elle fait un pas vers son fils.)

SOLIMAN.

Non, tu vivras pour pleurer tes forfaits.

Monstre!... De ses transports prévenez les effets;

Qu'on l'enchaîne en ces lieux, qu'on veille sur sa vie.

Tu vivras dans les fers et dans l'ignominie;

Aux plus vils des humains vil objet de mépris,

Sons ces lambris affreux teints du sang de ton fils.

Que cet horrible aspect te poursuive sans cesse;

Que le ciel, prolongeant ton obscure vieillesse,

T'abandonne au courroux de ces mânes sanglans;

Que mon ombre bientôt redouble tes tourmens,

Et puisse en inventer de qui la barbarie

Égale mes malheurs, ma haine et ta furie.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

316

LA
JEUNE INDIENNE,

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN VERS.

PERSONNAGES.

  • BETTI.
  • BELTON.
  • MOWBRAI.
  • MYLFORD.
  • UN NOTAIRE.
  • JOHN, laquais.

La scène est à Charlestown, colonie anglaise de l'Amérique septentrionale.

LA JEUNE INDIENNE,
COMÉDIE.

SCÈNE PREMIÈRE.

BELTON, MYLFORD.

MYLFORD.

A Charlestown, enfin, vous voilà revenu:

L'ami que je pleurais à mes vœux est rendu.

Je vous vois, vous calmez ma juste impatience.

Mais de ce morne accueil que faut-il que je pense?

J'arrive au moment même. En entrant dans le port,

J'apprends votre retour, j'accours avec transport;

Je m'attends au bonheur de répandre ma joie

Dans le sein d'un ami que le ciel me renvoie:

Je vous trouve abattu, pénétré de douleur.

Daignez me rassurer, ouvrez-moi votre cœur.

Tout semble vous promettre un destin plus tranquille.

De ces lieux à Boston le trajet est facile;

D'un père, avant trois jours, vous comblerez les vœux...

BELTON.

Ah! j'ai fait son malheur! comment puis-je être heureux?

La jeunesse d'un fils est le vrai bien d'un père.

Je regrette mes jours perdus dans la misère,

Ces jours si prodigués, dont un plus sage emploi

Pouvait me rendre utile à ma famille, à moi.

Dès long-temps, cher Mylford, une fougueuse ivresse,

L'ardeur de voyager domina ma jeunesse.

J'abandonnai mon père, et le ciel m'en punit.

Dans un orage affreux notre vaisseau périt.

Je fus porté mourant vers une île sauvage:

Un vieillard et sa fille accourent au rivage.

J'allais périr, hélas! sans eux, sans leur secours;

Quels soins, quels tendres soins ils prirent de mes jours?

Leur chasse me nourrit; leur force, leur adresse,

Pourvut à mes besoins et soutint ma faiblesse.

Voilà donc les mortels parmi nous avilis?

J'avois passé quatre ans dans ce triste pays,

Quand ce vieillard mourut. L'ennui, l'inquiétude,

Mon père, mon état, ma longue solitude,

Cet espoir si flatteur d'être utile à mon tour

A celle dont les soins m'avaient sauvé le jour,

Tout me rendit alors ma retraite importune:

J'engageai ma compagne à tenter la fortune.

Vous savez tout. Après mille périls divers,

Nous fûmes à la fin rencontrés sur les mers,

Par un de vos vaisseaux qui nous sauva la vie.

Mais quels chagrins encore il faudra que j'essuie!

Il faudra retourner vers un père indigné

Contre un fils criminel et plus infortuné.

Soutiendrai-je ses yeux en cet état funeste!

Irai-je de sa vie empoisonner le reste?

Prodigue de ses biens et même de ses jours,

Puis-je encor justement prétendre à tes secours?

MYLFORD.

L'amour et l'amitié vont d'une ardeur commune

D'un amant, d'un ami respecter la fortune.

BELTON.

L'amour?...

MYLFORD.

Oubliez-vous qu'Arabelle autrefois

Fut promise à vos vœux? Eh! vous l'aimiez, je crois.

BELTON.

Personne sans l'aimer ne peut voir Arabelle:

Mais quand Mowbrai formait cette union si belle,

Quand cet aimable objet à mes vœux fut promis,

De l'amour, je le sens, il n'était pas le prix.

Votre oncle affermissait une amitié sincère

Qui joignait ses destins aux destins de mon père;

Mais croyez-vous encor qu'il voulût aujourd'hui,

Après cinq ans passés....

MYLFORD.

Quoi! vous doutez de lui?

Vous ignorez pour vous jusqu'où va sa tendresse?

Vos malheurs vont hâter l'effet de sa promesse.

Les charmes d'Arabelle augmentent chaque jour:

Je lirai dans son cœur, il sera sans détour.

Pour vous, voyez mon oncle; il est d'un caractère

Excellent, sans façon, d'une vertu sévère.

La secte dont il est tranche les complimens;

Les Quakers, comme on sait, ne sont pas fort galans.

BELTON.

Eh? depuis si long-temps vous croyez qu'Arabelle...

MYLFORD.

Répondez-moi de vous, je réponds presque d'elle.

BELTON.

Revenez au plutôt: un cœur comme le mien

Doit, vous n'en doutez pas, goûter votre entretien.

Votre oncle m'est fort cher: je l'aime; mais son âge

M'impose du respect, et m'interdit l'usage

De ses épanchemens à l'amitié si doux;

Mon cœur en a besoin, et les garde pour vous.

SCÈNE II.

BELTON, seul.